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Encore à propos du lumpenproletariat

samedi 24 octobre 2020, par René Merle

Je sais que j’enfonce des portes ouvertes, mais j’écris ce billet plus pour me soulager que pour convaincre qui que ce soit.
L’actualité nous apporte constamment de tristes nouvelles venues non seulement des cités « sensibles » coutumières de ces violences, mais de villes petites ou moyennes où, si les incivilités sont bien présentes depuis longtemps, on ne se serait pas attendu à voir des écoles brûler, des pompiers caillassés, des policiers attaqués au mortier pyrotechnique, dont on se demande pourquoi il est toujours en vente libre…
Et l’on nous dit, ce sont « les Jeunes », comme s’il s’agissait d’une fatalité générationnelle sur laquelle il vaut mieux ne pas s’étendre, pour ne pas faire le jeu du Rassemblement national.
Jeunes, oui, mais aussi, mais pas n’importe lesquels. Faut-il employer un mot un peu barbare, mais consacré par la sociologie marxiste [1], mot que j’ai souvent évoqué sur ce site : lumpenproletariat, « prolétariat en haillons », sauf qu’aujourd’hui ce sous-prolétariat n’est pas en haillons, mais il a ses codes de mode !

Régulièrement, depuis des années et des années, ces incivilités, ses incendies d’écoles, de bibliothèques, de lieux publics, suscitent le double flot habituel de commentaires : d’un côté, ceux qui s’effraient de l’irrécupérabilité de ces "sauvageons", enfants perdus d’une immigration de la décolonisation qui, à défaut d’Eldorado, a cru trouver ici les conditions d’une vie meilleure ; de l’autre côté ceux qui s’en tiennent essentiellement à pointer les racines sociales évidentes de la révolte (ghettoïsation, chômage, économie délinquante, etc), sans s’appesantir sur les cibles de cette révolte, (si ce n’est la police "provocatrice" !). Sans parler de ceux qui voient dans l’événement les prémices d’une virtualité révolutionnaire à laquelle il suffirait d’apporter la conscience de classe...
J’ai toujours mis en garde devant l’illusion que les révoltes de ce lumpen apporteraient finalement de l’eau au moulin de la cause du progrès démocratique et social. Comme si la misère sociale et la ghettoïsation engendraient automatiquement une vraie conscience politique.
On pourra épiloguer sans fin sur ces causes de la révolte et sur sa signification.Mais on ne peut que constater que, si révolte il y a et ce serait encore à voir, cette révolte se trompe gravement de cible, et déjà en brûlant les voitures des voisins. Et l’école maternelle ! Brûler une école maternelle revient à pénaliser lourdement des familles et des enfants du peuple. On brûle l’École maternelle, soi-disant symbole de l’Autorité à laquelle on reproche son incurie, alors que l’École maternelle est le fruit et le fleuron, bien menacé, d’une éducation démocratique bâtie par des générations de luttes...
Bref, cet Incendie s’inscrit dans le non respect et l’atteinte multiforme à tout ce que la collectivité publique, en dépit de tout, propose aux populations, y compris les plus démunies : le logement social, l’éducation, l’accès aux soins...
Incendie qui permet à des idéologues dangereux de stigmatiser toute les populations des "cités", dans lesquelles naissent pourtant tant d’initiatives associatives de survie et de promotion du bien commun.
Quitte à passer pour le cuistre de service, je reprends ce qu’écrivait le jeune Marx en 1844 dans sa critique d’Arnold Ruge : "Il est faux que la misère sociale engendre l’intelligence politique ; tout au contraire, c’est le bien-être social qui produit l’intelligence politique" (Vorwärts !, n°60). Et il serait facile de reprendre aussi toute l’expérience du mouvement ouvrier à l’égard de ce qu’il est convenu d’appeler le lumpenprolétariat.
Les récents événements de Marseille, par exemple, ont fait voler en éclats l’image consensuelle et médiatisée d’une ville fédérée par le foot, et révélé, si besoin était, la dangereuse "américanisation" des quartiers populaires du Nord. Dans la foulée, bien d’autres événements dans tout l’hexagone apportent de l’eau, et quelle eau, aux thèses du Rassemblement national qui ne peuvent que convaincre une opinion populaire exaspérée.
Nul doute que, provocations bien dirigées aidant, l’avenir nous réserve d’autres secousses de ce type, avec comme perspective, non pas la Rrrrévolution invoquée chaque jour par l’ultra-gauche, mais le retour au pouvoir d’une droite encore plus dure. Les récents appels de militaires en témoignent à l’évidence. Et l’on voit bien comment le pouvoir macronien va les utiliser pour se poser en rempart unique contre ce nouveau fascisme.
Les lendemains ne chantent vraiment pas.




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