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Le Nombril du Monde - Te Pito o Te Henua. Roman
vendredi 27 octobre 2023, par
René Merle, Le nombril du Monde. Te Pito o Te Henua, L’Écailler du Sud, 2004.
Toute ressemblance avec des personnes existant ou ayant existé serait totalement fortuite ou involontaire.
Par ailleurs, pour éviter de blesser par l’homonymie des susceptibilités contemporaine, que l’expérience nous a montrée parfois exacerbées, nous avons choisi de donner à nos personnages français les patronymes d’auteurs méridionaux des XVIIIe et XIXe siècles qui nous sont chers. Que les Achard, Bellot, Benedit, Bouche, Carvin, Darvieux, Gilly, Routtier, Tavan et autres Thobert veuillent bien ne pas s’en formaliser. Ils savent, par la thèse que je leur ai consacrée dans une autre vie, combien je les tiens en estime.
1
Paris 19e.
Un petit matin comme les autres, un peu gris pour la saison.
Didier Achard buvait son café près de la planche à dessin. Devant lui, la baie vitrée cadrait, au-delà du périphérique, la redoutable puissance des banlieues.
Jusque-là, tout allait bien.
Achard regardait la feuille sur laquelle il venait d’esquisser une rangée de “moais” hiératiques : têtes allongées, torses courts, longues oreilles, nez saillants, lèvres pincées, les colosses de pierre tournaient le dos à l’océan. Au-delà des pentes herbeuses dont avaient pris possession, il y a peut-être quelque 1000 ou 1500 ans, les premiers colons polynésiens emmenés par le légendaire roi Hotu Matu’a, ils fixaient le ciel de leurs yeux vides.
Car, évidemment, Mana l’amazone justicière planait au-dessus du microcosme perdu de l’île de Pâques... Rapa Nui.
Didier Achard, on le sait, figure honorablement dans la B.D de rétro-anticipation. Et son amazone justicière, la brune Mana, en émeut toujours plus d’un, mais seulement dans la tranche d’âge de l’auteur.
Les mauvaises langues, et, chose plus fâcheuse, les éditeurs, suggèrent que Achard gagnerait à se renouveler : que Mana intervienne au présent, par exemple.
Didier Achard en convenait d’autant plus volontiers qu’outre le loyer et l’ordinaire, il lui fallait assurer une pension alimentaire conséquente, quelques régularisations de retraite, et autres menus débours.
Mais il n’était pas facile de replacer Mana dans notre actualité ! Sauf à l’engager en avatar de Superman sous les drapeaux étoilés de l’Empire, les causes vraiment franches lui auraient cruellement manqué...
Depuis des mois, Achard s’en tenait donc à des travaux alimentaires, sans que Mana pointe son nez. Personne à vrai dire ne s’en était ému, sinon quelques aficionados qui interrogeaient Achard, sur son site : “Mais que devient Mana ?”. À quoi invariablement il répondait :
– Mana est en retraite spirituelle.
Mais voilà que le mail trouvé ce matin avait réanimé Mana, et avec elle ce fantasme adolescent : Rapa Nui...
Cette nuit en effet (donc en fin de soirée pour elle, à Santiago du Chili), Ruth avait envoyé un message accompagné de deux photos.
La première était celle d’un “moai” stylisé, coiffé de son cylindre de tuf rouge, et pompeusement légendé : “inmóvil, intemporal contemplación del océano y de los siglos”. (Le moins castillanophone des lecteurs aura traduit : “immobile, intemporelle contemplation de l’océan et des siècles”). Le buste géant invitait au vernissage d’une exposition de peinture consacrée à Rapa Nui. Ruth avait surligné d’un rageur “Une de plus”.
Sur la seconde photo, Ruth essayait de sourire devant la façade d’un palais trapu, gardé par un piquet de militaires impeccables au teint mat, casquettes et uniformes kaki, bottes noires :
“La Moneda est nickel : plus trace de bombes. 1973, c’est si loin... Mais la relève de la garde se fait toujours à la prussienne. On a honoré Allende pour le trentième anniversaire du coup d’état, il a sa statue, mais ses assassins plastronnent toujours... Et comment faire un deuil de ce qui n’est pas vraiment reconnu... Tant qui vivent au présent ont tourné la page sur ces morts sans sépulture. Je savais, mais je redécouvre : une telle dose d’oubli ou pire, d’indifférence... Comment en vouloir aux jeunes ? Ils sont tellement dans leurs problèmes et dans leurs espoirs... Mais les autres ? Les solidarités ont été brisées, il n’y a plus d’avenir collectif, chacun vit pour soi... Et moi qui arrive avec mes gros sabots. Cela dit, mon enquête démarre, lentement. J’ai quelques contacts.
Je repense aussi à ta vieille marotte : Rapa Nui est à la mode ici. Le Chili se donne bonne conscience, et à bon compte, sur son confetti du Pacifique. On lui consacre des expos de toutes sortes, même dans le métro... Canal 7 avait déjà sorti une TV romance, “Iorana”, évidemment une idylle contrariée entre un jeune continental et une insulaire. Maintenant c’est le premier cartoon de Mampato, qui marche pas mal : guidés par Kava Kava, Mampato, toujours flanqué de son inséparable ami préhistorique Ogú, débarque dans une tribu, il participe au concours pour élire l’Homme-Oiseau, il est témoin de l’arbitraire des Longues Oreilles qui dominent l’île...”.
Achard avait fait la grimace : il laissait bien volontiers Mampato concurrencer les personnages de Walt Disney. Il n’appréciait pas son graphisme facile, ni ce flot de bons sentiments. Ni même ce compagnonnage… Et, tout bigame que soit le cavernicole, Achard n’aimait pas le bonasse et trop velu Ogú.
Mais malgré tout, sur le rayon des B.D favorites, il gardait l’album de Mampato que Ruth lui avait ramené de son premier voyage au Chili, en cadeau, et comme en exorcisme aussi.
Ruth avait huit ans quand, l’âme encore plus saccagée que le corps, sa mère avait pu se réfugier en France. Le père avait disparu à jamais, sans doute dans une de ces “colonies” allemandes, liées à la police politique chilienne.
Ruth avait voulu effacer le Chili, mais pourtant, entre autres nostalgies, elle gardait celle de Mampato, le héros de la B.D chilienne la plus populaire du début des années 1970. Au point, sous le prétexte de gratifier son dessinateur de compagnon, d’en rechercher un album d’origine, dès qu’elle avait pu remettre les pieds à Santiago. Mampato, c’était l’enfance heureuse d’avant le drame.
Tout en se demandant quelle voix le dessin animé avait pu donner à Kava Kava, l’esprit décharné aux côtes saillantes qu’il vaut mieux ne pas croiser la nuit, Achard regardait ses “moais”, et se trouvait assez satisfait de la profondeur du champ : l’océan était vide, les terres les plus proches - Amérique ou Polynésie - à des milliers de kms. Quand on sait que les seuls voisins sont le ciel et la mer, à l’infini, il faudrait être drogué au catalogue de la Redoute pour ne pas ressentir cette terreur qui naît de l’immensité de la solitude...
Enfin, c’est ce que Achard aimait s’imaginer. Car, nonobstant l’extrême facilité du voyage (depuis qu’en 1967 la N.A.S.A a fait construire sur l’île une super piste, au cas où il prendrait fantaisie d’atterrir à sa navette, la compagnie aérienne chilienne assure plusieurs escales hebdomadaires sur sa ligne du Pacifique), Achard s’était gardé d’aller visiter les “moais”. Et pas seulement pour d’évidentes raisons financières. Le meilleur moyen de maintenir le charme, on le sait, est de rester à distance.
Faute de posséder, comme Mampato, une ceinture spatio-temporelle lui permettant d’aller où son imagination le mène, Achard se contentait de voyager en rêve, imitant en cela l’esprit de Haumaka, lequel, dit la légende, avait ainsi reconnu l’île vierge avant de décider Hotu Matu’a à quitter la légendaire Hiva, menacée par la montée des eaux, pour, guidé par les étoiles, quitter les Marquises ou les Gambier pour voguer vers le Sud-Est, et s’en aller peupler Rapa Nui, “le Nombril du Monde”.
Téléphone. Ce n’était pas Kava Kava.
Une voix de femme :
– Monsieur Achard ? Je vous passe l’officier de police Bellot...
– Didier ? C’est Claude Bellot…
– Ça alors, Claude, la surprise.
– Mauvaise surprise, Didier. Manu, ton frère... On l’a trouvé tout à l’heure...
Achard avait senti le froid l’envahir, mais avant qu’il ait tout à fait réalisé, Bellot avait poursuivi :
– Tu restes seul de la famille, je crois ?
– Oui, nos parents sont morts, mais tu sais que depuis des années nous n’avions plus de contacts, Manu et moi. Il s’était peut-être marié ?
– Pas à ma connaissance... Tu peux venir ?
– Je prends le premier avion.
– L’autopsie a lieu aujourd’hui. Sauf surprise, on prévoit les obsèques pour après-demain... Tu veux mettre un avis dans la presse ?
– À quoi bon ? Je n’y tiens pas. À ce soir...
Achard était sonné, mais il n’arrivait pas encore à être vraiment ému. Il fallait attendre que les mots fassent sens.
Il avait sorti du carton “Famille” le premier portrait qu’il avait fait de son frère, en petit garçon gentil. Manu devait être au cours moyen (et déjà à l’école de voile), et Didier Achard gaspillait sa seconde, pas vraiment bon, sauf en dessin.
À vrai dire, ils n’avaient jamais eu beaucoup en commun, Manu et lui : Didier vivait déjà à Paris lors de l’adolescence de son frère. Il avait peu su de la façon dont Manu découvrait la routine du pays natal. Mal, sans doute, puisque à peine majeur, Manu s’en était allé par le vaste monde, en beau gosse dans la marge du Fun... Voile, plongée, planche, surf...
Ils gardaient vaguement le contact. Didier recevait son frère comme un je m’en foutiste intelligent, consommateur de nourritures terrestres et de plaisirs immédiats : le monde est ce qu’il est, il n’est pas à critiquer, encore moins à transformer, il faut savoir en jouir, au présent. De son côté Manu ne devait guère se retrouver dans cet aîné aux fantasmes vaguement anarcho-écologistes venant compenser des idéaux déçus... Et le désintérêt total de Manu par rapport à la B.D et à Mana n’avait pas arrangé les rapports...
Un jour Manu était revenu de Dieu sait où s’installer au pays, sans explication. La rupture avait suivi de peu.
Achard se revoyait feuilletant ce magazine dans une salle d’attente, il y a quelques années : une enquête de plus sur les mystères de la Côte. Il était tombé sur la photo d’un groupe de gaillards en blazer F.F.R. Mais il ne s’agissait pas de troisième mi-temps.
Le groupe était au pied d’une tribune où l’aréopage régional (en partie depuis déchu par les “affaires”) entourait un ministre du cru, alors plein d’avenir.
Parmi les notables, demi-notables et sous-notables de la tribune, le condottiere qui souriait avec une veulerie innocente, c’était Thobert, avec qui Achard avait joué en juniors. Thobert, désormais prospère commerçant, soutien de la cause nationale, corollairement responsable du service d’ordre blazerisé, et, de notoriété publique, patron d’un clan du milieu local.
Thobert était assis entre le docteur Routtier, que Achard avait eu comme condisciple au lycée, et le polyvalent notable Gilly, qui avait entre autres drivé Routtier en politique, et qui parrainait Thobert. Un mauvais souvenir, Gilly : quand Achard jouait en juniors, Gilly, qui soutenait une association amie du régime de l’apartheid, avait organisé des échanges rugbystiques avec l’Afrique du Sud. Rugby, sport des Blancs, sport de la race élue (le foot, bon pour les nègres)... Ceux des juniors qui renâclaient, comme Achard, s’étaient entendu dire :
– Si ça ne vous plaît pas, vous pouvez toujours aller jouer chez les Cosaques...
Bref, la tribune illustrait la bonne vieille osmose de la virilité supposée, du fric, et du conservatisme borné. De quoi faire sourire Achard, depuis longtemps sans illusions sur les vertus de la décentralisation.
Mais il n’avait pas souri, et pour cause : car parmi les blazers, derrière ses lunettes noires, cette gueule impassible à la Clint Eastwood, c’était bien celle de Manu.
Découvrir son frère fourvoyé dans ce service d’ordre l’avait consterné.
Certes, Manu était un électron libre, et l’indépendance peut impliquer quelques compromissions. Mais Achard ne se serait jamais attendu à celle-ci, surtout de la part d’un homme aussi indifférent à la politique que Manu.
Il avait imaginé combien leur père, ex-métallo des chantiers navals (et “cosaque” selon Gilly), en aurait été malade, si une autre maladie ne l’avait déjà rayé de la cohorte (déclinante) des philosophes qui font lever trois fèves, marinent la daube, et te refont vite fait une plomberie défaillante en commentant Midi Olympique.
Du coup, Achard n’avait plus téléphoné à son frère, lequel n’avait pas essayé de le relancer. Et le silence s’était installé, malgré Ruth qui n’avait jamais compris cette rupture :
– Mais enfin Didier, un frère c’est un frère...
Maintenant Achard s’en voulait d’avoir vécu ces dernières années dans un temps suspendu, comme si le mur d’indifférence pouvait se dissiper, d’un geste qui tôt ou tard viendrait...
En misant sur le beau temps, il avait préparé un mini-bagage, ajouté l’ordinateur portable pour garder le contact avec Ruth, et le carnet à croquis qui ne le quittait jamais.
Librairie de l’aéroport. Achard était resté médusé devant une couverture, style photo peinte rétro.
Il n’aurait vraiment pas eu besoin de cette surprise : l’œil décidé mais comme égaré, le demi accouchait la meute des avants, pour écarter d’une longue passe. En d’autres circonstances, ce chromo aurait titillé l’intérêt rugbystique de Achard, d’autant que les maillots avaient les couleurs du Club de sa jeunesse.
Mais en l’occurrence, à n’en pas douter, le demi, c’était Manu, au temps, bien bref, où il avait joué en première, avant de disparaître sous les Tropiques...
Évidemment Achard avait acheté La Métaphore du rugby, un essai de Georges Carvin. Pour la couverture, mais pas pour l’auteur. Il n’aimait pas Carvin, depuis cette terminale où Carvin promenait son aisance et sa politesse de fils d’architecte, ou d’avocat, Achard ne savait plus trop... Carvin qu’il avait ensuite retrouvé à l’occasion, - radio ou télé -, besognant dans la cohorte des psys médiatisés.
Dans l’avion, Achard avait essayé de lire. Certes, la prose de Carvin ne manquait pas d’intérêt : elle opposait le foot, guerre meurtrière entre collectivités blessées, et le rugby, combat collectif qui ressource notre animalité constitutive.
Carvin était résolument rugby : de même que chez les animaux évolués, les mâles se combattent, sans se tuer, pour élire le mâle dominant, possesseur des femelles, les Quinze s’affrontent pour que la vie s’affirme. Cette violence n’est pas la guerre, car l’espèce se perpétue de cette inégalité...
Mais pour Achard le jour n’était pas à la théorie, et comme les généralités de Carvin ne parlaient aucunement de Manu, il s’était vite lassé.
Il pensait à la mort, tout étonné de s’inscrire dans les banalités communes : chaque mort est l’occasion de se demander si ce qu’on a vécu en a valu la peine, si ce qui reste à vivre peut sauver la mise...
Il avait contemplé les nuages crevés de sommets blancs. Mana l’amazone devait planer quelque part en dessous, cap comme lui vers le Sud-Est.
Et puis le ciel s’était dégagé d’un coup, au-dessus des squelettes gris des calcaires, traversés de pistes jusqu’à la mer.
Il avait coupé au plus court dans le hall. Personne ne l’attendait dans la petite foule des parents et amis.
Dehors, il y avait l’espace, les pins et les eucalyptus, la chaleur, et la lumière. L’odeur fade des marais, par bouffées.
La navette avait longé une baie immense, bordée de camping-cars à paraboles. Au large, un cargo rouillé était à l’ancre, saugrenu. Un “pointu” survivant, blanc et bleu, s’en allait vers les Îles.
Et puis la navette avait filé vers la ville où Manu venait de se faire tuer.
Cependant, Mana la justicière n’avait pas suivi l’autoroute fleurie de lauriers roses. Elle avait coupé par la campagne, survolé les haies de cannes, les serres, les surréalistes garages à bateaux en plein champ, tournoyé au-dessus des grandes surfaces et des lotissements qui annonçaient la ville, pour aller se percher sur les hauteurs grises. Elle aurait eu trop d’affaires à régler si elle était entrée avec Achard dans la Cité.
Une demi-heure plus tard, mêlé au flux imprécatoire des citoyens, Achard franchissait l’entrée de l’Hôtel de police.
Après négociations, la fliquette de l’accueil avait consenti à l’envoyer aux étages, où l’avait accueilli un Bellot plus svelte que jamais : golf et demi-marathon étant les atouts de sa forme, et apparemment les vrais intérêts de sa vie.
Ils s’étaient donné l’accolade, sans passion véritable : leurs souvenirs d’adolescence ne s’étaient pas prolongés d’une vraie rencontre d’adultes, ils ne reliaient que deux nostalgies du même quartier...
– Tu es venu seul ?
– Oui. Ruth est au Chili.
– En pèlerinage ?
Achard avait balancé, presque en provocation :
– Un reportage sur les filières de la répression pinochetiste, qui auraient impliqué des Français...
Bellot s’était fermé, comme toujours, dès que pointait l’ombre de la politique. De ce point de vue, Achard le soupçonnait de diviser le monde en deux catégories, les vrais Français, qui ne font pas de politique, et les autres, qui sont à gauche.
Sur le meurtre, Bellot avait peu à dire : au petit matin on avait trouvé Manu sur un parking, aux portes de la Basse Ville. La mort remontait à quelques heures. Il n’avait reçu qu’un coup, à la tempe, mais un coup violent manifestement occasionné par un objet très dur.
Le mistral avait soufflé, et dans les immeubles proches on n’avait rien entendu. Rien ne prouvait d’ailleurs que l’agression ait eu lieu là. Manu avait pu être transporté, ou même arriver seul : la victime d’une commotion cérébrale peut marcher avant de s’effondrer. On essayait de reconstituer sa soirée. Pour Bellot, tout était ouvert :
– La basse ville n’est plus un coupe-gorge, mais quand même, ce n’est pas recommandé d’y traîner seul trop tard... Alors, une querelle idiote ? Une mauvaise rencontre ? Une tentative de vol ? On n’a pas retrouvé son portable, mais si vol il y a eu, l’agresseur a dû filer fissa, en laissant le portefeuille... À moins que ce soit tout bêtement une histoire de cul, une jalousie... Tu sais, il était toujours beau gosse...
– Et un règlement de comptes ? Les amis de Thobert en ont pris plein la gueule...
– Attends Didier, tu veux dire quoi ? Ton frère n’était pas un ami de Thobert. D’accord, il l’avait connu à Tahiti, quand Thobert y avait quelques affaires. Incontournable... Et en rentrant, il l’avait naturellement recroisé : tu sais, c’est un village ici. Mais je pense que ton frère n’a pas appartenu au clan, au sens délinquance...
– Pourtant, il a bien fait partie du service d’ordre de Thobert ?
– C’est vrai qu’il a fricoté là-dedans. Ce qui ne l’engageait pas à grand chose. Sinon à se faire quelques relations utiles... Non, sa connerie, il l’avait faite en solo...
– Quelle connerie ?
– Ah, même pour ça tu n’es pas au courant ? Il était skipper et revenait des Açores, avec escale au Maroc. Il a été balancé. Il a été arraisonné au large de Marseille, et on a trouvé dans le voilier un sacré chargement… Manu disait ne pas savoir qu’on avait caché la résine, et donc encore moins qui l’avait cachée... Mais il avait tout contre lui : pas de ressources fixes, un gain facile, tu sais combien les intermédiaires se gavent là-dessus… Il en a pris pour trois ans, et il en a tiré deux... Il est sorti il y a à peu près un an et demi...
– Et depuis la prison, il vivait de quoi ?
– Officiellement, chômeur. En réalité, je pense qu’il avait recommencé à bricoler au noir dans le milieu nautique... À vrai dire je ne sais pas. On est sûr en tout cas qu’il avait fait un voyage en Indonésie, pour ramener des produits d’artisanat à vendre. Ça marche pas mal… En tout cas, si ce n’était pas un saint, ce n’était pas un voyou...
– Alors, tu écartes le règlement de comptes ?
– C’est plutôt lui qui devait avoir envie de régler des comptes, car ça ne m’étonnerait pas qu’il ait été le pigeon dans cette affaire de drogue... En tout cas, quant au règlement de comptes avec le clan Thobert, je suis presque formel. Un, je te le répète, Manu ne faisait pas vraiment partie du clan. Deux, dans la tradition régionale, les comptes se règlent plutôt à coups de calibre. Trois, dans les guerres de succession qui déciment notre milieu, le clan Thobert est fini, hors-jeu, laminé. Tu as bien quelques survivants qui s’activent pour leur compte, en solo. Et un frangin Thobert qui se tient peinard, un commerçant tranquille...
– Et le Boss dans tout ça ?
– Thobert nous a fait l’honneur de disparaître, il y a plus d’un an, il doit se la couler douce quelque part en Amérique du Sud ou dans le Pacifique, ce ne sont pas les endroits agréables qui manquent, quand tu as du fric... Voilà, tu sais tout...
– Ou presque...
– Tu vas loger où ?
– Tu as un hôtel à me conseiller ?
– Tu peux venir à la maison. On a de la place et ça nous fera plaisir...
Achard préférait être seul.
– Tu veux les clefs de l’appartement ? Manu les avait sur lui.
– Je veux bien. Vous avez déjà visité ?
– Bien sûr, on a jeté un œil vite fait... R.A.S... On prend ma voiture ?
– C’est loin ?
– Une tour, près du port.
– Alors, je préfère marcher.
Il faisait magnifiquement doux.
Ils avaient traversé une place XVIIIe qu’une dalle de parking surélevée renvoie à la médiocrité. Des gosses jouaient sous l’œil de sœurs en jeans et de grands-mères en robe kabyle.
Ils avaient longé la merveille du quai...
Achard tenait à distance ce décor d’enfance, comme il tenait à distance son deuil, et plus encore, par une sorte de dénégation enfantine, l’idée de la prison, et celle de ce monde où Manu s’était laissé embarquer.
La tour était de standing moyen moyen : ascenseur fatigué, insonorisation défaillante, couloirs exigus et trop bas. Et l’appartement était à l’avenant : des pièces trop petites, un minimum de meubles, une télé minimaliste. Manifestement, Manu ne faisait pas dans le cocooning. Les murs étaient nus, sinon, sur une demi-paroi d’angle, un panneau punaisé de quelques photos et cartes postales.
Bellot s’était planté devant la photo d’un Quinze, prise à l’ancienne : une rangée debout (en demi-profil, bras croisés, regards provocants), et une rangée accroupie, souriante, au milieu de laquelle Manu tenait le ballon droit. Le tout sur fond de Mélanésiens en jupes et de cocotiers. Sans doute une de ces tournées de fin de saison que le Club offrait, au temps où il en avait les moyens, vers des archipels dont les noms faisaient rêver, Fidji, Samoa, Tonga...
Bellot avait pointé sur un grand type blond, qui ne rigolait vraiment pas :
– Putain ce Darvieux, une mobilité, une puissance, il anticipait le jeu d’aujourd’hui...
Achard n’avait pas répondu. Darvieux, aussi grand joueur qu’il ait été, n’était pas de ces charismatiques à qui l’on avait tout passé, pour avoir apporté à la ville cette fierté dont elle avait toujours eu tellement besoin. Et Achard n’avait jamais vraiment aimé Darvieux, trop introverti, trop autoritaire, trop méfiant.
Bellot avait montré le livre de Carvin, posé sur la télé :
– Tu as vu ? Carvin... Il aura touché à tout, celui-là. Maintenant le rugby... Tu reconnais, sur la couverture ? C’est l’année où ton frère avait eu ce petit problème avec Darvieux...
– Petit problème ? Comme tu dis...
Manu avait raté une pénalité en quart de finale, et Darvieux l’avait fait exclure de la demi-finale... Du coup Manu avait plaqué le Club, la modeste place d’employé communal que le Club lui avait procurée pour compenser une scolarité ratée. Il s’était embarqué comme skipper. Ainsi avaient commencé ses années de nomadisme, avec cartes postales épisodiques... Antilles, Brésil, Polynésie, Australie, Indonésie, Inde du Sud, Comores...
Machinalement, Achard avait ouvert le livre à la page de garde :
“On ne se perpétue que dans la différence. Mais on se perpétue...”
La dédicace semblait avoir vraiment peu de rapports avec le rugby.
Bellot s’en allait maintenant :
– Je pense que tu n’as plus besoin de moi, et j’ai à faire… À demain de toute façon. Tu passes demain après-midi, il faut que tu ailles reconnaître le corps, je t’accompagnerai… Ah, si ça t’intéresse, justement Carvin présente son bouquin à la F.N.A.C. tout à l’heure.
– Tu y vas ?
– Tu penses bien que non... Je ne vois Carvin que quand il nous arrive de jouer au golf... Et là, il se défend... Belle frappe, forte, précise...
Et Achard s’était retrouvé seul comme un con, dans l’appartement d’un inconnu qui avait été son frère.
Il était allé prendre une douche. Dans l’armoire à toilette, il était tombé sur un semainier aux casiers vraiment remplis de comprimés multicolores. Et il s’était demandé ce que le médecin traitait avec pareilles doses.
Puisqu’il restait à occuper une soirée vide, autant aller écouter Carvin.
Il n’y avait pas long à marcher jusqu’au centre commercial qui abrite la F.N.A.C.
La petite salle était pleine. Achard avait encore suffisamment de repères pour situer quelques fleurons du milieu rugbystique et de l’intelligentsia locale autoproclamée. Deux trois initiés, dont le petit docteur Routtier, survivant de l’aréopage de la tribune, avaient fait signe au créateur de Mana... Leurs sourires montraient que la mort de Manu n’était pas encore connue.
Achard se voyait parti pour rester debout, avant de repérer une place vide. Vide, mais bien encadrée. D’un côté le pépé Bouche, la mémoire du rugby local, dont la réputation d’emmerdeur expliquait sans doute que la chaise voisine soit restée libre. De l’autre, une brune infernale, passée direct du bronzage d’hiver Saint-Barth’ au bronzage d’été : dos droit, lunettes de soleil sur les cheveux tirés en chignon, pommettes hautes et joues creuses. À vue de nez, vingt ans de danse. Achard en avait eu une sorte d’éblouissement, car il reconnaissait ce visage, pour l’avoir si souvent dessiné. Ce ne pouvait être que Mana, descendue de ses hauteurs. Sur ces rivages, et ce depuis l’Antiquité, il arrive ainsi que les déesses se mêlent aux mortels...
Pépé Bouche ou pas, Achard avait écrasé quelques pieds pour arriver à bon port. La brune infernale l’avait regardé comme si le gros lot lui tombait dessus :
– Didier Achard ?
– Oui...
– Tu te souviens ? Sylvaine...
Bien sûr qu’il se souvenait, maintenant. Sylvaine... Une des Belles qui l’avaient fait rêver, en terminale, comme elle en avait fait rêver bien d’autres. Mais Sylvaine avait dédaigné ses admirateurs lycéens, et, au grand dam de sa mère, fille du peuple, qui la poussait vers les galons de la marine, mais à la trouble satisfaction de son père - siège réservé dans la tribune des abonnés du stade - elle avait choisi le plébéien Mathieu Darvieux, étoile montante du Club, et l’avait épousé aussi sec.
Achard avait montré le siège vide :
– C’est la place de Darvieux ?
– Il ne vient pas. Mais ne va pas t’imaginer, il sait lire, Mathieu... Seulement il y a des vérités qui ne sont pas bonnes à entendre...
Le livre de Carvin était sur ses genoux. Elle en lissait la couverture, le paquet des avants accouchés par le demi :
– Regarde-les, comme ils se touchent, comme ils s’aiment. Nous les nanas, on est battues d’avance.
Achard se préparait à sortir une banalité sur les hommes, dont le lieu de la jouissance est l’affrontement avec les autres hommes plutôt que le corps de la femme. Mais Carvin était entré, costume d’été beige, large et froissé : l’ex-grand beau mec, un peu dégarni, un peu empâté, le regard ironique derrière les petites lunettes.
Et Achard s’était dit que ce type allait l’énerver, comme il l’énervait déjà au lycée par sa suffisance involontaire...
Carvin avait démarré par un hommage au vieux quartier, sur l’emplacement duquel est construit le centre commercial, quartier populaire où le rugby local a puisé son énergie combattante...
