La Seyne sur Mer

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Encore à propos d’Homère

dimanche 10 janvier 2021, par René Merle

J’émettais il y a peu quelques réserves sur un traitement audio-visuel récent de l’œuvre d’Homère [1].
J’y reviens, en me demandant une fois de plus si, à force de nous raconter l’œuvre - résumé agréementé d’images -, on incitera quand même le téléspectateur à la lire ?
Seuls ceux qui ont étudié le grec antique (et ce n’est pas mon cas) ont l’accès vrai aux vers du vieil aède (si tant est qu’il n’y ait eu qu’un seul Homère). Quoiqu’il en soit, avec d’abondants accompagnements érudits, le texte est là, pour qui veut, dans des traductions nombreuses. Je lis depuis longtemps celles de Robert Flacelière et Victor Bérard [2]. J’aime aussi celle de Philippe Jacottet, et celle de Philippe Brunet, qui restitue charnellement le vers homérique.
Mais qu’y trouvons-nous ? Le témoignage d’un temps révolu, la mémoire d’un peuple qui n’est pas le nôtre, auquel cas, spectateurs fascinés, mais hors temps et hors jeu, nous serions comme l’enfant à qui l’on conte une histoire. Ou alors entrons nous en résonance, au plus intime, avec ce que l’œuvre dit de l’Homme et de son destin ?
Je vous dispense de la dissertation.
Je signale seulement que cette actuelle entreprise d’Arte m’a amené à sortir trois ouvrages de mes étagères.
Le premier, celui de Finley [3], donne substance historique aux siècles obscurs, les Xe – IXe siècle av. J.-C. [4] auxquels nous renvoie l’œuvre homérique du VIIIe siècle. Finley étudie les structures économiques et sociales de cette marquèterie de micro sociétés autonomes et conflictuelles, que seules unissent la langue, les mythes et la religion. Maître autarcique de son domaine et de son terroir nourricier qu’enrichissent les razzias, le roi guerrier règne sur sa maisonnée, son gynécée, ses compagnons et ses esclaves. οἶκος, Oikos tel que le retrouvera enfin Ulysse après dix ans de pérégrinations…
Heureux qui comme Ulysse…
Mais voilà un monde où il apparaît normal de vendre les vaincus, quand on ne les passe pas au fil de l’épée, et de s’approprier leurs femmes en esclaves sexuelles et domestiques…
Bref, un monde dont a priori nous ne partageons pas l’éthique (encore qu’il ne faudrait pas trop chatouiller bien des guerriers d’hier et d’aujourd’hui, et je ne pense pas seulement à Daesh).

Jean-Pierre Vernant nous fait vivre ce monde où la valeur suprême du Héros aristocratique est la valeur guerrière [5]
Achille, idéal de l’aristocrate héroïque, Kalos kagathos jeune, beau, excellent en force, bravoure, et virilité amoureuse, impitoyable aux faibles et aux vaincus, donne ce sens à la seule vie qui vaut la peine d’être vécue, la vie terrestre. Ne pas déroger est le seul honneur de la vie, qui inscrira le Héros dans l’immortalité.
Nous regardons, nous comprenons, mais nous sommes toujours témoins d’une autre époque et d’une autre éthique.

Depuis son VIIIe siècle nous dit-on, Homère, et son exaltation du héros guerrier, sa délectation devant les longues scènes de batailles et de tueries, demeureront la référence formatrice tout au long de l’histoire grecque ultérieure, y compris dans ce grand Ve siècle qui fit la gloire d’Athènes.
Dans les Grenouilles, Aristophane fait dire à Eschyle : « Et le divin Homère, d’où lui viennent honneur et gloire, sinon d’avoir enseigné des choses profitables : ordre des batailles, vertus guerrières, armement des soldats ? »
Certes. Mais ce serait oublier la terrible protestation d’Euripide qui, dans les Troyennes(415 av. J.-C.), stigmatise la mise en esclavage sexuel et domestique des femmes de la cité vaincue…
Tout récemment, un ouvrage à succès a fait du vaincu, Hector le Troyen, le porteur de sens, le porteur de paix et de raison entre la violence d’Achille et la ruse d’Ulysse [6].
Je me réfèrerai plutôt au dernier de mes trois ouvrages, où les aristocrates guerriers des deux camps sont mus par la même hybris.
Avec Sylvain Tesson [7], (que je ne peux certes résumer sans trahir [8]), les Dieux ont changé : ce ne plus ceux de l’Olympe qui manipulent les hommes s’entretuant (les Achéens barbares à l’assaut des richesses d’Ilion), mais les puissances étatiques, économiques et financières qui mènent le monde. Les sociétés ont changé, et l’héroïsme aussi, car, comme le dit brutalement Tesson, l’héroïsme de notre XXIe siècle égalitariste consiste à afficher sa faiblesse devant l’oppression. Mais les hommes n’ont pas changé, car comme hier vivre, c’est lutter, - rien n’est acquis -, c’est combattre et tuer. Mais malheur à qui libèrera la violence et la démesure qui gîtent en l’homme, car rien ensuite ne pourra l’apaiser. La colère mène le monde.
La lecture d’Homère conforte chez Tesson cette idéologie que, faute de mieux, je qualifierai d’anarchisme positif de droite :
— Refus de la dichotomie chrétienne entre le bien et le mal (Achille le psychopathe est aussi Achille qui reçoit Priam et pleure avec lui),
— Refus de la vision marxiste qu’il réduit à un économisme et au partage des classes. La classe ne détermine pas la valeur, dit-il. Les veules nobles prétendants qui entourent Pénélope sont aussi médiocres et insolents que les petits marquis qui encombrent nos allées du pouvoir. La noblesse de cœur unit l’aristocrate Ulysse et le porcher Eumée…
Et si le Héros est celui de la vaillance et du dépassement, quel seront les héros qui incarneront les vraies valeurs de notre présent ? Tesson ouvre des pistes sans se risquer à la réponse.

Notes

[2Homère Iliade Odyssée, Pléiade, 1965

[3Moses I. Finley, Le monde d’Ulysse, Maspero 1969, Points 2012

[4Siècles obscurs qui suivent la fin du monde mycénien (1400-1200 av. J.-C.)

[5J’ai relu Jean-Pierre Vernant, La traversée des frontières, Seuil, 2004. Une pièce de son abondante production

[6Gaïdz Minassian, Les sentiers de la victoire, Passés composés, sept. 2020

[7Sylvain Tesson, Un été avec Homère, Équateurs France Inter, 2018

[8Car il faudrait parler par exemple de l’apologie de la diversité, de l’Univers mosaïque, du refus de l’uniformité, du rapport du fils au père, de la condamnation de la société digitale et de son culte du présentisme qui nous arrache à la vraie vie, ou de l’adjuration à savoir se contenter et s’émerveiller du monde tel qu’il est, et le respecter, sans rêver de Paradis inaccessibles

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