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Musique andine

vendredi 4 juin 2021, par René Merle

Je reprends ici, avec quelques modifications, une série d’articles que j’avais consacrés en 2013 à des morceaux de musique andine qui me plaisent. Les quelques allusions à la situation politique sont bien entendu datées de 2013, et il a coulé beaucoup d’eau sous le pont depuis : on se reportera au site de Jean-Paul Damaggio, http://viedelabrochure.canalblog.com, et à ses articles sur le site https://la-sociale.online
Les langues utilisées sont l’espagnol (les lecteurs non castillanophones me pardonneront de ne pas tout traduire. Bonne occasion donc de se mettre à l’espagnol) et le quechua [1].
Voici donc :

" Je vais placer sur ce blog quelques morceaux de musique andine. Un échantillon, vraiment, car le champ de cette musique est immense. Et dorénavant le Web offre à qui s’y intéresse des possibilités jamais rencontrées de retrouvailles et de découvertes.
C’est dire que cette publication ne vise vraiment en rien à l’exhaustivité, et qu’elle n’aborde pas tous les genres musicaux (Dieu sait qu’il sont nombreux !) ni tous les pays andins (par exemple l’Equateur sera peu présent), et qu’il ne s’agit aucunement d’une étude. Je veux simplement me faire plaisir en proposant quelques morceaux que j’aime. Et ce en suivant le fil d’une découverte fort ancienne (les années 1950), et en remontant, du Sud au Nord, de l’Argentine au Pérou, en passant par la Bolivie.

Bien avant la floraison des groupes indiens sur les scènes et sur nos places, voire dans le métro, bien avant le déferlement de El condor passa avec Simon & Garfunkel (1970), c’est donc à partir de la fin des années 1950 que je découvris la musique andine grâce à quelques disques, et notamment ce petit 33 tours Disques Vogue que je garde précieusement, malgré ses rayures : Los Humahuaqueños. Conjunto floklórico argentino.
J’y retrouvai ce carnavalito que pas mal d’interprètes français honoraient, ou plutôt dénaturaient, voire massacraient, sous le titre de La fête des fleurs, amplement diffusée par les radios d’alors.

El Humahuaqueño (carnavalito - Edmundo Zaldívar) première publication.

Llegando está el carnaval quebradeño, mi cholitay,
Llegando está el carnaval quebradeño, mi cholitay,
Fiesta de la quebrada humahuaqueña para cantar
Erke, charango y bombo carnavalito para bailar

Il arrive le carnaval de la Quebrada (la profonde vallée, cf. infra), ma petite chérie (indienne, métisse)
La fête de la Quebrada de Humahuaca pour chanter
Erke (intrument taillé dans une corde de vache, qui se joue spécialement pour le carnaval), charango (petite guitare utilisant souvent la carapace de tatou) et bombo (tambour) pour danser

Quebradeño humahuaqueñito
Quebradeño humahuaqueñito
Fiesta de la quebrada humahuaqueña para cantar
Erke, charango y bombo carnavalito para bailar

J’y rencontrai aussi d’autres superbes morceaux, tous accompagnés d’explications sur ces genres musicaux andins argentins : zamba, baguala, bailecito, chacarera, cueca, catamarquena…
Tout occupé à la musique, je n’avais à vrai dire prêté que peu d’attention à l’introduction signée Edmundo Zaldívar [1917-1978] (parfois ailleurs orthographié Saldívar), et en particulier à sa dernière phrase : « Le choix des danses et chansons m’honore pleinement puisqu’il a été réalisé avec mes plus heureuses compositions ». Et de fait, en y regardant bien, tous les morceaux étaient signés Zaldívar.
Je recevais alors naïvement cette musique comme l’expression directe et authentique des populations indiennes de cet extrême Nord de l’Argentine, la quebrada (vallée profonde, gorge) de Humahuaca, province de Jujuy (aux confins de la Bolivie).
Et l’on m’aurait étonné en me précisant ce que j’ai appris bien longtemps après, à savoir que Zaldívar, porteño (habitant de Buenos Ayres), célèbre spécialiste du tango, avait composé son carnavalito à Buenos Ayres, et non pas dans la quebrada où il n’avait jamais mis les pieds. Qui plus est, qu’il l’avait composé dans un tramway de la capitale, en se remémorant, au rythme des roues du tram, une mélodie fugacement entendue à la radio. C’était en l’an 1941.
Il fallut peu de temps pour que ce carnavalito devienne un succès national argentin, puis, la seconde guerre terminée, un succès mondial.
Dix ans après la composition du carnavalito, Zaldívar visitait enfin Humahuaca, où il fut reçu comme un dieu.
Il y est aujourd’hui enterré. Quatre ans près sa disparition, le jour de sa mort, 7 février, fut proclamé Día provincial del Carnavalito [1982]. Journée festive toujours officiellement célébrée aujourd’hui, à grand renfort de musique et danses populaires.
Bel exemple d’une création "hors terroir" devenant l’illustration parfaite de cette danse ancestrale et un élément majeur de l’identité humahuaqueña, et plus largement argentine.

Mais revenons à nos disques des années 1950.
Ce qui me frappe aujourd’hui, lorsqu’il m’arrive de les réécouter, c’est la totale déconnection que, dans mon innocence, je faisais de leur beauté et de leur énergie avec la réalité argentine, pays que je recevais comme européen, urbanisé, et dont je suivais, de loin, les péripéties politiques, avec ce péronisme autoritaire et social qui emportait l’adhésion de la classe ouvrière, et qui affrontait durement les forces conservatrices.
Cette enclave "indigène" tout au Nord du pays m’apparaissait hors-temps, et, si je puis dire, hors-lieu. Un Ailleurs préservé de toute pollution occidentale, une sorte d’Arcadie où le peuple indien écrasé par les conquérants retrouvait son authenticité et sa dignité. Seule restriction, la langue employée était l’espagnol, alors que le quechua, que j’aurais voir authentifier cette vision, n’apparaissait que par quelques mots...
Bien sûr, il me fallut revoir quelque peu mes positions par la suite, au fur et à mesure que je découvrais d’autres aspects de la musique andine, en remontant vers le Nord (Bolivie, Pérou) et en commençant à m’intéresser à la réalité vraie de ces pays qui m’étaient alors si mal connus.

