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Langues et parlers d’Italie, officialité et non officialité, vitalité et déclin…

mardi 11 mai 2021, par René Merle

"Parlava un italiano da libro, senza accenti dialettali" (Camilleri, Being here)

Selon des sondages récents, plus de la moitié des Italiens disent utiliser encore au quotidien un autre parler que l’italien. Parler qu’ils ne définissent le plus souvent que comme celui du lieu, au sens strict, alors que la loi opère en ce qui concerne ces parlers une distinction nette entre « langue » et « dialecte ». En l’occurrence, « Langue » marque dans le cas italien la différence de nature entre ce parler et l’italien. « Dialecte » implique l’appartenance d’un parler à la langue italienne, sous une forme locale ou régionale, et une hiérarchisation entre l’italien, « Lingua » noble et totalement collective, puisque nationale, et ces parlers à l’aire d’usage limitée.
L’italien est évidemment langue nationale officielle depuis l’unité. Mais, bien que son usage fût alors des plus limités au quotidien, il était déjà langue de culture, et langue administrative dans les états que la monarchie piémontaise regroupera, de gré ou de force, dans le Royaume d’Italie.
Sont également langues régionales officielles, avec usage administratif, le français en Val d’Aoste et l’allemand au Sud-Tyrol (Trentin-Haut Adige). La vitalité de ces deux langues, relative pour le français, impressionnante pour l’allemand, procède naturellement de l’histoire (le Val d’Aoste était de langue française officielle dans le royaume piémontais d’avant l’unité, le Sud Tyrol a été enlevé à l’Autriche en 1919) ; elle bénéficie de la situation frontalière (avec la France et la Suisse francophone pour le Val d’Aoste, avec l’Autriche pour le Sud Tyrol).
La grande nouveauté a été apportée par la loi de 1999, accordant le statut de langues minoritaires à des parlers jusqu’alors considérés comme des dialectes. La loi vise à leur protection et à leur promotion, reconnaît leur place dans l’enseignement, l’administration publique, les médias…
Une seule de ces langues minoritaires est à proprement parler un isolat linguistique (et géographique évidemment), le sarde.
En effet, certaines de ces « langues minoritaires » sont langues d’État au-delà des frontières, et bénéficient de cette proximité. Ainsi du slovène de la frontière orientale avec la république de Slovénie, ou du catalan d’Alghero en Sardaigne, que soutiennent les institutions catalanes d’Espagne.
Sur les confins du Nord, d’une certaine façon, l’officialité du romanche rhéto-roman en Suisse voisine conforte le statut des deux langues rhéto-romanches d’Italie, le frioulan et le ladin.
Sont également transfrontalières les deux langues minoritaires de la bordure alpine occidentale, l’occitan (c’est sa dénomination officielle) et le francoprovençal. Mais ici la donne transfrontalière joue de façon plus complexe.
L’officialité et la vitalité relative du francoprovençal du Val d’Aoste et de quelques vallées piémontaises contraste en effet de miroir avec la non officialité et avec le processus d’extinction à l’œuvre en Savoie française et en Suisse romande. La donne est la même pour l’occitanité officielle des vallées piémontaises, fièrement arborée par les municipalités, qui contraste avec le statut de « patois » et la régression d’usage que connaît le versant français. Mais au plan affectif, l’occitanité des vallées piémontaises, et encore plus peut-être celle de l’enclave occitane de Guardia Piemontese en Calabre, se confortent du mirage d’une grande Occitanie linguistique en cours de régénération du côté français. Il n’en reste pas moins que cet occitan d’Italie est en rapide déclin…
Autre différence, et de taille, entre la situation italienne et la situation française, le rapport de ces deux langues au français. Alors qu’en France les « patois » et la langue nationale ont été le plus souvent considérés comme antagonistes, en Val d’Aoste, le français et le « patois » (le mot ici n’a rien de péjoratif) sont du même côté, tant par rapport à l’italianisation que par rapport à la « remontée » du piémontais de la plaine. Et la proximité linguistique des vallées occitanes avec celles du côté français, où tant d’Italiens ont émigré, temporairement ou définitivement, range paradoxalement la langue locale du côté du français, plus que du côté du piémontais envahissant de la plaine.
Jouissent également du statut de langues minoritaires les parlers de communautés dispersées, filles d’antiques migrations : ainsi du croate de Molise, en Italie centrale, du grec et de l’albanais d’Italie du Sud...
La plupart de ces « langues minoritaires » sont pratiquées par quelques milliers ou quelques dizaines de milliers de locuteurs. Il en va autrement pour les deux « gros morceaux », le frioulan et le sarde, avec chacun plusieurs centaines de milliers, voire un million de locuteurs.
Il y a peu, le sarde, le frioulan, le ladin étaient donc considérés comme des dialectes de l’italien. Plus que les évidences apportées par les linguistes, c’est la pression associative et parfois politique qui a entraîné la reconnaissance en langues distinctes de l’italien. Cette mutation n’a pas manqué d’interpeller les pratiquants, et surtout les défenseurs, des autres parlers régionaux d’Italie, auxquels est refusée l’appellation de langue.
Sont ainsi confondus sous l’appellation de « dialectes » des parlers issus du latin que les linguistes regroupent en quelques grandes familles (parlers gallo-italiques et vénitien du Nord, parlers centro-méridionaux et méridionaux). L’appellation même de dialecte signifierait que ces parlers sont des sous-groupes de la famille italique, dont l’italien de Toscane serait la forme aboutie, et noble. Il en va autrement pour les linguistes, qui ont depuis longtemps pointé les spécificités des parlers gallo-italiques, aussi différents de l’italien que peuvent l’être l’occitan ou le frioulan...
Mais au-delà de ces problèmes de définitions, l’existence de ces dialectes a depuis le Risorgimento interpellé la conscience nationale : quelle place peuvent-ils garder au regard de de la « Lingua », l’italien langue d’État ?
Nous l’avons vu, les sondages montrent en effet que, si la pratique de l’italien est désormais générale, une bonne moitié des Italiens se considèrent encore comme bilingues (« Lingua » et dialecte). Évidemment, la vie moderne, avec les déplacements individuels ou collectifs (la « montée » au Nord de centaines de milliers de Sudistes), l’influence uniformisante de la télévision, et le début d’une non transmission aux enfants, pousse à terme à la régression, voire la disparition des dialectes, au profit d’un italien régional marqué de ce substrat, et au profit de la langue des médias. Mais pour l’heure, avec des différences régionales évidentes, le fait dialectal est une réalité tant rurale qu’urbaine. Mais c’est aussi un fait intellectuel : de longue date [1] les poésies en dialecte ont été et demeurent des fleurons de la littérature italienne
La question dialectale est donc et depuis longtemps récurrente dans la presse italienne, mais la célébration du cent cinquantième anniversaire de l’Unité italienne, en mars 2011, l’a quelque peu relancée.
C’est ainsi que dans une série de spots, la RAI a mis en scène, en situation de vie quotidienne, des Italiens parlant en dialecte, et ne pouvant se faire comprendre des locuteurs du « bon » italien. « Si les Italiens étaient encore ceux d’il y a 150 ans, probablement communiquerions-nous ainsi… » concluait la RAI. Cette campagne agressive, approuvée par les tenants de la « Lingua » unique, a cependant suscité un tollé chez beaucoup d’Italiens, qui ont reçu ces spots comme une gifle de mépris. Elle a permis de mettre en évidence la variété des statuts du fait dialectal dans les différents secteurs de l’opinion et dans le monde politique.

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