La Seyne sur Mer

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Camilleri, complément

mardi 4 mai 2021, par René Merle

Un complément par rapport au texte de Camilleri tiré de son Abédédaire, et à son commentaire [1], en précisant que je ne suis pas exégète du grand Sicilien, et que je ne me lance pas ici dans une dissertation éculée à la Duhamel sur le progrès, comme nos maîtres nous en infligeaient dans les années 1950. Je donne simplement mon point de vue à travers ma lecture de Camilleri, et de quelques citations bien connues, extraites de ses publications.
Pour le communiste hétérodoxe et pétri de « vrai » christianisme qu’était Camilleri, quid du progrès et du capitalisme ? Quid du rapport au passé ?
Distinction fondamentale d’abord, l’Être et l’Avoir.
Banalité de la porte, l’Avoir seul ne fait pas le bonheur, et, pire, l’accumulation de « biens » que nous propose le développement capitaliste est inutile et profondément destructrice, tant au plan de l’Être que ce développement aliène, que de la planète qu’il saccage et ensevelit sous ses déchets. Nous mourrons suffoqués dans le déluge montant de notre merde, écrit Camilleri.
« Il prossimo sdilluvio universale non sarà fatto d’acqua, ma di tutti i nostri rifiuti accumulati nei secoli. Moriremo assuffucati dalla nostra stissa merda »
Saccage qui va aller jusqu’à la pénurie des ressources fondamentales et la lutte pour la vie qui s’ensuivra : le texte que j’ai donné se termine sur la pénurie d’eau que va causer le « progrès » capitaliste et les terribles conflits qui s’en suivront.
Camilleri déteste le capitalisme, meurtrier à tous égards : si les victimes du communisme sont quantifiables, celles du capitalise sont incommensurables :
« Può un vero cristiano amare il capitalismo ? Perché se è vero che da un lato è stato possibile quantificare le vittime del comunismo, le vittime del capitalismo, invece non vengono quantificate da nessuno. »
Mais si l’Avoir seul ne fait pas le bonheur, « le Progrès » fut et demeure une réalité incontestable pour les hommes et femmes du peuple du Mezzogiorno, qui ont vu disparaître la malaria, se réduire drastiquement la mortalité infantile, se développer l’instruction, etc. Le fascisme en fit sa page de gloire. À quel prix politique, cela est une autre affaire. Camilleri, né en 1925, en a été le témoin.
Mais dans ce « Progrès » les conditions mêmes du bonheur terrestre quotidien disparaissent avec la disparition du « vrai » monde concret, des « vrais » biens terrestres immédiats : les odeurs, les saveurs, les rapports humains quotidiens non virtuels...
« La felicità per me non ha motivazioni, non ne ha mai avute, per me è fatta di cose ridicole… Io la felicità l’ho trovata sempre nelle cose terrene, concrete, negli odori, nei sapori, nei rapporti umani, non nella letteratura. »

J’ajoute un mot personnel par rapport au « Progrès » :
Né en 36 dans une petite ville sur les rives de la Méditerranée, j’ai été témoin de la mort lente d’un monde qui fut pleinement celui de mes grands parents et dont, tant bien que mal, mes parents commençaient à se défaire. Ce que j’en dis n’a pas valeur universelle, et la grande variété des conditions sociales et géographiques font que bien de mes contemporains ont dû faire d’autres expériences.
J’ai connu la diphtérie dont j’ai failli mourir et qui n’existe plus guère aujourd’hui, j’ai connu la typhoïde qui frappait sans cesse à cause des conditions « naturelles » de ramassage des coquillages et de l’épandage de déchets domestiques fertilisants sur les maraichages, j’ai éprouvé chez mes proches la peur de la tuberculose si répandue, et dont la « cuti » devait nous préserver. J’ai connu la cuisine dans laquelle on se lavait devant la « pile » de pierre (l’évier) parce que la salle de bain était inconnue. J’ai connu l’eau qu’il fallait aller chercher à la fontaine avant le repas parce que l’alimentation domestique était défaillante. En un temps où le tout à l’égout était inexistant, j’ai vu dans les étroites rues populaires, comme celle où habitaient mes grands parents, le « torpilleur » (véhicule de ramassage) collecter le matin les seaux de merde que les ménagères apportaient sur le seuil des portes. Je n’ai pas mesuré alors, hélas, quelles corvées étaient pour les femmes la lessive et la vaisselle parce que les machines idoines n’existaient pas, et que les hommes n’allaient quand même pas se déshonorer en donnant la main. En un temps où le frigo était inconnu, j’ai connu les longs pains de glace achetés au marchand qui sillonnait les rues l’été. J’ai le souvenir des mouches innombrables que nous piégions avec les longs papiers collants pendus au plafond, etc., etc.
Étions nous malheureux pour autant ? Non, parce que nous n’imaginions guère qu’autre chose puisse exister.
Et si aujourd’hui je sais que je ne pourrais plus vivre dans les conditions de mon enfance, il m’arrive de regretter une atmosphère qui, pour moi en tout cas (et je ne prétends pas que ceci était vrai pour tous), était celle d’une simplicité bonhomme (ce qui n’excluait pas jalousies et antagonismes de tous ordres, évidemment). Et j’ai parfois la nostalgie d’un temps où, le dimanche matin, comme le soir à l’heure où la télévision vide aujourd’hui nos rues, ces rues étaient vivantes de la « passeggiata » habituelle des jeunes et des moins jeunes… Et je me souviens qu’alors la nuit le ciel était constellée d’étoiles et traversé d’une majestueuse voie lactée, alors qu’aujourd’hui je ne vois que trois maigres lampions dans le ciel de mon balcon urbain…
Je ne traite ici que de ce que j’ai connu dans « mon » microcosme urbain.
Pour qui n’aurait de la ruralité que le souvenir idyllique recomposé de la Montagne ardéchoise de Jean Ferrat, je conseille par exemple la lecture d’un ouvrage de Pierre Janin publié par la Fédération des Œuvres laïques de l’Ardèche en 2004, Pentes abruptes… Il y a un siècle, un village d’Ardèche. Beau livre de témoignages qui met les montres à l’heure quant à la dureté des conditions de vie et la complexité des rapports humains dans un microcosme de ruralité… Une ruralité aujourd’hui en totale déshérence, où maisons vides et résidences secondaires prennent la place des fermes…