Survenait alors le déferlement musical andin, qui alla du très commercial El condor passa avec Simon & Garfunkel [2], aux collections spécialisées de musicologues. Difficile de se retrouver dans tout cela. Il fallait aller à la pêche.
J’ai eu d’abord envie de regarder au nord de la frontière, dans cette Bolivie où les luttes sociales et politiques étaient intenses.

Paradoxalement, (en apparence seulement), la musique bolivienne me fut apportée par le détour de la Nouvelle Chanson chilienne qui accompagna à gauche les luttes politiques des années 1960 et la campagne électorale victorieuse d’Allende.
Ainsi le célèbre chanteur et militant communiste chilien Victor Jara [1932-1973] portait devant bien des publics populaires de gauche le désormais célèbre chant bolivien El Tinku, que je ne peux écouter sans me sentir recharger en énergie. Jara, on le sait, fut arrêté, torturé et massacré par les sbires de Pinochet lors du coup d’État de 1973.

C’est en hommage à Jara que le groupe historique Quilapayun chante depuis El Tinku. On trouvera notamment ci-dessous la vidéo du concert dédié à Jara, le 17 août 2009, dans le célèbre théâtre Teletón de Santiago du Chili.
Ce n’est en rien minimiser la portée du geste que dire combien ce public urbain est différent de ce que peut être un public de paysans boliviens de l’Altiplano... D’autant que, à l’évidence, vu la situation du quechua au Chili, la très grande majorité de ce public ne doit pas comprendre les paroles en quechua (j’en excepte les immigrés péruviens et boliviens).
Du coup, beaucoup (et j’en étais) se sont imaginés que ce chant, diffusé par des artistes fortement engagés dans la revendication sociale, était porteur d’une charge protestataire, voire révolutionnaire. Le texte montre qu’il n’en est rien (à moins d’aller chercher bien loin un sens métaphorique). Il s’agit des états d’âmes (dansants) d’une petite fourmi qui a trop bu... Voici la traduction de TINKUY TAKI = CANCIÓN DEL ENCUENTRO, donnée sur le site péruvien quechua : http://hablaquechua.blogspot.fr/2006/07/tinkuy-taki-cancin-del-encuentro.html

À vrai dire, El Tinku (El Encuentro, la Rencontre) que chantent les Quilapayun, a directement peu à voir avec le millénaire rituel du Tinku, tel qu’il est encore célébré chaque année par les communuautés quechuas du nord département de Potosí et du sud du département d’Oruro. Sous sa justification chrétienne est toujours vivante l’antique religion, et les sanglants combats cérémoniels doivent ressourcer de leur sang la Terre-Mère, la Pachamama, et, plus prosaïquement, de désigner qui aura pour un an la maitrise de l’eau.
Cf. :
[http://info.caserita.com/Origenes-y-transformaciones-del-ritual-del-Tinku--a502-sm116]

Aujourd’hui, le gouvernement bolivien s’efforce de pacifier ces rencontres entre communautés. Mais d’autre part la cérémonie du Tinku a fait naître au XXe siècle la danse du Tinku, portée par de nombreux groupes musicaux et folkloriques, danse qui a pu gagner la jeunesse urbaine. Vous trouverez sur le Net des dizaines de vidéos illustrant sa pratique festive, notamment dans les carnavals (on a pu voir le Président de gauche Morales et son Vice-Président danser lors du célèbre carnaval d’Oruro).
Avec la vidéo ci-dessous, il s’agit bien d’autre chose. Le cantautor Luis Rico [1945] a parcouru l’Europe, et notamment la France, en faisant connaître à travers son registre socialement engagé la musique populaire d’une Bolivie qu’il avait dû quitter, et qu’il a retrouvée aujourd’hui.

Dans ce morceau composé en 1992, l’envoûtante musique du tinku porte ironiquement, sur un montage de Khoachalla mêlant efficacement photos et clips plus ou moins folkloriques, la démystification ironique de la mode andine que connut l’Europe des années 1970-1990 : un jeune musicien originaire du Nord-Potosí, avec pour tout bagage son instrument, s’embarque pour l’Europe où il jouera sur les places, comme tant d’expatriés. Une belle Européenne s’amourache de cet étranger si typique, mais las, leur union ne sera pas éternelle et notre musicien largué connaîtra la dérive qui le clochardisera... jusqu’à ce qu’il prenne la décision de s’en retourner au pays.

El último Tinku en Paris

El chango norte potosino
ya se ha marchado a las europas
se fué buscando su destino
así cantando viejas coplas
con su charango se fué feliz
sentado en un transatlantico
atras dejo lo altiplanico
cuando por fin llegó hasta paris
El chango norte potosino
toca en las calles y las plazas
se va llenando los bolsillos
con las monedas de las razas
Unos ojotes muy curiosos
miran al indio autentico
y entre el cupido mas étnico
inicia lazos amorosos
El chango norte potosino
componcho, trenza y sombrero
ante la gente de andar fino
demuestra ser hombre sincero
le hace a la gringa dos inditos
uno gringo y otro típico
pero el enredo lingüistico
causa problemas folkloricos
El chango norte potosino
después de amar de maravilla
ve que se rompe su destino
por lo que hace la kánka imilla
Quiere olvidarse de sus males
entrandole a lo etílico
cayendo en lo narcotico
con sus variaciones sexuales
El chango norte potosino
anoche ha dormido en el metro
mira mas claro su camino
buscando con el su reencuentro
al ver que ha sido muy infeliz
al ser honesto y romantico
toca su charango mítico
para el último tinku en Paris
.

Ci-dessous, lors de la fête de la Musique de 2009, de jeunes Parisiens d’origine bolivienne improvisent une danse du Tinku...

Un mot encore à propos de la fierté bolivienne.

Quelle que soit éventuellement leur beauté, je n’ai guère de propension envers les hymnes, porteurs le plus souvent de nationalismes ou de clôtures idéologiques et religieuses.
Mais je fais une exception ici, en dédiant celui-ci au gouvernement français et à son président, qui n’ont pas hésité, le 2 juillet, à offenser gravement le Président et le peuple bolivien, en interdisant le survol du territoire français par l’avion présidentiel brésilien, suspecté de transporter l’informaticien américain, Edward Snowden, ancien agent de la NSA à l’origine de révélations sur l’espionnage des communications par les Etats-Unis..

Viva mi Patria Bolivia

Viva mi Patria Bolivia

una gran nación

por ella doy mi vida

también mi corazón.
Esta canción que yo canto

la brindo con amor

a mi patria Bolivia

que quiero con pasión
La llevo en mi corazón

y le doy mi inspiración

quiera a mi patria Bolivia

como la quiero yo
.

Sur un rythme allègre de cueca [3], le cantautor Luis Rico chante, avec des amis, ce qui est devenu l’hymne officieux, et populaire, de la Bolivie.
Plus bas, la chanson est reprise avec une superbe interprétation de Joan Baez et sa sœur Mimi Farina, également militante de la bonne cause (concert de 1972 dans une prison de New York ; on ne s’étonnera pas de voir, dans ce public masculin de détenus, attentifs et émus, prédominer les visages de latinos et d’afro-américains pour qui le rêve américain est souvent devenu cauchemar).

Attention, dans cette Bolivie aux vivaces traditions protestataires, la chanson en question n’a rien de révolutionnaire. Ces quelques vers (que l’on pourrait à la va-vite juger de mirliton) reflètent une passion patriotique, commune à chaque pays andin : on ne mesurera jamais assez la force du patriotisme (pour ne pas dire du nationalisme) bolivien, péruvien, ou équatorien, - nationalismes souvent affrontés - dans ce qui pour nous, Européens occidentaux, se confond dans l’appellation d’Amérique latine...
Et en l’occurrence ici, il s’agit un passion patriotique bolivienne écorchée vive depuis de lointains épisodes sanglants et de pertes de vastes territoires, (guerre du Pacifique avec le Chili - 1879-1884, conflits amazoniens avec le Brésil, notamment en 1903, terrible guerre du Chaco avec le Paraguay, 1932-1935), passion patriotique renforcée depuis par les immixions et humiliations extérieures (celle du gouvernement socialiste français étant la dernière en date - voir ci-dessus).
La chanson (musique et paroles initiales) a été composée à la fin des années Trente par le grand musicologue et compositeur Apolinar Camacho ; les paroles ont été complétées ensuite par Ricardo Cabrera, et la chanson a trouvé un premier public à partir de 1946, puis un second au moment de la Copa America de football en 1963.
Maintenant, elle est de toutes les fêtes du pays comme dans celle qui regroupent les nombreux Boliviens exilés dans le monde entier. Et aujourd’hui, dans le pays où, on s’en souvient, finit tragiquement l’épopée du Che, elle a pris un sens nouveau de dignité depuis l’avènement au pouvoir de Morales et de son engagement pour une société communautaire post-capitaliste.

Je remonte maintenant de la Bolivie vers le Pérou, en commençant par ce lac Titicaca partagé entre Bolivie et Pérou.
Histoire d’écouter un des standards du gropue Los Incas, A las orillas del Titicaca.

Prendre la mesure du temps qui passe... Oui, A las orillas, ça ne nous rajeunit pas. Tout début des années 1960... Le mythique groupe Los Incas révélait à une fraction de la jeunesse européenne "éduquée", propre sur elle, et plutôt déconnectée de la géopolitique, les rythmes de la musique andine, et parfois l’écho de langues inconnues (ce n’est pas le cas dans ce standard péruvien, où la langue est celle du conquérant).
Premières années 1960 donc... C’était le temps où les luttes populaires péruviennes et boliviennes étaient presque totalement méconnues de l’opinion européenne "de gauche", révérence faite cependant à l’usage de la dynamite par les mineurs boliviens ; c’était bien avant que les groupes de petits musiciens, vraiment indiens et vraiment petits (de taille) eux, ne viennent dans l’exil alimentaire animer nos places publiques ; c’était bien avant que le Che ne se fasse abattre dans son aventure bolivienne, et, oh combien, avant l’actuelle renaissance des "peuples indigènes" dans le combat contre les oligarchies politiques et économiques...
C’était donc le temps d’une nostalgique vision du lac Titicaca (reprise donc d’un vieux standard péruvien), avant que les Tours operators n’y déversent leurs flots d’Occidentaux...
Peut-être, plus loin que l’éternel rappel des amours perdues, peut-on l’entendre aujourd’hui comme la métaphore d’un temps qui n’est plus, un temps à jamais disparu dans la grande césure des années 1980, et dont nos enfants et petits-enfants n’ont pas la moindre idée...

A las orillas
del Titicaca
grabé tu nombre
sobre la arena

Vino la ola
y lo borró todo.
Y de tu nombre
no quedó nada.

