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Histoires de mosquées

mardi 27 avril 2021, par René Merle

Pendant les premières années d’après la libération, soit de mes neuf ans à mes treize ans, mes parents n’avaient pas de voiture, et je circulais qu’en vélo. C’est dire que depuis La Seyne, au fond de la rade de Toulon, l’Est varois était pour moi comme une espèce de Moyen Orient hors de portée.
J’ai cependant le souvenir très net d’une visite scolaire à Fréjus, dont le but était de nous montrer les vestiges romains de Forum Jullii, mais où, par incidence, j’avais pu voir ma première mosquée.
Il s’agissait de la mosquée Missiri, construite dans le camp militaire pour les troupes coloniales (qui aujourd’hui n’est plus lieu de culte.
Bien plus tard, quand j’ai commencé à fréquenter le site Gallica, j’ai pu lire dans Le Figaro du 5 janvier 1929 (saine lecture, merci Gallica) un intéressant billet de Hubert Morand [1] : "La vie intellectuelle en province – À travers le vieux Fréjus". En voici l’entame :
" Il y a quelques jours, on a inauguré à Fréjus une mosquée soudanaise pour les troupes noires qui tiennent garnison dans cette ville et à Saint Raphaël. J’ignore en quel point de Fréjus elle a été construite ; je voudrais seulement être assuré que les lignes et les couleurs de cet édifice exotique ne jurent point avec les restes d’architecture romaine qui font la gloire et la beauté de l’ancien Forum Julii.
Car Fréjus a gardé très fidèlement le caractère que lui avaient donné les Romains, ces grands bâtisseurs. "

J’avais immédiatement adressé à Hubert Morand cette missive qui n’a certes pas pu toucher son destinataire :
« Rassurez-vous, cher Hubert Morand, la mosquée se trouve dans le camp militaire, en périphérie de la ville, et n’empiète en rien sur le Fréjus antique.
Mais je dois aussi vous dire, cher Hubert Morand, que depuis 1929 la solitude de l’aqueduc dans la campagne nue, et la présence maintenue, et entretenue des vestiges, ont singulièrement été noyées dans l’urbanisation sauvage, pour ne pas dire féroce, de l’agglomération touristique Fréjus - Saint-Raphaël.
Et sans doute ignorez-vous, cher Hubert Morand, que la polémique sur la construction d’une mosquée (permis de construire accordé dans le très populaire et déshérité quartier de la Gabelle) a été au cœur de la campagne électorale qui a vu la victoire du FN ».

Après bien des péripéties judiciaires qui ont vu la mosquée construite mais fermée au culte (d’où les prières de rue), les musulmans de la zone Fréjus-Saint-Raphaël disposent donc d’un lieu de culte géré par une association musulmane.
Et pour les tenants du patrimoine provençal, ironie de l’histoire, son adresse est : rue Marcel Pagnol…

Depuis mon voyage scolaire, j’ai évidemment vu bien d’autres mosquées, d’Istanbul au Maghreb, du Moyen Orient au Pakistan ou à l’Indonésie… Mosquées européennes aussi comme celles de Bosnie et de Macédoine, rencontrées lors d’un premier voyage dans la Yougoslavie titiste. Tout athée que je suis, j’ai toujours eu un choc émotionnel en les voyant et parfois en pouvant y pénétrer… De même que, sans être croyant, je suis adepte de la visite des cathédrales.
Mais, pour en revenir à « mes » mosquées, il est évident que je les voyais par définition en exotisme extérieur. La mosquée de Fréjus découverte lors du voyage scolaire m’était aussi apparue dans une sorte d’exotisme extérieur puisque, nous avait-on expliqué, elle était en quelque sorte un hommage aux Africains que la France avait jetés, et à quel prix, dans une guerre qui n’était pas la leur.
Mais quid de l’actuelle mosquée de Fréjus, quand je la découvre ostensible dans son quartier très populaire ?
L’exotisme disparaît alors, pour faire place à un questionnement sur lequel nous sommes tous partagés. Tous les croyants ont droit à leurs lieux de culte. Il n’empêche que beaucoup considèrent certains de ces lieux comme exogènes, et pensent qu’ils n’ont pas leur place sur notre sol national. Le minaret, disent-ils, ne doit pas faire pendant au clocher [2]
Vous remarquerez d’ailleurs que dans la grande majorité des mosquées récemment construites sur le sol français, le minaret n’est pas ostentatoire, ou n’existe pas. Il a fallu la détermination et l’affirmation de son association créatrice (turque) pour que le projet comporte deux minarets majestueux…
Bref, dans l’actuel climat délétère, l’interrogation sur la mosquée est un marqueur sensible des fractures de l’opinion française.

Notes

[1Hubert Morand, 1894-1937, Agrégé ès lettres et journaliste. - Secrétaire général de l’Alliance française.

[2 Exemple caricatural et à la limite de la paranoïa : il y a quelques années j’avais croisé par hasard sur le Cours de La Seyne un condisciple d’école primaire, bon fils du terroir par parents italiens ordinairesqui m’avait dit en regardant la forme du nouveau kiosque à journaux : « Tu vois, ils sont partout », et, je vous prie de le croire, ce n’était pas de l’humour au second degré.

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