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À propos de la Révolution mexicaine (1)

jeudi 14 janvier 2021, par René Merle

Je suis en train de lire, de Adolfo Gilly, La Révolution mexicaine, 1910-1920. Une révolution interrompue ; une guerre paysanne pour la terre et le pouvoir, que les Éditions Syllepse viennent de rééditer, fin 2020.
J’y reviendrai bien sûr après lecture de cet impressionnant ouvrage, qui ne peut que nous faire réfléchir au destin tragique de ce peuple aujourd’hui dans les griffes des narco trafiquants.
J’ai du coup ressorti mon vieux 33 tours, que j’avais acheté en 1964, à sa sortie chez le Chant du Monde : Chants de la Révolution mexicaine.
En voici le bel accompagnement de Max-Pol Fouchet (je donne en note deux précisions) :
" Qu’on me permette d’évoquer, tout d’abord, un souvenir. Il y a dix ans, lors d’un de mes séjours au Mexique, j’assistais par trois fois, dans les cinémas de la République, à la projection d’un film intitulé Memorias de un Mexicano [1]. C’était un excellent "montage" de documents, que l’on avait empruntés, soit à des cinéastes amateurs, soit à des entreprises d’actualité. L’ensemble constituait une fresque de l’histoire mexicaine du début de ce siècle à nos jours.
Si je retournais plusieurs fois à ce même spectacle, ce n’était pas seulement par le caractère d’information qu’il offrait. Certes, un amoureux du Mexique pouvait voir, dans cette chronique, nombre de personnages dont les livres lui avaient parlé. Mais il y avait mieux que le passé. Il y avait le présent, et le présent s’exprimait par les réactions de la foule qui assistait au film. Les salles - (l’une d’elles, un village de Jalisco [2] , était une manière de grange, où la plupart des spectateurs devaient s’asseoir sur le sol de terre battue) - se transformaient en matrices. Dans l’obscurité, des hommes et des femmes se laissaient irriguer par le sang premier de l’histoire, sang nourricier s’il en fut pour ce peuple qui justement cherche dans l’histoire le secret de son visage et l’union de ses sangs mêlés.
L’histoire parlait donc. La foule répondit. Elle répondait pour le peuple entier de la République. Ses mouvements n’étaient pas de ceux - inconscients - qu’un dormeur esquisse dans un rêve. Des hommes vivants répondaient à des faits toujours vivants. Quand apparaissait, sur l’écran, avec les gestes saccadés des anciens films, la silhouette de Porfirio Diaz, qui fut dictateur pendant plus de trente ans et imposa le faux ordre de l’injustice, un sourd grondement se faisait entendre, comme celui d’une colère encore malhabile à s’exprimer, encore furieuse de son impuissance, et douloureuse. Puis venait le temps de la Révolution. Chaque fois, je m’en souviens, des voix criaient dans la salle : "La Revolución ! La Revolución !". Et les images semblaient obéir à ces voix : Porfirio Diaz prenait le train pour Veracruz, laissant derrière lui tous ceux qu’il avait soutenus, sa "clientèle" de riches propriétaires, de petits tyrans provinciaux, de jefes politicos et d’administrateurs soumis à son bon plaisir. Il n’y avait plus, pour Diaz, que l’exil. Et la mort, qui l’attendait à Paris, loin de la terre mexicaine.
Un petit homme en jaquette noire lui succédait, si fragile, dans cette tourmente d’événements, qu’on pressentait son impuissance à leur résister, et qu’il serait emporté : le Président Francisco Madero, l’intellectuel, l’idéaliste, l’ennemi horrifié de toute violence, le végétarien que l’humour de l’histoire faisait avancer, le gibus en mains, parmi les blessés et les morts sanglants. Madero, père cérébral de la Révolution, victime pitoyable que l’on devait abattre par trahison. Lorsque son assassin, le général Huerta, apparaissait, les pires insultes, comme des balles, fusaient vers l’écran : "Cabron ! Chingado !". Pareille fureur s’exprimait seulement au cours de la projection, quand apparaissaient les troupes d’intervention des États-Unis, les Américains débarquant à Veracruz, s’installant avec l’assurance qu’exprime pour un temps le droit du plus fort. Memorias de un Mexicano ! Mémoires d’un Mexicain !... Que de blessures. De sang versé. D’orgueil souffrant.