Sobre las peñas
grabé tu nombre,
vino la lluvia
y lo borró todo

Sur les rives de Titicaca j’ai gravé ton nom dans le sable
Vint la vague qui effaça tout. Et de ton nom il ne resta rien.
Sur les rochers j’ai gravé ton nom, vint la pluie qui effaça tout

Nous sommes dans le domaine du Huayno. En voici un autre, fameux, dont la Bolivie et le Pérou se partagent la paternité.
Ce huayno est né il y a bien longtemps dans la région de Cuzco, au Pérou, et un musicologue bolivien, Orueño Gilberto Rojas, le reprit et le popularisa en 1950, en changeant son titre de Ojos bonitos en Ojos azules. Chanson d’amour déçu qui pousse à la mort le désespéré… Chanson traditionnelle dont d’innombrables versions actuelles (voir Youtube), de la symphonique à l’émission télé avec chanteurs à succès, attestent de la grande popularité présente.

Ojos azules no llores
No llores ni te enamores
Lloraras cuando me vaya
Cuando remedio ya no haya

Yeux bleus, ne pleure pas, ne pleure pas et ne tombe pas amoureux, tu pleureras quand je m’en irai, quand il n’y aura pas de remède
Tu me juraste quererme

Quererme toda la vida
No han pasado dos, tres dias
Tu te alejas y me dejas

Tu me juras de m’aimer, de m’aimer toute la vie ; ne se sont pas passés deux, trois jour, que tu t’éloignes et que tu me quittes

En una copa de vino
Quisiera tomar veneno
Veneno para matarme
Veneno para olvidarte

Dans un verre à (de) vin, je veux prendre du poison, du poison pour me tuer, du poison pour t’oublier

Ojos azules no llores

Je n’ai jusqu’ici mentionné comme langue native que le Quechua (Runa Simi), sans évoquer l’Aymara.
De fait, la langue aymara est toujours présente au Pérou, notamment autour des rives du lac Titicaca, aux confins de la Bolivie.
Mon propos ici n’est pas de me lancer dans les différentes théories relatives à l’origine de la langue aymara, à son rapport difficile au Quechua dominant de l’empire inca et utilisé par les missionnaires évangélisateurs.
Simplement, puisque cette modeste série est centrée sur la musique, un écho de la traditionnelle Fête de la Sainte Croix (3 mai), célébrée dans la ville de Huancané, sur la rive nord péruvienne du Titicaca.

video pedro chechizno
Au son et au rythme hypnotique des Sikuris aymaras (flûtes de pan et tambours) cheminent en dansant gravement des couples populaires endimanchés... Comment ne pas être ému ? D’autres regardent, sur les trottoirs... Partage sociologique des rôles ? Je ne sais.
Nous sommes en tout cas, pour l’heure, bien en amont de la folklorisation commerciale qui n’épargne pas désormais les groupes de Sikuris.
Qui veut connaître les productions musicales de cette région du Pérou pourra se reporter sur internet par exemple en cherchant les groupes chiriwanos et yunguyos

En fait, si le huayno a toujours été apprécié par les connaisseurs non péruviens, la musique péruvienne a été révélée au grand public par le mythique El cóndor pasa

Contrairement à une idée bien épandue, ce morceau n’est en rien un un apport populaire immémorial. Elle est le final d’une zarzuela [4] (musique Daniel Alomía Robles [Huánuco 1871], paroles Julio Baudoin y Paz, alias Julio de la Paz) donnée au théâtre Mazzi de Lima (19 décembre 1913).
Le centenaire de la zarzuela a donné lieu à de multiples initiatives, avec notamment ses trois représentations les 14,15 et 16 décembre 2013 au Grand Théatre de la UNI à Lima.
Le morceau était alors uniquement instrumental.
En voici la version symphonique redonnée en novembre 2013 à Lima.

Mondialement diffusée depuis sa reprise par l’Étatsunien Paul Simon en 1970, la mélodie fut en 2004 proclamée par le gouvernement péruvien patrimoine culturel de la nation car sa diffusion "es tema de evocación, inspiración y añoranza (nostalgie, désir) sobre la majestuosidad del imperio de los Incas".
Si en 1913 les intruments étaient "européens", (et si la troupe théâtrale était espagnole), la musique de la zarzuela s’inspirait de la tradition musicale andine. Et surtout la thématique était "indigéniste" : elle magnifiait la résistance d’une communauté andine à la brutale exploitation par une compagnie anglosaxonne des mines de la région de Cerro de Pasco... Thématique qui n’est pas sans échos actuels, on le sait, et qui n’a pas enchanté un gouvernement "de gauche", dorénavant résolu à accepter le développement de l’exploitation minière après avoir promis le contraire aux populations indigènes.
Avec le final de la zarzuela, le vol du condor sur les Andes est métaphore de la liberté tant souhaitée et l’espérance de sa victoire.
Ce morceau désormais célèbre a connu des milliers de versions.
La plupart utilisent les instruments traditionnels andins et inscrivent ainsi El cóndor, pour un public européen, autant dans le respect de la "vérité" andine que dans la concession à l’exotisme rassurant souhaité par un public occidental plus ou moins "branché".
Signalons aussi le vibrant appel à la lutte patriotique et sociale de Martina Portocarrero, psalmodié en espagnol :

Mais revenons à nos huaynos. Par exemple avec ces cuivres modernes qui redonnent toute sa gravité à cette musique huancaína traditionnelle de la région de Junin (Pérou andin central, à l’est de Lima, au nord de Ayacucho).

mis en ligne par nicolasalima

Attention, pour vivante que soit cette musique andine, "traditionnelle" ne signifie pas obligatoirement et uniquement "populaire". Il suffit d’écouter sur le Net les radios péruviennes pour voir ce qu’il est advenu du trésor musical andin, certes toujours présent en filigrane de ce qui se chante et se danse... Mais la jeunesse (ou plutôt les jeunesses, tant sociologiquement et géographiquement les différences s’imposent), se tourne vers d’autres sources, caraïbes ou brésiliennes pour la jeunesse populaire, anglo-saxonnes pour la jeunesse des classes moyennes...
Il n’empêche. Pour nous en tenir au genre le plus répandu, le Huayno traditionnel est toujours joué, chanté et dansé dans la moindre fête, familiale ou publique.
En voici quelques exemples.
Tout d’abord, un huayno traditionnel toujours très vivant, Coca Quintucha (Kintucha), dédié à la feuille de coca, par laquelle la chanteuse communie avec ses parents défunts et exorcise la douleur et l’injustice. Elle est chantée en quechua :

Coca quintucha, hoja redonda
Qamsi yachanki ñoqap vidayta
Kay runap llaqtampi waqallasqayta ;
Qamsi yachanki ñuqap surtiyta
Kay runap llaqtampi llakillasqayta
...

