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La guerre, toujours...

mercredi 5 mai 2021, par René Merle

Char de guerre sumérien [1]

Dans l’Univers où, vraisemblablement, nous (en tant qu’espèce) n’avions a priori aucune raison d’être, nous avons pris notre place, parmi les innombrables formes de la vie que nous côtoyons, sans les comprendre, et que nous détruisons allègrement.
Espèce humaine prédatrice, depuis toujours (et à tout jamais ?) antagoniste avec elle-même [2], ignorante de la paix et du respect des autres...
J’ai la chance de vivre avec une grande lectrice de Pascal Quignard, qui me dit : il n’y a sans doute pas de solution à la faiblesse humaine, ni à son orientation criminelle que justement Quignard attribue à une donnée préhistorique.
Je lis sur son blog, à propos du récent ouvrage de Quignard, Les désarçonnés (Dernier Royaume VII, Grasset, 2012) :
« Il y a quelque chose de magique dans les écrits de Quignard, dans cette méditation renouvelée et toujours nouvelle sur lui-même et l’humaine condition, fondée sur une connaissance éblouissante de textes fondateurs les plus divers, souvent les moins connus, et pourtant les plus évidents ; sur une méditation fine, profonde, présente à la beauté du monde et à sa cruauté.
Un des fils directeurs de ce beau texte est l’histoire du surgissement de la vie sur terre, animale, puis humaine, d’une infinie durée. Avec cette constante de la peur de la prédation, qui conditionne depuis toujours les êtres que nous sommes, prédateurs à notre tour, mais hantés par nos origines. Et fondamentalement "désarçonnables", envoyés en arrière, en position "opisthotonique ", dans l’accident, dans la mort, dans l’amour. (Quignard aime bien employer tous les mots de la tribu
 [3]… »

L’humanité, ne cesse de répéter Quigard, ne s’est jamais libérée de l’épouvante ancestrale, et ce qui nous hante au plus noir de nous-mêmes est que reviennent les grands fauves qui faisaient jadis des hommes leur proie.
Et cette angoisse, qui a fondé nos primitives solidarités défensives, génère aussi les pulsions grégaires de la violence de l’homme contre l’homme. Depuis toujours, l’affrontement, la guerre, sont terribles et puissants narcotiques contre l’angoisse...
Certes, les raisons "économiques" de l’affrontement sont évidentes depuis les origines, et la lutte pour un terrain de cueillette et de chasse. Aucune société humaine n’a échappé à ces terribles violences envers le concurrent, qui n’est jamais un frère...
Et si Sparte fit de cette violence sa raison d’être, Athènes, mère des Arts, génératrice de la Démocratie, etc. etc. est tristement comptable de bien des cités dont la population fut réduite en esclavage, quand elle n’était pas passée au fil de l’épée.
Les "Bons sauvages" océaniens, dont s’enchantèrent les Européens du temps des Lumières, étaient d’impitoyables guerriers.
Et les sociétés que ces Européens découvrirent dans les Amériques étaient des sociétés conflictuelles, dont les conquérants surent utiliser les antagonismes (cf. la stratégie conquérante espagnole utilisant des populations dominées contre l’empire Inca, ou la saga des supplétifs hurons et iroquois dans le conflit anglo-français en Amérique du Nord)... Même les idéologies révolutionnaires prônant le respect d’autrui, dans la fraternité de la même filiation divine, ont assuré leur triomphe par la plus impitoyable des violences : l’histoire du christianisme en témoigne, depuis son éclosion si fraternelle...
Ainsi la guerre semblerait être dans le logiciel de l’Humanité.


