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Noms de rues modifiés...

mardi 20 avril 2021, par René Merle

Rue Pierre Semard, longue rue étroite menant d’une placette au centre de la vieille ville à la Place d’Armes et à l’entrée de l’Arsenal maritime…
Quand j’étais jeune, l’appellation usuelle était celle de rue du Canon, et elle le demeure toujours pour ma génération. Rue du Canon à cause d’un fût de canon d’Ancien Régime fiché à son angle Place d’Armes ?
Quoiqu’il en soit, je n’entendais pratiquement personne utiliser le nom officiel de rue Pierre Semard, que la municipalité de la Libération avait choisi en l’honneur du grand dirigeant communiste et syndicaliste cheminot. Arrêté au lendemain du pacte germano-soviétique, condamné à trois ans de prison au printemps 1940 (c’était encore la République et le régime de Pétain l’y maintint), il fut livré au Nazis, qui le fusillèrent come otage le 7 mars 1942.
Une rue qui fut d’abord éminemment prolétarienne : la vétusté et l’insalubrité des appartements et donc leur prix modestes avaient fixé nombre de familles modestes d’ouvriers de l’Arsenal, qui pouvaient se rendre à leur travail en quelques pas.
On ne s’étonnera donc pas de rencontrer la rue du Canon comme haut lieu des sanglants affrontements sociaux de juin 1935, où les autorités maritimes la barrèrent d’une mitrailleuse et où les derniers émeutiers furent chassés par les tirailleurs sénégalais sous une pluie de projectiles tombés des fenêtres...
Cf. : Événements de Toulon - 1935
Mais la proximité immédiate des « rues chaude » qui la bordaient au sud, jusqu’au quai, l’inclurent aussi dans le "Chicago" (appellation ordinaire) des bars de proxénètes et leurs à serveuses montantes qui attendaient les matelots à la sortie de l’Arsenal.
Lors de l’agrandissement urbain des années cinquante soixante, l’exode de la population ouvrière vers des logements plus décents fut alors un appel d’offre pour l’immigration maghrébine, ce qui changea notablement la physionomie du quartier.
Désormais, de place en place, les hautes maisons étroites mais croulantes devaient être démolies et laissaient des plaies béantes, parkings sauvages et dépôts d’ordures tout aussi sauvages, et taches de soleil dans un couloir qui en était immémorialement dépourvu.
Dans la grande entreprise de rénovation du Centre Ville repoussoir, menée ces dernières années par la municipalité de droite, la rue Pierre Semard devint un lieu d’accueil dans des conditions fiscales intéressantes, pour toute une série de boutiques et d’ateliers de créateurs.
La Municipalité eut alors l’idée de la baptiser Rue des Arts.
Le samedi 27 mars, à l’appel de l’Institut CGT du Var d’Histoire sociale, des militants cégétistes manifestèrent à l’angle de la rue et de la place d’Armes contre ce changement proposé de nom et l’effacement de la mémoire ouvrière, et, comme l’écrivait leur banderole, « pour la défense de la rue Pierre Semard et des conquis sociaux de la Libération »
Ainsi, de la rue du Canon à la rue Pierre Semard, et de celle-ci à la rue des Arts, deux générations mémorielles, l’une descriptive, l’autre politique, s’effaçaient au profit d’une nouvelle appellation descriptive qui se veut valorisante.
Je trouve pour ma part déplorable que disparaisse le nom de Pierre Semard, mais j’ai toujours été plutôt sceptique sur l’impact des baptêmes conjoncturels de noms de rues, dont le sens s’érode avec le flux du temps.
J’ai traité de cette question sur mon blog de 2012 en quelques lignes que voici ;

« J’ai toujours eu comme un recul devant le baptême des rues par des noms de personnalités, locales, nationales, ou internationales... Non que je refuse qu’on les honore, si elles en valent la peine, mais bien au contraire parce que l’usure (rapide) du temps fait que les actions, bonnes ou moins bonnes, de ceux que l’on veut ainsi faire passer à la postérité, sont vite oubliées. Et que le nom ne soit plus qu’une désignation géographique vidée de tout autre sens. Et même quand la précision est là, en quoi est-elle parlante pour la dernière génération, coupée de tout passé ?
J’ai connu une personne habitant une localité du 9-3, habitant rue Sacco et Vanzetti, qui ignorait totalement en quoi avait consisté l’affaire, et à qui la chanson de Joan Baez, Nicolas and Bart apparaissait comme une entrainante mélodie, sans plus.
Ainsi, en ce qui concerne ma ville natale (qui fait face à Toulon sur la rade), et pour m’en tenir à un registre qui m’est cher, combien de noms de vieux républicains, de militants ouvriers, de brigadistes d’Espagne, de résistants de la dernière guerre, et j’en passe, ne sont plus, faute de précisions historiques sur la plaque, qu’un nom de rue, vide de souvenirs et donc de sens. Sans parler du boulevard Toussaint Merle, agrémenté d’une statue tortillon dédiée à mon père qui avait fait dire à ma pauvre grand mère, je cite en graphie "phonétique" [1] : "semble pas fouasse lou paouré Toussaint !" ("elle ne ressemble guère au pauvre Toussaint")..