Parmi les innombrables interprétations, j’aurais pu par exemple choisir celle de la célèbre chanteuse ayacuchana Nery Humala, chantée magnifiquement sur un accompagnement réduit.
Mais j’ai préféré donner la belle interprétation de Maria Esther Vega, dont l’accompagnement peut vous faire découvrir toute la gracieuse musicalité dansante du huayno.

Autre exemple : la cantautora Margot Palomino défend la culture populaire andine dans le contexte difficile de la triste globalisation culturelle. Mais, dans ce Pérou culturellement et géographiquement multiforme, cette défense n’implique pas un repliement frileux sur la Cordillère. Le clip qui accompagne Ischu le montre bien : c’est une jeune femme de la ville, de la grande ville, qui découvre une expression de la plus pure culture andine (dans la métaphore de l’herbe de la puna), et qui s’y ressource.

Ischu : Margot Palomino – Julio Humala Lema

Pajita de puna soy, mi amigo es el viento
hierbita silvestre soy de suelo agreste
plantita sencilla soy, vivo en cordillera.

Me aferro contra la tierra cuando el viento ruge
me aprieto a mis raíces, cuando el cielo nieva
no más solita he cricido la libertad es mi bandera.

Amiga de los pastores con ellos canto sus penas
y a la alegria sucumbo por que es justo que la tenga
otras veces soy la rabia cuando la muerte acecha.

Dicien que soy ordinaria porque el peón no me riega
no soy planta enjaulada presa en el cárcel dorada
solo soy hierba silvestre hija de la Pachamama
hija de la Pachamama

Traduction littérale :
je suis petite herbe sèche de la puna (haute cordillère), mon ami est le vent / petite herbe sauvage, je suis d’un sol agreste (non cultivé) / petite plante toute simple je vis dans la Cordillère.
Je m’accroche à la terre quand le vent rugit / je me tiens à mes racines quand il (le ciel) neige / toute seule j’ai grandie, la liberté est mon drapeau
Amie des bergers avec eux je chante leurs peines / et à la joie je succombe parce que cela est juste / et d’autres fois je suis la rage quand la mort guette.
On dit que je suis ordinaire parce que le peón (ouvrier agricole) ne m’arrose pas / je ne suis pas une plante emprisonnée dans une geôle dorée. / Je suis seulement herbe sauvage fille de la Pachamama (la Terre Mère)

Eminemment national dans ses innombrables réalisations régionales et locales, le huayno s’enracine particulièrement en effet dans la région d’Ayacucho. Un des huaynos ayacuchanos les plus connus est sans doute le très ancien Adiós pueblo de Ayacucho, véritable classique péruvien, huayno fameux, autant dans les hautes terres indiennes que dans la zone urbaine littorale où se sont entassés les émigrés de l’Altiplano, chassés par la guerre civile et par la misère.
Il n’est bien sûr pas nécessaire d’être Péruvien de l’Altiplano pour aimer cette chanson.

C’est le chant d’adieu à sa ville bien-aimée ("perlaschallay" : chère petite perle, perle de mon cœur), et à sa bien-aimée, d’un homme qui doit quitter Ayacucho bien malgré lui (Ciertas malas voluntades, perlaschallay, hacen que yo me retire", dit une version, "ciertos malos que y tengo, dit une autre).
Il lui promet de ne jamais l’oublier, et espère pouvoir revenir, s’il reste en vie.
Ayacucho, la grande ville de la Cordillère (2752 m. d’altitude !), et sa région, sont depuis toujours terre d’émigration proche ou lointaine : "por más lejo que me vaya..." dit la chanson.
Et le sanglant épisode du Sentier lumineux, dont la région fut l’épicentre dans les années 1980, a encore accentué cette "descente" vers l’énorme métropole littorale [5], ou les départs vers l’étranger.

Le huayno débute en espagnol, qui est vite remplacé par le quechua, langue encore largement véhiculaire et interclassiste dans la région d’Ayacucho. Double enracinement identitaire.

Adiós pueblo de Ayacucho, Perlaschallay.
Tierra donde yo he nacido, perlaschallay.
Ciertas malas voluntades, perlaschallay.
Hacen que yo me retire, perlaschallay.

Pagarinsi ripuchiani Perlaschallay.
Manapita adiósnispa perlaschallay.
Causaspaycha kutimusaq perlaschallay.
Huañuspayga manañacha perlaschallay.

Adiós pueblo de Ayacucho perlaschallay.
Donde he padecido tanto, perlaschallay.
Por más lejos que me vaya, perlaschallay.
Nunca podré olvidarte, perlaschallay
.

Traduction espagnole de la partie en quechua :

Mañana me voy/ sin despedirme de
nadie,/ si vivo, volveré/ si muero, ya no.
Adiós pueblo de Ayacucho,/ mírame,
ya me voy / por más lejos que me
encuentre, nunca podré olvidarte.
Adiós Pueblo de Ayacucho
Adiós pueblo de Ayacucho, perlaschallay,
donde he padecido tanto, perlaschallay,
ciertas malas voluntades, perlaschallay,
hacen que yo me retire, perlaschallay.

