Accueil > Bibliographie. Écriture personnelle. Souvenirs personnels. > Souvenirs personnels > 14 juillet 1995, le jour où j’ai perdu mes dernières illusions sur les (…)

14 juillet 1995, le jour où j’ai perdu mes dernières illusions sur les Belles Âmes antifascistes de pacotille

lundi 22 janvier 2024, par René Merle

À l’heure où l’on commence à nous rejouer la comédie du Sauveur derrière lequel il faut se ranger pour écarter la menace fasciste (mais laquelle ?), je redonne ici un billet écrit le 30 mars 2001, au lendemain de la défaite de la municipalité FN de Toulon, et son remplacement par une municipalité de droite.
Ce souvenir peut éclairer à sa façon les nombreux articles de ce site concernant cet antifascisme "culturel" et institutionnel qui, depuis, ne semble pas avoir eu d’autre but que de conforter la politique antidémocratique des pouvoirs en place. Heureusement que nous ne pourrons pas compter seulement sur lui en cas de menace fasciste, heureusement que le peuple des démocrates existe, et qu’il saura vraiment faire front quand il le faudra... Cependant, plus que la menaçante résurgence des groupuscules d’extrême-droite, pour l’heure, c’est la diffusion par Bolloré de l’idéologie RN-LR qui menace concrètement, dans un climat de grande tension sociale, d’anesthésie collective politique, et de droitisation assumée de notre opportuniste Président.
Mais revenons à 1995, en attendant la semaine prochaine où je traiterai de mon site Remembrança
...

" De ma fenêtre, je vois, de l’autre côté de la rade, La Seyne où j’ai vécu et travaillé si longtemps. Je vois le grand phallus métallique, pont-levis des anciens chantiers navals, planté à l’extrémité de ce qui fut une entreprise de 7000 salariés. Un espace aujourd’hui devenu pelouse. « Il n’y a plus que de l’herbe » s’exclama un ancien qui n’avait par revu le site depuis sa fermeture et sa destruction… Table rase. le capitalisme a créé les Chantiers, quand la rive n’était que roseaux, sous Badinguet. Le capitalisme les a détruits. La vie continue, et le capitalisme aussi.
Mais ce 14 juillet 1995, il n’y avait pas que l’herbe… Il y avait peut-être trente mille personnes rassemblées devant l’estrade géante de SOS racisme, avec le patronage d’Arte, de Fun radio, et de toute l’officialité culturelle. Mais aussi avec l’appui de la logistique de la municipalité communiste (Les Cocos sont des gens fréquentables quand ils peuvent fournir la piétaille et le fric). Le Front national venait de remporter l’élection municipale de Toulon, la ville d’en face, et ces trente mille personnes étaient rassemblées pour signifier leur attachement à la République et à ses valeurs…
Mais ce que l’on a servi, à la mode du temps, c’est un concert géant, le "Concert des Libertés". On n’attire pas les mouches avec le vinaigre des meetings, n’est-ce pas, et donc musique, peoples, stars de la chanson...
Je connais assez la ville et la région pour avoir pu reconnaître dans cette foule des gens de tous âges et d’opinions bien diverses, tous défenseurs ce soir là d’une République que d’aucuns voulaient démocratique, d’autres démocratique et sociale, mais que tous voulaient République, Res publica, le bien commun… Ils n’avaient que faire d’un concert censé rassembler la jeunesse bleu blanc beur contre le Fascisme et la Racisme.
Et j’en ai vu partir beaucoup, sur la pointe des pieds, au fur et à mesure que se déroulait cette soirée qui se voulait mémorable, et que la presse des bons sentiments salua en effet comme mémorable… Ils n’attendaient certes pas une grande messe discoureuse, mais quelque chose comme une fusion mobilisatrice, un élan, qui aurait scellé leur communion et leur volonté de ne pas accepter. Quelques mots simples aussi qui auraient rendu sa dignité à une région meurtrie et pointée du doigt par la France "de gauche".
Mais personne n’y pensa. pas plus que personne ne pensa à évoquer ceux qui travaillaient quelques années auparavant sur ce site, à leurs apports, à leurs luttes… L’heure n’était qu’à la musique et aux chansons. Les citoyens sont trop couillons pour qu’on ne les appâte pas avec du "son" et des "people", d’autant que ces "people" étaient venus bénévolement témoigner et s’engager... Que demander de plus ?
Après un bonjour lancé en français, en hébreu et en arabe, Fodé Sylla, au nom de SOS racisme, prononça quelques phrases définitives annonçant « la mise en place d’une vraie résistance sur le terrain ». (Résistance qui, et c’est un de mes plus amers souvenirs, se borna les mois suivants à quelques trains d’Antifas » parisiens venus apprendre aux beaufs que nous étions ce qu’il fallait penser du FN.).
Le rappeur Big Ali initia la succession interminable des rappeurs de quartiers, mêlés aux grands artistes antifascistes Patrick Bruel, Michel Boujenah, Toure Kunda, Manu Di Bango, MC Solaar et j’en passe... Chacun y allant de sa déclaration....
Vint en prime N.T.M qui, en déphasage total avec ces milliers de citoyens rassemblés, demanda à la foule de l’accompagner dans ses lourdes et irresponsables insultes à la police : « Nique ta mère, je nique la police, j’encule et je pisse sur la justice. Où sont ces enculés de bleus et la justice qui nous emmerdent toute l’année ? Les fascistes ne sont pas qu’à Toulon, ils sont en général par trois, ils sont habillés en bleu, ils ne sont pas loin derrière vous, à l’entrée. Vous voyez de qui je veux parler », (insultes qui lui valurent les suites judiciaires que l’on sait)…
Beaucoup d’entre nous s’en allèrent à cet instant, accablés. j’ai failli faire comme eux et j’aurais bien fait. Car enfin, in fine, surgi comme un diable de sa boîte, l’incontournable, vous l’avez deviné, B.H.L en personne s’empara de la scène, en brassette avec le maire (communiste) de la Seyne, (frais remplaçant d’un édile de droite), et un troisième larron, je ne me souviens pas : était-ce Gérard Paquet, le directeur du Théâtre national de la danse et de l’image (TNDI) de Châteauvallon, menacé par la nouvelle mairie FN de Toulon, ou Fode Sylla... ? Ou peut-être était-ce Djack ? (En tout cas, ça n’a pas porté chance au maire communiste, qui fut battu à l’élection suivante…)
"L’antifascisme" people hors sol venait de faire la preuve de sa virtuosité à surfer sur l’événement et à transformer la politique en spectacle, et les citoyens en groupies... Et, partant, à conforter un FN qu’il prétendait combattre.
J’ai perdu sur lui ce soir là, je le répète, le peu d’illusions qui me restaient sur l’antifascisme des Belles Âmes.
Mais me dira-t-on, pourquoi évoquer cela au lendemain de la défaite municipale du Front, sinon parce que les idées du F.N sont toujours aussi présentes et aussi prégnantes. C’est seulement l’impéritie municipale du maire FN parachuté qui a permis sa défaite, et non une bataille des idées."

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par les responsables.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.