La Seyne sur Mer

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L’explosion de Lagoubran (Nouvelle historique)

jeudi 25 mars 2021, par René Merle

Nouvelle historique publiée, à la demande de Var Matin, dans son numéro du 19 septembre 1999

" Le Cap Brun, quartier résidentiel à l’est de Toulon, vue immense sur la mer à laquelle on accède par des sentiers de chèvre ou des escaliers aménagés.
Mon ami Borel y hérité d’une maison familiale. Superbe villa Belle Epoque héritée de l’ancêtre Clotilde, une “Petite Alliée” passée au bon moment de la galanterie au beau mariage. Une de ces villas au style colonial, plus asiatique que nord-africain, que les officiers de marine d’antan ont planté dans les pins, les agaves et les mimosas.
Connaissant mon intérêt pour les vieux papiers, mon ami Borel m’a proposé de visiter le grenier de la maison familiale. Inventaire avant liquidation. Borel vend à un promoteur. On peut le regretter, mais qui l’en blâmerait ? Je l’ai aidé à trier ce qui peut avoir un intérêt, familial ou commercial, et ce qui partira à la poubelle. Il m’a laissé emporter tout ce qui pouvait toucher à mon travail et à mes intérêts, quitte à le lui rendre après usage.
J’ai donc gardé, entre autres, un plein carnet de chiffres qu’un ami spécialiste du Renseignement a bien voulu décoder.

Décembre 1898.
Notre modéré ministre prend très mal les accusations du journal radical Le Petit Var : le gouvernement sacrifierait la Marine et la défense de Toulon.

Janvier 1899.
Arrivé à Toulon en jeune officier d’intendance. Clotilde sera mon alibi.
Bal chic des Jeunes Gens, pour la Bonne année. Clotilde joue le jeu, m’affiche : brasseries, fêtes, fumeries... et je passe donc inaperçu. Tant qu’un des autres clans du S.R ne m’aura pas repéré.
Fachoda date de deux mois, mais on digère mal notre ceculade devant les Anglais. On voit des espions-saboteurs anglais partout. On rappelle le récent incendie sur L’Amiral Duperré, que d’autres attribuent à l’auto-combustion de la poudre B. Cette poudre effraie : le D’Entrecasteaux part pour la Chine, dans l’inquiétude : l’appareil qui réfrigère les soutes est défaillant.
Curieuse ville portée aux extrèmes. La municipalité précédente était rouge. Celle-ci est nationaliste antidreyfusarde. Le maire est un officier en retraite. L’Affaire divise, comme partout. Le camp antidreyfusard est fort, mais les révélations sur Esterhazy ébranlent. Comment concilier discipline et justice ?
Ici, pas d’émeutes anti-juives, comme à Marseille. On a pourtant raillé le juif Milhaud, du Parti Ouvrier, et ses homonymes commerçants.
Visite de nuit aux forts du Nord : de fait une sentinelle isolée dans le mistral n’entend rien et ne peut se faire entendre.
Vérifié qu’au moment de Fachoda, on a approvisionné la poudrière de Lagoubran en employant des journaliers étrangers. Les nationalistes ironisent : alors que l’Italie est l’alliée de l’Allemagne, comme Dreyfus, nous avons eu un maire italien (le socialiste Ferrerro), les Transalpins occupent Besagne, le Pont du Las, et on leur ouvre nos poudrières !
Un garde de Lagoubran aurait voulu refuser de la poudre avariée et craint pour sa famille.
Superbe bal à la préfecture maritime. Mais pas question d’amener Clotilde.

Février 1899.
A la Pyrotechnie les ouvriers refusent de prendre leur repas dehors, au froid.
La mairie a coupé les vivres au socialiste Doria, de la Bourse du Travail.
On braconnerait le poisson à la dynamite dans la rade.
Visite des poudrières de Lagoubran. Celle des projectiles chargés est près de la mer. Celle des poudres jouxte la route de la Seyne, la carrière et le village. Ses murailles impressionnantes d’épaisseur, datant de Louis XIV, sont recouvertes de cinq mêtres de terre. Hormis la porte, la seule ouverture est l’étroite cheminée d’aération. Je plaisante : un anarchiste ne pourrait s’y glisser, mais s’il y descend un explosif muni d’une mêche ? On me rassure : un poste de garde de huit hommes, deux sentinelles en permanence.
Vu les caisses de poudre. La noire peut s’enflammer au choc, la B est stable, sauf si elle est avariée. La poudre B stable est à l’intérieur, celle provenant du Massena, mouillée par l’eau de mer et donc suspecte, est dans un couloir, à côté de gargousses de poudre noire.
La jeune Ligue pour la Patrie recrute. L’adjoint nationaliste fulmine : on a lacéré le drapeau de sa société gymnique Pro Patria.
Vu au fichier “Anarchistes” un nom amusant, un jeune venu de Marseille, Escartefigue.
A Lagoubran, un artificier aurait prévenu d’un début de décomposition dans des caisses de poudre B. A la Pyrotechnie, deux ouvriers brûlés par des pastilles de poudre noire destinées à enflammer la B.
Mort du président Faure (en galante compagnie m précisent les collègues du S.R). Aux obsèques, les nationalistes ont voulu entraîner les troupes contre le pouvoir. La répression commence. On aurait arrêté le fils de notre chef d’état-major, De Cuverville.

Mars 1899.
Pour Clotilde et les journaux, la grande affaire n’est pas le partage de la Chine, mais le baiser chinois : les Chinoises refusent d’embrasser sur la bouche.
Ce soir 4 mars je vais voir comment nos sentinelles gardent Lagoubran”.

Le carnet s’arrête là.
Dans la nuit du 4 au 5 mars1899, la poudrière de Lagoubran explosait, anéantissant le poste de garde et le village. Des blocs étaient projetés à deux kilomètres. On relèvera cinquante cinq victimes identifiées.

René Merle "

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