La Seyne sur Mer

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Anatole France, de la nature humaine et de l’avenir

dimanche 21 février 2021, par René Merle

J’ai évoqué récemment, Monsieur Bergeret à Paris le roman d’Anatole France, paru en 1901, dans lequel le professeur Bergeret exprime souvent, en fait, les opinions de l’auteur.
Cf . : Anatole France, "Monsieur Bergeret à Paris" et l’Affaire Dreyfus..
À l’orée de ce siècle, Anatole France, l’ami de Jaurès, sans illusions sur la nature humaine, n’envisage pas moins, prudemment, un avenir, fort lointain, de progrès et de coexistence pacifique.
Voici par exemple ce qu’il écrit dans le chapitre XVII : Monsieur Bergeret et sa fille Pauline se promènent dans un Paris bouleversé par les travaux de l’exposition universelle de 1900. Malgré ses principes [1], Bergeret fait l’aumône à un mendiant.

« — C’est peut-être un paresseux, dit Pauline. Comment ferons-nous, mon Dieu, pour qu’il n’y ait plus de pauvres, plus de faibles ni de paresseux ? Est-ce que tu ne crois pas que les hommes sont bons naturellement et que c’est la société qui les rend méchants ?
— Non. Je ne crois pas que les hommes soient bons naturellement, répondit M. Bergeret. Je vois plutôt qu’ils sortent péniblement et peu à peu de la barbarie originelle et qu’ils organisent à grand effort une justice incertaine et une bonté précaire. Le temps est loin encore où ils seront doux et bienveillants les uns pour les autres. Le temps est loin où ils ne feront plus la guerre entre eux et où les tableaux qui représentent des batailles seront cachés aux yeux comme immoraux et offrant un spectacle honteux. Je crois que le règne de la violence durera longtemps encore, que longtemps les peuples s’entre-déchireront pour des raisons frivoles, que longtemps les citoyens d’une même nation s’arracheront furieusement les uns aux autres les biens nécessaires à la vie, au lieu d’en faire un partage équitable. Mais je crois aussi que les hommes sont moins féroces quand ils sont moins misérables, que les progrès de l’industrie déterminent à la longue quelque adoucissement dans les mœurs, et je tiens d’un botaniste que l’aubépine transportée d’un terrain sec en un sol gras y change ses épines en fleurs.
— Vois-tu ? tu es optimiste, papa ! Je le savais bien, s’écria Pauline en s’arrêtant au milieu du trottoir pour fixer un moment sur son père le regard de ses yeux gris d’aube, pleins de lumière douce et de fraîcheur matinale. Tu es optimiste. Tu travailles de bon cœur à bâtir la maison future. C’est bien cela ! C’est beau de construire avec les hommes de bonne volonté la république nouvelle.
M. Bergeret sourit à cette parole d’espoir et à ces yeux d’aurore.
— Oui, dit-il, ce serait beau d’établir la société nouvelle, où chacun recevrait le prix de son travail.
— N’est-ce pas que cela sera ?… Mais quand ? demanda Pauline avec candeur.
Et M. Bergeret répondit, non sans douceur ni tristesse :
— Ne me demande pas de prophétiser, mon enfant. Ce n’est pas sans raison que les anciens ont considéré le pouvoir de percer l’avenir comme le don le plus funeste que puisse recevoir un homme. S’il nous était possible de voir ce qui viendra, nous n’aurions plus qu’à mourir, et peut-être tomberions-nous foudroyés de douleur ou d’épouvante. L’avenir, il y faut travailler comme les tisseurs de haute lice travaillent à leurs tapisseries, sans le voir. »

Oui, après ce siècle de violences inouïes, comme le pensait Anatole France, cet idéal de justice et de fraternité est bien loin devant nous...

Notes

[1— « L’aumône, poursuivit M. Bergeret, n’est pas plus comparable à la bienfaisance que la grimace d’un singe ne ressemble au sourire de la Joconde. La bienfaisance est ingénieuse autant que l’aumône est inepte ». Mais il précise des établissements dits de bienfaisance que « leur vice commun est de procéder de l’iniquité sociale qu’ils sont destinés à corriger, et d’être des médecines contaminées. La bienfaisance universelle, c’est que chacun vive de son travail et non du travail d’autrui. »

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