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Le Souper, un film d’Édouard Molinaro

mercredi 14 avril 2021, par René Merle

En ce mois d’avril, Arte a eu la très heureuse initiative de reprogrammer le film d’Édouard Molinaro, Le Souper [1], sorti le 23 décembre 1992.
En ce temps suspendu des lendemains de Waterloo, alors que les armées alliées campent sur le sol national, que Napoléon a été exilé, que le Bourbon à nouveau autoproclamé Roi campe aux portes de Paris occupé par les armées alliées, que formellement le pouvoir est aux mains d’un étrange gouvernement provisoire présidé par Fouché, Talleyrand [2] a invité Fouché à souper le 6 juillet à minuit, afin de le convaincre que Louis XVIII est la seule solution pour maintenir l’ordre et la continuité de l’État.
Ce tête à tête apparaîtra peut-être ésotérique aux non-initiés, tant il repose sur les sous-entendus que seul peut déchiffrer le connaisseur de notre histoire. Mais il est d’une vérité profonde, et, en ce qui me concerne, il me fascine en me faisant mieux comprendre, si besoin était, quelle logique évidente, (le changement dans la continuité, ou l’inverse) sous-tend le fil des reniements dont est tissé le destin des deux hommes, deux hommes que tout a opposé personnellement depuis des années et des années.
Passons sur l’énigmatique Talleyrand, aristocrate ecclésiastique, deux ex machina des mutations et décisions politiques que la France a connues depuis 1789, figure tutélaire de tous ceux (et notre époque nous en offre de bons exemples) qui, humant le sens du vent, affirmé leur pouvoir en servant tous les régimes, pourvu qu’ils apparaissent viables et garantissent l’ordre bourgeois né du lendemain de la chute de Robespierre. Je vous renvoie à ses biographies...
Mais Fouché ! Modeste professeur formé par les Oratoriens, franc-maçon athée, député de Nantes à la Convention en 1792, Girondin régicide vite devenu Montagnard, ardent et violent missionnaire déchristianisateur en Bourgogne, dirigeant de la terrible répression qui suit l’insurrection lyonnaise anti montagnarde de 1793 : « le sang du crime féconde le sol de la liberté et affermit sa puissance », avait-il affirmé pour justifier les fusillades de masse ! Bref, l’image même de ceux que l’on appela les Terroristes, dont l’implacable vertu proclamée ne dédaignait pas pourtant l’enrichissement personnel illégal, ceux-là même dont Robespierre voulait débarrasser la Montagne. On ne s’étonnera pas de retrouver Fouché aux manettes du complot qui abat Robespierre.
Mais après il lui faudra louvoyer pour survivre : flirtant avec les Babouvistes mais employé dans la police secrète, affairiste et prévaricateur représentant du Directoire en Italie et en Hollande, et enfin Ministre de la justice en juillet 1799, ce qui lui permet de faciliter le coup d’État de novembre.
Bonaparte plus que reconnaissant le maintient à son poste puis en fait le ministre de la police de l’Empire. Cynique et implacable organisateur de l’oppression policière qui corsète la France !
Disgracié en 1810 à cause de ses contacts avec l’ennemi anglais, il revient en grâce en 1813 comme efficace et modernisateur gouverneur des Provinces illyriennes. II trahit son maître en 1814, anticipant sur le premier retour des Bourbons, ce qui ne l’empêche pas de retrouver le ministère de la police sous les 100 jours napoléoniens. Poste qu’il met à profit pour anticiper l’avenir alors que l’Empereur est aux armées. Le voici après Waterloo président d‘un gouvernement provisoire aux sympathies républicaines ou orléanistes. Talleyrand va amener au ralliement du régicide à Louis XVIII, qui en fera très provisoirement un ministre !
On a le souffle coupé devant cette succession de choix opportunistes, dont l’apparente discontinuité assure le salut personnel dans la tiède fidélité aux idéaux initiaux, si tant est qu’idéal il y avait vraiment dans l’engagement montagnard initial.
L’itinéraire de Fouché me fascine en nous faisant mesurer ce qui ne demande qu’à éclore dans les juvéniles proclamations révolutionnaires avancées, nous dirions aujourd’hui gauchistes. Le siècle qui vient de mourir nous en a fourni tant d’exemples, souvent sanglants dans le passage du rouge au brun [3] ! Et sur un mode plus serein, et plus pacifique si je puis dire, comment ne pas penser au maoïsme exalté de jeunes intellectuels bien vite devenus les chantres de l’Ordre établi, la liste serait longue des médias à l’Académie en passant par l’édition et France Culture...

Notes

[1Le Souper est une adaptation de la pièce de théâtre du même nom, du romancier et dramaturge Jean-Claude Brisville, créée en 1989. Voici ce qu’il déclare dans l’entretien donné à L’Express, 1er mars 2006 :
« C’est drôle et pathétique à la fois, ce succès. J’ai eu l’idée d’opposer Talleyrand et Fouché parce que j’avais d’abord réuni sur scène le vieux Descartes et le jeune Pascal* : avec ces deux génies on ne pouvait pas aller plus haut dans la qualité humaine, il me fallait donc deux forbans. Mais on ne peut pas se reconnaître dans ces deux hommes à l’âme noire qui firent la France un soir de 1815 ».
* Vous pouvez retrouver sur Youtube L’Entretien de M. Descartes et M. Pascal le jeune, inoubliable pièce de Jean-Claude Brisville créée en 1985.

[2Quel plaisir de suivre le jeu de Claud Rich (Talleyrand) et Claude Brasseur (Fouché) !

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