Achard avait vite perdu le fil. Sa voisine se tenait droite dans son body noir, indifférente au contact de leurs avant-bras. Il regardait ses jambes bronzées sous la jupe jaune remontée. Il baignait dans son parfum.
Quand Carvin avait commencé à filer la métaphore du foot, exorcisme social, Achard avait été réveillé par le cri du pépé Bouche :
– Qué foot ? Parle-nous du rugby...
– Tè, Pénible qui démarre, avait dit Sylvaine.
– Je parle du foot pour mieux retourner au rugby, car, en l’occurrence, le rugby est le contraire du foot, il est le substitut salutaire au nécessaire combat des mâles...
– Combat de pédés, oui, avait proféré Sylvaine d’une voix assez claire pour que Achard prenne l’air de ne pas la connaître.
Quant enfin on en était arrivé aux dédicaces, Sylvaine avait demandé :
– On pourrait aller prendre un verre ?
– Tu ne fais pas dédicacer ton livre ?
– C’est déjà fait.
Elle avait montré un curieux distique :
Je suis le loup chagrin,
Beauté, pour vous servir
– Tu m’expliques ?
– Ça serait trop long. Mais ne te fais pas d’illusions, ça n’est quand même pas du Carvin, c’est du René Char...
Décidément, Carvin semblait spécialiste des dédicaces énigmatiques.
In petto, Achard s’était étonné, autant de la familiarité respectueuse, mais inquiétante, de Carvin à l’égard de Sylvaine, que de la rudesse dédaigneuse de celle-ci. D’autant que la Belle venait d’ajouter, en montrant le conférencier :
– Ces psys... Ils croient détenir les recettes du bonheur... En fait, pour être heureux, il n’y a qu’une recette. Être amoureux. Baiser plus, travailler moins, ça ferait tomber le chômage.
Elle riait.
Celle-là il ne l’avait jamais entendue. Et il s’était senti connement jaloux des mecs que cette tigresse avait pu croquer, et jaloux de Darvieux, malgré tout seigneur et maître.
Il avait fallu serrer quelques mains, se faire coincer par le prolixe docteur Routtier, lequel, thème de la soirée oblige, s’était mis à croiser l’avenir de la ville et celui du Club, mal barré dans le professionnalisme :
– Les difficultés à l’intérieur du Club ont toujours eu des effets bénéfiques sur la solidarité du groupe, et chaque fois on s’en est sorti en travaillant sur les bases d’une grosse production de jeu...
Sylvaine avait coupé :
– Mais maintenant il faudra une grosse production de fric...
Et elle avait embarqué Achard.
La brasserie de la galerie était bourrée. Ils avaient eu du mal à se trouver un coin. Sylvaine avait senti entre eux le pied de la table, et elle avait déclaré avec entrain :
– Avec ça on ne pourra pas faire grand chose...
Achard avait pensé que quelqu’un qui parlait ainsi ne pouvait pas être tout à fait mauvais. Mais il ressentait surtout ce que la vivacité de Sylvaine avait de forcé.
La politesse exigeait qu’il s’intéressât au siècle qui séparait Sylvaine de leurs années lycée. Chapitre vite épuisé. Les études de droit de Sylvaine n’avaient abouti à rien. Ce qui n’était pas un problème puisque Darvieux avait bien mené sa barque. Dans le parcours normal d’avant le professionnalisme, le club aidait le joueur à monter une affaire. Après, au joueur de se démerder, ce que Darvieux avait fait : une brasserie qui marchait bien, quelques appartements, deux commerces. Côté famille, les Darvieux avaient une fille étudiante. Elle n’avait pas encore trouvé sa voie. Ils l’avaient poussée vers sciences po., à Aix. Mais elle penchait en définitive pour les langues. Point final.
– Les langues ? Quelles langues ?
– Mademoiselle s’intéresse aux langues du Pacifique. Un vieux tropisme sans doute.
Sylvaine avait ri nerveusement, et s’était tue. Manifestement, la Belle n’avait pas envie d’en rajouter.
Et, malgré une référence polie à la B.D, l’incarnation de Mana ne s’intéressait guère non plus à l’itinéraire et aux publications de Achard, ni aux raisons de sa présence. Ce qui l’arrangeait : il préférait ne pas annoncer la mort de Manu. Et par là de s’éviter l’historique pénible de la rupture...
Achard se demandait où elle voulait en venir.
Il avait essayé de relancer sur la conférence, elle avait coupé :
– On parle d’autre chose, si tu veux. Le rugby, j’en bois et j’en mange avec Mathieu...
– Parlons de Carvin alors… Qu’est-ce que tu penses du bonhomme ?
Elle avait plongé le nez dans son verre.
Quand elle l’avait relevé, ça avait été pour écarter l’interrogation d’un revers de main :
– Tu pourras demander à ton frère, puisqu’il consulte, chez Carvin...
– Merde, les comprimés du semainier...
– Pardon ?
– Non, rien... Alors tu connais mon frère ?
Elle avait posé sa main sur la sienne :
– Tant pis, je me jette à l’eau... Tu ne peux pas savoir à quel point tu tombes à pic, Didier. Est-ce que ton frère t’a dit quelque chose à notre sujet ?
– Nous n’avions aucun contact depuis des années, Manu et moi. Et en plus, mon frère est mort. Ce matin...
– Mon Dieu...
Il avait expliqué. La Belle était restée longtemps silencieuse, avant de demander :
– Écoute, Didier, il faudrait que je trouve quelque chose chez ton frère, quelque chose d’important, une adresse... Tu peux me conduire ?
– Tout de suite ?
– S’il te plaît.
Dans l’imploration qui avait adouci les traits de la Brune infernale, Achard avait senti une extrême fatigue, et une espérance enfantine. Il venait de comprendre qu’il n’existait pour elle qu’en fonction de ce qu’elle venait de demander...
Ils étaient montés chez Manu, et sans poser de questions, il l’avait laissé fouiller : les tiroirs, les vêtements dans la penderie, les livres...
– Je ne trouve pas, Didier... Je suppose que la police est venue. Elle a emporté quelque chose ? Un carnet d’adresses ? Un portable ? Des lettres ?
– Je ne sais pas, je n’ai pas demandé.
En dernier recours, elle s’était attaquée aux photos du panneau mural, et pour l’aider Achard s’était mis à dépunaiser. Il avait retourné une carte postale : la photo d’une sorte de croissant en bois, aux extrémités terminées par ce qui semblait être deux têtes affrontées. Sous la légende, “Museo arqueológico, Reimiro”, il avait lu :
“Je ne supporte pas l’affrontement”.
Et il avait pensé à Ruth, pas seulement à cause du timbre, “Correo aereo - Chile” : comme celle de Ruth, cette écriture était large, féminine, avec quelque chose qui tenait encore de l’adolescence.
Mais la carte était signée “Roxane”.
Sylvaine avait lu à son tour, elle s’était assise la tête entre les mains :
– Mon Dieu, elle est au Chili... Mais qu’est-ce qu’elle peut bien faire au Chili... Et ça date déjà d’un mois...
Elle avait retourné les autres cartes et photos, sans trouver son bonheur, semble-t-il.
Elle en avait tendu distraitement une :
– Tu as vu ? C’est étrange… On dirait un extra-terrestre...
Dans cette face ronde presque entièrement mangée par les énormes yeux globuleux, dans ces grêles bras enfantins croisés sur le ventre, Achard reconnaissait le visage rond d’un de ces tikis que Ruth avait tant aimés lors de son reportage en Polynésie, qui demeuraient des divinités occultes, même s’ils pouvaient devenir alibis du pouvoir ou camelote pour touristes.
La carte ne portait pas de timbre, elle avait dû être postée sous enveloppe, mais pas dans un paradis perdu du Pacifique : la légende était celle d’une exposition parisienne consacrée à l’art polynésien.
Le coin de la carte était estampillé d’un drapeau à deux bandes horizontales rouges, encadrant une bande blanche ornée d’un motif que Achard distinguait mal.
Le drapeau était barré, et accompagné d’une prose vengeresse :
“Comme si on avait besoin d’un drapeau, et encore moins de celui-ci, quand on sait qui il peut servir depuis la reine Pomaré... Si vraiment il en fallait un, je choisirais comme aux Marquises les trois bandes, jaune, blanc et rouge, jaune couleur de la fête et de la vie, rouge couleur des chefs et des dieux, et blanc couleur de la paix... Et le Tiki sur le blanc…
Le Tiki a des yeux immenses, pour tout voir, et une fois de plus il nous aidera à voir. Merci pour tous les renseignements que vous pourrez m’apporter. À bientôt. Pito "
En s’en allant la Belle lui avait fait une bise sur la joue, une bise triste. Il avait risqué un imbécile :
– N’allons pas plus loin, ce serait de l’inceste...
Elle avait haussé les épaules :
– Ne dis pas de bêtises... Tu ne peux pas comprendre.
– Ça va aller ?
– Mais oui... Je ferai comme tout le monde... La nouvelle idée du bonheur, prozac ou maxi-sport... S’il te plaît, ne parle de ma visite à personne. Et encore merci pour ta confiance...
– Attends, laisse-moi un numéro...
Elle avait écrit au dos du premier papier venu sur le fouillis du bureau, et elle était partie.
Bien entendu, elle avait emporté la carte postale.
Au recto du papier, Achard avait lu :
“Madame Marama, voyante medium, rituels de guérison, bains de délivrance, désincrustation des maléfices, etc etc. Voyance téléphonique immédiate. Ce cabinet sera toujours disponible pour vous aider, malgré sa forte sollicitation”.
Il avait rangé les papiers entassés par Sylvaine : des reçus, des factures, des modes d’emploi. Pas de lettres, pas même de carnet d’adresses... Hormis celle du Tiki, les cartes postales ne transmettaient que de banals propos de voyage.
Il se faisait tard, mais il n’avait pas envie de ressortir pour manger. Il s’était contenté de ce qu’il avait trouvé dans la cuisine, des biscottes, une boîte de haricots verts, un peu d’huile...
Il n’arrivait pas à situer la réaction de Sylvaine devant la carte postale. Sauf à imaginer Sylvaine branchée sur un Manu plus jeune qu’elle, et une Roxane pas contente du tout… Mais Sylvaine avait eu l’air angoissée de savoir cette femme si loin...
Il regrettait maintenant de lui avoir laissé emporter la carte : il ne parvenait plus à se rappeler du nom de cet objet, sinon qu’il s’achevait par “miro”…
Il avait rédigé un message pour informer Ruth. Et pour dédramatiser, il avait signé d’un Kava Kava décharné qui déclarait : “Voilà où j’en suis sans tes petits plats”.
Il avait ajouté en post-scriptum : "Un petit objet dans un musée chilien ? Le nom doit se terminer par “miro”… Une espèce de croissant. En bois ? Tu as une idée de ce que ça peut être ? Sinon, tu peux te renseigner ? ”.
Il avait mis la télé, essayé de suivre le débat de deux responsables d’hebdomadaires qui tentaient de se trouver un désaccord. Il s’était endormi, pour se réveiller sur les trois heures, devant le même journal qui passait en boucle.
Dans les tours qui entouraient l’immeuble, aucune fenêtre ne révélait de spectacle propre à flatter sa curiosité ou sa libido. Il voyait les hautes falaises du stade, appuyées sur le centre commercial. Il n’arrivait pas à admettre qu’un junior nommé Didier Achard ait jadis foulé cette pelouse, et que, sur une blessure, il ait dû arrêter. Bon alibi pour excuser le fait que qu’il n’était qu’un joueur honnête qui couvrait du terrain, vaillant, mais sans plus. Pas une force qui va, comme Darvieux. Pas une anguille, comme Thobert. Pas un surdoué comme Manu.
Heureuse blessure en définitive, qui l’avait à jamais enlevé des terrains et sorti du cocon natal. L’amazone Mana était née dans cette convalescence. Avec elle il avait coupé le cordon et il était “monté” à Paris. Et, après la mort de ses parents, l’envie de retourner au pays lui était passée, définitivement.
Il était temps d’aller redormir, car la journée allait être pénible.
2
Achard s’était réveillé dans un glorieux soleil de juin.
Du balcon, la rade lui avait éclaté aux yeux. Ça aurait pu être un beau jour à passer au bord de mer. Mais, en guise de plage, il fallait préparer les obsèques, arrêter les comptes, voir l’agence immobilière, contacter Emmaüs pour vider l’appartement... Plus la corvée de la reconnaissance du corps. Et, même si ça ne servait plus à rien maintenant, il faudrait aussi trouver un moment pour s’entretenir de son frère avec Carvin, savoir où Manu en était… D’autant que Achard n’arrivait pas à comprendre pourquoi Manu, jadis aussi méfiant et ironique devant tout ce qui était “psy”, avait pu se retrouver chez ce bouffon de Carvin... Quel hasard, ou quel malheur, avaient pu terrasser ce frère, qu’il croyait invulnérable ?
Il avait sur son portable un message de Ruth, plein de bises, et d’une vraie tristesse au sujet de Manu.
Mais elle ne disait rien de l’enquête. Elle parlait de Santiago l’immense, de la Cordillère qui écrase l’horizon, de son super-hôtel sur la plus grande avenue du centre, elle s’amusait des bourgeois solennels qui viennent y dîner en costume, et en même temps elle supportait mal l’irrespect vestimentaire des touristes... Elle aimait la zone piétonne d’en face, la jeunesse bon enfant qui traîne tard, malgré la fraîcheur. Musique, prédicateurs, danseurs de cueca... Elle avait joint une photo d’un groupe de petits Indiens pauvres, en casquettes, près de la poste centrale : des immigrés péruviens, leurs Africains...
Elle promettait de s’occuper de son “croissant” : à première vue, ça lui paraissait avoir rapport avec l’île de Pâques.
Décidément, Rapa Nui le poursuivait, comme un avant-goût de la nouvelle aventure de Mana à laquelle il se consacrerait, une fois Manu enterré, - Mana au pays des “moais” -, sans trop savoir ce qu’il pourrait tirer de la perpétuation d’une passion adolescente, nourrie d’ésotérisme à quatre sous, de continent perdu et de races oubliées, passion dont Ruth se gaussait.
À sa mythologie facile d’une Atlantide hors du temps, elle opposait le calvaire de l’histoire récente, au hasard des navires européens : Hollandais (“découvrant” et baptisant l’île le jour de Pâques 1722), Espagnols, la “redécouvrant” en 1770, Anglais de Cook dans la foulée, puis Français de La Pérouse en 1786, Russes même, et tant d’autres, militaires ou baleiniers. Elle disait les curiosités et les souillures brutales de l’homme blanc, troc, rapt et viol, puis les razzias des esclavagistes péruviens anéantissant une grande partie de la population en 1862-63, les épidémies décimant le reste en quelques mois, et ensuite, pour des générations, la tyrannie de maîtres européens éleveurs de moutons, qui avaient enclos les derniers Pascuans, astreints aux travaux forcés, dans le village de Hanga Roa. Le seul baume à cette déchéance avait été l’action des missionnaires, mais au prix d’une dépossession majeure : pour la poignée de survivants, Jésus miséricordieux avait à jamais remplacé Make Make le créateur, le dieu aux grands yeux... Et si en 1888, par un paraphe extorqué, les Pascuans avaient cédé la souveraineté au gouvernement chilien, représenté par le capitaine de corvette Policarpo Toro Hurtado, les engagements solennels de protection, d’éducation et de progrès étaient restés lettre morte, sous la poigne de fer de la marine chilienne.
Quand Ruth expliquait ces horreurs du passé, Achard se fermait, tant il aurait aimé que ce lambeau de terre perdue, mais chargé de pouvoirs redoutables, ait échappé à l’ordinaire destin des terres violentées par l’homme dit civilisé.
Il se fermait encore plus quand Ruth parlait du présent… En bonne fille d’exilés démocrates, grandie en France, mais nourrie de la culture des parents, Ruth voyait avant tout dans Rapa Nui une minuscule possession chilienne, longtemps abandonnée ou colonialement exploitée, dorénavant ouverte au seul tourisme, trop ouverte peut-être...
Or Achard voulait encore plus ignorer ce présent, tant il savait que tous nos présents aboutissent au même résultat : passer l’infinie diversité à la moulinette de l’Empire...
Plutôt que de se battre avec une cafetière inconnue, Achard était allé déjeuner à la plage, toute proche.
Le soleil était déjà haut, mais la plage était encore vide, sauf la herse qui enfouissait les mégots, et un fondu qui cherchait fortune avec sa poêle à frire. La mer était bleu-rose, plate, molle, un peu huileuse. Un ferry blanc entrait en rade avec en arrière-plan, rive sud, les croupes sombres du cap plutôt vierges d’immeubles : terrains militaires, provisoirement encore non constructibles, de quoi attendrir l’écolo le plus antimilitariste.
Le journal local traînait sur une table. Le pauvre Manu devait se contenter d’un petit article en pages intérieures, “Le décès d’un ancien rugbyman”, qui semblait privilégier l’hypothèse d’une rixe entre noctambules. La gazette avait sorti de ses archives une photo lumineuse de Manu jeune, à faire flipper tout publicitaire en quête de belle gueule. Dans une alchimie magique, c’était la quintessence des Provençaux, Gavots, Corses, Toscans et autres Catalans composant l’héritage génétique des Achard.
Manu portait magnifiquement le maillot du Club, comme il aurait pu porter magnifiquement n’importe quel habit de lumière, et n’importe quel habit de travail.
Achard s’était dit que si Sylvaine avait craqué pour Manu, de ce point de vue à tout le moins elle ne s’était pas trompée...
Pudiquement, le journal faisait l’impasse sur l’épisode de la prison, mais s’était cru obligé d’ajouter : “Emmanuel Achard était le frère du dessinateur de B.D bien connu, Didier Achard, le créateur de Mana”. Et de coller une photo du grand homme datant de son dernier passage à la fête du livre. Avec ça, son incognito était assuré !
Achard avait regardé la photo, puis s’était regardé dans la glace du café : décidément, il fallait l’admettre, l’alchimie chromosomique n’avait pas aussi bien pris pour lui que pour Manu !
Et puis il avait vu arriver le groupe.
En tête venait le grand Darvieux, un peu épaissi mais toujours statue grecque, la tignasse blonde à peine blanchie, et cette éternelle moue revêche qui semblait tenir le monde entier en défiance.
Comment un type aussi comblé par la vie pouvait-il tirer une tronche pareille ? Et comment Sylvaine, au risque de s’éteindre, avait-elle pu s’éprendre de ce mortifère ? Achard réalisait maintenant combien, au lycée, il avait été marqué par la force vitale de cette fille, au point, il s’en rendait seulement compte à présent, qu’elle avait grandement suscité le personnage de Mana, et qu’il lui avait donné son visage... Par là même, il comprenait pourquoi les quelques femmes qui avaient accompagné sa vie n’avaient jamais aimé Mana... Et Ruth ne faisait pas exception.
Avec Darvieux trottinaient une dizaine d’anciens du Quinze de combat fameux en Ovalie (comme dit la presse spécialisée), désormais tous honorables commerçants. Achard avait joué avec la plupart d’entre eux, avant que sa blessure ne lui fasse rater la montée en première...
Bien groupés en paquet, les vétérans allaient leur train paisible, avec parfois une esquisse de petites passes, à vide, une accélération tête baissée...
Achard souriait, car Loule Benedit traînait un peu, et pour cause : quinze ans de talonnage à l’ancienne plus quinze ans de pastis...
Suivait une escorte courtisane et non rugbystique.
Là où un spécialiste aurait reconnu la prédominance des professions médicales, le dosage des affiliations (Loges, Rotary, Lion’s, Kiwanis, etc), le profane n’aurait distingué qu’un partage morphologique : des longilignes en super forme (qui s’interdisaient toutefois de dépasser les Anciens), des mainteneurs de la forme, présentables, dont le docteur Carvin, et, trois foulées quand les autres en faisaient deux, les demi-gros, si heureux d’être pris en compte. Le docteur Routtier s’honorait d’être parmi les demi-gros.
Le groupe s’était dispersé devant la terrasse. Darvieux et Carvin avaient foncé ensemble vers le parking. Ils discutaient. Carvin était passé sans saluer Achard. À moins d’être parano, on pouvait raisonnablement penser qu’après tant d’années, il ne l’avait pas reconnu... Darvieux n’avait pas eu un regard, mais, d’instinct, Achard savait qu’il avait été vu, et reconnu. Le vieux contentieux Darvieux - Manu ?
Par contre, sans s’attarder, la plupart des vétérans avaient salué Achard au passage. Ils avaient appris la nouvelle par le journal. Et il avait fallu répondre par la même moue désolée aux condoléances, implicites comme le veut la discrétion méridionale.
Benedit avait attendu que ça se passe pour venir lui donner l’accolade, le petit docteur Routtier vibrionnant sur ses talons.
Alors qu’Achard n’avait plus grand chose à échanger avec d’anciens coéquipiers, quand il leur arrivait de se rencontrer, un je-ne-sais-quoi continuait à l’attirer derrière le numéro de sur-jovialité méridionale de Benedit. Mais ce matin, deuil oblige, Benedit faisait plutôt dans la discrétion :
– Putain Didier, ça me fait plaisir de te voir... J’aurais préféré que ce soit pas dans ces circonstances... Le pauvre Manu, c’est trop con...
Routtier en rajoutait :
– Nous vivons dans une ville de fous... Regarde...
Il montrait un peu plus loin les restes noircis d’un restaurant devant lequel, dérisoirement, flottait un drapeau US frappé de l’effigie de Marylin :
– On est incorrigibles. Notre sport national, ce n’est plus le rugby, c’est ça...
– “On”, c’est qui ?
Routtier avait eu le geste vague et explicite qui désignait l’infinité des intimidations, rackets, vendettas, voire auto-incendies providentiels dont souffrait la cité. Seul l’accident semblait exclu.
Et le geste se prolongeait d’un autre qui attestait, tout impuissante qu’elle soit, de la détermination du docteur à faire entrer la ville dans la normalité.
Benedit avait soupiré :
– Routtier, ces histoires d’incendie, tout le monde s’en fout... Une discothèque qui saute, un bar qui brûle, ils font ça entre eux, ça ne gêne personne. C’est le milieu... C’est pas comme ces petits faucheurs de merde. Ma fille, ils lui ont tout piqué le temps qu’elle prenne la petite à l’école. Les bijoux, le magnétoscope, le calibre, tout... Putain les condés, remuez-vous un peu. Bon, Didier, il faut que j’y aille... Mais tu passes me voir ?
Achard avait promis, avec d’autant plus de conviction que Benedit gère un café-plat du jour très fréquentable, tendance cuisine régionale, non loin de l’hôtel de police.
Cependant Routtier réembrayait :
– Même si on remonte la pente, on garde cette mauvaise réputation... Alors que nous aurions pu être Silicone Valley, avec tout notre potentiel humain et technique...
Pour l’arrêter, Achard avait, sans mentir, parlé de démarches à effectuer, d’urgence...
Routtier l’avait laissé partir, sous condition :
– Je compte sur toi pour venir prendre un verre à la maison. Tu seras seul ?
– Et pour cause... Ma compagne est au Chili.
Routtier avait eu l’air interrogatif, mais à quoi bon lui parler de l’enquête de Ruth ? Routtier vivait dans un monde d’autres certitudes. Ses parents avaient acclamé le Maréchal, et, sans inconséquence quelques mois plus tard, sur la même place, le Général. Élevé à manger du Rouge, Routtier n’avait pu qu’applaudir au bombardement de la Moneda. Et les éventuelles filières françaises de la répression pinochetiste ne l’auraient certainement pas empêché de dormir.
Brave type au demeurant, un peu collant, mais sincèrement désireux de faire pour le mieux. De plus, ferme admirateur de Mana.
Mais en le quittant, Achard se disait que curieusement, en ricochant de la mort de Manu au restau incendié, Routtier avait classé le meurtre dans la catégorie “délinquance du milieu”, et non dans celle des faits-divers ordinaires… Et que Benedit n’avait rien dit.
La matinée avait été bien remplie et pas folichonne. Entre les Pompes Funèbres et l’agence immobilière, Achard avait téléphoné à la clinique, et, après consultation du maître, la secrétaire avait informé que le docteur Carvin pouvait dégager un bref entretien en début d’après-midi. Ce qu’elle semblait considérer comme une faveur exceptionnelle.
À midi, Achard avait tenu promesse.
La salle était petite et chaleureuse. Derrière le comptoir, un grand tableau montrait le port d’avant les bombardements US : la falaise altière de maisons serrées, les toiles blanches des auvents. Et devant le tableau officiait Benedit en personne, l’œil vraiment fatigué.
Le tableau était entouré de photos : rugby, boxe, pêche au gros, chasse, quelques portraits dédicacés de personnalités. Achard savait que le sien était dans le lot. Benedit, amateur de B.D. également, lui avait organisé ici plusieurs séances de signatures. Et ça avait mieux marché qu’à la F.N.A.C.
Ils avaient bien sûr commencé par parler de Manu. Benedit, qui savait vivre, affectait d’ignorer que les deux frères ne se fréquentaient plus. Il n’avait pas non plus parlé de la prison. Il s’en était tenu à des informations prudentes, tout en se gardant de s’interroger sur les causes de l’agression.
Oui, il lui arrivait de voir Manu. Ils s’intéressaient au même Quinze de quartier, connu pour sa rudesse. À l’occasion, Manu venait manger un morceau ici. Ces dernières semaines, il paraissait très fatigué...
– J’avais l’impression qu’il traînait une vraie saloperie... Et il m’avait sorti quelque chose ne lui ressemblait pas. Tu le connais, ce n’était pas un tendre... Et voilà qu’il se faisait du souci pour une femme... Tu parles... Des gonzesses extraordinaires, moi, j’en ai jamais vu qui l’ont en travers...
– Toujours aussi suave, Loule...
– Pauvre Manu... Et dire que ça a été un des meilleurs demis qu’on ait jamais eus. Peut-être le meilleur, avec Thobert...
– Ah non... Laisse Thobert où il est...
– Thobert c’était quand même quelqu’un, et pas que pour le rugby...
– Vous êtes vraiment incroyables ! Vous ne supportez pas le délinquant de base, mais vous admirez le délinquant qui réussit...
– Il y a délinquant et délinquant...
– Loule, ne nous fais pas le coup du brigand bien aimé, qui n’a jamais touché à la prostitution et à la drogue. Quand on jouait en juniors, il ramassait déjà les compteurs, Thobert... Et il a vite protégé le commerce, non ? Tu payes ou tu sautes... Et puis la politique, les campagnes électorales, les magouilles...
– Tu sais que la politique, j’y comprends rien. Tout ce que j’ai fait, c’est pour rendre service. Pour le reste, je ne suis pas d’accord. Thobert, il a pris de la monnaie, d’accord, mais qui n’en prend pas ? Tout le monde va à la soupe. Reste à savoir qui sert la meilleure. Qu’est-ce que tu veux, il était comme tout le monde, Thobert : il aimait les pâtes, mais pas au point d’en manger tous les jours... Et puis, de voir un type qui sort de rien, et qui devient quelqu’un, ça fait plaisir. Et d’ailleurs, j’en rougis pas, je l’ai fréquenté...
Il montrait parmi les photos un duo Thobert - Benedit, tenue camouflée et casquette Bigeard, le pied sur la dépouille d’un sanglier :
– Il adorait la chasse, Thobert... Comme moi...
Benedit avait laissé Achard manger tranquille le plat du jour, daube pâtes fraîches, pour revenir au dessert lancer ses invitations : il avait des intérêts dans un hôtel aux Seychelles, son fils gérait un complexe à Saint Domingue et tenait une affaire en Guyane. Achard n’avait qu’à faire signe pour se dépayser...
Achard avait remercié, en faisant remarquer qu’il voyageait fort peu :
– Regarde, ma compagne est au Chili, et moi je reste en France...
– Tu as tort, c’est bien le Chili. Ils commencent à faire du vin très correct. Mais tu as eu raison de ne pas y aller maintenant, ça va être l’hiver... À skier, autant skier dans les Alpes que cavaler dans les Andes...
– Tu connais le Chili ?
– Un peu. La première fois, je suis passé en tournée avec le Club... Ça fait un bail... Et maintenant, quand je vais voir mon fils, des fois je fais un saut... Qu’est-ce que tu veux, en Argentine, c’est la merde, au Brésil, on ne se sent plus en sécurité... Ne parlons même pas du Venezuela ou de la Colombie… Alors, on va au Chili...
– Tu vas où ?
– Un peu partout... La dernière fois, on a fait le Sud : les glaciers, les baleines et les pingouins...
Achard s’était entendu demander :
– Et à l’île de Pâques, tu y es allé ?
