La Seyne sur Mer

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C’est quoi la philo ? roman

lundi 4 juin 2018, par René Merle

René Merle, C’est quoi la philo ?, Marseille, L’Ecailler, 2006

I

C’était bien le même grand ciel nu sur les coques rouillées, la même mer trop bleue sous les reliefs trop blancs, que le mistral rapprochait. Le même portique XIXe siècle en briques, grand ouvert sur les ateliers. Et les sirènes de la reprise. Treize heures trente.
Le bruit de la barre de fer sur le crâne du type. Et puis le silence.

Un rêve que je n’avais plus fait depuis longtemps. Un sale rêve, vraiment. À douter que le rêve soit l’expression d’un désir.
Sauf à penser, (merci Tonton Freud), que ce type fracassé n’était là que pour en représenter un autre, bien réel. Auquel cas, sans aller jusqu’à l’Œdipe, je n’aurais eu que l’embarras du choix dans la jungle des confrères et amis à éliminer.
C’est que la compétition devient rude, vraiment, et mon honnête notoriété, gagnée par embuscade dans les années 1980, florentinement maintenue depuis, ne suffira peut-être bientôt plus... Ça pousse trop derrière.
Raison de plus pour miser sur mon petit dernier, Le Mal court... Je sais, je sais, j’ai piqué le titre à Audiberti, mais ça ne fera pas de vagues, on ne se soucie plus guère d’Audiberti, aujourd’hui…
Le Mal court donc : un scénario romancé du proche avenir de notre pauvre monde. Le Mal chassé par la porte, rentrant par la fenêtre, mais qui trouve et trouvera toujours face à lui le p.P.E, inlassable combattant... Oui, le p.P.E, puisque c’est ainsi que d’aucuns m’appellent, en croyant me vexer, le p.P.E, le présumé Philosophe et Écrivain. Ni sociologue, ni historien, ni linguiste, ni anthropologue ou ethnologue, et encore moins économiste, philosophe donc. Philosophe à la mode médiatique, c’est-à-dire manieur d’idées, d’opinions, de jugements, plus que de vrais concepts. Qui se préoccupe encore de concepts de nos jours… Pas moi en tout cas… Les concepts ne font pas vendre. Idéologue alors ? Soit, idéologue, à qui sont grandes ouvertes quelques portes de radios et de télés.
Mon univers veut être celui des grands Conseillers. Je ne pense pas, comme Platon, qu’il revient aux philosophes de diriger la Cité… Mais je pense que, sans autrement se mouiller et aller prendre des coups, le philosophe peut aider les hommes actifs, les décideurs, et, pourquoi pas, les princes à pratiquer la bonne gouvernance. Pas de vraie philosophie sans rapport à la Cité. Le père Aristote a déjà dit quelque chose dans ce goût-là…
Certes, je ne fais pas partie du Saint des Saints, et il est bien tard maintenant pour y accéder, mais je tiens une place plus qu’honorable dans le cercle de ceux qui vous disent, ou qui vous dictent ce qu’il convient de penser.
Philosophe, je ne dispense pas des leçons de sagesse, des recettes de bien vivre... Je ne procède pas de la révélation et du “Gay Sçavoir”. Tant par la plume que par la parole (radiophonique et télévisuelle), je ne dispense que le blâme et l’éloge sur le Monde comme il va. Donneur de leçons, et j’assume.
Philosophe autoproclamé donc, et pourquoi pas, quelque peu romancier à mes heures... Tout le monde aujourd’hui, y compris les philosophes, se sent tenu de publier son polar. Exercice obligatoire, auquel j’ai pris un certain plaisir. Même si les jaloux disent que ma production polaresque n’est que bouillie pour les chats, fade compilation humaniste, personnages à la mode, et que je ne sais pas raconter une histoire, je m’honore (sans fausse modestie) d’être de ceux qui ont sorti le polar du ghetto de la sous-culture pour le hisser, comme on dit, au niveau de la littérature… En tout cas, à défaut des journalistes spécialisés, c’est ce qu’on dit les pages “Livres” de nos deux grands quotidiens, et les chroniques de tous les magazines. Et je me garde de participer au cirque itinérant et dominical, qui parcourt l’hexagone. Cirque cruellement baptisé la grande famille des polareux, où je ne tiens pas à avoir ma place. On ne semble pas d’ailleurs me la proposer.

Le rêve m’avait réveillé en sursaut. L’horloge de la télé marquait trois heures, en chiffres verts.
J’aurais préféré ne pas entendre le souffle de cette fille, j’aurais préféré être seul maintenant.
Je me suis levé doucement, je suis allé écarter les rideaux sur l’enfilade morte de la Croisette. La mer était noire, malgré les lumières de quelques bateaux, et l’Estérel au fond faisait comme un trou encore plus noir.
Devant l’hôtel, sur le trottoir vide, j’en voyais deux qui devaient trouver le temps long, deux filles. Même de loin, on devinait qu’elles étaient très jeunes.
Et le cri de Tchòco, ce matin, m’est revenu en pleine gueule :
 Abailard, tu n’es qu’une pute...
D’accord, Tchòco, je suis une pute, mais s’il y a des putes, c’est qu’il y a des clients... Et moi, avec mes livres et mes émissions, des clients j’en ai beaucoup, heureusement. Bien plus que toi avec ton livre de cuisine et tes investigations foireuses…

Elle dormait sur le dos, une jambe hors du drap.
Elle devait avoir vingt ans de moins que moi, facile. Elle m’était tombée dans les bras, mais, pas plus que pour les autres, je ne me faisais d’illusions. J’avais suffisamment connu d’auteures naissantes et autres soi-disant admiratrices pour savoir, tout présentable post-quinquagénaire que je demeure, ce qui pouvait vraiment les motiver. Une invitation sur le plateau télé, un passe-droit d’édition, une recommandation à un critique…
J’avais pourtant cru sentir que celle-ci n’était pas en quête de reconnaissance.
Mais en quête de quoi ?
À vrai dire je m’en fichais.
Par contre, je devais reconnaître que ça n’avait pas vraiment été une réussite.
J’avais fait ce qu’il convenait en rituel préliminaire. Pour m’entendre dire :
 Vous êtes content, maintenant je ne suis plus bonne à rien.
De quoi déconcerter, déjà, comme entrée en matière.
Et en plus, elle continuait à me vouvoyer.
Elle avait ensuite honnêtement collaboré. Trop docilement même pour que le désir se maintienne…
Au premier acte, j’aurais seulement préféré ne pas bénéficier du conseil, dont la précision prosaïque de vocabulaire n’avait pas laissé de m’étonner :
 Vous savez, pour baiser en levrette, il vaut quand même mieux bander comme un dieu...
Elle n’avait pas le genre à parler de cette façon. Un vrai physique d’actrice, d’accord, mais à vue de nez, bonne, trop bonne éducation.

C’est vrai que je n’avais pas été majestueux. Peut-être, sans doute même, c’était son parfum, trop oublié, trop familier, qui m’avait désarmé... Le retour d’une fragrance d’enfance, celle de ma mère quand elle me prenait dans ses bras. Le parfum que j’avais définitivement perdu l’année de mes douze ans, quand ma mère était morte, trop jeune, dans ce putain de voyage en Égypte… Ce devait être un retour de quelques jours aux racines familiales d’Alexandrie qui fut cosmopolite, et qui ne l’était plus. Une saloperie de fièvre attrapée sur place, et elle n’était jamais revenue… Il n’était pas question à l’époque de rapatrier des corps, et quand bien même, je ne sais pas si mon père en aurait eu les moyens…
En l’occurrence, ce n’était pas vraiment le moment de repenser au parfum des bras maternels...
Je me consolais de ma modeste performance en pensant que le petit matin serait ma revanche.
En attendant, j’étais coincé par l’insomnie. Pas question d’allumer, sauf à passer pour un goujat, ou subir une conversation dont je n’avais guère envie.
D’autant que la fille m’avait demandé, après le premier assaut :
 Alors, c’était quoi cette histoire de légume ?
 Aucune idée... Ce type délirait.
Elle n’avait pas semblé persuadée. Avant de solliciter, sans passion, mais avec fermeté :
 Bis repetita placet...
En définitive, je ne sais qui baisait l’autre comme une pute...
J’ai été surpris qu’elle ignore la salle de bains (ceci dit sans respecter la concordance des temps…). Elle s’était endormie avec une rapidité qui m’avait stupéfié, et j’avais failli être attendri par cette gravité de petite fille tombée dans le sommeil.

 Putain, mais quelle idée j’ai eue de venir à ces journées du Livre...
Il y a pléthore de fêtes du Livre, je refuse évidemment des invitations bien plus que je n’en accepte. Et cette fête n’entrait vraiment pas dans ma stratégie promotionnelle, qui, outre les grands Salons de la capitale, ne table que sur les quelques Majors de province... D’autant que, depuis un an, pour des raisons strictement personnelles, j’évite Nice et sa région.
Mais en fait, je le savais bien sans oser clairement me le formuler jusqu’à ce que l’avion tourne sur la Baie des Anges, l’idée, c’était m’autoriser de l’invitation pour rendre, enfin, une visite trop longtemps remise, une visite qui me coûtait énormément. Régler un dernier compte, soulager ma conscience de fils.
L’an passé, j’avais manqué les obsèques de mon père, mais avec de bonnes raisons : j’étais comme si souvent à l’autre bout du monde, pour cause d’engagement humanitaire, et, accessoirement, de promo. Ce qui m’avait soulagé. Je n’avais pas eu à me retrouver au cimetière de Nice, face à la maigre cohorte des vétérans accusateurs, ceux qui m’avaient vu grandir : Abailard fils indigne, pourfendeur de tous les totalitarismes, y compris, et longtemps en priorité, de celui dont mon père s’était réclamé, jusqu’à sa mort, et auquel ils adhéraient toujours, peu ou prou...
Maintenant, quoi qu’il m’en coûtât, j’étais presque prêt à aller le saluer. Mais seul, en tête à tête.

Aussi bien, ce matin, pour une fois, je m’étais déplacé seul, sans amis, sans collaborateurs, sans agent. Et sans compagne, la dernière ayant pris la tangente pour des raisons qu’elle n’avait pas jugé nécessaire d’expliciter. Sauf, pour aller vite, à considérer comme explication ce constat catégorique :
 À la longue, c’est quand même dur, un type qui ronfle...
On ne se supportait plus, et je n’allais pas en faire une maladie. Même au temps lointain du Groupe, (qui fut mon expérience initiatrice décisive), en dépit des sincérités, en dépit de vraies rencontres, en dépit de la fraternité combattante de ces quelques années 1970, j’avais toujours considéré l’existence comme une aventure strictement individuelle, dans un univers où chacun, unique et différent, voit le monde à sa manière, un univers où l’on croit communiquer alors qu’on ne fait qu’essayer de s’harmoniser... Oui, même au temps du Groupe où je savais, comme au rugby dont j’avais un peu tâté, que nous nous devions les uns aux autres dans le combat, et que si tu restais seul, si tu la jouais perso, tu étais mort…
Alors l’amour… Je ne m’aime guère. Pourquoi voudrais-je qu’on m’aime ? Amoureux souvent, mais qui ne connaît pas l’amour. Et pas d’enfant surtout, pas d’enfant... J’use et j’abuse de la télé, mais je suis un homme des livres. Mes livres sont les enfants (immortels ?) que je n’ai jamais voulu avoir, que je n’aurai jamais. Comme a dit je ne sais plus quel couillon, la vraie fécondité ne réside que dans l’esprit.

Soudain elle avait grommelé quelque chose comme :
 La sistemo io, la sistemo io...
Une voix qui venait du plus profond du sommeil.
Mais qu’est-ce que ça voulait dire ? Je n’ai qu’un italien basique, tout juste bon pour la communication utile, et encore...
 La sistemo io, la sistemo io...
Ça ne respirait pas le bonheur, en tout cas.

Drôle de fille, et drôle de journée...
Tout avait pourtant normalement commencé ce matin... Une petite heure d’avion, le temps de pondre ma chronique tous terrains : le monde hebdomadairement revu et corrigé par mes soins, pour un magazine politiquement correct et très honnêtement diffusé. La descente sur le bleu laiteux de la Baie des Anges. L’écriteau : “Mr.Abailard”, brandi, sans enthousiasme m’avait-il semblé, par un type qu’il avait fallu suivre dans un dédale de parkings, pour se retrouver dans une 206 pas jeune. Ce qui m’avait quand même étonné :
 Vous êtes employé par la Fête du Livre ?
 Pas du tout. Bénévole, comme tout le monde...
À la gueule qu’il faisait, c’était comme si je l’avais entendu me dire :
 Bénévole, un mot que tu n’as pas dû pratiquer depuis longtemps, Abailard.

Nous n’avions pas eu beaucoup à rouler. Le trajet en autoroute jusqu’à Cannes. Un hôtel très correct, derrière l’alignement rococo de la Croisette. Arrêt, vite fait, histoire de déposer le bagage. Puis cette route qu’adolescent, j’avais si souvent prise, quand nous pédalions vers les grands plans lunaires de l’arrière-pays.... Je la savais depuis longtemps désacralisée, étouffée de prétentions et de médiocrités. Mais cette profanation m’indifférait. Après tout, libre à qui veut, s’il en a les moyens ou le culot, de construire ou d’investir dans la pierre. Libre aux héliotropes de tout poil de s’entasser au soleil, paraboles et vigiles en prime. Je n’ai pas la fibre verte. J’ai depuis longtemps fait la croix sur le massacre de la Côte, et bientôt de l’arrière-pays, du moment que l’on préserve les quelques îlots où j’aime me ressourcer. Îlots discrets, qu’on se rassure, je ne fais pas retraite à Lérins, je ne prends pas une suite à Saint-Paul... Vous comprendrez donc que je n’en dise pas plus.
Le chauffeur était silencieux, plus indifférent sans doute que respectueux. J’en aurais presque conçu de l’irritation. Jusqu’à ce que je repère, plié dans la boîte à gants, l’hebdo des Cocos de la Côte, dans lequel mon père avait tellement écrit. Ce qui m’avait confirmé que ce bénévole-là, s’il me connaissait de réputation, ne devait pas vraiment me porter dans son cœur... Le pourfendeur du Mal rouge ne pouvait pas être le bienvenu pour tout le monde, ici. Mais quelle importance ? De toute façon, j’ai toujours eu besoin d’adversaires pour donner le meilleur de ce que j’ai à dire…

Sur un panneau, je venais d’accrocher un nom : “Vallauris”.
Vallauris.
Souvenir vrai ? reconstitué ? Je dois avoir quoi, cinq ans, six ans… Il fait très chaud. On fait la fête autour d’une statue maigre, en ferraille, qui me fait rire et qui me fait un peu peur en même temps. Il y a plein de photographes... Mon père, je le vois bien, est quelqu’un d’important, que l’on salue. Mais moins que le Maître, l’Homme à la Colombe. Mon père et le Maître se donnent l’accolade. Le Maître est chauve, il a la peau cuite de soleil, comme les hommes autour, en marcel blanc. Le Maître est en tricot de marin, rayé... Il a une bonne bouille, et de grands yeux très noirs… Il parle avec un drôle d’accent. Et mon père répond avec son vieil accent parigot des fils du “Shetel” de Belleville - Ménilmontant, que le long séjour niçois n’avait pas entamé...
Oui, la voix de mon père.
Cette voix que je n’avais plus entendue depuis qu’il m’avait dit :
 Maintenant, tu craches sur tout ce à quoi j’ai cru.
Pour me signifier que j’avais définitivement dépassé les bornes. Il avait toléré, très mal toléré, ma période gauchiste du Groupe, tout en se disant que ce n’était peut-être qu’une maladie infantile de la bonne Cause, à laquelle je pouvais toujours revenir. Mais il ne pouvait accepter mon passage à l’ennemi de classe, avec la parution de mon premier livre et le bouquet de compliments que j’en avais reçu de “la presse bourgeoise”. Ce devait être en 1978. L’année où il s’était remarié, et où en vrai salaud que j’étais, je lui avais envoyé le disque que Cloclo venait de sortir, juste avant sa mort :

Ah Aaah
Ah Aaah
Voiles sur les filles
Barques sur le Nil
Je suis dans ta vie
Je suis dans tes bras
Alexandra Alexandrie…

Cette voix qui m’avait alors libéré :
 Fais ta vie, et oublie-moi.
Ce que j’avais fait. Nous n’avions plus communiqué, nous ne nous étions plus jamais vus. Mais je n’avais pas eu le sentiment d’être orphelin. Ce sentiment-là, je l’avais déjà depuis mes douze ans, quand mon père m’avait appris la nouvelle d’Alexandrie…
Oui, la voix de mon père
Cette voix qui m’était revenue la semaine dernière, alors que je zappais. J’avais accroché une de ces chaînes pédagogico-documentaires, que j’avoue bien peu regarder ordinairement, quels que soient leurs mérites.

L’entretien devait avoir quelques années... La maladie n’avait pas encore creusé le visage de mon père. Le journaliste questionnait sur ce que l’on ressent à vingt ans, quand, du seul fait d’être né, et de par son engagement, on est doublement destiné à la mort...
Le vieil homme avait souri :
 Je m’en tiendrai au factuel, comme on dit aujourd’hui...
Il avait raconté sans passion, apparemment du moins : son entrée en clandestinité, les flics français qui font le sale boulot pour la Gestapo, le pseudo “Abailard”, les rafles, la descente au Sud, les pérégrinations de 1943, avec son groupe mobile, de la Loire aux Alpes-Maritimes, les terribles premiers mois de 1944, juin surtout, la levée en masse trop précoce et l’épouvantable retour de bâton. Il en arrivait aux enthousiasmes de la Libération...
J’avais coupé là, pour ne pas entendre ce qui allait suivre sur sa période stal. Pour ne pas revenir une fois encore sur la même interrogation :
 À quoi j’aurais cru, qu’est-ce que j’aurais fait si j’avais eu vingt ans dans les années cinquante ? Où était le Bien ? Où était le Mal ?
Peut-être aussi j’avais coupé pour ne plus voir la photo de cette femme, derrière mon père : cette femme dont le parfum, pour moi en tout cas, n’avait jamais pu remplacer celui de ma mère...

Le bénévole taciturne m’avait déposé avec un salut plutôt froid, évidemment.
La fête du Livre faisait le plein et, comme à chaque événement de ce genre, je me demandais qui venait occuper son samedi et voir des têtes connues, qui était vraiment amateur de lecture, et dans ce cas, de quelles lectures...
On avait cru me faire plaisir en me plaçant sous une grande et vieille photo mienne : le p.P.E vu de trois quarts, polaire kaki et bonnet afghan. Vraiment du réchauffé. Aujourd’hui, qui comprend quelque chose à l’Afghanistan ? Qui s’en soucie ?
Autre grande photo : la couverture du Mal court… L’éditeur m’avait violenté en imposant la face menaçante d’un diable du porche de la collégiale de Moissac. J’aurais préféré plus sobre, et plus géopolitique.
À peine installé, je faisais recette. De quoi saper le moral des “écrivants” voisins, qui ne semblaient pas risquer la crampe du poignet.
Si je levais la tête, je voyais le fronton du stand d’en face, à tous les coups un stand de publications régionales, sur lequel l’aigle rouge du Comté de Nice me faisait de l’œil, un œil réprobateur. L’aigle rouge sait que je n’aime pas les symboles identitaires et les identités collectives. Je ne suis pas enraciné. Je n’ai rien contre Nice où j’ai grandi, et même j’aime bien cette ville, mais je suis chez moi partout et nulle part. Mon horizon a toujours été le vaste monde. Attention, ne me sortez pas le fantasme originel de nomadisme, nomadisme chromosomique, Abraham quittant Ur, etc., celle-là on me l’a déjà fait...
Je signais sans trop relever les yeux. À quoi bon ? Comme à l’accoutumée, trop de visages défilaient pour qu’aucun ne demeure. Et à tous, j’adressais la même dédicace, ou presque : “D’un esprit libre à de libres esprits”... Ça fait toujours plaisir et ça ne mange pas de pain.
Tout allait bien.
Et soudain, ce parfum, si discret pourtant, s’était imposé.
Et j’en avais presque eu peur de lever la tête...

Double choc.
J’ai toujours été un admirateur d’Ornella Muti... Et voilà que devant moi, Ornella Muti (jeune) souriait, d’un petit sourire distant. De quoi faire monter ma tension à 25.
Mais, derrière le sourire d’Ornella, un autre sourire flottait, carnassier, et curieusement porté par un visage bonasse.
 Putain, Tchòco...
Car si je ne retrouvais guère dans cette face pleine celle du jeune guerrier du temps du Groupe, je ne pouvais que reconnaître le sourire. Et je le regrettais déjà.

En débarquant à ces journées du Livre, je n’imaginais pas retrouver des anciens du Groupe, puisque tous ou presque avaient réussi leur vie ailleurs, à Paris essentiellement, bien entendu... Seule peut-être Reparata était encore par là...
Mais Tchòco était bien le dernier que je me serais attendu à rencontrer. Puisque Tchòco avait quitté la France tout de suite après la dissolution du Groupe. Il avait filé en Amérique centrale, de cela nous étions certains. Je n’avais eu ensuite, à l’occasion de rencontres parisiennes avec des anciens du Groupe, que des nouvelles épisodiques et incertaines.
Pour autant que j’en savais, Tchòco aurait combattu au Salvador avec le Frente Farabundo Martí de Liberación Nacional, ou au Nicaragua avec les “Muchachos” du Frente Sandinista de Liberación Nacional, ou avec les deux. Je ne sais plus trop. Je me mélange un peu les pinceaux dans les péripéties de l’Amérique centrale : au plus fort de ces affaires, j’avais déjà politiquement viré ma cuti, et perdu toute attirance pour le romantisme révolutionnaire.
D’aucuns avaient même dit Tchòco tombé sous le drapeau rouge et noir des Sandinistes, dans les années quatre-vingt.
Apparemment les Contras avaient raté leur coup...

Soudain le présumé Tchòco s’était mis à hurler :
 Mesdames et Messieurs, voici le roi des transformistes... Monsieur Abailard... Internationaliste à vingt ans, Jet society humanitariste à cinquante... Abailard, qui t’a vu et qui te voit... Abailard, tu n’es qu’une pute... “C’est quoi la philo ?”… Tu te commets avec des salauds, et j’ai vu dans ta programmation que tu allais bientôt inviter le pire des fumiers…
Toujours ce même accent niçois d’ancien régime...
 Le Mal court ? Abailard, j’ai lu ta merde, retour à l’envoyeur... Les “ismes”, tu les as tous combattus, Abailard, sauf le narcissisme... Toi, tu parles du Mal, moi, je préfère parler de légumes. De légumes, tu m’entends... Au fait, tu as des nouvelles du tien, de Légume ? Si tu n’en as pas, je t’en donnerai...
D’un réflexe de handballeuse, Ornella avait bloqué le livre que Tchòco me balançait à la gueule. Mais Tchòco était tout près maintenant. Je ne craignais pas l’attaque, j’ai de bons restes de karateka, je pratique encore à l’occasion et je ne me prive pas de le rappeler dans les échanges philosophiques, “mens sana in corpore sano” etc... Et pourtant je n’étais qu’une peur, la même qu’autrefois, quand Tchòco pétait les plombs devant nos hésitations de petits-bourgeois. Et qu’on s’écrasait... La même peur, et la même rage aussi, de vouloir prouver, en en rajoutant, qu’un étudiant, qui plus est fils de notable réformiste, était malgré tout digne de combattre aux côtés de Tchòco, la caution prolétarienne du Groupe.
Mais je n’avais pas eu à combattre. Non seulement Ornella venait d’enfoncer son coude dans la panse de Tchòco, mais deux tee-shirts noirs sécurité empoignaient le revenant maintenant plié en deux.
Sur quoi, je m’étais surpris à proférer :
 Tu me le paieras, Tchòco, tu me le paieras...
Juste avant de repérer le type qui photographiait, le badge du Journal régional, l’Unique, sur le cœur.
Il ne manquait plus que ça.
Et le type m’avait balancé, en rigolant :
 Allez, souriez… Ça vaut mieux que de se faire entarter...
Ornella avait été effacée par le rush des curieux. Mais une organisatrice avait réussi sa percée en première ligne, désolée, vraiment désolée :
 Mais qui aurait pensé... Un monsieur si correct... Il signait sur le stand d’en face...
 Il signait quoi ?
 Un livre de cuisine... “Petits farcis niçois et autres recettes”...
 Cuisinier ?
 Non, non... Journaliste... Free lance, journaliste d’investigation… Il a pas mal publié sur les problèmes locaux…
Cuisine régionale... A priori, curieux créneau pour l’ex-combattant rouge... Mais je ne m’en étonnais guère : dans notre jeunesse volontiers éclectique, question bouffe, Tchòco manifestait déjà tendresse et prédilection pour la cuisine du pays. Et il la pratiquait dans la vieille maison familiale de Magnan, (quartier populaire alors s’il en était) sous les auspices d’une énorme grand-mère à chignon, “pointe” en laine mauve et tablier. Rien à voir avec les suspectes jeunes mamies d’aujourd’hui, en survêtement.

Je m’étais remis à signer.
Et d’un coup j’avais réalisé qu’Ornella était partie avec le livre sans que j’aie pu le lui dédicacer.
Et que je ne connaissais même pas son nom...
J’ai signé toute l’après-midi, mais je n’ai pas revu Ornella.
Ni Tchòco, heureusement.

Je me demandais ce que Tchòco avait bien pu vouloir dire avec ce “pire des salauds” que je devais inviter.
Oui, j’anime une émission très suivie, dont j’ai créé le concept, mais pas le titre : “C’est quoi, la philo ?”. Le titre a été choisi par la chaîne. J’avais craint qu’il ne rappelle trop le fameux Qu’est-ce que la philosophie ? de Deleuze et Guattari. La production m’a signifié que le grand public s’en foutait. Va pour le titre…
J’y invite des personnalités de tous les milieux, voire des anonymes intéressants, que la chaîne me rabat, ou que je pique dans les portraits des journaux. Je leur demande de se livrer en se classant dans le panel affiché des grands fondateurs grecs : pré-socratiques et socratiques, stoïciens, épicuriens, cyniques, platoniciens, aristotéliciens, etc. Et sophistes, bien entendu, les meilleurs ! Le résultat est savoureux. Ce n’est pas que, tel Socrate, je m’y emploie à rendre mes invités conscients de leur non sagesse, et de leur non savoir… Mais tout simplement parce que chacun, s’évertuant à ranger sa vie et ses œuvres dans mes grilles, permet au téléspectateur les joies saines d’un voyeurisme multiforme.
Cependant, je ne voyais pas quel invité prochain pouvait viser l’imprécation de Tchòco. Le programme annoncé pour le mois alignait un couturier confirmé, un ethnologue et romancier américain, connu ses engagements écologiques, un champion de moto déjà cassé, un évêque people et une actrice X reconvertie dans le new age… Dans le créneau, seul l’évêque pouvait susciter les foudres de Tchòco, qui, même s’il respectait grandement la théologie sud-américaine de la libération, n’avait jamais supporté la calotte européenne. Ou l’Américain, à la rigueur, du seul fait d’être citoyen des États-Unis, et/ou d’avoir croisé l’Amérique centrale : je ne connaissais ce type que par le bruit fait autour de son engagement pour la défense des derniers singes hurleurs de cette zone… Ce ne me semblait pas être le genre de problème qui avait mobilisé Tchòco dans son séjour au Nicaragua ou au Salvador…

J’ai sans doute déçu les organisateurs en m’éclipsant peu après le début de la Fête du soir... Une fête gentillette, organisateurs, notabilités et pique-assiettes : buffet, rosé, world music, rien de suspect dans les coins.
Mais je n’avais pas envie de faire la fête. Plus que la blessure d’amour-propre (d’avoir entendu traiter de merde, et publiquement, mon dernier-né), la menace m’en avait enlevé le goût : “Je t’en donnerai des nouvelles de ton Légume”...
J’avais demandé qu’on me ramène à l’hôtel.
Heureusement, j’avais hérité d’un autre chauffeur, lequel m’avait branché sur l’essentiel :
 Au fond, c’est quoi la philo ?
 Venez demain, c’est exactement le thème de mon débat...
 Demain pas possible, le dimanche je fais du vélo.

