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Ferré, Luchini - Rimbaud : "Les Assis"

mardi 13 juillet 2021, par René Merle

Rimbaud : "Les Assis"

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;

Ils ont greffé dans des amours épileptiques
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !

Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.

Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
L’âme des vieux soleils s’allume, emmaillotée
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.

Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour,
S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

 Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage...
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage !
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.

Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves,
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
Qui vous accrochent l’oeil du fond des corridors !

Puis ils ont une main invisible qui tue :
Au retour, leur regard filtre ce venin noir
Qui charge l’oeil souffrant de la chienne battue,
Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.

Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
De vrais petits amours de chaises en lisière
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;

Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule
Les bercent, le long des calices accroupis
Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules
 Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.

En faisant découvrir ce poème en 1883 dans la revue Lutèce, revue « Rive gauche » progressiste où nous retrouvons notamment Laforgue et Talhade, Cladel et Vallès, et bien d’autres, Verlaine écrivait :
« Les Assis ont une petite histoire qu’il sied peut-être de rapporter pour les bien saisir. M. Arthur Rimbaud qui faisait alors sa seconde en qualité d’externe au lycée de sa ville natale se livrait aux écoles buissonnières les plus énormes et quand il se sentait – enfin ! fatigué d’arpenter monts, bois et plaines nuits et jours, car quel marcheur ! il venait à la bibliothèque encore assez nourrie de la dite ville et y demandait des ouvrages malsonnants aux oreilles du bibliothécaire en chef dont le nom peu fait pour la postérité danse au bout de notre plume ; mais qu’importe ce nom d’un bourgeois en ce travail malédictin ? L’excellent bureaucrate que ses fonctions mêmes obligeaient à délivrer à M. Arthur Rimbaud, sur la requête de ce dernier, force Contes Orientaux et libretti de Favart, le tout panaché de vagues bouquins scientifiques très anciens et très rares, maugréait de se lever pour ce gamin et le renvoyait volontiers, de bouche, à ses peu chères études, à Cicéron, à Horace, et à nous ne savons plus quels Grecs aussi. Le gamin, qui d’ailleurs connaissait et surtout appréciait infiniment mieux ses classiques que le birbe, finit par "s’irriter" d’où le chef-d’œuvre en question.
Nous avons tenu à tout donner de ce poème savamment et froidement outré jusqu’au dernier vers si logique et d’une hardiesse si heureuse. Le lecteur peut ainsi se rendre compte de la puissance d’ironie, de la verve alerte du poète dont il nous reste à considérer les dons plus élevés, dons suprêmes, magnifique témoignage de l’Intelligence, preuve fière et française, bien française, insistons-y par ces jours de lâche internationalisme, d’une supériorité naturelle et mystique de race et de caste, affirmation sans conteste possible de cette immortelle royauté de l’Esprit, de l’Ame et du Cœur humains.
La grâce et la force, et la grande Rhétorique niée par nos intéressants, nos subtils, nos pittoresques, mais étroits et plus qu’étroits, étriqués, Naturalistes de 1883 ! »
Alors ? le tout jeune Rimbaud élève de seconde en 1868-69 ? ou, selon d’autres sources, déjà en rupture de ban scolaire en 1870 ? En tout cas, la révolte bouillonnait, et cette dénonciation personnelle de la médiocrité et de l’immobilité d’un ordre racorni, insupportable à cette jeune âme, s’élargit au destin collectif quand l’Histoire fait de lui en mai-juin 1871 un partisan déclaré de la Commune.

On peut lire sur ce site plusieurs poèmes de salut à la Commune du jeune Rimbaud, le révolté.

Rimbaud, Louis XVI et la canaille

Rimbaud, Chant de guerre parisien

Rimbaud et la Commune de Paris, (suite)

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