Paqarinmi ripuchkani, perlaschallay,
mana pitaq despidispa, perlaschallay,
kausaspaycha kutimusaq, perlaschallay,
wañuqpayqa manañacha, perlaschallay.

Adiós pueblo de Ayacucho, perlaschallay,
ripuqtaña qawariway, perlaschallay,
por más lejos que me encuentre, perlaschallay,
nunca podré olvidarte, perlaschallay
.

Sur l’histoire de ce huayno dont l’auteur est anonyme, cf. :
http://manuel-acosta-ojeda.blogspot.fr/2012/04/adios-pueblo-de-ayacucho.html

Adios Pueblo... autre version. Sur le huayno qui suit l’adieu à Ayacucho, cf. :plus haut.

C’est par le blog péruvien de Victor Mazzi que j’ai rencontré la grande figure de la contestation musicale politique et sociale, El Jilguero [le chardonneret] del Huascarán :
https://victormazzihuaycucho.blogspot.com/2013/10/un-gigante-el-jilguero-del-huascaran.html

Voici deux exemples de son abondante production.

D’abord son hommage à une fière jeune bergère du barrio de la Soledad, quartier populaire de Huaraz, dans la partie centrale de la Cordillère, ville notamment marquée par le souvenir des révoltes indiennes et des soulèvements républicains anti espagnols [6] :

Capitalina pastorina huaracina
Cuando te miro que orgullosa pasas
Alguien me dice que tienes derecho
Nadie lo niega nadie lo discute
Capitalina linda soledana.
Nadie lo niega nadie lo discute
Capitalina linda sodelana.
Que viva el barrio de
La Soledad muchachos !
Así con gusto !!.dale !! romero
Tu orgullosa con todo derecho
Tu soleroza por tus cualidades
Unos te quieren otros te admiran
Capitalina linda soledana
Unos te quieren otros te admiran
Capitalina linda soledana
Capitalina soledanita delicada flor eres tu
Capitalina soledanita delicada flor eres tu
Cuando quisiera cuando pudiera
Tener tu corazoncito.
Cuando quisiera cuando pudiera
Tener tu corazoncito.
Capitalina soledanita delicada flor eres tu
Capitalina soledanita delicada flor eres tu
Cuando quisiera cuando pudiera
Tener tu corazoncito.
Cuando quisiera cuando pudiera
Tener tu corazoncito
.

Et la chanson dénonciatrice Verdades que amargan, qui commence par un rappel du célèbre bandolero Liuis Pardo [7] :

Si reviviera Luis Pardo
el gran Alama y Atusparia
no habría tantos abusos
con la clase proletaria.
A las palabras del pobre
nunca le dan las razones
aunque la razón le sobre
más pueden las opresiones.
Si uno aguanta es un bruto
y si no aguanta es un malo
dale azote, dale palo
esa es la suerte del cholo.
En este mundo de vivos
el vivo vive del sonso
el sonso de su trabajo
y el diablo de sus maldades.
En este mundo de vivos
el vivo vive del sonso
el sonso de su trabajo
y el diablo de sus maldades.
Verdades que amargan...
Si reviviera Luis Pardo
el gran Alama y Atusparia
no habría tantos abusos
con la clase proletaria.
¿En qué lugares no han visto castigar con injusticias ?
dan libertad al culpable
y al inocente a la cárcel.
Al que roba cuatro reales
la justicia lo estrangula,
pero al que roba millones
la justicia más lo adula.
En este mundo de vivos
el vivo vive del sonso
el sonso de su trabajo
y el diablo de sus maldades.
En este mundo de vivos
el vivo vive del sonso
el sonso de su trabajo
y el diablo de sus maldades
.

Écoutons maintenant un huayno ayacuchano fameux qui dit magnifiquement l’éternelle révolte des pauvres, Flor de retama (fleur de genêt) : d’un blog à l’autre, et aujourd’hui sur ce site, je n’ai cessé de placer cette chanson qui m’est chère. La voici à nouveau, interprété par Martina Portocarrero, figure internationale de la chanson et de la culture péruvienne.
Ci-dessous, la version "officielle" avec paroles espagnoles.
Puis, in fine, un enregistrement public, qui vaut par les réactions des spectateurs.

Ricardo Dolorier en écrivit le texte après le massacre par les "sinchis" (corps répressif spécial de la garde civile) de manifestants pacifiques, paysans et étudiants, le 22 juin 1969 à Huanta (Ayacucho), sous la dictature du général Velasco. Les manifestants protestaient contre la fin de la gratuité de l’enseignement.
À partir du déclenchement en 1980 de l’insurrection maoïste du Sentier lumineux (années 1980-1990) Cf. : Fausta, la teta asustada, dont l’épicentre était la haute région d’Ayacucho Cf. : article 1799, cette chanson fut considérée comme un hymne des insurgés et fut officiellement proscrite.
En 2012 encore, ce fut un tollé dans la presse péruvienne quand le président du Congrès Abugattás la dansa, parmi d’autres huaynos, lors de la fête d’un congrès syndical de la CGTP.
Bien de l’eau a passé sous le pont depuis, et dans la complexe situation péruvienne la droite n’a cessé de l’emporter, principalement dans les régions littorales "blanches", alors que l’altiplano demeure le lieu de la misère et de la dépossession des terres au profit des sociétés minières.
Mais ce huayno demeure un symbole de la protestation en dignité contre l’injustice et la violence de l’État, un symbole de l’aspiration des masses populaires à l’éducation et à la reconnaissance.

