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Une République mort-née. I - Février-Mai 1848, Documents

mercredi 9 juin 2021, par René Merle


Daumier, 1848, "Dernier conseil des ministres", le Charivari, 9 mars 1848

En les précisant et les augmentant, je regroupe ici une série de billets publiés sur ce site et sur le site de l’Association 1851, concernant les premiers mois de la Seconde République, des derniers jours de février à la veille de la grande secousse de juin.
Il n’est pas question de faire ici l’histoire de la République, elle a été faite et bien faite, et les excellentes études, tant générales que locales, ne manquent pas. Je ne peux que vous y renvoyer, et en particulier, pour les non-initiés,au Que sais-je ? de Philippe Vigier, La Seconde République, plusieurs fois publié de 1967 à 2001.
Conformément à l’esprit et au titre de ce site, je veux seulement ici proposer quelques documents. Ils ne couvrent pas tout l’éventail de ce bouillonnement, et bien des aspects majeurs ne sont pas traités ici. J’ai voulu polariser sur le divorce croissant entre une partie des couches populaires et la bourgeoisie républicaine, "de la veille" ou "du lendemain", désormais au pouvoir. Dans cette alliance gouvernementale, des plus provisoires, entre républicains radicaux, (la Réforme), et notables républicains « modérés », (le National), les représentants des prolétaires n’obtenaient qu’une portion plus que congrue, et quasiment symbolique.
Il sera bien sûr beaucoup question de Paris, mais aussi de quelques villes manufacturières où, à la différence de Paris, la classe ouvrière naissante n’est pas celle de l’atelier, mais déjà celle de l’usine, petite ou grande, et donc où l’antagonisme de classe est sans doute plus immédiat et plus directement lisible que dans la capitale. Sans oublier naturellement l’immense monde rural.

Paris au lendemain de la proclamation de la République


On lit, sans autre commentaire, dans le très conservateur Journal des Débats du 28 février 1848, (quatre jours après la proclamation de la République), ces lignes reprises de l’organe d’Adolphe Thiers et des Orléanistes "libéraux" : le Constitutionnel :
" On lit dans le Constitutionnel le récit suivant des événements accomplis à l’Hôtel-de-Ville dans la journée d’hier samedi [1] :
Le gouvernement provisoire, sans autre appel jusque-là que les vœux muets des bons citoyens, l’assistance volontaire des jeunes gens de toutes les écoles, qui semblent avoir sucé à la fois le sentiment passionné de la République et le sentiment des conditions modératrices auxquelles elle peut s’accomplir [2], avait été lui même sa seule force. Des masses bien intentionnées, mais désordonnées, le peuple encore inquiet de son triomphe et défiant de sa victoire, avaient inondé de leurs colonnes la place, les rues adjacentes, les escaliers, les salles de l’Hôtel-de-Ville.
Le gouvernement, sans doute obsédé, interpellé, contredit, menacé, n’avait pu délibérer que sous la pression d’une multitude armée et au bruit des portes qui cédaient à tout instant à ces masses toujours renaissantes. En vain M. Crémieux, M. Garnier-Pagès, M. Louis Blanc, M. Dupont (de l’Eure), M. Marie, M. de Lamartine, surtout, avaient harangué vingt fois par jour ces masses ; en vain ce dernier avait fait des efforts surnaturels de force physique et de force morale contre le désordre, les exigences de ces colonnes affamées d’entendre sa voix ; à peine un résultat était-il obtenu, qu’une autre colonne de peuple, armée de sabres, de fusils et de baïonnettes, se présentait de nouveau sur la place, au bruit des coups de fusil, encore teinte du sang et couverte des cadavres des chevaux [sic] ; il fallait recommencer toutes les demi-heures une résistance.
Cette foule, qui couvrait la place, était traversée, hier surtout, à tout instant, par des brancards, où le peuple apportait les corps morts des individus tués dans les combats des deux journées. Une salle de l’Hôtel-de-Ville était encombrée de ces cadavres, et ce spectacle était trop propre à exciter sans cesse dans l’âme du peuple la vengeance et la sédition.

Aujourd’hui, au contraire, quel magnifique spectacle ! le peuple en ordre, la garde nationale sortie de tous les quartiers de la capitale, d’elle-même, par la seule impulsion du danger public, des pièces de canon chargées à mitraille, servies par des combattans [3] du peuple sans uniforme, mais aussi calmes et aussi impassibles que les troupes les troupes les mieux disciplinées ; 150,000 hommes au moins couvrant les quais, la place, les rues adjacentes ; mais aussi le palais du peuple, l’Hôtel-de-Ville, peuplé seulement de ces braves jeunes gens des écoles, et de ces bons citoyens qui étaient venus apporter l’ordre, la dignité et le patriotisme avec eux. Le gouvernement provisoire, à la tête duquel marchaient M. Dupont (de l’Eure), M. Arago, M. de Lamartine, M. Garnier-Pagès, accueilli avec respect et délibérant avec calme, sans qu’un cri de cette multitude trouble un seul moment ses délibérations ; puis, après une séance où tous les principes de la liberté et de l’ordre sont énergiquement proclamés, des décrets prescrivant la réouverture des édifices des cultes, l’abolition de la royauté, l’établissement de la République, la conservation du drapeau tricolore national auquel on ajoute seulement ce grand mot de Fraternité ! qui doit relier toutes les classes de la nation en un seul faisceau, une cravate rouge seulement ajoutée à ce glorieux drapeau pour rappeler le second acte de la Révolution française, destiné à la compléter ; l’organisation instantanée d’ateliers nationaux de travail, pour que le salaire ne manque plus désormais à un seul citoyen laborieux ; enfin, ce décret que M. de Lamartine a déclaré, avant de le dire au peuple, devoir être le baptême d’une Révolution qui veut être aussi innocente qu’elle est énergique et populaire ; l’annonce d’une convocation aussi prochaine que possible d’une Assemblée nationale ; l’adhésion complète des citoyens de toutes les opinions, même les plus hostiles au principe populaire..."

Ainsi, après une journée de tumulte populaire, ("les masses" dit le texte), le gouvernement provisoire autoproclamé pouvait enfin dominer la situation et se mettre vraiment à l’œuvre, au service d’une République née deux jours avant, le 24 février, au terme de trois journées d’insurrection parisienne. République proclamée œcuménique tant politiquement que socialement, République conservant le drapeau tricolore symbole de l’unité nationale, mais lui adjoignant, comme en lot de consolation, cette cravate rouge emblème d’un prolétariat qui n’est pas nommé, mais dont on ne peut éluder la revendication première en ces temps de crise économique, le droit au travail. C’est donc de cette dichotomie du tricolore et du rouge que je pars pour une promenade dans ses débuts (du 24 février au 23 juin 1848).

Paris, l’affaire du drapeau rouge


Sur ce tableau de Henri Félix Emmanuel Philippoteaux, le drapeau rouge est symboliquement porté par une femme sur un cheval blanc, en hommage de pureté dans la conviction ?
On sait comment, le 25 février, à l’Hôtel-de-Ville, devant la foule des insurgés dont une partie réclamaient le drapeau rouge comme drapeau national, Lamartine, par une harangue lyrique, imposa le drapeau tricolore.
Vous pouvez lire le texte de la harangue sur : Discours Lamartine-> https://fr.wikisource.org/wiki/Discours_à_l’Hôtel_de_Ville_du_25_février_1848
À noter dans la foule, à la droite immédiate de l’orateur, le drapeau tricolore particulier des hommes de Caussidière (figure marquante des sociétés secrètes républicaines avancées, et des insurrections de la monarchie de Juillet), autoproclamé préfet de police le jour même. Je reviendrai plus bas sur ce drapeau singulier.

