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1871, Commune de Paris, « Au travailleur des campagnes »

mercredi 31 mars 2021, par René Merle

Voici un manifeste de la Commune de Paris [1], qui, hélas, faute de moyens de communication et de diffusion hors de Paris assiégé par les Versaillais et verrouillé par les Prussiens, ne put guère être opérant dans la population rurale, qui avait majoritairement voté à droite, et à laquelle le pouvoir versaillais présentait les Communards comme d’abominables partageux, ennemis de toute propriété.
Un texte qui nous interpelle aujourd’hui, au-delà du monde rural, sur l’imprégnation des milieux populaires par l’idéologie réactionnaire, reçue par eux comme défensive, voire salvatrice, devant la menace multiforme : "fainéants, assistés, chômeurs, fonctionnaires, syndicalistes, profiteurs, étrangers, démagogues roses ou rouges, etc etc". Ça fonctionne toujours, il suffit de mettre le nez dehors, et de discuter un peu, avec plein de braves gens, pour s’en apercevoir...
Ceci dit, pour en revenir à 1871 et à la Commune, il est clair que si la majorité des régions rurales demeuraient conservatrices, une partie de la petite paysannerie, minoritaire certes, mais importante, avait depuis la Seconde République rallié le camp de la République démocratique et sociale. L’insurrection contre le coup d’État de décembre 1851 en témoigne, avec la levée en masse de départements ruraux comme les Basses-Alpes, la Drôme, le Gers, le Var et bien d’autres... On en traite largement sur ce blog.
Et en 1871, les sympathies rurales au rouge drapeau de la Commune ne furent pas négligeables [2]. Mais elles manquèrent de cadres et de coordinations.

Le texte s’adresse en priorité aux ouvriers agricoles, si nombreux alors, aux paysans non propriétaires, et aux petits propriétaires. Il est attribué à la grande Victoire Béra, dite André Léo (1824-1900), romancière et journaliste socialiste, libertaire et féministe, membre de la Première Internationale [3].

« AUX TRAVAILLEURS DES CAMPAGNES.
Frère, on te trompe. Nos intérêts sont les mêmes. Ce que je demande, tu le veux aussi : l’affranchissement que je réclame, c’est le tien. Qu’importe si c’est à la ville ou à la campagne que le pain, le vêtement, l’abri, le secours manquent à celui qui produit toute la richesse de ce monde ? Qu’importe que l’oppresseur ait nom : gros propriétaire ou industriel ? Chez toi, comme chez nous, la journée est longue et rude et ne rapporte pas même ce qu’il faut aux besoins du corps. A toi comme à moi, la liberté, le loisir, la vie de l’esprit et du cœur manquent. Nous sommes encore et toujours, toi et moi, les vassaux de la misère.
Cela n’est pas juste, frère paysan, ne le sens-tu pas ? Tu vois bien que l’on te trompe ; car s’il était vrai que la propriété est le fruit du travail, tu serais propriétaire, toi qui as tant travaillé. Tu possèderais cette petite maison, avec un jardin et un enclos, qui a été le rêve, le but, la passion de toute ta vie, mais qu’il t’a été impossible d’acquérir, ou que tu n’as acquise peut-être, malheureux, qu’en contractant une dette qui t’épuise, te ronge et va forcer tes enfants à vendre, aussitôt que tu seras mort, peut-être avant, ce toit qui t’a déjà tant coûté. Non, frère, le travail ne donne pas la propriété. Elle se transmet par hasard ou se gagne par ruse. Les riches sont des oisifs, les travailleurs sont des pauvres.
Cela n’est pas juste. Et voilà pourquoi, Paris, que tu accuses sur la foi de gens intéressés à te tromper, voilà pourquoi Paris s’agite, réclame se soulève et veut changer les lois qui donnent tout pouvoir aux riches sur les travailleurs. Paris veut que le fils du paysan soit aussi instruit que le fils du riche, et pour rien, attendu que la science humaine est le bien commun de tous les hommes, et n’est pas moins utile pour se conduire dans la vie, que les yeux pour voir [4].
Paris demande que tout homme qui n’est pas propriétaire ne paye pas un sou d’impôt ; que celui qui ne possède qu’une maison et son jardin ne paye rien encore ; que les petites fortunes soient imposées légèrement, et que tout le poids de l’impôt tombe sur les richards [5].
Paris demande que ce soient les députés, les sénateurs et les bonapartistes, auteurs de la guerre, qui payent les cinq milliards de la Prusse [6], et qu’on vende pour cela leurs propriétés, avec ce qu’on appelle les biens de la Couronne, dont il n’est plus besoin en France.
Paris demande que la justice ne coûte plus rien à ceux qui ont besoin, et que ce soit le peuple lui-même qui choisisse les juges parmi les honnêtes gens du canton [7]
Paris veut enfin, écoute bien ceci, travailleur des campagnes, pauvre journalier, petit propriétaire que ronge l’usure, bardier, métayer, fermier, vous tous qui semez, récoltez, suez, pour que le plus clair de vos produits aille à quelqu’un qui ne fait rien : - ce que Paris veut, en fin de compte, c’est la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous [8]
La guerre que fait Paris en ce moment, c’est la guerre à l’usure [9], au mensonge et à la paresse. Donc, habitants des campagnes, vous le voyez, la cause de Paris est la vôtre et c’est pour vous qu’il travaille, en même temps que pour l’ouvrier. Ces généraux qui l’attaquent en ce moment, ce sont les généraux qui ont trahi la France. Ces députés que vous avez nommés sans les connaître veulent nous ramener Henri V [10]. Si Paris tombe, le joug de misère restera sur votre cou, et passera sur celui de vos enfants. Aidez-le donc à triompher, et, quoi qu’il arrive, rappelez-vous bien ces paroles, - car il y aura des révolutions dans le monde jusqu’à ce qu’elles soient accomplies : La terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous. »

Notes

[1« L’impression de la Délégation aux Relations extérieures dont vous proposez en illustration le début de la première page est datable d’avant le 10 avril, date à laquelle André Léo annonce la parution de ce texte dans le journal la Commune, sous le titre de l’article "La France avec nous [deuxième partie]".
On peut considérer que ce texte est vraiment d’André Léo, car aussi bien Lissagaray que Benoît Malon l’affirment. Il va être publié de nouveau dans une brochure de 8 pages parues dans les tous premiers jours de mai ». précisions apportées par Jean-Pierre Bonnet, Association André Léo, http://andreleo.com/

[3

[4L’instruction publique gratuite, et non confessionnelle : un des points majeurs du programme des démocrates socialistes de la Seconde République, puis des Radicaux sous le Second Empire

[5Autre point majeur des démosocs et des radicaux : l’impôt progressif sur le revenu, et la fin des impôts indirects

[6La France de Napoléon III a déclaré la guerre le 19 juillet 1870. "Cinq milliards" : indemnité exigée par le vainqueur après la défaite de la France, fin janvier 1871

[7La mesure, inspirée par le souvenir de la Révolution et l’exemple des États-Unis, s’inscrit dans le communalisme des démosocs et des radicaux

[8La future maîtrise de l’outil de production par l’ouvrier, proclamée par la Commune, n’apparaissait pas dans les programmes démosoc et radical ; en cela la Commune est spécifiquement une révolution socialiste

[9La lutte contre l’usurier et l’organisation du crédit fut des points majeurs du programme démosoc

[10Henri V, le prétendant légitimiste, l’homme au drapeau blanc

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