– Ne m’en parle pas... Je me suis fait caguer, il n’y a que des statues et de l’herbe... Les statues, tu en as partout, des debout, des couchées, mais quand tu en as vu une, tu les as vues toutes... En plus, c’est minuscule, un triangle, trois côtés, vingt bornes chacun. Un seul petit patelin, ni fait ni à faire... La côte est toute en rochers... Tu peux pas te baigner... Tu n’as qu’une seule plage, toute petite... Quant tu as fait le tour, tu n’as plus qu’à poireauter en attendant le prochain avion, deux jours après... Et question hôtellerie, c’est vraiment limite... Il paraît que le seul moment valable pour visiter, c’est quand ils font leur grande fête, costumes, tatouages et tout le toutim, une fois l’an... Mais j’ai raté, c’était pas la saison...
Il y avait quelque chose de suffisamment saugrenu dans la vision de Benedit parmi les milliers de touristes photographes, dans la fête annuelle qui célèbre le débarquement des premiers colons polynésiens, pour que Achard se mette à rire.
Mais sans se vexer, Benedit interrogeait :
– Alors, elle est allée au Chili toute seule, ta copine ?
Et Achard avait expliqué ce que Ruth voulait faire, sans que Benedit paraisse manifester plus d’intérêt que Bellot pour la finalité de l’enquête. Tout au plus avait-il ajouté :
– Pinochet ? Bon d’accord, il y a eu les tortures. Et là, il a eu tort, Pinochet. On peut quand même fusiller les gens sans les torturer... En tout cas, Pinochet ou pas Pinochet, et sans doute grâce à Pinochet, le Chili a drôlement avancé. Franchement, à Santiago, tu te croirais en Europe... Alors qu’au Pérou ou en Bolivie, tu m’as compris...
Ainsi par la bouche de Benedit parlait en toute innocence le sens commun de la plèbe parvenue, et Achard le recevait en pleine gueule. Sans surprise, mais en pleine gueule. Il ne restait plus qu’à se lever et à partir.
Mais, prenant de court la montée d’adrénaline d’Achard, Benedit avait enchaîné sur l’impatience qu’il avait de lire la suite des aventures de Mana.
Que dire ? Pinochet aidant, Achard n’avait pas envie d’expliquer que Mana allait elle aussi s’envoler pour le Chili, et plus précisément pour ce lambeau de terre déclarée unilatéralement chilienne, qui avait si grandement déçu Benedit. D’autant que, pour l’heure, Achard aurait bien été en peine, hormis le titre, de dire quelque chose de précis sur “Mana au pays des Moai”... Actualité ou retour en arrière ? Mana était certes amazone vengeresse, mais qui venger, et pourquoi, à s’en tenir à l’actualité ? De celle de Rapa Nui Achard ignorait quasiment tout.
Dans le taxi qui le conduisait chez Carvin, il s’était dit qu’il fallait en revenir à l’histoire mythique : il serait beau de confronter Mana au fantasme des deux migrations, celui dont Ruth se gaussait, mais sur lequel, en dépit de toute évidence, il ne se reniait pas.
Adolescent, il avait trop privilégié, à la lecture de Thor Heyerdahl, l’hypothèse des Longues Oreilles, les grands sculpteurs blancs et barbus chassés du Pérou par l’arrivée des Incas. Les premiers, ils avaient débarqué dans l’île déserte, bien avant les Polynésiens qui les avaient plus tard submergés, et vaincus. D’ailleurs, les premiers Européens à aborder ces rivages n’y avaient-ils pas vu quelques hommes blancs, derniers avatars de ces métissages ? Achard aimait retrouver leurs traits, si peu Polynésiens, dans l’étrange visage des statues. Il s’était trop persuadé que la coiffe en tuf rouge des “moai”, le “pukao”, représentait la chevelure rousse des premiers arrivants, et non le chignon relevé des chefs maoris, enduit de rouge, couleur du pouvoir... Il avait trop longtemps eu goût à l’extraordinaire et au surnaturel, pour redescendre sans regret vers les prosaïsmes de l’histoire réelle... Celle dont Benedit venait de pointer le point oméga : que tout doit converger vers l’avènement d’une immense classe de consommateurs à l’occidentale.
La Clinique des Oliviers était une grande belle bastide rénovée, à l’écart de la ville. Le taxi avait déposé Achard dans le parc d’oliviers plus que centenaires, résignés à passer de leur fonction vivrière à celle de potiches emblématiques.
Des résidents se tenaient à l’ombre sur les bancs, tranquilles, trop tranquilles même. Achard avait pensé au semainier trop chargé de son frère, et il s’était dit que les distributeurs de drogue n’étaient pas tous des clandestins...
Carvin ne l’avait pas reçu dans le bureau de consultation, mais dans un petit pavillon, derrière la clinique. La pièce était plus intime : un fauteuil, un canapé, une petite bibliothèque, des clubs de golf dans un coin, quelques tableaux, dont l’original du chromo de la couverture : l’œil égaré mais décidé, Manu extirpait le ballon de la meute des avants, pour écarter au grand large. Et Achard avait eu le sentiment insupportable que son frère allait participer à l’entretien.
Carvin avait opté pour le tutoiement, sans forcer sur la reconnaissance. Il ne gardait peut-être pas, lui non plus, le meilleur souvenir de leur cohabitation lycéenne.
Achard avait montré le tableau :
– Notre grande équipe...
– Oui, la grande grande équipe. Et un beau tableau... Mais je suppose que tu n’es pas venu seulement parler rugby, ou peinture...
Carvin avait cadenassé d’entrée : oui, il recevait Manu depuis quelques mois, mais il était couvert par le secret professionnel, et il laisserait la police faire son boulot.
Achard avait éclaté :
– Et merde, je ne suis pas flic, je ne viens pas enquêter sur la mort de Manu, je venais simplement savoir où il en était...
– C’est un peu tard...
Le ton n’était pas tendre. Manifestement, Manu avait informé Carvin de la brouille fraternelle.
Achard s’était levé :
– Je ne suis pas venu pour que tu me fasses la morale...
– Je ne te fais pas la leçon. Simplement tu dois réaliser combien ton frère était malade, perturbé... Et seul.
– Il t’a connu comment, Manu ?
– C’est moi qui l’avais contacté, je voulais l’autorisation d’utiliser son image pour mon livre... Et de fil en aiguille, il s’est confié.
– C’était quoi, son problème ?
– En ce qui me concernait, une vraie dépression, des bouffées de dangerosité, avec passage à l’acte fréquent... Ce qui peut expliquer sa mort, hélas... Imagine une engueulade idiote, comme il en avait souvent, avec n’importe qui... Récemment encore, Manu s’est accroché avec Darvieux, il est allé faire du scandale à sa brasserie, plusieurs fois, et il s’est fait sortir chaque fois manu militari...
– Il en voulait toujours à Darvieux ?
– Clairement.
– La vieille histoire de l’éviction en demi-finale ?
– Sans doute. Mais pas que cela, je suppose... Donc il fallait que je prenne en compte à la fois son état dépressif et cette agressivité permanente... Il fallait déjà que j’en comprenne les raisons...
– Je me suis toujours demandé si vous préférez comprendre ou si vous préférez guérir, vous les psys...
– Décidément l’agressivité a l’air d’être une qualité familiale chez les Achard...
– J’ai vu son semainier… Il y avait de quoi le tuer avec des doses pareilles...
– Ton frère m’intéressait trop pour que je veuille le tuer... Mais pour ta gouverne, sache que je ne lui donnais qu’un médicament. Donc revois ta leçon pour le semainier...
Achard s’apprêtait à demander en quoi Manu avait pu être pour Carvin un cas intéressant, et quelle maladie soignaient les médicaments du semainier. Mais l’humour glacial de Carvin mettait fin à l’entretien :
– Et, bien entendu, je reste à ta disposition, si tu veux consulter...
Achard allait refermer la porte quand Carvin avait ajouté :
– Si vous ne vous parliez plus, ton frère et toi, comment diable sais-tu qu’il venait me voir ?
– Par une amie...
Cette fois, Carvin avait perdu son air supérieur.
Dans le bus qui le ramenait, Achard s’était surpris à sortir de son portefeuille le prospectus au dos duquel Sylvaine avait noté son numéro.
Mais c’est celui de Mme Marama qu’il avait composé : si Manu en avait été réduit à fréquenter un psy, peut-être était-il allé jusqu’à consulter une voyante ?
Le répondeur avait suggéré que s’il se sentait angoissé, déprimé, mal dans sa peau, c’est qu’il était sans doute sujet à manipulations, envoûtements, voire possession.
La voix, une belle voix exotique, roulait légèrement les r :
– Ne subissez pas le destin, il n’est pas inscrit d’avance, laissez vos coordonnées, Madame Marama vous contactera pour prendre rendez-vous.
Mais Achard venait de décider de rendre très vite visite à Madame Marama, et sans rendez-vous.
Cependant, il fallait d’abord aller à la morgue “reconnaître” le corps. Bellot avait proposé son véhicule personnel.
Au cul du 4x4, l’autocollant “Aime la France ou quitte-la” jouxtait le logo du Marathon de New York et un “L.A” très fun. Achard avait glissé :
– Toi, tu dois être un agent double...
Bellot avait souri, de confiance, mais manifestement sans comprendre.
Puis il avait suivi le regard de Achard vers un autre autocollant, un autocollant comme on en voyait dans nos ports, quand la République, frustrée de Sahara, préférait expérimenter sa bombe sur l’atoll de Mururoa que dans la forêt de Fontainebleau, et exportait techniciens et militaires vers les plaisirs du Pacifique. Frappé de la pirogue polynésienne, c’était le drapeau aux trois bandes horizontales rouge blanc rouge, celui de la carte postale au tiki. L’emblème de Tahiti Nui, le Grand Tahiti, dont les nouveaux satrapes du Territoire couvrent une autonomie ambiguë.
– Ah Tahiti… Tu sais bien, j’ai tiré cinq ans là-bas...
Achard n’avait pas répondu, tant l’insupportaient les volontariats de fonctionnaires pour un Outremer à hauts salaires, domesticité à bon marché et voyages périphériques. Il avait bifurqué vers un compte-rendu de ses démarches :
– Et en prime, je suis allé voir Carvin... Tu savais qu’il soignait mon frère ?
– Première nouvelle. Je n’aurais jamais imaginé Manu chez un psychiatre...
– Moi non plus. En attendant, Carvin confirme que Manu était très agressif. Ce qui apporterait de l’eau à la thèse de la bagarre idiote... À preuve...
– À preuve quoi ?
Achard avait hésité avant de rapporter ce que Carvin avait dit des visites de Manu chez Darvieux. Secret professionnel ? Peut-être fallait-il attendre que Carvin en parle à la police ?
Mais il s’était quand même lancé.
Bellot s’était mis à rire :
- Le vrai bon copain, Carvin. Cul et chemise avec les Darvieux, et il met le grand homme dans la merde...
– Attends, tu veux dire quoi ?
– Cul et chemise ? Tu veux des détails ?
– Mais non, quand tu dis qu’il met Darvieux dans la merde...
– Il le désigne comme un coupable possible, non ? Manu provoque, Darvieux répond, un coup malheureux... Les conneries arrivent vite...
– Tu y croirais ?
– Pour le moment, pas du tout.
Quel sens pouvait avoir “reconnaître” devant ce gisant au crâne bandé, que Bellot avait à demi sorti de son casier ? Il aurait peut-être fallu le toucher, l’embrasser, signifier qu’ils étaient fils de la même mère... Mais Achard restait immobile.
En glissant d’une épaule, l’enveloppe avait découvert un tatouage sur le biceps : un banal bracelet à volutes, surmonté de trois figurines moins ordinaires.
La première à gauche représentait un personnage anthropomorphe : sa tête était celle d’un oiseau, un crâne minuscule et un long gros bec. Sa jambe gauche était prolongée d’un bizarre appendice recourbé, qui remontait au ciel.
Venaient ensuite une tortue et un lézard.
Bellot avait soupiré :
– Maintenant, tu n’es pas un homme si tu ne te colles pas un tatouage plus ou moins polynésien... Au moins, pour les Polynésiens, les tatouages ont un sens, ils déclinent leur généalogie et les étapes de leur vie... Mais pour nous ?
Il s’était penché sur l’épaule :
– Et ça a l’air récent, vraiment très récent...
Achard avait sorti son calepin, et dessiné, sous l’œil intrigué de Bellot :
– Tu veux garder le tatouage en souvenir... Tu veux qu’on te fasse une photo ?
– Non, je préfère dessiner...
– Tu sais de quoi il s’agit exactement ?
– Pas vraiment...
En fait, bien sûr qu’il reconnaissait ces signes dans lesquels, adolescent, il aimait voir l’héritage du continent perdu de Lémurie, ou de Mu l’énigmatique... La coïncidence le ramenait à nouveau vers l’île de Pâques, mais cette fois dans la réalité de la mort.
À n’en pas douter, il s’agissait de caractères rongorongos de Rapa Nui, la seule écriture océanienne connue, mais jusqu’à présent indéchiffrée, ou presque.
Adolescent, Achard avait maudit les missionnaires qui avaient brûlé les “bois parlants”, les tablettes recouvertes de signes où s’inscrivait le Mana... Il savait que le premier missionnaire arrivé dans l’île en 1864, un Français, en avait vu partout. Mais le raid péruvien de 1862, qui avait envoyé en esclavage la moitié de la population, puis l’épidémie meurtrière entraînée par le retour des quelques survivants, avaient complètement déstructuré la société pascuane. Ainsi avaient été délégitimés les rongorongos : le mana dont ils étaient chargés n’avait en rien protégé les îliens de la déportation, de la variole et de la lèpre, et les missionnaires n’avaient pas eu grand mal à les convaincre de détruire ces bois désormais méprisés, et bientôt incompréhensibles... Il n’en demeurait qu’une vingtaine, énigmatiques, dans différents musées, non pascuans.
Le dessin terminé, Achard s’était détourné de ce visage de pierre, et Bellot avait refermé le tiroir.
Bellot avait relancé, dans la voiture :
– Ce tatouage, c’est marrant, enfin si on peut dire... On dirait des motifs de l’île de Pâques... Ils les gravent sur des tablettes de bois... Tu ne peux pas faire dix mètres sans qu’on t’en propose. Des fac-similés de vieilles écritures... Il faut dire que sortis de ça, des “moai” miniatures et autres colifichets, ils n’ont pas grand-chose à vendre...
– Tu connais l’île de Pâques ?
– Bien sûr. Je n’ai jamais perdu le contact avec Tahiti. La dernière fois que j’y suis retourné, j’en ai profité pour faire un saut à Rapa Nui, avec des amis.
– Un saut ? Comme tu y vas, 4000 bornes...
– Mais à Tahiti, c’est presque banal d’aller à Rapa Nui, si tu en as les moyens... Et des gens qui ont les moyens, il y en a... D’un côté, tu as les fauchés, qui continuent à vivoter de la pêche ou du coprah, ou qui bricolent en ville, mais de l’autre tu as ceux qui vont faire leurs courses à Los Angeles... Et c’est plutôt ceux-ci que je fréquente. Donc, nous sommes allés courir un demi-marathon à Rapa Nui, je me suis régalé...
– Un demi-marathon à l’île de Pâques ? Tu plaisantes...
– Mais non... Ça manque encore d’infrastructures mais ça commence à être un terrain de loisirs comme les autres... Plongée, parapente, surf, VTT... Et j’espère y retourner bientôt pour jouer au golf... Écoute, c’est une histoire de fous : il y a quelques années, un Concorde a atterri, il en est descendu un paquet de touristes pleins de fric, avec leur matériel de golf... Ils n’auraient jamais imaginé qu’il n’existait pas de terrain de golf sur l’île... Alors ça a donné des idées. Maintenant, on avance un super-projet à capitaux canadiens : golf et hôtel cinq étoiles. Mais tu as une équipe de butés qui bloque le projet...
– Des écolos ?
– Même pas... Des locaux, des petits hôteliers, des gens qui louent des chambres... Remarque, je les comprends... Ils sont restés isolés si longtemps, deux mille couillons entre ciel et mer... Deux bateaux par an... Et pas de piste, donc pas d’avions. Vraiment coincés... Et, à part un ethnologue de temps en temps, sans autres visiteurs que les militaires chiliens qui leur menaient la vie dure... Les îliens n’avaient aucun droit, même pas le droit de sortir du village où on les avait regroupés, sinon pour travailler au service de l’hacienda. Et d’un coup, à la fin des années 1960, tout est arrivé à la fois : la citoyenneté chilienne, l’aérodrome, l’avion trois fois par semaine, les produits du continent, et donc la nécessité d’avoir de l’argent pour les acquérir. Une seule solution, le tourisme… Tout le monde s’est mis à louer des chambres, certains ont bâti leur hôtel, de bric et de broc... Alors maintenant, puisqu’ils ne peuvent vivre que du tourisme, ils veulent se le garder, et ils ne voient pas d’un bon œil la concurrence internationale... Et ils ont les moyens de bloquer. Parce que les Canadiens ne peuvent pas acheter la terre… Autrefois, à Rapa Nui, la terre n’était à personne. Tu connais la chanson, la Terre Mère, etc. Il n’existait de propriété que collective. Mais les Pascuans se sont fait voler la terre dès l’arrivée des éleveurs européens, français, puis anglais... Soi-disant, on la leur a achetée, tu vois le tableau... Dans les années 1930, le gouvernement chilien a tout récupéré : sans rentrer dans les détails, parc national et concession d’élevage. Tout le sol de l’île appartient à l’état, qui est en train de le restituer en partie aux indigènes. Ça fait un siècle qu’ils le demandaient ! Alors tu as ceux qui exigent une redistribution individuelle, avec libre disposition des lots, et ceux qui souhaiteraient un contrôle collectif de l’utilisation du sol... Mais en ce qui concerne mon golf, tout espoir n’est pas perdu, parce qu’une majorité du Conseil des Anciens en tient pour le cinq étoiles, et pour le golf... Ils voudraient que l’état concède une vaste zone à la collectivité, qui la concèderait aux Canadiens... Tu te vois, planter tes tees au milieu des “moais”... Le pied... Mais attention, n’imagine pas les tropiques... On se croirait en Écosse dans cette île, des collines vertes, de l’herbe, presque pas d’arbres, et cette côte sauvage... Ça a de la gueule... Mais tout ça ne nous dit pas pourquoi ton frère s’était fait tatouer ces motifs...
On arrivait aux portes de la vieille ville, et Achard s’était fait déposer. Il n’aurait pas longtemps à marcher pour arriver chez Mme Marama. Bellot lui avait proposé de le retrouver demain à midi, pour manger un morceau : il ne pourrait sans doute pas être présent aux obsèques
Ça ne payait pas de mine chez Madame Marama. Un escalier étroit aux tomettes fatiguées, une salle d’attente bas de gamme où une ménagère plongée dans Voici croisait des jambes fatiguées. Achard avait pensé à la cuisinière, (dont Lénine souhaitait, paraît-il, qu’elle puisse diriger l’état), et aux présidents à qui il arrive de gouverner par voyantes interposées...
Quand la porte du destin s’était ouverte pour laisser sortir le consultant et entrer la ménagère, Achard avait découvert une Mme Marama mûrissante, très brune de cheveux et de peau, avec quelque chose d’agréablement lourd dans le visage qui évoquait un Gauguin.
Et Mme Marama avait découvert Achard. Mauvais point pour elle : à l’évidence elle n’avait pas prévu sa visite.
– Je ne reçois que sur rendez-vous, Monsieur. Madame est le dernier de la journée.
Et elle avait refermé la porte sur sa cliente.
En laissant sortir la ménagère, Mme Marama n’avait visiblement pas été heureuse de le retrouver.
Achard avait tendu sa carte d’identité, et celle de son frère :
– Je pense que mon frère a été votre client...
Mme Marama était devenue plutôt pâle sous le gris naturel de sa peau. Elle avait pris les cartes, et s’était accordé un bon moment de réflexion, avant de murmurer :
- Et bien, votre frère avait un gros problème, un problème inattendu. Il fallait qu’il prenne une décision.
– Quel problème ?
– À propos de quelqu’un qui le touche de près...
– Et alors ?
– La période astrale n’était pas bénéfique. Il valait mieux s’abstenir de toute initiative. Mais il ne m’a pas écoutée.
– Et alors ?
– Alors, pas de nouvelles...
Sacrée voyante, madame Marama...
De deux choses l’une. Ou Mme Marama ne lisait pas le journal. Ou elle essayait de le prendre pour un con. Achard penchait pour la seconde hypothèse.
– Pas de nouvelles ? Mon frère est mort hier, Mme Marama. On l’a tué...
– Je sais, monsieur Achard, je sais. Mais c’est de son problème que je n’ai pas de nouvelles... Seulement, ce problème n’est pas du tout le vôtre. Ne vous en mêlez pas. Les astres n’ont pas été favorables à votre frère, ils risquent de ne pas l’être pour vous...
Sur ces paroles plus qu’énigmatiques, Mme Marama l’avait littéralement poussé vers la porte. Et Achard n’avait pas insisté, tant la voyante lui apparaissait maintenant comme une pauvre femme décomposée.
– Oubliez tout cela, monsieur Achard.
Facile à dire.
Il était allé manger en ville. Et manger seul en ville est rarement agréable, chacun en conviendra.
Place du Théâtre, il était tombé sur une tristesse d’animation : un groupe évadé du Palio de Sienne, avec un gonfalonier qui faisait virer revirer son oriflamme, et une clique de la région, cheveux longs sous les casquettes, jambes maigres des filles, en remake des retraites aux flambeaux de son enfance. Mais, pour saluer la clique et les Italiens, il n’y avait que quelques touristes qui léchaient des glaces et un paquet de petits Maghrébins joueurs. La ville est vide le soir, même les soirs d’été.
En rentrant, il avait envoyé un coucou à Ruth. Un récapitulatif vide, car cette journée lui avait filé entre les doigts, en définitive. Il était mécontent de ne pas avoir su dire ses quatre vérités à Benedit. Il l’était encore plus de la façon dont il avait laissé Carvin et Mme Marama le tenir à distance.
L’histoire des médicaments le turlupinait. Il ne trouvait ni emballages (ce qui devait signifier qu’on remettait à Manu le semainier tout préparé), ni ordonnances. Par contre, il était tombé sur un paquet d’analyses, auxquelles évidemment il ne comprenait rien. Mais à quoi bon en savoir plus ? Demain matin, il enterrerait Manu, et il remonterait à Paris sans attendre. Bellot était assez grand garçon pour mener l’enquête sans lui.
Mieux valait penser à l’avenir. Il s’était dit que le tatouage de Manu pourait figurer sur la couverture du prochain Mana. Il avait sorti son carnet pour regarder le dessin, et en dépit qu’il en avait, la curiosité l’avait repris… Pourquoi Manu s’était-il collé ces caractères de rongorongos sur le biceps ? Est-ce qu’ils avaient seulement un sens ?
Achard avait toute une soirée vide devant lui. Autant alors plonger dans internet. Google l’avait envoyé devant une profusion de sites sur les rongorongos. Il avait piqué au hasard.
Il s’était un peu énervé sur le premier, selon lequel les rongorongos, loin d’être une tradition immémoriale, auraient été suscités par les contacts avec des Européens : en 1770, un capitaine espagnol avait fait signer aux chefs pascuans allégeance à son roi ! La vue des lettres, manifestement porteuses de Mana, aurait incité les îliens à créer leurs signes...
C’était pour Achard aller un peu vite en besogne…
Car dans ce cas, exit l’écriture née de la première race du monde, venue d’un au-delà problématique...
Et même, pour retomber dans le rationnel, exit les tablettes apportées des Marquises par le légendaire “ariki” Hotu Matu’a, aux alentours de l’an mille ?
Achard s’était noyé ensuite sur le plus qu’abondant site de Serguei V.Rjabchikov, qui à sa façon déchiffrait le mystère. Mais rien de ce qu’il voyait ne l’éclairait sur les trois signes choisis par son frère, et il s’était lassé.
Il n’avait pas pour autant envie de dormir.
Le choix était mince dans les cassettes de Manu : reportages de voyages, ou documents sportifs. Il avait choisi “Rugby, 100 ans de finales”.
Une image l’avait fait sursauter. Flash subluminal, le stade du Club à ses débuts, avant 1914... Retour arrière, arrêt éternisé sur image. La petite tribune basse sous les eucalyptus qui tremblotent. Les joueurs aux brayettes longues Belle Époque. Les remparts à la Vauban au fond.
Il avait éteint.
Pourquoi le passé nous attendrit-il ? Et pas le présent ? Pourquoi se sentait-il aussi indifférent, en définitive, à ce qui venait d’advenir ? Et pourquoi, en même temps, se noyait-il dans des curiosités absurdes, qui le renvoyaient de Carvin à Mme Marama et aux rongorongos ?
3
Ce matin, il avait domestiqué la cafetière, tranquille.
L’ordinateur affichait un “croissant” identique à celui de la carte postale. Ruth ne l’avait pas oublié.
“Bonne pioche pour ton projet Rapa Nui... Le reimiro était un pectoral pascuan en forme de croissant, sans doute de pirogue, avec à chaque extrémité une tête d’homme barbu, qui regarde vers l’intérieur. Un ami journaliste me précise que le drapeau (non officiel) de l’île porte un reimiro rouge sur champ blanc. Il était hissé chaque dimanche, jusqu’à ce que l’autorité militaire l’interdise en 1913. Certains Pascuans qui se sentent plus polynésiens que chiliens, ou simplement qui voudraient gérer leur île, ont repris ce drapeau aujourd’hui. Ils ont préféré le reimiro aux “moai”, symboles de servitude abattus par leurs ancêtres : tu sais bien...”
Bien sûr qu’il savait, comme tout le monde... Depuis Rapa Nui, produit par Kevin Kostner en 1994, personne n’ignore l’histoire d’une micro-société polynésienne évoluant en vase clos pendant un bon millier d’années, l’adaptation à un milieu peu favorable, les affrontements de clans liés à une surpopulation dévastatrice, la disparition des arbres et donc des navires, l’île devenue prison, la domination des Longues Oreilles, exigeant à la plèbe l’érection des “moai” en signe d’allégeance, les bustes géants finalement abattus, face à terre, lors de la grande révolte...
Mais pour l’heure Achard n’était pas dans la symbolique de l’histoire revue par Hollywood, car il réalisait que, par le biais d’un musée chilien, illégitime propriétaire de la mémoire brisée, l’inconnue de la carte postale lui parlait de Manu, autrement que ce qu’il avait cru d’abord...
“Je ne supporte pas l’affrontement”, avait écrit la très fièrement nommée Roxane. Achard s’était aussitôt imaginé Manu tiraillé entre Sylvaine et Roxane. Or, si Roxane illustrait d’un reimiro son refus de l’affrontement, ce n’étaient pas deux visages de femmes, mais deux visages d’hommes que le pectoral mettait face à face... Deux hommes affrontés. Manu pouvait être l’un des deux. Restait alors à connaître l’autre...
Du coup, Achard n’avait jeté qu’un œil distrait sur la fin du message de Ruth, en se promettant d’y revenir :
“Mais comme les choses ne sont jamais simples, brandir ce drapeau peut être aussi bien un message d’émancipation collective qu’une aspiration à rentrer dans le système des requins... Les Pascuans n’ont jamais cessé de lutter pour récupérer leurs terres usurpées par les sociétés foncières, puis par le gouvernement. Le seul aspect positif de cette usurpation a été qu’en demeurant propriété d’état, les terres ne sont pas passées dans des mains d’étrangers, comme si souvent en Polynésie. Maintenant, on peut rendre aux Rapa Nui leur terre dans son intégralité... Pinochet a bien joué, en commençant à distribuer des titres de propriété privée aux autochtones... L’île se privatise. Et la Loi amplifie le mouvement. La “privatisation” du sol n’a en principe pas d’autres limites que l’interdiction de vendre ces terres à des Chiliens continentaux et à des étrangers. Mais la pression est grande pour que les transactions soient totalement libres entre îliens, et ce qui leur pend au nez est évident : la concentration de la richesse dans quelques mains. Adieu la tradition d’égalité sociale. Mon petit Kava Kava, tu vois où ça me mène, ton reimiro...”
Dix heures. Cimetière central. À part Benedit, Achard ne connaissait personne.
Comme prévu, Bellot n’était pas là.
Benedit râlait :
– Tu aurais quand même pu faire passer un avis dans la presse... On n’est qu’une poignée de figues. Les collègues de l’équipe et c’est tout…Tu crois que ça lui aurait fait plaisir, à Manu ?
