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À propos de Rapa Nui, deux points de vue. 2013

lundi 4 juin 2018, par René Merle

Je donne ici un échange de 2013 qui peut intéresser des lecteurs concernés par Rapa Nui :
« J’ai récemment réagi à un très intéressant billet concernant l’Île de Paques (Rapa Nui) paru sur la revue Cerises, organe des communistes unitaires [1]

Avec la sensibilisation des opinions aux thèmes écologiques, le destin de Rapa Nui jusqu’à l’arrivée des Européens est ordinairement considéré en métaphore de notre destin de terriens imprévoyants : une communauté humaine totalement isolée (dans le Pacifique pour Rapa Nui, dans l’espace pour la Terre) qui surexploite de façon inconsidérée les ressources naturelles jusqu’à leur épuisement total, et engendre ainsi une terrible catastrophe, écologique et humaine [2]. Ce ne sera pas le propos de ce billet.
Aujourd’hui en effet, le destin de Rapa Nui, minuscule île polynésienne et territoire chilien, apparaît aussi porter une autre métaphore : quid de l’avenir d’une population autochtone "démocratiquement" submergée par l’immigration nationale (chilienne continentale ici en l’occurrence), le tourisme et l’affairisme international... ?
J’en conviens, le sort de cette île n’est pas la première de nos préoccupations par ces temps de crise, où l’on commence à s’apercevoir que derrière le rideau de fumée du mariage homosexuel couve l’explosion sociale. Mais en tout cas, il préoccupe l’auteure de l’article, et, par ricochet, il m’interroge aussi, car cette île ne m’a jamais laissé indifférent.
Voici donc, à l’attention des lecteurs que cela peut intéresser, le texte du billet de Cerises, puis mon courrier, et enfin la réponse à celui-ci.
Il ne s’agit pas, comme vous pouvez le lire, d’un désaccord avec l’article de Cerises. Au contraire. Je partage entièrement son point de vue.
Mais, dans le cadre de cette seconde métaphore, je me suis étonné que des revendications qui apparaissent justes venant de la population polynésienne de Rapa Nui puissent être par ailleurs condamnées (je ne mets pas en cause ici l’auteure, ni Cerises) quand elles sont formulées en Europe occidentale, et en France.

Voici donc d’abord l’article de Cerises, n°167, janvier 2013

Rapa Nui, l’Île de Pâques
125 ans de colonisation chilienne, 50 ans d’invasion touristique, les Rapanui (les Pascuans), se battent pour récupérer les terres ancestrales, objets d’une lutte séculaire.
Le 9 septembre 1888 un traité est signé entre des natifs de l’île et le Chili. Rédigé en deux exemplaires, l’un, en espagnol, parle de cession des terres au Chili, l’autre, en tahitien et Rapanui, non. Aujourd’hui, l’État chilien dispose de plus de 90 % des terres.
Seuls 1 500 des 4 000 résidents permanents sont des Rapanui, un peuple en voie de disparition. Tous les autres ou presque sont militaires, policiers ou fonctionnaires chiliens. Les Pascuans ne peuvent habiter qu’au village de Hanga Roa [3], et n’exploiter leurs terres que sur autorisation chilienne. En 15 ans, le tourisme a explosé, plus de 70 000 voyageurs par an débarquent sur cette terre de 164 km², sans maîtrise ni contrôle des Pascuans.
Mai 2010, les manifestants bloquent l’aéroport de l’île, dénonçant l’afflux touristique destructeur du fragile équilibre écologique de Rapa Nui, dont la manne est captée par les grands groupes chiliens ou internationaux. Ils exigent le relèvement des moyens sanitaires et scolaires.
Juillet 2010, l’ancien maire démocrate-chrétien est nommé gouverneur de l’île. Il est de notoriété publique qu’il a partie liée au groupe investisseur visant, pour les privatiser, les terrains des édifices publics. (L’homme, prudent, a depuis déposé sa démission.)
Fin 2010 – 2011 : débarquement policier chilien massif pour "libérer" les bâtiments administratifs promis à devenir hôtels de grand luxe, les occupants sont brutalisés : 6 arrestations, 33 personnes blessées, parfois grièvement.
La suite est-elle grosse d’avenir ?
Le Parlement Rapanui (PRN), organisation indépendantiste de l’île, donne une place nouvelle, politique, à la lutte ancestrale pour la terre, celle d’un conflit entre le peuple Rapanui et l’État chilien : interventions internationales, dénonciation des événements de 2010- 2011 comme violation des droits de l’homme, preuves d’une poursuite des violations. Enfin ce qui n’était que chuchoté il y a une dizaine d’années est aujourd’hui prononcé : Indépendance !

