La Seyne sur Mer

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"La grande conspiration contre la Russie"

lundi 22 février 2021, par René Merle

M.Sayers et A.Kahn, La grande conspiration contre la Russie, Paris, Éditions Hier et Aujourd’hui, 1947. (Michel Sayers et Albert E. Kahn, The great conspiracy against Russia, New York, Boni & Gaer, 1946. )

Madeleine... Quand mon ami Louis Vaisse m’avait prêté ce livre, qu’il venait d’acheter dans une brocante m’est venu le goût retrouvé de la pré-adolescence et la couverture bleue-blanche des éditions H&A...
J’ai revu, dans la petite bibliothèque de mon père, cet ouvrage que j’avais feuilleté, sans vraiment le lire et le comprendre, lorsqu’il y était apparu. En 1947, j’avais onze ans...
Je m’y suis donc plongé.

Étrange sensation que de découvrir comme à chaud, plus que redécouvrir donc, la vulgate des militants communistes de 1947 à propos de l’Union Soviétique (de 1917 aux grands procès de la fin des années 1930)... Une citadelle assiégée, visée par mille complots occidentaux qui prolongent les interventions militaires aux côtés des armées blanches aux lendemains de la Révolution. On se souvient des Mutins de la Mer noire... J’ai eu le privilège de rencontrer l’un d’entre eux en 1977.

Je lis, et j’approuve l’analyse initiale, sans états d’âme.
Les choses se compliquent, et le bât blesse, quand on en vient aux années Trente.
Je comprends que les trotskistes français aient alors hurlé d’indignation à la publication de cet ouvrage : il dénonce une grande conspiration unissant trotskistes et membres de la vieille garde bolchevik, prête à passer à l’action contre le régime avec l’aide de l’Allemagne nazie et de l’impérialisme japonais... Conspiration heureusement démasquée par la vigilance de Staline et brisée par les fameux procès de Moscou. Vous pouvez vous faire une idée de l’argumentation : l’ouvrage est dorénavant lisible sur le net.
Mauvais roman ? D’autant que depuis l’épisode Kroutchev les réhabilitations sont allées bon train...
Pour autant, la polémique demeure et la recherche l’accompagne. Pour nous en tenir aux points de vue les plus radicalement opposés, renvoyons aux travaux de Annie Lacroix-Riz et Nicolas Werth.
La première, appuyée de sa recherche archivistique, conteste formellement la thèse d’une fabrication des complots, et maintient les liens de Toukhatchevski avec l’état-major de la Wehrmacht : l’Allemagne aurait monnayé par la cession de l’Ukraine son appui à un renversement bonapartiste du régime.
Le second au contraire situe ce qu’il estime être la fabrication des procès dans une vaste opération de reprise en main dictatoriale de l’opinion soviétique, et d’homogénéisation de la société, au prix de la terrible, de l’impitoyable élimination des vieux Bolcheviks.
Il est frappant que cette recherche, et ces visions contradictoires, soient le fait d’intervenants qui ne se réclament pas (directement en tout cas) du P.C.F. Le PCF passe le bébé aux historiens et s’en tient à sa table rase du "stalinisme" ("nous avons changé..."). D’autant que le dialogue actuel du P.C.F et des divers groupes d’origine trotskiste semble renvoyer tout cela à des différends bien enterrés (imagine-t-on en 1947 des dirigeants trotskistes invités à la fête de l’Huma, comme c’est le cas depuis quelques années...).
Plus de vingt ans après la fin de l’U.R.S.S, le constat est tragique d’une Révolution suscitée par le conflit impérialiste de 1914, révolution qui se croyait l’initiatrice de la révolution européenne et qui ne put que se replier sur "la construction du socialisme" dans un seul pays, et qui plus est un pays arriéré (construction solitaire que, par anticipation, Marx et Engels avaient formellement écartée [1]
Pour ma part, je dois dire que la lecture de La grande conspiration... m’a amené à me replonger dans l’utile ouvrage de Eric J. Hobsbawm, L’âge des extrêmes. Histoire du court XXe siècle, Éditions Complexe, le Monde diplomatique, 1999, afin de revisiter honnêtement l’avènement puis l’échec de cette utopie : sans rien oublier, des pires répressions tout comme du rôle décisif dans la lutte contre le nazisme. Je revois la carte du front de l’Est piquée d’épingles dans la porte dérobée d’un placard, et la magie libératrice de ce mot : "Stalingrad", quand les Européens bottés nous tenaient sous le joug.

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