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L’article le moins lu : Xavier de Ricard, littérature socialiste et naturalisme

vendredi 1er janvier 2021, par René Merle

J’ai revisité pour les lecteurs de ce site les articles les plus consultés dans chaque catégorie depuis sa création.
Mais dans ces centaines d’articles jetés ici à la Bouvard et Pécuchet, il faut aussi penser aux articles les moins consultés ceux qui n’ont eu que quelques lecteurs, voire des lecteurs à compter sur les doigts d’une main. Mais le record est battu par celui-ci, qui n’a eu aucun lecteur, à part moi…

La Revue socialiste de Benoît Malon (numéro 2, février 1880 [1]), publie ce texte du poète et journaliste Louis-Xavier de Ricard (1843). Son républicanisme et son athéisme proclamés sous le Second Empire avait valu au fondateur de la fugitive Revue du Progrès (1863) un emprisonnement de trois mois. On le retrouve actif à partir de 1866 Le Parnasse contemporain, berceau du mouvement parnassien. Sa participation active à la Commune de Paris lui vaut un exil provisoire en Suisse. À son retour, il s’intéresse passionnément à la langue et la culture d’Oc, et il est une figure marquante en Languedoc (dont sa famille est originaire) du Félibrige rouge et milite avec son compatriote montpelliérain Paul Brousse dans les rangs de la Fédération du parti des travailleurs socialistes de France (FTSF).
C’est dire que l’intervention de Xavier de Ricard dans la Revue socialiste était pour Benoît Malon une ouverture importante sur un milieu littéraire où les auteurs se réclamant du socialisme étaient fort peu nombreux.
Le texte est intéressant à bien des égards, mais en particulier en ce qui concerne l’école « naturaliste » de Zola, que la presse bien pensante dénonçait comme subversive et socialiste.

« La Littérature socialiste
Le naturalisme
Le socialisme – je ne dis point telle ou telle école socialiste [2], - mais le socialisme, considéré dans son ensemble, a-t-il déjà sa littérature ? S’il ne l’a pas encore, peut on augurer qu’il l’ait un jour ? Dans le mouvement littéraire, qui s’accomplit actuellement, n’y-a-t-il point les signes d’une rénovation qui vient, en partie au moins, de l’influence des idées socialistes et qui prépare une littérature qu’on pourra dire réellement socialiste ?
Voilà ce que je me propose d’étudier dans cette revue ; je crois qu’il est bon et utile, qu’il est urgent de démontrer l’énergie et la vitalité du socialisme par ses actes et par ses œuvres. Tandis que nos concitoyens exposeront ici ses doctrines en les défendant contre les préjugés de l’ignorance, de la sottise et de la peur, je veux m’attacher à prouver que, comme tous les grands mouvements intellectuels qui ont marqué une époque dans l’histoire de l’humanité, le socialisme, capable de réformer la société et d’activer tous les progrès scientifiques, et capable aussi de renouveler les arts et la littérature.
Imitant en ceci, comme en trop de choses, les monarchistes qui accusaient les républicains d’une hostilité systématique contre la littérature et contre les arts, certains démocrates aujourd’hui représentent nos idées, nos doctrines, nos passions, comme incompatibles avec cette série de besoins que les arts et la littérature ont mission de satisfaire.
Toute conception nouvelle des rapports de l’homme avec son semblable et avec la nature produit tôt ou tard son expression esthétique. A coup-sûr, elle ne la trouve pas dès ses débuts. – Je parle naturellement des conceptions destinées à une vie historique et non des imaginations capricieuses des sectes qui passent. Celles-ci n’ont la force, ni le temps de se créer une littérature. – Si donc, aujourd’hui que la bourgeoisie est en pleine apothéose, qu’elle triomphe dans les feux de bengale et dans la lumière électrique comme une héroïne de féérie à la fin du spectacle, nous pouvons discerner, au milieu de la littérature qui reflète toutes ses splendeurs, le courant de la pensée socialiste ; une preuve nouvelle sera acquise de la vitalité de cette idée et, partant, de son avenir.
Ce sera donc là notre principale tâche ; nous en poursuivrons subsidiairement une autre cependant. Il faut à l’époque sérieuse et virile où nous entrons, une littérature virile et sérieuse, une littérature qui encourage toutes les forces vives de l’homme moderne, et les double, les décuple, si elle le peut, par l’énergie de l’exemple ; une littérature qui soit humaine, non seulement par la mise en œuvre de documents humains plus ou moins authentiques, mais par une large et puissante affection pour l’homme, par sa profonde compréhension de l’homme et de son histoire ; enfin, par son infatigable dévoûment (sic) à l’amélioration de la destinée humaine ; une littérature qui ne se contente pas égoïstement de la science pour la science, non plus que de l’art pour l’art, qui, en décrivant avec toute l’exactitude obligée les misères et les faiblesses humaines, ne croit pas indigne d’en être émue et attristée, qui n’étudie point la réalité contemporaine mysanthropiquement (sic) avec le parti pris de dégoûter l’homme de lui-même, mais qui, au contraire, sans rien sacrifier de a vérité, s’évertue à fortifier en chacun de nous les possibilités qu’il a de devenir un être plus heureux, meilleur et plus digne.
La mission des arts et de la littérature est, en somme, d’aider à l’évolution individuelle et collective vers un état toujours plus approximatif de la justice.

