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Autopsie du site

mercredi 10 février 2021, par René Merle



Pour mieux comprendre la logique de ce site, un peu de narcissisme ne messied pas.
Regardez cette photo de la grève des mineurs à Montceau-les mines en octobre 1948, tout y est : l’union défensive des mineurs contre l’intervention policière dirigée par le ministre de l’intérieur socialiste, les travailleurs immigrés venus de l’empire colonial [1], le leader romantique, la triste détermination de cette foule rassemblée, essentiellement masculine aux avant-postes, mais pas que…
Ressortir ce type de document est peut-être l’illustration parfaite de la révolte par procuration, car si ceux-là sur la photo étaient bien réels, (et si les survivants n’ont cessé de réclamer justice pour leurs licenciements, leur éviction des logements miniers, leurs condamnations pénales pour insurrection), quid de ceux (et j’en suis à l’évidence) qui, sans avoir le moins du monde participé, et pour cause, continuent à saluer la mémoire gréviste dans un monde où ces grévistes ne peuvent plus exister, faute de mines ? Sommes-nous vivants dans ce rappel, ou perpétuons-nous stérilement un souvenir dans un monde où les luttes sociales et politiques ont pris de tout autres formes ?
En fait, poser cette question me renvoie à toute la problématique de mon addiction aux blogs, puis aux sites, que j’ai commencé à manifester en 2004, avec mon premier blog tout riquiqui.
Addiction fondamentale à trois histoires anciennes emmêlées, celle des mouvements républicains, celle du mouvement ouvrier, celle des courants socialistes puis communistes, bref, une longue histoire qui court depuis la Grande Révolution française, et que les Belles Âmes d’aujourd’hui proclament forclose.
Comme la mouche qui tape aux vitres des fenêtres d’une pièce fermée, c’est dans l’entre soi de cette triple addiction que depuis 2004 j’ai essayé de m’exprimer et de communiquer par le blog puis le site.
Bien sûr, au rythme des fatigues, des découragements, il y a eu des interruptions, plus ou moins longues, des changements de formule, des découragements devant l’invasion de la publicité, et des reprises obstinées. Le site actuel en témoigne.
Mais dans ces reprises, le stock initial (en partie conservé [2]) mais toujours augmenté, n’a pu proposer aux lecteurs fidèles que la même problématique, et souvent, au risque de lasser, les mêmes vieux articles repris et traités à neuf… Bref, l’approfondissement dans l’enfermement… Avec un parti pris qui m’incitait, et m’incite toujours, à jeter dans la mise en abyme un regard sur l’actualité, au risque de la réaction de lecteurs effarouchés, partisans de la mesure, de l’équilibre, quand ce n’était pas du « Juste Milieu » à l’orléaniste.
Oh, bien sûr, les lecteurs ont pu aussi, incidemment, rencontrer l’écho d’intérêts échappant à cette obsession historique : lectures, musique, cinéma, voyages, rencontres. Mais ces échos n’ont jamais occupé une place essentielle car ils touchent à l’intime que la pudeur incite à ne pas trop dévoiler. Je n’ai passé la limite, à peine, que dans quelques souvenirs vraiment personnels, et surtout dans la recension de ce que j’ai pu écrire (nouvelles, romans, poésies, etc.). Mais à travers tout cela le peu qui émerge de l’intime doit suffire à faire comprendre que la triple addiction historique que j’évoquais ne prend vraiment sens que de cet intime. Car mon intérêt pour ces histoires révolues n’a procédé en rien du plan de carrière universitaire, de l’intérêt érudit collectionneur, ou de la manie du patrimoine.