Il était vraiment tôt pour dormir, et je n’avais pas envie de ressortir. Donc tant qu’à faire, zapping... Ne croyez pas que les philosophes, ou présumés tels, sont toujours le livre à la main, ou, tels Socrate rechargeant ses accus, en méditation solitaire...

Téléphone. Une voix de femme, jeune. Elle avait un léger accent italien :
 Monsieur Abailard ? Je me permets de vous déranger... Je sais que la fête du Livre loge dans cet hôtel les invités de marque... J’ai essayé et je suis bien tombée... Ce matin, vous n’avez pas pu me dédicacer votre livre... Vous vous souvenez, c’était au moment de l’incident… Si vous pouviez maintenant...
 Où êtes-vous ?
 Devant l’hôtel...
J’avais donné mon numéro de chambre, et attendu, le cœur un peu battant, quand même...
Cinq minutes après, petit coup à la porte : j’avais ouvert sur le parfum d’Ornella jeune, et son curieux sourire distant :
 Je ne vous dérange pas ?
Elle avait le livre à la main.
Je n’avais trouvé à répondre qu’un stupide :
 Alors vous venez pour la dédicace ?
Manifestement, elle n’était pas venue seulement pour cela. Ni pour parler philo. Encore que c’est par la philo qu’elle avait commencé. Elle avait rappelé Leibnitz, le monadisme, le fatras de mes premières amours philosophiques, pour mieux les balayer. Non, ce qu’elle aimait, c’était cette évidence du Mal, incontournable, fondateur, avec lequel je me colletais comme l’archange avec son dragon...
 C’est mon oncle qui m’a appris à vous lire et à vous apprécier... Mon oncle est un grand philosophe italien.
Mais avant que j’aie eu le temps de lui demander qui pouvait bien être ce philosophe, elle m’avait asséné :
 Mon oncle vous porte très haut parmi les Modernes. Mais s’il vous approuve pour votre défense de notre monde occidental, que le Mal ronge, il pense que vous vous trompez sur la racine de ce Mal...
 C’est-à-dire ?
Elle avait montré le démon sur la couverture du Mal court :
 Mais sur lui, bien sûr.
Et elle s’était lancée dans un invraisemblable propos que j’avais écouté avec effarement, stupéfait qu’il puisse sortir de la bouche de mon fantasme vivant, qui croisait haut ses jambes :
 Le Mal, la marque du Démon qui par la ruse, et trop souvent sous le prétexte de faire le Bien, éloigne l’Homme de Dieu…
Etc.
Elle avait l’air tout à fait sérieuse.
C’était mal parti. J’ai essayé de calmer le jeu d’une parade qui se voulait rationaliste :
 Démon certes, mais que peut-on appeler Démon, sinon la métaphore des forces vitales réprimées par notre civilisation ? Ce que vous nommez Démon, ce que vous nommez Pêché, n’était avant la libération des mœurs qu’un symbole perverti du refus de règles de vie trop contraignantes... Nous savons tous qu’il y a en chacun de nous, et heureusement, ce désir qui à la fois pointe notre déficience à vivre bien et nous attire vers le Bien. Mais il y a aussi cette part d’ombre et d’animalité qui nous fait aspirer à vivre autrement que dans les normes… Vous ne croyez pas ?
Elle s’en était tenue à ce rappel christique :
 Le Démon est le prince du Monde, son but est de nous séparer de Dieu… Et pour lutter contre lui, nous ne pouvons faire confiance qu’à notre Ange gardien, celui à qui chacun de nous doit vouer tendre et filiale dévotion…
J’étais suffoqué et j’ai pris la tangente :
 Vous enseignez la philo ?
 Pas du tout. Je peux me permettre de ne pas chercher à gagner ma vie...
J’ai cru bon de plaisanter :
 La théologie alors ?
Elle n’avait pas ri :
 Non plus. Mais j’aurais aimé, j’ai fait des études de théologie à Turin…
 Vous êtes turinoise ?
 Pur sucre. Vous connaissez Turin ?
 Non, je ne connais quasiment pas...
 Vous devriez. C’est une ville superbe.
Je n’étais guère de cet avis. Je n’avais fait qu’un raid à Turin, il y a bien longtemps, avec le Groupe, pour rencontrer des activistes qui essayaient d’agiter la FIAT dans le bon sens... Nous admirions leur force et leur violence, nous admirions surtout la façon dont ils avaient vraiment réussi à s’implanter dans la forteresse ouvrière jusque-là contrôlée par les communistes… Ils avaient la nostalgie inextinguible de l’Année rouge, 1920, quand les prolos en armes avaient occupé les usines de Turin et organisé les conseils ouvriers. Mais ils ironisaient sur ces communistes turinois qui, avec Gramsci, avaient proclamé dans leur journal l’Ordre nouveau. L’Ordine nuovo… L’Ordre, toujours l’Ordre… Et les Méridionaux qu’ils étaient pour la plupart en rajoutaient sur le respect inné de l’ordre qu’ont les Piémontais… “On va les secouer, ces putains de Piémontais”… D’aucuns nous disaient la Révolution toute proche, la vraie Révolution, qui se gagnerait les armes à la main. Je me souvenais des lourdes arcades grises de la respectabilité du centre ville, des murs interminables de la FIAT à Mirafiori, de ce squat pourri où nous avions logé Barriera di Milano. Mais c’était tout, deux jours deux nuits, je ne connaissais pas Turin... Sauf si on appelait connaître les quelques heures passées, si longtemps après, à un salon du livre où, souvenirs d’Afghanistan et engagements européens obligent, j’avais été fêté, par la droite et la gauche cultivées confondues : quelques heures qui m’avaient seulement promené de l’aéroport au salon, et retour.
Je me suis donc borné à dire :
 Je suis allé à Turin une fois dans ma jeunesse, et j’y suis retourné l’an dernier, pour un festival du livre. Il faudra d’ailleurs que j’y retourne, j’ai oublié une cravate à mon hôtel…
Elle avait ri :
 J’irai vous la récupérer… C’est quel hôtel ?
 Pas loin de l’aéroport.
J’avais donné le nom de la chaîne hôtelière, et en souriant, elle avait fait du doigt près de la tempe le signe que c’était noté.
Elle s’était vite tue. Son silence, je le sentais bien, n’était pas de la timidité. Une sorte de résolution. Et toujours ce curieux sourire distant, qu’elle avait gardé en se déshabillant.
Ce n’était pas le moment de se demander comment elle avait pu dénoncer, quelques minutes auparavant, le Démon qui place la recherche du plaisir en substitution à l’Amour.
J’étais pris de court, je n’avais pas emporté de préservatifs. Mais franchement, qui aurait hésité ?

Trois heures du matin donc. Il n’était pas question d’allumer la lampe de chevet.
Ça me démangeait pourtant de lire, préalable indispensable du retour au sommeil.
J’étais donc passé dans la salle de bain, le magazine de l’hôtel à la main.
Ce matin, Tchòco m’avait balancé, entre autres gentillesses :
 Tu arrives toujours à te regarder dans une glace, Abailard ?
Oui, le nez devant la glace de la salle de bain, j’arrivais à me regarder. Pas seulement parce que j’ai une assez belle gueule. J’ai perdu mes illusions de jeunesse, et souvent je les combats, mais je ne se sens ni traître, ni renégat. Laquais du pouvoir ? Dispensateur de la pensée unique ? C’est vrai que j’ai choisi mon camp. Mais je crois faire œuvre d’utilité publique en répétant qu’il n’y a qu’une seule société possible, dans les rouages de laquelle il faut mettre un maximum d’huile... Une seule société, que menacent les nouvelles barbaries...
Pour autant, en disant cela, que je maintiens, je ne me sens pas vraiment utile, je me sens seulement et avant tout exister.
En fait, je ne me convaincs pas moi-même, je ne cherche même pas à me convaincre avec mon discours alibi.
Comme je ne sais plus où est la vérité, je ne crois plus à rien. Mais j’ai durement gagné ma place au banquet des Intelligents, et je veux la garder. Je fais et je ferai tout ce qu’il faut pour cela. Sentir l’air du temps. Se placer dans les bons réseaux. Être là au bon moment, dire ce qu’il faut dire au bon moment...
Pour autant, je continue à capter tous les messages, y compris ceux des tenants de la contestation. Et souvent je les trouve intéressants, souvent même je m’y retrouve. Mais je n’en dis rien. Ce qu’ils peuvent écrire n’a pas d’importance. La seule chose qui compte est de savoir faire son miel de leurs contradictions.
Je me conforte aussi en me répétant que bien des Tchòco arrivés au pouvoir auraient été des Saint-Just implacables, ou alors des incapables, désarmés par le jeu démocratique, comme les combattants du Salvador et du Nicaragua se laissant déposséder de leur victoire...

Et pourtant je ne parvenais pas, dans le vide de l’insomnie, à me disculper de l’accusation :
 Abailard, tu n’es qu’une pute...

Et puis merde...

Je m’étais retrouvé le cul sur la cuvette des W.C., le magazine bilingue, franco-anglais, de la chaîne hôtelière dans les mains.
J’ai essayé de lire une pub. pour des séjours au Vietnam. Je n’ai pas pu.
Lycéen, j’avais défilé avec mon comité Vietnam pour protester contre l’agression US. “Ho Ho Ho-Chi Minh…”. Je taxais mon père et ses camarades de modération. Je rêvais d’abattre les B52 qui portaient la mort depuis leur dix mille mètres… J’aurais pleuré de rage devant les photos des bébés monstrueux nés après les pulvérisations d’agent orange… Quinze ans plus tard, je suivais Aron, je brûlais ce que j’avais adoré et je militais en faveur des Boat People...
Et maintenant, grippe aviaire ou pas, n’importe qui peut aller camescoper la baie d’Along ou se taper une pute à Ho-Chi-Minh ville, en se souciant comme d’une guigne du passé...
Le passé n’a pas de sens, le passé n’existe plus. Après tout, je devrais être le dernier à m’en plaindre, moi qui prône le refus de la pesanteur des héritages, et la libre responsabilité de l’individu dans son seul présent.

J’avais fini par s’endormir, comme un con, sur ma cuvette.

Au réveil, j’étais plié en deux, et la chambre était vide. Le papier argenté laissé sur la tablette montrait qu’un chewing-gum avait tenu lieu de dentifrice. Mon livre était ouvert à la page de garde, et c’est Ornella qui me l’avait dédicacé, à grands déliés : une écriture un peu trop sage pour la circonstance :
“Ciao Bello. Voilà. Le jour était venu. Mon horloge biologique m’avait signifié qu’il était temps de devenir mère. J’atteindrai bientôt trente-huit ans. J’aurais pu choisir ailleurs. Mais il fallait croiser les sangs. Parmi tous les géniteurs valables, c’est pour vous que je me suis décidée, aujourd’hui, à l’improviste, en vous apercevant aux journées du Livre, mais rassurez-vous, je pensais à vous depuis bien longtemps... Et je suis sûre d’avoir fait le bon choix. Maintenant, vous n’entendrez plus parler de moi, ni de notre enfant. Tout ira bien. L’Ange veillera sur nous”.
Pas de signature. Et je ne connaissais toujours pas son nom.
 Putain, je me suis tapé une folle ! Et sans préservatif...
Mais, “Bis repetita placet” et je t’oublie la salle de bain, elle avait bien mis toutes les chances de son côté pour garder ma précieuse semence de merde…
Seule consolation : mon côté procédurier me faisait remarquer qu’en cas de recherche en paternité, ma bonne foi était au moins couverte par cette dédicace !

L’horloge de la télé marquait quatre heures quarante-cinq. Il ne me restait plus qu’à me coucher, pour de bon, et essayer de dormir un peu.

II

Dimanche.
Ça aurait pourtant pu être un beau souvenir : dans ma série “photos de déshabillages“, celles d’Ornella en auraient effacé bien d’autres. Mais, je l’avais décidé en me rasant : j’allais essayer de ne plus penser à Ornella.
Pas vraiment à cause de l’étrangeté de son apparition, et l’incongruité de ses propos.
Pas vraiment non plus à cause de son départ trop matinal : frustrant bien sûr, mais au fond, il me correspondait, puisque dans la conduite de ma vie, en définitive, j’en étais toujours resté à cette vision tellement simpliste du monadisme qu’elle avait évoquée. Chacun pour soi. Une petite aventure, sans lendemain.
Sans lendemain, sauf quand même cette folle menace de paternité que je n’arrivais pas à mettre en place : impensable qu’au chaud de cette femme germe une suite à ce que j’étais, une suite que je ne n’avais aucun désir de connaître, et encore moins d’assumer... Ce que d’ailleurs, je devais le reconnaître, elle ne me demandait nullement.
En fait, je ne savais pas pourquoi il fallait que j’oublie Ornella. Peut-être à cause de ce parfum, parfum trop maternel... Peut-être, et surtout sans doute, à cause d’un indéfinissable et irraisonné sentiment de danger...

Petit déjeuner. J’aurais bien aimé le passer seul et tranquille, et c’était raté. À vue de nez, les organisateurs avaient logé dans cet hôtel un bon paquet de locomotives des journées du Livre. Saluts et civilités obligatoires, donc.
Plus le déboulé du petit journaliste, qui devait animer notre débat de l’après-midi, “La philo, c’est quoi ?” ou “C’est quoi, la philo ?”, il hésitait encore. Je ne l’aime guère, mais il a page ouverte dans le supplément “Livres” de son quotidien national… Il a fallu l’accueillir un moment à ma table.
Mais, pas plus que les autres, il n’a eu le mauvais goût de me parler du journal de ce matin.
Je n’ai eu la surprise que quand, enfin seul, je suis allé en chercher un exemplaire sur le présentoir. J’avais décidé de ne plus penser à Ornella, et c’était raté !
En pages “Sorties du dimanche”, les journées du Livre n’avaient droit qu’à une pub, parmi les infos brocantes, villages pittoresques, restaus, etc. Et deux lignes seulement pour annoncer notre débat de l’après-midi. Frustrant.
Mais en pages régionales, le compte-rendu de la journée d’hier occupait deux bons tiers de page, avec en prime, afin que nul n’en ignore, une photo légendée : “Tout le monde n’apprécie pas la philosophie”. Trois profils : devant mon Tchòco imprécatoire, Ornella bloquait le livre lancé vers un Abailard impavide.

Rien de méchant dans les quatre lignes qui accompagnaient la photo. On mentionnait seulement, sans en donner les raisons, le coup de sang d’un visiteur. Et surtout on ne disait rien de cette histoire de Légume. Au fond, peut-être personne n’y avait prêté attention, et j’avais eu bien tort de m’en faire…

Le chauffeur ne devait pas arriver avant neuf heures trente, ce qui donnait un peu de temps pour m’aérer. Et j’en avais bien besoin.
Comme je sortais, la réceptionniste avait fait signe :
 Monsieur Abailard ? On a remis ça pour vous...
Elle avait presque l’air de s’excuser, et je la comprenais en voyant l’objet ! Elle avançait une boîte en carton, pas très jeune, et curieusement enrubannée de mauve.
- On ? C’est-à-dire ?
 Je ne sais pas. Il faudrait demander à mon collègue qui faisait la nuit... C’était là quand je suis arrivée.
Ça sentait la plaisanterie douteuse plus que l’attentat à la bombe. J’aurais pu éluder, ou remettre à plus tard. Mauvais réflexe, je me suis assis dans le hall, j’ai ouvert la boîte, et je me suis retrouvé devant une aubergine.
J’ai croisé le regard de la réceptionniste, et fait comme si de rien n’était.
La réceptionniste non plus n’avait pas bronché. Très professionnelle, mais elle n’avait rien perdu du spectacle.
Je ne me suis même pas posé de question, car il ne fallait pas aller chercher bien loin… Le Légume... Avec son aubergine (mais pourquoi, parmi tant de légumes, ce choix phallique ?), Tchòco, car à n’en pas douter c’était Tchòco, venait de se rappeler à moi. Et je le comprenais bien, plus en fou furieux qu’en plaisantin. Maintenant je supposais que Tchòco n’allait plus me lâcher avec cette histoire de Légume. Mais pourquoi ? Dans quel but faisait-il cela ? Après tout, à déclencher un scandale, il pouvait aussi y laisser quelques plumes... Il y serait tout aussi impliqué que moi, enfin presque...

Devant l’hôtel, la rue était encore fraîche et vide, une rue du dimanche matin. Il y avait une poubelle sur le trottoir. Mais je ne tenais pas à me débarrasser de la boîte sous le regard de la réceptionniste.
J’avais contourné l’hôtel, pour rejoindre la Croisette. Je marchais vite, pour me décrasser de cette nuit peu glorieuse. Et pour tenter d’oublier le délire de Tchòco.
En arrivant sur la promenade vide, j’avais voulu enfourner la boîte dans une corbeille. La boîte ne passait pas. J’avais dû l’ouvrir, sortir l’aubergine, plier le carton, et jeter le tout.

La plage était nue, avec ce mistral frisquet qui ravivait les couleurs. Le sable était roux, l’Estérel rouge aussi, tout au fond. Et la mer d’un bleu profond, haché de moutons. Un bleu antique.
Et moi qui refuse que l’histoire pèse sur nous, moi qui proclame que le Sujet doit pouvoir faire table rase, non seulement de son passé, mais de tout passé, pour que le présent advienne, je me suis mis à penser aux navigateurs grecs qui avaient suivi ces côtes vides, sans les perdre de vue. Oui, je préférais penser aux Phocéens violant la mer semée de monstres, plutôt qu’à la folie que le cadeau de ce matin me signifiait.
Et pour tenir à distance mon angoisse, j’alignais les noms des comptoirs phocéens : Nikaïa, Antipolis, Olbia, Massalia, et au-delà encore, Agathe, Emporion, jusqu’en Ibérie...
Mais le cri de Tchòco revenait au rythme de mes pulsations :
 Au fait, tu as des nouvelles du tien, de Légume ? Si tu n’en as pas, je t’en donnerai...

Je me suis accoudé à la balustrade. J’ai calmé mon rythme cardiaque. J’ai laissé les vaisseaux grecs voguer sur les vagues courtes, et je m’en suis retourné.
Pas de parano, surtout pas de parano. Seulement, il fallait comprendre, et d’abord il fallait s’informer. C’était si loin. Où en était maintenant le Légume ? Si Tchòco semblait avoir des nouvelles, moi je ne savais rien. Je n’avais d’ailleurs plus rien su depuis l’affrontement... À l’époque, passées les premières semaines d’inquiétude, nous avions eu la conviction de ne pas avoir été identifiés, si loin de nos bases... Nous poussions rarement nos actions commandos en dehors de l’agglomération… Et puisque rien n’avait suivi, ni remous, ni enquête, bien sûr je m’étais empressé d’oublier, comme tout le monde dans le Groupe.
Et maintenant je me retrouvais dans ce mauvais remake de tant de romans, quand le mort saisit le vif, et le passé le présent. Mais je ne voulais pas me faire manger par le passé, un passé dans lequel je ne me reconnaissais pas, un passé qui ne me concernait plus...

J’avais changé de chauffeur ce matin : un jeune bavard, qui aurait aimé me brancher politique. Cause toujours. Ce type m’énervait. Je répondais par borborygmes polis, et ma pensée allait ailleurs, on s’en doute.
Je passais en revue les contacts possibles qui pourraient m’informer sur Tchòco. Toujours pour revenir au même constat : des anciens du Groupe, seule Reparata pouvait, peut-être, vivre encore dans le secteur, seule Reparata pouvait savoir quelque chose. Elle avait peut-être revu Tchòco... Elle savait peut-être même ce qu’il préparait... Mais comment la retrouver ? Son nom de jeune fille était tellement niçois qu’il devait remplir une page de l’annuaire, et si elle était mariée, la piste était complètement perdue...
Reparata que j’avais depuis si longtemps oubliée… Et je me surprenais maintenant à ne penser que de façon purement utilitaire à cette femme qui avait tant compté pour moi…
Quand j’avais rencontré Reparata à la fac, elle avait tout pour faire une carrière de fille de famille. Un père avocat, magouilleur de première, élu de je ne sais plus quelle faction bien pensante, très installé dans les rouages de la pompe à fric. Une mère dont la lignée de négociants remontait au moins jusqu’à Charles-Albert, roi de Piémont Sardaigne, et par conséquent souverain du Comté de Nice...
Après l’avoir enlevée à un étudiant corse assez remuant, je n’avais eu de cesse de l’entraîner au Groupe. À vrai dire, l’idéologie n’était pas son fort... Elle fonctionnait à l’affectif... Tellement qu’une fois intégrée au Groupe, elle m’avait délaissé pour le plébéien Tchòco. Coup dur pour mon ego, très dur. Mais j’avais vite encaissé et surmonté. Nous vivions à plein régime, et l’action tous azimuts, (contre les réformistes, les fascistes, les patrons et les nantis), prévalait sur les considérations personnelles...
Il n’empêche. Pas facile d’admettre qu’on ne fait pas le poids. Je ne parle pas là de théorie ou d’analyse de la situation politique, terrains où je me croyais maître. Mais je parle des jeunes gens que nous étions vraiment... Car, de tous les membres du Groupe, à l’évidence Tchòco et Reparata, le plébéien et la fille de notable (en rupture de ban avec sa famille), eux deux et eux seuls, possédaient cette force vitale ingénue et spontanée, qui éloignait les prises de tête... Les autres, dont moi, fils de familles moyennes, ni bourgeoises ni prolétaires, n’étaient que de gentils lycéens jetés dans le chaudron bouillonnant de la fac. À la grande surprise des réformistes, qui ne la connaissaient plus, nous chantions La Jeune Garde, en levant le poing :

Nous sommes la jeune Garde
Nous sommes les gars de l’avenir,
Élevés dans la souffrance,
Oui, nous saurons vaincre ou mourir.
Nous travaillons pour la bonne cause,
Pour délivrer le genre humain,
Tant pis si notre sang arrose
Les pavés sur notre chemin.
Prenez garde ! Prenez garde !
Vous les sabreurs, les bourgeois, les gavés,
Et les gavés !
V’là la jeune garde,
V’là la jeune garde,
Qui descend sur le pavé.
C’est la lutte finale qui commence,
C’est la revanche de tous les meurt de faim,
C’est la révolution qui s’avance,
C’est la bataille contre tous les coquins.
Prenez garde ! Prenez garde !
V’là la jeune Garde !

Mais qui de nous avait jamais connu la souffrance et la faim ? Même pas Tchòco, je pense…

Qui plus est, Tchòco, chauffeur-livreur autodidacte, alignait des vers en nissart (faut-il écrire niçart ? ou nissard ? Je n’ai jamais trop su). Des vers d’un lyrisme engagé désarmant, traversés d’une rage définitive, pasolinienne, devant la mutation d’une ville qui fut aussi, on ne le sait pas assez, ville rouge et prolétaire... Ce qui chavirait Reparata, niçoise dans l’âme. Elle avait de qui tenir : un père patrimonial jusqu’aux yeux, partenaire dialectal du Maire bien aimé. D’où le prénom, Reparata, en qui tout “vrai” Niçois reconnaît la protectrice de la ville. Évidemment, tout “nissarts” qu’ils étaient, et de bonne langue, (car Tchòco, à la différence de quelques néophytes occitanistes, ne parlait pas un niçois de récupération), les vers de Tchòco, bien que nissarts, auraient scandalisé le papa... Peut-être plus encore que l’inadmissible engagement de sa fille, qui avait entraîné la rupture père-fille. La langue sacrée mise au service de la Révolution !
Reparata avait quitté le Groupe sur la pointe des pieds, peu avant la dissolution. Nous n’avions pas su ce qui l’avait fait disparaître. Certainement pas la peur, ni la récupération par la famille (encore que, si les relations avec son père étaient donc devenues inexistantes, elle n’avait jamais rompu avec sa mère, qui lui maintenait appartement et soutien financier...). Si affaire de cœur il y avait, il fallait peut-être chercher du côté de ce bellâtre de la fac de droit, curieusement bivalent : Libanais de famille palestinienne, Latino affiché (une partie de sa famille vivait au Salvador, où paraît-il, l’émigration palestinienne est ancienne, et fait le poids). Il tournait autour de Reparata, et manifestement il ne lui était pas indifférent.
Quoi qu’il en soit, Tchòco s’était mal remis de la disparition de Reparata. À se demander si, plus que les grosses emmerdes politico-judiciaires qui venaient de nous tomber dessus, ce n’était pas cela, plus que la prison menaçante, qui l’avait poussé à s’expatrier...

Manifestement frustré de monologuer, le chauffeur politisé m’avait déposé devant l’entrée du festival, non sans envoyer une dernière flèche :
 Le seul vecteur d’un vrai changement serait de fédérer l’énergie de la jeunesse altermondialiste et celle des révoltés des cités...
Sur quoi, j’avais terrassé le bavard, en pointant le doigt sur la marque de son tee-shirt :
 Tous les mêmes, les nouveaux internationalistes... Un seul drapeau, estampillé Nike...

