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Roman noir - Un entretien avec Serge Vacher - Journée du livre, Meymac

lundi 4 juin 2018, par René Merle

René Merle, Meymac 21 mai 2006, journée du livre, un entretien sur le roman noir avec le regretté Serge Vacher (revue La Vache qui lit, Limoges, juin 2006, n°76)

VQL : René MERLE, historien, spécialiste de l’histoire provençale...


René MERLE : Disons que je suis spécialiste de l’histoire du Sud-Est.

VQL : Romancier noir, en prise directe sur notre temps, auteur notamment de "Treize reste raide" à la Série Noire, et de divers ouvrages dans diverses collections. Parmi eux, un titre paru à l’Écailler du sud : "Le nombril du monde". Alors il y a un sous-titre : (voir le book). Peux-tu nous donner des explications sur ce sous-titre ?

R. M.  : Te Pito O Te Henua, Le Nombril du monde. C’est en polynésien local le nom de l’Île de Pâques tel que les habitants la nomment. J’ai donc sous-titré l’ouvrage comme cela parce que ça me faisait plaisir, d’une part, mais aussi pour éviter la confusion avec d’autres livres qui s’appellent également Le nombril du monde, en science-fiction.

VQL : D’accord. Mais on est loin de la Provence, là. Est-ce que tu peux nous dire deux mots sur ce livre ?

R. M. : L’idée vient du fait que je me suis beaucoup intéressé à l’Île de Pâques. J’y connais du monde, j’y ai séjourné un petit peu. Evidement c’est à la fin de la dictature chilienne qui les a bien opprimés. En fait, dans mon roman, l’Île de Pâques n’apparaît qu’en mise en abime, disons, par rapport à un gars qui mène une enquête à Toulon, mais dont la compagne est amenée à intervenir au Chili, sur l’Île de Pâques. Et la clé de l’énigme est liée à ça. Je ne peux guère en dire plus, mais ça n’a rien à voir avec une idée mystico-archéologique que l’on peut se faire des fameuses statues.

VQL : Le commun des mortels s’imagine l’Île de Pâques comme un immense pré avec les statues au milieu, sortes de portes vers un inconnu.


R. M. : C’est un petit peu ça, mais aujourd’hui, on constate que l’île est submergée par le tourisme, puisque la NASA a fait construire un aéroport pour leur navette puisse atterrir. Donc cet aéroport a permis aux charters d’arriver jusque là, ce qui fait que les habitants sont littéralement propulsés d’une période antédiluvienne à notre temps. La question est : Est-ce qu’il vont maîtriser ce tourisme ou est-ce qu’ils seront eux-mêmes maîtrisés par le tourisme ?

VQL : Pour chacun de tes romans, tu développe une idée force.

R. M.  : Oui, bon, ce ne sont pas des manifestes, mais j’essaie toujours quand même de faire avancer des idées. Dans Opération Barberousse, par exemple, c’est après le passage de la mairie de Toulon au Front National. J’essaie de montrer une réalité méridionale un peu glauque : confusions entre l’affairisme, la politique, le milieu

VQL : On fait souvent le rapprochement entre la région méridionale et le FN. Comment peut-on expliquer ça ?

R. M.  : A l’origine, je n’étais pas du tout polareux. J’étais prof, et à la retraite, j’ai écrit quelque chose de différent, pour changer de ce que j’avais fait pendant quarante ans. J’ai essayé de montrer que le terreau fasciste est très vieux dans la région. Donc, dans Treize reste raide, j’ai fait un aller-retour entre Marseille aujourd’hui et Marseille avant-guerre dirigée à l’époque, très peu de gens le savent, par Sabiani qui était fasciste - son fils est mort sous l’uniforme SS - avec ces deux bandits notoires qui sont Carbone et Spirito Donc, ce n’est pas nouveau, qu’une partie du petit peuple et une partie de la bonne bourgeoisie soient tentés par ces thèses, et c’est ressorti en force avec tout ce qu’on sait autour du FN. Mais quand on dit “Bon, ce sont des rapatriés, etc”, c’est faux. Il y a un terreau noir.

VQL : Tes propos me rappellent un livre de Machiavelli : "Macaronis", qui raconte l’histoire de la vie épouvantable des immigrés italiens venus construire Marseille au début du siècle.


R. M.  : Oui, ce bouquin est d’un réalisme vraiment fiable. Une partie de ma famille est d’origine italienne. On connaît bien cette époque. C’étaient des travailleurs, des gens qui venaient bosser, qui étaient victimes d’une xénophobie qui en rappelle d’autres. Donc, dans Opération Barberousse, je n’ai pas voulu faire une pesante dénonciation du FN, ce n’était pas mon propos. J’ai essayé, à partir de personnages composites, de gens que je connais, de décrire une situation. J’ai montré un des personnages, ça m’a d’ailleurs été reproché, sous son aspect fasciste, mais aussi dans sa qualité d’être humain. Le pire des salauds laisse quelquefois apparaître un brin d’humanité.

VQL : On peut trouver quelquefois des fascistes “sympas”, si j’ose dire.

R. M. : C’est un peu ça. Alors les partisans du “blanc ou noir” m’ont dit “Qu’est-ce que c’est que ta prise de position, là ?”, mais ça dépend de la façon dont les gens sont éduqués, comment ils se sont embarqués, etc. Je dois dire que les critiques sont plus venues de mon camp, que du camp opposé. Parce que justement, beaucoup de gens attendent la dénonciation, le tract, mais peu attendent la complexité. Et puis, de toutes façons, moi, je veux raconter des histoires, qu‘il y ait un suspense. Le lecteur se fout complètement de l’aspect politique de telle ou telle chose, il veut simplement rentrer dans l’histoire et savoir ce qui va arriver. Je suis d’abord un raconteur d’histoires.

