La Seyne sur Mer

Accueil > Histoire, de la Préhistoire à aujourd’hui > 1945-2000 et au-delà > Picasso et le portrait de Staline

Picasso et le portrait de Staline

samedi 1er mai 2021, par René Merle

Suite au billet consacré au tableau de Fougeron Fougeron, "Civilisation atlantique", il m’a été demandé de préciser ce que j’entends par l’affaire du portrait de Staline... : "Sans doute 1953, c’est hier pour toi. Mais pour moi c’est aussi loin que le néolithique" me dit un lecteur.
Un autre me reproche en quelque sorte d’exhumer de vieilles lunes, totalement dépassées aujourd’hui. "Nous avons changé", me dit ce fidèle du P.C.
Dont acte.
Je dirai d’abord qu’il n’est pas question dans le cadre d’un bref billet de traiter de l’histoire de l’URSS et du rôle dirigeant de Staline. Le sujet est trop important pour ne pas être traité à l’emporte-pièce.

En ce qui concerne la question du premier lecteur, je ne peux que le renvoyer déjà aux centaines de pages évoquant l’épisode sur le Net. Un colloque lui a été consacré pour son cinquantième anniversaire. Dans son ouvrage Maurice et Jeannette. Biographie du couple Thorez, Fayard, 2010, l’historienne Annette Wieviorka en traite longuement au chapitre XVI.
En ce qui concerne le reproche du second lecteur, je répondrai seulement qu’il est toujours bon de savoir d’où l’on vient, justement pour mesurer les distances prises, les ruptures avec les aveuglements, les autocritiques nécessaires.
Mais, pour avoir été témoin familialement du "stalinisme", je dirai aussi que je ne confondrai jamais les prises de positions des dirigeants, dont beaucoup "savaient", avec la foi de charbonnier de militants engagés corps et âme dans les durs combats de ces années de guerre froide. On peut sourire de cette foi. Pour ma part, aussi douloureux que cela puisse être, je la respecte. D’autant que je n’ai jamais vu d’autocritique venant des dénonciateurs du Stalinisme impliqués dans les guerres coloniales, la répression patronale et autres joyeusetés (tous les dénonciateurs n’étaient évidemment pas dans ce camp).

Simplement ici le rappel de quelques éléments factuels :
Le 5 mars 1953 mourait Staline. Il était né en 1878 ou 1879.
Le Parti communiste français lui rendit un hommage à la mesure de la dévotion quasi mystique manifestée depuis toujours au Guide révéré sans le moindre état d’âme. Au lendemain du décès, le numéro de l’Humanité en témoigne.

Une semaine après paraissait le numéro de l’hebdomadaire Les Lettres françaises, dont Aragon venait de prendre la direction. Il était illustré en première page par un dessin qu’Aragon avait demandé en toute hâte à Picasso.

Le 18 mars l’organe officiel du PCF, l’Humanité, publiait le communiqué suivant :
"Le Secrétariat du Parti communiste français désapprouve catégoriquement la publication dans Les Lettres françaises du 12 mars du portrait du grand Staline par le camarade Picasso. Sans mettre en doute les sentiments du grand artiste Picasso dont chacun connaît l’attachement à la classe ouvrière, le Secrétariat du Parti communiste français regrette que le camarade Aragon, membre du Comité central et directeur des Lettres françaises, qui, par ailleurs, lutte courageusement pour le développement de l’art réaliste, ait permis cette publication. Le Secrétariat du Parti communiste français remercie et félicite les nombreux camarades qui ont immédiatement fait connaître au Comité central leur désapprobation. Une copie des lettres reçues sera immédiatement adressée aux camarades Aragon et Picasso. Le Secrétariat du Parti communiste français demande au camarade Aragon d’assurer la publication des passages essentiels de ces lettres qui apporteront une contribution à une critique positive."
(Maurice Thorez était en soin en Union soviétique depuis novembre 1950 et ne participait pas aux travaux du Secrétariat).
Aragon s’exécutera dans le numéro des Lettres françaises du lendemain. Son autocritique constatait que le portrait imaginé par Picasso d’un Staline jeune et désacralisé était infidèle à la réalité, et trahissait l’amour que les ouvriers portent à "notre Staline" !
Ce qui, semble-t-il laissa Picasso parfaitement froid.
Fougeron, le peintre officiel du Parti, le chantre de "l’art réaliste" que le communiqué pose en art de parti, avait été un des premiers à mener la charge contre la publication du portrait, et contre Aragon. Depuis son refuge médical soviétique, Maurice Thorez calma immédiatement le jeu. Et il le fit encore plus nettement dès son retour en France en avril. On conçoit que le directeur des Lettres françaises ait gardé un chien de sa chienne à son accusateur. Fin 1953, la volée de bois vert assénée par Aragon au tableau de Fougeron, et par ricochet à "l’art de parti", en fut le résultat.

Aujourd’hui, pareille réaction, pareille polémique suscitent sans doute la surprise, l’incompréhension, l’ironie, mêlées pour les amis du PCF à un grand sentiment de gâchis... En même temps, ceci soit dit sans vouloir le moins du monde minimiser "l’affaire", il est évident que l’immense majorité des militants communistes du temps, et a fortiori des électeurs communistes (un quart encore de l’électorat !) n’étaient pas lecteurs des Lettres françaises, et peut-être pas amateurs de Picasso... C’est dans le monde des intellectuels gravitant autour du PCF que le débat eut lieu, et c’est ce que Thorez avait bien anticipé, en essayant de limiter les dégâts, qui furent cependant considérables...

Répondre à cet article

| Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0 | SPIP