II

Une théorie littéraire s’est produite, dans ces derniers temps, que l’on ne saurait feindre d’ignorer, d’abord parce qu’elle est fort bruyante, ensuite parce qu’elle présente un fond de vérité incontestable.
On a compris que je désigne le naturalisme, transformation du réalisme, lequel ne date pas d’aujourd’hui. La doctrine est plus vieille qu’elle ne voudrait le faire croire ; pour se rajeunir, elle a changé de nom. On se réclame bien de Balzac, mais entre l’époque présente et celle du grand romancier, il y a une série d’esprits et de talents qui, sans éprouver le besoin de codifier dans un système leurs procédés de travail, ont donné l’impulsion à ce qu’on appelle aujourd’hui l’évolution naturaliste. Gustave Flaubert, les deux Goncourt, Léon Cladel, Ferdinand Fabre, - et des œuvres dont on ne se souvient pas assez, comme le Marquis de Saffras de La Madelène, avaient déjà réalisé la plupart des principes de l’esthétique nouvelle. Il est juste de citer encore M. Chamfleury qui, lui, a tenté aussi de faire acte de doctrine et y eût réussi peut-être tout comme un autre, s’il s’était donné la peine d’être un écrivain. J’en passe d’autres à dessein ; j’y reviendrai plus tard, - ceux qui ont poussé le naturalisme jusqu’à écrire dans le dialecte populaire qu’on parle chez eux, les félibres du Midi [3]par exemple et quelques conteurs provinciaux comme le franc-comtois Max Buchon.
Quels sont donc les principes qu’on semble avoir découverts hier matin ?
Tâchons de résumer un système qui n’est pas un système réellement, mais une méthode, ce qui vaut mieux.
L’œuvre du romancier, comme celle du savant, est le résultat d’une enquête sur la réalité ; et, comme le savant, il doit se munir avant d’écrire, de notes et d’observations scrupuleuses. Le temps n’est plus aux imaginations pures, non plus qu’à la convention ou à la fantaisie. Le romancier a pour devoir de rendre la vie telle qu’elle est, en effet, ou au moins, - notons le correctif – telle qu’il la voit. – La science a prouvé que l’homme ne se fait pas tout seul ; il est le produit d’un milieu et d’une race donnés et de circonstances familiales et sociales qui lui imposent une première empreinte et le modifient plus ou moins sensiblement ; il faut donc tenir compte, dans la formation de l’individu, de l’hérédité de constitution, et aussi de l’hérédité des habitudes et des mœurs ; de l’influence du pays même et de la vie ambiante à travers de laquelle il a grand et s’est développé.
Voilà, je crois – dans ses plus larges linéaments, la doctrine dite naturaliste, et, par un contre-sens singulier, expérimentale. Je ne pense pas qu’aucun homme moderne, j’appelle ainsi celui qui est au courant des idées et des sciences de son temps, puisse contester aucun de ces principes. Le roman devient de l’histoire, comme cela doit être, et, même j’ai le pressentiment qu’il se confondra un jour tout-à-fait avec elle. Le roman n’est, pour moi, qu’une branche de l’histoire, qui va parallèlement avec cette littérature des Mémoires, si curieuse, si excellente, une des plus fortes originalités de la littérature française. A la rigueur, les partisans des anciennes formes romanesques – du roman sentimental et niais et du roman d’intrigues et d’aventures plus niais encore – peuvent contester aux œuvres écrites d’après ces principes, la dénomination de roman. M. Zola [4], avec raison, a dit qu’il n’y tenait guère, sans en proposer une autre ; celle d’études, essayée naguère, n’a pas prévalu ; elle était trop étroite et supposait je ne sais quoi d’inachevé – ce qui est le contraire de l’école moderne, à laquelle on pourrait reprocher plutôt d’achever trop. Du reste, le vocable importe peu ; et, en attendant qu’il se trouve, conservons celui de roman, si peu satisfaisant qu’il soit, à cause de l’emploi qu’il a reçu jusqu’ici.
Ainsi, voilà qui est bien entendu : je n’objecte rien contre le fond même du système. J’en parle librement, sans attache à aucune école, non point avec désintéressement, - car le moyen de se désintéresser de ce qu’on estime bon ou mauvais, utile ou dangereux ! – mais au moins avec une complète impartialité à l’égard des personnes. Je reconnais que M. Zola a le droit de se plaindre d’adversaires qui le critiquent à tort et à travers, et n’ont pas encore consenti, que je sache, à discuter avec lui sur le terrain où il s’est placé. Mais la justice m’oblige aussi à reconnaître que l’attitude de M. Zola, son ton pontifical, ses sévérités acrimonieuses envers ses contemporains, sa critique très-peu scientifique de Victor Hugo et des œuvres littéraires antérieures à la sienne ; enfin le mépris universel que lui et les siens professent pour tous leurs confrères et leur infatuation peu modérée, ont motivé trop souvent cette critique de représailles qui l’a assailli de tous les côtés. J’ajouterai que, si la théorie, réduite à ses principes mêmes est de force à résister à la critique et à en triompher, il n’en est pas de même des développements qu’en a donnés l’école actuelle et encore moins de l’application qu’elle en a faite. M. Zola se défend âprement d’être chef d’école ; constatons donc qu’il l’est sans le vouloir ; car il l’est, le fait est évident ; et, malheureusement, il n’est pas moins évident que ses adeptes forment autour de lui une coterie très-bruyante, très-active, très-peu-tolérante, et qui, vraiment, ne défend point, par des arguments toujours très-scientifiques, la pensée et l’œuvre du Maître.
