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Fougeron, "Civilisation atlantique"

lundi 8 février 2021, par René Merle


Je discutais hier avec un vieux complice en matière de littérature populaire et d’art figuratif, Robert B. (il se reconnaîtra). Et j’ai évoqué le cas Fougeron. Ce qui me renvoie à un article que j’avais publié sur un blog précédent, en 2014, à l’occasion de la grande exposition Fougeron, à Roubais.
Le voici :
« Je ne peux regarder ce tableau de Fougeron, "Civilisation atlantique" (présenté au salon d’automne de 1953), sans être partagé entre la nostalgie, l’attendrissement, l’amusement, la colère, le respect... et je ne parviens pas à garder la bonne distance.
Faisons donc comme si nous ne connaissions pas Fougeron, qui n’a que 40 ans en 1953, mais dont la vie a été pleine et dure : ouvrier (métallo), initié à la peinture dans des cours du soir, adhérent au parti communiste (interdit) en 1940 (il fallait le faire !), résistant, et, après la Libération, figure de proue du réalisme-socialiste (à la française) dont Aragon s’était fait le chantre, dès avant la guerre. Fougeron qui était devenu en quelque sorte le peintre "officiel" du parti communiste en ces temps de guerre froide extérieure et intérieure... avant d’être descendu en flammes par le même Aragon après l’affaire bien connue du portrait de Staline par Picasso...
Faisons comme si nous ne savions pas que Fougeron, sans battage d’estrade, est resté fidèle jusqu’à sa mort (1998) à ce parti qui l’avait ostracisé, pendant qu’Aragon, fidèle des fidèles lui aussi, ne cessait de gémir sur les couleuvres que son parti et l’Union soviétique lui faisaient avaler...
Bref, regardons seulement ce tableau.
Et je le regarde avec les yeux du tout jeune homme (né en 1936) que j’étais en 1953.
Que vois-je dans cette mise en images de B.D ? Au centre, trône la chaise électrique qui venait de faire exécuter les Rosenberg, et en dessous, sortant d’une de ces belles américaines qui nous fascinaient, un de ces G.I’s qui venaient de guerroyer en Corée, et qui, gendarme du monde capitaliste, nous menaçait tous de son arme... À gauche de la limousine, un patron de chez patron salue bien bas ce soudard qui défend de par le monde les intérêts du capital US. Toute la partie gauche du tableau stigmatise la société capitaliste des mal logés et des sans logis, des bidonvilles, (c’était le temps où l’abbé Pierre lançait ses appels), de la pollution dans laquelle doivent jouer les enfants du peuple, de la fin de vie misérable à laquelle sont acculés les vieux, figés dans leur dignité. Fougeron stigmatise la société où les chiens des riches sont mieux considérés et habillés que l’enfant noir qui cire les souliers pour subsister, cependant que les "gagnants-gagnants" plongent leur nez (si je puis dire) dans une revue porno...
Et sur la partie droite du tableau, Fougeron met en images le prix de la guerre coloniale menée par la France en Indochine, les affiches de recrutement militaire, la mère vietnamienne qui pleure son enfant, l’épouse ou la mère française qui pleure sur le cercueil débarqué du bateau (c’est l’époque où Carpita, avec des images semblables, réalisait son Rendez-vous des Quais, aussitôt interdit par le pouvoir de l’époque...).
Ces naïves images d’Épinal tombaient bien mal, au début d’une période où les Trente Glorieuses débutantes allaient apporter aux Français sortis démunis de la guerre la possibilité d’un mode de vie à l’américaine, du confort ménager à l’automobile, en passant par la télévision, et où l’imaginaire de la jeunesse allait s’investir dans le cinéma et la musique d’outre Atlantique... On mesure combien il fut facile alors de ringardiser Fougeron, et par ricochet un communisme marqué d’antiaméricanisme primaire, défenseur du gorgeon de rouge national contre le Coca Cola, et pourfendeur du jeans... Mais le fameux slogan "US go home" pesait bien peu face à la déferlante économique et culturelle étatsunienne... On connaît la suite.
Sur cette illustration de l’imaginaire d’un militant du rang, Aragon, brûlant ce qu’il avait adoré (l’art mis au service de la Cause), s’en vint jeter sa parole impériale et méprisante. Son exécution capitale de cette façon de peindre confirma à l’Intellectuel en chef du Parti sa réputation d’ondulant théoricien, et de brutal procureur (qui n’en prêchait pas moins la liberté de l’artiste...)
Quelques lignes du verdict fraternel rendu à chaud par Aragon en témoignent : "Mais l’invraisemblable ici [...], c’est la peinture même, hâtive, grossière, méprisante, du haut d’une maîtrise que l’on croit posséder une fois pour toutes, la composition antiréaliste, sans perspective vraie, par énumération de symboles, sans lien, sans respect de la crédibilité [...]. Il faut dire halte-là à Fougeron". (Aragon, "Toutes les couleurs de l’Automne", Les Lettres françaises, 12-19 novembre 1953). Suprême dialectique, c’est au nom même du réalisme qu’était condamné cet hyper-réalisme de peinture engagée... Et, implicitement, cette condamnation apparemment purement "technique" était aussi condamnation d’une ligne politique "sectaire" qui, en l’absence de Thorez, soigné en URSS, avait contribué à isoler le PCF. Ainsi des manifestations violentes de 1952, dont Aragon se désolidarisera... plus tard.
Il n’empêche, le tableau fut retrouvé, présenté et commenté au début des années 1980, et beaucoup le jugèrent d’une singulière actualité, tant par son engagement et sa vision du monde occidental, que par la porte qu’il avait ouverte aux jeunes héritiers de ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la figuration narrative, héritiers qui ont rendu au peintre vilipendé tout son mérite... »

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