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Devant le tombeau de François Mitterrand, récupération macronienne, fidélité mélenchonienne, enlisement de la VIème République ?

samedi 16 janvier 2021, par René Merle


Je ne sais évidemment pas à quoi pouvait penser notre Président devant la tombe de son illustre prédécesseur, à qui il venait rendre hommage silencieux le 8 janvier, à l’occasion du 25ème anniversaire de sa mort.
Hommage qui n’a pas eu l’heur de plaire à toute la famille mitterrandienne, de sang et d’opinion.
Mais à l’évidence, après le salut à De Gaulle à Colombey-les deux Églises, notre Président ne néglige rien qui puisse servir à sa réélection.

À ce propos je me suis également demandé ce que pouvait bien penser M. Mélenchon qui, en critiquant cette récupération jugée opportuniste, a aussi rappelé, une fois de plus, son attachement et sa fidélité à François Mitterrand.
Car je vois mal comment il peut faire cohabiter cet attachement avec ses prises de positions actuelles, sauf à imaginer qu’elles comportent une bonne part de cette souplesse florentine dont s’est servi son maître pour arriver au pouvoir, et renier ses promesses…

Le défaut de l’âge, paraît-il, est de vivre plus dans le passé que dans le présent. Je n’y fais pas exception.
Aussi je ne peux oublier la duplicité du candidat Mitterrand, se présentant comme révolutionnaire capitaliste, pour initier une fois au pouvoir les débuts de l’offensive néo-libérale.
Cf. : Quand François Mitterrand était révolutionnaire

Et encore dans la catégorie « Souvenirs » (mais chacun le sait, le souvenir n’est pas neutre), en voyant notre Président silencieux devant la tombeau, m’est revenu un souvenir qui depuis me confronte plutôt douloureusement à la vertu de l’engagement et à ses reniements au nom du « réalisme ».
Le 24 août 2004, j’ai été invité, en tant qu’historien, président de l’association « 1851, pour la mémoire des Résistances républicaines » [1], à participer à Jarnac, ville natale de Mitterrand, à la journée d’études de la Convention pour la 6ème République (C6R) [2].
L’après-midi, j’étais à la tribune de la table ronde sur le thème : "
L’actualité du Coup d’État permanent de François Mitterand (1964)", aux côtés d’Arnaud Montebourg [3] et d’Aurélie Filippetti [4].
C’est un bon souvenir. Je me souviens de l’accueil chaleureux de Jérôme Royer, Maire de Jarnac, de la tonicité des débats, et des espérances qu’ils portaient. Bon souvenir aussi, la rencontre avec Aurélie Filippetti à qui j’avais dit tout le bien que je pensais de son récent ouvrage Les Derniers Jours de la classe ouvrière [5]
Un bémol : en fin de matinée, les congressistes s’en allèrent en cortège au cimetière pour un moment de recueillement devant la tombe du président Mitterrand. Je les ai laissés entrer, mais je n’ai pas suivi. Je n’étais pas disposer à honorer celui qui avait dénoncé le régime présidentiel pour mieux en endosser le costume. Je n’ai pas vu entrer non plus Aurélie Filipetti. Sans doute se souvenait-elle des responsabilités mitterrandiennes dans l’assassinat de sa Lorraine industrielle.

Le plaisir que j’avais ressenti en participant à cette journée de la C6R (dont je n’ai jamais été adhérent), plaisir poursuivi par d’autres rencontres, s’est progressivement teinté de désillusion, quand j’avais vu Arnaud Montebourg et Aurélie Filipetti [6] soutenir activement la candidature de Ségolène Royal, puis devenir ministres de François Hollande [De 1848… à la Sixième République ? De l’Association 1851 à la C6R]
J’aurais souhaité alors que, à la différence de François Mitterrand qui pratiqua avec délices le pouvoir personnel dénoncé dans son ouvrage de 1964, le Président Hollande et son gouvernement mettent enfin en œuvre les propositions de la C6R [7] pour une 6ème République rompant avec l’oppressant système présidentiel consulaire.
J’ai évidemment été plus que déçu.
Pour autant, je ne me permettrai pas de juger, et encore moins de dénoncer. Je constate seulement que l’attraction irrésistible vers un Parti socialiste proclamé seul parti de gouvernement, n’a pas été ressentie comme une trahison. Au contraire, et les positions actuelles, "progressistes" et dégagées du Hollandisme, d’Arnaud Montebourg [8] et d’Aurélie Filippetti [9] en témoignent, pareil cheminement semble procéder de la conviction (naïve ?) qu’il était possible de changer de l’intérieur le social-libéralisme pour le remettre sur les rails de la vieille social démocratie. L’expérience a prouvé, hélas, que l’épisode Hollande n’a tristement été que le créateur et le propulseur de l’épisode Macron.