Sur les événements qu’évoque ce huayno, cf. :
http://www.monografias.com/trabajos22/rebelion-huanta/rebelion-huanta.shtml#flor

Vengan todos a ver
¡ Ay, vamos a ver !

En la Plazuela de Huanta,
amarillito flor de retama,
amarillito, amarillando
flor de retama.

Donde la sangre del pueblo,
ahí, se derrama ;

allí mismito florece
amarillito flor de retama,
amarillito, amarillando
flor de retama.

RECITADO
¡ Allí donde los cerros se encienden
hasta alcanzar la aurora !
¡ Allí donde en tus faldas
se hacen buenas mujeres !
Tus nietos tienen que ser hombres
antes de ser niños
¡ Allí ! ¡ Amarillito, amarillando,
crece la flor de la retama !

Por Cinco Esquinas están,
los Sinchis entrando están.

Van a matar estudiantes
huantinos de corazón,
amarillito, amarillando
flor de retama ;
van a matar campesinos
peruanos de corazón,
amarillito, amarillando
flor de retama.

FUGA
La sangre del pueblo
tiene rico perfume ;
la sangre del pueblo
tiene rico perfume ;
huele a jazmines, violetas,
geranios y margaritas ;
a pólvora y dinamita.
Huele a jazmines, violetas,
geranios y margaritas ;
a pólvora y dinamita

¡ Carajo !
¡ A pólvora y dinamita !
¡ Ay, carajo !
¡ A pólvora y dinamita !

Traduction libre : Allez tous voir, oui, allons tous voir, en cette place de Huanta - la jaune fleur de genêt - là où coula le sang du peuple, là où fleurit la jaune fleur de genêt. Là-bas où collines s’embrasent jusqu’à toucher l’aurore, là-bas où leurs flancs portent des femmes bonnes, tes enfants doivent être hommes avant même d’être enfants ! Par la place Cinco Esquinas entrent les "Sinchis", ils vont tuer les étudiants, enfants généreux de Huanta, oh jaune fleur de genêt, ils vont tuer les paysans, Péruviens généreux, oh jaune fleur de genêt. Le sang du peuple a un riche parfum, jasmins, violettes, géraniums et marguerites. Et poudre et dynamite !
Le "Carajo" final est proprement intraduisible : c’est un défi (merde ! bordel ! allez vous faire foutre ! jeté aux bourreaux).
Il est repris par le public dans ce concert :

Équateur.
Je disais en introduction que cette revue de morceaux que j’aime s’arrêterait au Péou et dirait peu de choses sur la république qui commence à sa frontière nord, l’Équateur.
Voici d’abord le Président (de gauche) Correa entonnant cet hymne officieux de l’Équateur, dont la musique évoque plus les langueurs afro-américaines de la côte que la rudesse de la montagne indienne. Le Président chante ici à Madrid, devant des milliers d’exilés équatoriens (ils sont fort nombreux en Espagne, mais d’aucuns, compte tenu de la situation comparée des deux pays, commencent à retourner au pays natal).

Con amor hoy yo quiero cantar
si señor a mi lindo Ecuador
con amor siempre debes decir
donde quiera que tu estes ecuatoriano soy

Y maña
y mañana recordaras
donde se ve ese cielo azul
que un dia cobijo.

Ese amor
ese amor que tienes aqui
y te hara regresar al fin
a tu lindo Ecuador.

(Repite todo)

Et maintenant terminons par ce morceau superbe, Vasija de barro :

Vasija de barro
Benitez y Valencia
Yo quiero que a mí me entierren
Como a mis antepasados
Yo quiero que a mí me entierren
Como a mis antepasados
En el vientre oscuro y fresco
De una vasija de barro
En el vientre oscuro y fresco
De una vasija de barro
Cuando la vida se pierda
Tras de una cortina de años
Cuando la vida se pierda
Tras de una cortina de años
Vivirán a flor de tiempo
Amores y desengaños
Vivirán a flor de tiempo
Amores y desengaños
Arcilla cocida y dura
Alma de verdes collados
Arcilla cocida y dura
Alma de verdes collados
Barro y sangre de mis hombres
Sol de mis antepasados…
"

Désormais connu comme hymne non officiel de l’Équateur, Vasija de barro fut écrit en 1950 par un groupe d’intellectuels, les poètes Jorge Carrera Andrade, Jorge Enrique Adoum, Hugo Alemán et le peintre Jaime Valencia, chez le peintre Oswaldo Guayasamin. La mélodie est de Gonzalo Benites. Elle évoque le rituel funéraire de leurs ancêtres Incas qui enterraient leurs morts dans des poteries d’argile.

À la suite de la publication de 2013, j’ai reçu cet émouvant message que je redonne ici, non par gloriole d’auteur, mais parce qu’il apporte des éléments importants d’appréciation.
Bonne lecture, et un grand merci à Isabelle pour son message !