De fait, ce n’était vraiment pas l’enterrement d’un Boss : une vingtaine d’hommes, plutôt jeunes, look populaire et sportif : ceux du Quinze de quartier que Manu conseillait et encourageait. Un peu à l’écart, un gaillard au physique de rugbyman samoan. Achard s’était dit qu’il n’aurait pas aimé avoir ce type à plaquer, dans sa vie antérieure.
L’appariteur avait désigné Achard comme : “La famille”... L’affaire avait été promptement expédiée. À la fin, quelques-uns étaient venus lui serrer la main, sans discours. Le Samoan était déjà parti. Un type s’était pointé le dernier, front dégarni, cheveux à la footballeur rétro, longs sur la nuque, une pilosité qui remontait sur le cou, de grosses lunettes de myope :
– Vous êtes le frère de Manu ? Ça m’a fait beaucoup de peine... Et à mon frère aussi. Vous l’excuserez, il n’a pas pu venir, il a un élagage d’urgence, un arbre qui est tombé sur un toit...
Il montrait la tombe :
– Pauvre Manu... Ça devait arriver, il avait mis le feu... Ces enculés, ils l’ont quand même eu en définitive… Quand ils l’avaient trouvé trop curieux, au service d’ordre, ils s’étaient démerdés pour l’envoyer en taule… Cette fois, ils ne l’ont pas raté… Alors maintenant, j’ai un message pour vous. Parce que, vous m’excuserez, mais Manu m’avait dit : “S’il m’arrive malheur, contacte mon con de frère. C’est quand même une histoire de famille. Il faut qu’il s’en occupe”. Donc voilà, vous devez récupérer la photo. Demandez Déborah, au [M], c’est dans la basse ville. (Nous ne nous permettrons pas d’avancer un nom qui puisse faire penser à d’honnêtes commerçants qu’il s’agit de leur établissement... Laissons donc au lecteur le choix des mots commençant par M, en privilégiant peut-être le nom d’une danse supposée tropicale, lancée par la télévision il y a quelques années). Quant à Charlie, il est toujours chez mon frère, et il y est bien, il monte bien la garde... Ne vous faites pas de mauvais sang.
Le chevelu avait eu un rire entendu.
Achard s’apprêtait à demander qui étaient Déborah et Charlie, mais le chevelu avait coupé :
– Bon, on a plein de choses à se dire, seulement j’ai pas envie de discuter ici... Vous ne sentez pas ?
Achard ne sentait rien.
– Ça sent la flicaille... Passez me voir. Tavan, chemin de la Gatoune. Vous vous rappellerez ?
Sur ce, le chevelu s’en était allé, laissant Achard dans une perplexité dérangeante. À quel sac d’embrouilles Manu avait bien pu mettre le feu ?
– Et merde, qu’il aille se faire voir, Tavan... Déborah aussi... Et Charlie en prime...
Il se répétait qu’il n’avait plus rien à faire dans cette ville, sinon vider l’appartement et prendre un billet d’avion. Il ne voulait pas écouter la petite voix qui lui répétait :
– On a réglé son compte à ton frère parce qu’il était trop curieux…
Ce n’était ni de l’indifférence ni de la peur. Simplement le sentiment que, même au-delà de la mort, son frère et lui évoluaient dans deux mondes qui n’avaient rien de commun, et qu’il n’était pas question de passer de l’un dans l’autre.
Mais en levant les yeux vers les hauteurs grises où Mana perchait, il s’était demandé si l’aventure, malgré tout, n’allait pas tenter l’amazone justicière…
Sur le parking, il avait vu le chevelu monter dans un fourgon pourri, constellé de quatre écussons fanés des provinces de France.
Midi. Achard attendait sur la terrasse d’un restau du quai.
Premier plan : des pêcheurs bricolant dans leur chalutier. Bande sonore : un français pied-noir mêlé de sicilien. Second plan : les mâtures tintinnabulantes des voiliers. Arrière-plan : les superstructures grises bourrées d’électronique de la Royale.
Bellot était arrivé tout excité :
– Tu sais quoi ?
– Arrête de me parler américain traduit...
– Tu sais quoi ? On a vérifié, Carvin ne t’a pas menti : depuis deux trois mois, ton frère est allé plusieurs fois faire du scandale à la brasserie de Darvieux...
– Motif ?
– Difficile à dire. D’après les témoins, Manu arrivait en traitant Darvieux de salaud, et Darvieux le virait aussitôt. Sans doute il avait toujours sur le cœur la vieille histoire de la demi-finale... Tu ne crois pas ?
Achard s’était dit que l’histoire n’était peut-être pas si vieille, et qu’elle s’appelait Sylvaine : si, par les têtes affrontées du reimiro, Roxane avait signifié l’affrontement de Manu et de Darvieux, l’enjeu en était probablement Sylvaine. Ce qui ne n’expliquait pas le rôle de Roxane…
Mais comme il ne tenait pas à parler de la carte postale, Achard s’en était tenu à un signe de tête approbateur.
Bellot continuait :
– Tu sais, chaque fois que ton frère s’est pointé, Darvieux l’a viré sans ménagement... De là à imaginer que la dernière fois, ça aurait mal tourné... Darvieux a toujours eu une réputation de violence. Sur les terrains, et en dehors : tu te rappelles quand, avec les collègues, il allait casser du pédé à la sortie des boîtes...
– Il était jeune... Mais tu as des témoignages sur une engueulade avec Manu le soir de sa mort ?
– Justement non. Ce soir-là tout s’est passé tranquillement à la brasserie. Manu ne s’est pas pointé.
– Innocence de Darvieux, alors...
– Pas évident, parce que Darvieux n’était pas non plus à la brasserie. Si affrontement il y a eu, ça aurait donc pu se passer ailleurs.
– Il a un alibi ?
– Attends... Tu ne me vois pas convoquer Darvieux, comme ça, sur une hypothèse ! Non, pour le moment, on n’a rien vérifié...
Achard avait ricané :
– Tiens, Double Patte et Patachon...
Deux types arrivaient droit sur le restau, un petit en chemisette, un grand en costume d’été : le costume d’été, s’il est vraiment léger - il suffit d’y mettre le prix - a cet avantage sur la chemisette de permettre d’arborer les rubans. Et, mérités ou pas, celui-ci en portait quelques-uns, dont un beau rouge…
Les pêcheurs s’étaient à demi levés pour saluer l’homme au costume, et Achard avait ironisé :
– Ah, la Méditerranée... Clientélisme, rapports immémoriaux de la plèbe aux notables... Tout le monde se lève pour maître Gilly...
Gilly s’avançait vers Bellot, mais le petit Routtier, en chemisette, était prudemment parti vers sa table réservée, en se bornant à faire, de loin, un coucou discret à Achard.
Bellot s’était levé pour tendre la main, en se gardant de présenter Achard qu’apparemment Gilly n’avait pas reconnu.
Erreur. Car avant de rejoindre Routtier, Gilly avait balancé :
– Alors, monsieur le dessinateur, l’ami de Mandela... Voyez comme l’Histoire tourne... Les Cocos sont aux affaires là-bas... Mais ici, heureusement, ils n’existent plus que par la haine que nous continuons à leur porter...
Devant le hors-d’œuvre, Bellot essayait d’amortir le coup :
– Il faut le prendre comme il est, Gilly... Ce n’est pas le mauvais cheval quand on le connaît...
– En tout cas, je vois qu’il n’a pas perdu la mémoire. Il est toujours dans la politique ?
– Le vent a tourné, il a laissé la place à de plus modérés.
– Les affaires ?
– Il continue dans l’import-export, en Polynésie, et ça lui réussit... Il importe tout ce que tu veux dans le territoire, du cure-dent à l’avion...
– Et il gère depuis ici ?
– On peut tout gérer à distance, maintenant. Et pour Papeete c’est tellement pratique avec les douze heures de décalage horaire... Officiellement il réside là-bas, ce qui permet des combines fabuleuses : par exemple tu exportes à partir du territoire grâce à internet, sans payer d’impôt sur les bénéfices, et tu peux te domicilier dans un site extérieur pour éviter les coûts locaux du net, prohibitifs. En plus, avec la loi Pons, la défiscalisation, et grâce à ses contacts sur place, il se régale dans l’immobilier ! Il a raison d’en profiter, tant que ça dure. En attendant, si tu veux ton petit coin de paradis dans un “motu”, c’est lui qu’il faut voir. Si tu savais... Le nombre de blancs qui s’installent... Des jeunes cadres, des sportifs, des affairistes, des marginaux... Et des retraités, surtout des retraités... En Polynésie, non seulement tu ne paies pas d’impôts sur le revenu, mais ta retraite gonfle... Du coup, on se bouscule... C’est peut-être ce que je ferai...
– Donc un jour, la Polynésie sera peuplée de vieux métropolitains, et les derniers natifs viendront danser le tamouré en France...
– Ne déconnons pas, des natifs, il en reste, d’autant que leur nombre a doublé en trente ans, et que la moitié a moins de vingt ans : on les pouponne avec la couverture maladie universelle... En attendant, quand je vais là-bas, c’est grâce à Gilly que je suis logé, à l’œil... Et toi, tu n’as jamais eu envie d’y aller ?
– Pas vraiment... J’y suis allé par procuration. Ma compagne y a effectué un reportage, il y a deux ans. Et ça m’a suffi…
Effets pervers de la rente nucléaire, chute de l’activité productive, déficit commercial, assistanat financier, spéculation immobilière effrénée, basculement vers la ville des fiers pêcheurs et agriculteurs convertis en sous-prolétaires, fin du nucléaire, reconversion touristique perverse et mal en point, jeunesse déboussolée, frustrée et explosive, autonomie interne du territoire et dominance du parti majoritaire, prébendes, proclamations identitaires officielles doublées d’une américanisation galopante… Le reportage de Ruth ne lui avait pas fait que des amis là-bas.
Bellot n’avait pas vraiment capté le message :
– Bon d’accord, Papeete n’est pas dépaysant, mais, il ne faut pas rester à Papeete, ou dans les secteurs trop touristiques comme Moorea ou Bora Bora... Il faut aller dans les îles... La prochaine fois que j’y retourne, je te fais signe, on louera un voilier...
Bellot avait laissé passer le loup grillé avant de sortir la pochette de photos.
Et Achard avait réalisé que le Yéti avait l’odorat fin : si Bellot n’était pas venu aux obsèques, il avait fait faire le travail.
– Alors vous pensez que l’assassin assiste toujours aux obsèques de la victime ?
– Simple précaution...
Sur la première photo, Achard se voyait en compagnie du chevelu aux grosses lunettes...
- Il te voulait quoi, le Yéti ?
Instinctivement, Achard avait pris la tangente :
– Rien. Des condoléances... Et c’est qui ce type ?
– Tavan ? Un pauvre mec. Il a tiré trois ans pour quatre malheureux braquages, où il s’était laissé entraîner...
Achard s’était dit que Tavan avait dû se coller un écusson sur le fourgon après chaque braquage.
– C’est drôle, vu son look, je ne le vois pas dans le même circuit que Manu...
– Ça, c’est sûr... Le Yéti ne fait pas dans le fun. Lui, c’est plutôt un homme des bois, un braconnier de première catégorie. Mais ton frère et lui se sont connus en taule.
Bellot avait sorti les autres clichés. Le policier perfectionniste avait tiré le portrait de tous les présents, y compris l’appariteur.
– Tu vois, pratiquement tout le club de rugby dont Benedit s’occupe, et que ton frère suivait... Ils devaient bien être les seuls à être au courant pour les obsèques. Mais je n’allais quand même pas cacher ça à Benedit...
– Et cette espèce de guerrier maori ? Il joue dans l’équipe, lui aussi ?
– Pas du tout. Un type qui circule en voiture de location. Vérification faite à l’agence, il s’appellerait Pito Tekena. Nationalité française. Un Tahitien. Il se dit journaliste. Il a donné une adresse permanente en Nouvelle-Zélande. Je ne sais pas ce qu’il fichait là... Affaire à suivre.
– Ne me dis pas que c’est l’assassin, quand même...
– Non, mais ça nous renvoie quand même à la Polynésie…
De fait. Et Pito, c’était aussi la signature de la carte postale au tiki.
Achard avait continué ses démarches tout l’après-midi.
En s’en retournant, il n’aurait pas dû traverser ce qui reste de l’ancien quartier chaud : quelques rues coupées à angle droit, des épiciers arabes, des bars à putes survivants aux marges de la rénovation. L’enseigne ne pouvait que faire tilt : [M]...
Le bar de nuit était bien triste à la lumière du jour. Il aurait été vide, si ce n’avait été une équipe de marins japonais ultra nets, petits blousons ras du cul, pantalons blancs pli impeccable, et évidemment appareils photos.
Achard avait commandé une pression, demandé à voir Déborah. Et la belle fille plantée derrière le comptoir s’était avérée être Déborah.
– Je viens au sujet de Manu Achard.
Contrôle du masque, très professionnel :
– Vous êtes de la police ?
– Non, c’est Tavan qui m’envoie. Je suis le frère de Manu.
– Ah bon ? Manu ne m’avait jamais parlé de vous...
Mauvais point pour Achard.
Il avait à nouveau sorti sa carte d’identité, et celle de Manu. :
– Tavan m’a parlé d’une photo à récupérer...
Déborah s’était un peu apprivoisée :
– Exact. Attendez une minute...
Elle était revenue avec la photo d’une belle jeune femme très brune, un rien rétro.
– Voilà, je vous la rends...
– Si vous m’expliquiez ? Je ne sais pas de qui il s’agit, ni ce que Manu voulait en faire. Mais je sais qu’il souhaitait que je continue à m’en occuper...
– Manu voulait que je me renseigne. Parce que avant de prendre cette affaire, j’en ai tenu une à Tahiti, quelques années…
Achard s’était dit que décidément, à part lui, tout le monde était allé à Tahiti dans cette ville...
– Avec la fin du nucléaire, j’ai préféré arrêter... Tahiti, c’est sans doute le seul endroit où la fin des essais nucléaires a été une mauvaise nouvelle... Et pourtant Paris continue à banquer, par compensation. Mais les affaires ne marchent plus aussi bien...
L’heure n’étant pas au débat sur le modèle de développement polynésien, Achard s’était enquis :
– Et c’est la photo de qui ?
– Manu m’a seulement dit qu’il avait connu cette femme, il y a une vingtaine d’années, à Papeete. Elle vivait avec sa cousine, qui tenait une petite boîte, Te Honu... Manu avait dû s’éloigner quelques mois. Et il n’avait pas retrouvé cette femme à son retour. Il n’a plus jamais eu de nouvelles.
– Mais la sœur ?
– Envolée elle aussi, et la boîte était fermée...
– Et il voulait que vous fassiez quoi, Manu, avec cette photo ?
– Savoir si quelqu’un avait rencontré cette femme depuis sa disparition... Il y a tellement de gens originaires de Tahiti ici, ou qui y ont vécu... Manu n’avait pas envie de leur demander directement, je pense qu’il ne voulait pas qu’on sache qu’il s’intéressait à cette femme... Vous savez, il n’en avait pas l’air, mais à sa façon c’était un sentimental...
– Et il cherchait depuis longtemps ?
– Je ne sais pas. Il m’a passé la photo il y a deux mois. Avant il ne m’en avait jamais parlé... Et pourtant j’avais sa confiance : pendant qu’il était en prison, c’est moi qui gardait ses affaires...
– Et vous avez su quelque chose sur cette femme ?
– Quelques anciens l’ont reconnue. Mais ça datait du temps où elle vivait avec la cousine... Depuis sa disparition, non, personne ne l’a rencontrée... Manu se berçait d’illusions. Il disait que, puisqu’il n’y a même pas 250.000 habitants en Polynésie française, il finirait bien par trouver… Il parlait d’îles perdues que seules les goélettes ravitaillent, il imaginait cette femme dans un de ces “motus”. Il savait qu’il délirait... Mais ça lui faisait du bien. Et maintenant je vous rends la photo. À vous de jouer... Voilà...
Le “Voilà” était dit sur un ton qui clairement terminait l’entretien.
Mais Achard restait sur sa faim :
– Vous connaissiez bien mon frère ?
– Vous savez, Manu était un homme seul... Il venait souvent. Pas seulement pour ce que vous pouvez penser. Surtout il cherchait la compagnie... Mais depuis quelque temps il était devenu très triste.
– Et vous pensez que ça a un rapport avec sa mort ?
– Je ne pense rien... C’est déjà trop que Manu soit mort. Parce que vous ne me ferez pas croire qu’il a été tué comme ça, par hasard, sur une mauvaise rencontre... Et dire qu’il était encore venu la veille de sa mort. Pour une fois, il était content comme un gosse, il venait de se faire tatouer…
Elle avait essuyé ses yeux brouillés. Et puis, histoire de signifier que l’interview était finie, elle s’était mise à sourire abusivement à un Japonais.
– Eh bien, merci. Et au revoir Déborah... C’est un joli nom, Déborah...
– Je ne m’appelle pas Déborah, je m’appelle Simone, mais ça fait trop femme de ménage.
Achard avait filé prendre un bain et manger quatre moules-frites...
La nuit était longue à arriver.
Il avait traîné. La promenade était pleine de monde et de musique.
Devant le restau incendié, cher au docteur Routtier, un homme s’était détaché d’un petit groupe : la quarantaine fatiguée, un tee-shirt barré d’un “Ça vous dirait ?”, la gourmette et le médaillon en or.
– Alors, Achard, tu es venu voir le travail de ton frère ?
Puis le type avait souri, et ce sourire n’était pas inconnu à Achard. Il s’était revu dans le vestiaire des juniors du petit club de ses débuts, quand les avants s’échauffaient, épaules contre épaules, et que le talonneur, relevant la balle, adressait aux trois-quarts la plaisanterie rituelle :
– Vous le voyez le ballon ? Touchez le bien maintenant, parce qu’après vous le touchez plus.
Ce qui ne les faisait pas vraiment rire, les trois-quarts, mais ils avalaient. Car c’était vrai, le rugby local, rugby de combat d’avants, n’avait pas une tradition de grandes envolées.
Mais ce jour-là le petit qui débutait en demi de mêlée avait souri en disant :
– Tu ne me dis plus jamais ça, Benedit...
Un sourire un peu effrayant, carnassier et veule, hérité de la plèbe d’avant la Modernité. Le même que celui d’aujourd’hui.
Mais avant que Achard mette un nom sur le sourire, le type avait plongé :
– Enculé...
Achard avait esquivé. Interposition générale. Les types du groupe entraînaient le cogneur, qui s’était retourné :
– Et attends la suite, Achard, attends la suite...
Ainsi, c’était sans doute avec le frère Thobert que Achard avait eu le plaisir de faire connaissance... Mais il ne comprenait pas. Manu aurait mis le feu au restau ? Il semblait pourtant au mieux avec les Thobert, au temps du service d’ordre... Alors ?
En attendant la suite… La rodomontade du frangin Thobert faisait plutôt cour de récréation. Mais la peur, une vraie peur était arrivée, en évidence absurde, un peu plus tard, quand Achard avait repensé à ce qu’avait dit le Yéti :
– “Ces enculés, ils l’ont quand même eu en définitive… Quand ils l’avaient trouvé trop curieux, au service d’ordre, ils s’étaient démerdés pour l’envoyer en taule… Et cette fois, ils ne l’ont pas raté”…
Et il avait réalisé que le Yéti parlait peut-être de Thobert…
Du coup, Achard s’était senti comme le malade à qui le docteur dit brutalement qu’il risque d’y rester…
Que faire ? Il n’était quand même pas question de se cloîtrer, ni de demander une protection rapprochée à Bellot !
Il avait respiré un grand coup la douceur de l’air, jamais il ne l’avait autant aimée.
Machinalement, il avait marché jusqu’au bout de la promenade, là où les restaus laissent place à la vraie nuit. Et il était tombé sur une petite fête tranquille : dans un hangar, un groupe tahitien jouait devant des familles attablées, et dehors quelques jeunes guerriers à catogans et dent de requin au cou regardaient d’un air boudeur.
Surprise, le pseudo-Samoan de l’enterrement buvait son Coca en solitaire, sur un bout de table. Achard s’était approché, au culot :
– Je suis le frère de Manu Achard. Nous nous sommes vus aux obsèques.
Le type était resté impassible. Mais il avait fait signe à Achard de s’asseoir.
– Ainsi, vous connaissiez mon frère ?
– Pas vraiment. Mais nous avions une affaire à terminer, ensemble…
– C’est-à-dire ?
– Quelque chose d’un peu spécial...
– Je peux vous aider ?
– Non merci, c’est réglé…
– Mais vous étiez au courant, pour les obsèques ? Nous n’avions rien fait savoir…
– En général, je suis bien renseigné...
Et puis le type avait opté pour le silence, dans lequel Achard ne sentait ni hostilité, ni gêne, ni curiosité.
En définitive, cette présence était apaisante. Elle dépolluait les toxines accumulées depuis ce matin, et brutalement cristallisées par le frère Thobert.
Pour se donner une contenance, Achard avait sorti son calepin :
– Je peux vous laisser mes coordonnées, au cas où...
Il avait noté son numéro, arraché la page, et le carnet était resté ouvert sur le dessin du tatouage.
L’impassible avait mis le doigt sur le personnage anthropomorphe à tête d’oiseau :
– L’Homme-Oiseau. Ta’atamanou.
– Pardon ?
Le type avait pris le stylo d’Achard, pour écrire sous le dessin : “Tangata Manu”, en commentant avec un didactisme inattendu :
– À Tahiti nous disons “Ta’ata”… Un coup de glotte devant le second a, vous fermez le gosier… À Rapa Nui, ou en Nouvelle Zélande, ils disent carrément “Tangata”… La personne, l’être humain… Et “Manu”, c’est l’oiseau…
– Mais vous dites “Manou” et vous écrivez “Manu”…
Comme tout le monde, nous notons le son “ou” par la lettre “u”, sauf vous, les Français... Alors vous vous intéressez à l’Homme-Oiseau ?
– Dans ce cas, pas vraiment. J’ai seulement dessiné le tatouage de mon frère, en souvenir...
– Vous savez pourquoi il avait choisi ce tatouage ?
– Aucune idée. J’ai bien cherché dans les sites rongorongos, sur Internet, mais sans succès… Vous avez une idée ? Vous savez lire ces signes ?
– Si je savais les lire, je ne vous en dirais rien. Ils n’ont pas été faits pour qu’on en parle. Mais peut-être n’avez-vous pas tout consulté sur Internet. Voyez donc ce que dit Steven Roger Fischer…
L’impassible avait écrit le nom sur le calepin, puis il était retombé dans son silence, tout en considérant le dessin.
Achard avait essayé de relancer par un soliloque sur l’Homme-Oiseau. l’Homme-Oiseau avait été l’objet d’une de ses premières prises de bec, gentille, avec Ruth. Ils venaient de se rencontrer quand ils étaient allés voir Rapa Nui, (producteur Kevin Costner, humanisme garanti). Le film a fait connaître à sa façon la compétition des jeunes guerriers, scrutant du haut de la falaise d’Orongo l’arrivée des oiseaux migrateurs venant pondre sur les trois îlots en contrebas, puis dévalant la pente vertigineuse et nageant, au mépris des requins, jusqu’au rocher sacré : le premier qui ramenait un œuf donnait pour un an la suprématie royale à son clan...
Achard avait été bon public, tout en trouvant la romance peu dépaysante : en définitive, ces Rapa Nui fonctionnaient très prosaïquement comme nous... Fidélités familiales, amours et jalousie, goût du pouvoir, rivalités sociales…
Mais Ruth avait mal supporté. Elle voulait bien passer sur le supposé, (mais invraisemblable lui semblait-il), peuplement de Pitcairn, cher aux marins du Bounty, par des Pascuans fugitifs. Mais elle n’admettait pas qu’Hollywood ait condensé en quelques mois des siècles d’histoire (approximative, voire parfaitement travestie). Et par exemple qu’on ait mêlé les luttes entre tribus d’avant la “découverte” de l’île au culte de l’Homme-Oiseau, bien plus récent...
Et voilà que l’Homme-Oiseau réapparaissait sur l’épaule de son frère, et dans la remarque d’une espèce d’extra-terrestre, lequel avait conclu le propos d’Achard d’un :
– Votre compagne avait tout à fait raison. Le film est très discutable au plan historique. Elle connaît l’île ?
– Je ne crois pas qu’elle y soit jamais allée. Mais elle est chilienne, et journaliste...
– Alors, nous sommes confrères...
– Vous êtes journaliste ?
– Free-lance. Fixé en Nouvelle-Zélande. Car chez moi à Tahiti, sauf exception la presse est aux ordres… Et votre amie travaille pour qui ?
Achard avait donné le nom du mensuel qui avait commandé l’enquête, et dit deux mots du sujet.
Excellent sujet, encore périlleux, avait dit le pseudo-Samoan. Que votre amie soit prudente. Mais puisqu’elle est au Chili, elle devrait faire un saut à Rapa Nui… Te Pito o te Henua…
– Pardon ?
– Te Pito o te Henua, ou Te Pito o te Fenua comme nous disons à Tahiti : ce qui signifie “le Nombril du Monde”. Et ce n’est pas une appellation innocente… À bien des égards, Rapa Nui, “le Nombril du Monde”, dit la vérité, entre autres sur la catastrophe…
– Quelle vérité ? La catastrophe écologique entraînée jadis par l’imprévoyance des îliens ? Le microcosme métaphore de ce qui attend la planète ? déboisement, surpopulation, autodestruction…
– La vraie catastrophe écologique est peut-être celle qu’ont apportée les Européens, entre la fin du système traditionnel d’exploitation du sol, et les moutons qui ont tout ravagé… Non, mais c’est encore d’autre chose que je parle…
Et l’extra-terrestre avait replongé dans le silence.
Tout en pensant qu’il faisait peut-être une grosse connerie, Achard avait alors sorti la photo que lui avait remise Déborah :
– Puisque vous êtes originaire de Tahiti… Cette photo vous dit peut-être quelque chose ?
– Pas du tout… Vous pouvez m’expliquer ?
Achard hésitait à raconter la vie de Manu à ce parfait inconnu. Mais après tout, ce type était présent aux obsèques, il avait quelque chose en commun avec Manu...
Il avait donc expliqué.
Le pseudo-Samoan était resté pensif et silencieux en regardant la photo. Avant d’interloquer Achard par un détour inattendu :
– Mais quelle idée d’appeler votre héroïne Mana ?
– Mana ? Vous connaissez mes B.D ?
– En annonçant le décès, le journal disait que le frère du mort était dessinateur de B.D... Ce qui m’a donné envie de passer à la F.N.A.C... Alors, pourquoi Mana ?
Achard avait risqué le ridicule en expliquant que dans son adolescence, il aimait croire que le Mana avait pu transporter les “moais” d’un bout à l’autre de Rapa Nui, et les coiffer de blocs énormes... Les légendes ne disaient-elles pas que les “moais” marchaient de leur carrière jusqu’au rivage ? De même, il aimait croire que le Mana habitait les “moais” encore vivants, ceux sur lesquels aucun lichen ne s’accrochait... Il savait parfaitement, des expériences récentes l’avaient prouvé, qu’avec des moyens rudimentaires, cordes et troncs de palmiers, les îliens avaient pu transporter ces blocs énormes sur des kilomètres. Et pourtant, il continuait à avoir un faible pour le Mana, un faible qu’il avait transféré sur son Amazone justicière...
Le pseudo-Samoan avait dit sans sourire :
– Le Mana existe, n’en doutez pas. Seulement, il ne sert plus à transporter des pierres... Il a mieux à faire.
Le groupe avait abandonné ses morceaux limite country pour un rythme plus pulsionnel. Le tambour battait beaucoup trop fort et trop vite. Achard avait eu un éblouissement bizarre. Des couleurs se mêlaient et se séparaient, du jaune, du blanc et du rouge. Puis tout s’était apaisé.
Le pseudo-Samoan n’était plus là. Il avait laissé sur la table le prix des consommations.
Achard était rentré très troublé, mais apaisé au fond de lui. Il avait provisoirement remisé la menace Thobert au rang des peurs enfantines.
Il avait envoyé à Ruth un récit distancié de sa journée, factuel comme on dit aujourd’hui, en gardant pour lui ses émotions.
Puis il s’était replongé dans les sites rongorongos. L’entame du tatouage, tous les sites en attestaient, était bien la représentation de l’Homme-Oiseau. Par-ci par-là, il reconnaissait aussi la tortue et le lézard. Mais il ne comprenait pas le sens de ce trio.
Enfin il avait enfin rencontré l’hypothèse Fischer conseillée par l’Impassible. Elle proposait une clé de lecture, à partir d’un objet à sa façon pierre de Rosette. Les glyphes y sont séparés par des incises verticales, la plupart des divisions contenant trois glyphes, et débutant par un glyphe porteur du signe phallique. Fischer repère dans cette succession de trilogies une mise en scène des antiques cosmogonies polynésiennes, psalmodiées par les prêtres : “x copula avec y et il en résulta z”.