Picasso 1962

Après Rousseau, bien des bons esprits l’ont nié. Ainsi Anatole France [4]
Mais ces bons esprits, nostalgiques d’une supposée initiale période pacifique de l’Humanité, sont en définitive bien rares.
Passons sur les forcenés, apologistes d’une violence salutaire qui ressourcerait les hommes que la civilisation rend veules : place aux guerriers...
Ils sont légion, des guerriers féodaux [5] aux modernes futuristes italiens, fascistes et nazis... Mais notons quand même que des philosophes n’ont pas été exempts de la contagion [6]. Et même des surréalistes contempteurs du massacre ont connu cette ivresse [7]...
En dehors de ces témoins francs du collier qui traitent de la guerre en soi, quelles que soient ses causes, ses motivations et ses aboutissements, la plupart des annonciateurs ou des contemporains d’une guerre ont soin de faire le distinguo entre guerre utile - guerre inutile, guerre juste - guerre injuste, guerre subie - guerre proposée, guerre défensive - guerre offensive (cette dernière étant souvent proposée comme une pré-guerre défensive...).
Sans aller quêter des justifications du côté de gens que je n’aime pas, voyons seulement la facilité avec laquelle l’historiographie républicaine et progressiste a entériné les vingt-trois années de guerres incessantes initiées et menées par la République puis par l’Empire, guerres de conquêtes déclenchées sans états d’âme par les Girondins de 1792... Voyons aussi la fougue avec laquelle les jeunes Marx et Engels proclament la nécessité d’une guerre libératrice contre la Russie [8].
Et faut-il laisser les monstres se préparer à l’assaut ? Bien des pacifistes d’après 1918, écœurés par la grande tuerie, n’hésitèrent pas, à contre-courant d’une opinion qui n’en voulait plus, à appeler aux armes devant les coups de force hitlériens de 1935-1938, et devant l’insurrection franquiste... Et il ne s’agissait pas alors d’une intervention lointaine, comme celles que nous connaissons aujourd’hui, mais d’un conflit menaçant à nos frontières...
Au sujet de ces dernières, particulièrement depuis la guerre d’Irak et la frénésie guerrière qui a saisi l’Occident, le vertige fascine, qui fait d’un type comme vous et moi en complet veston un chef de guerre (Ah, le "gentil" Obama, ah, le "gentil" François Hollande...). Avec en plus la justification humaniste : nous ne "traiterons" que des cibles militaires... Ainsi notre Président (loin de moi l’idée qu’il soit un type en complet veston comme vous et moi, un parce que je n’ai pas de complet veston, deux parce que le corps de notre Président incarne la souveraineté nationale, et ce n’est pas rien...), notre Président donc déclarait à Saint Petersbourg (alias Petrograd, alias Leningrad) ce vendredi 6 septembre, qu’en cas d’intervention : "nous ferions en sorte, pour la France, de ne viser que des cibles militaires pour éviter qu’il [9] puisse laisser penser qu’il y aurait des victimes civiles". Et le président étatsunien d’affirmer qu’il ne s’agira pas d’un nouvel Irak, puisque si ça va bombarder dur, aucun soldat ne sera engagé au sol...
Jamais la guerre n’a été aussi généralisée et meurtrière que depuis l’avènement du capitalisme moderne [10]. Le triste XXe siècle en témoigne. Ce capitalisme, auquel la guerre est inhérente, offre à la fois les moyens d’une propagation inouïe de l’espèce humaine, et les moyens d’une destruction massive de l’espèce. C’est pourquoi, comme l’écrivait Montalbán, dans un article que Jean-Paul Damaggio a eu l’heureuse idée de replacer sur son blog [11], la Gauche doit avoir pour objectif « la revendication de la paix comme valeur culturelle suprême. Il est indispensable de dénoncer la guerre comme valeur idéologique de contre-révolution. La menace de guerre vise à établir une culture de peur, qui paralyse les consciences, les rend plus conservatrices. À l’opposé, la revendication de la paix est révolutionnaire parce qu’elle mise sur le changement. La paix parie sur les énergies créatives de l’homme, sur sa liberté d’expression, de réalisation, de transformation. Les forces du progrès sont majoritaires et, lorsqu’elles en seront conscientes, les partisans d’un ordre archaïque resteront isolés ».
Comment ne pas applaudir des deux mains ? Il n’en reste pas moins qu’un doute, un gros doute subsiste sur la possibilité de faire triompher cette revendication de paix... Au temps où je me reconnaissais, tant bien que mal, dans l’idéal du "communisme réel", j’ai perdu mes illusions lorsque deux états communistes, l’URSS et la Chine, se sont affrontés sur leur frontière sibérienne. Et plus encore lorsque la Chine communiste a attaqué le Vietnam martyre (en se prenant d’ailleurs la raclée méritée)... Le virus de la guerre...

Notes

[1On est toujours un peu perplexe sur l’origine du peuple sumérien et celle de sa langue agglutinante, mais nous ne pouvons que constater que nos amis sumériens y mettaient du leur, question guerre.
Ceci dit, les sémites assyriens écorcheurs qui leur ont succédé les ont quelque peu dépassés des siècles plus tard.
E la nave va dans cette Mésopotamie décidément bien compliquée, où les humanistes étatsuniens ont voulu apporter l’ordre que l’on sait, et ce n’est pas fini...

[5Cf. Bertran de Born et l’amour de la guerre : https://renemerle.com/remembranca/spip.php?article401

[9Assad

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