On faisait queue à l’entrée. À des regards, à des sourires, j’avais compris que d’aucuns me reconnaissaient, ce qui fait toujours plaisir. J’avais même eu l’impression qu’un grand type sec en manteau de cuir noir, lunettes de soleil, m’avait presque fait signe… Il avait quelque chose de Vittorio Gassman… Il m’avait semblé en tout cas, car, (mes relations s’en amusent), j’ai la manie de trouver à tout propos des ressemblances avec des acteurs de cinéma. En l’occurrence, après Ornella, ce devait être la journée du cinéma italien…
Ordinairement, j’aime être reconnu, mais cette fois j’avais tourné le dos. Je n’avais pas envie de parler à ce type. Je ne recevais pas de bonnes vibrations.
Et de toute façon, je n’étais pas disposé à rentrer signer tout de suite. Il me fallait rester seul un moment encore, pour essayer de faire le point sur la journée d’hier et sur la nuit...
J’ai traversé le terre-plein encombré par les tentes des bouquinistes, remonté la grand rue, laissé les ondes de l’Événement faire place aux “vrais gens” entamant leur dimanche ordinaire, en se souciant comme d’une guigne de la centaine de gugusses (dont moi) à la retape derrière leurs livres.
Je suis entré dans un bar plus ou moins maghrébin, pour être sûr qu’ici au moins personne ne me reconnaîtrait. Des hommes, seulement des hommes : cafés, verres d’eau… Intégration : Paris Turf était sur presque toutes les tables. Je n’ai jamais joué au tiercé de sa vie, je ne saurais même pas comment faire... Quand je disais à Tchòco que je haïssais le tiercé, symbole de l’aliénation populaire, il me répondait :
 Tu dis ça parce que tu n’as jamais été dans la merde. Les hommes ont besoin de plaisir, comme ils ont besoin d’espérances tangibles et immédiates… Ils ont besoin de conjurer le sort…
Personne ne faisait attention à moi, mais je ne me sentais pas à ma place. Voyeur… Je suis resté au comptoir. On m’avait servi le café, dans un petit verre, à l’ancienne.
 Monsieur Abailard, vous m’accorderez quelques minutes, s’il vous plaît...
Avant même de me retourner, je savais que cette voix était celle du type de tout à l’heure, qui m’avait presque fait signe à l’entrée.
Léger accent italien lui aussi.
En fait, ça commençait bien :
 Vous ne me connaissez sans doute pas : Fulberto, historien… Je travaille sur l’histoire de ma petite patrie, Turin et le Piémont… Laissez-moi d’abord vous dire combien j’apprécie votre engagement. En fait, je devrais dire : combien nous apprécions votre combat pour les valeurs du monde occidental...
 Nous ?
 Mon père et moi... Vous et nous avons certainement beaucoup en commun dans la dénonciation du Mal... Même si nous nous séparons, sans doute, sur la racine de ce Mal…
Lui aussi ?
J’avais eu un geste des deux mains ouvertes accompagné d’une ironique, mais gentille supplication :
 Et si nous réservions cela pour le débat de cet après-midi ? “La philo, c’est quoi” ?
 Désolé, mais ma journée est très malheureusement sans doute déjà prise par autre chose. Simplement, je voulais vous dire que le Mal n’est pas né de l’homme, l’homme est seulement investi par le mal, puisque le Mal est l’œuvre du Démon... Notre Saint-Père l’a solennellement rappelé : le Démon fait en sorte que le règne du mal se développe chez les hommes, et les hommes appellent Libération ce qui n’est que Péché...
Air connu, déjà entendu cette nuit… De quoi m’alerter plus que sérieusement pendant que le type continuait :
 Le Mal, c’est la soi-disant liberté de l’homme... Mais je ne suis pas venu vous parler de cela... Vous avez vu le journal de ce matin ?
 À quel propos ?
 La photo…
Ce type avait un regard de dingue, pas menaçant, mais qui pouvait vite basculer : un regard de dompteur, droit dans les yeux. Il me testait, il me jugeait pour mieux susciter et peser ma réponse. Je connaissais la tactique depuis longtemps. En même temps, je ressentais presque physiquement en lui une sorte d’anxiété…
Le journal qu’il sortait de sa poche était plié à la page des journées du Livre :
 Vous vous souvenez de cette jeune femme ?
J’étais trop sur mes gardes pour me laisser aller à répondre “non”.
 Bien sûr. Elle était venue acheter mon livre, elle s’était trouvée en première ligne lors de cette algarade dont parle l’article…
 Vous lui avez parlé ? Vous avez échangé ?
 Pas du tout. Elle est partie aussitôt. Mais pourquoi me demandez-vous ça ?
 Cette jeune femme est ma cousine. Enfin pratiquement ma sœur, nous avons été élevés ensemble. Elle est, comment dire, un peu spéciale, un peu trop influençable... Nous vivons à Turin. Je l’ai accompagnée à Nice, où nous avons un pied-à-terre. Elle n’est pas rentrée hier soir, comme convenu. J’ai été fou d’inquiétude. Jusqu’à ce qu’elle arrive ce matin, sans donner d’explications. J’en suis responsable devant mon père… Et je veux savoir ce qui s’est passé. Vous n’avez rien remarqué de spécial ? Par exemple si quelqu’un l’accompagnait ?
 Désolé, je ne peux vraiment pas vous être plus utile…
 C’est moi qui suis désolé de vous avoir dérangé…
Et il était parti.
Ornella et Vittorio… Drôle de couple. Mais ça ne me faisait pas sourire. Ce Vittorio avait l’air très coriace. D’autant qu’il avait murmuré, en me quittant :
 Je n’aimerais pas être à la place de quiconque abuserait de sa naïveté, s’il me tombe entre les mains…

Je m’en suis retourné.
Il fallait vite se remettre à l’œuvre, signer, signer pour oublier cette histoire de fous… Oublier Tchòco, ses reproches et sa menace. Oublier Ornella qui m’avait provoqué, mais qui baisait avec docilité, Ornella qui se savait déjà mère. Oublier Vittorio et son regard de condottiere.
Après une heure de signatures, j’y étais presque parvenu, en m’enfuyant dans un rêve éveillé, qui n’avait certes rien maintenant d’utilitaire. Reparata. La maison patricienne de la vieille ville où ses parents, depuis longtemps déjà émigrés dans les hauts de Cimiez, lui avaient laissé un appartement... Comme autrefois, je montais l’escalier monumental, aux vastes paliers en bois, pour retrouver les profondeurs, les moiteurs et les fragrances de Reparata. Reparata la pulpeuse que les photographes ne prenaient jamais pour une starlette, mais bien pour une star, quand elle traînait au Festival de Cannes...
Elle avait toutes les naïvetés et les innocences de notre âge, mais je ne sais quel héritage chromosomique (méditerranéen) qui en faisait d’emblée une femme alors que, tout déniaisé que je me croyais avant de la connaître, je n’étais qu’un puceau…

Et je m’interrogeais maintenant sur la façon dont la plantureuse pouvait avoir abordé la cinquantaine. Vieille Belle amincie ou Vénus aurignacienne, tendance callipyge ? Toujours aussi sûre d’elle, dans l’assurance de pouvoir avoir tous les hommes qu’elle voudrait, et de ne pas en choisir plus qu’il ne fallait ?

Dans mon enfance, j’avais spontanément fait mienne cette croyance archaïque, qui veut que si on pense intensément à quelqu’un, celui-ci se manifeste, tôt ou tard. Croyance qui perdurait confusément, bien que je n’aie eu que peu d’occasions de la vérifier.
En l’occurrence, elle s’était vérifiée très vite.
Car voilà que, sur le coup de midi, ou presque, un tailleur d’été blanc remarquablement décolleté apparaissait devant la pile (fort diminuée) du Mal court. Ni vieille Belle amincie ni Vénus aurignacienne, encore moins callipyge. Pour rester dans mon registre du cinéma italien, disons Sofia Lauren… Un peu trop fardée quand même…
J’en étais resté baba, et Reparata avait ri :
 Mais qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça...
Nous avons ri : nous ne savions pas s’il fallait se tendre la main ou se tendre la joue…
Elle avait gardé cette voix grave, à l’italienne, dont le naturel m’avait d’abord tellement étonné chez une fille de bourgeois, puis m’avait définitivement séduit, tellement elle balayait les mièvreries : toutes ces filles essayant de poser leur voix sur les registres médiatiquement convenus…
Elle me parlait comme si nous nous étions quittés hier. Mais je ressentais dans sa spontanéité quelque chose de forcé, qui me gênait.
Elle avait soulevé Le Mal court…
 Je n’ai pas lu…
 Pas encore ?
 Non, je ne le lirai pas. Les précédents m’ont suffi… Tu n’es pas ma tasse de thé. Tu as fait ton chemin, petit Abailard... Je ne suis pas sûre que ce soit le bon… Mais ça me fait plaisir de te voir, “live”. Depuis le temps... Bien sûr il m’arrive de t’entendre à la radio, de te voir à la télé... Pas souvent... Parce que quand vous vous entreglosez, toi et tes amis, vous ne cherchez pas à rendre les gens intelligents, vous ne les faites pas accéder à la clairvoyance, vous faites seulement en sorte qu’ils se sentent trop cons par rapport à vous...
 Merci pour la morale...
 Il n’y a pas de quoi. Cela dit, tu es libre ce midi ? je connais un restau agréable pas très loin, je peux t’enlever ?

Cinq minutes après, nous étions devant sa voiture. Sur le capot, à côté de la croix lombarde, le serpent dragon couronné avalait un malheureux (lequel, on l’ignore trop, n’est qu’un infidèle). J’avais sifflé d’admiration :
 Une Alfa de collection… Tu ne te mouches pas du pied…
(J’ai conservé des façons de parler désuètes).
 Oui... Une Alfa de collection… Pour le plaisir, et le souvenir... J’ai vécu avec un collectionneur, un fou de voitures...
 C’est terminé ?
Elle avait montré son tailleur avec la mimique comique d’une enfant qui veut s’excuser :
 On ne dirait pas, mais je suis veuve.
 Une maladie ?
 Non, un accident. Disons une balle perdue... Au Salvador, il y a tellement de balles qui se perdent... Et peut-être que celle-là n’était pas si perdue que ça...
 Au Salvador ?
 Tu sais, ou tu ne sais pas, que pas mal de gens qui comptent, au Salvador, et même des dirigeants politiques, à droite comme à gauche, sont d’origine palestinienne... Mon mari était l’un d’eux...
 Ce Libanais qui te tournait autour, à la fac ?
 Exactement... Il a traîné longtemps à la fac. Et puis, quand l’alibi des études n’a plus été tenable, il a fallu choisir. Il ne trouvait pas en France les filières de réussites escomptées. Il n’avait pas la moindre envie de retrouver le sac de nœuds libanais, et il a choisi de rejoindre la partie de la famille établie au Salvador… La paix revenait là-bas, il s’est lancé dans les affaires. Il y avait tout à reconstruire, tout à développer. Il avait misé sur le tourisme et l’investissement financier, des histoires compliquées dont je te passe le détail, flux de capitaux entre l’émigration salvadorienne aux Etats-Unis et El Salvador. Mais pour réussir, il fallait être bien avec les politiques… Alors il s’est placé aussi dans la politique…
 Extrême gauche ou extrême droite ? Tendance F.M.L.N ou tendance Arena ?
Elle avait eu un geste vague :
 Peu importe... L’une après l’autre… Ou plutôt ni l’une ni l’autre. Disons tendance réussite perso. De toute façon, là-bas, à part une minorité de convaincus dans les deux camps, personne ne croit plus à rien, sinon à la survie. Trop de morts, trop de dégâts, trop de merde. Bref, mon mari a réussi, trop bien réussi, au point de faire des jaloux, et il en est mort. Après sa mort, il valait mieux pour ma sécurité que je disparaisse, et je suis revenue en France. Mais il faut bien vivre, et je reste dans les affaires... Entre ici et là-bas...
 Quel genre d’affaires ?
 Commerce et expertise d’objets d’art... Pour l’essentiel, je travaille sur le précolombien... Cuscatlan, c’était le nom du pays au temps des Indiens Pipil. Cuscatlan, la terre des bijoux…
 Et ça marche ?
 Un marché en expansion... Forte clientèle, surtout ici... Entre Cannes et Menton, la Côte est une monstrueuse barre de fric...
 Tu tiens une galerie ?
 Pas exactement, je fonctionne sur catalogue... Mais parlons d’autre chose, si tu veux bien...
À son sourire, j’avais bien compris que je n’avais pas à jouer dans cette cour, et que les bijoux ne l’occupaient peut-être pas tout entière...

Le restaurant était dans la proche campagne, un karst herbu semé de rocs blancs et de chênes, dont le mitage des propriétés n’avait pas tout à fait tué la majesté.
On nous avait installés en terrasse, au doux soleil d’automne, presque seuls. Autour de nous, l’herbe était vive, drue, semée de pâquerettes en repousse d’octobre, et de fleurs bleues dont je ne connaissais pas le nom, fleurs de montagne quasiment. Ça aurait pu être le grand calme, sans une famille de Vikings, habitués aux températures extrêmes, qui squattaient la piscine.
Menu très régional. Mais si Reparata avait conservé son appétit d’antan, moi je ne mangeais guère. La patronne apportait le farci (petites courgettes, petites tomates et petits oignons fourrés), que j’en étais encore à la tourte de blettes.
Reparata s’était inquiétée :
 Tu ne manges pas ?
 Mais si, mais si...
Difficile certes (si l’on s’obstine dans l’hétérosexualité) de se concentrer sur un farci, face au décolleté de Reparata. Mais plus qu’à ce retour libidinal, mon peu d’appétit tenait à mes interrogations. Je brûlais d’interroger Reparata sur Tchòco. Or, à l’évidence, Reparata n’était pas venue pour le seul plaisir de me retrouver : depuis si longtemps, elle aurait eu bien d’autres occasions de me faire signe, et elle s’en était bien gardé... Avant de la questionner, je préférais donc qu’elle découvre un peu ses intentions, et en attendant je parlais pour ne rien dire... Elle aussi.
Les Vikings étaient partis se rhabiller, et nous avaient rendu le silence, un silence qui devenait pesant.
Après quelques considérations sur le farci, (“il n’est pas mauvais, mais il ne vaut pas le mien”), Reparata s’en tenait à chasser une guêpe carnivore. Je suivais sa main que je trouvais un peu trop baguée. Plus qu’une pointe de mauvais goût, j’y retrouvais une délectation baroque qui n’avait jamais été la mienne : éducation trop janséniste, on ne se refait pas.
Je m’étais décidé :
 Tu ferais mieux de me dire vraiment pourquoi tu es venue...
Elle avait eu l’air soulagé :
 Ce matin, dans le journal, je vous ai vus, Tchòco et toi... Tu peux m’expliquer ce qui s’est passé ?
 Tout simplement qu’il est arrivé devant mon stand, il avait mon livre à la main, il disait “un livre de merde”, et il me l’a balancé à la gueule... Il m’a traité de renégat et...
 Et ?
J’hésitais. Reparata avait quitté le Groupe juste avant l’histoire du Légume. Elle n’était peut-être pas au courant. Et ce n’est pas le genre d’info que je tenais à ébruiter. Mais si je voulais en savoir plus, mieux valait jouer franc-jeu. Et je m’étais risqué à parler de la menace de Tchòco : “Je t’en donnerai, moi, des nouvelles de ton Légume…”.
Elle avait soupiré :
 Le Légume... J’aurais dû m’en douter. Cette histoire le travaille, je le sens bien.
 Attends, tu me dis quoi, là. Tu revois Tchòco ?
 Bien sûr que je le revois... À l’occasion même, il m’est très utile dans mes affaires, Un excellent rabatteur... Il connaît bien le secteur.
Elle avait hésité avant d’ajouter :
 Il m’est très cher aussi....
Je me croyais guéri, mais je ne suis pas sûr de ne pas avoir ressenti une vraie remontée de jalousie :
 Vous vivez ensemble ?
Elle avait haussé les épaules :
 On se voit, je te dis... On ne s’affiche pas. Je crois que personne n’est au courant, heureusement…
 Ça fait longtemps qu’il est de retour à Nice ?
 Deux ans… Quelque chose comme deux ans...
 Toujours à Magnan ?
 Mais non, il a pris un studio près du port. Tu penses bien que la maison de Magnan a disparu, depuis le temps... Il y a un immeuble à la place... Comme dans la chanson de Nino Ferrer…
Curieusement, alors que je n’avais pas une seule fois pensé à la maison de Magnan depuis la fin du Groupe, j’ai eu en entendant Reparata un pincement de cœur : ainsi je ne reverrai jamais les murs ocre délavés à la piémontaise, la treille et le bout de jardin, où nous avions si souvent refait le monde, Tchòco et moi...
Mais j’avais vite relancé sur la seule chose qui présentement me tenait vraiment à cœur :
 Tchòco t’a dit quoi, exactement, sur le Légume…
 Vraiment pas grand-chose, sinon que le bonhomme est toujours vivant, qu’il l’a retrouvé, et qu’il envisage de faire un livre à partir de cette histoire.
 Ne me dis pas qu’il a des remords ?
 Ni remords ni regrets. Une autoanalyse. Il revisite, il veut comprendre... Le contexte historique, notre engagement, et son rapport à ceux d’aujourd’hui... Mais ça suffit, la guêpe…
D’un coup de sa main trop baguée, Reparata avait écrasé la guêpe sur son assiette.
Elle avait retrouvé ce masque de tragédienne qu’elle avait jadis quand, oubliant ma soi-disant compétence idéologique, elle me renvoyait à mon inexpérience de la vraie vie. Ce masque qui la rendait presque laide dans la jouissance :
 Je suis inquiète pour Tchòco… Il m’a appelée hier après-midi, pour me dire qu’on ne se verrait pas le soir. Un contretemps... Ce matin, je n’ai eu que son répondeur... Tu sais, je me fais toujours un peu de souci... Je n’aimerais pas qu’il lui arrive quelque chose, je n’aimerais pas qu’on lui fasse du mal, je deviendrais comme folle... On ne dirait pas, mais il est fragile... Tu as vu comme il est soufflé... Les médicaments... Il en a pris plein la gueule en Amérique. Dans la guerre déjà... Vue d’Europe, la situation était simple au Salvador : les Bons et les Méchants, les Révolutionnaires et les hommes de la dictature. En fait d’unité révolutionnaire, il fallait choisir entre les factions révolutionnaires, leurs différentes stratégies, leurs antagonismes... Tchòco s’était d’abord embringué dans l’E.L.P, les plus durs, les tenants jusqu’au-boutistes de la lutte armée, et ils ne lui ont pas fait de cadeaux quand il est passé aux F.P.L... Trop mou, dégonflé… Ils ont failli le descendre… Et il en a pris dans la gueule plus encore dans l’après-guerre que dans la guerre. À la guerre, il savait pourquoi il combattait... Après, il a fallu survivre... Et puisqu’il n’était pas du genre à vouloir s’en mettre facilement plein les poches, comme pas mal de ses compagnons reconvertis, hélas, il a dû naviguer à vue. Tu n’imagines pas dans quelle merde il faut vivre là-bas, au quotidien... C’est comme cela qu’il est entré dans les affaires, qu’il a rencontré mon mari. C’est comme ça que je l’ai retrouvé…
 Au Salvador donc ?
 Exactement. Mais c’était déjà le Tchòco de l’après-guérilla. Puisque nous nous étions installés en 92, à la fin de la guerre… Je suis rentrée quelques années après, à la mort de mon mari. Tchòco est rentré un peu plus tard. Maintenant, je te l’ai dit, il fait sa vie, mais à l’occasion il m’aide aussi dans mes affaires… Seulement son cœur ne tient plus. C’est peut-être pour ça qu’il est si agressif... Que veux-tu, il se fourre toujours dans des histoires pas possibles... Comme à la journée du Livre, hier... Bien sûr qu’il a eu tort, et crois-moi, je vais tout faire pour qu’il laisse tomber...
 Ça ne va pas être facile, il me déteste...
Elle avait eu un rire triste :
 Ce n’est pas toi qu’il déteste, c’est l’air du temps, qui veut que tant de gens parlent de justice alors que leur vie est faite de ruses et d’égoïsmes... Il paraphrase toujours le grand Karl... “Jusqu’à présent les philosophes se sont contentés d’expliquer le monde, il s’agit maintenant de le transformer... Oh pardon... Il s’agit maintenant d’en profiter”... Toi, tu n’es qu’une illustration de l’air du temps... D’autant qu’il en veut plus à ceux qui ont cru à quelque chose qu’à ceux qui n’ont jamais cru à rien...
 Mais toi, tu crois à quoi, Reparata ?
Elle n’avait pas répondu. Elle montrait le plat, devant nous :
 Du coup, il se raccroche à la bouffe, la vraie, pas ces saletés insipides ou trop assaisonnées qu’on nous sert partout, la bouffe qu’il faut savoir cuisiner. Parce que la vraie bouffe, c’est la vérité de la vie, que l’uniformisation généralisée est en train de tuer.... Il ne cesse de répéter que la vraie bouffe est œuvre militante... Il n’oubliera jamais cette saloperie d’air du temps, mais je vais faire en sorte qu’il t’oublie vite, toi et cette histoire du Légume... Et de ton côté, tu vas me promettre d’oublier Tchòco...
 En ce qui me concerne, rassure-toi, ce sera vite fait. Demain je suis à Nice, je monte au cimetière du Château, sur la tombe de mon père, le lendemain je rentre à Paris et j’oublie tout...
 C’est ce qu’il faut. Mais dis moi encore, pour en revenir à hier... Cette fille sur la photo, à côté de Tchòco, tu la connais ?
Décidément, Ornella attirait les curiosités, aujourd’hui…
Contrôle du masque. Mais quand même j’aurais été préféré ne pas être en face de Reparata quand elle avait posé sa question.
 Cette fille ? Pas du tout. Elle était devant moi quand Tchòco est arrivé, elle achetait mon livre… Elle a bloqué le bouquin que Tchòco m’a jeté dessus...
Je me suis bien gardé de parler des coups dans la panse, et de mon Tchòco plié en deux…
 Après elle a filé... Pourquoi, tu la connais, toi ?
 Eloisa ? Un petit peu.
 Comment tu dis qu’elle s’appelle ?
 Eloisa. Elle est italienne. En français, Héloïse, si tu préfères...
À ce moment, je n’aurais pas pu dire pourquoi, la prémonition d’une catastrophe imminente m’avait glacé.
 Tu la connais comment, cette Eloisa ?
 Nos familles sont apparentées, de loin. Familles de vieux notables niçois... Mais la sienne est une de celles qui ont choisi Turin et le Piémont après l’annexion de 1860…
 L’annexion ?
 Ces gens-là disent toujours l’annexion, jamais le rattachement...
Exactement comme Tchòco… Mais ce n’était pas le moment de le signaler.
 Selon eux, la France a agi de façon dégueulasse en 1860 : braves Piémontais, je viens combattre avec vous contre l’Autriche, et pour bâtir l’Italie, à condition que vous me donniez le Comté de Nice et la Savoie… Un Comté de Nice qui n’aurait jamais dû être français… Mais selon eux aussi, le souverain piémontais a agi de façon dégueulasse, en acceptant le marché et en sacrifiant Nice qui avait combattu pour lui… Mais à choisir, ils préféraient Piémont à France. Donc, après 1860, les ancêtres d’Eloisa ont préféré s’établir à Turin, mais sans abandonner leurs propriétés ici... C’est comme cela que l’oncle d’Eloisa possède encore une maison à Nice, et il y vient parfois... Je me souviens être allée chez lui quand j’étais jeune, puisque mes parents l’ont fréquenté. Mais Eloisa n’était pas encore là, elle vivait encore chez ses parents... C’est un peu plus tard qu’elle est venue vivre chez son oncle… Je l’ai vue, sans vraiment la fréquenter : j’étais une jeune fille et elle une enfant. D’autant à ce moment-là je commençais à prendre mes distances avec ma famille. Ensuite, je me suis fâchée avec mon père, et j’ai cessé de fréquenter ces gens-là. Je ne les ai revus que pour l’enterrement de mon père, l’an dernier.
 Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’oncle et de petite fille ? Je m’y perds….
 Les parents d’Eloisa sont morts dans un accident de voiture, quand elle était toute petite... Et son oncle, le philosophe, l’a recueillie.
 Le philosophe ?
 Eloisa est la nièce d’un confrère à toi, Fulberto... Tu connais ?
 Pas du tout...
 Tu ne perds rien. Un beau salaud, Fulberto... Il aime à dire qu’étymologiquement son nom signifie “très brillant”... C’est un pseudo, en fait, qu’il a pris en sortant de ses ennuis d’après la guerre… Mais tu parles, en guise de lumière, c’est un vrai post-fasciste. Un type qui a trempé tout jeune dans la République de Salo... Bon, il n’était pas le seul, et on en retrouve de soi-disant fréquentables, aujourd’hui que les néo-fascistes se sont reconvertis en parti de gouvernement, tu imagines… Mais ce Fulberto, sans rien renier, a refait surface dans les années 1970 en pourfendant les philosophes du Sud... Gramsci le Sarde, le gnome rouge, bien entendu. Et surtout Croce le Napolitain, le sceptique, le grand déstabilisateur... Fulberto a la haine des rouges, et peut-être encore plus la haine des Méridionaux…
 Et cette Eloisa, elle fait quoi dans la vie ?
 À ma connaissance, rien. Financièrement, ça ne semble pas être un problème. L’oncle lui a coupé les ailes en l’empêchant de travailler, mais il lui assure une vie plus que confortable : les parents d’Eloisa étaient des gens importants, un père architecte, grand spécialiste du Turin baroque, un type qui avait du bien au soleil, à la ville comme à la campagne… En fait, il doit y avoir de redoutables problèmes de gestion du patrimoine, sous l’alibi de la curatelle…
 La curatelle ?
 Problèmes d’autonomie… Eloisa est très intelligente, mais pourtant on la dit incapable de mener sa barque.
 Tu le penses aussi ?
 C’est vrai qu’elle est un peu spéciale, un peu ailleurs... Je ne la connais pas suffisamment pour m’avancer. On a quand même une bonne tranche d’âge de différence. Mais peut-être que son oncle l’a trop couvée, trop coincée... C’est quand même un type très particulier ce Fulberto, et à mon avis, un type un peu inquiétant… Il est très religieux, dans la grande tradition ultra catholique piémontaise, rigoriste, charitable, il a ses pauvres… Mais en même temps il se pique d’ésotérisme... Il est fasciné par le satanisme, dont il dénonce sans cesse la menace, et il n’est pas le seul à Turin... La vieille histoire de Turin par excellence la cité du Diable, relancée par un journaliste facétieux dans la presse locale, autour des années 1970, une plaisanterie que beaucoup prennent toujours au sérieux, malgré les démentis… Tu es courant ?
Non, je ne savais pas.
Eloisa s’était lancée sur le mythe du Turin satanique, né à “l’Ottocento” au revers du Turin des Lumières, rationaliste et franc-maçon : puisque le gouvernement piémontais, clairement anticlérical, flirtait avec protestants et autres dissidents, l’Eglise, en réaction baptisait volontiers satanisme tout ce qui échappait à son emprise...
Elle semblait passionnée, et je me suis demandé si elle ne faisait pas partie d’une loge féminine…
En temps ordinaire, le sujet m’aurait sans doute assez intéressé. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, ce qui me tenait seulement à cœur, maintenant que j’en savais un peu plus sur Tchòco, c’était Ornella, avec ce fil familial que Reparata avait commencé à tirer.
 Et Eloisa dans tout ça ?
 Dis donc, elle t’intéresse rudement, cette nana…
 Mais non, pure curiosité. Tout ça ferait un beau sujet de roman…
 J’oubliais que monsieur Abailard est aussi romancier… Alors, Eloisa ? tu peux imaginer les dégâts… Fulberto a pratiquement élevé sa nièce. Tout seul, car il a été veuf très tôt.
 Pas d’autre enfant ?
 Si, un fils. Il se dit historien. Spécialiste de l’insurrection piémontaise anti-jacobine, la Vendée piémontaise des années 1790… Tu imagines, le peuple dressé contre l’envahisseur français et jacobin, pour défendre sa foi et son roi… Ce type est un fou. Un activiste. Très dangereux. Je mettrai ma main au feu, puisqu’il se partage entre Turin et Nice, qu’il trempe dans de drôles de réseaux ici aussi… Et dire que mon père l’admirait pour son engagement, pour son énergie : “Il nous en faudrait beaucoup des comme lui”…
 Une sorte de frère pour Eloisa, quand même ?
 On peut dire les choses comme ça… Mais si frère il y a eu, ça n’a pas dû être un cadeau, pauvre Eloisa… En tout cas, il faut le reconnaître, c’est un bon point pour Fulberto d’avoir pris la petite en charge à la mort de ses parents... Mais je n’aurais pas aimé grandir dans cette propriété, avec ce cinglé de Vieux de la Montagne... Il faut voir où elle a vécu… Fulberto habite sur une colline qui surplombe le fleuve, face à la ville, une de ces vieilles propriétés de l’ancienne haute bourgeoisie, avec parc, toutes encloses, comme les décrivent Fruttero et Lucentini... Un monde à part... Un peu mystérieux... Il y avait de quoi devenir un peu frappée... Et elle l’est devenue.

Ainsi, voilà qui était l’oncle dont m’avait parlé Ornella, cet oncle philosophe qui lui avait dit le plus grand bien de mon œuvre, et qui lui avait donné l’envie de me connaître. Connaître au sens biblique, avait ajouté la vigilante part d’humour dont paraît-il nous héritons, dans ma lignée…
Ainsi, à cause de ce fou, j’avais en quelque sorte abusé de l’absence de jugement d’une fille un peu spéciale, un peu paumée…
Pas de quoi être fier…

J’ai montré ma montre à Reparata :
 Maintenant tu me ramènes ? Je dois participer à un débat...
 Sur ?
 La philo... “La philo, c’est quoi” ?
Elle avait ri :
 Ah oui, la philo... Qu’est-ce que tu vas leur dire ? J’ai enfin trouvé le point fixe à partir duquel la pensée peut mettre en œuvre une démarche totalisante ? Bon courage...
Soi-disant fâchée avec la théorie, Reparata, mais elle savait toucher où le bât blesse...