Notes

[1Mes articles sur le régime présidentiel et sur l’insurrection de 1851 m’avaient amené à échanger avec le magistrat François Colcombet, alors président de la C6R, qui venait de publier en mars 2004 un ouvrage sur les insurgés républicains de l’Allier, et avec Paul Alliès, alors professeur de science politique à l’Université de Montpellier, et vice-président de la C6R

[2Cf. le mot clé C6R

[3Alors député de Saône-et-Loire, président d’honneur de la C6R

[4Alors conseillère (Verts) du 5ème arrondissement de Paris, porte-parole de la C6R

[5Aurélie Filippetti, Les Derniers Jours de la classe ouvrière, Stock, La Bleue, 2003, rééd. en Livre de Poche. Un poignant hommage à sa famille ouvrière et à la richesse humaine d’un monde disparu. Voici ce qu’en disait la présentation de l’auteur et de l’éditeur : « Il y a six millions d’ouvriers en France aujourd’hui, six millions d’ouvriers dont plus personne ne parle.
Qui racontera leur histoire, sinon leurs enfants, pour peu qu’ils aient eu la chance de faire des études, et de mesurer la distance qui les sépare désormais à tout jamais de leur milieu d’origine - ce mélange inédit de culture italienne, communiste, et ouvrière. Que ce soit la mine ou la sidérurgie, ce monde-là était solidaire, car « à la mine, un homme seul est un homme mort ». Personne, ou si peu, ne leur a rendu hommage, personne, ou si peu, n’a dit leur héroïsme quotidien - pourtant héros ils le furent, du travail, à huit cents mètres sous terre ou dans la fournaise du laminoir, de la guerre, de la résistance à la guerre d’Algérie. Héros enfin dans leur ultime combat contre l’assassinat programmé de leur région d’adoption, la Lorraine, où de plans sociaux en restructurations, plusieurs centaines de milliers d’emplois furent fracassés en vingt ans. Et les mines fermées. Les usines rasées. Ce roman vise à leur rendre une petite part de justice... » A.F
Car il s’agit bien d’un roman qui porte un hommage juste et vibrant à la classe ouvrière du XXe siècle. À travers la figure centrale d’Angelo, rebaptisé Angel, fils d’immigrés italiens, ouvrier mineur pendant trente ans et maire communiste (Le père d’Aurélie), se dessine le portrait de ces générations d’ouvriers frappés par l’exil, la guerre, les désillusions politiques et la récession économique. Et derrière, à leurs côtés, des épouses, des enfants, des collègues, toute une population cachée, sacrifiée, voire oubliée. Souvent honteuse. À qui l’auteur donne la parole. »
J’avais été doublement touché par cet ouvrage, tant par son puissant témoignage sur le monde ouvrier et la famille communiste, que par une douleur que je connaissais bien (celle de mon père, député-maire communiste, qui, fils, petit-fils, arrière petit-fils d’ouvriers des chantiers navals, n’avait cessé de considérer comme une sorte de trahison son passage à l’état d’instituteur), et par un malaise que je connaissais bien aussi, celui de la fidélité à l’héritage idéologique familial, héritage clos, et de son nécessaire dépassement, pour assurer son plein épanouissement personnel).

[6Sur le parcours d’Aurélie Filippetti, voir l’article du JDD, 29 juillet 2012, paru lors de son entrée au gouvernement :
https://www.lejdd.fr/Politique/Aurelie-Filippetti-une-ombre-de-difference-536600-3127922

[7Infatigable et lucide, Paul Alliès continue son combat et je lis régulièrement ses justes analyses

[8Déjà virtuel candidat à l’élection présidentielle

[9Initiatrice d’un appel à l’unité des formations de gauche pour les élections dans la région Grand Est

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