Nous avons découvert, ou re/découvert, à l’occasion du cent-cinquantième anniversaire de l’insurrection républicaine de 1851, que plusieurs rues de la localité portaient le nom de ces vaillants qui payèrent de leur liberté le refus du coup d’État, sans que la raison de leur célébration soit mentionnée et que le souvenir de leur engagement perdure.

À l’inverse, on connaît la question des noms de rues que l’on aimerait bien débaptiser, si l’on sait qui furent ceux que l’on honore.
Par exemple, quand je vais à Barcelonnette, au pays des "Mexicains" dont les belles villas 1900 ornent le boulevard,, je n’aime pas que ce boulevard porte encore le nom du bourreau du peuple mexicain Porfirio Diaz. Ce qui ne doit pas, sans doute, empêcher la plupart des résidents de s’y retrouver sans états d’âme...
La rue Thiers ? Je me souviens de débats vigoureux, lors du centième anniversaire de la Commune, autour de notre rue Thiers. Débaptiser ou maintenir ? Débats vigoureux qui ne dépassèrent cependant pas le cercle des militants partisans de l’effacement, et celui des riverains, les commerçants notamment, peu désireux de changer d’adresse. Résultat des courses, la rue est un temps encore demeurée rue Thiers, avant de devenir une rue Léon Blum que l’on a sans doute voulue œcuménique...
À l’inverse de ces "purifications" de gauche, ne s’y trompèrent pas les autorités pétainistes qui débaptisèrent massivement dans toute la France les rues Jean Jaurès, Jules Guesde ou Robespierre... Et quand la municipalité de gauche de ma ville natale fut un temps remplacée par une municipalité de droite, l’avenue Rosenberg fut rebaptisée avenue Marcel Dassault ! Elle le demeure...

Mais j’entends d’ici des lecteurs, originaire de la même ville que moi, me dire à propos des rues débaptisables, ou débaptisées : "Tu parles de la rue Thiers, mais pourquoi n’évoques-tu pas le boulevard Staline ?"
Question piège ? Peut-être. L’envie de ne pas répondre, trop long à expliquer, trop ancien, la page est tournée... Mais non, allons-y quand même.
Le boulevard Staline ? Ce boulevard percé dans les vignes, lors de l’expansion de la ville au début des "trente glorieuses", fut presque aussitôt, on aurait peine à la croire aujourd’hui, baptisé : "Boulevard Staline" par la municipalité de l’époque, communiste homogène ! C’était en 1952 je crois, et Staline était encore vivant.
Et je peux en témoigner, comme tant d’enfants de communistes, à cette époque nos parents, en dépit de tout ce qu’ils pouvaient entendre, et d’autant plus qu’ils l’entendaient venant de la part d’adversaires, étaient sincèrement, totalement aveugles sur la part noire de l’U.R.S.S., auréolée de son rôle décisif dans la défaite des armées nazies.
Le baptême du boulevard se fit à l’instigation de la fédération du Parti communiste, et je me souviens que mon père, alors premier magistrat, et "stalinien" convaincu, n’en était pas moins pas très chaud partisan, pour des raisons évidentes de consensus local.
On imagine les réactions de l’opposition municipale et de la presse départementale. Double scandale donc, du choix du nom, et d’honorer un vivant !
Et j’imagine les réactions de quelques-uns de "mes" lecteurs habituels... "R.M, tu es un vieux stal. irrécupérable, et j’ai honte pour toi de ne pas te voir dénoncer tout de suite..., etc."
Je dirai seulement que dans mon adolescence je partageais le point de vue de mon père, et que, plus tard, sans être particulièrement original, du temps où je militais au P.C., j’aurais certainement été de ceux que le camarade Staline, et tout l’appareil, auraient volontiers à l’occasion expédié ad patres. "Ah, ces intellectuels qui posent trop de questions et qui coupent les cheveux en quatre...". En tout cas, pour évoquer les crimes de Staline, je ne suis partant qu’avec des gens qui savent également évoquer les crimes de masse commis par LEUR camp, si souvent présenté comme celui des mains blanches... Il ne s’agit pas par là de renvoyer dos à dos deux répressions, mais de prendre toute la mesure de la cruauté totale qui a marqué l’histoire conflictuelle mondiale récente, et ce n’est pas fini...
Mais revenons à notre boulevard. Vint la mort de Staline, en 1953, puis la déstalinisation, à partir de 1956. Les instances nationales du PCF finirent par demander que l’on débaptise, et la municipalité se fit tirer l’oreille : "Vous avez voulu nous le faire mettre, et bien, on le garde maintenant". Il paraît qu’avec Tirana notre ville fut un temps la seule de quelque importance à honorer ce nom, pour bien des années encore.
Mais il fallut bien composer. Le boulevard s’appela finalement Stalingrad, (il ne fut jamais question de l’appeler "Volgograd")... Et Stalingrad, ça parlait encore rudement bien à tous ceux qui avaient vécu la guerre, et qui savaient que là se brisa l’offensive nazie, et que sonna le commencement de la prudence pour tous ces bons Français qui applaudissaient Pétain, Laval, et Doriot...
Oui, boulevard Stalingrad. Ce qui de toute façon n’empêche pas nombre de locaux d’un certain âge de dire, en dehors de toute connotation idéologique, positive ou négative : "j’habite à Staline"... »

Notes

[1Mes amis occitanistes et provençalistes m’en excuseront

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