Après cette victoire du drapeau tricolore, la riposte des révolutionnaires (pour ainsi dire professionnels) de la mouvance blanquiste fut immédiate. Dès le 25, Blanqui quitte Blois où il était en résidence surveillée, après sa libération en 1847. Il retrouve à Paris deux compagnons de lutte précieux, (et deux Méridionaux d’origine), Benjamin Flotte le cuisinier, condamné en 1847 (après un emprisonnement très dur de 1839 à 1842), et libéré par l’insurrection du 24, et le docteur Louis Antoine Lacambre, actif militant communiste.
Blanqui, Flotte et Lacambre s’empressent immédiatement de créer le Club de la Société Républicaine Centrale, désigné par la presse bien pensante comme « club communiste ».
On lit dans le très renseigné, très réactionnaire et très délateur ouvrage d’Alphonse Lucas, bon serviteur de la république de l’Ordre de triste mémoire, Les clubs et les clubistes : histoire complète critique et anecdotique des comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution de 1848, Paris, Dentu, 1851 :
« Fondé le 26 février lorsque les barricades étaient encore debout, le club du citoyen Blanqui, composé en partie de la plupart des vétérans des sociétés secrètes, des socialistes les plus avancés, des hommes les plus gravement compromis dans nos troubles civils… »
Lucas évoque la première réunion de la Société Républicaine Centrale le 26 février, à laquelle il a assisté :
« L’assemblée était nombreuse dans la Salle du Prado [4]. Chacun des individus que nous venons de nommer avait amené avec lui tous ceux de ses amis sur lesquels il croyait pouvoir compter ; d’étranges rumeurs couraient dans la foule, dominée à chaque instant par des acclamations sauvages. Les yeux menaçaient, les poings s’agitaient convulsivement ; tous ces hommes paraissaient en proie à une violente colère ; le drapeau rouge, qu’une ignoble bande de chenapans voulait imposer à la France, venait d’être renversé grâce aux efforts de M. de Lamartine.
La chute du drapeau rouge avait été immédiatement suivie de l’apparition sur les murs de Paris de l’affiche suivante :

" AU GOUVERNEMENT PROVISOIRE
Les combattants républicains ont lu avec une douleur profonde la proclamation du Gouvernement provisoire qui rétablit le coq gaulois et le drapeau tricolore.
Le drapeau tricolore, inauguré par Louis XVI, a été illustré par la première République et par l’Empire : il a été déshonoré par Louis-Philippe.

Nous ne sommes plus d’ailleurs ni de l’Empire ni de la première République.
Le peuple a arboré la couleur rouge sur les barricades de 1848. Qu’on ne cherche pas à le flétrir.

Elle n’est rouge que du sang généreux versé par le peuple et la garde nationale.

Elle flotte étincelante sur Paris, elle doit être maintenue.
Le peuple victorieux n’amènera pas son pavillon
."

Cette affiche, qui en portait pas de nom d’imprimeur, avait été rédigée par le docteur Lacambre [5] ; elle explique la sombre colère à laquelle étaient en proie les séides du citoyen Blanqui : ils venaient de subir un premier échec. »

Le lendemain était publiée une autre protestation (cf. Auguste Blanqui. Textes choisis, Éditions sociales, 1971)
« Nous ne sommes plus en 93. Nous sommes en 1848 ! Le drapeau tricolore n’est pas le drapeau de la République ; il est celui de Louis-Philippe et de la monarchie.
C’est le drapeau tricolore qui présidait aux massacres de la rue Transnonain [6], du faubourg de Vaise [7], de Saint-Étienne [8]. Il s’est baigné vingt fois dans le sang des ouvriers.
Le peuple a arboré les couleurs rouges sur les barricades de 1848, comme il les avait arborées sur celles de juin 1832, d’avril 1834, de mai 1839. Elles ont reçu la double consécration de la défaite et de la victoire. Ce sont désormais les siennes.

Hier encore, elles flottaient glorieusement au front de nos édifices.
Aujourd’hui la réaction les renverse ignominieusement dans la boue et ose les flétrir de ses calomnies.

On dit que c’est un drapeau de sang. Il n’est rouge que du sang des martyrs qui l’a fait l’étendard de la République.

Sa chute est un outrage au peuple, une profanation de ses morts. Le drapeau de la garde municipale ombragera leurs tombes.

Déjà la réaction se déchaîne. On la reconnaît à ses violences. Les hommes de la faction royaliste parcourent les rues, l’insulte et la menace à la bouche, arrachant les couleurs routes de la boutonnière des citoyens.

Ouvriers ! c’est votre drapeau qui tombe. Écoutez bien ! La République ne tardera pas à le suivre. »
Quelle conclusion prémonitoire !

Comme on peut le constater, le drapeau rouge a été un enjeu politique immédiat. Il signait la séparation entre les républicains bourgeois du National, les républicains petits bourgeois radicaux de la Réforme, tous partisans de la République plus ou moins démocratique, et les partisans de la République démocratique et sociale, que Blanqui appelait « République égalitaire ». Il n’est pas étonnant de trouver parmi ceux qui proposent le drapeau rouge en drapeau national ces 24 et 25 février le publiciste communiste Théodore Dezamy, membre actif de la Société Républicaine Centrale [9]. Mais on notera que si les Blanquistes parlent du drapeau rouge du Peuple, catégorie globalisante et non restrictive, ils n’évoquent pas ici la "classe ouvrière".
Si nous projetons trois mois plus tard, c’est à l’évidence la population ouvrière, au sens large (le petit peuple de l’atelier, de la fabrique, dans la solidarité de la rue) qui fournira le gros des troupes à l’insurrection de Juin, déclenchée par la suppression brutale des ateliers nationaux. En juin 1848, le drapeau rouge flottera sur les barricades prolétariennes.


Horace Vernet, Barricade de la rue Soufflot, 25 juin 1848

Mais si le drapeau rouge fut effectivement quatre mois après le seul drapeau des insurgés ouvriers parisiens, il deviendra dans les années 1849-1851 l’emblème des « démocrates socialistes », ces « Montagnards » au recrutement interclassiste (petits-bourgeois, artisans, paysans, ouvriers), et il flottera sur les colonnes des insurgés républicains de décembre 1851.
Dans mon Midi natal, dans mon « Var rouge », et particulièrement en milieu rural, il a longtemps été d’usage, et jusqu’au XXème siècle, de diviser les citoyens politisés entre « rouges » et « blancs », le « bleu » modéré n’ayant guère droit au chapitre.

Le projet de drapeau tricolore de Caussidière

Je reviens sur nos trois couleurs, évoquées dans le billet précédent.
Quand l’adversaire est abattu, il est toujours délicat de reprendre ses couleurs.
Et c’est bien la difficulté que rencontrèrent les insurgés républicains parisiens de février 1848, le jour de leur victoire sur la monarchie de Louis-Philippe.
Quel drapeau adopter ?
Les ouvriers réclamaient le drapeau rouge, symbole de la République démocratique et sociale.
Mais les républicains petits et grands bourgeois n’avaient que faire de la République sociale. Ils en tenaient pour le tricolore, hérité de la grande Révolution, de la Première République, de l’Empire, le drapeau tricolore que les Bourbons revenus dans le char de l’étranger en 1814-1815 avaient cru pouvoir remplacer par le drapeau blanc. Oui mais voilà, frustrant de leur victoire les insurgés républicains de 1830, Louis-Philippe d’Orléans, auto proclamé roi, mais roi des Français et non plus roi de France, avait repris l’emblème tricolore, chargé d’histoire.
Au lendemain de leur victoire de février 1848, on conçoit que certains républicains tenants du tricolore voulaient aussi se distancier clairement de Louis-Philippe qu’ils venaient de chasser.
D’où la décision du nouveau et autoproclamé préfet de police, le vieux combattant républicain montagnard Caussidière :

Je me dis parfois, devant l’usage immodéré fait du tricolore national par des gens dont la République n’est pas le premier souci, que finalement je me retrouverais plutôt dans la solution Caussidière !
Le vétéran des sociétés secrètes qu’était Caussidière redoutait la scission entre les forces révolutionnaires avancées et la républicains petits-bourgeois ?
D’où son choix du drapeau tricolore (à sa façon).
À noter que les quatre unités de la Garde du Peuple qu’il avait constituées avec les membres des sociétés secrètes de sa mouvance s’opposeront aux manifestations banquistes "communistes" de mars et d’avril et Caussidière sera alors encensé par la bourgeoisie.