VQL : Un peu comme les auteurs américains.


R. M. : Exactement. On essaie de raconter une bonne histoire. Le back ground, c’est fondamental, mais le lecteur doit rester en haleine. Des techniques ? Par exemple dans Treize reste raide, je dis “je”. C’est donc le narrateur qui vit l’histoire, il n’y a qu’un regard. Dans Opération Barberousse, je suis un peu une caméra. On voit des gens s’animer, on peut rentrer dans leur tête. Malgré tout, même dans Opération Barberousse, il y a toujours un type auquel je m’identifie. Ce n’est pas “je”, mais c’est le personnage principal.

VQL : Patrick Raynal dit qu’il aime bien les auteurs qui aiment leurs personnages ? C’est pour ça qu’il n’aime pas James Ellroy, par exemple.


R. M.  : C’est vrai que Ellroy ne donne pas l’impression de beaucoup aimer ses personnages. Il ne s’aime pas lui-même. Moi, je ne peux pas écrire comme ça. Bien sûr, j’ai de la documentation, mais écrire comme ça quelque chose de froid, à partir de fiches, etc. A partir du moment où je sais un peu comment je vais situer mes personnages, je les laisse vivre. A la limite, je ne sais pas ce qui va leur arriver, je l’invente au fur et à mesure. Il arrive un moment où les personnages nous échappent complètement. Je me souviens, dans Gentil n’a qu’un œil, j’ai suivi mon gars en me disant “mais qu’est-ce qui lui arrive là, et là ?”. Mais c’est un plaisir aussi.

VQL : Est-ce que tu te revendiques écrivain de polars ?

R. M.  : A travers le polar, j’ai voulu parler de choses qui me passionnaient. J’ai fait des polars sur la réalité méridionale et sur l’Île de Pâques parce les sujets me plaisent. J’ai fait un polar historique, Gentil n’a qu’un œil, parce je suis passionné par la période du milieu du XIXe siècle. J’ai utilisé ce genre littéraire plutôt que de sortir des articles savants. On en a parlé, je suis passionné également par ce soi-disant revival de la langue d’Oc ; j’ai écrit un polar qui raconte l’histoire d’un mec qui trouve des langues coupées sur une ligne et qui se rend compte que c’est la limite supposée de la langue d’Oc et d’Oil. Dommage, il n’est pas disponible ici. Il s’appelle Le couteau sur la langue. C’est un déconnage au second degrés. Ca se passe du côté de Crozant, dans le nord de la Creuse et de la Haute-Vienne. Donc, je ne peux parler que de choses qui me passionnent. Dans le prochain qui va sortir, je m’intéresse à un nouveau philosophe à la BHL, mais gentil, qui va se retrouver au creux d’une affaire de satanisme. Le titre, c’est C’est quoi la philo ?. Donc pour répondre à ta question, si je trouve quelque chose qui m’intéresse, je fais un polar avec ça, mais je n’ai pas de plan de publication, et surtout je n’ai pas de héros récurrent. Chaque fois, c’est différent.
VQL : Est-ce que tu peux citer des auteurs qui te plaisent ? 
R. M. : Tu peux imaginer que j’ai découvert Montalban avant même qu’il soit devenu ce qu’il devenu. L’Italie m’a toujours intéressée. Je lis dans le texte. Il y a une école du polar italien formidable.

VQL : Tu peux donc donner ton opinion sur des traducteurs comme Quadruppani pour Camilleri, ou Gérard Lecas pour Luccarelli.


R.M.  : Le cas de Camilleri est assez particulier parce que l’auteur utilise à l’occasion un dialecte sicilien. C’est très difficile de le traduire et je ne peux pas porter de jugement. Les traductions de Quadruppani me plaisent parce que ce qui est donné en dialecte sicilien, il le traduit en français régional méridional. Mais par exemple, j’ai lu des traductions de Camilleri où le type emploie des expressions de vieux patois lyonnais. Ca me surprend parce que ça n’et pas mon monde. Mais Camilleri lui-même n’est jamais content. Il dit “Attention, vous me traduisez en employant du français régional. Mais moi, j’emploie du sicilien”. C’est comme si tu mêlais le catalan et l’espagnol. Donc j’admire ceux qui se lancent dans cette traduction qui est difficile. Pour ce qui est de la traduction en général, je me garderai bien de juger qui que ce soit. Il suffit de se souvenir de la manière dont étaient traduits les auteurs américains des années cinquante où les éditeurs demandaient un formatage du livre à 280 pages, un vocabulaire spécifique de violence et d’érotisme. Maintenant, les choses sont bien différentes et on redécouvre certaines oeuvres. Je suis incompétent pour juger des traductions américaines, mais je trouve que certains auteurs comme Harisson ou Russel Banks ont un immense talent. C’est magnifique. Mais eux ne mettent pas d’étiquette comme polar ou noire, ou blanche etc. Les types écrivent ce qu’ils ont à écrire et puis c’est tout. Leur grande qualité est qu’ils arrivent à faire vivre des personnages issus des couches sociales très déshéritées d’une manière juste. Ce sont des gens du peuple, des gens simples qui ne se prennent pas le chou. D’une manière plus générale, un auteur américain est américain, un auteur français est français, un auteur sud-américain, sud-américain, etc. On retrouve les mêmes particularités dans l’écriture, quel que soit le genre. Il n’et plus question ici de polar, mais de culture.

VQL : Merci René Merle d’avoir répondu à nos questions.

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