Sur le tatouage, la jambe de l’Homme-Oiseau était prolongée du signe que Fischer désigne comme phallique.
La tortue et le lézard, qui suivaient, ne portaient pas le signe phallique.
On pouvait donc comprendre : “l’Homme-Oiseau a copulé avec la tortue et de leur union est né le lézard”.
Achard avait regardé le mot dont l’Impassible avait accompagné le dessin du calepin. L’Homme-Oiseau... Tangata Manu...
Putain, Manu... Manu avait joué sur le mot, tel qu’on l’écrit et non tel qu’on le prononce. Il était l’Homme-Oiseau du tatouage.
Le tatouage était bien polynésien, puisqu’il indiquait une filiation... C’était vraiment une affaire de famille. Manu était le père... Restait à savoir qui étaient la mère et l’enfant...
Achard n’avait pas eu long à chercher dans les sites de lexiques polynésiens : l’oiseau se dit “Te Manu”, la tortue, “Te Honu”, le lézard, “Te Mo’o”...
Simone, alias Déborah, avait parlé d’une boîte à Tahiti, Te Honu. La boîte où travaillait la femme de la photo.
Et Manu avait donc fait un gosse à cette femme...
Achard s’était calé sur le balcon, à regarder ce que les lumières de la ville laissaient voir des étoiles.
Et puis lui était revenue la dédicace de Carvin. Il était allé ouvrir le livre posé sur la télévision :
“On ne se perpétue bien que dans la différence. Mais on se perpétue...”.
Et si ce con de Carvin avait lui aussi fait allusion à cette généalogie inattendue ? Après tout, il était devenu le confident de Manu…
Achard avait fini par se décider à aller se coucher. Sans trouver le sommeil. La journée lui avait laissé trop d’interrogations. Il avait beau se répéter que l’enquête n’était pas son affaire, il n’en avait pas moins envie de les éclaircir. Demain, pour commencer, il irait voir le Yéti.
4
Il avait fait de drôles de rêves où il se voyait voler sur des pentes herbeuses, mais sans parapente. La mer était toute proche, trop bleue, crevée de trois îlots, dont un levé en forme d’aiguille…
Ce matin, une barre de brouillard épais montait de la mer, et curieusement s’arrêtait au rivage : un contraste thermique qui annonçait le passage aux grosses chaleurs.
Mais le message de Ruth disait que l’hiver arrivait.
Elle avait rencontré des amis journalistes, ils ressentaient le Chili comme une île, où tout est bon chez beaucoup de jeunes pour rompre l’isolement : le pire - une américanisation affolante -, et le meilleur : le cinéma, le théâtre plus encore, pour regarder au-delà des montagnes, au-delà du désert, au-delà de la mer. Ils comprenaient mal ce qu’elle venait chercher dans ce qu’ils voulaient fuir.
L’enquête l’avait envoyée de Santiago sur Valparaiso. Ce qu’elle avait entendu des exactions qui y avaient été commises par la Marine était terrifiant de sadisme. Mais son propos n’était pas la répression abattue sur le grand port après le coup de force. C’est le rapport de la ville au grand large qui l’intéressait, car les officiers de marine, de par leur formation, et de par leur métier, étaient peut-être, parmi les militaires, ceux qui avaient le plus de contacts internationaux. Y compris avec la France, et déjà avec ses territoires du Pacifique.
Elle était donc à Valparaiso, mot magique, qui pour Achard comme pour des générations de voyageurs en chambre avait évoqué la rude escale d’après le Cap Horn, l’ouverture sur le Pacifique immense.
Pourtant, à la classique dégringolade de maisons multicolores, d’escaliers et de funiculaires, Ruth avait préféré en illustration le front d’océan de Viña del Mar, la station balnéaire, mariage de l’arrogance des golden boys pinochetistes et du douillet traditionnel des bourgeois anglophiles...
Zoom sur un immeuble verre fumé - acier saumoné, plaqué de ridicules boursouflures “Belle Époque”.
“Le type que j’ai vu là est aussi prétentieux que son immeuble. Un ex-officier de marine, ancien rugbyman. C’est par un journaliste ex-rugbyman que j’ai eu cette opportunité de rencontre ! Au Chili le rugby est plutôt universitaire et sélect, ils ont même un Stade Français… Je découvre que par le rugby, cet officier a connu des Français... Il en a même fait travailler un comme conseiller technique pour son club, il y a quelques années... Et je te le donne en mille, ce conseiller s’appelait Achard. Coïncidence ? Ou parenté ? Je te laisse vérifier...”
Manu au Chili ? Certes, il y a des wagons de Achard de par le monde, mais quand même...
“Quand je pense que ce type pu être un des bourreaux de ma mère. Mais au lieu de lui vitrioler les couilles, je le laisse parler. Et si j’ai bien compris, je risque d’en découvrir de belles, mon petit Kava Kava...
J’en apprends aussi sur l’île de Pâques, puisque administrativement elle dépend de Valparaiso... Il y a du grain à moudre. Alors, si tu attaques ton projet sur Rapa Nui, par pitié, ne nous refais pas toi aussi le coup de Kevin. Oublie les Longues Oreilles et les Oreilles courtes, et fais planer ton horrible poupée de vieux macho sur les injustices d’aujourd’hui”.
Achard souriait de la confirmation : Ruth n’avait jamais aimé Mana, en qui elle voyait clairement une sorte de rivale...
Quant aux injustices d’aujourd’hui, il ne savait pas encore lesquelles Mana pourrait combattre dans l’île, mais il ne se faisait pas de souci : Ruth n’était jamais à court d’informations dénonciatrices...
Achard avait à peine petit-déjeuné qu’il recevait un appel de Bellot :
– Didier, tu vas enfin pouvoir rouler en B.M... On a retrouvé la voiture de ton frère. On l’examine. Tu passes la récupérer dans l’après-midi ?
– Merde... Qu’est-ce que je vais en faire ? À Paris, je n’ai pas besoin de voiture... Et je comptais repartir au plus tôt. Demain peut-être...
– Passe toujours. Et si tu pars demain, on essaie de prendre le dernier pot ce soir ? Mais sous réserve... Car je risque d’être pris... Je t’expliquerai...
Il était d’abord passé chez Benedit, pour une confirmation.
La question était venue après quelques considérations sur l’air du temps :
– Loule, ce restau qui a brûlé, sur la plage, il était à qui ?
Benedit l’avait regardé d’une drôle de façon en répondant :
– Au frère de Thobert...
– Tu le connais, ce frère ?
– L’aîné, c’était quelqu’un. Mais lui, c’est un flan... Il a une éponge dans la tronche... Le triathlon : les boules, le tiercé, les gonzesses...
Il s’était interrompu pour saluer deux jeunes inspecteurs, qui sortaient :
– Ciao les Condés, et rappelez-vous, vous tirez d’abord, vous faites les sommations après...
– Mais il marchait avec son aîné, ce frère-là ?
– Écoute, si tu veux le savoir, tu vas lui demander… Mais à mon avis, il marchait avec personne. Rien à voir avec son frère.
– Un type dangereux quand même ?
– Penses-tu, tout dans la gueule…
Le Yéti habitait un quartier vraiment périphérique : Achard avait dû plusieurs fois changer de bus. Il en regrettait presque de ne pas encore avoir récupéré la B.M...
Chemin de la Gatoune : un alignement de murs d’antan, aux grosses pierres blanches, qui cachaient des ateliers militaires désaffectés. Par-ci par-là, de vraies arborescences locales - platanes, aulnes, - (incongrues en ces temps d’invasion de palmiers). Pas de maisons : Achard avait d’abord pensé qu’il s’était fourvoyé. Enfin, devant un ancien poste de gardiennage, le fourgon aux écussons indiquait où logeait le Yéti.
En ouvrant la porte du jardin, Achard avait retrouvé son enfance : l’allée de ciment entre deux micro plates-bandes potagères, la terrasse aux vieilles dalles roses, le lavoir, la tonnelle, le néflier.
Plus une moto sur une moquette verte.
Mais quelque chose clochait dans le tableau.
La fenêtre était entrouverte, une de ses vitres brisée, et du rebord, sacrilège, le pot de basilic, indispensable à toute soupe au pistou, était tombé au sol, fracassé...
Achard avait heurté le marteau en forme de main, cher aux brocanteurs. Pas de réponse.
Il avait tourné la poignée : la porte n’était pas fermée à clé. Il avait appelé, sans réponse. Et il avait franchi le pas.
Il avait devant lui un couloir aux papiers peints sans grâce. D’un côté la cuisine. De l’autre, un petit séjour aux meubles vieillots. La porte de la pièce du fond était ouverte.
Achard avait retenté un imbécile “Il y a quelqu’un ?”, avant de s’avancer. Maintenant, un drôle de picotement, très désagréable, lui montait au creux des reins.
La pièce était sombre, et sentait la respiration nocturne. Une chambre, à tous les coups. Résigné, Achard avait tâtonné pour trouver l’interrupteur. Il avait d’abord vu les vêtements posés sur une chaise. Et puis le Yéti, qui le regardait, l’air étonné. Le Yéti était à demi assis dans son lit, et, sans avoir jamais lu Rimbaud, il avait un trou rouge au milieu du front.
Achard était ressorti en courant pour échapper au cauchemar. La peur le poignardait au niveau du sternum.
– Putain, mais dans quoi je me suis mis...
Mais une fois dans le jardin, il s’était ressaisi. Il était revenu essuyer la poignée de porte et le marteau, puis il s’était forcé à retourner à la chambre pour éteindre, essuyer l’interrupteur. Il s’était efforcé de ne pas croiser le regard du Yéti.
Et il avait filé.
Il savait qu’il faisait par là une vraie connerie, mais il n’était absolument pas question de prévenir la police. De toute façon, s’expliquer avec Bellot après son mensonge de la veille sur le Yéti aurait été au-dessus de ses forces...
La rue était toujours déserte, la maison du Yéti n’avait aucun vis-à-vis : dans ces conditions personne ne pouvait l’avoir remarqué.
Une seule pensée le taraudait, et le terrifiait : on pouvait avoir tué le Yéti pour mille et une raisons, dont une : qu’il n’en dise pas plus que ce qu’il avait commencé à dire aux obsèques... Et ce “on” n’aurait vraiment pas aimé cette visite de Achard…
Par prudence, il avait ignoré l’arrêt de bus où il était descendu en arrivant, il avait marché un bon kilomètre, jusqu’au carrefour de la ligne précédente.
Il s’était enfermé dans l’appartement, avec ce sentiment d’irrémédiable qui paralyse l’enfant sage ayant fait une bêtise, malgré lui...
Sur ces entrefaites, l’appel de Routtier lui était apparu presque surréaliste : le docteur insistait pour son apéritif : ce soir ou demain soir ? Achard avait dit demain.
Il n’avait pas mangé. Il était resté ainsi anesthésié jusqu’à ce qu’un coup de fil de Benedit lui rappelle que l’après-midi s’avançait, et qu’il pouvait venir chercher la voiture.
Hôtel de police. Achard avait dû se plaquer au mur pour laisser passer un tourbillon jaune et noir qui sortait du bureau de Bellot. Une furie qui lui avait lancé au passage :
– Si tu es dans le coup, toi aussi, je te remercie...
Bellot était apparu à sa suite :
– Ah, c’est toi Didier...
– Tu peux m’expliquer ?
– Mme Darvieux ? C’est à cause de la voiture de ton frère... Ce matin, je ne t’ai pas dit où on l’a retrouvée... En galère... Alors tu vois le tableau... On ramasse Manu, mort, en pleine ville, alors que sa bagnole est restée tranquille, à vingt-cinq kilomètres... De trois choses l’une. On a volé cette voiture et on l’a abandonnée là-bas, les clés sur le contact. Ou alors Manu a pour habitude de garer son véhicule à 25 kms de chez lui, et de rentrer à pied en ville. On peut aussi penser que Manu est allé faire une visite là-bas ce soir-là. À se demander comment il est revenu. Il faut bien que quelqu’un l’ait transporté, vivant ou déjà mort...
– Oui, mais quel rapport avec Sylvaine Darvieux ?
– On a retrouvé la voiture tout près de la Gavote, la maison des Darvieux... Darvieux n’était pas à sa brasserie le soir de l’assassinat... D’ici à penser que ton frère se soit pointé à la Gavote, que l’entretien ait mal tourné, que Darvieux ait un peu trop cogné Manu, qu’il l’ait redescendu en ville, et l’ait largué dans un endroit pas très bien famé, où vraisemblablement il aurait pu se faire castagner...
– Sans se soucier de où Manu avait pu laisser sa voiture ?
– Dans l’urgence, tu ne penses pas à tout... Et puis même, est-ce que Darvieux savait quelle voiture avait ton frère ? Et où il l’avait garée ? La Gavote est au sommet du village, au bout d’une impasse trop étroite pour se garer. Les visiteurs doivent se garer avant, sur un parking public... En tout cas, mauvais point pour Darvieux, très mauvais point. Du coup, on est en train de le questionner... Évidemment, sa femme n’est pas contente... Au fait, si j’ai bien entendu, vous vous connaissez tous les deux...
– Sans plus. Je ne l’avais plus vue depuis le lycée, tu imagines... Et alors, que dit Darvieux ?
– Naturellement qu’il n’a pas vu ton frère ce soir-là... Il regardait la télé, tranquille, avec sa femme... Bien entendu elle confirme, mais elle n’a pas même su me parler du programme. Et comme Roxane ne pourra pas non plus témoigner, c’est mal barré pour Darvieux...
– Roxane ?
– Roxane. La fille des Darvieux... Elle est en voyage paraît-il... Qu’est-ce qu’il y a ? Tu fais une drôle de gueule...
Oui, il faisait une drôle de gueule, Achard, de réaliser que la brune infernale, qu’il imaginait engagée dans une passade avec Manu, n’était sans doute qu’une mère affolée par les fréquentations ou les pérégrinations de son enfant... Roxane qui avait signé la carte postale à Manu… Du coup, il ne comprenait plus le sens de ce reimiro…
Bellot l’avait ramené aux raisons de sa visite :
– Didier, tu m’excuseras, mais je dois retrouver notre ami Darvieux... Je vais te faire accompagner pour récupérer la voiture.
Un gardien avait conduit Achard au garage, où le préposé aux voitures avait montré la vieille B.M :
– Vous pouvez rouler, il y a encore un demi plein.
Le gardien s’était amusé :
– Putain, il ne devait pas la laver souvent.
– Il faut plus les laver, avait dit le préposé. La mienne, la dernière fois que je l’ai lavée, à peine je démarrais y a un type qui m’est rentré dedans.
– Tu l’avais trop lavée, le type tu l’as ébloui.
Et Achard s’était retrouvé au volant du cadeau empoisonné. Mais le fonctionnaire avait été encourageant :
– De toute façon, vous risquez de ne pas la garder longtemps, c’est le type de bagnole qu’on fauche en priorité, même les vieilles.
À peine dehors, il appelait :
– Sylvaine, il faut me croire, je ne suis absolument pour rien dans cette histoire de garde-à-vue... On peut se voir ?
– Si tu n’y es pour rien, à quoi bon se voir ?
– Écoute, j’ai cru qu’il y avait quelque chose entre toi et Manu. Je me suis trompé. C’est une histoire avec ta fille qu’il avait ?
Elle avait mis un bon moment avant de répondre :
– C’est la police qui t’a parlé de ça ?
– Non, simple déduction...
– Je rentre chez moi, à la Gavote. Je t’y attends. Tu sais où c’est ? Je t’explique...
Il y avait quatre cassettes dans la boîte à gants.
Achard en avait mis une pour la route, sur la foi de la pochette annonçant les bons vieux Blues Brothers.
Pour un concert des deux fondus en costume noir, ça démarrait bizarrement : une conversation en espagnol, la voix de Manu, et celle d’un autre homme. Achard comprenait suffisamment le castillan pour suivre, sans tout saisir.
Manu demandait si le plan avait duré jusqu’à cette date.
L’autre répondait que oui, et même au-delà.
Manu demandait pourquoi on avait appliqué le plan dans cette zone, il n’y avait aucun danger pourtant.
L’autre répondait qu’effectivement il n’y avait pas de foyer subversif dans le territoire. Mais on n’avait pas voulu risquer d’en voir naître un, qui n’aurait pas manqué de trouver des soutiens français. Dieu sait que l’histoire des deux états avait déjà connu quelques secousses... Pour l’heure, le gouvernement n’avait pas besoin d’un nouvel épisode de tension, mais de reconnaissance et de légitimité. Alors, autant éradiquer en douceur, avant que les ennuis commencent. Principe de précaution.
– L’affaire du “sello” est significative de notre susceptibilité nationale, disait le type. Je ne crois pas qu’en la circonstance la France ait vraiment voulu marquer sa primauté. En fait, depuis le XIXe siècle, la France avait le pain et le couteau pour annexer, et elle n’a jamais voulu le faire, même si elle avait intégré l’île dans son atlas colonial, juste avant que ne nous ne prenions le relais, en 1888. Nous le savons, chaque fois que les indigènes ont fait appel à la France, la France s’est détournée. Pourtant chez nous on se méfie, on monte en épingle les moindres velléités d’ingérence française... D’autant que les indigènes ne cessent de regarder vers la Polynésie française… Et en définitive, ce sont les gouvernements démocratiques (le type riait en prononçant l’adjectif) qui ont le plus cherché querelle à la France... Avant nous et après nous... En 1964, les démocrates-chrétiens ont envoyé la troupe et accusé la France de manipuler les indigènes, quand ils ont commencé à protester contre la pression des fonctionnaires continentaux... Et les démocrates étaient à peine revenus au pouvoir qu’ils sortaient l’affaire du “sello”... En définitive, ils ont été plus nationalistes ombrageux que nous... C’est pourquoi ils pourraient nous remercier d’avoir fait le ménage en territoire français. Autant de d’indépendantistes potentiels en moins, tous francophiles...
“Sello”… Achard avait le sens du mot sur le bout de la langue, mais rien ne venait. Et puis la traduction lui était revenue : “timbre”.
Avec ça il était bien avancé...
Manu demandait ensuite comment le plan avait été appliqué. L’autre répondait qu’il avait été facile de trouver des contacts locaux. Manu demandait lesquels. Le type riait en lui disant, “conneries, vous savez bien”.
La cassette s’arrêtait là.
– Merde, ça pue, ce truc là...
Achard était stupéfait.
Ou la cassette n’avait aucune importance, et Manu la laissait traîner dans la voiture, sans se soucier de se la faire piquer, ou elle était très importante, et Manu ne voulait pas la laisser, en son absence, dans un appartement qui pouvait être visité... Il l’emportait avec lui... Mais alors, pourquoi l’avoir laissée dans la boîte à gants en descendant ? Pensait-il s’être garé dans un endroit sûr, à l’abri du vol ?
Achard avait testé les trois autres cassettes, mais leur contenu correspondait bien aux pochettes, de la musique andine ou de la salsa. Ce qui corroborait, en cas de fouille surprise, la thèse d’une planque style “La lettre volée”, du regretté Edgar Allan Poe : on n’ira jamais chercher dans ce qui crève les yeux.
Arrivé au village, Achard avait quitté l’étroite rue centrale, passé la rivière bordée d’austères moulins désaffectés. Il avait coupé la clim., pour laisser entrer la douceur du soir par la fenêtre grand ouverte. Il avait senti l’odeur des figuiers dans les vergers cachés. Un peu plus loin, l’autoroute ronronnait : un autre monde…
Il s’était garé, non sans mal, sur un terre-plein bien rempli, au bout d’un raidillon. Il avait mis la cassette dans sa poche, et il avait pris à pied le court passage qui ne pouvait que mener à la Gavote, par des jardins clos aux murs biseautés.
Les Darvieux ne s’étaient pas trompés dans leur choix : la Gavote était une belle vieille maison à la façade couverte de bougainvillées. Sylvaine l’attendait dans une sorte de jardin-patio croulant de verdure.
Ils étaient gênés, ils ne savaient pas se décider à parler tout de suite de Roxane. Elle avait joué à la maîtresse de maison, convenablement servi l’apéritif, expliqué leur coup de foudre pour la vieille bâtisse, qui leur avait été signalée par Carvin, lequel n’habitait pas loin d’ailleurs, comme d’autres amis : de ghetto maghrébin, le village devenait un refuge pour professions libérales, qui se protégeaient des cigales en céramique, herbes du pays, tissus ensoleillés made in Taïwan et autres attrape-couillons.
Et puis ils étaient restés silencieux, dans le parfum du jasmin et le sifflement mélancolique des taupes-grillons. Les grenouilles des bassins chantaient déjà.
Elle s’était enfin décidée :
– Tu croyais que j’avais une liaison avec ton frère ? Tu n’as rien compris. Après quelques années de mariage, il avait bien fallu que je me rende à l’évidence, j’étais stérile. Nous souhaitions un enfant. Mais avec la filière française de l’adoption, il aurait fallu attendre trop longtemps, et nous ne savions pas qui on nous forcerait à adopter. Le hasard a fait que nous avons pu pratiquer une adoption à Tahiti. On a signalé à mon mari une femme seule, qui se retrouvait avec un bébé sur les bras, une petite fille, alors qu’elle venait de connaître un militaire qui lui proposait de faire sa vie avec lui, et qui préférait ne pas entendre parler de cet enfant. Le fait que j’étais stérile a décidé la mère... Il paraît que là-bas on considère comme normal d’aider ainsi les gens qui ne peuvent pas avoir d’enfant... C’est un cadeau, en quelque sorte...
– Vous viviez à Tahiti ?
– À cette époque, nous y faisions beaucoup de séjours. On avait contacté Darvieux pour développer le rugby. Il n’était pas le seul métropolitain contacté, la concurrence était forte, et de toute façon ça n’a jamais vraiment marché... Le rugby, ça ne semble pas encore être leur truc, là-bas... Donc au début, nous pensions adopter cette enfant à la tahitienne : la mère ne l’abandonnait pas, mais nous la confiait, et nous l’élèverions. Mais les choses se sont passées autrement. Il faut dire que mon mari avait de sacrées relations. Les mêmes d’ailleurs qui nous avaient signalé la possibilité d’adoption… Je ne veux pas savoir comment ces amis se sont débrouillés, mais il n’y a pas eu d’adoption à la tahitienne. Officiellement Roxane est ma fille, née de moi. C’est Darvieux qui l’a déclarée à l’état civil... Elle devait avoir à peine un mois, donc en fait elle a un mois de plus que ce que l’état civil lui donne...
– Mais elle n’avait pas déjà été déclarée par la mère ?
– Darvieux m’avait dit qu’elle ne l’avait pas fait, et ce pour des raisons que j’ignore. Bref, officiellement elle n’existait pas. Voilà, j’étais partie de France le ventre plat. J’y suis revenue un an après le ventre tout aussi plat, mais avec une fille…
– Roxane était au courant ?
– Jamais de la vie... Et je ne sais pas comment elle a pu l’apprendre. Elle a toujours refusé de donner sa source…
– Ça s’est passé comment ?
– Il y a à peu près quatre mois, sans que rien l’ait annoncé, Roxane nous a fait une crise, elle nous a dit savoir qu’elle était adoptée, elle nous reprochait de le lui avoir caché, elle voulait comprendre... Il a bien fallu lui expliquer. Elle demandait qui était sa mère. J’ai dit la vérité : je ne le savais pas, je n’avais pas voulu le savoir, je ne l’avais vue qu’une fois, quand nous étions allés chercher l’enfant... Nous n’avons plus eu de contacts avec la mère après l’adoption : c’était dans les clauses du contrat... Par contre, j’ai jugé inutile de parler à Roxane du départ de sa mère pour la France, avec son militaire... Quant au père biologique, ce n’était pas mentir de dire que nous ne savions rien de lui... Ça a été dur, mais Roxane a écouté, et je pensais qu’elle avait compris… Jusque-là, en définitive, nous contrôlions relativement la situation… Second épisode : peu de temps après cette première crise, ton frère vient dire à mon mari : “Je suis le vrai père de Roxane”. Il voulait faire la connaissance de celle qu’il appelait sa fille... Mais il s’engageait à ne pas essayer de la contacter tant que nous ne lui en donnerions pas l’autorisation. Évidemment, Darvieux l’a viré. Mais il me disait : “Le pire, c’est que Achard a l’air sincère”. Je me demande toujours d’ailleurs ce qui a pu amener ton frère à parler de cette paternité supposée... S’il savait depuis le début, pourquoi avoir attendu si longtemps ? Et s’il venait de le découvrir, qui avait pu le lui révéler ? Il en a peut-être parlé à mon mari, mais je n’ai pas réussi à en tirer un mot à Darvieux : tu sais comment il est quand il se ferme…
– Et Manu n’est pas venu te parler ?
– Pas du tout. Tout s’est passé entre Darvieux et lui, à ce moment. Et je n’ai jamais rencontré ton frère par la suite... Mais ce n’est pas tout. Troisième épisode... Ton frère avait donc promis de ne rien dire à Roxane, et pourtant, peu de temps après, elle nous a demandé si Manu était vraiment son père. Elle en voulait à Darvieux d’avoir refusé le contact. Darvieux était furieux après ton frère. Quelques jours après, elle nous a dit que cela n’enlevait rien à l’amour qu’elle nous portait, mais qu’elle était sûre maintenant que Manu était son père. Et qu’il y avait quelque chose de plus grave, à quoi on lui avait dit que Darvieux était mêlé... Elle voulait croire le contraire, mais elle ne nous reverrait que quand tout serait éclairci. Et elle a disparu... Ça fait deux mois... Pas un coup de fil, pas une lettre... Comment ne pas penser qu’elle avait le contact avec ton frère ? Je lui ai téléphoné, j’ai essayé de le voir... Il a toujours refusé de répondre... Tu imagines maintenant ce que je cherchais chez lui, une trace, une adresse... Et cette carte postale que j’ai trouvée, c’est le seul indice...
– Tu la comprends comment, cette carte ?
– Je n’y comprends rien, ou plutôt si, je comprends de quel affrontement elle parle, c’est celui de deux hommes, celui de Darvieux et de ton frère, à son sujet...
– Les deux têtes du reimiro...
– Pardon ?
– Non, rien...
– Mais pourquoi partir au Chili ? Quel rapport avec tout ça ? À la rigueur, j’aurais compris qu’elle file à Tahiti, pour découvrir son pays natal... Mais au Chili... Quel rapport ? Et comment faire pour la retrouver ?
– Elle peut vivre comment là-bas ?
– Ce n’est pas un problème d’argent... Nous lui avons toujours donné de quoi vivre confortablement, et elle a vidé son compte...
– Elle parle espagnol ?
– Elle avait espagnol en deuxième langue et elle a fait une année d’étudiante européenne à Madrid...
Sylvaine avait repris, brutalement :
– Ce n’est pas juste ce qui nous arrive à cause de ton frère... Nous avons perdu Roxane... Et maintenant Darvieux est suspecté de meurtre... Alors que je suis sûre qu’il est innocent...
– Tu as dit à la police que tu étais avec lui ce soir-là, et la police ne te croit pas... Tu étais où ?
– J’étais avec un ami... Ça n’a rien à voir. Ça ne te regarde pas...
– Mais ça pourra intéresser la police. Penses-y... De toute façon, tu te rends compte que cette histoire avec Roxane, si elle était connue, enfoncerait encore plus Darvieux... Je pensais que c’était une affaire de cul entre Manu et toi qui aurait pu faire de Darvieux un jaloux, et un assassin. Avec cette paternité blessée, c’est pire pour lui... Il avait toutes les raisons de démolir mon frère...
– Je t’en prie, crois-moi. Il n’est pour rien dans cette mort.
– Je ne demande qu’à te croire.
Et il était sincère.
La tension était tombée, Sylvaine avait parlé de Roxane, de l’adorable enfant qu’elle avait été, de sa joie de vivre adolescente, de ses engouements à la fac, - elle y avait mordu à la politique, et dans un sens qui ne plaisait pas trop son père -, de ses amis...
– Elle avait un petit copain ?
– Rien de fixe pour le moment... Mais pourquoi a-t-il fallu qu’elle découvre cette histoire d’adoption, nous étions si heureux...
– Il y avait quand même des choses qui auraient dû l’intriguer, dès qu’elle a eu l’âge d’y réfléchir... Son lieu de naissance d’abord...
– Ça ne pouvait pas la surprendre... Elle savait que nous allions souvent à Tahiti à l’époque...
– Mais son physique ? Elle doit avoir un physique polynésien ?
– Pas plus que ça... Elle est très brune, comme moi. Elle ferait plutôt latino... Tiens, tu vas voir...