Fin février, Baudelaire républicain

On a pu s’étonner de voir Baudelaire qualifié de républicain.
L’épithète n’a pourtant rien qui puisse surprendre les baudelairiens, qui rappellent volontiers comment, le fusil à la main, le jeune Baudelaire (né en 1821) avait participé à l’insurrection de Février 48, en espérant à l’occasion pouvoir régler son compte au beau-père détesté…
Les baudelairiens connaissent bien aussi le journal éphémère qu’au lendemain de la victoire républicaine Baudelaire, alors adhérent du club blanquiste, lança avec une autre figure marquante de la bohème littéraire, Champfleury, et avec l’étudiant Toubin.



À noter que le second numéro s’orne d’une gravure réalisée à partir d’un dessin de leur ami Courbet.

Le journal s’en tient à ces généreuses illusions, bien vite démenties par les événements.
Pour suivre les pérégrinations suivantes de Baudelaire, cf. : Baudelaire journaliste->https://www.la-presse-anarchiste.net/spip.php?article1412

Février mars 1848, la floraison des clubs

Nous avons déjà évoqué le très actif club fondé par Blanqui (et fréquenté par Baudelaire). Voici l’image, fidèle à sa façon, que donne Flaubert de l’atmosphère de ces clubs avancés dans L’éducation sentimentale.

1848, Flaubert, le club de Sénécal
Vingt ans après le printemps 1848, Flaubert, en sceptique conservateur, règle ses comptes avec le tohu-bohu des Clubs du début de la Seconde République. Qui a vécu mai 68 s’y retrouvera un peu. Il s’agit ici du « Club de l’Intelligence » ( ! ), où le brave Dussardier conduit Frédéric, et où nous rencontrons à nouveau Sénécal. On prépare les élections d’avril 1848 à l’Assemblée constituante.
« Au bureau du président, Sénécal parut. […]
La foule témoignait à son président une grande déférence. Il était de ceux qui, le 25 février, avaient voulu l’organisation immédiate du travail ; le lendemain, au Prado, il s’était prononcé pour qu’on attaquât l’Hôtel de Ville ; et, comme chaque personnage se réglait alors sur un modèle, l’un copiant Saint-Just, l’autre Danton, l’autre Marat, lui, il tâchait de ressembler à Blanqui, lequel imitait Robespierre. Ses gants noirs et ses cheveux en brosse lui donnaient un aspect rigide, extrêmement convenable.
Il ouvrit la séance par la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, acte de foi habituel. Puis une voix vigoureuse entonna les Souvenirs du Peuple, de Béranger.
D’autres voix s’élevèrent :
— Non ! non ! pas ça !
— La Casquette ! se mirent à hurler, au fond, les patriotes.
Et ils chantèrent en chœur la poésie du jour :
Chapeau bas devant ma casquette,
A genoux devant l’ouvrier !

Sur un mot du président, la foule se tut.
[…] [On en vient aux débats. Intervention d’un acteur républicain exalté :]
Puisque le théâtre était le foyer de l’instruction nationale, il votait pour la réforme du théâtre ; et, d’abord, plus de directions, plus de privilèges !
— Oui ! d’aucune sorte !
Le jeu de l’acteur échauffait la multitude, et des motions subversives se croisaient.
— Plus d’académies ! plus d’Institut !
— Plus de missions !
— Plus de baccalauréat !
— A bas les grades universitaires !
— Conservons-les, dit Sénécal, mais qu’ils soient conférés par le suffrage universel, par le Peuple, seul vrai juge !
Le plus utile d’ailleurs, n’était pas cela. Il fallait d’abord passer le niveau sur la tête des riches ! Et il les représenta se gorgeant de crimes sous leurs plafonds dorés, tandis que les pauvres, se tordant de faim dans leurs galetas, cultivaient toutes les vertus. Les applaudissements devinrent si forts, qu’il s’interrompit. Pendant quelques minutes, il resta les paupières closes, la tête renversée ; et comme se berçant sur cette colère qu’il soulevait.
Puis, il se remit à parler d’une façon dogmatique, en phrases impérieuses comme des lois. L’État devait s’emparer de la Banque et des Assurances. Les héritages seraient abolis. On établirait un fonds social pour les travailleurs. Bien d’autres mesures étaient bonnes dans l’avenir. Celles-là, pour le moment, suffisaient ; et, revenant aux élections :
Il nous faut des citoyens purs, des hommes entièrement neufs »…

Quelques exemples de clubs aux orientations spécifiques.
Je les donnes par des citations de l’ouvrage du très réactionnaire Alphonse Lucas, Les Clubs et les Clubistes. Histoire complète, critique et anecdotique des clubs et des comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution de 1848, Paris, Dentu, 1851 (seconde édition).
Rien d’étonnant à ce que cette revue des Clubs soit essentiellement un catalogue des ennemis politiques de Lucas. Basses attaques et calomnies y abondent. Cet ouvrage haineux est un véritable répertoire de noms et d’adresses de démocrates, désignés à la répression que continue à mener le parti de l’Ordre, après les saignées de 1848-1850. Mais le plus révoltant est sans doute le cynisme avec lequel il donne le coup de pied de l’âne aux plus faibles. En voici deux exemples : l’un sur les esclaves libérés par la République en 1848, l’autre sur les femmes osant réclamer leurs droits...

"AMIS DES NOIRS (Club des), place du Carrousel (état-major de la Garde nationale) ; fondé en mars 1848. Président, Bisette, actuellement représentant du peuple.
Nous voulons bien être les amis des Noirs, mais il paraît que les Noirs ne veulent pas être les nôtres. Le 23 mai 1848, par suite de la liberté accordée aux nègres, trente-deux blancs, hommes, femmes et enfants, étaient égorgés et brûlés à Saint-Pierre (Martinique). Dix-neuf habitations étaient incendiées à la Guadeloupe, pour éclairer les dernières élections... Mais qu’importe ! soyons quand même les amis des Noirs.
"Liberté, égalité, fraternité, et vivent les rouges !" voilà quelle était la devise du club des Noirs."

Voilà donc pour tout potage comment le triste réactionnaire Lucas commente décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848 !

En ce qui concerne le club des Femmes, rien ne manque de l’ordinaire litanie qui se veut spirituelle : liste des militantes avec remarques machistes sur leur physique et leur caractère, hystérie des participantes, cacophonies dues à l’inaptitude de ces viragos à un débat sérieux, et bien sûr, sucre sur les poires, le reproche majeur : ces soi-disant humanistes ont abandonné à leur maris les tâches quotidiennes et l’éducation des enfants... Voici quelques portraits :

"FEMMES (club des), secrétariat, rue de Trévise, 8 ; salle des séances, boulevard Bonne-Nouvelle (salle des concerts) ; fondé en avril 1848.
La citoyenne Jeanne Deroin, lorsqu’elle n’est pas détenue à Saint-Lazare, est visible tous les jours, de cinq à sept heures de relevée, à l’Association fraternelle des garçons limonadiers, rue du Roule-Saint Honoré. Elle n’est pas belle, elle n’est plus jeune ; ses allures sont celles d’une virago ; elle est quelquefois flanquée d’un mari dont elle ne porte pas le nom, qui l’admire sur parole et qui se croit très-honoré lorsque dans ses bons jours elle veut bien lui donner un canard. Elle exerce à la fois les professions de journaliste, de lingère et d’institutrice ; elle a fondé en 1848 une infinité de journaux rouges qui n’ont jamais paru plusieurs jours de suite. Elle a prononcé dans les banquets démocs-soc des discours échevelés dont les frères et amis eux-mêmes ont pris la liberté grande de se moquer. Elle s’est posée elle-même comme candidate, et elle n’a jamais obtenu qu’une seule voix, celle de son infortuné mari. En définitive, elle s’est fait dernièrement condamner à plusieurs mois de prison pour avoir conspiraillé, rue Michel-le-Comte, avec des blanchisseuses et un architecte.
À côté de Jeanne Deroin, et sur la même ligne, brille la citoyenne Pauline Rolland [10], une des adeptes les plus enthousiastes du citoyen Pierre Leroux ; ce grand homme que ses disciples eux-mêmes ne comprennent pas. La citoyenne Pauline Roland manie la plume la plus infatigable qui ait jamais pris place entre les doigts d’une républicaine ; c’est par quintaux qu’elle envoie aux journaux rouges des manuscrits qu’on n’imprime pas toujours, et que le public s’obstine à ne jamais lire. La citoyenne Pauline Roland se donne la qualité d’institutrice, mais nous croyons que peu de mères approuveraient les leçons qu’elle est capable de donner à de jeunes filles. Lors d’un procès récent dans lequel elle se trouvait compromise, elle s’est empressée de déclarer au tribunal qu’elle avait été saint-simonienne, qu’elle était aujourd’hui socialiste, et qu’en conséquence elle réprouvait complètement l’héritage et le mariage ; que, fidèle à ses principes, elle n’avait jamais voulu avoir d’époux, mais qu’elle était la mère de trois bâtards.
La demoiselle Henriette [11] est une des notabilités du temps du Gouvernement provisoire [12].
Qui ne se rappelle ce nom : Henriette, artiste, placé au bas d’articles destinés à populariser les doctrines du citoyen Olinde Rodriguez [13] !-
Le citoyen P.-J.Proudhon écrivait en ce temps-là à la citoyenne Henriette : "Eh ! citoyenne, allez ravauder vos bas et écumer le pot". Deux années se sont écoulées depuis lors, et voici que l’artiste Henriette reparaît sur l’horizon.
Elle est visible chaque soir sur le boulevard Poissonnière, tenant une cage à filets, et dans cette cage, de pauvres hirondelles se pressent les unes contre les autres.
De temps en temps, elle crie aux passants : "Rendez la liberté aux hirondelles, - pour deux sous !".