Reparata m’avait déposé à proximité de l’entrée, mais sans s’approcher, pour éviter l’embouteillage. Malgré un échange d’adresses, nous nous étions quittés sans promesse de nous revoir. Ainsi va la vie. Elle avait su ce qu’elle voulait savoir. Et moi aussi. Et de le savoir ne me rassurait en rien.
Qui plus est, je n’arrivais pas à mettre en place ce couple reconstitué et inattendu, Reparata et Tchòco, auquel Reparata semblait tellement tenir…

Cinq minutes après, je me retrouvais à l’entrée, avec deux types qui s’avançaient vers moi : assez jeunes, lunettes de soleil, cheveux très courts, vestes d’été manches retroussées, jeans. Le F.L.N.C., ou les flics.
J’avais souvent dit du mal des nationalistes corses dans mes chroniques, mais j’ai opté pour les flics et j’avais raison. Des flics qui avaient adopté d’entrée la bipartition classique Gentil - Pas Gentil.
Gentil avait sorti sa carte, poliment :
 Il va falloir que vous nous suiviez, monsieur Abailard... Nous devons vous poser quelques questions...
 Vous pouvez m’expliquer...
 Nous en parlerons tranquillement à l’hôtel de police...
C’était bien la première fois, depuis les temps oubliés du Groupe, que je me faisais embarquer. Je voyais que les filles de l’accueil, à un mètre de là, n’en perdaient pas une, et j’avais haussé la voix :
 Mais de quel droit...
Pas Gentil m’avait pris par le coude. Il me tordait presque le bras, histoire de dire : “Toi, mon petit, tu commences à me les briser”. Mais il restait muet.
Ce que Gentil avait traduit :
 Monsieur Abailard, personne n’a intérêt à faire du scandale...
Et je m’étais retrouvé dans un véhicule banalisé qui avait démarré, en trombe bien entendu puisque Pas Gentil conduisait. Mais on m’avait quand même épargné gyrophare et sirène.
 Nous en avons pour longtemps ? Je dois participer à un débat tout à l’heure...
Pas Gentil :
 Un débat sur quoi ?
 Sur la philosophie...
 J’aime pas la philo. Au bac, j’ai eu trois...

Hôtel de police.
 Si c’est une garde-à-vue, je veux contacter un avocat...
Gentil m’avait rassuré, vérification de pure forme :
 Pas question de vous mettre à poil et de vous attacher au radiateur…
Dommage, disait l’œil de Pas Gentil.

C’est Pas Gentil qui avait attaqué :
 Hier matin, vous avez eu une altercation aux journées du Livre... Vous avez revu votre ami après cet incident ?
 Pas du tout... Et ce n’est pas mon ami...
 Un ami de jeunesse pourtant, si j’en crois nos fiches… Vous avez fait ensemble les quatre cents coups, si j’ose dire...
Décidément, les R.G départementaux avaient bonne mémoire...
Gentil :
 Ne vous troublez pas, Monsieur Abailard. Vous avez un passé intéressant, et trop oublié. Mais mon collègue en reste à la tache originelle. Il n’a pas encore compris que maintenant vous êtes tous les deux du même côté de la barrière, il n’a pas vraiment intériorisé votre conversion aux valeurs du monde occidental... Mais revenons à notre altercation...
 Ne me dites quand même pas que ce fou a porté plainte ?
 Il ne s’agit pas de plainte, Monsieur Abailard... Vous connaissez les raisons de l’agressivité de ce monsieur ?
 Mon livre, il n’a pas aimé...
Pas Gentil :
 Un désaccord philosophique ? Je croyais que votre ami préférait les recettes de cuisine aux recettes de philo, et il avait bien raison...
J’avais encaissé, en me disant :
 Dès que je sors, je ne sais pas comment je ferai, mais toi, tu es mort.
En même temps je trouvais plutôt inquiétant que Pas Gentil ait parlé de Tchòco au passé.
- Monsieur Abailard, pouvez-vous justifier de votre emploi du temps, cette nuit ?
 J’ai passé la nuit à l’hôtel.
 Vous n’êtes pas sorti ?
 Je n’ai quitté l’hôtel que vers les neuf heures. La réception confirmera...
 C’est ce qu’elle fera, je l’espère pour vous. On est en train de questionner le personnel, on essaie de retrouver le réceptionniste de nuit, qui doit récupérer quelque part...
J’aurais pu ajouter que je ne dormais pas seul... Instinctivement, et heureusement, je n’en ai rien fait. Pas seulement pour m’éviter le ridicule de dire que je ne connaissais pas cette fille, et qu’elle m’avait laissé en plan. Mais après ce que m’avait appris Reparata, je me disais qu’Ornella n’avait vraiment pas besoin d’être mêlée à cette histoire…
Et enfin Pas Gentil avait lancé le pavé :
 Votre ami a été tué, la nuit dernière, sans doute au petit matin. Il habitait Nice, et on a trouvé le corps à Cannes, à deux pas de votre hôtel... Deux coups violents, un à la gorge, l’autre porté verticalement sous le nez... Ce qui peut suffire pour tuer un cardiaque comme lui... Or hier matin on vous a entendu dire : “Tu me le paieras”... Je sais, je sais, les mots se laissent dire, mais convenez qu’en la circonstance, ils prennent un sens fâcheux... Vous pratiquez le karaté, Monsieur le Philosophe, il paraît que vous aimez le rappeler dans vos émissions...
Il m’avait donné une tape presque amicale sur l’épaule :
 Vous savez, si vous l’avez descendu, ce type, personnellement je ne vous en voudrais pas... Ça n’est pas vraiment une perte... Un fouineur... Un emmerdeur de moins...
Gentil, l’air faussement embarrassé :
 Mon collègue n’aime pas les extrémistes... Plus exactement les extrémistes de gauche...

La suite avait été monotone et pénible. Ils avaient joué à poser et reposer un bon moment les mêmes questions, pour me laisser enfin mariner une paire d’heures, sous le regard d’un agent impassible.
Je n’arrivais pas à comprendre ce qui m’arrivait, et en fait j’étais terrorisé. Je ne pouvais compter que sur ma parole, mais tout pouvait me désigner comme coupable. Et ce flic qui me détestait… J’aurais pu parler de l’aubergine, mais ça aurait été inévitablement embrayer sur l’affaire du Légume, et pour l’heure je n’y tenais guère. Je m’étais finalement décidé à faire un scandale pour demander la présence d’un avocat. Je n’en ai pas eu besoin.
En fin de soirée, retour de Gentil et Pas Gentil. Gentil souriait :
 Vous pouvez repartir, Monsieur Abailard. Votre réceptionniste de nuit confirme qu’il ne vous a pas vu sortir.
Pas Gentil :
 Remarquez qu’on peut toujours échapper à la vigilance d’un réceptionniste : l’entrée de votre hôtel est un vrai hall de gare.
Gentil :
 Mais enfin pas la nuit,
Pas Gentil :
 À condition que ce brave jeune homme ne se soit pas endormi...
Toujours le mot pour rire, Pas Gentil…
Gentil
 Quelque chose d’intéressant encore. Nous avons aussi appris qu’un homme a déposé un paquet pour vous au tout petit matin, une boîte... Nous avons montré au réceptionniste une photo de la victime, et il a reconnu l’homme à la boîte. Donc, Dieu sait pourquoi, votre ami est passé à l’hôtel déposer ce paquet pendant que vous dormiez, et il a été tué peu après. Ce qui vous disculpe totalement. Il y a quand même un aspect amusant dans cette affaire... La réceptionniste de jour nous a dit que la boîte contenait une aubergine. Curieux... Vous avez une idée ?
 Aucune.
À leur moue dubitative, j’ai compris que j’étais loin de les convaincre.
Pas Gentil :
 Oui, vous pouvez repartir, mais franchement, je me serais bien contenté de votre culpabilité...
 Vous m’en voulez à ce point ?
 Pas du tout. Mais il va falloir relancer l’enquête…
Gentil :
 Votre ami jouait au journaliste d’investigation, il semblerait qu’il avait mis le nez dans quelques affaires locales pas très claires. Et il va falloir que nous cherchions aussi de ce côté... Ce qui peut ne pas faire plaisir à tout le monde, même ici…
J’ai cru entendre Pas Gentil murmurer un “Conard…”. J’ai surpris dans son regard quelque chose qui ressemblait à de la haine.
Décidément, au-delà de la comédie professionnelle du bon et du méchant, les deux ne faisaient pas la paire… Et je me suis dit que, si j’étais à la place de Gentil, j’aurais peut-être intérêt à faire attention…
Mais Gentil poursuivait, apparemment impavide :
 Voilà, vous pouvez repartir, Monsieur Abailard... Avec nos excuses pour cet après-midi perdu... Mais que voulez-vous, nous faisons notre travail... Dommage pour la conférence. Je l’aurais volontiers écoutée. Parce que je ne sais toujours pas ce que c’est, la philo… En terminale, à en croire le prof., j’avais cru comprendre que la philo n’était pas un savoir qu’on recevait tout empaqueté, mais qu’elle devait aider à vivre, à se mettre en question… J’ai vite compris qu’elle aidait surtout à passer le Bac. Et qu’après on l’oubliait. J’en suis resté frustré. Mais, pour revenir à notre après-midi, et au décès de votre ami, rassurez-vous, je vous promets la discrétion, tout ceci restera entre nous. Maintenant j’espère que nous n’aurons plus à nous revoir... Mais en attendant, monsieur Abailard, il se fait tard. Voulez-vous qu’on vous raccompagne ? Ce sera discret…
Je n’y tenais vraiment pas, mais j’étais épuisé, et il n’était pas question de traverser la ville à pied...
C’est Gentil tout seul qui s’y était collé.
En refermant la portière avant sur moi, Pas Gentil avait ajouté, en prime :
 En fait, je plaisantais, je n’étais pas si mauvais que ça en philo, je n’ai pas eu trois au Bac., j’ai eu sept.

Curieuse sensation de puissance, curieux sentiment de vigilance de traverser la ville en la regardant avec l’œil d’un flic en patrouille…
Comme ce Gentil semblait m’avoir à la bonne, je me suis risqué à le questionner :
 Vous pouvez m’en dire plus sur les affaires dont vous parliez ?
 Votre ami…
J’ai dû tousser un peu trop fort…
 Oui, je sais, votre ami qui ne l’était plus, avait mis le nez dans des affaires qui dépassent les situations classiques de confusion des genres : situation élective, favoritisme, concussion... De quoi se faire plein d’amis bien placés, vous imaginez... Il avait un peu commencé à sortir quelques éléments dans des publications nationales. Et il devait avoir encore des biscuits… Mais il avait une drôle de façon de ranger sa documentation. Son studio était vide de tout papier… Manifestement, il n’archivait pas là.
 Vous vouliez dire quoi, avec votre “ça ne fera pas plaisir à tout le monde, même ici” ?
 Vous garderez ça pour vous, mais si je pensais à des tas de gens, je pensais aussi à mon collègue… C’est que lui non plus n’aimerait pas que ces affaires sortent... Il est trop engagé dans certains milieux politiques, il n’aimerait pas être obligé d’ennuyer des amis, qui traînent déjà pas mal de casseroles… Alors que moi, question d’engagement et question d’éthique, j’aimerais bien les ennuyer, ces pourris.
J’ai dit à Gentil combien je le trouvais rafraîchissant, mais que, l’âge aidant, je ne croyais plus guère aux coups de balais purificateurs. Il m’a dit en riant que ça ne l’étonnait pas, et que j’étais un vieux con irrécupérable.
Je me suis fait déposer pas loin de l’hôtel. Tout crevé que j’étais, je n’avais aucune envie de filer au lit tout de suite.
J’ai passé une très mauvaise soirée, à boire trop de bière dans un pub dit irlandais envahi de touristes italiens.
Tchòco, à peine revu, à peine disparu… Je n’arrivais pas encore à intérioriser sa mort. Ce que je ressentais n’était ni tristesse ni détachement, mais encore moins indifférence. Une sorte de culpabilité. Oui, j’étais accablé, comme si j’avais été malgré moi coupable d’une catastrophe. Pas de la mort de Tchòco en tout cas, mais d’une catastrophe évidente, indéfinissable, et qui me dépassait.
Et comme une mauvaise fièvre m’était revenu le propos insensé qu’Ornella m’avait asséné, quand je lui avais demandé si elle adhérait au propos de son oncle :
 Seul peut parler du Mal qui en a été possédé, sous le couvert du bien. Seul peut parler du Mal qui a vu le diable au pied de son lit, qui a senti son odeur de fumier...

III

J’avais dormi abruti de toute cette bière. Le réveil avait été douloureux. Il me fallait maintenant mesurer enfin ce qui venait de me tomber dessus.
Déjà, ce que je n’arrivais pas à imaginer : Tchòco était mort. Je ne l’avais plus revu depuis la fin du Groupe, et en quelque sorte sa disparition avait accompagné la fin de notre jeunesse, de notre naïveté, de notre vraie joie de vivre.
Est-ce que j’avais seulement pensé vraiment à lui depuis ? Certainement pas, même quand j’avais à l’occasion entendu évoquer ses aventures en Amérique Centrale. Il participait d’une époque définitivement révolue, et son nom ne m’émouvait plus.
Et voilà que maintenant je mesurais à la fois combien il allait me tourmenter, et combien il allait me manquer. Ce qui revenait à dire que c’était ma jeunesse qui allait me manquer et me tourmenter…
En même temps, sur un plan bien plus prosaïque, l’inquiétude était venue.
Tchòco avait pu être tué pour toutes sortes de raisons. Mais, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, c’était peut-être aussi à cause de cette histoire de Légume qu’il était mort. Il avait menacé, et en public, de me donner des nouvelles du Légume. Est-ce que quelqu’un avait saisi au vol le cri de Tchòco ? En tout cas, on l’avait été tué presque aussitôt, près de mon hôtel, tout près de moi par conséquent. Coïncidence ?
Mon inquiétude devenait parano quand je commençais à penser à une vengeance. L’idée que quelqu’un ait voulu venger le Légume, si longtemps après, pouvait sembler folle : l’histoire était si vieille qu’on aurait pu la penser enterrée (si j’ose dire). Mais pourtant Reparata m’avait appris que Tchòco avait contacté le Légume. D’ici à imaginer que des proches ou des amis du Légume en avaient eu vent...
Et je me disais aussi que, bien entendu, si vengeance il y avait, j’y étais mouillé jusqu’au cou, le beau premier. Et peut-être tout aussi menacé que Tchòco, sinon plus.

Je suis passé dans la salle de bain pour essayer de remettre mes idées en place. Je ne dirai pas que j’ai chanté sous la douche, mais la parano s’est un peu dissipée. Probablement Tchòco avait fait une mauvaise rencontre, un hasard comme il y en a tant dans la nuit des grandes villes, et maintenant la vie allait continuer pour moi comme auparavant, en oubliant le Légume.
Petit déjeuner tranquille. L’hôtel s’était vidé de l’intelligentsia dominicale. Les réceptionnistes avaient été plus que discrets : aucun signe particulier montrant qu’ils avaient été interrogés par la police sur mon emploi du temps.
Le journal n’accordait que quelques lignes à la mort de Tchòco. Rien sur les causes possibles de l’agression. Une bio-biblio elliptique. Et ni fleurs ni couronnes. Décidément, malgré le salut de convenances entre confrères, Tchòco ne semblait pas en odeur de sainteté au journal... Ce qui, vu les engagements de l’un et de l’autre, n’avait rien pour surprendre.
L’articulet ne faisait heureusement aucun rapprochement entre le crime et l’incident de la journée du Livre, et aucune mention de mon passage à l’hôtel de police. Gentil avait tenu parole : discrétion.
Pour autant, en tartinant mon pain, je ne me sentais guère rassuré. L’effet tonique de la douche s’était vite dissipé à la lecture de l’article. Parce que la bio, aussi elliptique qu’elle était, mentionnait une œuvre de Tchòco que je ne connaissais pas, et pour cause, une pièce en vers nissarts parue cette semaine dans une revue poétique, et intitulée, le journal traduisait heureusement : “Ode à celui que nous avons massacré”.

J’ai réservé une chambre à Nice, commandé un taxi, ce qui m’a amené à Nice en milieu de matinée. J’avais retenu une place d’avion pour le lendemain matin.
J’ai déposé mon bagage à l’hôtel et je suis aussitôt ressorti.
L’hôtel était sur l’Esplanade, à l’extrémité de la coulée de béton, métal, marbre, verre, qui a recouvert Paillon, Paillon le fleuve si longtemps indompté, le rouleur de galets descendu des montagnes.
Mais je n’avais qu’une chaussée à traverser pour me retrouver, du côté de ce qui fut rive gauche, devant l’étrangeté cisalpine des façades, au nuancier ocre, jaune, brique, rompu de ces étranges volets levés verts ou bleu pâle. Une fois de plus, je me sentais en terre natale, et je me sentais ailleurs.
Bien sûr, j’allais monter au cimetière. Mais pas tout de suite. Avant ce face à face, il me fallait un moment de préparation : se vider de toute pensée mauvaise, essayer de ne pas se laisser parasiter par cette folle journée d’hier…
Je suis demeuré du côté Béton du boulevard. Je n’avais que quelques minutes de marche pour me retrouver dans la modernité désormais institutionnelle du MAMAC.
J’ai parcouru les salles au pas de course, j’ai ignoré le paquet de Japonais plantés devant les bleus de Klein, j’ai à peine salué les Nanas de Nicky de Saint Phalle, en essayant de ne pas lire, derrière leur robuste gaieté, la saloperie du Père et du Mâle. Je voulais seulement monter sur le toit promenade.
J’ai eu la chance de m’y retrouver seul.
Il faisait grand soleil sur la ville.
Je voyais à ma gauche, sur la colline du Château, la folie érigée des anges et des symboles baroques du cimetière où il faudrait bien que je me résolve à aller, tout à l’heure. Et tout devant se perdait l’infini de la mer et du ciel, zébré d’avions. La Baie des Anges. J’ai essayé de ne pas penser à l’Ange d’Ornella.
Je suis redescendu. J’aurais pu filer droit à travers la vieille ville. Mais tout était bon pour retarder l’échéance. Je suis allé arpenter l’immense promenade du bord de mer, ses touristes, ses cyclistes, et ses rollers. J’ai fait quelques librairies dans la zone piétonne avant de trouver la revue poétique, confidentielle, dont parlait le journal. Une abondance de ces vers dits libres que je déteste, dans leur syntaxe proclamatoire et minimaliste… l’Ode de Tchòco était bien là, dans un face à face texte niçois traduction française.
Si j’avais pu lire ce texte en amateur éclairé, sans doute, malgré mon ignorance du nissart, j’aurais essayé de retrouver dans le texte original la musique et la force qui manquaient à la traduction française. Mais en l’occurrence, on s’en doute, c’étaient les informations éventuellement présentées par le poème qui m’intéressaient.
Ça commençait par une adresse nostalgique à la classe ouvrière :

C’était en un temps où il y avait encore des usines
Un temps où il n’y avait pas encore que des yachts sur la Côte
Et les frères qui travaillaient dans ces usines
Ne savaient pas qu’ils avaient pour mission d’être les porteurs de la Révolution…
J’ai parcouru à toute vitesse jusqu’à ce que je tombe sur le morceau qui me concernait directement :

Celui qui n’a jamais tué son frère
Ne sait pas ce que c’est que la folie des justes causes
Celui qui n’a jamais tué son frère
N’a pas à condamner celui qui a frappé
Mais je condamne celui qui a frappé
Quand celui-là est passé du côté de ceux qui ne sont par nos frères
Et qu’il nous fait la leçon

Je m’en tirais quand même à bon compte.

Et je m’en suis retourné par le marché aux fleurs, jouissance obligatoire, avant de me retrouver enfin dans la vieille ville.
En la traversant, je n’ai pas cherché la maison où jadis je retrouvais Reparata. De toute façon, la plaque de la porte devait indiquer maintenant un autre nom... Et si mes retrouvailles d’hier avaient fugitivement réveillé une nostalgie amoureuse, j’avais tourné la page maintenant. Je ne voulais pas imaginer Reparata apprenant la mort de Tchòco, elle qui m’avait dit : “S’il lui arrivait malheur, je deviendrais comme folle”…
Je n’avais pas vraiment faim. Je me suis seulement fait tailler quelques carrés de “socca”, pour retrouver le goût de la farine de pois chiches et de la bonne huile. J’ai mangé debout, au comptoir, et bu un verre de mauvais rosé.
Enfin, je me suis résolu à monter au cimetière, en quelques lacets, par le calme des demeures oubliées et les murs cyclopéens qui surmontent la vieille ville.
“Lou Castèu. Cimetière Chrétien”. Première entrée, ainsi curieusement baptisée pour mieux la différencier de la suivante.
J’ai fait quelques pas dans l’allée de gauche, en souvenir de cette lointaine après-midi d’automne, lumineuse, la même qu’aujourd’hui, où j’étais venu ici avec Tchòco...
Nous redescendions à pied du parc du Château, qui domine superbement la ville et le port, et, de façon assez inattendue, Tchòco m’avait entraîné dans le cimetière. Je connaissais un peu : mon père, grand amateur de références patrimoniales, m’y avait un jour promené de niveau en niveau, pour me montrer les tombes incontournables : celles de la mère de Garibaldi, de Gambetta le républicain, d’Herzen le révolutionnaire. Mais ce n’était pas vers elles que Tchòco était allé.
Tchòco, l’amateur de polars, n’avait même pas salué Gaston Leroux qui dressait pourtant sa petite statue noire à l’entrée.
Et tout amateur de voitures (parfois empruntées) qu’il était, Tchòco n’avait pas non plus salué Jellineck, qui baptisa sa firme du prénom de sa fille, Mercedes...
Non. À peine entré, Tchòco s’était planté devant une dalle familiale flanquée d’un médaillon et de l’inscription : “Menica Rondelly, 1834-1935”...
 Celui-là, c’était quelqu’un. Putain, il a créé La Ratapignata... Et c’est lui qui a écrit Nissa la Bella...
Et l’enfant emblématique de la plèbe niçoise s’était mis à fredonner cet air de valse piémontaise, qu’il jouait souvent sur sa guitare :

O la miéu bella Nissa
Regina de li flou
Li tiéu viehi taulissa
Iéu canterai toujou.

Ce qui m’avait laissé quelque peu consterné.
 Tchòco, arrête, l’identité, c’est pas mon truc. Et tu te dis internationaliste...
 Internationaliste, oui, mais viscéralement d’ici, je ne peux pas t’expliquer pourquoi, c’est comme ça...
Je lui avais reproché d’oublier les réalités de classes, d’unir dans la même nostalgie localiste la plèbe clientéliste et le patriciat affairiste... Tout en enveloppant son nissardisme d’un occitanisme qui me paraissait totalement baroque : comment peut-on, au nom de l’histoire, proclamer une nation qui n’a jamais existé…
Et nous nous étions méchamment engueulés.
Avec le recul, et avec quelques nuances, je persiste à penser que j’avais raison… Mais Tchòco n’est plus là pour me contredire…

Je suis resté planté là quelques minutes, ridiculement sans doute, comme pour enterrer Tchòco, et notre jeunesse.
Pour tout dire, j’avais aimé ce type. Fermez la parenthèse.
J’avais gardé les yeux ouverts, mais ils étaient pleins de larmes.
Dans ma tête, la guitare égrenait toujours sa valse niçoise à trois temps, jusqu’à ce que monte le chant de partisans, né des rizières de la plaine du Pô, le chant qui nous donnait la chair de poule, autrefois :

Una mattina mi son’ svegliata
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
Una mattina mi son’ svegliata
E ho ho trovato l’invasor

O partigiano porta mi via
O bella ciao, bella ciao, bella ciao ciao ciao
O partigiano porta mi via
Che mi sento di morir

Et la chair de poule était revenue.
Je m’en serais donné des claques. J’en avais trop souvent eu l’occasion, mais je n’avais jamais voulu me compromettre dans ces retrouvailles d’anciens combattants revisitant par jeu leur passé renié, je n’avais jamais voulu me retrouver sur ces photos de barons des médias, des O.N.G, et pourquoi pas de la philo, se ridiculisant en entonnant “La Jeune Garde”, le poing levé, à l’occasion de retrouvailles mondaines...
L’un d’eux, à qui j’en avais fait le reproche, m’avait renvoyé à mon ignorance :
 Et alors, pourquoi pas nous ? Tu ne sais pas que Montehus le rebelle, qui a écrit la chanson en 1910, a sombré dans l’Union sacrée en 1914, pour finir aux débuts de la guerre froide dans la peau d’un notable S.F.I.O décoré ?
Et voilà que je faisais pareil que ces bouffons, à ma façon…
Et puis je me suis dit tout simplement que j’avais quand même le droit de regarder ce passé, notre passé, en étranger quelque peu fraternel, quelque peu...