Elle était revenue avec la photo d’une belle jeune fille, qui souriait.
– Merde...
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– J’ai la même.
Et Achard avait montré la photo que lui avait donnée Déborah. Sylvaine avait hurlé :
– Qu’est-ce que c’est que cette histoire, Didier ? D’où sors-tu ça ?
– C’est la photo d’une femme que Manu recherchait. La ressemblance crève les yeux, c’est la mère de Roxane...
Sylvaine était restée silencieuse un long moment, puis elle s’était levée, très froide :
– Ressemblance ou pas ressemblance, ce n’est pas la mère de Roxane. Tu vas voir… Je vais chercher l’album. Le jour de l’adoption, Darvieux avait tenu à ce qu’on fasse une photo...
Les moustiques se grillaient à la lampe bleue. La nuit était presque arrivée, tiède, une petite chauve-souris commençait son vol chaotique.
C’était la photo d’une modeste fête, pour marquer le coup, quand même. Personne ne souriait vraiment. Sylvaine avait été couronnée de verdure et de fleurs, comme les femmes du petit groupe, en robe polynésienne.
– Celle qui tient le bébé, c’est la mère... Mais tu fais une drôle de tête...
Achard n’avait pas répondu.
Car celle qui portait l’enfant, c’était Mme Marama.
Et le grand type en chemise à fleurs, derrière Darvieux, c’était Gilly.
– Qu’est ce qu’il faisait là, Gilly ?
– Mais c’est lui qui nous avait mis en contact pour l’adoption, et c’est lui qui s’était débrouillé pour l’état civil… Darvieux et lui étaient très liés…
Sylvaine lui avait repris la photo des mains :
– C’est quand même drôle, mon petit Lézard me ressemble, elle me ressemble plus qu’à sa mère biologique...
– Comment tu l’as appelée, Lézard ?
– Lézard... Petit Lézard... C’était son petit nom, son fétiche...
– Alors regarde...
Achard avait sorti son calepin. Mais avant qu’il puisse expliquer, Sylvaine avait lancé :
– Je connais ces dessins...
– Tu avais vu mon frère, alors...
– Mais pas du tout. Pourquoi tu me dis ça ? Ils sont affichés dans la chambre de ma fille...
– Je peux les voir ?
La chambre avait le charme un peu nostalgique des pièces dans lesquelles on ne vit plus vraiment. Roxane avait laissé en état ses souvenirs d’adolescence, poupées, pochettes d’albums, affiches…
Et de fait, calligraphiés dans un cartouche punaisé, Achard retrouvait les trois glyphes du tatouage.
– Le dessin est là depuis longtemps ?
– Non, elle l’avait affiché au moment de sa crise... Mais je n’y avais vu aucun rapport. Alors, dis-moi…
Achard avait expliqué comment il avait déchiffré le tatouage.
– L’oiseau, Manu, a fécondé la tortue, la femme du Te Honu, et de leur union est né le lézard… Le lézard, c’est ta fille, enfin sa fille...
– C’est une histoire de fous
– Mais non, ça se tient.
– Admettons. Mais alors, c’est bien ton frère qui a fait passer le message à la petite…
– Je ne crois pas. Regarde. Manu s’est fait tatouer juste avant sa mort. Et ta fille avait déjà affiché le dessin, depuis longtemps… Ça me donne une idée. Tu me permets d’allumer l’ordinateur de Roxane ?
Dans les favoris, il avait aussitôt repéré le site de Fischer.
– Tu vois… C’est ce site qui m’a donné la clé du tatouage. Mais mon frère n’avait pas d’ordinateur, et j’imagine qu’il ne connaissait pas plus Fischer que les autres déchiffreurs de rongorongos… Alors que, je ne sais ni pourquoi ni comment, ta fille s’intéressait à ces sites. Souviens-toi de ce que tu m’as dit : premier épisode, Roxane découvre qu’elle est adoptée... Second épisode, Manu vient dire qu’il était le père... Et si c’était Roxane qui lui avait communiqué les trois glyphes, qui lui en avait expliqué le sens ? Le dessin aurait été une façon presque adolescente encore d’accompagner la nouvelle… Et en retour, le tatouage de Manu aurait signifié qu’il assumait…
– Mon Dieu, mais comment imaginer ça ? Elle ne connaissait même pas ton frère...
– Si mon hypothèse est vraie, il faut bien que quelqu’un l’ait informée... Quelqu’un qui était à la fois dans le secret de l’adoption, et dans le secret de la paternité présumée de Manu. Tu as parlé de l’adoption à quelqu’un ?
Elle n’avait pas répondu.
Ils étaient redescendus dans le jardin. Elle avait sorti un pâté de sanglier et un Bandol rouge. Ils avaient mangé sans plus parler de l’affaire.
Simplement, avant qu’il reparte, elle lui avait demandé :
– Il était aussi beau que sur la photo du journal, ton frère ?
Sur la route du retour, pour ne plus penser pendant un moment, pour faire comme si tout était normal, il avait mis une des cassettes, un groupe présumé andin. Il avait besoin de musique, Le groupe attaquait la énième version sirupeuse de l’inusable “El condor pasa”. Et quelque chose avait commencé à cheminer, une gêne, mêlée de trouille, dont il ne comprenait pas encore la raison. Comme si les flûtes indiennes portaient une menace latente…
Une fois rentré, il était resté au frais, sur le balcon. Il n’arrivait pas à se débarrasser de la mélopée...
Et le mot avait éclaté : “Condor”... Achard n’était pas nul en géopolitique au point d’ignorer que le plan Condor avait consisté à unifier les actions de la C.I.A et des polices politiques des régimes dictatoriaux d’Amérique du Sud, afin d’éliminer physiquement leurs opposants, où qu’ils se trouvent.. Et à tous les coups Manu, Dieu sait comment et pourquoi, avait enregistré une conversation avec un des protagonistes du plan…
Achard s’était senti soulagé. Paradoxalement, pour l’heure, le plaisir de comprendre de quoi il retournait l’emportait sur tout le non-dit, terrifiant, que révélait ce dialogue.
5
La nuit avait porté conseil en ce qui concernait la cassette. Première chose à faire : passer chez Benedit, pour demander où trouver le pépé Bouche, la mémoire quinziste de la cité. Si Manu avait été entraîneur au Chili, le pépé Bouche ne pouvait qu’être au courant…
Sur l’ordinateur, le message de Ruth était prudemment elliptique au sujet des confidences son officier rugbyman : “C’est de la dynamite”... Elle était très secouée.
Achard pensait à Ruth sagement assise devant un tortionnaire, qui s’imaginait comment il l’aurait passée à la casserole, au bon vieux temps...
Il y a des comptes qui ne se règlent jamais.
En compensation, elle avait visité la mythique demeure de Neruda, sur les hauteurs de Valparaiso... Saccagée par la soldatesque lors du putsch de 1973, la Valeriana est aujourd’hui lieu de pèlerinage national.
Depuis son lever, Achard avait contemplé le curieux spectacle d’un petit cargo rouge qui s’enfonçait, lentement, sans que quiconque dans la rade paraisse s’en émouvoir.
Achard avait filé avant de connaître le mot de la fin pour son cargo. Il avait trop hâte de lire ce que le journal disait du Yéti.
Or, du Yéti, le journal ne disait strictement rien. À croire que personne ne s’était encore pointé chemin de la Gatoune... Ou que Achard avait rêvé.
8 heures, chez Benedit.
Benedit avait indiqué que Bouche ne l’honorait heureusement pas de sa présence, et qu’il prenait ses quartiers matinaux dans un établissement du port, pour dispenser à qui voulait ses lumières rugbystiques.
Il avait ajouté :
– Bon courage, je ne te savais pas masochiste...
Le pépé Bouche était bien à sa brasserie, seul à sa table, et donc les bras grands ouverts pour accueillir Achard. Après les considérations sur le pauvre Manu (“pauvre” désignant le défunt récent dans le Midi), et l’indispensable séquence rugby nostalgie, Achard l’avait orienté vers les contacts internationaux du Club.
Bouche vilipendait ce présent où, professionnalisme aidant, une équipe dite locale pouvait intégrer des Roumains, des Kazakhs, des Géorgiens, sans parler des indispensables Australiens, Néo-Zélandais et autres Sud-Africains. Cependant qu’à titre individuel, plus d’un espoir local allait faire ses armes dans l’hémisphère Sud...
Achard avait laissé passer le flot, avant d’orienter Bouche vers un continent sud-américain, qui manifestement n’excitait guère le pépé. Certes Bouche respectait les Argentins, tout en faisant remarquer qu’ils s’exilaient souvent pour jouer en Italie, et que l’Italie ne cassait vraiment rien. Mais, malheureusement fixé sur un épisode bien connu - un avion tombé dans la Cordillère dont les survivants, rugbymen pour la plupart, en avaient été réduits à dévorer leurs morts -, il n’avait pour Uruguayens et Chiliens qu’une considération limitée :
– C’est des anthropophages, et en plus ils sont pas bons... Je me suis toujours demandé ce que ton pauvre frère était allé foutre au Chili... À faire l’entraîneur, il aurait pu s’installer ailleurs... Avec les qualités qu’il avait...
Le pépé Bouche avait la mémoire des dates : c’était juste avant de revenir s’installer en France que Manu avait officié au Chili... Donc juste avant l’aventure du service d’ordre de Thobert-Gilly.
Il ne manquait plus qu’une pièce à ce puzzle : le “sello”… Achard n’avait jamais brillé par son intérêt collectionneur. Mais il savait, par nécessité professionnelle, combien le monde de la B.D compte d’amateurs de timbres, pièces de monnaie, capsules, étiquettes de bouteilles, boîtes d’allumettes, cartes téléphoniques, etc., tous éléments aptes à authentifier un décor ou réveiller une inspiration en panne.
Il suffisait de téléphoner à qui de droit.
Le troisième appel avait été le bon.
– Tu connaîtrais un pays hispanophone avec lequel la France aurait eu des démêlés au sujet d’un timbre ?
– Alors là tu tombes en plein dans ma spécialité philatélique : les états du Pacifique. Ton pays, c’est le Chili, à propos d’émissions de la Polynésie française, en 1990 et 1991. J’ai le timbre de 63 francs, très belle reproduction de gravure ancienne, avec une femme en pagne et coiffe de verdure, qui tient son enfant à la main...
– Et alors, où était le problème ?
– Le problème, c’est que derrière la femme il y a trois “moais” alignés, et que le timbre porte la mention “Ile de Pâques” sous celle de “R.F” et de “Polynésie française”... Le gouvernement chilien a hurlé à l’annexion. Incident diplomatique. Il a fallu que la France s’excuse... Un épisode pas très clair d’ailleurs… Mais l’affaire du timbre a au moins permis de revisiter le passé. C’est vrai que la tentation de l’annexion a existé. Mais la France a toujours négligé les possibilités réelles de passer à l’acte. À partir de 1864, les premiers Européens installés, missionnaires catholiques, puis “propriétaires éleveurs” étaient français. Pendant vingt-cinq ans, ils ont été les seuls Non-pascuans présents. Pas l’ombre d’un Chilien. L’aventurier français qui dirigeait l’île et avait viré les missionnaires, a fini par se faire assassiner en 1877. De Papeete, on leur a alors dépêché un noble tahitien, proclamé roi de l’île… En 1881, une délégation de Pascuans est venue à Tahiti solliciter l’annexion à la France. On les a renvoyés à leur solitude et à leur éloignement. Puis les missionnaires sont revenus, qui ont baptisé le roi et sa femme Adam et Ève, Atamu et Eva… Histoire de dire qu’on repartait à zéro. Il fallait le faire ! Le drapeau français flottait toujours, mais officiellement l’île n’était qu’à ses propriétaires… Puis les Chiliens sont arrivés, qui ramassèrent la mise… Mais c’est vrai que depuis beaucoup de Pascuans n’ont jamais cessé de regarder vers Tahiti... Et que beaucoup ne se sont pas contentés de regarder...
Et le journaliste avait raconté l’extraordinaire histoire de ces Pascuans qui, de la fin des années 1940 aux premières années 1950, avaient à plusieurs reprises, sur des embarcations de fortune, tenté et pour la plupart réussi l’incroyable voyage vers Tahiti. Ils fuyaient l’insupportable, l’île concentrationnaire, la trique, le travail forcé, les humiliations... Et la France les avait alors rejetés, remis à leurs maîtres, sans que personne ne médiatise leur odyssée...
– Tu en sais des choses...
– Heureusement, je suis abonné à l’excellent Tahiti Magazine, ça me change de la presse officielle du territoire... Mais aujourd’hui, les Pascuans se contentent de prendre l’avion. Plus que jamais Tahiti les attire… Salaires, santé, éducation, etc. plus la certitude de se retrouver dans une vraie communauté Rapa Nui…Presque aussi importante que sur l’île natale, et qui garde sa langue plus que les Tahitiens si francisés…
Mais pour l’heure Achard n’en était pas à réfléchir sur ce vertigineux face-à-face de la modernité et de la tradition, de l’ouverture et de l’enfermement, de la fidélité et des reniements…
De tout ceci, il ressortait que Manu avait enregistré en douce sa conversation avec un Chilien, probablement lors de son stage à Santiago, et ce Chilien semblait mouillé dans l’élimination d’opposants chiliens, réels ou supposés, résidant en Polynésie française. Ce Chilien avait suffisamment confiance en Manu pour lui raconter ce qu’il ne convient pas trop de raconter. De là à penser à l’officier dirigeant du club de rugby...
Et Achard s’était félicité que Ruth et lui ne se soient pas mariés, et qu’elle ne s’appelait pas Achard…Ça aurait fait tilt.
Du pied, Achard avait classiquement coincé la porte entrouverte et aussitôt refermée :
– Madame Marama, la petite a disparu depuis deux mois. La mère adoptive est désespérée, le père adoptif vient d’être arrêté, sous l’accusation d’avoir tué mon frère. Et mon frère disait qu’il était le vrai père ! Alors, s’il vous plaît, ce n’est pas le moment de faire des cachotteries...
Cette fois, Madame Marama avait obtempéré. Et tout se bousculait dans son propos, au point que Achard lui avait demandé de se reprendre et de tout bien expliquer depuis le commencement.
Les Darvieux l’avaient contactée pour adopter la petite, qui n’avait pas un mois. Elle ne les connaissait pas, c’était un Français, un habitué du Te Honu, qui avait été l’intermédiaire... Mais il ne s’agissait pas d’une adoption à la tahitienne, où les parents naturels restent en rapport avec les parents adoptifs : on lui demandait carrément d’abandonner l’enfant. On lui versait une somme qui à l’époque lui était apparue énorme. Elle s’était engagée à ne pas chercher à avoir des nouvelles, encore moins à renouer des contacts. Simplement, une fois par an, Darvieux devait lui faire parvenir un pécule de remerciement. Ce à quoi il s’était tenu scrupuleusement. Elle était partie en France avec son militaire juste après l’adoption, et avait depuis toujours vécu en Lorraine. Mais elle avait eu du mal à se faire à la région, elle rêvait de soleil.
Son mari étant décédé l’an passé, elle avait décidé de déménager :
– J’ai voulu m’installer ici, pour le climat. Je ne savais pas que votre frère y vivait aussi. Si je l’avais su, je n’aurais jamais fait la bêtise de venir.... J’ai demandé à Darvieux de m’aider, il me devait bien ça. Il a rechigné, il n’aimait pas me sentir aussi près, mais il a dû avoir peur que je fasse du scandale, il a accepté, à condition bien sûr que je n’essaie pas de voir la petite... Ce que j’ai fait. Tout s’est passé tranquillement pendant quelques mois. J’avais ouvert ce petit cabinet en utilisant ce que j’avais appris dans l’Est... Ma voisine était voyante, et nous étions très amies... Je pensais que Roxane ignorait mon existence... Et voilà qu’un jour elle est venue me voir. Je ne sais pas comment elle avait appris... Elle voulait me connaître... Elle croyait que j’étais sa mère...
– Comment, vous n’êtes pas sa mère ?
– Bien sûr que non...
– Attendez, je ne comprends plus...
– La mère est ma cousine. Oui, Maria, ma cousine. Ma mère et la mère de Maria sont cousines, au sens large, au sens polynésien. Toutes deux sont nées d’une même lignée pascuane, dont les membres restaient liés, autant que possible, malgré l’éloignement. Ma mère est une descendante de ceux qui ont pu quitter l’île, aux temps des grands malheurs, il y a bien plus de cent ans. La plupart des Pascuans ont fui alors vers la Polynésie française, avec les missionnaires, ou avec des recruteurs de main-d’œuvre. L’île était devenue invivable, un aventurier français, qui était arrivé avec les missionnaires se conduisait en tyran... Il avait hissé le drapeau français, mais il avait fait partir les missionnaires et il se considérait comme le roi de l’île... Ma grand-mère m’a si souvent raconté ça... Ils sont restés à peine une centaine dans l’île, traités même pas comme des chiens. Les arrière-grands-parents de Maria étaient du nombre. Les Pascuans ont fini par tuer le tyran, mais ça a été pour tomber sous la coupe d’une autre société qui élevait des moutons... Je sais que les arrière-grands-parents de Maria étaient considérés comme des fortes têtes. Ils ont été compromis dans la révolte de 1914, je crois. Maria en était très fière. Elle disait : “j’ai de qui tenir”. Plus tard, une des filles de ce couple s’est mise en ménage avec un Chilien, qui vivait sur l’île... À cette époque, dans les années 1920 ou 1930, le gouvernement chilien se débarrassait de certains gêneurs en les envoyant sur l’île... Prison sans barreaux... Bref, je ne sais trop comment ils se sont débrouillés, mais cette fille a pu suivre son homme, quand il a pu rentrer sur le continent... Il paraît qu’il était relativement connu là-bas...
– Où, là-bas ?
– Mais au Chili, bien sûr. Et donc ce couple a vécu au Chili depuis. Ils ont eu une fille, qui s’est mariée à un Chilien, et Maria est la fille de ce couple, la petite fille du déporté politique et d’une Rapa Nui. Maria était hôtesse de l’air sur la ligne chilienne du Pacifique, qui fait escale régulière à Rapa Nui et à Tahiti. Dès son premier voyage, elle était venue me porter un message familial, et depuis nous étions liées... Elle rendait des services à notre communauté Rapa Nui : il y a beaucoup de descendants de Rapa Nui à Tahiti, surtout dans le secteur de Faa’a, près de l’aéroport, où nous vivions, et beaucoup d’immigrants récents... Et les familles des deux côtés essayaient alors de tourner la douane et d’éviter des frais en utilisant les services du personnel navigant. Un jour, Maria a décidé de rester à Tahiti. Elle ne voulait plus remettre les pieds au Chili. Je ne sais pas ce qu’elle trafiquait là-bas, et je n’avais pas besoin de le savoir. Je l’ai hébergée. Elle a eu cette liaison avec votre frère. C’est drôle, a priori ils n’étaient pas vraiment assortis. C’était une fille très réservée, et lui un homme très ouvert, très actif, mais c’étaient deux soleils. Elle avait ses idées, elle s’intéressait à la politique, et lui s’en fichait complètement. Mais ils se sont plu. Elle ne lui avait pas dit qu’elle était enceinte. Quand elle a accouché, il était en mission avec des ethnologues, il était parti pour au moins six mois à Rapa Iti, une île perdue, 400 habitants visités par la goélette tous les trois mois... Voilà. Et elle a disparu quelques jours après la naissance.
– Disparu comment ?
– Disparu... Je me demande toujours ce qui a pu se passer. J’ai téléphoné chez ses parents au Chili, il n’y avait plus d’abonné à ce numéro. J’ai écrit, la lettre m’est retournée, mais ouverte. Je subodorais un malheur... Vous savez, il s’en passait des choses au Chili en ce temps-là... Et je me retrouvais avec un bébé sur les bras, juste au moment où j’étais prête à partir en France avec ce militaire... Quand on m’a proposé l’adoption, j’ai cru bien faire : mon ami n’avait pas envie de se charger d’un nouveau-né qui n’était pas le sien, ni même le mien. La mère adoptive était stérile, je lui faisais un beau cadeau, et l’avenir de l’enfant était assuré...
– Darvieux était au courant ?
– Non, il a toujours cru que j’étais la mère... Donc les Darvieux ont gardé l’enfant... J’ai quitté Tahiti aussitôt... Je ne sais comment votre frère a réagi à son retour en apprenant la disparition de Maria...
Achard avait sorti la photo :
– Maria, c’est cette femme ?
– Mais vous la connaissiez alors ?
– Non, la photo était dans les papiers de mon frère... Donc, Roxane est venue vous questionner. Vous lui avez dit la vérité ? Vous avez parlé de sa mère ?
– Il le fallait bien... Sinon, elle m’aurait prise pour un monstre d’indifférence... Mais bien sûr, elle voulait aussi savoir qui était son père... J’ai dit ce que je savais, que Maria avait eu une liaison avec un jeune Français... Je ne me souvenais même pas du nom de votre frère, seulement du prénom... Et je vous le répète, je ne l’avais plus vu depuis Tahiti, j’ignorais qu’il habitait ici... Et voilà que quelque temps après la visite de Roxane, j’ai eu la visite de votre frère. Il disait que Roxane venait de l’informer pour l’adoption...
– D’un côté, ça me rassure...
– Comment, ça vous rassure ?
– Parce que j’avais du mal à imaginer mon frère venant consulter une voyante...
Madame Marama avait haussé les épaules :
– Je me demande encore comment elle avait pu savoir qu’il était son père... Il m’interrogeait sur la disparition de Maria... Je n’ai rien pu lui dire, évidemment. C’est la seule fois que je l’ai vu... Je n’ai plus eu de nouvelles. Jusqu’à ce que sa mort soit annoncée dans le journal... Vous croyez que Darvieux l’a tué ?
– Je ne sais pas, j’essaie de comprendre...
– Moi, ça ne m’étonnerait pas... Darvieux est si violent. Il m’a terrorisée après la visite de Roxane, il croyait que c’était moi qui lui avais parlé de l’adoption en premier... J’imagine ce que ça a pu donner si votre frère est allé le voir...
– Et de Roxane, vous avez eu des nouvelles ?
– Aucune.
– Je pense qu’elle est au Chili.
– Ça ne m’étonne pas... Elle m’avait demandé l’adresse des parents de sa mère, puisque au moment de sa désertion de la compagnie aérienne, Maria vivait encore chez ses parents... Voilà. Je ne me sens pas responsable, et pourtant je pense à Maria, et à cette enfant, Roxane, je croyais qu’elle serait heureuse... Et maintenant elle doit chercher ce qui reste d’une famille dont elle ne sait rien... Et vous, qu’est-ce que vous comptez faire ?
– Je ne sais pas... Vous avez encore cette adresse ?
– Je vais vous la donner, mais je ne veux pas être mêlée à tout ça, vous m’entendez ?
Mme Marama était allée chercher de vieilles enveloppe, et Achard avait noté les adresses des parents et collatéraux de Roxane. Un des destinataire se prénommait Pito…
– C’est curieux, je viens de rencontrer un Pito. Ça n’est quand même pas un prénom ordinaire.
– Pito ? c’est le nombril en polynésien. Vous savez comment on appelle l’île de Pâques : “Te pito o te henua”, le Nombril du Monde...
Elle avait évoqué l’énorme pierre sphérique, le “Pito”, qui gît sur la côte nord de l’île, et les fondus qui viennent du monde entier pour, en la touchant, entrer en contact avec le Mana...
– Oui, mais le Pito dont je vous parle est un homme, pas un caillou...
– Mais c’est bien pourquoi on prénomme souvent chez nous Pito les descendants de Rapa Nui. Je connais beaucoup de Pito... Pito est un prénom. Vous n’avez pas un autre nom ?
– Pito Tekena...
Madame Marama s’était fermée.
– Qu’est-ce que vous avez ?
– Rien... Depuis que je vis en France, je ne dois plus croire aux “Ta’ata tupapa’u”, aux hommes-fantômes... Mais on m’a raconté ça en famille, je crois que Tekena a été le dernier roi, celui à qui on a fait signer l’acte d’annexion au Chili…
Midi.
Il était repassé à l’appartement pour envoyer un message bousculé à Ruth : le plan Condor, le nom des parents de Maria, le séjour forcé du grand-père à Rapa Nui, les adresses enfin, mais sans illusions, car dans la meule de foin chilienne, comment retrouver des gens disparus depuis des années...
De son balcon, il avait assisté à une naissance. Au ras de l’eau, le vaisseau rouge accouchait d’une portée de yachts : un porte-bateaux, qui jouait au skipper d’un continent à l’autre... La fin des aventuriers…
Achard gambergeait sec. La clé de cet embrouillamini autour de Roxane ne pouvait être que dans l’entourage immédiat des Darvieux. Il tournait et retournait les mêmes indices : Sylvaine savait que Manu consultait chez Carvin, elle le lui avait dit le premier soir. Et qui pouvait le lui avoir appris, sinon Carvin ? Carvin et elle étaient liés… D’ailleurs Carvin avait déjà dédicacé son livre à Sylvaine, avant la soirée de la F.N.A.C… Et surtout le sourire en coin de Bellot, quand il avait dit : “Carvin… Cul et chemise avec les Darvieux… Tu veux des détails ?”… Et d’un autre côté, Carvin semblait au mieux avec Darvieux…
Il avait appelé Sylvaine et elle en avait été heureuse : elle sortait de l’hôtel de police, où Darvieux était toujours retenu, elle devait revoir l’avocat dans la soirée, elle était crevée, elle avait besoin de la mer, pour se retrouver, et elle n’avait pas envie de conduire.
Conclusion : Achard était passé la prendre, et elle l’avait guidé jusqu’à la crique qu’elle affectionnait, près de la ville et pourtant si tranquille : l’obligation de descendre à pied par un sentier très raide en dissuadant beaucoup.
Elle avait nagé longtemps.
Quand elle était revenue, ils s’étaient allongés au bord, sur le ventre, ils montaient et descendaient doucement avec la vague. Il avait expliqué sa visite chez madame Marama. Puis il avait demandé, brutalement :
– Alors, tu t’es tapée ce con de Carvin...
Elle lui avait fait signe de se taire et d’écouter, dans les pins accrochés au-dessus d’eux :
– Tu n’entends rien ?
– Rien de spécial.
– La première cigale. Elle arrive juste avec l’été. Ça c’est important... Pas Carvin... Et puis d’abord, qu’est-ce que ça peut te faire ?
– Je m’en foutrais complètement, si ça n’interférait pas avec la disparition de Roxane...
– Attends, tu veux dire quoi...
– Roxane connaissait bien Carvin ?
– Il était un peu comme un oncle pour elle...
– Il a dû lui parler... Carvin est le seul qui ait pu faire le joint entre Manu, Roxane et toi. Par toi, il a su que Roxane était adoptée, et il a su comment ça c’était passé... Je me trompe ?
– C’est vrai. Je lui en avais souvent parlé. Mais il le savait depuis le début. Darvieux était son ami, et il lui avait demandé conseil pour l’accompagnement psychologique de l’adoption...
– Raison de plus... Donc, par Darvieux, qui se confiait comme un con, il a pu savoir que Mme Marama s’était installée ici. Quant à Manu... À qui Manu pouvait-il raconter sa vie, sinon à son psy... Carvin avait donc su que Manu avait aimé une fille à Tahiti. Et imagine quand Manu lui avait montré la photo de Maria ! La ressemblance... Alors Carvin a fait le lien, et il en a parlé à Roxane, pour foutre la merde. Il a dû faire ça en deux temps, d’abord l’informer qu’elle était adoptée, puis, quand elle a commencé à vous secouer, lui parler de Manu pour qu’elle le contacte, et tu connais la suite...
– Mais pourquoi aurait-il fait tout ça ?
– Peut-être qu’il était jaloux de Darvieux... Peut-être même qu’il lui en voulait à mort... Avec cette histoire, quoi qu’il en advienne, il était sûr de déstabiliser Darvieux... Et apparemment il a réussi...
Elle n’avait rien dit. Elle était toute dans le bruit des petits cailloux translucides qui refluaient.
Puis elle avait expliqué. Carvin lui tournait autour depuis la terminale, mais, dans la grande parade amoureuse de la jeunesse, Darvieux avait été son Héros, à elle dévolu de toute éternité. Elle pouvait avoir tous les hommes qu’elle voulait, mais c’était celui-ci qu’il lui fallait, comme un dû. Non qu’elle l’ait vraiment aimé. Mais elle aimait le couple qu’ils formaient : ils étaient les plus beaux, ils étaient royaux.
Elle ne pensait pas avoir grand chose à donner, sinon sa présence. Darvieux était une énergie, une force qui va, il n’existait que par ce qu’il faisait : pas de dialogue avec soi-même, pas d’introspection à la con... Ça rassure.