Notes

3 Messages

  • Camilleri, complément Le 5 mai à 08:05, par MP

    Bonjour René
    Je crois que nous sommes d’accord. Loin de moi l’idée de nier le progrès réel des conditions de vie (du moins dans les pays riches). Et il est évident que nous aurions du mal à revenir en arrière, pour chercher l’eau au puits, laver le linge au lavoir (l’hiver !), vider les tinettes dans le jardin, et ramasser du bois mort pour se chauffer (ce que faisaient les parents de ma mère et ma mère elle-même, gamine avant la guerre). Bien. Ceci-dit, pourquoi une vie qui devrait être plus agréable ne rend elle pas les gens plus heureux et produit un monde qui devient invivable ? C’est quand même une grave question.
    Je crois que la réponse est simple et elle a été formulée par Marx. Le capitalisme ne vise pas à la fabrication de valeurs d’usage. Il utilise la valeur d’usage comme support de la valeur d’échange. Il en résulte un véritable fétichisme de la marchandise et une inversion des moyens et des fins. Avoir l’eau courante au robinet est un progrès. Changer de smartphone tous les six mois n’en est pas un. Mais c’est la même logique qui produit l’eau courante et le smartphone, et nous ne choisissons ni l’un ni l’autre. C’est le capital qui cherche à produire de la valeur qui choisit pour nous, dans un procès sans fin, et sans sujet, comme une espèce d’automate fou.
    Donc oui, le capitalisme a été l’occasion de progrès, mais de façon dérivée, et à quel prix hier — vous connaissez les conditions de vie des prolétaires au XIXème siècle, et les conditions de "l’accumulation primitive", la guerre civile européenne de 1914 à 1945 et ses millions de morts, l’abjection colonialiste, etc. — et avec quelles perspectives aujourd’hui : raréfaction du travail, crise économique, crise écologique, crise sociale ...
    Beaucoup de gens et beaucoup de marxistes (1) rêvent d’un capitalisme à visage humain (en gros c’est ce qui motive les électeurs de Mélenchon). On parle de "développement durable". On l’enseigne même comme si c’était une vérité scientifique ! C’est un rêve, une illusion. Parce qu’on néglige le coeur du problème, le moteur de ce mode de production très particulier.
    C’est la raison pour laquelle j’ai réagi à ce texte de Camilleri qui en identifiant bien être et capitalisme conforte cette illusion. La tâche des intellectuels est de produire des outils pour la combattre au contraire, ce qui est excessivement difficile car 1) on est obligé de passer par des concepts et des abstractions, et 2) parce qu’il est très difficile de déconstruire une illusion qui comme toute illusion se fonde sur un désir. Mais si des intellectuels ne le font pas, qui d’autre le fera ?

    Bien à vous,

    (1) En écoutant un cours sur Marx de H. Pena-Ruiz, par ailleurs intéressant à certains égards, j’ai la surprise de découvrir qu’il ne dit pas un mot sur la logique de la valeur. Et je parle d’un philosophe contemporain, pas d’une vieille barbe sociale-démocrate allemande du début du XXème siècle.

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    • Camilleri, complément Le 5 mai à 09:11, par René Merle

      "pourquoi une vie qui devrait être plus agréable ne rend elle pas les gens plus heureux et produit un monde qui devient invivable ?"
      De longues et parfois douloureuses années de psychanalyse m’ont convaincu que le bonheur était dans la pacification d’avec sa prime enfance et l’avènement de vrais rapports humains avec ceux que nous avons trouvés, ou choisis, pour cheminer.
      À l’évidence, l’accumulation de menus ou grands biens matériels ne rend pas plus heureux ceux qui au quotidien ou au bilan e leur vie font le compte de leurs névroses, des amours fracassés, des familles recomposées, des enfants indifférents, du vide de l’inactivité, de l’addiction sous toutes ses formes. Peu importe, ils ont leur smartphone et leurs tranquillisants.
      Le drame, pour le démocrate que je voudrais être, est que ce constat me coup radicalement des autres pris dans leur masse, et que, hormis quelques happy few, je ne me retrouve pas dans le demos.
      Au terme de la vie, je n’ai certes plus la lucidité et la force pour forger, avec d’autres, les outils conceptuels qui s’imposeraient, et je leur préfère le repliement facile. Place aux moins jeunes et aux jeunes...

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      • Camilleri, complément Le 6 mai à 08:43, par René Merle

        Quand j’évoque ce "démos" dans lequel j’ai du mal à me retrouver, je ne parle pas bien sûr de ceux qui sont dans la précarité absolue et dans l’impossibilité de boucler le mois, et encore moins de ceux qui sont dans la misère totale, je parle des membres cette immense et composite classe dite "moyenne", qui ont accès (de façon modulable bien sûr selon les ressources) à un logement décent (dont ils sont souvent propriétaires), aux loisirs, aux voyages, à la totalité des soins de santé, etc. Classe que cible constamment la lancinante publicité consumériste.

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