" Bonjour et grand merci pour toutes ces merveilles. Vos explications claires et détaillées accompagnant ce beau et émouvant voyage à travers la musique des Andes est un véritable délice. Votre blog magnifique m’a été indiqué par une amie de toujours qui découvre depuis peu la réalité latino-américaine à travers la littérature, la musique et par voie de conséquence, aussi un peu l’Histoire même si elle dit que cette matière n’est pas vraiment son fort... (sourire). Vue sous cet angle, elle l’aime et je peux vous assurer qu’elle et moi apprécions énormément vos choix musicaux. Puissiez-vous nous en mettre encore et encore jusqu’à ce que vous n’en ayez plus, on en redemande ! Il se trouve que j’ai brièvement été professeur d’Espagnol dans un Institut pour jeunes aveugles à Paris, étant moi-même aveugle et utilisant pour vous lire et communiquer avec vous, un ordinateur équipé d’un logiciel de lecture d’écran pilotant un synthétiseur vocal et un terminal Braille. Ma maîtrise d’Espagnol à l’époque, portait sur un roman équatorien. J’ai vu un clin d’oeil dans le concours de circonstances qui a voulu que ce pays soit absent de votre série d’articles, ses musiciens il est vrai, sont moins connus que ceux des pays voisins... J’ai récemment renoué avec mes premières amours lorsqu’une amie de plus fraîche date mais qui m’est aussi très chère, m’a fait l’honneur, n’ayant en réalité nullement besoin de moi pour cette cause, de m’associer à ses recherches dans le cadre de la thèse de doctorat d’État qu’elle prépare sur le réveil identitaire des communautés aborigènes d’Argentine. À propos de l’utilisation de ce terme, j’observe avec satisfaction que vous n’employez le mot "indien" que pour désigner ces groupes certes sympathiques mais plus folkloriques qu’autre chose, qui jouent de la flûte andine, très honorablement pour certains il faut le dire, dans le métro parisien. Vous savez comme nous, qu’il n’existe d’Indiens qu’en Inde, que l’usage de ce terme pour désigner les populations autochtones d’Amérique (les "peuples natifs" comme on dit là-bas), est un mésemploi dont l’origine est la méprise de Christophe Colomb et de son équipage, persuadés qu’ils étaient d’avoir débarqué en Inde... Ce mot est perçu par les communautés indigènes comme emblématique de la négation qui est faite depuis des siècles, en Europe mais aussi par les autorités de ces pays (qui sont issus d’Européens d’ailleurs), de leur identité et de leurs droits. Or on trouve ce mésemploi partout, y compris et c’est sans doute cela le plus impardonnable, dans les travaux dits d’"intellectuels" (ethnologues, historiens et j’en passe). Pour ne parler que de l’Argentine car c’est sur ce pays que travaille l’amie dont je vous entretenais plus haut, il y a, pour ne citer que quelques noms, des Guaranis, des Tobas (ou Qom), des Mocovies, des Wichies, des Mapuches bien sûr même si la majorité d’entre eux sont plutôt présents au Chili puisque la Patagonie est partagée entre ces deux pays... et d’autres encore. Appelons ces gens "peuples natifs" ou si on le connaît, du nom de leurs communautés respectives, c’est le moindre respect dont on puisse faire preuve envers eux. La flûte des Andes, la musique andine et ainsi de suite, cela s’entend et se comprend très bien ! Recevez à cet égard nos félicitations pour votre rigueur intellectuelle. Et merci encore pour tout ce que vous ferez pour continuer à régaler nos oreilles ! Bien à vous ".

Notes

[1« Quechua » ? le quechua, de son véritable nom rune simi, est la langue indigène parlée dans les républiques andines d’Amérique du Sud, (Pérou, Bolivie, nord de l’Argentine et du Chili, et quelque peu Colombie).
L’opinion européenne est peu ou mal informée sur le rôle des puissantes mobilisations indigénistes des années 1980-1990 qui ont fait évoluer l’Équateur et la Bolivie vers la démocratie, mobilisations qui étaient moins l’expression d’une identité « indienne » supposée historiquement immuable que d’une production et promotion efficace de cette identité dans des luttes sociales et politiques au présent.
La prise en compte des revendications des communautés indigènes, au premier chef économiques et sociales, a déjà entraîné un recul de la pauvreté, un début de solution de la question de la propriété et de l’exploitation de la terre, et l’apparition d’une vraie démocratie locale.
Mais quid de la question linguistique ? La prise en compte officielle des langues indigènes, notamment en Bolivie, (dorénavant officiellement Estado plurinacional de Bolivia) a été une immense reconnaissance en dignité, dans des pays où le racisme anti-indien était (et demeure trop souvent) une réalité quotidienne, racisme intériorisé au point que bien des citoyens dont le physique atteste à l’évidence une origine « indigène » vous déclareront ne pas en procéder.
Une des revendications majeures des communautés indigènes était, et demeure, l’accès à l’instruction, et, partant, à l’insertion ouverte dans le monde moderne. Paradoxalement, la reconnaissance officielle a pris quelque peu à contrepied les associations légitimement soucieuses de défendre et promouvoir le runa simi.
Pour la masse des locuteurs, le problème n’est pas de défendre une langue que tous parlent encore. La langue populaire est vivante et leur apparaît sans doute, bien à tort, immortelle. Non, le problème de ces locuteurs est de faire en sorte que leurs enfants puissent accéder à la pleine maîtrise de l’espagnol, qui leur ouvrira les portes d’un autre avenir. Dans ces conditions, enseigner en runa simi peut être nécessaire pour accéder à l’espagnol, mais enseigner le « runa simi », et seulement le « runa simi » peut apparaître à beaucoup comme une impasse, qui continuerait à faire vivre les indigènes, - ceux à tout le moins qui ne sont pas « descendus » vers les grandes villes -dans une autarcie linguistique isolante.
Que sortira-t-il de cette dialectique ? La survie et l’adaptation au monde moderne d’une langue séculaire, héritière d’une grande civilisation vaincue, ou sa disparition à moyen terme ?

[2Je reviendrai à propos du Pérou sur l’histoire et la vraie signification de ce morceau célèbre

[3Cueca : danse nationale en Bolivie, comme au Chili d’ailleurs, mais dans d’autres conditions

[4genre dramatique d’origine espagnole mêlant chant, danses, dialogues

[6Cf. le Huayno patriotique :

[7Telmo Luis Pardo Novoa (Chiquián, 1874-1909) poussé par les épreuves de sa vie à devenir un "bandit" justicier social. Sous l’appellation de Luis Pardo, el bandolero, il est devenu une figure romantique populaire, emblématique de la révolte. Une célèbre complainte, El conte de Louis Pardo, célèbre sa mémoire et celle de sa compagne Andarita :

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