Jusqu’à ce qu’elle réalise qu’il avait besoin d’elle pour se rassurer lui aussi, et qu’au fil des années il la bouffait. Mais elle ne pouvait se résoudre à le quitter.
Alors elle avait cru que, parmi les Grands Hommes qu’elle s’était inventés, Carvin serait celui de la maturité, l’ouvert, l’inquiet, l’exigeant, l’être d’exception qui n’avait pas seulement envie de tirer un coup, mais qui l’avait élue, qui savait l’écouter, qui savait la comprendre...
– Arrête, tu devrais te mettre à la collection Harlequin...
– Mais j’y étais en plein. Jusqu’à ce que j’ouvre les yeux... J’ai voulu le plaquer, il y a quatre mois.
– Et les emmerdes ont commencé, comme par hasard...
Le chemin de la remontée était étroit et sans visibilité. Dans le virage avant la route, un fondu avait doublé sans s’annoncer. Queue de poisson.
– Le con...
Gros coup de klaxon d’Achard. Le type avait stoppé net, en travers de la route. Il était descendu. Il avait un pied-de-biche bleu acier, neuf, à la main. Sylvaine avait saisi le bras de Achard :
– Didier, je t’en prie, laisse tomber.
Le type était resté planté à les regarder. Il souriait. Il avait répété deux ou trois fois :
– Dégonflé...
Il était remonté et avait roulé à 20 à l’heure jusqu’au feu, le bras sorti pour dresser un doigt d’honneur.
Au feu, le type avait pris à droite, et Achard à gauche.
Achard s’était efforcé de sourire :
– Ce monde est violent.
Ses genoux tremblaient un peu.
Histoire de détendre l’atmosphère, Sylviane avait demandé :
– Tu as eu peur d’un tuba ?
– Ça devait être un nageur de combat.
Et il n’avait plus prononcé un mot.
– Didier, ne te mets pas dans ces états. Tu t’en veux de ne pas avoir joué au cow-boy ? Mais tu as bien fait. Je hais la violence.
– Tu hais la violence, mais tu n’aimes pas les lâches. Sûr, si Darvieux l’Énergie, la Force qui va, avait été à ma place...
– Arrête avec Darvieux. Tu ne va pas me faire une crise de jalousie toi aussi... Tu as bien fait de ne pas répondre. Tu serais rentré dans son jeu, tu serais peut-être à l’hôpital, et je devrais témoigner pour un tragique incident de la route, avec un inconnu conduisant une voiture volée...
Achard ne parlait toujours pas, et elle avait insisté :
– J’ai eu l’impression que ce type savait parfaitement qui tu es. Je me trompe ?
– Tu ferais une bonne scénariste…
– Mais je ne plaisante pas, Didier. Qu’est-ce qu’il se passe, tu as des problèmes ?
– Pas plus que ça…
– Didier, je t’en prie… Il faut que tu fasses très attention maintenant...
Il l’avait ramenée en ville. Près de la mairie, ils avaient croisé un cortège de voitures klaxonnantes, en héritage des Pieds-Noirs : la folie des mariages de juin, parce qu’en mai ici on ne se marie pas. Elle avait poussé un drôle de soupir, et Achard n’aurait pas juré qu’elle n’avait pas les larmes aux yeux…
19 heures. Achard avait remonté les premières pentes résidentielles, par des lotissements tranquilles, piégés à mort. Au-dessus des vastes jardins ouatés d’aiguilles de pins, des parapentes descendaient depuis les falaises grises.
La villa des Routtier était moderne et de bon goût. Mme Routtier était charmante, mais à l’évidence s’ennuyait poliment, car son mari tenait le crachoir, et sur des sujets qui l’indifféraient.
Routtier avait évidemment réitéré ses condoléances, tout en expliquant qu’il connaissait à peine Manu, et seulement par son passage dans le service d’ordre de Thobert :
– Que veux-tu, l’épisode Thobert, c’était à une époque où nous avons cru devoir faire des compromissions. Thobert s’était proposé, et nous avons accepté...
Il n’était pas question pour Achard de gâcher la soirée, en rappelant que Gilly quand même été l’initiateur du S.O.
Routtier poursuivait :
– C’était une erreur, mais en définitive les électeurs ne nous en n’ont pas voulu... Quant à son S.O... Des gros bras, mais pas d’idéal... Ils voulaient tous obtenir quelque chose... Ton frère tranchait sur le lot : il ne nous avait rien demandé en contrepartie. Je pensais qu’il avait quand même d’autres ambitions, je lui avais proposé quelques pistes d’insertion... Il n’a pas accepté. Et puis il a pris ses distances. Il a dû se passer quelque chose, que j’ignore... Enfin il y a eu cette affaire malheureuse du bateau... Moi, j’ai toujours cru ton frère, quand il disait avoir été piégé...
Madame Routtier avait jusque-là suivi plus que distraitement : le rappel du voilier arraisonné lui donnait soudain quelque chose à dire :
– Mon œil ! Mais souviens-toi de ce que m’avait dit madame Gilly... Non seulement ce type en voulait à Thobert, mais il avait eu le culot de mettre Gilly en cause...
La tronche de Routtier avait quand même fait comprendre à l’épouse que “ce type”, en définitive, était le frère de leur invité. Mais le mal était fait.
Ainsi, par la voix de l’innocente Mme Routtier, la vérité avait parlé : Manu en voulait à Gilly, car il pensait que Gilly l’avait piégé…
À tout hasard, Achard avait aussitôt posé la banderille :
– J’ai comme l’impression que mon frère venait de découvrir quelque chose, quelque chose qui n’avait plu ni à Thobert, ni à Gilly...
À bon entendeur, salut.
Mais Routtier avait fait celui qui n’entendait pas, ou qui ne comprenait pas...
Au café, Achard avait sorti les analyses.
– Tu peux jeter un œil là-dessus ?
Routtier était devenu très grave en les parcourant :
– Tu veux la vérité ? C’est pour toi ?
– Non, c’était pour mon frère...
– Merde. Alors ça voulait dire qu’il était cuit, de toute façon.
Achard avait levé le siège à une heure décente. Le “de toute façon” de Routtier encore dans les oreilles. Il s’était garé à deux pas de la basse ville.
Le [M] était en plein boom. La présence d’un porte-avion américain avait sérieusement renforcé le volet de serveuses montantes. Mais Déborah ne quittait pas le comptoir. Elle avait soupiré en voyant Achard :
– Vous voulez quoi, encore ?
Achard avait posé les analyses sur le comptoir :
– Vous étiez au courant ?
– Alors, vous avez enfin compris ? Vous faites quand même un drôle de frère...
Rien ne l’y obligeait, mais Achard se sentait merdeux, et dans un boucan pas possible, il avait tout sorti de ses relations avec Manu : l’indifférence, la rupture. Déborah écoutait, et comprenait :
– C’est quand même con, la vie...
Elle avait expliqué que le diagnostic de sa maladie avait été franchement donné à Manu, il y a quelques mois, et qu’il avait décidé de ne pas recommencer le calvaire qu’il avait subi à l’hôpital une première fois. Il s’en tenait aux médicaments qui assuraient un confort tout relatif. Et il s’était mis dans l’idée de se faire aider par un psy ! Il en voulait au monde entier, à l’État en particulier, car il pensait que sa maladie était la conséquence d’une campagne de plongée du côté de Mururoa, alors qu’il travaillait pour une société sous-traitante.
– Il disait : “Je veux y arriver présentable. Seulement, avant, je ferai avec mes petits moyens, mais je veux finir de régler mes comptes”. Et c’est ce qui me faisait peur. Je ne sais pas ce qu’il voulait dire, mais je me doutais que ça lui retomberait dessus... D’autant que le malheureux, comment voulez-vous qu’il ait pu régler des comptes... Il faut voir dans quel état ça le mettait, ce médicament que lui donnait le psy... Il était comme sous influence... Il n’était plus lui-même...
– D’après le psy, il était non seulement dépressif, mais agressif...
– Dépressif, oui, vous comprenez pourquoi... Agressif ? Ce n’est même pas le mot. Regardez ce qu’il est allé faire à la brasserie de Darvieux... Vous croyez que ça lui ressemblait ? Avant, s’il en voulait à quelqu’un, il allait jusqu’au bout… En temps normal, il aurait cassé la gueule à Darvieux une bonne fois, ou il se la serait fait casser, mais jamais de la vie il n’aurait accumulé ces provocations minables et ensuite ces lamentations... Parce qu’après, il venait pleurer ici... Non, ce n’était plus le même homme.
Avant de s’en aller, Achard avait demandé si par hasard Déborah savait où habitait le frère de Tavan ?
Elle avait donné le nom d’une localité du proche arrière-pays.
– Un chemin qui monte droit derrière les tennis. Un joli coin, on y est allé pour un méchoui avec votre frère... Vous trouverez facilement... C’est là où il y a l’âne... Il n’arrête pas de braire et des voisins ont même fait une pétition.
Déborah s’amusait du frère Tavan, ce n’était pas le genre de ses clients :
– C’est un homme des bois, celui-là... Il a longtemps été écolo tendance “moins de baratin, du concret” : rouge-vert, paysan travailleur, ferme pédagogique, réinsertion par le débroussaillage et le reboisement, etc. Maintenant il bricole au noir, entretien de jardin, maçonnerie... Et ça rapporte mieux. C’est terrible à dire, mais il n’y a plus de place pour les idéalistes par les temps qui courent...
Achard s’était dit que Déborah avait peut-être quand même reçu une culture politique...
Du coup il avait repris quelque chose, et de fil en aiguille Déborah lui avait demandé enfin ce qu’il faisait dans la vie, et bien sûr en l’apprenant Déborah lui avait demandé de faire son portrait, elle avait sorti un grand bloc de papier à lettres, et puis, malgré ses préventions affirmées à l’égard de l’Empire, mais résolu à ne pas confondre le peuple américain et ses dirigeants, Achard s’était retrouvé en train de faire le portrait d’une brochette de marins américains, chacun offrant ensuite sa tournée...
C’est alors qu’était entré le type au tuba, mais sans tuba cette fois. Manifestement, il ne s’attendait pas à trouver Achard… Lequel avait hurlé :
– This man is a bad guy… Don’t let him flee…
Les marins avaient coincé le type d’enthousiasme, et Achard en avait profité pour extraire le portefeuille du type :
– Voyons qui tu es, connard…
Tickets de tiercé, carte d’identité, permis de conduire. Profession : chauffeur…
Le type ricanait, sans trop parader quand même :
– Avec ça, tu seras bien avancé, Achard.
Cependant, croyant bien faire, un marin venait de casser une bouteille sur la tête de l’encerclé.
– Maintenant, il faut dégager, criait Déborah, je ne vous connais pas, je n’ai vu personne…
Mais le type était solide, il s’était somnanbuliquement dirigé vers la sortie, et il avait disparu dans la rue chaude.
– Mais qui c’était ce type ? Tu le connais, Déborah…
– Sûr que je le connais… Un petit dur de pacotille. Il est chauffeur dans une clinique…
– Clinique des Oliviers ?
– Oui, je crois que c’est ça.
Les marins avaient fait une escorte d’honneur à Achard jusqu’à sa voiture. Ils étaient passés devant le type à la bouteille, assis contre un mur, qui récupérait.
Il s’était protégé le visage quand Achard lui avait parlé :
– Alors, on ne fait plus le mariolle ?
J’ai fait ce qu’on m’a dit. Je devais vous suivre, et à l’occasion vous faire un peu peur. C’est tout…
Achard lui avait jeté le portefeuille sur les genoux.
Les marins avaient salué d’un hourra le départ de la voiture. Ils agitaient leurs portraits…
6
En se réveillant, Achard avait réalisé qu’il avait quand même bien forcé sur la consommation chez Déborah. Il revoyait confusément l’épisode final. Mais il réalisait clairement que Carvin l’avait fait pister…
– Il veut me filer la trouille, il a envie que je file… Dans le meilleur des cas, il doit croire que je m’intéresse de trop près à sa copine…
Ruth n’avait pas perdu son temps.
Quelques coups de fil à des confrères, et elle avait retrouvé le souvenir du grand père de Maria, un responsable du P.C chilien. Il était mort juste avant le coup d’état. Il s’en était allé dans l’illusion qu’avec ses 36,6 % des voix, le gouvernement dont il avait rêvé toute sa vie allait enfin transformer le Chili par la voie pacifique... Avait-il été déporté à l’île de Pâques dans sa jeunesse ? Pour le moment, Ruth n’en savait rien, mais, elle avait pu s’en assurer, il était exact que dans la période troublée de la fin des années 1920 à la fin des années 1930, des opposants politiques avaient été relégués sur l’île...
Évidemment, les parents de Maria n’habitaient plus à l’adresse indiquée, si tant est qu’ils habitaient encore quelque part, et que leurs os noircis ne relevaient pas d’une de ces fouilles de charniers dont la presse faisait périodiquement état. Elle avait mis des amis sur la piste.
Elle pensait avoir du neuf dans la journée.
Et l’officier rugbyman avait confirmé, comme par bravade, que son réseau avait œuvré en Polynésie française, occasionnellement, mais efficacement. Le “travail” était effectivement sous-traité à des locaux. Elle ne comprenait pas le jeu de ce type, de parler aussi franchement à une inconnue qui pouvait répercuter. À quoi voulait-il en arriver avec ses confidences ? Mouiller un peu plus “la France des Droits de l’Homme”, déjà bien mouillée en son temps dans les conseils aux tortionnaires ? Apporter de l’eau à l’actuelle campagne accusant la France d’impérialisme dans le Pacifique, et en particulier de trop loucher sur la chilienne Rapa Nui ?
Et le message se terminait par cette mise en garde :
“ Je t’en prie, Didier, si tu touches à ça, il faut que tu fasses très attention maintenant”.
Décidément, tout le monde tenait à ce qu’il fasse très attention !
Il n’avait pas trouvé dans la gazette locale un mot sur le Yéti, à croire que personne n’était encore allé réveiller le pauvre dormeur…
Sous le prétexte de se retrouver tous ses esprits, il était ensuite allé reprendre un café chez Benedit. En fait, il ruminait une question.
Chez Benedit, c’était inhabituellement plein, des jeunes.
Achard s’en était allé droit au comptoir. Il n’était pas de la génération qui préfère consommer assis. Mais surtout c’est Loule qu’il voulait entreprendre, devant son percolateur.
Achard s’était retrouvé entre le poivrot de service et un grand type qui portait cartable.
Le poivrot avait proféré :
– Ça sent la chair fraîche... Belles petites…
– Jeunesse indifférenciée, avait dit le type.
Devant l’air perplexe de Benedit, le type avait continué :
– Les jeunes des deux sexes ont tendance à se comporter de la même façon, mêmes goûts, mêmes jeans...
Achard s’était risqué :
– Café philosophique ?
– Non, bac philo.
– J’aimerais pas être à leur place, avait dit Achard.
Et il était sincère. Il avait rêvé trop souvent qu’il repassait le bac, et qu’il n’arrivait pas à finir sa copie à temps…
– Tu vas pas pleurer sur les jeunes… (on reconnaîtra la voix de Benedit). Chacun n’a que ce qu’il mérite… Avant, si tu ne réussissais pas, c’était parce que tu étais fils d’ouvrier : tu n’avais qu’à t’en prendre à la société… Aujourd’hui, puisque tout le monde va à l’école, c’est comme en sport... Si tu n’es pas bon, tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même... Les meilleurs percent.
Le philosophe avait estimé que Benedit, en intériorisant la nouvelle donne inégalitaire, qui justifie la sélection sociale, était parfaitement représentatif de l’air du temps.
Achard aurait aimé dire au philosophe, héliotrope d’après son accent, que peut-être il ne comprenait pas encore le vrai humour méridional, à base d’antiphrase. Mais il n’avait qu’une hâte, parler à Benedit seul à seul.
Le philosophe était parti, et les jeunes n’avaient pas tardé à suivre. Le poivrot de service avait estimé que, indifférenciés ou pas, les deux sexes ne tortillaient pas du cul de la même façon. Benedit lui avait fermement recommandé d’aller se calmer ailleurs, et Achard avait pu enfin se pencher sur le comptoir :
– Loule, il y a une chose que j’aimerais comprendre : tu sais que Manu s’était embarqué dans le service d’ordre de Thobert, juste avant d’aller en taule... Ils semblaient bien copains Thobert et lui… Et pourtant on m’a dit que Manu avait mis en cause Thobert... Il aurait parlé de coup monté pour cette histoire du voilier : Thobert lui en aurait voulu, et même Gilly…
– Écoute bien ce que je vais te dire, Didier...
Benedit avait suspendu son propos sur cette entame typiquement locale, avant de poursuivre :
– À quoi ça sert de remuer la merde ? Tu crois que ça ressuscitera ton frère ? Écoute, Thobert a disparu et plus personne n’en parle... Gilly se fait des couilles en or et tout le monde en profite... Au club, il nous arrose… Alors laisse tomber tout ça et remonte vite nous dessiner une belle aventure de Mana...
Achard avait pris la B.M. pour passer devant chez le Yéti. Histoire de voir…
Un quart d’heure après, chemin de la Gatoune, il avait eu un coup au cœur : le fourgon n’était plus là.
Il avait tourné sans but, la tête vide, avant de se garer le long d’un vestige des remparts, qui jadis corsetaient la ville dans l’humidité et la pestilence... Il avait arpenté ce gazon inattendu, un couloir de fraîcheur sous de vieux grands pins. Comment savoir ce qu’il était advenu du fourgon, et du Yéti... Il s’était finalement décidé à téléphoner à Bellot, sous prétexte de prendre des nouvelles.
Bellot n’avait rien de nouveau, sinon quelques infos sur ce Tekena :
– Il a pris une chambre au Novotel depuis quelques jours, et chose assez inattendue, il est allé travailler ici aux archives de la Marine, et aux Archives d’outre-Mer, à Aix. Pour une enquête journalistique, paraît-il...
– Et les autres participants aux obsèques, rien à signaler ?
– R.A.S pour les jeunes du club de rugby. Quant au Yéti, il est aux abonnés absents. Il a dû partir pour une grosse tournée de braconnage…
Ce qui n’était pas pour rassurer Achard.
Il avait finalement décidé de se jeter à l’eau et d’aller voir le frère du Yéti. Ça n’était pas compliqué, avait dit Déborah, il suffisait de trouver l’âne…
Quatorze heures. Beau décor pour une B.D sur l’arrière-pays. Le fronton monumental de la coopérative, désaffectée, marquait l’entrée du village : symbole de l’ancien élan collectif, et constat que les temps n’étaient plus au collectif...
Achard avait enfilé une longue rue grise aux maisons serrées, et débouché sur une petite place : d’un côté, la façade nue de l’église où s’efface “Liberté, Égalité, Fraternité” ; de l’autre, la mairie ; au milieu, la fontaine. La place était vide, si ce n’étaient deux petits-fils de harkis qui tournaient, sono à tout berzingue. À la terrasse du bar, trois érémistes en petite forme et deux pépés en bleus délavés…
Marianne était imperturbable, sur la fontaine. Achard avait pensé à décembre 1851, après le coup d’Etat, quand les hommes s’étaient massés sur la place pour rejoindre la colonne insurrectionnelle. Il imaginait la farandole des femmes derrière la fille à la robe rouge. “Aduas la Bouano”. “Ramenez-nous la Bonne, la Bonne République”. On l’attend encore, putain.
Derrière la mairie, sur un ex-grand pré avaient poussé de frais la salle polyvalente et les tennis. Au-delà, la pente donnait l’impression d’une forêt compacte, mais, une fois engagé dans un tohu-bohu de cigales, - elles démarraient vraiment aujourd’hui - Achard avait découvert un bout du monde de la démerde et du pas fini. Il s’était arrêté sans succès devant chaque boîte à lettres, en énervant des chiens de diverses obédiences.
Le chemin finissait en cul-de-sac, dans une obscurité magique de chênes verts.
Il avait raté le frère Tavan. Il fallait redescendre.
Mais du coup l’âne s’était fait entendre.
Derrière une mauvaise clôture de fil de fer, et des chênes-lièges qui n’avaient plus été déshabillés depuis des lustres, Achard avait d’abord vu un festival de voitures plus ou moins désossées. Puis les chiens. Des chiens de chasse attachés qui aboyaient tout ce qu’ils pouvaient, et deux bergers allemands qui approchaient l’air de rien, en silence, les pires.
Et un sanglier dans un enclos.
Heureusement était arrivée une petite bonne femme dégourdie, en short :
– Johnny, Sylvie, tranquilles...
Johnny et Sylvie étaient restés rêveurs devant une voiture sans moteur. Mais Achard sentait qu’ils n’avaient pas lâché le morceau.
– Je suis le frère de Manu Achard... Je viens pour Charlie...
– Je vais chercher mon mari.
Achard essayait d’amadouer le sanglier quand le type était apparu, râblé et brun de peau, Maurin des Maures :
– Vous m’excuserez pour les obsèques... J’avais une urgence... De toute façon, ça ne l’aurait pas fait revenir, Manu, que je sois là... D’autant qu’il l’avait toujours dit, il se contrefichait de ces simagrées... Mon frère m’a téléphoné après l’enterrement, il m’avait dit qu’il vous avait contacté... Il voulait me voir aussi… Je suis passé chez lui hier... Je voulais un peu discuter.
Achard sentit le frisson descendre jusqu’aux lombaires. Mais le frère avait poursuivi :
– Il n’y était pas... Pas étonnant, il tourne il vire tout le temps, mon frère...
– Vous êtes passé quand chez lui ?
– Hier après-midi.
– Et c’était fermé ?
– Évidemment. Puisqu’il n’était pas là…
– Et la fenêtre ?
– Quoi la fenêtre ? Les volets étaient fermés, je vous dis... Pourquoi vous me demandez tout ça ?
– Mais pour rien...
Tavan commençait à le regarder d’un drôle d’air.
Achard était glacé. Ainsi, après son passage, on avait fermé la maison, fait disparaître le fourgon du Yéti, et probablement son corps... Il aurait été si facile à l’assassin, ou aux assassins, de faire ce travail quand le meurtre avait été commis, la nuit ou au petit matin… On avait laissé le corps pour qu’on le trouve. Pourquoi s’était-on ravisé ? Est-ce que sa visite y était pour quelque chose ? Ou peut-être même, mais il n’osait pas le croire, “on” était encore dans la maison quand il y était entré ?
Histoire de parler d’autre chose, il avait demandé :
– Et Charlie, il est où ?
– Mais il est là...
En montrant le sanglier, Tavan avait l’air franchement méfiant, cette fois :
– Attendez... Manu vous avait dit ou il ne vous avait pas dit ?
– Mais oui, bien sûr qu’il m’avait dit…
À tous points de vue, mieux valait faire comme si…
Le jeune sanglier poussait son groin contre la main de Tavan, qui s’était mis à rire :
– Gentil, Charlie... Charlie, c’est un enfant trouvé...
Et Tavan avait raconté l’histoire classique du marcassin, découvert près de la mère abattue...
– On s’y est attaché, surtout les gosses. Il ne finira jamais en daube, ou en pâté celui-là... Et puis, il fait bonne garde, en surface… Donc, puisque mon frère vous a dit, nous sommes quatre à être au courant, enfin nous restons trois...
Achard avait failli corriger :
– Nous restons deux
Le frère poursuivait :
– Franchement, je ne suis pas trop tranquille… Votre frère nous faisait un peu peur ces derniers temps, il n’était plus lui-même... J’espère qu’il n’aura pas parlé à tort et à travers... Enfin, je préfère croire qu’il a fait une mauvaise rencontre et que sa mort n’a rien à voir avec ce qu’il y a en dessous de Charlie...
Il montrait l’enclos du sanglier.
– Mais je me demande quand même... Ces salauds s’étaient débrouillés pour envoyer Manu en taule quand ils l’ont trouvé trop curieux. Heureusement qu’il était en cabane au moment de la disparition de Thobert. Parce qu’ils lui auraient fait porter le chapeau… Mais Manu avait encore quelques mois à tirer quand on s’est occupé de Thobert. Je me marre en pensant que personne ne sait où il est, et que beaucoup le croient en Amérique du Sud... Sauf quand même ceux qui doivent s’étonner de ne pas avoir de nouvelles... On avait combiné ça depuis longtemps, mon frère et moi. On lui devait bien cette bonne surprise, à Manu. Sans Manu, mon frère aurait été complètement pris au pillage à la prison. Il n’a pas l’air comme ça, mais c’est un gentil, mon frère, il ne sait pas se défendre. En plus, il ne pouvait plus faire grand chose parce que ces salauds lui cassaient régulièrement les lunettes… Quand mon frère est sorti de taule, Manu avait encore un petit temps à tirer. On avait commencé à pister un peu ce type... Pas facile, il était rarement seul... Et même seul, c’était un mariolle... Et puis un jour, on lui tombe dessus, par en haut, vers les barres. Il chassait, seul... Ça a été vite fait. Ce coin, c’était que de la broussaille, haute, plus haute que nous... Après, on a tourné viré pour trouver son 4x4, on l’a redescendu le soir, et on a désossé le véhicule ici... Et son propriétaire, maintenant qui irait le chercher sous l’enclos du sanglier... On a fait ça pour Manu, et puis, en ce qui me concerne, c’était aussi pour la bonne cause : mon frère s’en fout du Chili, mais moi, de savoir que ce type s’était mis au service de Pinochet…
Pinochet, le plan Condor, l’officier chilien et Tahiti, Maria… Thobert… Achard avait enfin compris… Manu avait appris au Chili que des Français de Tahiti avaient été payés pour éliminer des réfugiés chiliens. Il n’avait pas pu ne pas penser à Maria disparue. Il avait subodoré que l’exécutant était Thobert, dont il avait connu à Tahiti les opinions et les capacités idoines . Il était rentré en France et avait essayé d’approcher ceux qu’il suspectait. On s’était vite méfié de lui. On l’avait envoyé en taule avant qu’il devienne gênant…
Tavan riait :
– Vous imaginez Manu, quand il a été libéré et qu’on lui a expliqué... Pour une fois, il a apprécié la chasse... Parce qu’avant, il était vraiment anti. Pour lui, la nature, c’était la randonnée, l’escalade, le parapente... Donc, il était ravi, mais on a commencé à se faire du souci quand il a dit que maintenant il allait remonter plus haut que Thobert...
– Plus haut ?
– Oui, vous imaginez bien qui... De toute façon, il se savait fichu, Manu, il ne voulait même plus se soigner… Qu’est-ce qu’il avait à perdre ? Mais vous, en définitive, vous êtes venu me voir pour quoi ?
– Je voulais vous dire la même chose, maintenant que mon frère est mort : cette histoire restera entre nous trois, vous pouvez compter sur moi.
Achard avait salué Charlie et Tavan frère, mais Johnny et Sylvie semblaient regretter une occasion manquée en le voyant repartir.
Et il s’en était allé, en préférant ne pas penser au Yéti assis dans son lit, le front troué. Il avait mauvaise conscience, mais il espérait que Johnny et Sylvie feraient bonne garde auprès du frère Tavan...
Bien sûr que le responsable était plus haut. En sortant de prison, Manu avait appris que son copain et protégé le Yéti avait fait la première partie du travail. Il avait voulu continuer. Peut-être une embrouille au frère Thobert, pour commencer ? L’incendie, en guise d’avertissement… Mais le celui d’en face avait été plus rapide : Manu, et dans la foulée le Yéti... Et par le mystère bien connu des connexions neuroniques, Achard avait pensé à la cassette, et à ce que répétait l’interlocuteur anonyme quand Manu l’avait questionné sur ses contacts en Polynésie “gili, gilipolas, gilipolladas”... Ce qu’il avait traduit correctement du castillan : “con, cons, conneries”.... Mais c’est de Gilly que parlait le type, en jouant sur les mots... “Gili”, ”le con, le crétin” en castillan…
Normalement, il aurait fallu aller raconter tout cela à Bellot. Mais comment le faire sans mouiller Tavan ? Et puis, Bellot, tout fiable qu’il soit, était quand même bien copain avec Gilly…
À tout le moins, Achard s’était dit qu’il pouvait déjà, sans rien révéler, réconforter un peu Sylvaine...
Il l’avait appelé. Le portable n’accrochait pas, et il avait composé le numéro de la Gavote :
– J’ai la conviction qu’il ne s’agit pas d’un crime de rôdeur, c’et un crime de notable, mais Darvieux n’y est pour rien... Je te vois ce soir ? Je t’expliquerai...
Contrairement à ce qu’il avait imaginé, elle n’avait pas bondi de joie :
– Ce soir, je ne peux pas. Si tu veux, on se voit demain à la mer, même endroit. 10 heures ? Attends-moi en haut, près du parking. Je n’ai pas envie de faire la descente toute seule.