10 janvier 2013, Leviante Araki Araki, président du PRN, déclare que l’indépendance pourrait prendre la forme d’un rattachement à la Polynésie française, un traité est déjà signé avec l’Union Polynésienne [4].
L’idée d’un rattachement à la France n’a rien d’extravagant. Les liens historiques culturels et affectifs sont nombreux. Il y a aujourd’hui plus de Pascuans à Tahiti que sur l’Île de Pâques ! Malgré le triste épisode (1868-1876) du Roi de Pâques, le Français J-B.Dutrou-Bornier( [5], nombre de Pascuans imaginent de se séparer du Chili pour intégrer la République française avec un statut comparable à celui de la Polynésie française. En effet, bien que le Chili ait ratifié en 2007 la Convention relative aux droits des peuples indigènes et tribaux et que l’île et ses Moaï soient classés au patrimoine mondial de l’humanité depuis 1995, le peuple Rapanui, sous présence militarisée chilienne depuis Pinochet, n’a d’autre voie que la lutte pour faire valoir ses droits sur ses terres dont la propriété revendiquée par Santiago résulte d’un tour de passe-passe colonial.
On trouvera sur saverapanui.org (en anglais) la pétition de Susana Hito qui attire l’attention internationale sur la situation de ce peuple qui se nomme lui-même te pito o te henua le nombril du monde.
Catherine Destom-Bottin, 25 janvier 2013

Et maintenant mon courriel à Cerises (j’y ajoute en bleu quelques précisions) :

Le 25 janvier 2013 - 21:22, Rene MERLE a écrit :

Bonjour,
Je lis toujours avec le même intérêt Cerises.
Un mot sur l’article consacré à Rapa Nui l’île de Pâques.
Je connais Rapa nui, mon blog en témoigne, ainsi que mon petit roman noir Le Nombril du Monde Te pito o te henua
Deux remarques donc :
— soyons cohérents : peut-on approuver la revendication rapa nui de dénier au néo-occupants, chiliens non polynésiens, leur droit à la propriété et à la responsabilité citoyenne, (revendication que je partage), et ne pas convenir que la même revendication peut émerger en France, devant les énormes mouvements de population et de substitution de propriété du sol [6].
Sans parler de la revendication linguistique, que tant de belles âmes approuvent pour Rapa Nui, et jugent ringarde ou dangereuse dans nos régions [7].
— Soyons cohérents encore : le salut de Rapa Nui semble effectivement passer pour pas mal d’îliens par l’émigration vers Tahiti, où leur communauté est déjà importante, voire par le rattachement de l’île à la Polynésie française. Mais pourquoi ne pas dire que ce qui prime, et qui n’a rien de déshonorant, est le désir de jouir des conquêtes sociales en matière de santé, d’éducation, d’assistanat, etc, en vigueur dans ces territoires, bien plus que la seule solidarité ethnique et linguistique [8]
Bien à vous et bon travail !
René Merle

 Réponse Cerises.
Merci à vous pour votre réaction que nous transmettons à l’auteure.
Cordialement

L’équipe de Cerises

À suivre donc... Mais à mon avis, cela s’appelle un peu botter en touche, car, je le répète, mon courriel ne s’adressait pas à l’auteure, mais à une revue engagée politiquement, qui aurait pu esquisser une réponse politique... Mais bon, je le répète, il y a pour l’heure bien d’autres chats... à fouetter. »
Et il n’y a jamais eu de réponses

Notes

[1l’ancêtre d’Ensemble

[2Cf. par exemple : Jarel Diamond, Effondrement, Folio essais, 2009. la thèse est contestée par les Rapa Nui

[3Note RM. Avant l’invasion européenne, la population était répartie tout autour de l’île. A la fin du XIXe siècle, les rares survivants des crimes coloniaux ont été regroupés de force dans la seule ville de l’île, Hanga Roa, avec interdiction pendant des décennies de vivre en dehors, le reste de l’île étant réservé aux moutons. 1890, l’île est louée à des industriels. 1903, la Williamson, Balfour and Company (GB) crée la Compañía Explotadora de la Isla de Pascua (CEIP). Contre loyer au gouvernement chilien, la CEIP privatise Rapa Nui et soumet sa population au travail forcé, la parque sous barbelés sur 10 % de son territoire.

[4Union Polynésienne, parti autonomiste tahitien

[5Né en 1834, assassiné le 6 août 1876, ce capitaine de la Marine française s’est installé sur l’île en 1868. Il y introduisit le commerce de la laine et tenta de transformer l’île en un ranch de moutons. S’autoproclamant roi en 1870, il réduisit les Rapanui en esclavage.

[6De la Nouvelle Calédonie à la Corse, en passant par les Pyrénées orientales ou la Dordogne, et de plus en plus ailleurs, la question se pose : quid des droits des "premiers occupants", de plus en plus minoritaires dorénavant...

[7S’il y a bientôt plus de néo-résidents en Corse ou Catalogne française, comment voteraient -ils en cas de référendum sur le bilinguisme dans leur région ? J’imagine aussi ce que donnerait un référendum dans mon Var natal sur la reconnaissance du parler provençal, aussi étranger que le chinois mandarin pour la masse des "néos" désormais majoritaires...

[8En termes clairs, cela s’appelle une émigration économique (et politique, car, même si la démocratie est revenue, le souvenir de Pinochet demeure) - Quant au rattachement, parfaitement hypothétique et pratiquement impossible en l’état actuel des choses, il ne donnerait aux Polynésiens de l’île pas plus de garanties de maîtrise d’un destin autonome, face aux migrations "intérieures", aux méfaits d’un certain tourisme et à la substitution linguistique

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