La Seyne sur Mer

Accueil > Identités, régionalismes, nationalisme > Les communistes, le rugby et le chauvinisme, 1930

Les communistes, le rugby et le chauvinisme, 1930

dimanche 4 avril 2021, par René Merle


France-Pays de Galles, Colombe, 21 avril 1930

En clin d’œil à l’ami Jean-Paul Damaggio, qui poursuit une bien intéressante réflexion rugbystique sur son site http://viedelabrochure.canalblog.com
, je redonne ici un article de mon ancien blog :

« En feuilletant le quotidien communiste l’Humanité de 1930, je tombe sur un bien intéressant compte-rendu sportif.
Le 21 avril 1930, l’équipe de France rencontrait celle du Pays de Galles au stade Yves du Manoir de Colombes, dans le cadre du tournoi des cinq nations. Galles l’emporta par un essai et deux drops.
L’engouement pour cette rencontre avait été extraordinaire. 20.000 personnes ne purent accéder au vaste stade archi-comble.
Les brutalités françaises qui marquèrent ce match renforcèrent les préventions des britanniques, grands défenseurs de l’amateurisme, à l’égard d’un rugby français gangrené par le semi-professionnalisme.
En conséquence, en 1931, la France fut exclue du tournoi des cinq nations jusqu’en 1939, et de fait jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.
Il est intéressant de lire le compte-rendu de ce match donné en première page du quotidien (22 avril 1930), empreint à la fois de la conception communiste du sport et de l’amour d’un « vrai » rugby. Cet article n’a rien d’exceptionnel. Dans les mois qui précèdent comme dans les mois qui suivent, et parfois sous le titre de "Rugby pourri !", le journal en donne régulièrement où sont dénoncés le jeu brutal, et parfois meurtrier, la volonté de gagner à tout prix au dépens du "beau jeu", la politique de la Fédération et sa collusion avec la grand presse, le rôle à peine occulté de l’argent, l’aliénation du public dans le chauvinisme local ou national qui est l’antithèse de la vraie compétition sportive...
Voici l’article :

Quand le sport n’est plus qu’une entreprise commerciale.
Dans une atmosphère de chauvinisme hystérique Galles a battu la France par 11 à 0.
Sauf quelques phases de jeu dues aux arrières gallois le match de Colombes fut hideux de brutalité.
Mercantilisme, chauvinisme !
Ces deux tares essentielles que, seuls parmi toute la presse (et pour cause), nous dénonçons dans l’activité sportive bourgeoise, c’est-à-dire, hélas ! dans l’écrasante majorité des grandes manifestations sportives françaises, s’étalèrent dans toute leur hideur lors du match de rugby France-Pays de Galles.
Disputé sous le signe du business la plus éhonté (la presse sportive résonnait la semaine dernière de lamentations hypocrites sur la spéculation à laquelle avait donné lieu, de la part de mercantis qui savent suivre l’exemple qui leur vient d’en haut, le trafic des places pour Colombes) le match d’hier se joua dans un stade invraisemblablement comble d’une foule fanatisée par les courtiers en publicité de la presse.
Des milliers de retardataires furent repoussés loin du stade par les flics gardiens, là comme partout, du sacro-saint coffre fort ; de noirs amoncellements humains s’entassaient à étouffer dans les virages, et il n’est pas jusqu’aux arbres de la prairie voisine qui ne s’ornaient de dizaines d’enthousiastes, lesquels, au risque de se rompre les os, n’avaient pas craint de les escalader.
Triste enthousiasme, passion bestiale que ceux de cette foule venue à Colombes pour voir battre Galles et point pour autre chose, se vautrant dans son excitation hystérique, contagieuse, empoisonnant de son chauvinisme exalté le moral (si l’on peut dire !) des joueurs de la F.R, et, par contre-coup, celui des Gallois.
Pensez donc ! si la « France » gagnait, elle remportait, par un point devant l’Angleterre, le championnat des cinq nations. Et l’on voit d’ici le parti que les petits épiciers de la F.R. et leurs rabatteurs de la grande presse pouvaient tirer d’une telle perspective auprès des ces innombrables Français moyens qui ravalent le sport au rang de la « championnite », et qui, conformément à la loi d’airain de la morale bourgeoise, n’admirent que le triomphe brutal, le succès remporté sur les appétits férocement déchaînés par un appétit plus féroce et plus fort encore !

La juste déroute des « tricolores »
Si jamais pourtant un match international prouva bien l’éclatante, la lamentable nullité sportive du rugby bourgeois français, ce fut bien celui d’hier. Et cette nullité se montra, tant au point de vue technique qu’au point de vue moral. (suite en page 2)

(Suite de la page 1)
L’écœurante rencontre France-Pays de Galles
Techniquement parlant, en effet, les avants et arrières « tricolores » se montrèrent sous le jour le plus fâcheux. Non seulement ils ne réalisèrent rien de cohérent, de raisonnable, mais ils ne tentèrent même pas de le réaliser. On peut dire à cet égard qu’ils sont en pleine régression sur les packs du lendemain de la guerre.
Incapables de talonner, de dribbler, ils s’enlisèrent à la touche dans des bagarres obscures et vaines.
Galia, certes, jouait dans le jeu ouvert, mais poussait à peine dans la mêlée.
Quant aux demis et aux arrières, ils ne purent former aucun mouvement offensif coordonné. Au surplus, maladroits et individuels au possible, ils plaquèrent mal et rataient la touche.
L’apothéose du sport pourri.
Mais le pire dans tout cela, c’est l’esprit vraiment inqualifiable dans lequel ces hommes jouaient.
Conscients de leur infériorité technique, ils pensèrent y remédier par le désir de gagner, de gagner à tout prix, que leurs thuriféraires à gage leur avaient inculqué.
Ingénument, ils jouèrent d’entrée le match international comme ils ont l’habitude de faire dans leur championnat du Sud-Ouest.
Etre gonflé à bloc, cogner, rentrer dedans, truquer, tel semblait être leur consigne.
Les avants gallois, certes, furent brutaux aussi, mais il importe de souligner que les premières brutalités, et les plus flagrantes, les plus scandaleuses furent le fait des Français.
Je vois encore Bioussa – stigmatisons ce joueur coutumier du fait ! – contourner sournoisement la mêlée pour aller appliquer des uppercuts aux mentons de la première ligne galloise. Je vois Gerald boxer carrément cet admirable joueur que fut, hier, le petit Morgan, et cet avant français que je n’ai pu identifier, écraser d’un coup de pied, tout en fin de partie, le visage d’un de ses adversaires, qu’on emportait ensanglanté sur la touche. Déjà, l’an dernier, à l’occasion de la finale de Toulouse, j’avais prononcé le mot de saloperie. Ce mot je le redis encore à propos du match d’hier, qui finit même par écœurer bien des gens, tant il souillait et trahissait l’idée qu’on peut se faire du sport, tant il constituait l’apothéose de ce « Rugby pourri » dont nous avons si souvent dénoncé la malfaisance, et, avec lui, de tout ce sport français qui ne profite, en dernière analyse, qu’aux mercantis des clubs et de la Fédération et à l’abjecte propagande chauvine à l’affût de toute occasion
.

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP