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Engels et l’Algérie, 1848

dimanche 25 avril 2021, par René Merle

Cf. Engels et le développement du capitalisme


En 1847 et début 1848, le jeune Engels (né en 1820) vit à Paris où il est correspondant du journal chartiste The Northern Star.
Une partie de sa correspondance publiée dans le numéro du 22 janvier 1848 traite de la capture d’Abd-el-Kader.
Il y a quelques années j’avais donné sur un blog antérieur le texte anglais et la traduction proposée dans le remarquable Marxisme et Algérie, Textes de Marx / Engels présentés par René Gallissot et traduits par Gilbert Badia (Union Générale d’Éditions, 10/18, 1976), dont je vous recommande vivement la lecture.
Ce n’est pas sans amusement que j’ai retrouvé plus tard ces textes sur quantité de sites et blogs de nostalgiques de l’Algérie française, qui les versaient aux comptes et profits de la colonisation, sans mentionner évidemment les prises de positions ultérieures d’Engels. Voici donc en note le texte original [1], et sa traduction, donnée dans Marxisme et Algérie.


"L’autre sujet dont les journaux sont remplis, est la capture d’Abd el Kader, et la décision que le gouvernement doit prendre quant à sa future résidence. Il n’y a pas de doute qu’ils confirmeront et exécuteront la promesse du duc d’Aumale et enverront l’Emir en Egypte. [2]. Assez curieusement, presque tous les journaux de l’opposition, du National au Constitutionnel ont exigé la rupture de cet engagement. Maintenant, il n’y a plus de doute que cette promesse fut faite conditionnellement, laissant libre le gouvernement de la confirmer ou de ne pas la confirmer. Refuser ne signifierait pas directement, comme le Sun l’a dit, une infamie. Mais il n’y a pas de doute non plus qu’un acte similaire de la part d’un autre gouvernement, particulièrement du gouvernement anglais, aurait été jugé par ces mêmes journaux comme la plus infamante trahison. Il est évident, comme il est devenu impossible de revenir au point où en étaient les choses lorsque Abd el Kader se rendit conditionnellement, que cela signifierait un manque de générosité de premier ordre que de lui refuser la confirmation des conditions de la reddition. Mais sur de telles questions, ces journaux nationalistes sont aveugles ; ils commettraient les mêmes actions qu’ils condamnent lorsqu’elles sont commises par les autres. Les deux seuls journaux qui ont parlé en faveur de la confirmation du traité avec Abd el Kader sont la Presse et la Réforme. Le premier journal, monarchiste, voulait que ce traité soit confirmé parce que le gouvernement ne pouvait pas infliger un démenti à un fils du roi, un fils de la maison de France ; il ressuscitait ainsi le vieux titre de prince de sang royal antérieur à la Révolution. "Non", dit la Réforme, "l’affaire est délicate - l’honneur de notre pays est en jeu -, dans une telle affaire nous ferions mieux d’être trop généreux que trop mesquin, par conséquent de confirmer la parole donnée, même si c’est celle d’un prince". Une fois de plus, seule la Réforme a eu le point de vue juste dans cette affaire. [3].
En gros, notre opinion est qu’il est très heureux que le chef arabe ait été pris. La lutte des Bédouins était sans espoir, mais bien que la façon dont la guerre a été menée par des soldats brutaux comme Bugeaud soit très condamnable, la conquête de l’Algérie est un fait important et propice au progrès de la civilisation. Les pirateries des Etats barbaresques que le gouvernement anglais n’a pas contrariées aussi longtemps qu’elles ne gênaient pas ses bateaux ne pouvaient s’arrêter que par la conquête de ces Etats. Et la conquête de l’Algérie a déjà forcé les beys de Tunis et de Tripoli, ainsi que l’Empereur du Maroc à s’engager sur le chemin de la civilisation. Ils ont été obligés de trouver d’autres occupations pour leurs peuples que la piraterie, et d’autres moyens de remplir leur caisse que les tributs payés par des plus petits Etats d’Europe. Et si l’on peut regretter que la liberté ait été détruite, nous ne devons pas oublier que ces mêmes bédouins sont un peuple de voleurs dont les principaux moyens d’existence consistaient à faire des incursions chez les uns et les autres, ou chez les villageois sédentaires, prenant ce qu’ils trouvaient, massacrant tous ceux qui résistaient, et vendant le reste des prisonniers comme esclaves. Tous ces peuples de Barbares en liberté semblent très fiers, nobles et glorieux, vus de loin, mais vous n’avez qu’à les approcher pour découvrir que tout comme les nations les plus civilisées, ils sont mus par la convoitise du gain ; simplement ils emploient des moyens plus grossiers et plus cruels. Après tout, le bougeois moderne, avec la civilisation, l’industrie, l’ordre et les "lumières" qu’il apporte tout de même avec lui, est préférable au seigneur féodal ou au pillard de grand chemin, et à l’état barbare de la société à laquelle ils appartiennent".