Elle avait raccroché. Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais il avait eu le sentiment qu’elle n’était pas vraiment seule. Peut-être avait-on libéré Darvieux ?
Il avait mangé un morceau en ville, et il avait un peu vite traîné avant de rentrer.
En sortant de l’ascenseur, il avait sursauté avant d’avoir allumé la minuterie : il y avait un type assis contre sa porte.
– N’ayez pas peur, Achard. Je suis venu vous saluer avant de m’en aller...
C’était la voix de Pito.
Ils étaient entrés, et Pito avait tout de suite repéré la carte postale du Tiki, épinglée sur le panneau :
– Voilà comment j’ai connu votre frère, par un tiki... Il était plongeur... Il prospectait avec un ami tahitien, ils étaient tombés sur une épave, qui pour nous peut être d’une importance prodigieuse...
– Nous, c’est qui ?
– Un groupe informel. Des amis de tout le triangle...
– Le triangle ?
– Le triangle polynésien, entre Hawaï, Ao-Tea-Roa ou si vous préférez la Nouvelle-Zélande, et Rapa Nui... Tout ce qui est polynésien est nôtre, le bon et le mauvais… À nous de faire le tri. Donc il y avait un tiki dans cette épave, une grosse pièce. Ils n’avaient aucun moyen de le remonter. Ils se sont contentés d’un repérage. Ils ont pris des photos. L’ami tahitien m’en avait parlé à son retour à Papeete. Il devait me donner les coordonnées du lieu, mais il s’est tué en moto. Impossible de mettre la main sur votre frère. Il avait quitté Papeete sans explications ni adresses. Nous avons mis plusieurs années à remonter jusqu’à lui, à travers ses vagabondages dans le Pacifique et en Amérique du Sud. Et quand nous l’avons retrouvé, c’était pour apprendre qu’il était en prison. Il lui restait peu de temps à tirer. Je suis venu le voir dès sa sortie. Plusieurs fois. Il m’a fallu du temps pour l’apprivoiser. Il avait d’autres soucis en tête. Je sais lesquels maintenant. En définitive, la semaine passée, il m’a expliqué où était l’épave, dans un coin perdu des îles Gambier... Je suis allé vérifier aux archives de la Marine et aux Archives de la France d’Outre-mer de quel bateau il pouvait s’agir. Donc les archives confirment, il y a bien eu naufrage dans ces parages d’un voilier français qui faisait des liaisons entre Rapa Nui, Mangareva et Tahiti, dans les années 1870... Les Européens ont pillé les “moais” de Rapa Nui au XIXe siècle. Les Anglais n’ont pas hésité à saccager le site sacré d’Orongo, en 1868, pour emmener “la Briseuse de vagues” au British Museum... Et votre cher académicien Loti était officier sur le navire qui ramena la tête de “moai” du musée de l’Homme, en 1872... Tant d’autres encore ont fait la main sur nos dieux... Mais nous ne savions pas qu’ils avaient emporté aussi celui-là. Surtout celui-là !
– Et en quoi celui-ci vous intéressait-il particulièrement ?
– Parce qu’il semble être le chaînon manquant, entre les tikis marquisiens et les premières statues de Rapa Nui... Il mettrait fin aux billevesées sur l’origine non polynésienne des Rapa Nui… Nous devions nous revoir avec votre frère, j’ai appris sa mort par le journal, je suis passé à la morgue le saluer, et là on m’a précisé pour les obsèques... Voilà l’histoire. Votre frère m’avait dit qu’il n’avait pas de famille, et c’est pourquoi j’ai été méfiant en vous rencontrant, malgré ce que disait le journal. Mais vous m’avez parlé de votre compagne, une confrère, je me suis renseigné... Et puis cette photo… Au fait, où en êtes-vous de votre recherche ?
Achard avait expliqué ce qu’il savait et les démarches de Ruth au Chili.
Pito avait montré l’ordinateur :
– Je crois pouvoir être utile. Si vous voulez bien commencer un message à votre compagne, je complèterai.
Et aux quelques mots d’Achard, Pito avait ajouté une adresse à contacter à Santiago et quelques lignes en polynésien, en expliquant que le destinataire traduirait.
Achard n’avait pas reconnu la signature :
– Vous ne vous appelez pas Tekena ?
– C’est un pseudo... Nous en prenons souvent, moins par jeu que par plaisir de revivre notre histoire... J’aime bien ce Tekena : certes, il porte le poids d’avoir, au nom des chefs, des anciens et du peuple de l’île, signé l’accord d’adhésion au Chili, en 1888, mais il n’a cessé ensuite d’en dénoncer la tromperie, et il en a cruellement payé le prix… Mon seul vrai nom est Pito, parce que mes ancêtres étaient Rapa Nui…
– Je connais une dame qui, à la seule mention de votre nom supposé, vous avait pris pour un homme-fantôme... Je ne sais plus comment elle disait...
Pito riait :
– “Te ta’ata tapapa’u” ? Mais non, à Tahiti les hommes-fantômes aujourd’hui, ce sont ceux qui tirent les ficelles, qui s’accaparent les pouvoirs, les honneurs, et le fric... Non, nous nous agissons dans l’ombre, c’est vrai, mais pour la bonne cause...
Pito parlait avec une majesté qui renvoyait Achard à l’éblouissement de l’autre soir. À nouveau tournoyait le kaléidoscope des couleurs, jaune, rouge et blanc.
Achard avait respiré profondément et s’était repris :
– La bonne cause, c’est-à-dire ?
– Non pas nier les différences et les oppositions, mais les transcender. Retrouver notre unité et nos valeurs, et les faire vivre au présent… Pas seulement pour nous, mais pour le monde entier…
– Vous êtes nationalistes ?
– À Dieu ne plaise. Même si je comprends leur révolte, je ne brandirai pas le drapeau bleu et blanc de nos indépendantistes tahitiens. Ce n’est pas d’une ribambelle de nations, chacune avec un état et un drapeau dont nous avons besoin dans le Pacifique… Les anciens colonisateurs s’y sont déjà trop bien employés… Quitte à faire de ces “nations” des paradis fiscaux, de leurs drapeaux des pavillons de complaisance, et à coiffer le tout de la même américanisation… Je ne veux pas d’un avenir où tout le Pacifique ne regarderait que les émissions du satellite U.S du Roi des Tonga, même rebaptisé le Chemin des Étoiles…Voilà, maintenant je vais remonter à Paris, et après-demain je serai dans l’avion pour Auckland. Nous allons aviser pour ce tiki…
Il avait donné l’accolade à Achard et murmuré, mi-figue mi-raisin :
– Le Mana vous protègera...
– Vous y croyez donc vraiment...
– J’ai des cousins à Rapa Nui qui croient que le Mana protègera l’île du sida comme il l’a protégée de la chute des débris de la station Mir...
Il riait encore.
En partant, il avait ajouté :
– En attendant, vous avez un drôle de “tiki” sur le “marae” devant votre immeuble...
Achard avait mis un moment à comprendre qu’il s’agissait de l’espèce de sculpture moderne ni faite ni à faire qui ornait le bassin devant la tour.
7
“Faisons donc le point” titrait ce matin le message de Ruth :
“Voilà ce que j’ai appris d’un vétéran du P.C chilien auquel on m’a adressée. Ça commence à la fin des années 1920. Le gouvernement chilien déporte sur l’île de Pâques un groupe de militants révolutionnaires. On les débarque et on leur dit : “démerdez-vous”. À l’époque il n’y avait qu’une liaison avec le continent, un bateau tous les six mois. L’île, tu le sais, était contrôlée par la société d’élevage et les habitants n’avaient pas le droit de quitter le village où on les parquait, sinon pour travailler à l’hacienda. Les îliens ont d’abord regardé cette poignée de nouveaux venus avec circonspection, et puis des liens se sont noués. Quand l’amnistie est venue, un des proscrits est reparti au pays avec une îlienne. Je ne sais comment il a réussi à la faire sortir. En 1936, ils ont eu une fille. Elle a grandi dans les idéaux de son père. Elle a épousé un type vaguement à gauche, et qui n’était pas militant. Ils ont eu à leur tour une fille, Maria. Maria a grandi et elle admirait ses grands-parents maternels, elle adorait leurs histoires. Elle est devenue hôtesse de l’air dans la compagnie chilienne, lignes du Pacifique. Il semblerait que la petite-fille ait rendu des services aux clandestins, qu’elle ait assuré des contacts avec la Polynésie française et la Nouvelle-Zélande. En tout cas, elle s’est sentie grillée et elle n’est pas remontée à bord après une escale à Tahiti. Elle a disparu quelques mois après... Et pour faire bonne mesure on a fait aussi disparaître ses parents. Difficile d’en savoir plus loin, je dirais même impossible. Sauf si le message que tu viens de me faire passer ouvre une autre porte. J’ai téléphoné : il m’envoie à un Pascuan qui vit à Santiago, un artiste. Je m’en occupe aujourd’hui”.
Ainsi, Madame Marama avait tout juste…
Dix heures. Achard était garé sur le parking de terre battue, vide pour l’heure. La voiture de Sylvaine n’était pas là.
Et pour cause. Elle venait d’appeler :
– Désolée, je ne peux pas venir : figure-toi qu’au moment de m’en aller, j’ai trouvé deux pneus à plat. C’est bien la première fois que ça m’arrive…
Curieux vandalisme…
Du coup, Achard n’avait plus envie de descendre jusqu’à la mer, mais il ne se décidait pas à repartir. Il avait marché sur le chemin, vers le bord de la falaise.
Il se sentait en communion avec le tout début de l’été, la vigueur végétative qui précède l’accablement de juillet : le vert forcené des jeunes chênes et le vert brut des vieux pins, l’ultime explosion des fleurs, la folie des cistes mauves fripés, le jaune des genêts, le premier pourpre des valérianes, et l’ultime pourpre des arbres de Judée.
Un univers délivré de tout mal.
Et pourtant... Il savait que coule sous l’œil noir des euphorbes brisés ce lait cuisant de l’enfance, que dans son enfance, on conseillait aux innocents de se passer sur les couilles, afin que les poils poussent, soi-disant. Et les innocents s’en repentaient.
Il s’était assis au bord de l’à-pic de schiste gris, veiné de quartz. En bas, les rochers étaient ourlés d’algues rousses. Des “gabians” inquiets tournaient au-dessus de lui. Ces goélands d’ici dont, à la différence des goélands de l’Atlantique, chacun comprend le dialecte, depuis le lexique d’un fameux éthologue.
Ils devaient nidifier tout près, pour être aussi agressifs. Difficile de rester impassible. Un gros “gabian” avait piqué. Mais celui-là c’était clair, lui avait télépathiquement parlé, quelque chose comme :
– Tu ferais mieux de faire gaffe derrière toi...
Le grand saut.
Il était allé s’écraser vingt mètres plus bas, sur les dalles grises. L’homme-oiseau…
Mais pas lui, l’autre. Celui qu’il avait senti arriver par derrière.
Achard s’en était revenu sans croiser personne. Le parking s’était pourtant rempli. Les arrivants avaient dû s’éparpiller sur d’autres sentiers, vers d’autres criques plus faciles d’accès. La voiture de l’homme-oiseau devait être rangée là, avec les autres.
Mais Achard préférait ne pas penser à ce qui venait advenir d’irrémédiable. Et surtout ne pas penser, sauf à admettre qu’il devenait fou, au message du “gabian”. Le “gabian” ne lui avait pas parlé français, mais il avait parfaitement compris le message…“Haapa’o”, “fais attention”…
Il ne pouvait pas ne pas penser à ce que Pito lui avait dit du Mana protecteur…
Il avait attendu que ses mains cessent de trembler avant de reprendre sa voiture. Ensuite, conduire lui avait fait du bien. Il se sentait terrorisé et en même temps étrangement calme. Il se répétait maintenant :
– Légitime défense…
Mais en fait, il n’arrivait pas à savoir si par un acte réflexe il avait envoyé en bas un type qui s’approchait pour lui parler, ou s’il avait sauvé sa vie en se débarrassant d’un type qui déboulait pour le pousser... Il priait pour que demain le journal lui dise quel séide on avait pu lui envoyer… “On”, c’est-à-dire qui ? Pas Carvin quand même… Encore Thobert ? Ou son patron ?
Du coup, une rage enfantine et imbécile l’avait fait pousser jusqu’à la plage.
Mais il n’y avait personne devant les ruines du restaurant brûlé. Raté pour Thobert. Alors, autant taper plus haut.
Achard était allé acheter un bloc de papier, deux enveloppes et un timbre, il était remonté à l’appartement. Il avait écrit deux lettres, mis une adresse sur la première enveloppe et l’avait timbrée. Avant de redescendre, il avait cherché et noté une adresse et un numéro dans l’annuaire : ainsi Gilly habitait lui aussi le village des Darvieux et de Carvin… Décidément !
Il s’était arrêté à la première boîte pour poster sa lettre, et il avait caressé en souriant l’enveloppe vierge dans sa poche.
Il était remonté sans manger pour attendre les types d’Emmaüs qui venaient déménager cet après-midi. Il allait passer l’après-midi avec eux. Et il savait qu’il ne garderait rien. Après, il fermerait la porte et tournerait la clé sur l’appartement vide. Demain il la remettrait à l’agence.
Il avait décidé d’aller dormir à l’hôtel cette dernière nuit. Mince précaution.
Une fois les types d’Emmaüs partis, Achard était allé déposer ses affaires à l’hôtel. Puis il était remonté vers le village de Sylvaine. Mais ce n’était pas à la Gavote qu’il était allé. À peine un peu plus loin…
La nuit arrivait vite. Achard s’était assis en face de la grille : il avait devant lui l’enfilade du jardin, la piscine, les cyprès taillés en boules, le super-barbecue, le four à pizza, le chenil, et au fond le balcon allumé. Le couple regardait depuis la terrasse une télé plantée au fond d’un séjour monumental. La télé couvrait le bruit des dernières cigales.
Les aboiements des deux dobermans avaient fait se lever le type, qui s’était accoudé au balcon pour regarder qui venait.
À ce moment, le téléphone avait sonné. Le type était rentré, pour s’entendre dire :
– Gilly, c’est Achard. Un coup pour rien ce matin. Vous m’avez raté. Je viens de déposer une enveloppe pour vous dans la boîte à lettres. La même a été postée à un ami qui s’occupera de la faire connaître, au cas où il m’arriverait quelque chose. Vous allez voir ? Je vous attends.
Trois minutes après, Gilly revenait :
– Achard, vous êtes complètement fou. Je n’ai pas fait tuer votre frère… Et je n’ai envoyé personne pour vous agresser…
– Ni pour descendre Tavan ?
Blanc sur toute la ligne. Achard avait raccroché. En tout cas, le poisson était ferré…
Il était rentré à l’hôtel. Une chambre rassurante de Novotel reproduite à l’identique dans les deux hémisphères., qui lui donnait déjà le sentiment d’avoir quitté la ville.
Par acquit de conscience, il avait ouvert l’ordinateur.
Il n’y avait pas encore de message de Ruth, bien sûr. Mais un long et inattendu message de Pito, qui commençait par le rituel salut polynésien, que le dernier des touristes se croit obligé de proférer : “Ia ora na”, histoire de dire bonjour.
Mais Pito avait sous-titré :
“Ia ora na òe, littéralement ça veut dire : Que tu vives. J’espère que vous en mesurez tout le prix après cette journée… Mais je voudrais surtout apporter ma contribution à votre prochain album, Mana au pays des Moais”.
Mais comment diable Pito connaissait-il sa journée, et ce projet ?
“Quand mes ancêtres sont arrivés dans l’île avec le légendaire “ariki” Hotu Matu’a, quelques siècles après Jésus-Christ, comme vous dites, (mais aucun d’entre eux ne connaissait Jésus), ils ont divisé le territoire entre 18 tribus. Nos villages étaient distribués sur toute la côte, et, sur les plates-formes sacrées, les bustes colossaux marquaient le territoire des clans. Et dans chaque clan régnait la violence de la hiérarchie sociale. Nous nous sommes affrontés si souvent que nous avons détruit mutuellement nos “moais” dans nos guerres intestines. Et quand les missionnaires sont arrivés, tout tuberculeux, varioleux, lépreux que nous étions après les raids péruviens, nous nous sommes encore affrontés. En 1868, ce sont des partisans armés des missionnaires qui ont obligé le clan de mes ancêtres à se convertir et à s’installer à Hanga Roa, comme tous ceux des clans dispersés le long des côtes, et réfractaires à la catéchisation. Ainsi s’achevait le lien entre les lignages ancestraux et leurs territoires, ainsi disparaissaient les systèmes traditionnels d’auto-suffisance. Ainsi devenions-nous dépendants à tout jamais des fascinantes nouveautés, ainsi apprenions-nous à vêtir de hardes nos nudités, ainsi devions-nous changer nos noms… Ainsi le Français fou Dutrou-Bornier allait pouvoir “acheter” la quasi totalité des terres, considérées sans possesseurs… Mais un peu plus tard, ce sont des hommes de mon clan qui fournissaient la garde “païenne” du Français, autoproclamé roi de l’île. Ce sont eux qui ont saccagé les terres et profané les cimetières des missionnaires. Ceux-ci ont choisi de partir, en 1871, avec un grand nombre d’îliens. Tahiti avait besoin de main d’œuvre pour ses plantations. Ne sont demeurés que quelques dizaines d’îliens. Alors sont revenues les anciennes croyances, et les luttes intestines. Ce n’est que l’oppression étrangère qui nous a rassemblés, quand, après la mort du tyran, toute l’île fut vendue à la succursale chilienne d’une compagnie anglaise. La liste des révoltes serait longue, depuis celles des années 1910 jusqu’à celles des années 1960, en passant par les grèves des années 30 et 40... Et les luttes au début des années Pinochet, dans les conditions que vous imaginez... Nous sommes passés d’un affrontement entre nous à un affrontement contre les oppresseurs... Et maintenant, dans la liberté reconquise, nous risquons de retomber dans l’affrontement entre nous... Car le poison de l’argent et de l’intérêt personnel nous a mordus, par force… Que votre Mana dise la vérité… ”
8
Il n’y avait pas de message de Ruth ce matin.
Achard était descendu déjeuner. En ouvrant le journal, il avait pris en pleine gueule les deux photos, celle de Carvin souriant, son dernier livre à la main, et celle de l’à-pic de schiste gris, au pied duquel on avait retrouvé le corps, avant de lire le titre qui barrait la première page : “Dr. Carvin, suicide ou accident ? ”.
Carvin, l’Homme-Oiseau…
– Putain, c’est pas vrai, c’est pas Carvin que j’ai tué…
La nausée l’avait surpris sur la gorgée d’un café devenu soudain imbuvable. Il avait filé aux toilettes, hoqueté à s’en faire mal, sans pouvoir vomir. En se relevant, il avait vu sa gueule dans la glace, constellée de vaisseaux éclatés. Il avait rempli le lavabo et plongé la tête, jusqu’à ce que le réceptionniste rentre pour pisser.
– Vous êtes sûr que ça va ?
– Ça va aller…
Il s’était fait resservir un café. Et cette fois le goût du café était revenu. Et en même temps il se sentait très froid, très distancié. Qu’est-ce que Carvin venait faire au bord de la falaise, sinon le rencontrer, et peut-être même le tuer, parce qu’il commençait à en savoir trop… À tous les coups Carvin savait qu’il avait rendez-vous là avec Sylvaine. Et il n’était pas difficile d’imaginer qu’il l’avait su par Sylvaine…
Il aurait fallu appeler Sylvaine. Mais l hésitait.
En fait, c’est elle qui avait appelé :
– Tu as appris, pour Carvin ?
– Je viens de l’apprendre…
– Je ne peux pas croire à un suicide… Il faut que je te voie. Tu es où ?
Il lui avait donné le nom d’un café du port.
Elle n’avait pas eu le temps de s’asseoir qu’il la sommait de répondre :
– Tu étais avec Carvin, le soir de l’assassinat de mon frère ?
– Je suis allée chez lui. Nous devions passer la nuit ensemble. Ça n’a pas été une nuit folichonne... J’avais dit à Darvieux que je restais en ville... Mais Carvin n’était pas là. J’avais les clés, et je suis rentrée. J’ai appelé, son portable ne répondait pas, j’ai attendu un bon moment, je me suis endormie, il est arrivé vers les deux heures du matin, complètement fermé.
– Et pour cause. Voilà comment je vois les choses : ce soir-là, mon frère va voir Carvin, il attend le départ du dernier consultant, et la fermeture du cabinet. Il ne passe pas par le hall d’entrée, il va direct par le parc au petit pavillon où Carvin aime se retrouver. J’imagine que tu connais. Ils s’engueulent.
– Pourquoi veux-tu qu’ils s’engueulent ?
– Parce que mon frère n’a pas aimé : Carvin a été trop bavard avec Roxane, il a foutu la merde, et maintenant Roxane est au Chili… Et je sais comment pouvait être Manu quand il était en colère… Carvin prend peur, il veut se défendre et lui tire un coup de canne de golf sur la tempe.
– Un coup de canne de golf ?
– Oui, tu sais bien qu’elles étaient toujours dans cette pièce. Maintenant Manu est mort. Carvin attend qu’il fasse nuit. Il cherche les clés de Manu, pour utiliser sa voiture. Il charge le corps, va le balancer en ville, et il remonte chez lui, en laissant la voiture au plus près de la Gavote, les clés dessus... Histoire de laisser penser que Manu est allé chez Darvieux : chacun sait que Manu déteste Darvieux, mais personne ne sait que Carvin le déteste aussi… Et il rentre chez lui, cinq minutes à pied. Carvin n’est pas un monstre… Il a tué par hasard, et ça lui pèse. Tu vois la suite…
– Il se suicide ? Je n’irai pas jusque-là… Il n’était pas loin quand tu m’as appelée, avant-hier. Il a dû entendre. Il y a deux postes, il suffit de décrocher. Il a peut-être pris ça pour lui quand tu as parlé de crime de notable… Il n’a peut-être pas eu envie que je te rencontre le lendemain… Mais toi, tu étais peut-être près de lui quand il est tombé ? Mon Dieu, Didier, qu’est-ce que tu as fait ?
Achard n’avait pas répondu.
Elle avait seulement ajouté :
– Je suppose que tu vas repartir.
– Dès aujourd’hui…
– Je ne pense pas que nous ayons l’occasion de nous revoir…
– On ne sait jamais… N’oublie pas que je suis l’oncle de Roxane désormais…
Elle avait hésité entre tendre la main et tendre la joue…
Maintenant tout était dit, ou presque. Achard était passé saluer Bellot :
- Je reprends l’avion cet après-midi. Bonne chance.
– On patauge… Darvieux est dehors après deux jours de garde-à-vue. On n’en tire rien… Je ne sais pas comment on va conclure cette enquête…
– Il y aurait peut-être une façon de la terminer…
– Dis toujours.
– Tu sais où habite Gilly ? Il habite le même patelin que Darvieux. C’est lui que mon frère est allé voir le soir de sa mort. Et pour savoir pourquoi, tu feras traduire cette cassette que j’ai trouvée en déménageant l’appartement de Manu… Elle semble le dénoncer comme exécutant des basses œuvres d’un service secret sud-américain. Il faut croire que ça n’avait pas plu à Manu.
– Manu se foutait de la politique…
– Mais il n’aimait pas Gilly, depuis l’affaire du bateau… Peut-être qu’il voulait le faire chanter… Il avait besoin d’argent…
Bellot avait longuement hoché la tête, avant de dire :
– Tu es vraiment bon pour raconter des histoires. Mais restes-en à la B.D.
– Je te laisse quand même la cassette ?
– À quoi bon ?
– Alors ce sera pour Ruth, elle peut toujours lui être utile… Et puis, j’oubliais, cette chute de l’ami Carvin… Tu sais qu’il soignait mon frère. D’ici à ce que certains aient imaginé qu’il avait pu recueillir ses confidences… Certains, c’est-à-dire les mêmes qui se sont occupés de Manu…
– Tu me parais vraiment fatigué. Je crois qu’il est temps que tu remontes.
Trois heures après, Achard regardait s’éloigner la presqu’île et ses marais salants. Il savait qu’il ne remettrait plus les pieds ici, de longtemps. Il se disait que Mana avait elle aussi du quitter ses hauteurs grises, pour précéder le jet, en poisson pilote…
En arrivant, il avait posé ses affaires, il était allé manger chez un Indien du quartier. Il faisait bon et doux. Les gens se couchaient tard maintenant. Il se retrouvait. Il avait l’impression d’avoir rêvé pendant une semaine.
En rentrant, il avait un message parfaitement énigmatique de Ruth :
“Tu sais où je suis ? Devine. Ça doit nous faire dans les 7 heures de décalage horaire. 118 km2, même pas la surface de la “colonie” où ils ont liquidé mon père.. Je suis arrivée ce matin. Il a plu. Je sens qu’il va pleuvoir encore... C’est normal, c’est la saison humide... Pour le moment, je me demande ce que je fais là. Je suis allée de l’hôtel au village, quatre rues avec des maisons basses, des jardins luxuriants, j’ai bu un coca à la terrasse d’un petit café, en regardant des chiens qui se battaient, un tout petit port avec quelques bateaux de pêche. Il y avait des enfants qui dansaient sur des rythmes brésiliens, devant un feuilleton télé. On m’a dit qu’une baleine est venue plusieurs fois tout près du port. Il paraît que les navigateurs de jadis les saluaient respectueusement quand ils en rencontraient. Je voyais un peu plus loin des jeunes qui jouaient au foot. Il y aurait ici 600 licenciés pour même pas 3000 habitants... Je conçois que le pire des maux dans l’isolement, ce n’est pas la terreur, comme on le dit souvent, c’est la monotonie... Alors vive le foot… Au fond, je voyais la caserne des carabiniers et ses grandes antennes. Je hais cet uniforme kaki. Maintenant je suis rentrée à l’hôtel . Une galerie de petites chambres sommaires, qui donnent sur l’herbe rase, jonchée de pierres volcaniques. J’entends la mer qui se fracasse sur les rochers. Il y a un groupe de touristes italiens bien propres sur eux qui font un boucan pas possible. Le soleil commence à se coucher, et je suis toute étonnée de voir qu’il se couche sur la mer, devant l’hôtel. Je croyais l’Ouest de l’autre côté. J’ai perdu mes repères d’orientation. Si l’info. que m’a fait passer le copain de ton copain est bonne, je pense que bientôt j’aurai une surprise pour toi. En attendant, je te le répète, fais bien attention”.
9
Paris 19e.
Un petit matin comme les autres, un peu gris pour la saison.
Didier Achard buvait son café près de la planche à dessin. Devant lui, la baie vitrée cadrait, au-delà du périphérique, la redoutable puissance des banlieues.
Achard buvait son café et regardait la feuille sur laquelle les colosses de pierre tournaient toujours le dos à l’océan.
Il avait sur son ordinateur un nouveau message de Ruth :
“J’ai une surprise pour toi”.
Ça commençait par une rafale de photos.
Il y avait eu quelques vues balayant les molles collines herbues, et la côte grise, déchiquetée, battue de vagues.
Les rochers d’Orongo, creusés de pétroglyphes de l’homme-oiseau
Un zoom sur un cratère rempli d’eau et de roseaux. Rano Kao.
Puis les trois îlots sur fond de mer très bleue.
Venait ensuite, comme il se doit, le gigantesque alignement de l’Ahu Tongariki.
Puis la pente du Rano Raraku, ses gisants immenses et ses dizaines de bustes mélancoliques, à demi-enterrés…
Puis le Nombril... Deux femmes qui le touchaient en riant.
Et enfin le portrait des deux femmes, presque joue contre joue. Ruth et une jeune femme très brune.
“Voilà ta petite nièce, Roxane. Elle n’avait plus trouvé personne des siens au Chili. Mais on a su la conseiller… Elle est venue voir ce qu’il en était ici, à la source... Elle te racontera, bientôt. En attendant, tu diras merci à ton ami Pito… C’était bien la bonne piste”...
Il y avait un post-scriptum, sous la photo du drapeau blanc qui flottait, reimiro rouge au centre…
“Je dois attirer les emmerdes comme le miel attire les mouches. Je suis à peine arrivée que je suis saluée par un groupe d’indépendantistes, qui distribuent une carte d’identité rapa-nui. Ça n’a pas l’air de plaire à tout le monde… Bref, je sens que je vais encore faire un bon reportage…”
11 h matin, Bar à vin, rue de Belleville.
– Salut Achard... Ça fait un moment qu’on ne t’a pas vu.
– J’ai pris des vacances.
– Tu es allé où ?
– J’ai fait un saut à Rapa Nui, l’île de Pâques.