Ces lignes pleines de bassesse, d’antiféminisme et d’antisocialisme prennent d’autant plus de relief quand on sait quel sera le sort tragique de ces vaillantes, mortes dans l’exil forcé et la pauvreté après le coup d’État.

Toujours du journaliste haineux Alphonse Lucas, encore un mot sur le mépris xénophobe, qui s’abat ici sur les premiers "Pieds-Noirs".
" COLONS ALGÉRIENS (Comité des), rue de la Chaussée-d’Antin, 10, fondé en février 1848. Président, Couput ; secrétaire, X.Durrieu. Membres principaux : Ardoin, Victor Delafont, Delafont-Delaunay, Duchassing, Antoine Raynaud, Ch.Gravier, Vincent Nétis de Corny, Maure, Suquet, Chasseriau, Lussac, Floret, Triboulet, Berthier de Sauvigny, Pourtauborde, Branthome, Monjol, etc., etc.
Le Comité des colons algériens s’était donné la mission de veiller dans la métropole aux intérêts des habitants français de l’Algérie.
Le citoyen Couput, juge au tribunal de commerce d’Alger, fut, peu de temps après l’organisation de ce comité, nommé par le citoyen Ledru-Rollin commissaire-général en Algérie. Son premier soin, lors de son arrivée dans la capitale des possessions françaises en Afrique, fut de rassembler tout ce que cette ville renferme d’Italiens, d’Allemands, d’Espagnols et de Maltais, et de faire planter sur la place du Gouvernement par ces citoyens français un arbre de la liberté, surmonté d’un magnifique bonnet rouge. S’il faut croire le journal la Presse, M. le général Cavaignac, alors gouverneur général de notre colonie, se serait résigné à saluer de son épée le sinistre emblème des saturnales de 1793. Mais tout ce qui est affirmé par le citoyen Émile de Girardin [14] n’est pas heureusement parole d’évangile
. "

Voilà comment les "bons Français" chromosomiques de la France conservatrice du temps traitaient les premiers Européens d’Algérie, presque tous, effectivement des étrangers poussés par la misère. Les premiers Français arrivés en masse furent les insurgés de Juin 1848, déportés dans de très dures conditions.
Quand je pense aux positions xénophobes de certains de leurs descendants, je me dis qu’ils ne doivent pas très bien connaître l’histoire de leurs aïeux...

EWERBECK ET LES CLUBS ALLEMANDS DE PARIS EN 1848. La tentative d’intervention en Allemagne

J’ai déjà évoqué sur ce site les publications d’Ewerbeck, démocrate allemand exilé à Paris, et ses contacts avec Marx.
Ewerbeck et Marx, 1846 - De la diffusion des œuvres de Marx
Voici le tableau des Clubs allemands et d’Ewerbeck dressé par l’ouvrage du triste délateur réactionnaire Alphonse Lucas.

" ALLEMANDE (Société démocratique) ; bureau central, rue Montmartre, 64 (hôtel d’Angleterre) ; fondée en mars 1848. Président, G.Herwegh [15].
Les membres de cette Société se réunissaient tous les jeudis dans les salles de l’estaminet de Mulhouse, boulevard des Italiens. A défaut du citoyen G.Herwegh, les séances étaient souvent présidées par le citoyen Adelbert de Bornstedt, lieutenant à la Légion étrangère en 1831 et 1832, et depuis rédacteur en chef de la Gazette Allemande de Bruxelles.
La Société démocratique allemande avait révélé son existence au public parisien par l’affiche suivante :

" APPEL AUX CITOYENS FRANÇAIS
DES ARMES !
Pour les Allemands marchant au secours de leurs frères qui combattent en ce moment pour la liberté, qui se font égorger pour leurs droits, et qu’on veut tromper de nouveau.
Les démocrates allemands de Paris se sont formés en légion pour aller proclamer ensemble la RÉPUBLIQUE ALLEMANDE.
Il leur faut des armes, des munitions, de l’argent, des objets d’habillement. Prêtez-leur votre assistance ; vos dons seront reçus avec gratitude. Ils serviront à délivrer l’Allemagne et en même temps la Pologne.
Démocrates allemands et polonais marcheront ensemble à la conquête de la liberté.
Vive la France !
Vice la Pologne !
Vive l’Allemagne unie et républicaine !
Vive la fraternité des Peuples !
Que chacun porte ses dons rue Montmartre, 64 (hôtel d’Angleterre), au bureau central de la Société démocratique allemande, ou chez M.G.Herwegh, président de la société, boulevard des capucines, 13.
DES ARMES, CITOYENS ! pour mettre en marche nos soldats de la liberté."