Engels est alors tristement dans le droit fil de l’opinion commune et totalement réductrice sur un pays qu’il ne connaît pas : l’Algérie, qui serait seulement pays de Bédouins et de pirates, opinion commune qui veut ainsi justifier la conquête. Mais il est surtout dans le droit fil de sa réflexion commune avec Marx, qui va aboutir peu après à la publication du Manifeste du parti communiste : la destruction brutale par la bourgeoisie capitaliste de toute trace du vieux monde barbare et féodal, aussi condamnable qu’elle puisse être pour certains au point de vue moral, est un processus implacable et inévitable qui permettra l’avènement d’un monde nouveau où à son tour le prolétariat entrera en lice, processus qu’il faut envisager sans sentimentalisme stérile. De la même façon, Engels et Marx approuvent par exemple alors la conquête d’une partie du Mexique par les États-Unis "civilisateur" : Engels, les Etats-Unis et le Mexique, 1849.
Les années à venir amèneront Engels à nuancer quelque peu son point de vue sur l’Algérie : Engels et l’Algérie, 1858.

Notes

[1"The next subject occupying the papers is the capture of Abd-el-Kader, and the resolution which the government will come to as to his future location. There is no doubt they will confirm and execute the Duke D’Aumale’s promise, and send the Emir to Egypt. It is curious that almost all the papers of the Opposition, from the National to the Constitutionnel, demanded the breach of that promise. Now, there is no doubt the promise was granted conditionally, and leaving the government free to confirm, or not to confirm it. The refusal of confirmation would not directly imply, as the Sun has it, an infamy. But there is no doubt, either, that a similar act on the part of any other government, particularly the English, would have been treated by those very same papers as the most infamous treason. It is evident, that, it being impossible to replace matters in the same state as they were when Abd-el-Kader conditionally surrendered, it would imply a want of generosity of the first order to refuse to him the confirmation of the conditions of surrender. But in such questions these national papers are blind, and would commit the same acts for whose commission they blame others. The only two papers which have spoken in favour of confirming the treaty with Abd-el-Kader, are the Presse and the Réforme. The first, a monarchical paper, wanted it confirmed, because the government could not give the lie to a son of the king, to a son of France ; thus reviving the old title of the princes of Royal blood before the revolution.
“No”, said the Réforme, “the matter is a delicate one — the honour of our country is implied ; in such matters we had better be too generous than too narrow, and therefore, confirm the word given, were it even that of a prince.”
Again, the Réforme alone has taken the right view of the matter.
Upon the whole it is, in our opinion, very fortunate that the Arabian chief has been taken. The struggle of the Bedouins was a hopeless one, and though the manner in which brutal soldiers, like Bugeaud, have carried on the war is highly blamable, the conquest of Algeria is an important and fortunate fact for the progress of civilisation. The piracies of the Barbaresque states, never interfered with by the English government as long as they did not disturb their ships, could not be put down but by the conquest of one of these states. And the conquest of Algeria has already forced the Beys of Tunis and Tripoli, and even the Emperor of Morocco, to enter upon the road of civilisation. They were obliged to find other employment for their people than piracy, and other means of filling their exchequer than tributes paid to them by the smaller states of Europe. And if we may regret that the liberty of the Bedouins of the desert has been destroyed, we must not forget that these same Bedouins were a nation of robbers, — whose principal means of living consisted of making excursions either upon each other, or upon the settled villagers, taking what they found, slaughtering all those who resisted, and selling the remaining prisoners as slaves. All these nations of free barbarians look very proud, noble and glorious at a distance, but only come near them and you will find that they, as well as the more civilised nations, are ruled by the lust of gain, and only employ ruder and more cruel means. And after all, the modern bourgeois, with civilisation, industry, order, and at least relative enlightenment following him, is preferable to the feudal lord or to the marauding robber, with the barbarian state of society to which they belong."

[2Ce en sera pas le cas, et l’Emir sera emprisonné en France jusqu’en 1852

[3Rappelons que Engels était un collaborateur de la Réforme, journal républicain radical et socialisant

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