La Seyne sur Mer

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Le Parti social-démocrate allemand et le passage pacifique au socialisme. Bernstein et Kautsky.

samedi 24 avril 2021, par René Merle

Une réflexion sur le destin du parti social démocrate allemand qui depuis l’analyse et la prédiction d’Engels, et après bien des épreuves, s’est transformé en partenaire gouvernemental de la droite allemande...

Cf. : Engels, le Parti social-démocrate allemand et le passage pacifique au socialisme, 1895.

Depuis 1896, un des plus importants théoriciens de la social-démocratie allemande, Eduard Bernstein [1850], mettait en doute l’inéluctabilité d’une crise finale du capitalisme, crise qui permettrait la victoire du prolétariat, et préconisait une marche au socialisme par une succession pacifique de réformes aménageant la société capitaliste. Ses articles sont réunis en livre en 1900 et l’ouvrage est immédiatement traduit en français [1].
Un autre dirigeant et théoricien majeur de la social-démocratie allemande, Karl Kautsky [1854], lui répond aussitôt, et l’ouvrage est lui aussi immédiatement traduit en français [2].
C’est dire que, dans la diversité de leurs courants, les socialistes français sont immédiatement au fait de la discussion qui partage la social-démocratie allemande.
Dans ces deux ouvrages, l’article d’Engels (déjà présenté sur ce site [3]) est abondamment commenté. D’autant que les deux hommes, amis depuis leur jeunesse militante, étaient aussi des proches d’Engels : Kautsky avait été son secrétaire ; Bernstein, chassé d’Allemagne par la répression impériale, vécut à Londres auprès de lui. Tous deux en étaient les exécuteurs testamentaires...
J’extrais de la "Préface pour l’édition française" de Kautsky (op.cit) ces quelques lignes :

" [...] En se référant à Engels, Bernstein apporte une preuve de plus à l’appui d’un fait que je crois avoir étayé de beaucoup d’autres preuves dans le présent ouvrage. J’entends par là que Bernstein ne s’est pas séparé théoriquement de ceux qui furent ses anciens compagnons de combat au point de vue théorique et politique, parce qu’il a dépassé les progrès accomplis par le marxisme, mais parce qu’il comprend de moins en moins ce que Marx et les marxistes ont fait jusqu’ici. Plus il critique Marx et Engels, plus il oublie ce que ceux-ci ont réellement dit et voulu, plus il leur attribue des idées qui leur sont étrangères, et cela non seulement quand il les combat, mais encore là où il les fait servir à la défense de ses propres idées.
Dans sa préface comme dans son livre, Bernstein ne peut s’empêcher de citer l’introduction de F. Engels aux Luttes des classes et il prétend n’avoir fait que tirer de cette introduction les conséquences qui en découlent et exécuté en quelque sorte le testament politique d’Engels.
" On sait qu’Engels, quelques mois avant sa mort, a dit que l’intérêt de la social démocratie allemande est d’éviter autant que possible des conflits entre ses forces et les forces armées de l’État. Or, si l’on admet cette thèse, il faut bien aussi en tirer les conséquences. C’est pourquoi j’ai cru utile de me prononcer contre l’emploi d’un langage qui laisserait supposer que le parti désire, au contraire, provoquer ces conflits. Ces remarques passagères, adressées à quelques collègues de la presse allemande socialiste, ont été considérées comme une critique générale du parti, et elles m’ont attiré plus d’attaques peut-être que tous mes péchés de doctrine " (Bernstein, Socialisme théorique, trad. Cohen, p. XXVII.)
Quiconque lit ces lignes et ne connaît pas la social démocratie allemande, s’en fera une idée singulière.
Berstein prétend dire exactement ce que dit Engels. Or, non seulement les paroles d’Engels furent accueillies sans soulever une objection, mais encore elles furent partout approuvées. Celles de Bernstein provoquèrent le plus grand mécontentement. Comment cela est-il possible ?
Était-ce une simple preuve de la vénération dont Engels était l’objet ? Était-ce par esprit de rancune qu’on s’en prenait si manifestement à Bernstein ? L’énigme se résout d’elle-même si on y regarde de près, car alors Engels et la social démocratie allemande apparaissent tout autres que Bernstein ne les représente.
Engels avait dit qu’il était de l’intérêt de la social démocratie allemande d’éviter tout conflit avec la force armée de l’État. Il ne disait là rien de nouveau et ne faisait que confirmer ce qui a toujours été un dogme du parti socialiste allemand. C’est donner une fausse idée de la social démocratie allemande que de prétendre qu’il y a dans la presse socialiste des gens autorisés à se servir d’un langage qui laisserait supposer que le parti désire, au contraire, provoquer des conflits entre ses forces et la force armée de l’État. À ma connaissance, il n’y a actuellement personne en Allemagne, pas même parmi les anarchistes, et encore moins parmi les social démocrates (sic), qui professe de pareilles théories. Nos avocats généraux seraient bien heureux de trouver de pareils écrivains socialistes. Mais ils n’existent heureusement que dans l’imagination de Bernstein. On lui en voulait non pas de combattre les idées de pareils socialistes, mais de supposer leur existence en les combattant.
Mais Engels n’a pas seulement fait remarquer qu’un conflit entre la social démocratie et la force armée de l’État ne profiterait qu’à la réaction ; il a aussi appelé l’attention sur les conséquences de cette situation : si la légalité est actuellement le terrain le meilleur pour la social démocratie et le plus défavorable pour ses adversaires, il en résulte que ceux-ci seront les premiers à quitter le terrain de la légalité. Les plus résolus parmi eux ne souhaitent-ils pas déjà un coup d’État ? Loin de croire que l’Allemagne fût à l’abri d’une révolution politique, Engels l’attendait surtout de l’évolution irrésistible de la social démocratie par les voies légales, et des embarras croissants, où se trouvera la monarchie militaire, si elle reste sur le terrain de la légalité. Le devoir de la social démocratie consiste, non pas à hâter l’inévitable catastrophe, mais à la retarder le plus possible, c’est-à-dire éviter avec soin tout ce qui pourrait ressembler à une provocation ou à un semblant de provocation, car le temps gagné augmente ses chances de succès.
De ces idées d’Engels, il ne reste rien dans Bernstein. Et pourtant il se réfère à lui ! D’après Engels, l’évolution pacifique et légale est menacée par la violence de la réaction. D’après Bernstein, elle est mise en péril par l’attitude provocatrice d’une fraction de la social démocratie allemande, attitude qui, je le répète, est de pure invention. Bernstein n’a qu’à se souvenir du temps où la loi contre les socialistes était encore en vigueur pour estimer à sa juste valeur la social démocratie allemande. Il saurait que les gens, dont le langage pouvait être considéré comme une provocation aux conflits violents avec les forces armées de l’État, ne furent jamais considérés par la presse du parti comme des "collègues", mais comme des agents provocateurs, aux menées desquels on ne tardait pas à mettre fin. Et voilà que Bernstein éprouve le besoin de rappeler à la social démocratie allemande les dernières paroles prononcées par Engels et de les mettre en garde contre de pareils "collègues"."

Notes

[1Ed.Bernstein, Socialisme théorique et Socialdémocratie pratique - Traduction d’Alex Cohen, Bibliothèque des recherches sociales, Paris, Stock, 1900

[2Karl Kautsky, Le marxisme et son critique Bernstein - Traduction de M. Martin Leray, Bibliothèque des recherches sociales , Paris, Stock, 1900

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