Naturellement, les années passant, et encore plus à l’âge où j’en suis, la question s’est posée de l’intérêt et de l’avenir de cet amoncellement de connaissances à la Bouvard et Pécuchet, d’autant qu’au fil des années le développement inouï de la numérisation en ligne, en mettant toutes les connaissances du monde (et tous les errements) à la portée de chacun, renvoie des sites de ce type au bricolage de l’amateur. D’autant, et je le vois bien par les statistiques, que le lecteur s’en tient souvent à la publication du jour, sans avoir la curiosité d’aller visiter les archives dormantes (la rubrique HISTOIRE est de loin la plus fournie, particulièrement sur le XIXe siècle, mais sans doute pas hélas la plus fréquentée).
Quoi qu’il en soit, lecteurs collectionneurs, dépêchez-vous d’enregistrer [3] ce qui ne pourra durer que peu de temps encore. Après disparition du propriétaire, les livres s’en vont souvent sur les rayons d’Emmaüs. Mais quid des articles d’un site qui disparaîtra avec son propriétaire ?
Sur ces joyeuses paroles, je m’en tiendrai là pour aujourd’hui…

Notes

[1La bonne presse ne manquera pas de signaler la présence de prisonniers allemands libres

[2J’ai définitivement reporté sur un autre site ce qui relevait d’une autre planète : mes travaux et points de vue sociolinguistiques concernant en priorité la langue d’oc, mais pas la seule : https://renemerle.com/remembranca/

[3Enregistrer ? Ceux qui pratiquent le copier-coller au profit de leurs publications, sans donner la référence à la source, l’ont déjà fait depuis longtemps

2 Messages

  • Autopsie du site Le 11 février à 09:50, par Gérard Pavillon

    Cher René,
    J’apprécie toujours votre lucidité mais j’ai ressenti une certaine tristesse en lisant votre phrase :
    "Naturellement, les années passant, et encore plus à l’âge où j’en suis, la question s’est posée de l’intérêt et de l’avenir de cet amoncellement de connaissances à la Bouvard et Pécuchet, d’autant qu’au fil des années le développement inouï de la numérisation en ligne, en mettant toutes les connaissances du monde (et tous les errements) à la portée de chacun, renvoie des sites de ce type au bricolage de l’amateur."

    J’ai déjà utilisé mes connaissances toutes neuves sur Baudelaire, acquises grâce à Antoine Compagnon et je ne résiste pas à les recycler encore en citant ce passage de son article "Baudelaire et les petits journaux" :
    "Qu’aurait-il pensé de notre internet ? Pas grand bien, sans doute. Il nous dirait, comme il l’écrivait des journaux : "Et c’est de ce dégoûtant apéritif que l’homme civilisé accompagne son repas de chaque matin." Et si ce n’était que le matin ! Mais il n’en reconnaîtrait pas moins une fonction indispensable et irremplaçable aux blogs, tous ces "petits journaux" d’aujourd’hui, capables de reprendre, de corriger, de dénoncer les approximations des médias de masse : "Toutes les fois qu’une grosse bêtise, une monstrueuse hypocrisie, une de celles que notre siècle produit avec une inépuisable abondance se dresse devant moi, tout de suite je comprends l’utilité du "petit journal"." Il rappelait cela dans une lettre à un "petit journal" où il protestait contre les idées reçues, la doxa du jour."
    Protester contre les idées reçues, la doxa du jour c’est ce que vous faites non ?
    Amicalement
    La totalité de l’article est ici : https://www.huffingtonpost.fr/antoine-compagnon/facebook-twitter-baudelaire-et-les-petits-journaux_b_1245100.html

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  • Autopsie du site Le 11 février à 10:57, par René Merle

    Cher Gérard,
    Merci pour cet excellent lien sur Baudelaire, qui touche si juste. On a peine aujourd’hui, désamorcés de la multiplicité de la presse écrite que nous sommes (un seul quotidien, et encore !), la multiplicité des "petits journaux" sous le Second Empire, d’autant plus nombreux que, sous une couverture d’information culturelle le plus souvent, ils contournaient la chape de plomb de la censure impériale. Baudelaire est mort avant d’avoir vu naître la Troisième République, mais il avait connu la seconde, et il se lança alors dans une brève expérience de "petit journal" (voir sur ce site "Baudelaire 1848"). C’est cet appétit d’ouverture qui fit de Baudelaire l’ami de créateurs a priori aux antipodes de son art, comme le chansonnier Dupont ou le robuste Cladel, qui le fit assidu de l’atelier de Courbet (voir encore sur ce site), etc.
    Merci pour votre lecture, Gérard, et pas de tristesse. C’est le lot inéluctable des humains.
    Amitiés
    rené

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