La Seyne sur Mer

Accueil > Personnel : écriture, souvenirs > Souvenirs personnels, réactions très personnelles... > Chantiers navals. Souvenirs...

Chantiers navals. Souvenirs...

lundi 1er février 2021, par René Merle


De mon balcon, je vois de l’autre côté de la rade la ville de la Seyne, où je suis né, où j’ai vécu, travaillé, milité. Ville ouvrière jadis, qui votait rouge, puis qui vota rose, et qui aujourd’hui vote à Droite ou FN.
La grande charnière est la mort programmée des Chantiers navals, achevée tristement sous le règne de François Mitterrand, qui pourtant avait tant promis...
À la place des Chantiers navals, où mon grand-père, mon arrière grand-père et mon arrière-arrière grand-père ont travaillé, s’étend une vaste pelouse où l’on peut de délasser, avec en arrière-plan, dérisoirement conservée, la grande porte des Chantiers...
En classant mes archives, je suis retombé sur ce texte mien de, que je redonne ici.
" R.Merle : présentation du tableau "Regards sur les chantiers navals", Catalogue de l’exposition Giacobazzi (la Garde, Var, juillet 2004) : Giacobazzi 50 ans de peinture, p.31 - p.128
Barrant le champ jusqu’à mi-hauteur, venue d’un autre monde, d’un autre temps, il y a la muraille des enfants-hommes. Au premier plan, en bas, la ligne rouille des chaussures, à laquelle répond celle des gants de protection, gris, et, plus haut, sous les casquettes bleues, celle des lèvres et des yeux, trop graves, dérangeants. Visages blancs, parfaitement individualisés dans leur gravité classique. Que regardent-ils au-delà de l’objectif ? Bleus et noirs, les vêtements de travail sont trop grands, taillés par un destin tracé, mais le rouge y est déjà mis, pour qui sait le lire.
Une ligne de fuite transversale structure le second plan, en diagonale. La proue du navire tourne le dos à la mer invisible et pointe vers l’hélice géante d’une poupe, comme suspendue dans l’angle supérieur, à droite. L’homme, le travailleur est absent du métal qu’il a dompté et façonné pour des départs que signe le nom du paquebot : “Atlantic”. Mais tout en haut, vertigineusement juchés sur l’hélice comme les constructeurs de gratte-ciels, cinq hommes en bleu lèvent le poing. Le drapeau rouge est déployé. Romantisme révolutionnaire, bleu et rouge, aux couleurs de La Seyne. L’homme à califourchon sur l’hélice porte le feutre des immigrants italiens d’antan. Novecento.
Au delà encore, en diagonale inverse, comme aspirée par les silhouettes des grues géantes, “Titans”, l’immense ligne de fuite du berceau de lancement, métal brut, rouille, où devront se construire d’autres navires, à jamais.
Espace minéral vide d’hommes, sinon une infime silhouette bleue, et une autre encore plus loin...
À chacun de mettre, dans cet invisible, ce que fut cent-cinquante ans durant la vie des hommes. Je pense à mon grand-père, et à son père, et son grand-père encore, qui y passèrent leur vie d’ouvriers.
Fierté du travail bien fait, débrouillardise empirique, “gaubi”, fatigue, coups de gueule, petitesses et grandeurs, solidarité, résignations et luttes...
Ce tableau emblématique a été peint en 1982, à l’occasion d’une initiative culturelle municipale autour des Chantiers navals, des Chantiers encore debout et actifs, mais menacés à répétition d’une mort programmée par le profit.
Aujourd’hui, le rivage nu d’il y a 150 ans est redevenu rivage nu. La forteresse ouvrière a été rasée. Les hommes gardent leurs souvenirs, ou les taisent.
L’amiante ronge beaucoup de ceux qui demeurent. Il m’est difficile d’en dire plus, car ce tableau touche au vif le Seynois que je fus.
René Merle "

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP