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1914, Marx philosophe germanique ? La réponse des socialistes français

jeudi 25 mars 2021, par René Merle

En 1914, on le sait (ou on ne le sait que trop), les socialistes français se rallièrent à l’Union sacrée et deux d’entre eux devinrent ministres, dont Jules Guesde, leader de la tendance révolutionnaire…
Sur tout cela, cf. : Les socialistes français et le déclenchement de la guerre de 1914
Pour autant, leurs adversaires politiques ne désarmèrent pas, et un de leurs thèmes préférés porta sur la « germanité » de Marx.
Marx est allemand, donc sa philosophie est allemande, donc les socialistes dont le marxisme est la philosophie sont porteurs d’une philosophie issue de l’ennemi, donc…
Les attaques les plus virulentes provinrent du journal de Charles Maurras et Léon Daudet, L’Action française, qui portait en sous-titre : « organe du nationalisme intégral »

Voici par exemple l’entame du billet de Charles Maurras, publié le 6 décembre 1914 sous le titre de « Décadence marxiste » :

Les socialistes ripostaient bien sûr, et c’est par exemple le 2 décembre 1914 Jean Longuet qui dans l’Humanité s’en vint laver Marx de toute idéologie anti-française. Le choix du signataire n’était pas innocent, puisque Jean Longuet était le petit-fils de Marx [1]. Ce qui permettait à L’Action française de le traiter élégamment de « quart-de-Boche ».


« Karl Marx et la France
Au cours de leur offensive rageuse contre les hommes et les choses de la démocratie et du socialisme, les adversaires de nos idées devaient naturellement s’efforcer d’atteindre le grand philosophe et économiste auquel notre Parti doit les fondements mêmes de sa doctrine et de son action.
Quelle bonne aubaine pour eux, si à la faveur de l’impopularité et du ressentiment populaire contre tout ce qui est allemand, ils pouvaient persuader aux travailleurs français que les enseignements du fondateur de « l’International », de l’auteur du « Manifeste communiste » et du « Capital », que la méthode qu’il a donnée au prolétariat universel étaient des enseignements, une méthode spécifiquement « allemands », que son influence et sa doctrine étaient empreintes de haine ou tout au moins de peu de sympathie pour la France !
Ils n’y ont pas manqué. Jamais plus audacieuse falsification de la vérité historique n’avait été tentée par des adversaires peu scrupuleux.
Dans l’ordre théorique, est-il besoin de rappeler quel hommage éclatant Marx a rendu aux grands utopistes du début du XIXe siècle, jusqu’à quel point il a reconnue ce que sa pensée devait à Saint-Simon et à Fourier, les égards qu’il eut pour Proudhon même lorsqu’il raillait impitoyablement ce qu’il y avait de petit bourgeois dans son idéologie ?
Faut-il rappeler, à côté de cela, les sarcasmes dont il cribla dans son Manifeste communiste les piteux essais des inventeurs du « vrai socialisme » ou « socialisme allemand », Karl Grün et Cie ?
Faut-il rappeler les pages immortelles qu’il a écrites à la gloire du peuple de Paris et de sa Commune, proclamant que « la mémoire de ses martyrs vivra comme en un sanctuaire dans le grand cœur de la classe ouvrière du monde entier » ?
Faut-il rappeler que dans sa vie privée, sur trois filles qu’il eut, les deux seules qu’il maria de son vivant furent données par lui à des « Français de France » - à des réfugiés de la Commune ?
Mais il y a plus et mieux ? En 1870-71, alors que la France subissait l’invasion allemande, quelle fut donc l’attitude de ce socialiste allemand, dont l’esprit avait pleinement atteint la hauteur de vues de l’internationalisme intégral ?
Le soir du 4 septembre, Edouard Vaillant et Charles Longuet, en un bref télégramme, apprenaient à Marx la proclamation de la République, la guerre désormais menée sur le terrain de la Défense nationale et lui demandant d’agir sur ses amis en Allemagne.
Le grand socialiste de Trèves n’avait pas besoin d’ailleurs qu’on lui indiquât son devoir. Au nom di Conseil général de l’Internationale, en son admirable manifeste du 9 septembre 1870, Marx s’élevait contre les ambitions bismarckiennes :
« Les patriotes teutons, écrivait-il, croient-ils réellement qu’en jetant la France dans les bras de la Russie, ils assurent la liberté et la paix de l’Allemagne ? Si la fortune de ses armes, l’arrogance du succès et l’intrigue dynastique conduisent l’Allemagne à une spoliation du territoire français, alors il ne lui restera de choix qu’entre deux partis : elle devra se faire à tout risque, mais directement, l’instrument de l’extension russe ou bien, il lui faudra se préparer à nouveau à une guerre défensive… contre les races slaves et latines coalisées. »
Les sympathies nettement affichées de Marx pour la France républicaine ne se démentiront pas un seul instant au cours de la terrible crise d’il y a quarante-quatre ans. Plus notre malheureux pays était vaincu, foulé aux pieds par le vainqueur arrogant et cruel, plus l’auteur du « Capital » affirmait hautement ses sympathies chaleureuses pour lui.
Ses lettres au Dr Kugelman, publiées en 1908 par la Neue Zeit nous en apportent le témoignage éclatant. C’est ainsi qu’il écrit le 18 décembre 1870 :
« … Le système des réquisitions, l’incendie des villages, les fusillades des francs-tireurs, les prises d’otages et autres récapitulations de la guerre de trente ans suscitent l’indignation générale. C’est vraiment une idée digne d’un Hohenzollern que de faire crime à une nation de continuer à se défendre quand son armée permanent comprend tout le monde.
Mais il ne fait pas chanter victoire avant le combat. La guerre peut encore prendre une tournure très désagréable. On ne comptait pas sur la résistance héroïque de l’armée de la Loire… »
Le 16 janvier 1871, c’était dans une lettre publique aux Daily News qu’avec plus de netteté encore Karl Marx affirmait ses sympathies françaises, dans cette presse anglaise alors presque tout entière indifférente ou hostile. Après avoir stigmatisé toute la politique des vainqueurs, il concluait par ces fortes paroles :
« La France – et sa cause est heureusement loin d’être désespérée – combat en ce moment non seulement pour son indépendance nationale, mais pour la liberté de l’Allemagne et de l’Europe. »
Même lorsque la France semblait définitivement vaincue et que tout espoir paraissait interdit à ses plus optimistes défenseurs, après la signature de l’armistice du 14 février 1871, le grand socialiste allemand ne désespère pas encore d’elle. Il flétrit les capitulards et écrit à Kugelman :
« Malgré l’apparence du contraire la situation de la Prusse n’est rien moins que plaisante. Que la France tienne bon ! Qu’elle utilise l’armistice à réorganiser son armée et donne enfin à la guerre un caractère vraiment révolutionnaire !... et le nouvel empire borusso-germanique pourrait bien recevoir un baptême fort inattendu… »
Au moment où le fondateur du socialisme moderne parait en ces nobles termes de notre pays et de sa cause, le grand écrivain anglais Carlyn l’accablait de sarcasmes brutaux et de diatribes iniques, tandis que ses propres gouvernants réactionnaires et son Parlement monarchiste la livraient sans défense au démembrement.
Jean Longuet. »
Quarante quatre ans à peine séparaient ces premiers mois de guerre de la guerre de 1870, où les démocrates français, initialement hostiles au bellicisme opportuniste de Napoléon III, se jetèrent à corps perdu dans la guerre dès la proclamation de la République, le 4 septembre 1870.
Il s’agissait, proclamaient-ils, de défendre la France de la Révolution et de la démocratie contre la Prusse autocratique et réactionnaire.
À l’évidence, les socialistes français de 1914 inscrivaient leur participation à l’Union nationale dans ce souvenir de l’élan patriotique de 1870 dont la Commune de Paris fut le prolongement direct.
On ne s’étonnera donc pas de retrouver dans les colonnes de l’Humanité (4 décembre) la signature du dirigeant socialiste Édouard Vaillant (1840), militant blanquiste qui fut un des dirigeants de la Commune [2] et qui plus tard militera avec Guesde à la tête du Parti Ouvrier, l’aile révolutionnaire de la social-démocratie française.
Après avoir évoqué la Ligue républicaine de la défense à outrance, fondée par le Comité central révolutionnaire des vingt arrondissements de la capitale, il conclut :
« Non moins socialistes et aussi patriotes que nos aînés de 1870 ; ayant conscience de résister à la plus odieuse des agressions des temps modernes, à la guerre offensive de l’impérialisme allemand, ayant la volonté de le vaincre, de l’anéantir pour le salut de la patrie et de la République, pour la liberté des peuples, nous n’avons pas besoin, pour affirmer cette conscience et cette volonté de fonder une ligue qui n’eût fait que redire, sans y rien pouvoir ajouter, l’idée, la passion, la volonté énergique et résolue, républicaine, socialiste et patriotique du Parti socialiste. »

Notes

[1Son père Charles Longuet avait dû fuir la France après l’écrasement de la Commune. En exil à Londres, et proche de Marx, il avait épousé sa fille Jenny en 1872. Jean était né à Londres en 1876.

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