Maintenant le plus dur restait à faire. Ressortir. Longer le long mur d’enceinte, jusqu’à la porte suivante, et son panneau “Lou Castèu. Cimetière Israélite”, où le sceau de l’indicible marquait l’entrée. La Déportation.
Changer de monde. Errer entre les pierres grises. Je ne savais pas déchiffrer les inscriptions en hébreu. Mais celles en français, en italien, en espagnol, en russe, en roumain, en yiddish, en allemand, me renvoyaient l’image kaléidoscopique d’un monde révolu. Tant de destins européens et ottomans aboutis et fixés au XIXe siècle sur ce pan de Riviera, entre Menton et Nice. Tant de décorations de 1914-18 gravées sur les dalles. Tant de vies en suspens dans les années 1930, avant la tragédie finale. Et toutes celles qui manquaient ensuite…
Je ne sais pas pourquoi, ou plutôt si, je le sais trop, m’est revenu le souvenir ensoleillé des bords de la Charente verte, à deux pas des murs noircis par les vapeurs du Cognac. Une journée consacrée à l’auteur du Coup d’État permanent, où je donnais une communication, élogieuse évidemment… L’occasion était trop belle. Oui, m’était revenu le souvenir de la procession des Intelligents, des courtisans et des vrais fidèles, la fleur à la main, jusqu’à la porte du cimetière... J’en étais, j’aurais dû suivre, jusqu’à saluer, dans la tranquillité enracinée des mausolées gris, un type qui était passé par Vichy quand mon père était traqué... Je n’avais pas pu franchir la porte...
J’en aurais pleuré.
Je ne sais toujours pas si j’aurais aimé, moi aussi, être issu de cet endroit, de cette petite ville apparemment si tranquille de toute éternité (en dépit des batailles oubliées), je ne sais toujours pas si je n’aurais pas aimé que ce lieu soit vraiment mon “chez moi” ? Je ne sais pas si je n’aurais pas aimé qu’Abailard soit mon vrai nom, rassurant, hérité d’une lignée de fils du terroir charentais…

Pourquoi mon père était-il enterré là, dans ce ghetto institutionnel, lui l’agnostique, l’incroyant, que je savais dégagé de toute référence identitaire ? Est-ce lui qui l’avait décidé ? Avait-il voulu, la solitude revenue avec son second veuvage, tendre ainsi la main à ma mère, dont la tombe oubliée était encore, peut-être, dans un cimetière israélite d’Égypte…
La tombe ne pouvait qu’être plus haut, sur la plus récente terrasse. Je suis monté, j’ai erré parmi les dalles neuves et trop brillantes, dont les noms nouveaux, à l’évidence, provenaient majoritairement d’Afrique du Nord. Je n’aurais pas aimé que celle de mon père soit aussi ostentatoire. Je ne me sentais plus chez moi maintenant, j’étais sur un autre versant, celui peut-être dans lequel ma mère se serait mieux reconnue… Un versant sur lequel n’avait pas soufflé le vent terrible de la mort, en tout cas pas de la même façon.
J’essayais d’imaginer ce que portait la dalle que j’allais découvrir, je me demandais si j’y retrouverais les deux noms.
Elle ne pouvait porter le nom de ma mère, dont la tombe devait être quelque part dans cette Égypte natale, qu’elle avait voulu retrouver pour un bref voyage, et où elle était morte brutalement, d’une mauvaise fièvre. Il avait fallu l’enterrer sur place. Mon père disait que c’était bien, après tout, qu’elle repose chez elle…
Mais je pensais aux deux noms paternels.
Le “vrai”, le nom yiddish venu de Pologne, que je n’ai jamais porté, et que beaucoup n’ont découvert qu’en lisant la rubrique nécrologique ou la bio dans le Maitron, dictionnaire du mouvement ouvrier !… Et l’autre, cet “Abailard”, officialisé en 1945 et fixé par coquetterie dans sa graphie médiévale (quand tout le monde écrit “Abélard”)... Mon père avait alors choisi de conserver son pseudonyme de combat, Abailard, comme nom officiel. Reniait-il pour autant l’ancien ? Je ne le crois pas. En fait, je ne l’ai jamais su. Autant mon père aimait parler de son pseudonyme, autant il était silencieux sur son patronyme de naissance…
Mais pourquoi “Abailard” ? J’avais si souvent entendu mon père dire que, puisque la clandestinité exigeait un pseudonyme, il avait choisi Abailard en hommage au grand précurseur, au philosophe rationaliste, au martyre de la libre-pensée... Il avait signé de ce nom les premières décisions, les premiers textes, les premières affiches de la Libération. C’était son nom de combat, son nom de responsable, et il l’avait gardé... Comment lui en faire grief ?
Mais, en même temps, en me dépossédant du nom de ma lignée, il m’avait dépossédé d’un héritage charnel, pour le remplacer par une référence à une donne idéologique, totalement abstraite, et ainsi il me signifiait que la lignée commençait avec lui, par lui, en renaissance, et qu’en existant, je ne pouvais être redevable que de lui.
Je repensais à cette émission visionnée récemment, quand le vieil homme avait plissé ses yeux de malice :
 Et puis c’était quand même un des initiateurs de la dialectique, Abailard... Et vous savez que pour nous la dialectique était fondamentale... Le matérialisme dialectique…
L’interviewer n’avait pas l’air de savoir qui était “Nous” et encore moins ce qu’était le matérialisme dialectique...
Par contre il n’avait pas raté l’inévitable plaisanterie sur la castration...
 Ne vous faites pas de mauvais sang pour moi, avait dit mon père à ce pauvre type, j’ai gardé ma voix de basse profonde. Et pour vous, ça va bien ?
Mais moi, c’est de mon vrai nom que mon père m’avait castré, en quelque sorte, pour m’affubler de ce patronyme oublié. Cet “Abailard” qui faisait tellement fonction à la fois de nom et de prénom que personne ne m’a jamais appelé par mon prénom. Abélard se prénommait Pierre, et j’imagine qu’Héloïse ne l’appelait jamais autrement. Mais même pour les femmes de ma vie, je n’ai jamais été qu’Abailard…
Dès que j’avais eu l’âge de comprendre, j’avais foncé sur les dictionnaires : “Abélard, philosophe et théologien scolastique, 1079-1142”… Et peut-être ce nom avait joué précocement sur mon intérêt pour la philo, sur mon désir de devenir “philosophe” de profession, alors que mon permanent du P.C de père, avant de découvrir le matérialisme historique et le matérialisme dialectique, n’avait connu que les joies du petit négoce et de l’atelier…

Personne dans l’allée, sinon une vieille femme qui trimbalait son arrosoir...
Puis un type était passé, vite, un petit type au profil de statue Maya. Petit, mais solide. À première vue, pas le genre malingre et fauché à jouer de la flûte indienne en zone piétonne. Dieu sait pourquoi, il m’a semblé que ce type m’avait presque fait un petit signe de tête...
La tombe était bien là. Nue. Ni fleurs ni couronnes, avec simplement une plaque des Anciens Combattants de la Résistance.
Et elle ne portait qu’un nom.
“Abailard”.
Je me suis planté devant la dalle, pour une sorte de minute de silence. Une minute suffit parfois pour faire un bilan...
Je me disais que je n’avais pas su aimer mon père. Je ne me le reprochais pas : on n’est jamais obligé d’aimer ses parents.
Mais je me reprochais de n’avoir pas su lui donner son seul dû, le respect.

Avant de partir, j’ai sorti un stylo, et j’ai essayé d’ajouter l’autre nom. L’encre ne prenait pas sur le marbre trop lisse. J’ai ramassé un caillou pointu, et j’ai écrit. Je ne comprends pas le yiddish, je ne comprends pas l’allemand, mais je sais que ce nom, qui aurait dû être mien, veut dire quelque chose comme “celui qui parle”. Mais mon père le méritait-il, lui qui ne m’avait jamais vraiment parlé, sinon de ses certitudes ?

Puis j’ai tourné le dos à cette dalle aux deux noms désormais. Je me sentais curieusement soulagé. Purgé de toute tension. Catharsis, comme aimaient à écrire nos classiques à propos de ce vide presque apaisé qui suit en nous les grandes catastrophes. Mais je ne savais pas encore que je me trompais de catastrophe…
Je pouvais maintenant laisser les morts ensevelir les morts... À chacun sa vérité. Mon père avait serré son poing levé sur des vérités mortes, et je n’ai sans doute serré le mien que sur du sable, que j’ai dispersé...

À la sortie du cimetière, le Maya était réapparu, pour me prendre amicalement par les épaules, et me coller le dur d’un canon dans les côtes :
 Si vous bougez, vous êtes mort… La voiture est là.
Ceci assez surréalistement dit en mauvais mais fort efficace anglo-américain, langue internationale s’il en est.
Tout karatéka que je suis, j’ai compris que je n’avais pas intérêt à bouger.
De fait, la voiture était là devant, un 4 X 4 noir, vitres fumées, sur le petit parking désert qui domine les terrasses de cyprès, figuiers et néfliers géants.
Il faisait un soleil royal sur les toits serrés de la vieille ville, qui vient mourir en dessous des terrasses, et au-delà, de Paillon à Var, sur deux siècles d’urbanisation sarde et française débordant de la plaine sur le cercle des collines... Tchòco, l’homme des lectures occitanistes (Libé première manière, dénonciatrice du colonialisme intérieur) digérées à la va-vite, disait toujours : “urbanisme colonial”, ce qui avait le don de m’énerver, tant le mot “colonial” me paraissait impropre...
Et je me raccrochais maintenant à la phrase de Tchòco pour faire comme si ce n’était pas moi qui me retrouvais avec un calibre sur le flanc. Comme si la catastrophe pressentie ne s’était pas abattue, une catastrophe à laquelle je ne comprenais rien...
Je n’avais même pas peur. J’aurais sans doute bientôt tout le temps d’avoir peur...
Le Maya m’avait fait monter derrière et s’était installé à mon côté. Il y avait une réplique dudit Maya au volant.
J’ai à peine senti la piqûre. Mon voisin m’avait glissé, toujours dans son anglais des Amériques :
 Vous ne nous avez pas trop fait attendre, Monsieur Abailard. Nous avions peur de devoir passer la journée...
Et je n’avais même pas la force de s’étonner que ces deux-là me connaissaient et savaient me trouver au cimetière... Je savais pourtant vaguement que j’avais dit à quelqu’un que j’irais sur la tombe…
La piqûre faisait son effet, je m’étais mis à flotter. Flotter, sans plus. Pas de perte de conscience, seulement une sorte de résignation. Mais j’ai pensé fugitivement à ces prisonniers que les bourreaux argentins et chiliens piquaient ainsi avant de les faire monter dans l’avion d’où on les jetterait dans l’océan…
Le Maya m’avait entravé les mains dans le dos, et j’avais dû me coucher à ses pieds, nez au plancher :
 Je n’ai pas envie qu’on vous voie... Il y a un peu trop de caméras de surveillance là où on va.
Le Maya parlait calmement, mais je sentais chez cet homme une haine contenue, une haine énorme, qu’il ne fallait surtout pas faire éclater... Et je comprenais de moins en moins le sens de tout ceci. Bien sûr, j’avais fait quelques voyages d’agrément et de promo au Brésil, au Mexique, en Argentine. Mais sans problèmes. De ma vie, je n’avais eu personnellement de problèmes avec des Sud-Américains. Naturellement, j’avais évoqué l’Amérique latine dans quelques-unes de mes récentes chroniques, j’en traitais dans Le Mal court, toujours pour exalter la voie du réformisme et stigmatiser l’aventurisme révolutionnaire. Pas de quoi faire plaisir à tout le monde. Est-ce que le coup venait de là ? J’aurais vraiment été un tout petit gibier pour des combattants bolivariens. Mais qui sait ?
On avait démarré. Virages sur virages, et ne plus penser qu’à une chose, ne pas vomir, d’autant que j’avais le nez sur les chaussures du Maya. Des arrêts, des départs, des ralentissements... De temps en temps, les Mayas parlaient entre eux une langue qui m’était incompréhensible. Pas de l’espagnol en tout cas.
Un arrêt. J’ai entendu une porte métallique s’ouvrir. Et enfin la voiture ne bougeait plus. Le Maya m’avait fait me relever, descendre. On était dans un de ces sous-sols ordinaires, parois de béton nu, chaudière, étagères et tout le berloquin... Des caisses, des cartons... Et les Mayas ne devaient pas être trop dépaysés, devant la bonne vingtaine de statues alignées sur une planche, têtes aux yeux vides sorties de leurs tombeaux, dont leurs visages de mes deux nouveaux amis étaient la perpétuation…
Les murs n’arrêtaient pas de tourner. Impossible de se retenir, je me suis mis à vomir, sur moi-même, sur le Maya qui me soutenait, et je me suis pris deux gifles.
 On ne frappe pas, pas tout de suite...
La voix de Reparata. Je me suis retourné.
Il y avait un petit escalier et Reparata se tenait droite sur les marches. Une tout autre Reparata que la magnifique d’hier. Survêtement fatigué. Cheveux dénoués. Yeux gonflés. Pas de maquillage sur un visage trop pâle, visage de Méduse :
 Espèce de salaud... Quand je pense qu’hier on mangeait ensemble, on parlait de Tchòco, alors qu’on l’avait déjà ramassé raide mort. À deux pas de ton hôtel. Pourquoi si près de ton hôtel ? Je veux savoir ce qui s’est passé...
 Mais il ne s’est rien passé...
 Tu appelles ça rien passé ?
Elle était descendue : une gifle à se retourner le poignet. J’ai senti le sang chaud couler sur ma jouer. Les bagues avaient fait éclater ma pommette.
Reparata avait montré les Mayas :
 Tu vois ces deux-là. Pour eux, Tchòco était comme un frère, depuis le Salvador. Ils ont milité ensemble, ils ont combattu ensemble, et la paix revenue, ils ont survécu ensemble… Crois-moi, ils sont prêts à rendre le pire aux salauds qui auraient pu toucher à Tchòco. Ils ont été à bonne école, à leur corps défendant... Tu veux que je t’explique ? Comment les militaires interrogeaient là-bas, au temps de la dictature ? Alors, tu vas nous dire ce qui s’est passé avec Tchòco cette nuit…
 Je n’ai pas vu Tchòco, je te répète...
Ce devait être l’effet de la piqûre, j’avais perdu toute défense, j’étais terrifié au point d’ajouter, comme évidence de mon innocence, ce que j’avais tu aux flics, ce dont j’étais décidé à ne parler à personne :
 Je ne suis pas sorti avant neuf heures, et d’après la police Tchòco a été tué bien avant... J’ai passé la nuit avec la fille de la photo, elle confirmera...
Un cri, une gifle :
 Eloisa ? Tu as couché avec cette fille ?
Une autre gifle.
 Et hier, tu m’avais dit que tu ne la connaissais pas...
Gifle monumentale.
 Comment tu veux que je te croie ? Tu mens, tu as toujours menti...
Je n’avais réussi qu’à grogner :
 L’aubergine...
 L’aubergine ? C’est ça, fous-toi de ma gueule...
Le Maya qui me tenait riait :
 C’est la piqûre...
Il avait parlé castillan, cette fois.
 Oui, l’aubergine... La police m’a embarqué, hier. Avec l’aubergine, j’avais un alibi, un vrai... La preuve, ils m’ont laissé partir.
 Explique...
J’ai expliqué, l’aubergine, la déclaration du veilleur de nuit, etc.
 Et je ne suis pas sorti de ce putain d’hôtel avant neuf heures, il faut me croire...
 On va trouver le moyen de vérifier tout ça, mais en attendant, je veux bien te croire... Mais j’aimerais bien savoir pourquoi diable Tchòco t’aurait apporté une aubergine…
 Le Légume…
 Le Légume d’accord, mais pourquoi une aubergine ?
Bonne question, à laquelle je ne risquais pas de répondre.

On m’avait désentravé.
Elle m’avait montré le lavabo, dans un coin.
J’ai fait longuement fait couler l’eau sur mon visage et sur mon cou.
Quand je me suis relevé, Reparata m’a lancé un chiffon, j’ai vaguement nettoyé mes souliers et mon pantalon.
Nous avons monté quelques marches pour déboucher sur une cuisine aux grands carreaux à l’italienne, très froide et super équipée. Un petit couloir lambrissé, et nous étions passés dans une salle de bain bonbonnière.
 Approche…
Elle m’avait envoyé une giclée d’antiseptique sur la pommette.
Retour à la cuisine :
 Tu vois...
Elle avait ouvert une porte qui donnait sur un jardinet d’arrière maison, un bassin asséché, des rocades d’un autre temps, une glycine. La nuit était presque là. Au fond, dans un mur de vieilles pierres, une porte métallique qui n’avait plus dû s’ouvrir depuis longtemps.
Elle avait montré un amoncellement de branches mortes, à côté d’un mûrier sévèrement taillé :
 Oui, je veux bien te croire. Heureusement, parce que sans ça... J’avais prévu de t’enterrer là. Personne ne vient jamais ici...
La plaisanterie à ne pas faire était de lui demander si elle en avait enterré d’autres dans le jardin...
 Maintenant, il faut que tu m’aides, mon petit Abailard... Je ne lâcherai pas avant d’avoir de savoir qui a tué Tchòco...
 Je n’ai pas à me mêler de tout ça. Si tu veux savoir pour Tchòco, il y a une police...
 Je ne veux rien avoir à faire avec la police. Je veux savoir et je veux ma vengeance. Tu vas m’aider. Sinon...
 Sinon quoi ?
 Sinon ? Je te fais un peu de publicité. Mauvaise publicité, j’imagine, pour un pourfendeur du Mal. Je lâche l’histoire à la presse, toi et le Légume... Alors tu m’aides ?
Mon silence valant pour elle acceptation, elle s’interrogeait maintenant à voix haute :
 Donc, qui a pu tuer Tchòco ? J’écarte tout de suite la mauvaise rencontre, fortuite... Ça ne tient pas... Non, on a dû le suivre... On lui en voulait.
 Les affaires ? Les flics m’ont dit qu’il risquait de se faire beaucoup d’amis avec ses investigations... Tu es au courant ?
 Je ne sais pas ce qu’il avait soulevé, il n’en disait rien, sinon que c’était un très gros morceau. Il ne voulait absolument pas m’en parler… Surtout pas à toi, disait-il…
 Il avait peur ?
 Et comment ! Il avait déjà été menacé, et cambriolé. Mais jamais agressé... Oui, on peut penser à une intimidation qui aurait mal fini... Pourtant, s’il s’agissait de le tuer, sans doute ces gens auraient agi tout autrement.
 Mais justement, ils n’ont peut-être pas voulu signer le crime par le coup de pétard du tueur en moto… Trop classique…
 Non, je n’y crois pas…
 Alors, le Légume... ? Ce n’était peut-être pas bon pour Tchòco de ressortir cette affaire, si longtemps après. Mais tu imagines une vengeance, alors que personne ne semble s’être manifesté pendant toutes ces années ?
 Pas vraiment, mis sait-on jamais… Le problème, je te le répète, c’est que Tchòco ne m’a rien dit de précis sur le Légume, sinon qu’il l’avait retrouvé et qu’il projetait d’écrire quelque chose là-dessus... Je ne sais rien de plus, je ne sais pas où il est, je ne connais même pas le nom de ce bon Dieu de Légume. Et toi ?
 Moi non plus... Je ne me souviens pas…
 On va voir dans les dossiers de Tchòco si on trouve quelque chose... Les dossiers sont ici. Dès les premières tentatives d’intimidation, il avait transféré ce qui restait de ses dossiers chez moi.
 Ce qui restait ?
 Il avait eu droit à un cambriolage standard, style petits malfrats, pas de vandalisme, quelques objets piqués, la chaîne, mais aussi des papiers. Il disait que c’étaient des papiers importants… D’où le déménagement…. Et il a bien fait, parce que peu après son studio de Nice a été à nouveau visité. Mais ici ce serait plus difficile, c’est une vraie forteresse...

Toujours avec un des Mayas derrière, on était passé dans une petite pièce bureau, avec sur des étagères, des piles de journaux, des dizaines et des dizaines de classeurs, dossiers, enveloppes, boîtes de rangement en carton... Et sur les tranches, pas d’étiquettes, des numéros seulement...
Elle avait montré l’ordinateur :
 Il était devenu trop méfiant. Il vidait constamment son disque dur, il faisait tout passer en support papier…
 On en a pour la nuit...
 Attends, il y a une liste – répertoire, avec des titres...
On avait donc commencé à éplucher le détail des titres des dossiers : en deux ans, Tchòco avait sacrément investigué, mais, grosse déception, c’était essentiellement dans le domaine de la cuisine et de la botanique… Et c’était cela qu’il voulait protéger de l’effraction. Mais de temps en temps, quand même, je rencontrais des noms propres, dont la plupart ne me disaient rien, mais dont certains parlaient, et parlaient fort, comme ils ne pouvaient que parler à tout Niçois… Et là on était vraiment dans l’investigation...
Soudain, Reparata avait pointé sur un titre :
 “Melenzana” ! On y est ! Tu comprends maintenant pourquoi Tchòco t’a laissé une aubergine ?
 Pas vraiment...
 Tu ne parles pas nissart ?
Je m’étais permis de rire :
 Hélas non... Ce n’était pas le genre de la maison quand j’étais gosse…
 Même pas italien ?
 À peine, italien utilitaire, et encore…
 “Merenjana”, en nissart, c’est comme “Melenzana”, en italien, c’est l’aubergine...
 Mais que je suis con, “Berenjana” en espagnol…
 Tu parles espagnol, toi ?
 Héritage de famille…
Reparata m’avait regardé avec quelque inquiétude. Elle savait bien que mes parents n’avaient rien d’hispanique. Mais ce n’était pas le moment de lui parler du judéo-espagnol de ma mère, que j’avais tellement entendu quand elle discutait avec ma grand-mère et avec mes tantes, de l’Egypte et de leur enfance… Ce judéo-espagnol, relique de la grande expulsion des Juifs par sa très catholique majesté d’Espagne, qui a vécu jusqu’aux grands cataclysmes du siècle passé, j’entends le vingtième, dans tant de communautés de l’ancien empire ottoman…
Le dossier ne contenait que deux feuilles, tirées à l’imprimante et reproduisant apparemment des pages d’Internet. Des pubs. Une sur une maison de santé, dans le Var. L’autre sur une agence immobilière, au nom pompeux, dans le haut arrière-pays.
Je restais perplexe :
 Mais il n’est pas mention de “Melenzana” là-dedans. Il y a peut-être autre chose ailleurs, des coupures de presse, des brouillons de ce qu’il avait commencé à écrire, je ne sais pas…
 Je vais regarder tout ça de près. Mais déjà, on peut décider qu’on va aller visiter ces deux adresses.
 “On“ ? Ça veut dire quoi, “On” ?
Elle avait fait le geste enfantin du “toi et moi”, le doigt pointé d’une poitrine à l’autre.
 Bon, on commence par quoi ?
Elle avait sorti une pièce et fait pile ou face : clinique ou agence immobilière ?
Clinique.

Nous étions allés retrouver l’autre Maya qui bricolait Dieu sait quoi dans le garage.
 Je passe te prendre demain à huit heures à ton hôtel. Un de mes amis va te raccompagner. Et ne me fais pas le coup de disparaître d’ici demain.
Elle montrait les Mayas :
 Ils te retrouveraient tôt ou tard, et ce sont des coriaces...
 Et si je disparaissais, ça te gênerait en quoi ?
 Ça ne m’empêcherait pas de continuer, mais ça voudrait dire soit que tu es coupable, soit que tu es un lâche…
Elle avait dit quelque chose aux Mayas, dans leur idiome, et elle avait vu ma surprise...
 Tu vois, je me suis un peu mise au kechki... Une langue maya du Salvador... Ils sont encore une poignée de figues à la parler... Dont ces deux-là, qui me sont bien précieux dans mes affaires. Attention, ce ne sont ni des subordonnés, ni des associés. On travaille souvent ensemble, et ils sont sacrément efficaces… Ils font la navette entre El Salvador, Etats-Unis, France… Ça nous est bien utile, le kechki, en ces temps où tout le monde écoute tout le monde... Tu en connais, toi, des flics et des douaniers qui comprennent le kechki ?
Je n’en connaissais certainement pas beaucoup.
Et je me suis dit que sans doute Reparata et ses Mayas ne s’occupaient pas seulement du commerce des bijoux.

On était redescendu dans le garage. Un des Mayas m’avait fait monter dans le 4 x 4, place assise devant cette fois.
En refermant la portière, Reparata avait eu un assez mauvais sourire pour accompagner un du tranchant de la main, curieux geste vertical :
 Et fais bien attention, Abailard... Si tu as couché avec Eloisa, il vaudrait mieux que ça n’arrive pas aux oreilles de Fulberto...
 Pourquoi ? Après tout, elle est plus que majeure et vaccinée…
 Réfléchis un peu... Ça crève les yeux…
Elle riait.
Je ne comprenais pas où elle voulait en venir et après cette séance, je n’avais vraiment pas envie de disserter sur les humeurs présumées de Fulberto... L’effet de la piqûre se dissipait, mais j’étais épuisé, j’avais trop sommeil, je me sentais puer… Et surtout je ne voulais plus penser à Eloisa...
Reparata m’avait tapoté la joue plus qu’endolorie et tendu le “spray” d’antiseptique :
 Tiens, prends ça. Tu en auras encore besoin tout à l’heure. À demain huit heures. Sois bien sage en attendant...

On a démarré. Le garage donnait sur une petite allée, qui débouchait sur une vraie rue. Il faisait nuit maintenant. La joue douloureuse et les vêtements puants, j’étais assis à côté d’un ex-guérillero reconverti dans je ne sais quel trafic... Et je me disais que, vu la tournure que prenaient les événements, je n’étais pas près de prendre l’avion pour rentrer à Paris.
Le Maya avait marqué l’arrêt à l’angle de l’allée, et j’avais fugitivement vu, sans pouvoir déchiffrer, que la plaque de rue était bilingue. Passé l’angle, on s’était retrouvé dans une ville morte, trop éclairée, désespérément propre et vide de piétons. Une ville monumentale, à l’ancienne, un vrai décor de film rétro. Les façades étaient trop lourdes, leur nuancier trop jaune. Ça circulait pas mal. Beaucoup de voitures avaient des plaques aux lettres bleues, sur fond blanc flanqué d’un emblème à losanges, rouges et blancs. On avait croisé un policier au curieux casque blanc, à la britannique…
Le Maya roulait doucement. De temps en temps, sans parler, il me montrait quelque chose, sans que je comprenne quoi. Jusqu’à ce que je réalise qu’il y avait effectivement plein de caméras de surveillance, presque ostentatoires, pour que nul n’en ignore. On ne laisse pas impunément circuler n’importe qui chez son Altesse Sérénissime, passée l’heure touristique.
Ainsi Reparata habitait dans la Principauté ! Reparata, la compagne de Tchòco, installée à Monaco, dans la capitale internationale du fric, dont le béton gagne sur la mer quand il ne peut plus gagner sur la terre, et qu’il a déjà trop gagné vers le ciel... Et c’est chez elle, à Monaco, que Tchòco le hors-système planquait ses trésors dénonciateurs…
J’ai eu un rire nerveux. Le Maya m’a regardé, interrogatif.
 Je ris parce que j’ai connu un type qui disait être le président en exil de la République de Monaco...
En plus c’était vrai (qu’il le disait).
Mais ça ne l’avait pas vraiment déridé.

Durant tout le trajet du retour, ce putain de Maya n’avait pas dit un mot.
Mais, avant de me déposer à mon hôtel, il était sorti de son silence pour me dire (en excellent castillan cette fois) ce que j’aurais préféré ne pas entendre :
 Je ne vous aime pas, mais je suis soulagé que ce ne soit pas vous qui avez tué El Cocinero.
 El Cocinero ?
 Nous ne l’avons jamais appelé que El Cocinero, le Cuisinier… Et ce n’était pas péjoratif. Il faisait si bien la cuisine… Oui, je suis soulagé que ce ne soit pas vous qui l’ayez tué…
 Merci de votre sympathie
 Il ne s’agit pas de sympathie. Ça m’aurait vraiment consterné qu’il soit tué par un minable comme vous. Il méritait mieux… Maintenant, on va chercher parmi les vrais ennemis…
J’ai ravalé l’affront, pour lui demander à quels ennemis il pensait.
Il n’a pas répondu, mais j’ai bien compris qu’il ne pensait sans doute pas aux mêmes ennemis que Reparata. Est-ce qu’il comprenait seulement de quoi il retournait avec cette histoire de Légume ?
 Vous avez vraiment été amis avec El Cocinero, dans votre jeunesse ?
 Oui, très amis…
 Et maintenant, vous le détestiez ?
 Mais pas du tout… C’est lui qui m’en voulait, d’avoir changé, d’avoir oublié nos idéaux de jeunesse, de m’être compromis au service de l’idéologie dominante… Il m’en voulait de ne pas être demeuré un militant, comme lui.
Le Maya s’était mis à rire :
 Mais nous ne sommes pas demeurés des militants de la Révolution, mon pauvre ami. Nous sommes devenus des hommes de business. Nous ne pensons plus changer le monde. Mais seulement, à l’occasion, nous nous donnons le plaisir de régler quelques comptes… Vous comprenez ça ?
J’ai dit que je pensais comprendre.
 Alors, puisque apparemment vous n’avez pas tué El Cocinero, je vais vous faire une proposition. En souvenir de cette amitié, vous pourriez nous rendre un grand service. El Cocinero nous avait parlé du programme d’une de vos émissions de télé. Vous allez recevoir dans cette émission quelqu’un, un vrai salaud, dont El Cocinero et nous souhaitions la disparition… El Cocinero n’est plus là, mais nous souhaitons toujours cette disparition. Plus que jamais même. Pouvez-vous nous aider ? Ce serait très simple. Quelques gouttes que vous verseriez dans un verre. Le lendemain, ce quelqu’un souffrirait de douleurs épouvantables. Et le surlendemain, il serait mort… O.K ? Empoisonnement indécelable et aucun antidote. Un pur produit de la forêt de chez nous… Vous ne risquez même pas d’être soupçonné, puisque personne ne diagnostiquera un empoisonnement.
 Attendez, vous me parlez de qui, là ?
 Peu importe qui. Je ne vous donnerai évidemment le nom que si nous sommes d’accord sur le principe de l’élimination… Et sachez que si vous étiez d’accord, nous vous en serions reconnaissants… “Uno per otro”. Donnant donnant… Vous réfléchirez ?
C’était tout réfléchi. Mais comme ce n’était pas le moment de l’énerver, je n’ai pas répondu.