Les citoyens français auxquels les démocrates allemands demandaient des armes, de l’argent et des effets d’habillement, ne donnèrent absolument rien. Les clubistes, sur lesquels on avait particulièrement compté, répondirent qu’ils n’avaient pas trop d’argent pour eux et qu’ils conservaient leurs armes pour combattre la réaction. Cependant, grâce aux secours qu’ils obtinrent du gouvernement provisoire, les meneurs de la Société démocratique allemande parvinrent à organiser une bande de quinze à dix-huit cents hommes qui a pris, sous le nom de Légion démocratique, une large part (commandement des citoyens Hecker, Weizen et Sommel) aux tristes événements dont le grand-duché de Bade a été le théâtre [16]. Nous avons assisté, le jeudi 30 mai 1848, au départ des second et troisième bataillons de cette légion. Les pauvres Allemands se mettaient en route après avoir été chaleureusement harangués par les citoyens Herwegh, A. de Bornstedt et Ney de la la Moskowa : on venait de leur dire qu’ils allaient assurer le bonheur de leur patrie, en travaillant à la constitution de l’unité allemande.
De la constitution de l’unité allemande, unité que des Allemands peuvent désirer, mais à la constitution de laquelle nous ne savons pas trop ce que la France pourrait gagner, il n’en était question que pour s’assurer un plus grand nombre de partisans. Les membres de la Société démocratique allemande ne désiraient qu’une chose : le triomphe des idées révolutionnaires et désorganisatrices, dont un si grand nombre d’écrivains allemands se sont faits les propagandistes.
Ces idées, nous allons essayer de les faire connaître à nos lecteurs, par des citations d’une authenticité incontestable.
Et d’abord il est bon que l’on sache que si quelques-uns, en Allemagne, sont ennemis de la France, ce sont les républicains démocrates, les partisans du communiste Hecker [17] ; ce sont eux qui proclament que la limite naturelle de la France n’est pas le Rhin, attendu que le Rhin est tout allemand, mais seulement la chaîne des Vosges ; ce sont eux qui, en 1848, dans les clubs de Carlsruhe et d’Heidelberg, chantaient la Marseillaise allemande de Arndt [18].
Dans un plan de propagande universelle saisi dernièrement à Dresde, on lit que le membre de l’Association démocratique allemande placé à la tête du comité parisien n’est autre que le citoyen Ewerbeck, docteur en médecine et membre de l’Université. Cet individu vient de donner sa démission, en alléguant qu’il croyait pourvoir rendre plus de services à la cause démocratique en se livrant tout entier à la littérature. Il a compris, sans doute, que l’œuvre de désorganisation sociale à laquelle travaillent de concert les socialistes de tous les pays avorterait, tant qu’elle ne serait pas précédée de l’œuvre de désorganisation morale et religieuse. Il s’est, en conséquence, donné la mission de vulgariser en France les doctrines des Fuerbach [19], Raner, Daumer, Marr, Weitling, Max Stirner, etc., etc., professées à Paris par les clubistes de la Réunion allemande parisienne et de la Société démocratique de l’estaminet Mulhouse.
Fuerbach, dans un de ses nombreux écrits [20], donne le dernier mot de ces pitoyables doctrines : il cherche à établir que, pour arriver au bonheur, pour fonder la société nouvelle, il faut renoncer non-seulement au christianisme, mais encore à toute idée religieuse. Que la volonté de l’homme soit faite, tel est le principe de la loi nouvelle proclamée par Fuerbach ; telle doit être, selon lui, la religion de l’avenir.
"Le Dieu ancien n’est plus, les illusions d’immortalité ne trompent plus que quelques âmes faibles et quelques esprits serviles.
"Il n’y a d’autres prières que la contemplation de l’esprit humain ; il n’y a d’autre Dieu que l’homme."
[Annales de la science et de la vie, avril 1848]
Le Pilade actuel de cet Oreste grotesque qui a nom Ledru-Rollin, un des principaux rédacteurs du journal la Voix du Proscrit, [Arnold Ruge] s’exprime en ces termes au sujet de la France.
"La France se perd par la religion ; les voltairiens eux-mêmes sont encore catholiques. En théorie ils disent qu’ils ne peuvent expliquer le monde que par un être divin, par un être infini et incompréhensible. Dans la pratique tous leurs discours et leurs pensées sont pleins de ces mots : dévouement, sacrifice, magnanimité, expressions modernes qui reproduisent l’ancienne ascétique. Une pareille manière de penser, laisse l’univers sans explication et le moral sans principe réel. Pour délivrer la France il faut la déchristianiser."
Les citations qui suivent sont plus curieuses :
"Non-seulement Dieu n’est pas, mais le genre humain lui-même n’est qu’une idole menteuse, et le dévouement à l’humanité une capucinade. Je suis seul dans ce monde ; seul j’existe ; ma puissance, mon pouvoir, ma liberté ne peuvent être limités par aucune croyance, par aucune règle, par aucun droit étranger à mon droit [21]
"Qu’on tonne contre les prêtres et les rois ; détruisez ces deux mobiles de la vieille société, et vous verrez ce qui restera de ses ruines."
« Il ne nous manque plus qu’une volupté, c’est de pendre de nos mains le dernier prêtre au cou du dernier riche. [22] ».
« Ne dis pas que le vol et la communauté des femmes sont choses licites. Tu effarouches un sentiment que les riches et les sots appellent la pudeur. C’est convenu entre nous : il n’est donc pas besoin de le proclamer si haut. Ce qu’il faut prêcher, c’est le besoin de la vengeance contre l’ordre social. Pour monter ta lyre au diapason convenable il te faudrait des flots de sang. Un jour nous en ferons couler plus qu’il n’y a de gouttes d’eau dans un lac [23]
« Une révolution politique est insuffisante : les socialistes français ont été trompés par Lamartine, Garnier-Pagès, et plusieurs autres membres du Gouvernement provisoire ; mais le peuple leur demandera un compte sévère de leurs actes, et ce jour sera sanglant, car une nouvelle guillotine sera dressée comme en 1793. Ce qu’il nous faut, c’est une république universelle. Nous serons tous des frères, et pour cela nous rétrograderons s’il le faut jusqu’à la première révolution. Quand à moi, je veux la guillotine : je suis un homme altéré de sang. [24] ».
Nous pourrions multiplier à l’infini de semblables citations empruntées soit aux écrits, soit aux discours, soit à la correspondance des socialistes allemands. Les citoyens Ewerbeck, Fuerbach, Marr, Stepp, Stirner, Kauffmann, Arnold Ruge, etc., faisaient tous partie, en mars 1848, de la réunion de l’estaminet Mulhouse. La plupart de ces prédicateurs d’athéisme et de révolution, chassés de l’Allemagne après la vive réaction qu suivit leurs tentatives, se réfugièrent de nouveau à Paris, où ils fondèrent la Réunion allemande parisienne. Ils propageaient tant qu’ils le pouvaient leurs doctrines, répandaient des traductions de leurs écrits, s’alliaient avec la Montagne, et s’efforçaient d’établir le nouveau monde sans Dieu et sans lois promis par le socialisme radical, lorsque le Gouvernement pensa qu’il était temps d’expulser de notre territoire ces agitateurs incendiaires. Nous croyons, malgré les cris de douleur et d’indignation des journaux coquelicots, qu’il a grandement raison. Il est temps, en effet, de mettre un terme à la propagande anarchique faite en France par tous les révolutionnaires de l’Europe. Que les Italiens, les Allemands, les Polonais, viennent chez nous faire concurrence à nos ouvriers, nous le voulons bien ; mais que ces étrangers fomentent dans notre patrie des troubles perpétuels, qu’ils insultent le pouvoir, violent les lois et nous fusillent dans les rues lorsqu’ils en trouvent l’occasion, c’est trop."
Toujours du triste réactionnaire Lucas :
ALLEMANDE - PARISIENNE (Réunion), rue de Grenelle-Saint-Honoté, 45 (salle de la Redoute). Société de réfugiés révolutionnaire fondée en septembre 1848.
Les Allemands-Parisiens adressaient souvent des échantillons de leur prose aux journaux rouges de la capitale : jamais on n’a vu des clubistes aussi tourmentés que ceux-ci de la démangeaison d’écrire. Ceux de nos lecteurs qui seraient curieux de connaître les œuvres littéraires de ce club en trouveront la collection complète dans les numéros de la Réforme des mois de septembre 1848 et suivants.
La réunion Allemande-Parisienne, étant opposée au principe de la présidence, chacun présidait à son tour ; les citoyens Hess, Schabelitz, Scherzer, Reininger, Nette, Réchard, Appuhu, Ewerbeck, Maeurer, Raspe (condamné à deux ans de prison pour escroquerie par le tribunal correctionnel de Colmar), étaient les membres les plus notables de cette réunion. On voit à la simple lecture de ces noms que la réunion Allemande-Parisienne ne comptait pas dans son sein un bien grand nombre de Parisiens.
ALSACIENS, SENTINELLE AVANCÉE DES DROITS DE L’HOMME (Club des), rue de Grenelle - Saint-Honoré, 45 (salle de la redoute). Secrétariat, rue de la Vieille-Monnaie, 12. Fondé en mai 1848. Président honoraire, Huber (Alosyius), (condamné à la déportation par la Haute-Cour de Bourges - Affaire du 15 mai) ; président, Ley ; vice-présidents, Ory, Burck ; secrétaires, Rieffal, Henne. Les orateurs de ce club parlaient tour-à-tour l’allemand et le français : le verre d’eau sucrée était remplacé à la tribune par la chope de bierre (sic) de Strasbourg. On y fumait. Le club des Alsaciens entretenait avec la Société démocratique allemande des relations intimes et suivies, et était affilié à la Société des Droits de l’Homme. Dans la nuit du 14 au 15 mai 1848, le président Ley invitait tous les membres de son club à prendre part à la manifestation en faveur des Polonais. Il prévenait qu’on pourrait se procurer des armes et des munitions de guerre chez Sobrier, rue de Rivoli, 16."

et terminons quand même cette triste lecture par un clin d’œil :

"FRATERNITÉ DES PEUPLES (Club de la), rue de Grenelle-Saint-Honoré (salle de la Redoute), fondé en mars 1848. Président, Rebstock.
Des Allemands, des Italiens, des Hongrois composaient ce club qui comptait parmi ses membres des représentants rouges de toutes les contrées de l’Europe, même un citoyen socialiste de la principauté de Monaco."
Bravo pour la principauté !