Cependant, faire de la science, c’est là la plus chère prétention de M. Zola. Il dit volontiers « nous autres savants » ; il se déclare disciple de Claude Bernard, qu’il a découvert récemment et qui ne lui a pas peu servi à formuler son esthétique. Il n’a fait que transporter à la littérature ce que l’illustre savant a écrit pour les sciences en général, et particulièrement pour sa science à lui, la chimie. – Il semblerait que le premier acte de science véritable ait été de se demander si la littérature et la science poursuivent le même but ; si elles sont destinées à la satisfaction des mêmes besoins. – Dans le quel cas la science et la littérature feraient double emploi, une d’elles serait superflue et devrait être éliminée. Le premier usage rationnel de la méthode scientifique eût été d’étudier l’histoire de la littérature ; de se rendre compte par là des fonctions spéciales que la littérature a remplies dans la civilisation, et de la destination sociale, - comme disait Proudhon – que lui assignent les lois qui ont présidé à sa naissance et à son développement. Et, comme nous appartenons à une race et à un peuple dans une race, c’est-à-dire comme nous sommes créés à la fois, physiquement et moralement, par l’hérédité, le milieu naturel et l’éducation, il fallait étudier comparativement le rôle de la littérature chez les peuples de notre race et dans notre propre collectivité nationale. Alors c’eût été en connaissance, par conséquent légitimement, qu’on aurait conclu que la littérature n’était qu’une branche de la science. – Autrement, ce n’est qu’une simple affirmation toute fantaisiste.
Si la littérature est une branche de la science, à quel objet répond cette branche ? – La littérature, et les arts avec elle, ne sont en somme que l’expression, l’expression qui se différencie selon les sens et les facultés correspondants auxquels elle s’adresse. – Il y a une littérature scientifique, c’est celle des œuvres des sciences ; cette littérature, certainement, se développera surtout quand les savants seront un peu plus lettrés, ce qui ne nuira ni à la propagation des vérités qu’ils auraient découvertes, ni à la gravité de leur réputation. Il y a par contre une science littéraire qui consiste à connaître les œuvres littéraires et leur histoire ; l’histoire de la langue et des mots ; leur signification originelle et celle qu’ils ont acquise par la suite ; et aussi leur valeur de ton, de couleur et de position ; -science beaucoup plus féconde et importante qu’on ne le croit encore communément, et qui renouvellera, en le rajeunissant notre vocabulaire, et élargira et assouplira la syntaxe. J’oubliais les études des patois ou dialectes de la contrée dans laquelle l’écrivain vit ou est né, ou dans laquelle il choisit ses personnages : c’est une connaissance indispensable et de première nécessité, d’abord pour la refonte de la langue française qui a besoin de se ravigoter un peu de la sève des parlers populaires, et aussi, pour cette règle, de laquelle nos naturalistes font beaucoup de bruit, sans la pratiquer eux-mêmes bien sévèrement : que chaque personnage doit parler sa langue personnelle.
Mais que, à cause de toute cette science que suppose le bon usage de la langue au XIXe siècle, la littérature soit de la science ; cela n’est pas plus vrai qu’il n’est vrai que la science soit de la littérature. M. Zola a commis là une confusion qu’un peu de science philosophique et historique lui eût épargnée et qui, à notre sens, est la grande erreur de son système. Il est parti de là, en effet, pour en conclure que, comme la science, la littérature offre sa moralité dans la réalité même des faits qu’elle raconte et des documents qu’elle emploie. Il n’a pas songé à ceci, c’est que le science est, après tout, collective ; que l’individu y apporte son effort personnel, mais qu’il n’y apporte directement, du moins, rien de l’expression de son tempérament ; que le caractère positif des vérités qu’elle découvre le met en dehors de toute contradiction !
Il en va bien autrement de la littérature ! Là l’individu, qu’il le veuille ou non, se met tout entier, tempérament, intelligence et conscience dans son œuvre. Le romancier, quelque subtilité qu’on suppose à son observation, travaille sur un ordre de faits très mobiles, dans un milieu naturellement restreint, sur un nombre de personnalités très-limitées ; et, en outre de toutes autres chances d’erreurs, ou de demi-erreurs, il faut compter encore son humeur particulière, son goût personnel pour certain ordre de phénomènes, la tendance que nous avons tous à universaliser, les idées préconçues qu’il tient, inconsciemment et quoiqu’il en ait, de ces causes fatales – naturelles et sociales – auxquelles il est soumis tout comme les acteurs de ses romans.
La littérature ne saurait donc être vraie ? – Ma conclusion est tout autre. – Je suis amené maintenant à étudier la question de la moralité de la littérature, et à bien expliquer que c’est précisément parce que je suis pour le naturalisme que je suis contre les doctrines et les tendances de M. Zola.
L. XAVIER DE RICARD. »