Cette nuit, je me suis trop souvent réveillé. J’ai cauchemardé : plusieurs fois le même rêve. Reparata allait voir Eloisa pour savoir si j’avais vraiment passé la nuit avec elle. Mais en fait Reparata c’était moi. C’est le cousin qui m’ouvrait la porte, et quand je lui posais la question, il répondait poliment :
 Dans ce cas, je dois vraiment te couper les couilles, Abailard.
Je ne sais pas s’il le faisait, puisque je me réveillais avant le moment fatal. Alors que je me demandais comment il allait procéder. Castré comme un animal avec la ficelle qui serre la naissance des testicules, ou castré au canif… En écartant quand même que ce salaud de cousin ne m’ampute complètement, pour me laisser mourir vidé de mon sang…
Mais pourtant, ce rêve qui aurait pu être atroce, était dans mon sommeil beaucoup moins désagréable que ceux, par exemple, où je dois repasser le bac., et où je n’arrive pas à finir ma copie…
Le seul intérêt de ces perturbations oniriques était que je n’avais plus refait le rêve du type fracassé à la barre de fer. Même après cette histoire de Melenzana – Merenjana – Berenjana…

IV

Mardi.
C’était donc rapé pour rentrer aujourd’hui à Paris. J’avais retenu une autre nuit à l’hôtel, en espérant pouvoir partir demain, si les choses se débloquaient avec cette visite à la clinique. Sinon, j’étais encore bon demain pour la visite à l’agence immobilière…
Huit heures. Reparata était venue me prendre comme convenu.
Encore une autre femme cette fois. Transformation à vue d’œil. Tailleur gris sévère, talons plats. Finis les cheveux flous, elle les avait tirés sous un bandeau de gouvernante ancien régime. Suffisamment dominatrice quand même pour inspirer quelques idées au collégien le plus innocent.

J’avais retrouvé le 4 x 4, mais sans les Mayas :
 Tu n’as pas emmené tes gorilles ?
 Gorilles petits formats alors… Mais non, on n’est pas attaché à la même ficelle. Ils ont leur business, figure-toi… Et puis, je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de dangereux pour nous de se pointer dans une clinique…

Autoroute, cap à l’Ouest.
J’ai branché Reparata sur l’étrange proposition du Maya.
 Tu es au courant ? Tu vois de qui il peut s’agir ?
 Je suppose qu’il parlait de cet ethnologue, journaliste et romancier américain que tu vas recevoir la semaine prochaine. Tchòco me l’avait signalé, lui aussi…
 Le type qui veut sauver les derniers singes d’Amérique centrale ?
 Exactement.
 Mais ça n’est quand même pas pour ça que tes amis lui en veulent ?
 Tu connais “la escuela de las Americas” ?
 Rafraîchis ma mémoire…
 L’école des assassins, le centre de guerre spéciale créé par les Américains à Panama et qu’ils ont transféré plus tard à Fort Benning, Georgie... Ils y ont formé des centaines d’officiers tortionnaires de tous les pays d’Amérique latine, dont beaucoup de Salvadoriens...
 Le rapport avec mon invité ?
Il a été un des instructeurs. Neuropsychiatre de formation. Spécialiste de la manipulation psychique et des lavages de cerveaux. Une des organisations dont font partie mes Mayas l’a mis depuis longtemps sur sa liste d’attente. Ils se font plaisir comme cela, à l’occasion, en descendant un salaud. Ça ne change rien à rien, mais ça les soulage.
 Oui, il m’a expliqué ça…
 Tu vas les aider ?
Elle parlait de cela comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
Évidemment, une fois encore, je n’ai rien répondu.

Quelque part aux confins du Var et des Bouches-du-Rhône, on avait quitté l’autoroute, pour filer vers l’arrière-pays, pays de vignes. Par une vieille rue - couloir, grise à mourir, on avait traversé un village encore pénétré de l’odeur du raisin écrasé. On avait longé un déprimant lotissement néo - provençal, au nuancier criard qui avait fait dire à Reparata :
 On est foutus…
Les vignes à nouveau. En arrière-plan, la colline submergée de pins, une falaise blanche en cime.
On avait quitté la route pour une allée bordée de platanes antiques, jusqu’à une bastide d’ancien régime, terrasse à balustres, mais fenêtres en alu. On s’était garé à côté d’une paire d’ambulances.
Reparata semblait pleine d’entrain, je me demandais ce que je faisais là, au lieu d’être dans mon avion…
Elle était partie à l’accueil pour revenir presque tout de suite :
 J’avais l’air un peu idiote de demander si c’était bien là qu’était Monsieur Melenzana... Affirmatif, donc c’est bien son nom, et il est là… Seulement, en principe il n’y a pas de visites sans contacts préalables avec le médecin ou l’infirmière chef. Je retourne négocier…
Je n’avais pas eu trop longtemps à attendre.
 Voilà, on peut y aller… Ça n’a pas été évident.
 Tu leur as dit quoi pour qu’ils acceptent ?
 J’y suis allée au culot. Je nous ai présentés comme d’anciennes relations à lui, un couple, tu m’entends...
Ça l’avait fait rire.
 Nous étions à l’étranger... Un long, long séjour. Ce qui explique qu’on ne s’était pas manifesté auparavant... Ça les a d’autant moins été étonnés que Melenzana n’est arrivé ici que l’an passé... Auparavant, et depuis son accident, il vivait dans une clinique sur la côte. Mais celle-ci est plus proche du nouveau domicile du fils, dans le haut pays...

De l’accueil, nous avions suivi une infirmière jusqu’à la terrasse où s’alignaient une dizaine de fauteuils en plastique, face au Sud.
 Voilà Monsieur Melenzana, avait dit l’infirmière.
Elle montrait un homme sans âge, un plaid écossais sur les genoux, une sorte de bob sur la tête.
Le type souriait, un sourire d’enfant. Il souriait aux vignes déjà rousses, il souriait aux croupes monotones des collines. Il souriait surtout aux grands vols déconcertants qui parfois viraient à angle droit, superbement. Les étourneaux.
Puis l’infirmière avait doucement soulevé le bob. Le crâne était complètement défoncé d’un côté.
 Vous vous rendez compte...
Le type souriait toujours.
L’infirmière s’était retirée à l’autre bout de la terrasse.
Reparata m’avait murmuré :
 Dis bonjour à ton Légume, Abailard.
Nous étions restés un bon moment silencieux. Je n’arrivais pas à ressentir quoi que ce soit. J’aurais voulu être ailleurs, j’aurais voulu ne pas être moi.
Reparata me serrait le bras très fort.
Le type n’a pas arrêté de nous regarder en souriant, jusqu’à ce qu’on arrête ce face à face ridicule…

En redescendant, Reparata avait branché l’infirmière sur les visites :
 Vous croyez qu’elles lui font plaisir ?
 Je ne sais pas... Il ne fait pas attention à vous, il ne fait attention à personne, vous avez bien vu… Et de toute façon, des visites il y en a si peu... Autant dire pas... Il est veuf... Il n’a pas de famille, à part son fils, le promoteur, qui vient de temps en temps... Pas souvent… Il a ses affaires dans le haut pays maintenant, il s’y est fixé et il descend de moins en moins par ici...
 Et les anciens collègues de travail ?
 Pensez-vous... S’ils ne sont pas morts, ils sont tous dispersés... Ça doit bien faire vingt ans que l’usine a été rasée... Non, en dehors du fils, la seule visite qu’on ait eue, et elle est toute récente, c’est celle d’un journaliste de Nice...
 Un journaliste qui voulait quoi ?
 Nous n’avons pas trop compris... Il voulait parler à monsieur Melenzana, vous imaginez... Il semblait intéressé par l’accident, enfin la bagarre... Vous savez que c’est une bagarre qui l’a mis dans cet état, une bagarre politique ?
Bien sûr qu’on savait. Mais on n’en a rien dit. On a simplement opiné de la tête.
 Il était bien sympathique ce journaliste, mais quelle drôle d’idée d’aller réchauffer ces vieilles histoires, ça intéresse qui aujourd’hui ?
 Et vous l’avez revu ?
 Pas du tout. Mais nous l’avions renvoyé vers le fils, évidemment... Je ne sais pas ce que ça a donné.
Mais nous, nous le savions peut-être…

Nous étions repartis et je n’avais guère envie de parler. Mais Reparata m’a tout de suite demandé :
 Quand Tchòco t’a agressé, si je me souviens de ce que tu m’as expliqué, il t’a bien dit : “ton légume” ? Alors c’est vraiment toi qui as frappé ce type ? Ce n’est pas lui...
J’avais dit oui. C’était bien moi.
Et j’avais senti combien elle était soulagée, d’une certaine façon.
J’ai un peu raconté, à voix éteinte. Un affrontement de plus à l’occasion d’une distribution de tracts devant une usine... Mais cette fois si loin de nos bases... On ne jouait pas aux cow-boys, mais on savait que les réceptions pouvaient être rudes, et on emportait ce qu’il faut, comme on disait… Pas d’armes à feu quand même, mais des barres de fer…
 Je n’avais pas voulu ça. Mais ce type arrivait la trique à la main. Et moi je tenais une barre de fer... Nous jugions le combat légitime... Ça avait été lui, ça aurait pu être moi...
On dit ça dans toutes les guerres.
En fait, en disant cela, je me donnais encore une fois le beau rôle. Car je n’étais pas sûr qu’en abattant la barre de fer sur ce type, ce n’est pas sur mon père que je l’avais abattue, sur l’éternel donneur de leçons dans le sens de l’Histoire, justifié par deux ans de vrai combat, de vraies armes à la main…
Je n’avais plus envie de parler après cela, mais Reparata tenait absolument à faire le point :
 Qu’est-ce que tu en dis ? On a au moins appris une chose… Le Légume… Tu as vu combien ce type est seul... Pas d’entourage, pas d’amis. Ce n’est pas de sa mouvance que le coup a pu partir. Qui chercherait à le venger ? Si vengeance il y a, elle ne peut venir que du fils... Tu as entendu ce que disait l’infirmière, Tchòco a dû contacter le fils, Dieu sait ce qu’il a pu lui raconter... Et à partir de là, on peut tout imaginer... C’est pourquoi on va aller voir ce promoteur... On n’a plus le temps maintenant, c’est trop loin, mais demain matin, même heure, je passe te prendre.
 Il n’en est pas question, j’en ai plus que marre de cette histoire... Ça suffira avec ce que je viens de voir. Demain, je vais rentrer à Paris.
Je la voyais sourire d’un air entendu et ça m’avait définitivement énervé :
 Tu crois me faire chanter avec le Légume ? Tu me menaces de parler du Légume à la presse ? Eh bien, vas-y... Pénalement, je ne risque rien. Il y a prescription. Et si mon image de marque morfle, j’assumerai totalement devant les Autres. Pour le reste, c’est une histoire entre moi et moi... D’ailleurs, je vais peut-être même en parler le premier, écrire quelque chose... Après tout, c’est bien ce que Tchòco voulait faire…
Elle m’avait regardé pour voir si je ne plaisantais pas. Je ne plaisantais pas. Je revoyais le crâne de ce type et j’étais très las...
Elle avait seulement dit :
 Mais c’était le projet de Tchòco. Tu n’as pas le droit de lui prendre son projet…

 Reparata, tu veux que je prenne le volant ?
 Il n’en est pas question…
 Alors, je vais dormir. Ça nous évitera de dire des conneries.
De fait, je m’étais assoupi. Et j’avais rêvé.
Le Légume. Il me regardait en souriant, toujours le même sourire. Puis il avait ouvert la bouche, et en bon régional, il avait clairement articulé :
 Enculé !
Putain, le Légume était guéri.

Coup de klaxon. Je me suis réveillé en sursaut sur une vision de l’Europe en train de se faire, Reparata doublant un TIR espagnol qui lui-même doublait un TIR polonais...
On était déjà sur les hauteurs de Cannes.
 Mais comment tu fais pour dormir comme ça ? Ne me dis pas que tu as la conscience tranquille.
Elle riait, d’un rire qui n’en était pas vraiment un, je pense... Mais elle riait.
 Tu n’as pas faim, il va être trois heures et on n’a rien mangé…
Non, je n’avais vraiment pas faim…

Quand nous nous sommes arrêtés devant l’hôtel, couloir taxi, Reparata ne semblait pas pressée de partir. Elle avait laissé le moteur tourner, avec un geste d’impatience pour le véhicule qui klaxonnait derrière, et à qui elle bloquait le passage.
Elle agitait un index ironiquement menaçant :
 Alors, tu ne veux vraiment pas venir avec moi demain ?
 Il n’en est pas question.
 Bon, dans ce cas, je vais affranchir Fulberto... Tu imagines la suite...
 Qu’est-ce qu’il vient faire là, Fulberto ?
 Enfin, monsieur le Philosophe... Révise ton douzième et ton treizième siècles… Tu ne devrais pas ignorer que c’est Fulbert le jaloux, l’oncle d’Éloïse, qui a fait mettre Abélard dans l’état que tu sais... Fulberto, Eloisa, et Abailard... Si avec des noms pareils, en apprenant que tu as couché avec Eloisa, Fulberto ne te fait pas couper les couilles, c’est à désespérer de la tradition... Alors, notre grand philosophe contemporain Abailard au paradis des castrats...
La plaisanterie ne me faisait pas rire.
Et j’entendais la voix stupidement moderne de l’interviewer apostropher mon père :
 Mais en choisissant ce pseudonyme d’Abailard, vous avez quand même bien pensé à la castration ? Vous n’avez pas craint les mauvaises plaisanteries ?

Mais Reparata semblait prendre la chose du bon côté :
 Allez, ne fais pas cette tête... Tu n’auras plus qu’une chose à faire pour te protéger, porter trois slips l’un sur l’autre, comme les candidats aux harems du Paradis...
J’ai ouvert la portière et en descendant, stupidement, pour exorciser mon trouble, j’avais suggéré, sur le ton de la plaisanterie également, que la vengeance de Fulberto m’incitait à un dernier usage des parties menacées.
Je ne m’attendais pas à la réponse :
 Si ça peut te faire plaisir... Attends-moi dans le hall…
Et au grand soulagement du taxi qui poireautait derrière nous, elle avait acrobatiquement traversé l’avenue pour s’enfiler dans le parking qui fait face à l’hôtel.
Le taxi en avait profité pour me traiter de connard. Je lui ai fait seulement signe de descendre, j’avais une vraie envie de casser la gueule à quelqu’un, et il l’a compris. Il est parti, en me retraitant quand même de connard, histoire de sauver la face…
Reparata est arrivée dans le hall, très gouvernante dominatrice, et m’a pris par la main, sous l’œil intéressé d’une jeune réceptionniste.

Dans l’ascenseur, elle avait seulement dit :
 J’ai l’impression de faire des passes...

Elle ne s’était pas déshabillée, elle avait ignoré tout préliminaire. Elle m’avait carrément jeté sur le lit, défait et chevauché. Elle était un puits de douceur et moi une colonne érigée. Ça avait été une étreinte très brève, comme un combat désespéré. Et je savais bien que ce n’était pas avec moi qu’elle baisait.
Mais pourquoi, alors qu’elle était aux portes de la jouissance, avait-il fallu que la phrase du castrat étreignant la fille du Pape (amis lettrés, voir Zadig, d’Arouet dit Voltaire) vienne parasiter mes pauvres neurones :
 O che sciagura d’essere senza coglioni...
Et mes forces m’avaient abandonné.
 Mon pauvre, je vois que la menace a déjà agi...
Reparata s’était rajustée sans autre commentaire. Sinon que maintenant elle avait vraiment faim...
Et nous étions partis à pied manger un plateau d’huîtres à deux pas de l’hôtel, au café de Turin. Le Café de Turin est une institution, logée à un angle de la place Garibaldi, la place aux lourdes arcades, posée par les souverains sardes aux portes de la vieille ville.
Quelques minutes de marche et Reparata en avait profité pour me glisser :
 Donc c’est entendu, je passe te prendre demain, et nous irons voir ce type... Il faut y aller...
 Mais si c’est lui le coupable, tu nous jettes dans la gueule du loup...
 Et alors ? Au moins il se sera démasqué, et on pourra agir en connaissance de cause…
 Mais tu n’as pas peur ?
 Bien sûr que j’ai peur. Mais j’en ai vu d’autres... J’ai appris à me servir de ma peur, j’ai appris jusqu’où on peut aller, ou ne pas aller... Nous avons été payés pour l’apprendre, au Salvador. Tu ne peux pas savoir... Au temps du Groupe, toi, tu as joué... Tu as joué à la guerre, tu as pris des risques, d’accord, mais tu ne sais pas ce que c’est la guerre civile, la vraie... Tchòco m’a expliqué, il était comme toi quand il est arrivé au Salvador. Et crois-moi, il a vite été vacciné de sa fascination pour la violence... Mais le bon côté de la chose, c’est que maintenant nous savons faire avec la violence. Et puis, rassure-toi, demain nous ne monterons pas seuls, mes deux amis seront de la partie...

Il faisait très bon encore pour un soir d’octobre. Nous tournions le dos à la statue de Giuseppe Garibaldi.
Reparata me l’avait montrée en riant :
 Mon père détestait Garibaldi : un Niçois, qui au lieu de s’occuper de Nice, s’était mis en tête d’aller fonder l’Italie !
Les tables étaient mises sur le trottoir, côté boulevard, au ras des passants. Et ça n’arrêtait pas de passer. C’étaient des couples qui rentraient chez eux ou qui flânaient avant le repas du soir, avec ou sans chiens, des solitaires, des jeunes, beaucoup de jeunes, des anciens. Des pittoresques et des normaux. Bref, de “vraies gens”. Des petites gens de quartier, aurait dit mon père, toujours attendri devant une simplicité populaire qu’il ne partageait en rien. De ces gens dont j’avais depuis longtemps perdu l’habitude à Paris, où je ne vois que mes pairs ou, à l’occasion, la plèbe métissée. Et d’une certaine façon, ce spectacle me rassurait. Il m’inquiétait aussi quelque peu, de réaliser que sans doute aucun ces gens-là n’avaient ni besoin ni envie de ce que j’appelais “philo”, post-moderne ou pas.

Reparata disait qu’elle aimait bien ce quartier :
 C’est encore un vrai quartier populaire... Mais qui sait pour combien de temps... Le fric, la frime et la vulgarité qui ont gangrené la vieille ville risquent de gagner…
 Tu adores, tu adores, mais tu préfères crécher dans la capitale du fric, entre les émirs et son Altesse Sérénissime...
 Oui, je sais, Monaco l’obscène, ça se dit beaucoup. Mais j’assume mes contradictions, mieux que tu n’assumes les tiennes... L’exterritorialité de Monaco c’est très commode pour mes affaires. Et puis, je te signale qu’il n’y a pas que des riches à Monaco, il y a plein de salariés, et même des syndicats… Je vis avec les riches, mais je ne cherche pas leur reconnaissance, surtout pas, je vis dans leur ombre et j’en suis très heureuse... Et je préfère mener mes affaires depuis Monaco, sans esbroufe, que me pavaner comme tu le fais, sur les magazines, dans les photos de fêtes people... Ah, tu fais un beau philosophe… Et moi qui croyais que la philosophie est un mode de vie qui mène à la sagesse…
 Tu me fais la morale, comme Tchòco ?
 Pas du tout. Ça fait longtemps que je ne le suivais plus sur ce terrain. Il rêvait encore de changer le monde, au nom de la morale, au nom de l’éthique. Moi je n’ai plus aucune envie de changer le monde. D’ailleurs, de quel levier disposerions-nous pour le changer ?
 Mais Tchòco t’aurait dit : “les pauvres, les exploités”…
 Les pauvres veulent vivre décemment, c’est bien naturel, mais ils ne mettent pas en cause le manque d’éthique de ce monde, ils ne sont pas en quête d’éthique… S’ils n’ont pas conscience d’être privés de cette vérité, pourquoi souffriraient-ils de son manque ? Pourquoi la désireraient-ils, puisqu’ils ne pensent pas en avoir besoin ? Le monde est ce qu’il est, il n’est pas beau, mais il faut y survivre, le mieux possible. Et puisque ce monde a ses règles du jeu, il faut les respecter pour survivre. Et crois-moi, pour ça je n’ai pas besoin de philo... Je navigue à vue.
Pas gentil gentil tout ça, mais la passe d’armes restait débonnaire. Et je comprenais bien que Reparata cherchait moins à m’agresser qu’à s’expliquer, à se justifier sur sa façon et ses moyens de vivre.
Nous avions fini nos huîtres, nous attaquions notre second pichet de blanc, et nous nous sentions bien. Tout simplement heureux d’exister, et de laisser le temps filer…
À la table d’à côté, les touristes italiens parlaient fort, et, le Muscadet aidant, de plus en plus fort.
Pourquoi alors avait-il fallu que Reparata me dise :
 Ce sont des Piémontais. Ils ne parlent pas italien, ils parlent piémontais.
 Tu comprends le piémontais ?
 Bien sûr que je le comprends…
Elle s’était mise à rire.
 Qu’est-ce qui t’amuse ?
 Je pense à l’oncle de ta chérie, Fulberto. Piémontais jusqu’au bout des ongles. Il a même pondu un dictionnaire piémontais – nissart…
Et voilà Fulberto qui revenait, au moment où je ne m’y attendais guère, et avec lui une question que je ne m’étais pas encore résolu à poser, tellement j’appréhendais la réponse :
 Pourquoi tu l’as traité de jaloux, tout à l’heure ? Tu plaisantais ?
 Je ne plaisantais pas autant que j’en avais l’air. Ma mère me disait qu’il la serrait d’un peu trop près, sa nièce, ce salaud... D’ici à ce que la pauvre petite ait eu une initiation précoce… Il paraît que ça arrive dans les meilleures familles…
J’ai senti le sang irradier ma poitrine. Ornella....
Les Piémontais continuaient à parler, de plus en plus fort. Ce qui énervait Reparata. Pas moi. J’étais ailleurs. J’avais sur le bout de la langue les quelques mots qu’Ornella avait murmurés dans son sommeil. Impossible de m’en souvenir. Et pourtant je savais maintenant qu’ils me donneraient une clé.
Reparata m’avait pris la main :
 Ils me tapent vraiment sur le système, ces Piémontais. On s’en va ?
Le système… Et les mots m’étaient revenus.
 Si tu parles piémontais, tu dois aussi parler italien ?
 Évidemment...
 Tu sais ce que ça veut dire “La sistemo io” ?
 Quelque chose comme “Je la dresse, je vais la dresser celle-là”. Pourquoi tu me demandes ça ? Tu as des bouffées sado -maso ? Tu veux jouer au méchant dompteur ?
Ornella qui gémissait en répétant “La sistemo io”... Je repensais à sa docilité détachée… J’ai eu la vision fugitive d’une possession. Le corps blanc d’Ornella et l’ombre d’un grand vieillard sur ses fesses dressées.

Nous avons retraversé l’immense place vide devant l’hôtel. Reparata s’en est allée récupérer son 4 x 4 dans son parking couvert, elle n’a pas voulu que je l’accompagne :
 Ne crains rien… C’est demain que j’aurai besoin d’un vrai chevalier servant… N’oublie pas qu’on va rencontrer un promoteur…
Et je me suis retrouvé dans ma chambre, pareille à toutes les chambres de tous les hôtels que j’avais pu connaître... Sauf que dans cette chambre, pour la première fois, je venais de connaître la défaillance.

J’avais zappé, zappé pour me fixer enfin sur une chaîne chinoise ou présumée telle, à première vue “questions pour un champion“ version mandarin, sous-titrée en thaï, ou le contraire, une émission assez fascinante dans la reproduction du concept, et je m’étais doucement endormi.

V

Mercredi.
J’avais passé une très mauvaise nuit, essentiellement à cause des fréquentes visites oniriques de Fulberto...
Mais, au réveil, j’avais senti dans mon caleçon une présence bienvenue.
La vie était belle. C’est quoi, la philo ? Des choses assez simples en définitive...
Je serais bien resté au lit, pour le simple plaisir d’y être au chaud et tranquille, mais malheureusement Reparata ne devait pas tarder…

Elle était arrivée avec son Alfa :
 Mes amis prennent le 4 x 4...
 Ils montent aussi ?
 Ils montent. On aura peut-être besoin d’eux.

En démarrant, elle avait flatté mon entrejambe jusqu’à ce que je manifeste quelque vigueur :
 Tu te rassures sur ton compte, Reparata ?
 Je vois que tout n’est pas perdu.
Elle n’avait pas retiré la main tout de suite...

Ça faisait longtemps que nous avions quitté le fleuve massacré de gravières. Nous étions montés par une petite route qui grimpait sec, jusqu’à de grands plans austères, nus, avec parfois une longue bergerie basse, solitaire. Tout au fond, les déchirures de la montagne, la vraie. Des kilomètres et des kilomètres de bonheur.
Et puis, à un détour, ça avait été le constat du massacre : un lotissement monstrueux, flanqué de petits immeubles, avec encore par-ci par-là quelques grues qui indiquaient que le désastre continuait.
Le “vrai” village était un peu plus loin, sous son clocher alpin à quatre pointes d’angle. À peine quelques maisons lourdes, aux toits de tôle et de lauzes, groupées autour d’une petite place déshonorée de boutiques tous terrains et de bars. Le tout sous l’œil désabusé des deux lions de pierre du porche de l’église. Je suis allé caresser leur pierre lisse et usée.
Une grande banderole barrait la rue : “Les Médiévales”...
On voyait déjà passer quelques nanas en hennins. D’une paire de fourgons débarquait une bande armée - masses et hallebardes, haches doubles - des amateurs de jeux de rôles forts de leur nombre et de leur détermination.
 Cette mode à la con…
Je m’étais étonné à haute voix de ces engouements suspects pour le Moyen - Âge. Le peu que je connaissais de l’histoire régionale me renvoyait à des siècles de merde, où la violence incessante des féodaux du haut pays le disputait aux épidémies et aux famines pour rendre invivable la vie des humbles. Courte vie…
Mais Reparata n’écoutait manifestement pas.

Nous avions facilement trouvé la direction de l’agence dans les pancartes indiquant toutes les ressources du pays, fondamentalement hébergement, matériel de sport et bouffe. Il avait seulement fallu un peu marcher sur un bout de route sans âme, où rouillaient des socs de chasse-neige, longer quelques villas neuves, toutes fenêtres fermées. Hors saison.
Ça sentait l’herbe coupée et déjà le feu de bois. On entendait gronder le torrent, sans le voir.
L’agence était au bout, à flanc de torrent, une petite construction en bois style chalet savoyard, complètement saugrenue dans ces Alpes du Sud. Et un énorme Land-Rover devant la porte, signe indispensable de réussite sociale.

