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Orlando ferito, Pasolini et la disparition des lucioles

vendredi 19 février 2021, par René Merle


J’ai revu Orlando ferito (Rolland blessé), sorti en salle en 2015 et alors présenté sur mon ancien blog.
Ce film si particulier de l’historien d’art et cinéaste Vincent Dieutre a reçu un bouquet d’éloges auxquels je ne peux qu’ajouter le mien, non par narcissisme, mais pour pointer encore à quelles interrogations existentielles fondamentales il répond.
Faut-il en demeurer au juste et terrible constat de désespérance dressé par Pasolini à la fin de sa vie, dans son célèbre article [1], où la disparition des lucioles, tuées par la pollution, signait métaphoriquement le remplacement d’un univers d’authenticité populaire et d’engagements sincères par un néo-fascisme assimilant totalement âmes et corps aux modèles consuméristes et télévisuels du nouveau capitalisme ?
Ne faut-il pas, au contraire, plutôt que se complaire dans le désespoir, chercher dans l’ombre ces lumières fugaces, lucioles du plaisir de vivre, de l’innocence, de la résistance, que l’on croyait éteintes mais qui demeurent pour qui sait les voir ? C’est la thèse développée dans Survivance des lucioles, (Éditions de minuit, 2009), par le philosophe Didi Huberman [2], qui d’ailleurs intervient longuement dans le film.
Dans Orlando ferito, à des épisodes d’un spectacle traditionnel de marionnettes siciliennes (ces Pupi au registre médiéval), revisité métaphoriquement, Vincent Dieutre entrelace des fragments éclatés de son itinéraire sicilien, révélés au point parfois de transformer le spectateur en intrus. Ces lucioles qui trouent l’aveuglante chape de plomb du conformisme et de la résignation, et la subvertissent, ce sont, au hasard des rencontres, des hommes qui savourent les instants d’oisiveté et de bonheur, des étudiants défendant un théâtre condamné, des homosexuels osant manifester, enfin au grand jour, des citoyens qui osent affronter la mafia, des habitants de Lampedusa qui accueillent les migrants…
Le constat émeut profondément, tant par son authenticité personnelle que par les coups de sonde jetés dans la société sicilienne. Mais on ne peut s’empêcher de se demander si, faute d’actions d’une autre ampleur, ces menues poches de résistance, individuelles et collectives, sont à même de vraiment subvertir le carcan que dénonçait Pasolini, et a fortiori de nous en délivrer.

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