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Narcissique retour sur "Treize reste raide"

lundi 4 juin 2018, par René Merle

Je participe le 3 juillet 2001 à une soirée-roman noir (CCAS de Tourves, Var, où les vaillants travailleurs en vacance ne se bousculent pas). Le spécialiste reconnu en la matière, Hubert Artus, présente l’historique du genre, depuis les grands ancêtres US. Il interroge ensuite les trois auteurs invités, Annie Barrière, Cédric Fabre, et moi. Ce qui rapproche ces trois auteurs : nous vivons dans la région, nous avons écrit des romans noirs. Grosse différence générationnelle avec le présentateur et les dits auteurs, qui poussèrent leur premier cri quand j’abordais les affres de la trentaine, voire de la quarantaine. La preuve, les deux hommes ont aussi une boucle d’oreille, et moi pas.
Donc questions - réponses. En ce qui me concerne, exercice toujours difficile de l’improvisation et de la condensation du propos. Mais c’est la loi du genre.
Question d’attaque (condensée) :
— Votre passage à l’écriture romanesque ? Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire votre premier roman, « Treize reste raide » ?
Ma réponse est événementielle. Les élections de 1995 ont donné la municipalité de Toulon au Front National. Le climat est tendu à la Fête du livre de l’automne 95, où je fais la connaissance de Patrick Raynal, qui dirige la Série Noire. Nous parlons de la situation présente, qui pour moi n’est pas une surprise ; j’évoque aussi, en continuité, le terreau régional des années 1930, sur lequel germa à Marseille l’aventure sabianiste, où comment furent dévoyés vers un fascisme à la française des milieux populaires protestataires. Contexte bien occulté aujourd’hui… Raynal me dit que ce serait intéressant d’écrire là-dessus. Ce que je fais, dans un aller-retour entre ce passé noir et le présent pas très rose de Marseille. J’envoie le manuscrit au printemps 1996, il est accepté, et sera publié en 1997, mais dans « l’effet Izzo ». Décalage. Bon succès d’édition, le livre fait son chemin, il est réédité en 1997 et 1998. Pour autant, on ne peut pas dire qu’on l’ait beaucoup aidé à Marseille et dans la critique nationale : trop de décalage avec la vision consensuelle, rassurante et de plus en plus « mode » d’un Marseille plus fantasmé que réel, mais dans laquelle une cité jusqu’alors mal aimée va grandement se reconnaître.

Frustration immédiate après cette présentation. En écoutant mes collègues auteurs parler de leurs motivations, je réalise que mon propos a pu être reçu seulement en illustration d’une écriture de dénonciation idéologique et de didactisme historique. Illustration dans laquelle évidemment, en bon disciple de Manchette, je ne me reconnais pas.

Oral de rattrapage avec la deuxième question, sur le rapport au Lieu. Et l’inévitable interrogation sur le présumé « polar marseillais », pour ne pas parler du bien connu « polar aïoli », pseudo-couleur locale et exotisme intérieur garantis… Difficile de répondre à la va-vite. Mais mine de rien, Hubert Artus est un bon accoucheur.
Alors ? Oui, ce premier roman se situe à Marseille, que je connais bien. Non, je ne suis pas Marseillais, mais proche voisin toulonnais. Mon regard n’est pas celui de l’enfance retrouvée ou de la déambulation quotidienne. Non, mon lecteur ne peut pas utiliser mon livre en petit guide phocéen : les repères de lieux sont volontairement brouillés. Et d’ailleurs même, dans la première version envoyée à la Série Noire, je ne nommais jamais la ville que par « la Ville ». Mais alors, pourquoi demeurer quand même dans une matrice marseillaise ? Sans doute parce que je ne voyais pas d’autre cité mythique qui puisse ainsi porter l’aventure, le dévoiement ou la salvation de ceux que je mettais en scène. Le droit de l’écrivain à transgresser le naturalisme pointilleux, le réalisme reflet, etc. Et de toute façon, après « Treize reste raide », mes romans n’ont pas eu pour cadre Marseille, sinon, à l’occasion, le roman noir historique « Gentil n’a qu’un œil ». Donc, je ne suis pas membre de la confrérie du « polar marseillais », encore moins du « polar aïoli ».

Après cette bouffée métaphysique, tout en considérant les énormes fourmis noires qui nous baisent les pieds - le débat a lieu en extérieur, et, contrairement aux idées reçues sur les températures méridionales, on commence à se cailler sérieusement - fourmis autochtones que nos Nationaux ont pu prendre en symboles de la résistance à l’invasion étrangère des pullulantes fourmis argentines) je me dis que j’aurais pu être plus clair, mais que quand même le message a dû passer.

Mais Hubert Artus, en bon journaliste et en incidente, nous balance une question redoutable : pourquoi avoir choisi comme personnage-clé, qui le policier, qui le journaliste ?
Je suis du côté du journaliste. Pourquoi ? Parce que le policier, par définition, cherche une vérité, et que le vrai journaliste témoigne de la complexité des êtres. Je n’ai jamais voulu présenter des personnages tout noirs ou tout blancs, et encore moins, dans le domaine des engagements, des tout bons ou tous mauvais. Et ceci est aussi vrai dans « Treize reste raide » que dans mes romans ultérieurs, au point que des copains m’ont reproché le personnage de l’ex-para dans « Opération Barberousse », ou du conspirateur ultra-royaliste dans « Gentil n’a qu’un œil », pour lesquels ils estimaient que j’avais des tendresses coupables.

Nouvelle vague questionneuse, qui insiste. Mais n’auriez-vous pas pu faire avec une autre ville ce que vous avez fait avec le Marseille de « Treize reste raide » ?
Avec le plus grand respect pour les « autres villes », y compris celles (comme Toulouse ou Bordeaux) où se développent des entreprises de polar local, je dis bien évidemment « Non ». Je ne vois pas d’autre ville de France qui ait cette dimension quasi métaphysique de capitale ratée, de Babylone portuaire, ouverte aux autres rivages et si hostile en même temps… Et j’en profite pour péter un peu les plombs. D’abord pour dire que la réalité « vraie » de la Cité sur laquelle je fantasme, je la connais aussi, et j’ai sorti mes tripes sur elle dans ce que je considère comme mon meilleur texte sur Marseille, « La Belle de Mai ». Ensuite pour souligner l’extraordinaire distorsion entre la réalité populaire de la ville et l’existence d’une intelligentsia souvent auto-proclamée, qui unit facilement la victimisation (Paris ne nous aime pas !) et, dans le désir de reconnaissance nationale, l’imitation des pires défauts des cénacles « parisiens », « passe moi la casse, je te passerai le séné », ce qui, dans la proximité du village marseillais, s’approche dangereusement de l’inceste.

Je me calme après cette diatribe, et je participe de façon apaisée à un fort sympathique échange avec les auditeurs, qui sont essentiellement des auditrices (un avisé polareux de renom m’avait dit en son temps : « si tu veux que ça marche, il faut écrire pour les nanas »).

Et je découvre in fine que les organisateurs de la soirée, en dépit de mes condamnations du « polar aïoli » nous invitent à partager un aïoli maison, tout à fait bienvenu, ce qui permet de passer avec les invitants et invités à des échanges encore plus directs et bien intéressants.

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