Un éditorial de Buchez, 26 mars 1848 : l’Association. S’affranchir de la condition d’exploités


Cf. article 68
Misère ouvrière ? En 1846, la description donnée par la chanson de Pierre Dupont n’était nullement exagérée. On imagine l’impact nouveau qu’elle pouvait recevoir, au lendemain de la Révolution de Février, qui avait soulevé tant d’espérances... Au-delà des proclamations officielles, et du bouillonnement des Clubs, la question était posée très concrètement : par quelles mesures immédiates améliorer la condition ouvrière, alors que la crise économique engendre un chômage massif ? Depuis des années, les différentes chapelles socialistes, saint-simoniens perpétués, fouriéristes, proudhoniens, etc., prônaient une sorte de dépassement pacifique du capitalisme par l’Association (coopérative de production), avec le renfort de Louis-Napoléon et son « extinction du paupérisme ! Association que d’aucuns avaient déjà tenté, comme les ouvriers et artisans bijoutiers disciples de Buchez et de son journal L’Atelier, créé en 1840.
Le médecin Philippe Buchez (1796), avait un long passé de militant (ex carbonaro, ex saint-simonien), reconverti dans le socialisme chrétien. Son mensuel L’Atelier se voulait en phase avec un Paris ouvrier qui est encore plus celui de l’atelier et du savoir faire artisanal que de la grande industrie. L’Atelier, organe spécial des ouvriers, rédigé par des ouvriers exclusivement, porte en sous-titre : "Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger" (Saint Paul). "Liberté, Égalité, Fraternité". Son numéro du 26 mars 1848 ne nourrit aucune illusion sur les Ateliers nationaux, créés par le gouvernement provisoire pour suturer la plaie du chômage. Sollicité, Buchez n’a pas refusé de participer à leur mise en place, mais il pose un autre horizon, qui n’est pas celui de la satisfaction des revendications immédiates. L’Association, encore et toujours...
Mais quid de l’horizon nébuleux de l’Association en ce printemps 1848, quand l’impatience et la désillusion ouvrières annoncent un conflit immédiat, et terrible ?

« Comment les travailleurs pourront s’affranchir de leur condition d’exploités.

Les travailleurs ont définitivement conquis le grand moyen de la réforme sociale ; la réforme politique est sortie pleine et entière des barricades. Désormais le peuple travailleur sera représenté, sinon par les siens, du moins par des hommes à l’élection desquels il aura largement concouru. Il va donc s’agir de procéder sérieusement à l’amélioration sociale des nôtres, à leur affranchissement réel.
Mais comment s’y prendre ? De tant de théories socialistes qui sont en cours de propagande, quelle est la meilleure, la plus praticable, la plus féconde ? C’est ce que nous voulons examiner.
Certes, comme travailleurs et comme républicains, nous serions heureux que le travail manuel pût être de quelques heures encore plus court qu’on ne l’a demandé, afin que le temps du travail individuel fût augmenté d’autant. Mais il est des nécessités devant lesquelles les désirs les plus légitimes doivent s’effacer, et nous sommes aujourd’hui sous le coup d’une de ces nécessités. La situation est telle que, vouloir exiger en diminution de temps de travail plus qu’il n’a été arrêté par la Commission de gouvernement pour les travailleurs, c’est agir positivement contre notre propre intérêt. En effet, dans un moment où la peur fait retirer l’argent de la circulation, où le crédit est presque complètement paralysé, vouloir en un tel moment augmenter le prix de la main-d’œuvre, c’est condamner les chefs d’industrie à fermer leurs ateliers ; c’est empêcher le travail ; c’est augmenter la crise ; c’est créer des misères pires que toutes celles que nous avons subies. Ceux des nôtres donc qui exigent trop plaident directement contre eux-mêmes, et indirectement contre le retour à la confiance et au bien-être général.
Il est une erreur que ceux-là partagent encore, et que nous devons combattre dans notre intérêt commun : ils pensent qu’à défaut des particuliers, l’État peut donner du travail à tout le monde en se faisant lui-même grand entrepreneur, grand manufacturier. "Que l’État, dit-on, ouvre de vastes ateliers nationaux, et qu’avec ses ressources imposantes et son pouvoir suprême il fasse aux ouvriers la part qu’ils réclament." Cela n’est que facile à dire. Il y a bien des années déjà que nous nous efforçons de prouver que cela ne peut se pratiquer. Nous ne reviendrons pas aujourd’hui sur tout ce que cette théorie entraîne de conséquences ; nous n’avons qu’à constater l’impossibilité de la mise en œuvre. L’État, en effet, n’a point de baguette de fée pour faire de l’argent ; il est épuisé par les gaspillages du règne précédent, et il ne peut pas faire plus qu’il ne fait, c’est-à-dire ouvrier des ateliers de terrassement ou de confection passagère. Nous ne devons aujourd’hui n’attendre de l’État que des secours momentanés et insuffisants, comme le sont ceux qu’il s’efforce de donner à une partie des employés inoccupés.
Ne croyons donc pas que ce soit une conquête sérieuse que l’obtention de la diminution d’une ou de deux heures de travail par jour, puisque le travail lui-même peut nous manquer par le seul fait de cette diminution.
Et, d’un autre côté, le travail ne dût-il pas nous manquer, dans les circonstances extraordinaires où nous nous trouvons, l’augmentation du salaire ou la diminution de la durée du travail ne serait nullement la solution de la question sociale. Sans doute, en travaillant moins ou en gagnant plus, la condition de l’ouvrier serait un peu améliorée, mais le travailleur serait toujours un salarié, un exploité ; il serait toujours dans une condition relativement inférieure.
Or, c’est de cette condition inférieure que le travailleur doit se relever.
Laissons donc de côté cette question des heures qui est, après tout, une question étroite, mal posée, et pleine de conséquences fâcheuses pour tout le monde. Plaçons-nous à un point de vue plus élevé, au point de vue de l’égalité, et nous arriverons à une solution aussi heureuse pour nous que féconde pour la société en général.
Si, en effet, nous nous plaçons au point de vue de l’égalité, nous voyons immédiatement que ce principe exige qu’on mette fin au régime du salaire pur et simple, en ouvrant largement à tous les ouvriers la voie de l’association. Il faut, en un mot, que dans un prochain avenir disparaisse la catégorie des maîtres et celle des ouvriers, et qu’on ne voie partout que des travailleurs associés.
Alors la part de chacun ne dépendra plus du caprice ou de l’avidité d’un chef d’exploitation ; alors la durée du travail sera ce qu’il plaira aux associés eux-mêmes.
Quant aux moyens de réalisation de cet ordre nouveau, ils sont plus grands que nous aurions osé l’espérer avant les glorieux événements de février. Nous avons eu, en effet, l’occasion de voir un très grand nombre de chefs d’industrie, et nous les avons trouvés parfaitement disposés à entrer dans la voie de l’association. Par exemple, le marchandage, cette cause de la misère de tant de travailleurs, le marchandage, par lequel un ouvrier exploitait souvent de la manière la plus odieuse d’autres ouvriers, le marchandage peut devenir un moyen d’affranchissement, s’il est pratiqué par des ouvriers associés. Cette espèce d’association est déjà réalisée dans plusieurs grandes usines. Au Creusot, des associations d’ouvriers sont formées, et marchandent des locomotives et autres machines. Dans la menuiserie, dans la maçonnerie, dans la plupart des métiers, cela peut se faire également, à la condition que les associations de marchandage s’interdiront d’exploiter d’autres ouvriers.
Ce mode d’association a cet avantage très considérable, qu’il n’exige aucun capital de la part des associés, et que par conséquent sa réalisation peut être immédiate, il a encore cet avantage précieux, qu’il formera les travailleurs aux mœurs nouvelles, aux habitudes fraternelles qu’exige nécessairement ce régime nouveau.
Nous nous en tiendrons, pour aujourd’hui, à ce simple aperçu. Dans d’autres articles, nous élargirons le cercle ; nous indiquerons les modes divers par lesquels les salariés peuvent devenir les associés des patrons, et comme l’État peut favoriser l’institution des associations purement ouvrières, soit dans le travail industriel, soit dans le travail agricole.
En attendant, nous insistons auprès de tous ceux qui sont comme nous, ouvriers, pour les engager à s’en tenir à ce qu’a décidé le gouvernement, quant à la durée du travail à ne point exiger plus, et à reporter toute leur pensée, toute leur intelligence, toute leur activité vers une idée plus haute, plus féconde, plus égalitaire, vers l’idée d’association, et à la mettre en pratique autant que possible ; car c’est par l’association seulement que nous pourrons nous affranchir de notre condition d’exploités. »

Proclamation de la République à Reims. À Reims, les premiers jours de la République, révélateurs des tensions sociales.


