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La libération par le "Woke" ?

mercredi 28 avril 2021, par René Merle

Une des grandes difficultés des courants luttant séparément contre les diverses formes d’oppression (économique, ethnique, raciale, sexuelle, etc.) est de faire lien, et, chose encore plus difficile, de se concevoir dans un même mouvement et de désigner le même ennemi : le capitalisme.
Encore plus difficile aussi peut-être pour les divers courants écologistes de se concevoir comme organiquement partie prenante de ces combats.
Témoignent de ces difficultés les innombrables polémiques suscitées par l’implantation un peu forcée de la « pensée woke » [1], venue d’outre-Atlantique, dans nos universités et les milieux intellectuels de ceux « qui pensent pour nous »..
Un des plus puissants, sinon le plus puissant courant de lutte contre l’oppression a été, depuis deux siècles, celui du mouvement ouvrier, et en son sein et comme ferment, le courant marxiste.
Si pour les marxistes conséquents, l’émancipation du prolétariat était la clé de toutes les émancipations, un marxisme étroitement économiste et ouvriériste a pu se désintéresser des autres courants émancipateurs [2], en les renvoyant à la victoire du prolétariat, qui règlerait tout.
Mais en fait, sur le long terme qui court depuis la seconde moitié du XIXème, le drame du marxisme classique dans les pays occidentaux était que la classe ouvrière, dont il faisait le sujet de l’émancipation générale, avait bien du mal à accéder à une véritable conscience de classe, et s’en tenait, par force, au statut de classe subalterne [3] incapable, génériquement, d’assumer la mission libératrice que Marx lui avait assignée. Difficile à admettre pour des marxistes conséquents.
Et ceci est particulièrement évident dans les pays anglo-saxons où le puissant revendicatif mouvement ouvrier n’a jamais été pénétré de marxisme, et s’en est tenu à la lutte syndicale, vitale au quotidien. Quid par exemple des syndicats étatsuniens et de la lutte des Afro-Américains pour les droits civiques ?
Depuis une cinquantaine d’années, on a vu chez nous émerger une nouvelle gauche, antiraciste, féministe et écologique, qui tentait d’introduire le pluralisme dans la lutte des classes, et, dans le même temps, on a vu les courants se réclamant directement de la lutte des classes et du mouvement ouvrier s’ouvrir à l’ensemble de ces thématiques.
Mais, et j’en reviens au début de ce billet, le retour en force des courants anti-oppressions sous l’étiquette totalisante et sectaire « Woke » stérilise ce rapprochement et coupe radicalement (si je puis dire) les problèmes sociétaux des problèmes sociaux, et en définitive fait oublier la responsabilité totale du système capitaliste.

Notes

[1À ce propos, on peut lire avec profit ce récent article de Marianne :
https://www.marianne.net/agora/les-signatures-de-marianne/quand-la-pensee-woke-se-rendormira

[2Il suffit de rappeler l’indifférence, voire l’incompréhension devant les combats féministes des divers courants socialistes d’avant 1914, et souvent d’après encore. Le PCF était bien seul qui présentait (et souvent faisait élire le plus illégalement du monde) des femmes aux élections municipales, en un temps où les femmes n’avaient pas le droit de vote.
Et il faut se souvenir de l’inconséquence du vieux socialisme marxiste français devant la question coloniale, qui fut un vrai point de rupture avec les communistes anticolonialistes d’après 1920 (voir sur ce site).

[3Le mot n’a rien de péjoratif, et désigne une situation d’infériorité. Il est par exemple employé couramment par les marxistes et leurs « subaltern studies » au pays des castes, la République indienne

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