L’enthousiasme, soudain. L’enthousiasme, car les plus pauvres des spectateurs se reconnaissaient maintenant sur l’écran, se reconnaissaient dans ces hommes de leur peuple qui entouraient les deux figures de la colère et de la justice : Francisco Villa, Emiliano Zapata. Et, comme il fallait s’y attendre, les cris : Viva Villa ! Viva Zapata ! . Nous étions, cette fois, dans la Révolution.
Le cinéma américain a donné de l’un et de l’autre des images de commerciale fantaisie : revanche de la peur, somme toute, car les deux hommes, le second surtout, auraient pu aimanter la révolte de tout un continent, et le conduire, ce continent, vers des lendemains où la fièvre et la faim ne donneraient plus aux yeux des enfants le désespoir muet qu’on y peut lire. De Castro, que fera demain Hollywood ? Attendons-nous à d’étranges « westerns". Certes, Villa ne saurait lui être comparé. Villa, oui, fut largement voleur de bétail, et bandit même, si l’on veut. Mais d’où vient son "banditisme" ? Qui donc lui a appris à voler, à tuer ? Les détrousseurs, les meurtriers de son peuple, les bourreaux de ces générations de péons, de malheureux paysans et bouviers qu’il venge. On peut faire la petite bouche devant la grande gueule de Villa : il est bien regrettable qu’on ne le fasse pas devant ceux qui ont provoqué l’irruption de Villa. Il vole ? Il viole ? Il massacre ? Qu’aurait-il fait d’autre, lui, qui descend de ce peuple indien volé, violé, massacré ? Il règle de vieux comptes, qui datent de la conquête. Et il les règle avec une sorte de génie qui met en fuite les troupes de l’ordre. Ce peon illétré, il sait vaincre et mettre en déroute les militaires de métier. Il incarne la colère, car il en est le fils.
Pancho Villa, homme de Chihuahua et des déserts du Nord, ne diffère pas en ce point d’Emiliano Zapata, homme du Sud. Mais Zapata veut savoir où conduire les siens, vers quel futur les mener. La vengeance ne lui suffit pas. Il lui faut la justice. Il est conscient de ce qu’on doit rendre à son peuple : la terre. La terre qui, depuis la conquête, a été prise aux siens, que les siens n’ont cessé de travailler pour des maîtres. La dure terre, la merveilleuse terre du Mexique. Il élabore sa réforme agraire. Le plan qu’il établit se résume en deux mots : Tierra y Libertad ! Quand Zapata, pris dans un guet-apens, s’écroulera sur le sol, que fera-t-il ? Il l’embrassera, ce sol. Il mourra, les mains emplies de sa terre.
C’est la terre qui s’élève en nuages autour des cavaliers de Villa et de Zapata, pendant leurs chevauchées, la terre qui tourne à l’horizon, autour des trains gonflés de soldats de la Révolution qui roulent vers Mexico. Pendant dix ans, de 1910 à 1920, le Mexique offre un spectacle auprès duquel les temps élizabéthains paraissent fades. Spectacle sauvage, diront certains. Oui, mais la tendresse, la sentimentalité du Mexique, son goût de la poésie, sa noblesse innée, sa fierté, s’unissent au bruit de la bataille. Et toujours résonne la nostalgie profonde du Mexique : nostalgie d’une communion, d’une filiation historique entre les temps anciens d’avant la Conquête et les temps actuels.
Voilà ce qu’on entendra dans les Chants de la Révolution mexicaine, où s’exprime si pleinement la vérité populaire. Chants qui composent un vaste folklore, car l’homme du Mexique a la passion du chant, qui est richesse de sa solitude et de son dénuement. Chants qui ne sont pas, au demeurant, d’une seule et locale Révolution, mais de toutes les Révolutions, Chants pour tous les peuples.

Max-Pol FOUCHET "

Cf. suite : À propos de la Révolution mexicaine (2)

Notes

[1film mexicain réalisé par Carmen Toscano et Salvador Toscano, sorti en 1950.

[2L’État de Jalisco, capitale Guadalajara. En rouge sur la carte

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