Les événements rémois des 25 et 26 avril 1848, (au lendemain immédiat de la proclamation de la République le 24 à Paris) me paraissent illustrer les contradictions de la jeune République, entre explosion brutale de colère sociale contre un patron mal-aimé, attaque contre le machinisme accusé d’engendrer le chômage, effroi des possédants, médiation de militants politisés se réclamant du communisme légaliste, prudence des républicains « radicaux » désireux d’instaurer le pouvoir républicain sans se couper des couches moyennes.
Je reprends ici quelques lignes d’un article déjà publié sur mon ancien blog blog : « 1848 à Reims... »
Vous en trouverez le texte intégral sur 1848 Reims
J’évoquais le travail de l’historien rémois Gustave Laurent, présentant pour le centenaire les événements rémois de l’année 1848 :
L’historique qu’il leur propose dans la plaquette officielle du centenaire de 1948 souligne le rôle majeur qu’a joué dans les premiers jours de la République un groupe de bourgeois, partisans déclarés de la Réforme avant 1848, rassemblés autour du manufacturier et négociant en tissus et philanthrope Alphonse David, franc-maçon, du populaire médecin Dubourg-Maldan, franc maçon également, et du vénérable et respecté républicain Mennesson-Tonnelier. Se joignent à eux quelques jeunes démocrates francs maçons et sensibles aux idées socialistes, dont Courmeaux, alors bibliothécaire de la ville, et quelques travailleurs manuels acquis aux idées communistes de Cabet. Ce sont eux qui, dès le 26 février, mettent en place une administration municipale provisoire (La République ne sera officiellement proclamée que le 27).

Mais dans ces premiers jours de la République, Laurent pointe aussi longuement l’irruption de la violence ouvrière.
C’est aux limites du faubourg Fléchambault, très pauvre faubourg populaire, à l’Est de la vill, que le manufacturier Théodore Croutelle, important notable local, avait fait édifier en 1839 son usine de tissage mécanique, au bord de la Vesle, dont, grande nouveauté, il utilisait la force hydraulique L’établissement utilisait une centaine de métiers.
Dans la soirée du 25 février, un groupe d’ouvriers attaque l’usine. Ils reviennent plus nombreux encore le 26 et l’incendient totalement. Malgré ses efforts d’améliorations sociales, Croutelle était haï par sa réputation de dureté envers ses ouvriers, et surtout, tant par les autres ouvriers que par les artisans à la main du quartier, à cause de son utilisation « mécanique » des métiers à tisser, qui n’avaient pas cessé de tourner lors de la crise de 1847, alors que chômaient les autres manufactures.
« L’incendie de Fléchambault est le seul incident grave de toute la période révolutionnaire ; il concrétise, de nos jours encore, pour une grande partie de la vieille bourgeoisie rémoise, la poussée populaire dans toute son ampleur  ».
Cette « vieille bourgeoisie » de la laine et du champagne, souvent philanthrope et bienfaitrice de la ville, différente à bien des égards de la « nouvelle bourgeoisie » liée à l’industrialisation récente, Laurent la connaît bien pour l’avoir fréquentée, et combattue, dès son arrivée à Reims en 1897.
Que n’est-elle redevable à ceux qui lui ont évité le pire : Laurent insiste longuement sur le rôle de ces communistes que les démocrates sollicitent à chaud, pour contrôler la situation et calmer les fureurs populaires.
Il cite Courmeaux qui évoque dans ses souvenirs la soirée du 25 février. Après l’attaque de l’usine à Fléchambault, l’émeute se répand dans les quartiers du centre :
« Nous convoquâmes donc, la nuit même, les chefs du parti communiste, les présidents et secrétaires des associations de secours mutuel » pour les inviter à appeler le peuple au retour à l’ordre.
« Nous », c’est-à-dire ce groupe des bourgeois et petits bourgeois qui vont lancer une proclamation républicaine, puis s’emparer de la municipalité.
Ainsi, alors que la Garde Nationale charge rue Neuve et rue du Barbâtre, à l’ouest immédiat du faubourg Fléchambault, « les chefs du parti communiste » vont rejoindre ces leaders républicains dans la rue et calmer la foule déchaînée. Parmi eux, deux figures sur lesquelles Laurent reviendra souvent : l’ouvrier tisseur Butot, combattant parisien de 1830, solide autodidacte acquis au communisme de Cabet (il est le correspondant de son journal Le Populaire et a reçu Cabet au banquet de propagande communiste de décembre 1847, et le populaire Cazé, qui jouait du violon dans son bal guinguette « de bas étage » (dixit les commentateurs conservateurs de la vie rémoise). On reverra le lendemain les deux hommes à la tête de la foule qui vient exiger, et qui obtient, le départ du maire conservateur. Puis on les retrouve, avec quelques autres ouvriers socialistes et communistes, aux côtés de l’ancienne opposition dans l’administration municipale provisoire.
Laurent, élu communiste de fraîche date, après la Libération, a-t-il exagéré l’importance de ces « communistes » d’antan ? Certes pas. Dans la France d’alors, la diffusion de la doctrine de Cabet parmi les ouvriers, les compagnons, les artisans, est une réalité, et Reims était alors une de ses places fortes.

Sur la suite des événements, je vous renvoie à mon article référencé plus haut.
Ainsi, l’avènement de la République avait libéré la colère prolétarienne et artisane la plus immédiate et la plus brutale contre ce nouveau patronat de la machine. On mesure la distorsion avec l’entreprise de conscientisation légaliste menée depuis des années par les communistes cabétistes, et la conscience de leur responsabilité dans la mise en place du nouveau pouvoir municipal. Pour ne pas compromettre l’avenir, qui pouvait être un avenir de progrès, il convenait de ne pas se couper de la majorité de la population, d’« éviter toute provocation » comme nous avons pu l’entendre dans les péripéties sociales et politiques du siècle dernier… Et ce, dans la claire conscience que les bourgeois radicaux qu’ils soutenaient voulaient établir une République démocratique, mais qu’ils ne se souciaient guère de la République sociale… On comprend mieux la position de l’ouvrier tisseur cabétiste Butot, qui figure comme caution prolétarienne dans la nouvelle municipalité autoproclamée. Il signe la déclaration de la nouvelle municipalité bourgeoise "radicale" que vous pouvez lire ci-dessous. Ses partisans se regrouperont bientôt dans le "club des démocrates pacifiques", et celui des "socialistes pacifiques". Au-delà de la condamnation (compréhensible en l’occurrence) des émeutiers, c’était tout le rapport d’un mouvement autonome au mouvement bourgeois "radical" qui était posé. Avec à la clé la leçon de morale patronale (voir le second document ci-dessous) : sans patrons, pas de travail... Et le même patronat ne se privera pas bientôt d’ironiser que la solution miracle proposée par nos radicaux et par Butot : à l’imitation des ateliers nationaux parisiens, des ateliers municipaux payés par les contribuables, en ces temps de déficit.
Position sur le fil du rasoir dont nous pouvons mesurer la postérité tout au long des décennies à venir, et qui a souvent tourné à la soumission du courant socialiste aux conceptions des républicains bourgeois, fussent-ils « radicaux ».
En l’occurrence, le modérantisme réaliste du communiste Butot ne sera guère apprécié par nombre d’ouvriers rémois, qui lui reprocheront au fil des mois d’être devenu un allié des bourgeois. La déception entraînera désillusions, dépolitisation, reflux de la combativité et abstention de la population ouvrière lors des élections municipales à venir. Ce qui ne pouvait que profiter à l’aventurier politique ramasse tout Louis Napoléon Bonaparte, qui obtint 80% des suffrages dans le département de la Marne lors de l’élection présidentielle de décembre 1848. Encore un constat qu’il n’est sans doute pas indifférent de faire aujourd’hui.