Il n’y avait personne dans l’agence, sinon un type derrière le bureau : le fils Melenzana ? En tout cas, le parvenu méridional standard, médaillon sur pilosité arrogante, gourmette or, mini-boucle d’oreille, lunettes de soleils remontées sur cheveux ras, cachant la calvitie précoce. Un type en forme. L’œil un peu trouble quand même. Abus d’alcool ou cécité des neiges ?
Tout en paraissant clairement plus intéressé par Reparata que par moi, il n’avait pas eu tellement l’air d’apprécier notre entrée :
 J’allais partir...
Il avait montré sur une table un drôle de costume, une jambe jaune, une jambe rouge, et deux longues chaussures dont les pointes rouges et jaunes rebiquaient...
 Des poulaines, avait dit Reparata.
 Si vous me le dites... Vous voyez, c’est mon habit. Ce matin, on commence les Médiévales... Ma secrétaire est déjà partie se préparer. Je vais y aller aussi... On attaque par un repas style Moyen Âge…
 Sans fourchettes, alors…
La remarque de Reparata l’avait à peine désarçonné :
 Vous voyez, on fait tout pour animer ce village, il en avait bien besoin... Et ça marche... J’allais fermer, mais si je peux quand même vous être utile, je vous en prie...
Reparata avait sorti une photo de Tchòco :
 Ce Monsieur s’intéressait à votre père...
Fin de la phase avenante de l’accueil :
 Vous êtes de la police ?
 Pas du tout...
 Vous êtes un ami de ce type ?
 Exactement…
 Alors, à moins que vous vouliez m’acheter un studio, vous dégagez... Mais qu’est-ce que vous venez m’emmerder avec ce bonhomme et avec mon père ?
Reparata avait été supérieure, elle y était allée au culot. :
 Je n’ai pas l’habitude qu’on me parle sur ce ton, et ça ne me plaît pas du tout... Nous nous en allons, mais tant pis pour vous... Vous verrez la suite. En attendant sachez au moins que ce monsieur a été assassiné, dans la nuit de samedi à dimanche dernier...
Et ça avait payé. Elle venait de mettre plus que dans le mille. Le type s’était décomposé :
 Assassiné ? Juste après qu’il soit venu ici ?
 Exactement.
 On l’a tué où ?
 Vous en parlerez avec la police... Car ça intéressera certainement la police qu’il soit venu vous voir juste avant...
 Mais il est reparti vivant d’ici... Je l’ai viré, d’accord, mais je ne l’ai pas tué...
 Et pourquoi vous l’avez viré ?
 Il était venu me parler de mon père... Ou plutôt il voulait que je lui parle de mon père... Il avait déjà essayé de me contacter, il m’avait téléphoné quelques jours auparavant, il voulait ressortir cette affaire. Vous êtes au courant de l’histoire de la bagarre, pour mon père ?
 Tout à fait.
 Il croyait que ça me ferait plaisir qu’on en reparle. Je lui avais donné mon point de vue : “je ne veux pas, je ne veux plus entendre parler de cette histoire”... Rien à faire, il s’est pointé samedi dernier, en fin d’après-midi, ça a encore duré deux heures, et à la fin je l’ai envoyé chier...
 Mais pourquoi ?
 Pourquoi ? Vous voulez savoir ce que je lui ai dit ? “Vous vous figurez que les opinions, c’est héréditaire ? Moi, des opinions, je n’en ai pas. J’en ai rien à cirer de savoir qui a tapé mon père... Ça ne le réveillera pas. Il ne se réveillera jamais. Vous n’allez pas me faire le coup de Good bye Lénine... Et même à la limite, pourquoi vous voudriez que j’en veuille à ceux qui l’ont tapé ? Les Gauchistes, ils se battaient pour des conneries, mais les Cégétistes, ils se battaient aussi pour des conneries... Il aurait mieux fait d’essayer de se tirer de cette putain d’usine, mon père, plutôt que de faire de la politique”. Voilà ce que je lui ai dit, à votre ami. Moi, je fais des affaires et je m’en tiens là. Le reste, la politique, etc., excusez-moi Madame, le reste, je m’en bats les couilles... Chacun pour soi, Dieu pour tous, s’il existe… Je suis parti de rien. Vous avez vu ce que j’ai fait bâtir autour de ce village. C’est magnifique. Et j’en fais bâtir autant dans une paire d’autres... C’est ça qui m’intéresse... Alors maintenant on va essayer d’oublier cette histoire... Qui que vous soyez, oubliez, comme je le fais...
J’avais déjà fait trois pas vers la porte, tellement ce type semblait sincère dans sa veulerie arrogante. Je ne croyais pas que l’agression de Tchòco ait pu venir de son côté. Et donc, égoïstement, je me disais qu’en ce qui concernait la famille du Légume, dont ce type semblait être le seul et ultime représentant, je pouvais dormir tranquille... Il n’y avait certainement pas de “fatwa” familiale lancée contre les anciens du Groupe...
Mais Reparata avait repris son visage de Méduse, elle ne bougeait pas, et le type avait ajouté, presque suppliant :
 Vous voyez bien que je n’ai pas agressé votre ami. Je ne souhaitais qu’une chose, ne plus le voir.
 C’est vous qui le dites... Et d’ailleurs la police pourra aussi penser que vous vous êtes débarrassé d’un gêneur... Maintenant, vous pouvez enfiler vos poulaines et votre déguisement de clown… Allez profiter de votre repas médiéval de merde, et de votre journée à la con, vous n’en aurez peut-être plus d’autres aussi agréables…
Nous sommes ressortis. Reparata était folle de colère :
 Tu imagines, déprimé déjà comme il était, ce que Tchòco a dû ressentir en entendant ce salaud. Il n’avait pas besoin de ça... Tu imagines son désespoir de voir que plus personne ne croit plus à rien, même les fils des militants, même le fils de ce type que vous avez massacré... Ce salaud de promoteur... Je veux bien croire qu’il n’a pas tué Tchòco physiquement, mais en lui parlant de cette façon, il l’avait déjà tué, moralement...
 Mais si le coup ne vient pas de lui, qui a tué Tchòco, alors ?
 Je ne sais pas, mais on trouvera. En tout cas, ce type ne mérite pas de vivre...
Immédiatement, Reparata s’était écartée pour téléphoner.

Nous sommes retournés dans le village, où une vraie foule se pressait maintenant dans la rue jonchée de paille, touristes photographes, indigènes figurants, faux troubadours, cracheurs de feu, sur fond de stands de jeux médiévaux et de produits régionaux, mais pas tendance marché équitable : loups et marmottes en peluche, made in China, gilets en peau de mouton…
Reparata faisait le point :
 Au moins, on sait ce que Tchòco a fait la nuit de sa mort... Maintenant je suis sûre que son coup de gueule aux journées du Livre n’était pas prémédité.
Elle reconstituait à voix basse le chemin de croix de son bonhomme :
 C’est comme si je te voyais, mon pauvre Tchòco. C’est de découvrir Abailard à son stand qui a dû te faire passer à l’acte... Et cet affrontement t’a bouleversé, avec tout ce qu’il remuait de souvenirs. Ça t’a fait ricocher sur le fils du Légume. Après ton passage à la clinique, après tes coups de fil décevants, tu devais se proposer depuis un moment d’aller le voir, ce type... L’engueulade des journées du Livre a été le déclic. Sans doute, c’est à ce moment que tu m’as téléphoné qu’on ne se verrait pas le soir. La dernière fois que j’ai entendu ta voix. Et tu t’es décidé à monter à l’agence… Tu a donc rencontré ce salaud le soir, vous avez parlé un bon moment... Ensuite, le temps de redescendre... Tu devais être malade de tristesse...
Et je n’aurais jamais dû entendre ce qu’elle m’avait dit alors :
 Tu pètes les plombs, Tchòco, il fallait vraiment que tu pètes les plombs pour passer chez toi prendre une aubergine... Et tu te pointes à l’hôtel d’Abailard, au tout petit matin...
À ce moment, Reparata s’était arrêtée en voyant ma tête :
 Mais qu’est-ce qu’il y a ? Pourquoi tu fais cette tête ?
 Rien, vraiment rien...
Seulement, je venais de réaliser qu’Eloisa aussi était sortie au tout petit matin.
J’imaginais. Elle quitte l’hôtel au moment où Tchòco vient de déposer son paquet. Il marche lentement. Elle le dépasse. Il reconnaît la fille qui l’avait frappé aux journées du Livre. Il la coince, il gueule, et cette fois elle frappe pour de bon.
Eloisa aurait tué Tchoco ? Je me disais que je délirais…
Mais mon corps savait que je ne délirais pas. Mon cœur en avait presque oublié de battre et la sueur me noyait. Je connaissais : syncope vagale. Je n’ai pas résisté, je me suis assis par terre. L’envie de se laisser aller pour que rien ne soit plus vrai. Les gens me regardaient. Reparata était intervenue avant qu’on se fasse vraiment remarquer et qu’un bien intentionné appelle les secours :
 Mais qu’est-ce qu’il t’arrive ? Allez, debout, on va promener un peu maintenant, je crois que tu as besoin de respirer, et moi aussi... Ça va aller ?
 Ça va aller…

Nous avons retrouvé la voiture sur le parking plus que plein maintenant, et fait deux heureux que nous avons laissés se disputer la place...
J’avais repéré un peu plus loin le 4x4 des Mayas.
Nous sommes montés quelques kilomètres plus haut, jusqu’à un col de caillasses et de mélèzes.
Dérisoires piliers de tire-fesses sur l’herbe courte. Fleurs de montagne. Parking plein de voitures de randonneurs.
Petite auberge. Déjeuner en terrasse, au soleil, comme un couple qui n’en était vraiment pas un. Tourtons, jambon de montagne. C’était bien.
J’entendais le sifflet des marmottes. Je regardais le ciel, dans la terreur des nuages mouvants. L’orage menaçait maintenant. Comme le temps change vite en montagne…
Je pensais aux signes cornus, bras levés au ciel, que les Très Anciens avaient gravé, plus haut. Que veulent-ils dire ? Qui invoquent-ils que nous ne savons plus connaître ?
Je pensais surtout qu’il ne faudrait pas que Reparata sache jamais qu’Eloisa était sortie si tôt de l’hôtel...
Un vol de choucas est venu de la gauche pour filer vers les crêtes. Mauvais présage.
L’orage a éclaté. Nous sommes redescendus.
Reparata m’avait passé le volant :
 Ça te fera oublier tes vertiges…
Le village était vide de ses bouffons, cracheurs de feu et autres troubadours. Il restait dses oriflammes tristes sur une pauvre rue jonchée de papiers mouillés.

Maintenant nous étions dans les gorges, en aval. Je n’aimais pas le passage, trop resserré, oppressant, dans l’angoisse des sédiments plissés à mort.

La pluie avait cessé. Et ça me démangeait pas mal, une envie de pisser terrible, mais pas moyen de se garer sur cette putain de route taillée dans la masse. À gauche, le parapet, à ras du goudron, et dix mètres en dessous le torrent. À droite, la roche à pic, parfois même sculptée en voûte par les manœuvres piémontais d’un autre temps. Et en prime les écriteaux rassurants : “chutes de pierre”, confortés sur le goudron par les petits blocs que le soleil de la journée avait libérés.
Enfin, j’avais fait pile sur une providentielle esquisse de bas-côté.
J’avais enjambé le parapet et m’étais précipité dans les premiers rochers. Je m’étais planté le dos à la route, au-dessus des blocs énormes qui dévalaient jusqu’au torrent.

Hallucination ? Tout en bas, ce type arrivait sur le ventre, la tête dans l’eau. Ce n’était certainement pas un adepte du canyoning ou de l’hydro speed… Et pour ce qu’on en voyait, un drôle de costume. Une jambe rouge, une autre jaune. Le corps s’était engouffré dans un bouillonnement, sous deux gros rochers. Il n’était pas ressorti...
Les Mayas n’avaient vraiment pas perdu de temps.
Je suis resté trop longtemps, à fixer le remous vide. Jusqu’à ce que Reparata se pointe sur le parapet :
 Tout va bien ?
J’ai raconté. Elle a ri :
 Tu as vraiment choisi ton moment pour pisser… Pauvre Monsieur Melenzana, qui est tombé à l’eau... On pensera que c’est un suicide, à tous les coups. Pas étonnant... Mégalomanie… Promoteur en souci, affaires douteuses... De toute façon, je te l’ai déjà dit, ce type ne méritait pas de vivre...

Normalement, cette femme aurait dû me faire peur. En fait, j’étais sonné, et presque indifférent. Sinon qu’insidieusement, quelque chose en moi se réjouissait : car c’était vrai que ce type ne méritait pas de vivre.
Simplement, ridiculement puisque je savais que je ne m’y impliquerais pas, je pensais au Légume. Qui s’occuperait du Légume maintenant ?

Reparata devait lire dans les pensées :
 Ce pauvre Légume à la tête défoncée, tu vas l’adopter ?
Je n’ai pas commenté.
J’ai simplement répondu que j’avais tenu parole en l’accompagnant dans ses deux visites. Maintenant qu’on savait ce qu’il en retournait à propos de feu le promoteur, j’avais fini de jouer.
 Demain, je prends l’avion…
Pas de réponse.
 Je suis fatigué, je ne me fais plus confiance pour conduire. Tu reprends le volant ?
 O.K. Ça me détendra…
Elle avait conduit comme si on terminait le rallye de Monte-Carlo. Il faisait nuit quand, après une heure de virages, nous sommes arrivés aux portes de Nice, et mon estomac était un peu secoué.
Encore une fois, Reparata laissait tourner le moteur devant l’hôtel :
 Donc c’est décidé, tu pars demain ?
 Je n’ai rien à faire de plus ici.
 Toi peut-être. Moi, je ne lâcherai jamais le morceau... Je veux savoir. Et je te tiendrai au fait. J’aurai peut-être encore besoin de toi, qui sait ?
 J’en doute…
 Tu crois ça ?
Brusquement elle avait démarré pour s’enfiler dans le parking de l’autre côté de la rue.
 Mais qu’est-ce que tu fais ?
 Nous avons quelque chose à terminer, tu ne crois pas ?
Le temps de comprendre, nous étions déjà dans le parking, et quelques minutes après dans le hall de l’hôtel, sous le regard à nouveau intéressé des réceptionnistes.
Je n’avais pas envie de me retrouver sur un lit avec Reparata, ni avec quelque femme que ce soit. Trop peur de rater, à nouveau. Et en plus cette vague nausée qui persistait depuis la vision du noyé et la conduite sauvage de Reparata…
J’entendais l’interviewer ironiser sur la castration, à propos du pseudo de mon père :
 Mais de choisir ce nom, ça vous collait quand même une étiquette, comment dirais-je, une étiquette d’impuissance…
Il ne savait pas si bien dire…
Et pourtant, j’ai laissé Reparata m’accompagner dans la chambre. Plus que le respect humain, c’était la peur du ridicule qui m’empêchait de me dérober.
Mais, cette fois, elle ne s’est pas précipitée sur le lit. Elle est restée longtemps devant la fenêtre, d’où il n’y avait rien à regarder, sinon les murs lisses d’un hôtel voisin, enserrant un agora vide où deux gamins faisaient du skate board, tout bruit bloqué par les doubles fenêtres. La métaphore de la tristesse moderne.
En voyant ces ados, je me suis demandé si Reparata avait eu des enfants. Je n’y avais jamais pensé…
J’ai cru bien faire en me serrant contre elle. Elle m’a repoussé presque avec hostilité.
Nous sommes restés longtemps sans rien dire. Jusqu’à ce qu’elle décide :
 Bon, maintenant il faut y passer…
Nous avons repris la chose où nous l’avions laissée la veille, sans passion, et l’avons menée à bout. Longuement.

Bien que techniquement parfait, pour moi, ça n’avait pas été inoubliable. Pour elle non plus sans doute. Nous avions baisé chacun pour notre compte.
Mais j’avais bêtement eu la satisfaction d’avoir conjuré la malédiction.
Je ne comprenais pas pourquoi elle faisait cela. Pas pour me gratifier, en tout cas. Pour effacer l’échec de la veille et se prouver qu’elle suscitait encore le désir ? Pas seulement quand même pour effacer la tension de la journée ? Ou tout simplement pour me dire adieu ?

Nous sommes ressortis presque aussitôt pour aller manger un morceau dans un restau de la vieille ville, toute proche. Au plus près, tout était plein. Il aurait fallu tourner pour trouver une place dans quelque chose de décent. De guerre lasse, on avait fini par se contenter d’une espèce de couloir aménagé, musique à la con et couples d’anglais amoureux qui trinquaient au mauvais rosé…
Nous avions un peu parlé. Je m’étais laissé aller à mes états d’âme sur les deux noms de mon père, et cet “Abailard” que je n’aimais pas.
 Mais non, moi je trouve Abailard très joli… Par contre, tu sais comment Héloise avait appelé leur enfant ? Astrolabe…
 C’est pas vrai…
J’essayais de sourire, mais le cœur n’y était pas. Si Eloisa était vraiment enceinte, comment allait-elle décidé d’appeler son enfant ?
J’avais trop envie de partir maintenant, et nous ne nous sommes pas incrustés.
Cent fois depuis je me suis répété : si seulement Reparata s’en était allée tout de suite... Mais je n’avais pas dit non quand elle avait signifié :
 Je n’ai pas envie de ressortir la voiture, je n’ai pas envie de rentrer à Monaco. Je vais dormir avec toi, et demain matin je t’emmènerai à l’aéroport…

Bien sûr nous n’avons pas dormi tout de suite. Et à la différence de tout à l’heure, comme nous n’avions plus rien à nous prouver, nous nous étions retrouvés dans la belle simplicité de nature.
Après, il aurait fallu que je ne lui pose pas de questions. Tout aurait été si simple ensuite… Mais nous nous étions mis à parler d’autrefois, et j’avais fini par lui demander pourquoi elle avait disparu du Groupe, sans la moindre explication.
 Tu veux vraiment savoir ? Je sortais avec Tchòco, j’étais folle de lui, mais pourtant j’avais couché avec ce Libanais, par jeu, et je me suis retrouvée enceinte, je ne savais pas de qui pouvait être l’enfant, et j’ai avorté... Dans les conditions de l’époque, tu imagines… De ce jour, j’ai décidé que je ne verrai plus Tchòco, et que je n’aurais jamais plus de grossesse, avec qui que ce soit...
 Et ça ne t’a pas manqué ?
 Pas plus qu’à toi… Je n’ai pas la fibre maternelle. Tellement pas que plus tard, malgré les sécurités, pilule, stérilet, j’ai choisi la solution radicale.
 Tu veux dire ?
 J’ai fait ce que l’on fait chez les putes, ou dans les bonnes familles, à la Fulberto. Ligature des trompes...
 Bonnes familles à la Fulberto ? Tu veux dire quoi ?
 J’ai fait ce que ce salaud de Fulberto a fait faire à Eloisa, sous couvert d’une appendicite. Elle était à peine nubile…
 Mais comment tu sais ça...
 Par l’ami chirurgien qui m’avait opérée, et qui était quelque peu mon amant de l’époque. Il a dû nous opérer à peu près en même temps… La pauvre gamine n’a jamais même du être au courant de ce qu’on lui avait fait.
Je ne sais pas si j’ai pensé ou si j’ai dit :
 Oh que non, l’autre nuit, elle m’a dit qu’elle allait avoir un enfant de moi...
J’ai dû le dire, hélas.

VI

J’ai donc pris l’avion pour Paris le lendemain.
Je venais de passer cinq jours sur la Côte, trois de plus que prévu. Et il me semblait que j’avais quitté Paris depuis une éternité.
Il me semblait surtout que j’étais devenu un autre. Non pas d’avoir renoué, bien malgré moi, avec ma jeunesse militante et amoureuse, non pas d’avoir entr’ouvert la porte de la folie avec Ornella.
Non, c’était plutôt d’éprouver le sentiment indéfinissable d’avoir frôlé une vérité, peut-être une vérité sur moi-même, qui, si j’étais parvenu à l’atteindre, m’aurait enfin placé là où j’aurais dû être, depuis longtemps. Le point d’équilibre à partir duquel on peut considérer le monde, les autres, et soi-même, je ne dirais pas en toute sérénité, mais en toute justesse. Bref, ce que les vrais philosophes ont cherché depuis que la philo existe. Et qu’ils n’ont probablement jamais trouvé.
“C’est quoi la philo ?”. J’avais raté mon débat aux journées du livre, et c’était tant mieux. Je n’aurais fait qu’y enfiler des perles, sans y avoir su dire l’essentiel, qui m’apparaissait maintenant.
Mais en même temps, tout à fait indifférent à cette donne nouvelle, p.P.E persistait en filigrane, et reprenait même du poil de la bête, p.P.E qui se demandait comment rattraper les rendez-vous qu’il venait de rater, sur quels sujets rédiger son billet hebdomadaire, alors que depuis quatre jours, fait exceptionnel, je n’avais pas eu l’envie de lire le moindre journal, de regarder le moindre J.T passant en boucle...
Quoi qu’il en soit, je me disais qu’il serait sans doute difficile d’oublier les quelques jours niçois, mais qu’il était urgent d’essayer.
Oublier la tombe aux deux noms. Oublier Gentil et Pas Gentil, et oublier Tchòco.
Oublier Reparata et ses Mayas tueurs. Je n’avais même pas eu la curiosité d’aller voir sur le journal des Alpes-Maritimes ce qui avait pu être dit de la mort du promoteur…
Oublier Ornella, son oncle et son cousin…
Mais là je ne pouvais pas. La révélation de Reparata aurait dû me soulager : jamais le ventre d’Eloisa ne porterait un enfant du philosophe… Jamais Fulberto le jaloux n’aurait à se demander comment punir celui qui avait engrossé sa nièce…
Mais une colère terrible, mêlée de honte et de jalousie, me tordait dès que revenait le fantasme du grand vieillard possédant Eloisa…

En arrivant, comme pour me laver de cette épreuve, et pour ne plus en recevoir des retombées, j’ai fait changer mes adresses de téléphone et de courrier électronique, et je ne les ai communiquées qu’au cercle rapproché. Précaution bien naïve : à l’évidence, au-delà de ces privilégiés, qui voudrait me trouver n’aurait aucun mal à le faire, ne serait-ce que par l’intermédiaire du magazine, par exemple. Mais au moins, je trahissais ainsi le contact direct promis à Reparata.
Maintenant la vie allait reprendre comme avant. Sans autre perspective que de tenir cette petite place si chèrement gagnée sur le front de la médiatisation.

C’était sans compter sur Reparata.
Le surlendemain de mon arrivée, je consultais la liasse de messages électroniques que m’avait, comme chaque semaine, imprimée une secrétaire de l’hebdomadaire. Toujours le même mélange d’encouragements, de suggestions et d’insultes. La secrétaire ne les classait pas ainsi, mais les partageait entre messages vraiment signés et messages plus ou moins anonymes.
Et j’ai trouvé, parmi ces derniers, le billet doux suivant :
“Abailard, tu es un vrai salaud. Et ta petite conne une vraie salope. Alors, maintenant la chasse est ouverte. R”.
Il ne manquait plus que ça.

J’essayais d’imaginer ce qu’elle avait bien pu découvrir. J’ai longtemps hésité avant de lui téléphoner. J’en brûlais d’envie. Je ne l’ai pas fait. Je ne voulais pas rentrer dans son jeu. Je savais pourtant qu’avec elle il n’était pas question de plaisanter, et que j’avais intérêt à être sur mes gardes.

Et je n’ai pas eu longtemps à me ronger les sangs : un appel de la P.J me demandait de passer illico à ses bureaux. Ce que j’ai fait. Un fonctionnaire a composé un numéro, et m’a tendu le téléphone :
 Un collègue qui doit vous parler…
La voix de Gentil :
 J’ai voulu vous éviter le déplacement à Nice, monsieur Abailard, et comme je n’ai pas le loisir, bien que ce soit toujours agréable, de faire un saut à Paris, j’ai choisi le téléphone… Ne vous troublez pas, monsieur Abailard, il s’agit seulement de préciser un point, qui pourrait bien ne pas être un point de détail, et qui ne vous met nullement en cause par rapport au meurtre de votre ami… Vous nous avez indiqué, et tout le confirme, avoir quitté l’hôtel bien après l’heure à laquelle il a été tué, ce qui vous disculpe entièrement. Mais il semblerait que vous avez oublié de nous dire que vous n’avez pas passé cette nuit seul, enfin une partie de la nuit. Exact ?
J’étais cueilli à froid.
 Vous avez parfaitement le droit de ne pas me répondre, car cette conversation n’a rien d’officiel, et nous pouvons la remplacer par une véritable instruction, qui prendra un peu plus de temps. En attendant, je vous informe, à titre purement personnel, le réceptionniste de nuit est venu faire une déposition : il affirme qu’une jeune femme a demandé à vous voir vers 21 heures 30, qu’elle vous a rejoint dans votre chambre, et qu’elle a quitté l’hôtel approximativement à l’heure où votre ami a été tué. Coïncidence à ne pas négliger. Nous sommes obligés de vérifier toutes les pistes. Vous confirmez la présence de cette dame ? Vous pouvez nous dire qui elle est ? Une professionnelle ? Une relation personnelle ?
J’ai balbutié que je ne connaissais pas cette admiratrice inconnue, qui s’était pratiquement imposée dans ma chambre, comme cela m’était déjà arrivé quelques fois. Et que je m’étais gardé de lui demander des renseignements d’identité, pour couper court à toute suite.
 Vous confirmez l’heure du départ ?
 Je dormais. Quand je me suis réveillé, elle n’était plus là.
Gentil semblait convaincu.
 En tout cas, vous avez eu bien de la chance. Le réceptionniste m’a dit avoir vraiment gardé le souvenir de cette femme, tant elle ressemblait à Ornella Muti…
Je me suis risqué à demander quelle mouche avait piqué le réceptionniste pour aller déposer si longtemps après l’événement.
 Bonne question, monsieur Abailard. Vous imaginez bien que nous la lui avons posée, nous aussi. Cet homme ne serait jamais venu nous voir s’il n’avait pas reçu la visite d’une femme, qui lui avait demandé, tenez-vous bien, si monsieur Abailard n’aurait pas passé la nuit avec un sosie d’Ornella Muti… Ce qui l’a incité tout de suite à nous contacter pour nous préciser ce détail. Il ne voulait pas d’embrouilles avec nous. Lors de son premier témoignage, nous lui avions seulement demandé à quelle heure vous aviez quitté l’hôtel, et il avait répondu sur ce seul point, sans imaginer que ce détail de la visite de votre, disons admiratrice, nous aurait intéressé… Mais la question de cette visiteuse l’a convaincu de nous informer… Qui peut être cette femme si curieuse ? Vous avez une idée ? Très belle femme, brune, assez grande, la cinquantaine épanouie…
 Aucune idée…
 Dommage… Mais revenons à votre admiratrice, monsieur Abailard… Ainsi, elle ne vous a rien dit de son identité, de sa résidence ?
 Absolument rien…
 Alors je vous livre un détail qui peut vous intéresser, un détail qui m’est revenu quand le réceptionniste a parlé de cette ressemblance avec Ornella Muti… Vous vous souvenez de la photo du journal, le lendemain de l’incident des journées du livre ? La jeune femme qui vous faisait face ? Imaginons, simple supposition, qu’il s’agisse bien de la même personne… Figurez-vous que mon collègue, celui qui vous témoignait tant de sollicitude, m’avait dit à chaud, en voyant cette photo, qu’il reconnaissait cette femme… La parente d’une relation à lui, qui se trouve être le cousin de la demoiselle… Très curieusement, il ne la connaissait plus hier, après la déclaration du réceptionniste… Mais ça n’a pas été bien difficile pour moi de remonter à la source… Pour tomber enfin sur une histoire assez compliquée dont je n’ai pas à vous parler, et encore moins au téléphone… Une histoire qui n’a rien à voir avec la vôtre… Disons des liens politiques entre ce monsieur et mon collègue, qui font que je n’ai pas pour le moment envie d’en parler à mon collègue, si vous me comprenez… Donc, cette femme est une Italienne dont la famille a un pied à terre à Nice. Nous avons essayé de la joindre, vous pensez bien, mais nous avons fait chou blanc… Personne au domicile niçois. On la retrouvera peut-être en Italie… Voilà…
Gentil avait raccroché en me demandant de le joindre si j’avais du nouveau.
Avec tout ça, je ne savais pas si le réceptionniste avait ou non informé Reparata, (car la questionneuse ne pouvait qu’être Reparata), et je n’avais pas intérêt à poser la question, ni à Gentil ni au réceptionniste. Mais vraisemblablement elle avait du savoir être persuasive, charme et sans doute gros billet aidant…
Il faisait nuit quand je suis sorti de son bureau. J’ai longuement marché sur les quais, pour faire le point.
J’imaginais… La piste du promoteur écartée, Reparata avait dû reprendre son enquête à zéro. Il n’était pas difficile d’imaginer que, par acquit de conscience, elle avait voulu vérifier mes dires sur la nuit. Dans le meilleur des cas, elle avait évité de contacter directement Eloisa, pour ne pas lui créer (et peut être pour ne pas me créer) des ennuis avec Fulberto. Dans le pire des cas, elle avait essayé de la contacter, sans y réussir. Et elle s’était rabattue sur le réceptionniste. Lequel lui avait appris qu’Eloisa était bien dans ma chambre, et qu’elle était partie très tôt, comme par hasard juste au moment où Tchòco a été tué. Maintenant je comprenais le sens de “la chasse est ouverte”. Je ne donnais pas cher de la peau d’Eloisa si Reparata avait le moindre doute sur sa culpabilité.
J’ai eu la vision des Mayas embarquant Ornella dans leur 4 x 4. Et cela, qu’elle ait tué Tchòco ou qu’elle ne l’ait pas tué, je ne le voulais pas.
J’aurais pu rappeler Gentil, tout lui expliquer, et lui demander secours. Mais c’était immanquablement pointer la culpabilité d’Ornella… Ornella que je n’arrivais pas à appeler Eloisa… Ornella, à laquelle j’avais décidé de ne plus penser, et qu’il me fallait pourtant contacter, d’urgence. Essayer d’arrêter le jeu de massacre. Contacter Reparata n’aurait servi à rien, sinon à empirer les choses. À tout le moins, je pouvais essayer de prévenir Ornella…

Gentil m’inquiétait. Je sentais qu’il avait joué au chat et à la souris, qu’il était loin de m’avoir tout dit, et que je n’avais sans doute pas fini d’entendre parler de lui… Et puis cette sombre histoire avec Pas Gentil sentait très mauvais.
De toute façon, il fallait absolument que je contacte Ornella. Téléphoner ? Il n’était pas impossible que la police italienne, avertie par Gentil l’ait fait mettre sur écoute. Mais j’étais prêt à prendre le risque d’appeler.