Notes

[1Sur cette première Revue socialiste de 1880, cf. Benoît Malon, Revue socialiste n°1, 1880.

[2Allusion à l’éclatement des chapelles socialistes. De Ricars se rangeait du côté des possibilistes de Brousse, bientôt opposés aux guesdistes, alors que Benoît Malon voulait faire de sa revue le point de rencontre de tous ces socialistes épars

[3De Ricard faisait partie du Félibrige, mais refusait le conservatisme de Mistral.

[4En 1880, Zola a 40 ans, et sa série des Rougon-Macquart est déjà riche de neuf romans

2 Messages

  • Bonjour Monsieur Merle,

    Je vous souhaite tout d’abord une année 2021 aussi heureuse qu’il est possible compte-tenu de toutes les épées de Damoclès en suspens au-dessus de nos têtes !

    Je me permets de vous signaler - mais vous les connaissez sans doute déjà - quelques documents intéressants.

    D’abord l’article de Verlaine dans la série LES HOMMES D’AUJOURD’HUI, consacré à Louis-Xavier de Ricard (paru en 1891) :-

    https://fr.wikisource.org/wiki/Louis-Xavier_de_Ricard_(Verlaine).

    On y note la curieuse (mais pas négative) appréciation de Verlaine sur la "presque-langue d’oc" (?) qui serait "discriminée comme disent les Anglais" (une des premières apparitions d’un mot destiné à une grande utilisation ?).
    Verlaine a bien repéré le positionnement (assez récent ?) de L-X. de Ricard , fédéraliste et "anti-Jacobin" mais déplore son anticléricalisme.

    Pour écrire son article, Verlaine avait écrit plusieurs années auparavant à L-.X. de Ricard, qu’il avait perdu de vue.
    Dans sa lettre de 1886 on note l’appréciation sur la Commune de Paris (à laquelle tous deux avaient participé) : " Quelle époque grotesque et grandiose".

    Verlaine aborde la question du naturalisme dans ses lettres à de Ricard et introduit une oiseuse discussion pour savoir si les Languedociens sont plus Espagnols qu’Italiens -ce que de Ricard lui confirme (il n’est surtout pas Alpin) !

    Cf l’article ci-dessous avec les lettres retrouvées :

    http://www.etudesheraultaises.fr/wp-content/uploads/1997-1998-23-louis-xavier-de-ricard-et-verlaine-avec-une-lettre-inedite-de-ricard.pdf

    Bien cordialement
    GP

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    • Bonne année à vous aussi, cher Comte Lanza, et merci pour cette précieuse documentation.
      Nous aurons donc au moins été deux à lire Xavier de Ricard sur le naturalisme...
      On néglige trop la richesse de ce foyer poétique (et républicain) de la fin de l’Empire et son Parnasse contemporain.
      J’ai donné quelques documents sur l’action félibréenne "rouge" de X. de Ricard sur mon site Remembrança.
      Quelle tristesse que cet itinéraire rompu avec l’exil en Argentine et le difficile retour...
      Cordialement
      rené merle

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