Impossible de trouver une adresse de Fulberto à Turin. Annuaire international, Internet : Fulberto ne figurait sur aucun répertoire. Pas plus de chance aux bureaux de l’université, dont j’ai au moins noté l’adresse.
Au fond, j’étais soulagé. En temps ordinaire, appeler chez Fulberto était aussi courir le risque de tomber sur le cousin, et le souvenir que j’en avais me glaçait. Avec celui là, ce n’était pas le fantasme de l’oncle châtreur, mais la menace bien réelle d’un fou furieux. Mais avec un peu de chance, le cousin était encore à Nice. Il convenait d’en profiter, et vite…
Il ne restait plus qu’à aller à Turin. C’était d’une certaine façon m’exposer au même danger. Mais, le hasard aidant, ou plutôt un expédient dont je n’avais pas encore idée, je trouverais peut-être là le moyen de rencontrer Ornella…
Le premier avion partait le lendemain, dans la matinée. Je n’ai pas de voiture, et le voyage en train ou en taxi aurait été une galère, qui m’aurait amené à peu près à la même heure que l’avion, et dans quel état ! J’ai aussitôt retenu une place sur Air Italia, et j’ai réservé une chambre, vieux tropisme, à l’hôtel où j’avais couché l’an dernier, et dont j’avais retrouvé la carte dans mes papiers...

Je suis arrivé à l’hôtel en tout début d’après - midi. Il flottait encore une brume légère sur la plaine du Pô. On voyait à peine la ceinture des Alpes, si proches pourtant, qui surveillent la ville à l’Ouest et au Nord.
J’aurais pu, j’aurais dû, me loger en plein centre. Mais j’avais donc réservé dans cet hôtel international près de l’aéroport, en limite Nord de la ville, comme si inconsciemment, malgré ma hâte, je n’étais pas encore prêt à pénétrer dans la cité. Comme si une part de moi-même prenait au sérieux la plaisanterie de Reparata sur le Turin satanique. À dire le vrai, j’avais peur. Je retrouvais cette peur indéfinissable qui m’avait accompagnée pendant mes quelques jours sur la côte.

J’ai eu mon premier vertige à peine entré dans la chambre. Le chauffage marchait trop fort. Je suis allé ouvrir la fenêtre. De la fenêtre, je voyais, derrière le parking de l’hôtel, les derniers jardins ouvriers, qu’on devinait bientôt mangés par les falaises de brique de la modernité. Zone de confins, squattée de cabanes d’un autre temps, de caravanes déglinguées, d’arbres survivants. Malgré la fraîcheur d’octobre, il m’en était venu une bouffée d’air, humide et végétale, presque vénéneuse.
Et plus loin, à l’Est, je voyais les collines qui dominent la ville. Je savais que sur une d’elles devait habiter Eloisa, la meurtrière. C’est alors que j’ai cru distinctement entendre cette voix qui était sortie de son sommeil, “La sistemo io, la sistemo io...”. Mais en fait je savais que c’était la voix du grand vieillard qui la possédait. J’ai senti que mon cœur battait de plus en plus lentement. Et je me suis évadé de moi-même. Mais mon âme n’a pas voyagé à la manière de celle des chamanes, qui leur ramène la connaissance.

Quand j’ai repris connaissance, j’étais allongé sur la moquette. Vide. La sueur avait inondé ma chemise. Ma tête devait avoir heurté la table. Je l’ai tâtée : au-dessus de la tempe, la bosse était déjà volumineuse, mais pas encore vraiment douloureuse. À part ça, tout allait bien.
J’ai pris une douche et je me suis changé.
Par acquit de conscience, j’ai consulté l’annuaire local, évidemment sans plus de succès qu’à Paris : pas de Fulberto. J’ai retenté ma chance en appelant l’université, sans autre résultat que de tomber sur une série de recommandations enregistrées, me demandant de passer de touche à touche sur l’appareil, entre inscriptions et programmes des cours et, mon italien bâtard n’aidant pas, j’ai décidé d’abandonner. Il valait mieux aller voir sur place.

J’ai pris à la réception un plan de la ville et j’ai fait appeler un taxi.
Nous sommes descendus par un Cours rectiligne, interminable, jusqu’au cœur de la capitale déchue. J’étais oppressé. Pauvres ou aisées, les modernes murailles de brique aux courts balcons étaient trop hautes, trop serrées, trop différentes de nos immeubles blancs, qui, vus d’ici, m’apparaissaient maintenant comme très civilisés.
Avant d’arriver au centre, nous avons traversé une espèce de marché et le chauffeur a lâché quelques imprécations contre les émigrés qui ont envahi le quartier. Après les rues se serraient et redevenaient de pierre froide et grise. Centre historique.
Le taxi m’a laissé devant les bureaux de l’université.
Je me suis perdu dans des étages de colonnades, autour d’une déprimante cour carrée. De toute façon, il était trop tard : je n’avais pas prévu qu’avec les horaires italiens, les bureaux fermaient si tôt.
Je me suis rabattu sur la bibliothèque de l’Université, que j’ai trouvée sur une grande avenue froide, mais rassurante, comme la foule de ses trottoirs, normes européennes sans impudeurs…
Coup de bol, les employés étaient aimables et l’accès aux ordinateurs facile, j’ai vite trouvé le fichier électronique des professeurs, avec adresses universitaires et en prime adresses persos. Dont celle de Fulberto.
Il ne me restait plus qu’à repérer la rue sur mon plan de Turin.
Il me fallait continuer mon avenue, qui me mènerait droit au Pô. Fulberto habitait sur la colline de l’autre côté du Pô : bien au-dessus de la dernière place du quartier bâti en bord du fleuve, la rue, la route plutôt, partait de la place et montait à travers ce qui semblait être un immense parc. Je n’avais pas idée de l’emplacement de la maison des Fulberto sur cette route, près ou loin de la place, je n’avais pas idée des distances.
J’ai demandé à une bibliothécaire si je pouvais rapidement aller à pied jusqu’au parc. Elle avait ri :
 A casa del Diavolo ?
La maison du Diable. J’avais dû faire une drôle de tête.
Elle a ri à nouveau :
 Mais non, pas de Diable. Alors, comment vous dites en français : “C’est très loin”…
 Au diable Vauvert.
 Ecco…
Toujours le Diable…

Nouveau taxi. En route pour la colline. Je n’ai pas donné le nom de la résidence. Je ne voulais pas me faire remarquer. Je me suis fait laisser sur la dernière place, en limite des arbres, et je suis monté à pied, en espérant que la propriété de Fulberto n’était pas très loin. La nuit arrivait.

En fait, je n’ai pas eu longtemps à marcher. La propriété était bien comme me l’avait présentée Reparata, close de hauts murs dont dépassaient des arbres, que j’imaginai très anciens.
Je me suis arrêté devant la porte métallique, ostentatoire, mais pas très haute. Je me suis demandé ce qu’il adviendrait si je me risquais à sonner. C’est alors que j’ai aperçu la caméra de surveillance. J’ai fait un brusque écart, mais la caméra avait pivoté et me regardait.
La voix a grésillé dans l’interphone :
 Ciao Bello… Sei tu ? Ti aspetto…
La porte s’est ouverte, et j’ai vu devant moi une longue allée bordée d’arbres et de statues, et au fond la masse sombre de la maison.
Mais personne n’est venu.
Je me suis un peu avancé, j’ai entendu derrière moi la porte se refermer.
La veranda s’est allumée devant la maison. Je voyais une masse sombre allongée sur les marches de l’entrée. J’ai d’abord pensé que c’était un énorme chien. Mais ça ne bougeait pas.
La voix d’Ornella dans l’interphone :
 Vieni…

J’ai marché comme un somnambule.
La véranda était comme une serre, tant elle regorgeait de plantes. Il y avait un grand gisant sur le perron. Ses bras étaient refermés sur son visage, que je ne pouvais pas voir. La braguette était ouverte sur une fleur de sang. Parfois les bras étaient agités d’une sorte de tremblement.
À nouveau, j’ai senti arriver le vertige me posséder. Je me suis accroupi à côté du moribond, et j’ai respiré à fond, comme un plongeur avant la descente en apnée.
Quand j’ai relevé la tête, j’ai vu au fond de la véranda, comme une icône assise sur un grand fauteuil d’osier, à la Emmanuelle. Ornella, immobile, hiératique, indifférente. Et elle se tenait le ventre. Pourquoi le ventre ?
Elle avait parlé d’une voix blanche :
 Ciao bello… Si va facendo tardi… Peut-être que l’Ange gardien m’a oubliée, cette fois. Peut-être que c’est le Diable qui a gagné, une fois encore. Je sais maintenant que le Diable s’appelle Reparata…
Elle me faisait signe d’avancer, mais j’ai peut-être hurlé, j’ai couru dans l’allée, jusqu’à la porte.
J’entendais Ornella qui criait :
 Non fuggire, non fuggire…
La porte restait fermée, je ne sais pas comment je l’ai franchie, et je me suis retrouvé sur la route déserte.
Je suis redescendu à pied, parmi les arbres d’automne, tristes et majestueux, jusqu’au fleuve d’où la brume montait. J’ai vu un écureuil qui traversait la route. Je pense que je n’ai croisé aucune voiture.
Et puis la nuit est vraiment arrivée.
Passé le Pô, j’ai changé de monde. Boutiques, cafés, restaurants. Lumières. Élégances sobres.
J’étais terrorisé.
J’ai pris un taxi pour me faire directement ramener à mon hôtel.
Pendant que le taxi remontait l’interminable Cours Jules Cesar, je me demandais ce qu’il convenait de faire. Alerter la police ? Laisser Ornella s’en charger ? Ne pas bouger ?
Quoi qu’il en soit, une fois de plus, je m’étais mis dans une très sale histoire. Il aurait été inutile, et encore plus compromettant, de chercher à disparaître. La police ne tarderait pas. Avec la caméra de l’entrée, plus peut-être les taxis, il allait lui être assez facile de me repérer et de me retrouver, comme témoin ou comme participant ?
Bien entendu, j’ai très mal dormi. Je me suis réveillé dix fois. J’aurais aimé pouvoir penser que Reparata n’était pour rien dans cette histoire, mais je me doutais bien que tout le mal était venu d’elle : à la manière forte, elle avait préféré la pire des vengeances. J’imaginais ce qu’Eloisa avait dû ressentir quand Reparata, j’en étais plus que sûr maintenant, lui avait téléphoné pour l’informer de l’opération commandée par Fulberto. C’était comme si j’entendais sa voix :
 Il a eu ce qu’il voulait, le vieux bouc. Et il l’aura encore, tant qu’il aura des forces pour bander… Il te disait de prendre la pilule, ce salaud, tout en sachant que c’était inutile... Maintenant, oublie l’enfant que tu crois avoir fait avec ton philosophe… Tu verras, si ce n’est déjà fait, ton sang va couler, Eloisa, comme chaque mois. Parce que tu ne seras pas mère. Tu ne seras ni la Sainte Vierge ni Rose Marie Baby… Une pauvre fille, une mutilée… À moins que tu décides de te faire charcuter, une fois encore…
Et j’imaginais ce qu’Eloisa avait dû faire ensuite.

Je me suis levé tôt. J’ai allumé la télé. Drôle de pays, c’est un carabinier en grand uniforme qui donnait la météo :
“Progressivo aumento dell’instabilità. Al mattino cielo coperto con deboli precipitazioni sparse ; da pomeriggio piogge diffuse”.
De fait, j’ai regardé par la fenêtre. Un temps à ne pas sortir. J’ai décidé d’attendre dans ma chambre. J’ai passé la matinée prostré, mais personne ne s’est manifesté. Pas de police…
À la mi-journée, je suis tombé sur un télé journal. Un titre : “Giallo a Torino”. Je vois les gyrophares des voitures devant la porte du parc. Je ne peux pas me tromper. C’est bien la porte devant laquelle j’étais hier soir. Voilà une ambulance qui sort.
Je ne comprends pas bien ce que dit la présentatrice. Elle parle trop vite. Un flash : Ornella, foulard et lunette noires, glaciale, magnifique. On lui tend des micros, elle les écarte, sans mot dire.
La présentatrice explique que mademoiselle Fulberto a trouvé le corps mutilé de son oncle en rentrant chez elle…
Maintenant ce sont des images d’archives, style années quatre-vingt, je pense. On voit un type très sérieux, qui écrit sur une table couverte de livres et de papiers. Derrière lui, au mur, un crucifix et un grand Christ tourmenté. Je crois reconnaître l’incube de mon rêve, le grand vieillard lubrique. Celui dont hier, faute de pouvoir découvrir le visage, je n’ai vu que l’entre jambe ensanglantée. Pas si vieux que ça, en fait.

L’après-midi, je me suis décidé à sortir, à jouer au touriste, pour m’étourdir. Le dépliant de l’hôtel me vantait le Dôme, la chapelle du Saint Suaire, la flèche de la Mole Antonelliana, et tous les charmes d’un Turin sagement baroque, tiré au cordeau. J’ai évité le Saint Suaire. Je ne m’étais jamais vraiment soucié de savoir si l’image que porte en “négatif” cette bande de lin est celle de Jésus, enveloppé après la crucifixion… C’est le mystère de cette imprégnation, confirmée par la fameuse image tridimensionnelle de 1978, qui me fascinait, sans que je veuille me l’avouer. Mais je n’avais pas envie de l’enrober de bondieuseries. Et de toute façon, le suaire n’est pas visible…
Avant de rentrer, j’ai pris un apéritif dans le grand café d’une galerie couverte. J’ai appelé l’hôtel pour savoir si quelqu’un m’avait demandé.
Effectivement, j’avais un message. Une dame était passée.
Re-taxi pour foncer à l’hôtel. Le message n’avait rien à voir avec la police. C’était un petit mot dont j’ai tout de suite reconnu l’écriture sage, à grands déliés :
“Ciao Bello. J’espère que tu as retrouvé ta cravate. Je t’attends demain matin. Cappella della Santa Sindone… ”.
J’ai mis un moment à comprendre que la Santa Sindone, c’était le Saint Suaire… Et en plus, Ornella ne me donnait pas d’heure…

E lendemain matin, je me suis précipité sur la presse. Ornella ne semblait en rien soupçonnée. Mais les enquêteurs s’interrogeaient sur l’absence d’effraction. La caméra de la porte d’entrée ne pouvait leur donner aucune indication, elle n’enregistrait pas ce qu’elle visualisait. Il semblait que l’enquête s’orientait vers les milieux satanistes, ces Satanistes que Fulberto avait tant stigmatisés et combattus, dans une étrange fascination. Ces Satanistes qui avaient castré Fulberto et l’avaient vidé de son sang, jusqu’à la mort.
Mais je me doutais bien que les Satanistes, si tant est qu’ils existent, n’avaient rien à voir avec ce meurtre. Je pensais aux Nanas de Nicky de Saint Phalle, à leur sexe béant depuis l’enfance saccagée…

Il faisait très gris le lendemain matin. Taxi. Je me suis fait déposer plein centre, sur l’immense place aux façades royales. Je m’en suis fugitivement imprégné, et comme rassuré… J’aimais l’image si européenne de ce pouvoir savoyard qui ne s’était fixé là, dans une apparente éternité, que pour mieux rebondir vers d’autres terres, vers d’autres ambitions, et créer l’Italie, cette curieuse nation qui jusque-là n’existait que par une langue à laquelle les lettrés se dévouaient, mais que presque personne ne parlait.
Je n’ai pas eu longtemps à marcher pour passer devant l’écrasante coupole et me trouver devant la chapelle. L’endroit débordait de monde ; manifestement Eloisa avait choisi un endroit très fréquenté où notre rencontre ne serait pas remarquée. Seul problème : à première vue, pas d’Eloisa. Je n’avais pas envie de faire le pied de grue.
Je me suis décidé à faire la queue pour accéder à la crypte musée, en priant Dieu pour qu’il n’y ait pas de Français dans l’attente. À ne pas être seul, c’est toujours si reposant d’entendre parler sans comprendre. Dieu m’a exaucé, j’ai poireauté une fois de plus en compagnie d’une équipe de Japonais.
Guide obligatoire, explications en anglais. Naturellement, il n’était pas question de voir le linceul, qui est sous clé à la cathédrale dans un coffre d’argent paraît-il. Je me suis farci un long moment d’explications historiques et scientifiques… Je me demandais ce que je faisais là, avec ces projections murales retraçant la vie de Jésus, cette musique.... Et toujours pas d’Ornella.
En remontant, j’ai recommencé à tournicoter dans la chapelle, en m’arrêtant de temps en temps devant l’autel.
J’ai failli ne pas la reconnaître. Un long manteau noir, au col remonté, un long foulard noir sur ses cheveux, des lunettes noires…
Mais j’ai senti le parfum, et j’ai entendu murmurer à mon oreille :
 Ciao Bello, il faut m’excuser, je ne pouvais pas vous donner d’heure, il m’a fallu improviser…
Elle parlait très vite et semblait effrayée :
 Je n’ai pas beaucoup de temps. Et il me surveille…
 Votre cousin ? Il est rentré de Nice, évidemment…
 Surtout qu’il ne nous surprenne pas. Ce serait terrible… Faisons vite… Il y a quelque chose que je dois savoir. Est-ce vous qui avez dit à ma cousine de Nice que je pensais attendre un enfant ? Un enfant de vous ? Vous n’avez pas le droit de me mentir.
Il fallait bien répondre.
 Oui, c’est moi.
 Mais pourquoi ?
Les mots ne sortaient pas… J’ai expliqué, très vite, très mal : ma proximité avec Reparata (une sorte de pudeur m’a fait préciser : “ma proximité ancienne”), la confidence qu’elle m’avait fait de s’être fait ligaturer les trompes, comme vous, ma stupeur, et ce propos malheureux que j’avais laissé échapper, hélas…
 Mais pourquoi Reparata a-t-elle été aussi cruelle avec moi ? Pourquoi m’avoir annoncé ce que j’ignorais… Pourquoi m’avoir fait le plus grand mal que l’on puisse me faire ?
J’ai expliqué pour Tchòco…
 Ainsi, Reparata croit que j’ai assassiné cet homme ? Mais quelle folie…
Ainsi Ornella n’était pas coupable… J’en aurais béni le Ciel, le Saint Suaire et tous les saints du paradis turinois
 Donc vous n’avez pas frappé cet homme…
 Bien sûr que si que je l’ai frappé… Mais je ne l’ai fait que vous protéger. Cet homme voulait vous faire du mal. Je l’en avais déjà empêché aux journées du Livre… Quand je l’ai rencontré si près de votre hôtel, je me suis dit qu’il allait recommencer… Pourquoi aurait-il été là, autrement ?
Maintenant elle pleurait doucement :
 Je veux me venger. Rassurez-vous, ce n’est pas à vous que j’en veux. Je devrais vous en vouloir, d’avoir trop parlé… Mais en parlant trop, vous m’avez permis de connaître la vérité… Et maintenant, pour la première fois de ma vie, je me sens méchante…
 La première fois ? Mais la mort de Fulberto…
 Elle a été donnée sans méchanceté. En juste sanction du mal infligé. Il a été puni par là où il a pêché… Mais maintenant je me sens méchante à l’égard de Reparata… Je comprends bien qu’elle souffre, et qu’elle a cru me punir légitimement, pour un crime que je n’ai pas commis… Mais pourtant, je ne regrette pas d’avoir été très mauvaise avec elle, très mauvaise. Comment vous dites en français ? Retour à l’envoyeur…
 C’est-à-dire ? Vous avez fait quoi ?
 L’Ange m’a inspiré. Même dans ma méchanceté, il m’a inspiré… J’avais des munitions. Mon frère n’était pas là, j’ai regardé dans ses dossiers, j’ai regardé dans les dossiers de mon père, il y avait plein de choses sur les activités du père de Reparata. Mon père, mon cousin et le père de Reparata étaient très liés… J’ai fait quelques bonnes photocopies et j’ai envoyé tout ça à qui de droit… Voilà… Maintenant, il faut se dire adieu… Je vous avais dit à Nice que vous n’entendriez plus parler de moi… Ça n’a pas été le cas, hélas… Mais maintenant je vous le redis, vous n’entendrez plus parler de moi, définitivement…

Quand je suis ressorti, j’ai marché, marché, le long d’une interminable alignée d’arcades qui m’ont à nouveau conduit au Pô. Il faisait beau maintenant. Je croyais voir le cousin derrière chaque arcade.

Il ne me restait plus qu’à retourner à Paris. Je ne craignais plus rien, dorénavant, en ce qui concernait la vie d’Ornella, dorénavant. J’avais l’intime conviction que Reparata ne tenterait plus rien, maintenant qu’Ornella était détruite dans sa vérité même.
Je savais que Reparata continuerait à souffrir, jusqu’à la fin, de la mort de Tchòco, mais je savais aussi qu’en compensation, sa vengeance l’accompagnerait tant qu’Ornella sera vivante. Je savais que Reparata aurait besoin de maintenir lucide sa proie, comme ces araignées ou ces guêpes qui paralysent leurs victimes pour les tenir vivantes, à discrétion.
Je me disais aussi que maintenant c’est Reparata que je pourrais, que je devrais prévenir d’une catastrophe imminente, et j’arrivais presque à en sourire.
Je n’ai pas envoyé de message d’alerte à Reparata, je me suis dit que je le ferai peut-être plus tard. J’irai dénicher un dictionnaire de kechki à Beaubourg, ça doit bien exister, tout existe aujourd’hui en matière de dictionnaires. Je lui écrirai en kechki. Je n’en profiterai pas pour la traiter de salope. Je lui demanderai juste qui avait vengé qui, et ce que Tchòco aurait pensé de tout ça. Je ne crois pas qu’il aurait souhaité ce désastre. Je ne crois pas qu’Eloisa le méritait.
J’ai pris l’avion pour Paris le soir même.

À mon retour à Paris, j’ai appelé le Maya :
 De acuerdo. Pero uno per otro. C’est pour dans deux jours.
Je n’en ai pas dit plus.
Le Maya s’est pointé par le premier avion.
Il m’a donné le produit et le mode d’emploi.
 Pour notre ami américain…
Ce que j’aime chez les Latinos, c’est qu’ils ne disent pas “Américain” en fait, mais bien “estadounidense”, un citoyen des Etats-Unis, pour signifier que l’Amérique est bien plus grande, et qu’ils sont américains, eux aussi.
Il m’a également donné des nouvelles de Nice. La police avait reçu une dénonciation, mais très détaillée, sur les affaires dans lesquelles le père de Reparata avait trempé, ces dernières années.
Et la dénonciation était signée de Tchòco. Reparata pensait qu’il s’agissait d’une pièce tirée des papiers qu’on avait volés à Tchòco avant qu’il ne transfère tous ses dossiers chez elle…
 Conséquences ?
 L’enquête sur la mort d’El Cocinero a été relancée… Et naturellement la famille du père de Reparata est soupçonnée. La mère est une vieille dame, plutôt insoupçonnable. Reparata est dans le collimateur. Elle refuse de répondre aux convocations et va faire traîner les choses depuis Monaco… La police française n’y a pas d’accès direct… Mais elle va se morfondre, elle en devient folle… Elle a déjà dû annuler pas mal de voyages d’affaires… Et le pire pour elle, c’est qu’on croie qu’elle aurait fait tuer pour venger son père, alors qu’elle détestait ce type… Maintenant, “uno per otro”, puisque vous allez faire le travail, vous m’expliquez ce que nous pouvons faire pour vous ?
J’ai expliqué.

Ça a été une des meilleures émissions que j’ai faites. Ce type était charmant et très télégénique. Nous avons bien sûr beaucoup parlé des singes. Mais incidemment aussi de la situation en Amérique. Pour encenser la voie libérale, la seule qui convenait au développement de ce jeune et malheureux continent, il avait développé la parabole de la Révolution mexicaine des années 1910 :
 Regardez ce qui s’est passé dans cette tragédie. Pancho Villa et ses Dorados au Nord, qui voulaient plus prendre leur revanche sur les riches qu’établir une vraie démocratie dont profiteraient les pauvres. Zapata et ses Indiens au Sud, qui ne rêvaient que de gagner la réforme agraire chez eux, sans vraiment prendre en compte la totalité de la situation nationale… Un torrent de sang. Et dire qu’aujourd’hui, en Europe, de jeunes idéalistes recommencent à se réclamer de ces irresponsables…
D’une certaine façon, il prêchait un convaincu.
Je n’ai pas eu le mauvais goût de le questionner sur ses états de service.
Après l’émission, j’ai tenu à lui servir moi-même un rafraîchissement.
Il est mort deux jours après. Il paraît que sa dernière journée a été épouvantable.

J’ai envoyé une carte postale à Reparata, une gargouille de Notre Dame, avec quelques mots en kechki. Simplement pour lui dire que le nom de famille nous colle à la peau comme la tunique de Nessus. J’ai souligné son nom de famille, et j’ai signé de mon nom yidish. Si les flics contrôlaient son courrier, et trouvaient un bon décodeur, ils passeraient un bon moment à chercher le sens caché. Il n’y avait pas de sens caché, évidemment.
Reparata l’a si bien compris qu’elle m’a envoyé une carte en réponse. Le palais princier avec deux beaux carabiniers. Là non plus pas de sens caché : “Tu ne savais pas ? Abélard était un pseudonyme. De son vrai nom, il s’appelait Pierre Béranger…”.

Les Mayas étaient des gens de parole. Je n’ai pas eu longtemps à attendre. La nouvelle m’est arrivée par une coupure de La Stampa :
Tragique série dans la famille Fulberto, si cruellement éprouvée récemment par la mort du philosophe bien connu. Son fils, historien d’une des pages les plus glorieuses du Piémont, qui faisait son jogging dans le parc proche de son domicile, avait été renversé par un chauffard, lequel s’était empressé de prendre la fuite. Une perte pour la culture piémontaise, et aussi pour la ville de Nice, où il résidait une partie de l’année.

Je retourne parfois à Turin maintenant. À chaque fois, j’aimerais vraiment savoir ce que je fais ici, puisque l’histoire semble terminée. Le cousin est mort, et Ornella est libre. Mais elle n’a jamais répondu à mes appels. Dix fois je me suis retrouvé devant la porte de sa propriété, mais la caméra n’a même pas pivoté. Je ne sais même pas si elle est encore ici. Elle n’est pas à Nice, en tout cas.
Cela va faire des semaines maintenant que tout ceci s’est passé.
J’aimerais savoir pourquoi je traîne dans ce parc vide, si vide ce matin, pourquoi je marche le long du fleuve et ses brumes d’automne, pourquoi je persiste à ignorer les rameurs qui s’entraînent, même s’ils me rappellent Nanni Moretti et son film. C’est au-delà que je voudrais regarder.
Parce que si je m’écoutais, une fois de plus je repasserais le Pô, pour monter jusqu’à la porte du parc. Je sonnerais à nouveau, et cette fois la porte s’ouvrirait. Je marcherais dans l’allée bordée de grands arbres, et je verrais l’icône qui m’attend au seuil de la véranda. Ornella, qui ne sera plus jamais du Diable possédée. Je ne sais pas ce que je lui dirais, ni ce que nous ferions. En tout cas, ce serait mieux, bien mieux, que la première fois.
Mais je sens que la tête me tourne et je n’ose même pas regarder la colline en face, la colline qui fait face à la ville.

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