Journal des Débats, 1er mars 1848
« Un événement déplorable vient d’affliger la ville de Reims ; dans la soirée du samedi 26, le feu a été mis par une bande d’incendiaires à l’usine de M. Croutelle.

L’administration provisoire a publié à cette occasion la proclamation suivante : 
« Ouvriers !
Un acte sauvage de destruction a été consommé dans la soirée d’hier.
L’incendie, l’arme des lâches, a été employé contre une usine importante.
Il va priver de travail un grand nombre de vos frères.
Des tentatives d’attaque ont eu lieu contre quelques maisons.
Pas d’indulgence pour de pareils crimes.
Ouvriers honnêtes, séparez-vous à l’instant de ces vils incendiaires, écume des bagnes, forçats libérés dont le contact vous déshonore. Quelques uns d’entre eux sont déjà tombés entre nos mains et expieront bientôt leur forfait devant la justice.

A Paris, des cadavres sont exposés dans la rue avec un écriteau sur la poitrine : FUSILLÉ COMME VOLEUR. C’est la justice du peuple lui-même.
Rangez-vous autour de nous, aidez l’action indispensable d’une justice rigoureuse.
Déjà plusieurs d’entre vous sont venus spontanément à nous et nous ont demandé des armes. Ce matin nous avons convoqué les présidens [25] de vos Sociétés [26]. Tout ce qu’il y a d’honnête va se joindre à nous. Tout homme est aujourd’hui soldat, soldat de l’ordre. De nouveaux citoyens vont être incorporés à notre brave garde nationale [27].
Toute atteinte à la propriété sera réprimée avec la plus grande sévérité, et par l’emploi de toute la force dont nous disposons.
La garde nationale, dont nous retenons avec peine la juste indignation, poursuivra avec la dernière vigueur les infâmes auteurs de ces attentats.
Et nous, dépositaires de l’autorité du peuple, forts de ce pouvoir dont vous nous demanderiez compte si nous ne savions pas en user, nous ne mettrons ni hésitation ni faiblesse à accomplir les pouvoirs sacrés. Puisque de sages conseils ont été impuissants, nous emploierons à l’instant contre toute tentative de désordre, contre tout attroupement tumultueux, la redoutable puissance que la loi a mise entre nos mains.

MENNESSON-TONNELIER, D.MALDAN, BUTOT, E. DEROBÉ, An.DAVID. »

L’Industriel de la Champagne ajoute à cette pièce l’article suivant :

« Ouvriers de Reims,
Un acte à jamais déplorable a été accompli hier soir : une usine a été incendiée !!! Dans tous les pays du monde, sous toutes les formes de gouvernement possibles, République ou monarchie, l’incendie, le pillage sont des crimes que les lois punissent sévèrement, que les honnêtes gens flétrissent avec horreur.
Mais oublions un instant le lâche incendie, laissons la criminalité de l’action, criminalité que personne ne conteste, pour examiner ses résultats. Qu’est-ce qu’une usine ? Un outil. Qui cet outil fait-il vivre ? Des ouvriers. Que fait un ouvrier qui n’a plus d’outils ? Il chôme. Or le chômage c’est la pauvreté, la misère, la faim. Si le tisseur voit brûler sa navette, comment se nourriront-ils ? qui les nourrira ?
Les riches ! répondront les incendiaires. Moi, je vous dis : que deviendra la richesse et que fera le riche, si vous laissez les incendiaires continuer leur infernale besogne ?

Est-ce Croutelle qui vous nourrira, maintenant que l’outil qui faisait sa richesse et la vôtre est détruit ? Huit jours du régime de l’incendie, et il n’y aurait pu ni riches, ni pauvres. Il n’y aurait plus que des misérables. Est-ce là ce que vous voulez ?

C’était un affreux spectacle celui de cet incendie ; mais il y a une chose plus affreuse encore : cent ou deux cents ouvriers et ouvrières étaient hier encore occupés chez Croutelle. (Il en est qui sont mes amis particuliers, et j’en pourrais citer les noms.) Ces ouvriers trouvaient là un moyen d’existence par le travail. On l’a détruit.
Que deviendront-ils ? Qui les nourrira ? Qui les vêtira ? Qui donnera du pain à leurs enfants ? Est-ce les incendiaires ? Non, c’est vous, c’est moi, c’est nous tous qui savons ce que c’est que la fraternité, le solidarité humaine.
Mais l’incendiaire détruit : il ne produit pas ; il incendie ou vole ; on le sert, et lui, ne sert à personne ; c’est un frelon qui pille, gaspille, ravage et détruit le miel laborieusement amassé par les diligentes abeilles.
Ouvriers, il faut songer à vous. Il faut vous sauver vous-mêmes du malheur qui vous menace.
Vous êtes étrangers aux excès d’avant-hier, aux crimes d’hier, je le sais, mais vous n’auriez pas dû les laisser s’accomplir ; vous devez en prévenir le retour. Vous connaissez les incendiaires, éloignez-vous d’eux. Vous connaissez les honnêtes gens, joignez-vous à eux ! Vous êtes gardes nationaux, remplissez-en les devoirs comme beaucoup de vos frères l’ont fait déjà.
Il n’est point besoin d’armes pour faire respecter les droits de tous et la tranquillité publique. Imitez vos frères de Paris. On leur a dit avec raison : « Sous un gouvernement républicain, tout citoyen honnête devient magistrat pour la conservation de l’ordre. »
Que votre cri de ralliement soit, aujourd’hui et toujours : Vive l’ordre ! Vive la solidarité ! Vive la liberté !
C. BÉRANGER, rédacteur en chef de l’Industriel. »

Les nouvelles d’hier sont plus rassurantes. On lit dans le numéro du même journal à la date du 28 :
« La journée d’aujourd’hui a été bonne. Les incendiaires et les pillards ont été contenus ; c’est quelque chose, ce n’est pas tout ; il faut les convaincre eux-mêmes du sentiment de leur impuissance : c’est en les isolant tout à fait qu’on y parviendra complètement.
Il faut que les journées qui vont succéder soient meilleures encore. La garde nationale s’est recrutée tout le jour de nombreux citoyens qui ont fait leur service en blouse.

En blouse, le costume habituel du travailleur ; en blouse, costume de labeur et de fatigue, costume honorable quand il couvre un homme d’honneur. La plupart de ces défenseurs de l’ordre public n’avaient point d’armes, la municipalité de Rheims [28] n’en possédant point assez pour leur en donner à tous. Mais, pour contenir quelques douzaines de perturbateurs, les armes ne sont point absolument nécessaires.

La présence des citoyens honnêtes dans une attitude ferme, calme et digne suffit. Le désir du maire et l’énergie dans le mal suppléent seuls au nombre chez les perturbateurs.

La population, en obéissant aux avis de l’autorité, en s’éloignant des brigands et des incendiaires, a mis à découvert leur faiblesse.
Il faut achever ce qui a été si heureusement commencé aujourd’hui. Il est bon que tous les citoyens qui peuvent concourir aux maintien de l’ordre le fassent, et se rendent à la mairie pour y prendre les ordres de l’autorité provisoire, mais régulière, qui y est en permanence.
Il faut que les travaux du peuple ne soient point interrompus. La République a besoin du travail de ses enfans [29]. La société a besoin du travail de ses membres. L’homme a besoin de travailler pour vivre.

Aujourd’hui, tous les bons citoyens sont faciles à reconnaître. Ceux qui ne concourront point à la garde et au maintien de l’ordre seront à leurs affaires dans les usines, dans les ateliers ou dans leurs maisons, partout enfin où leurs besoins les appellent. Nous leur demandons, au nom de l’ordre et de la liberté, de ne point s’arrêter en groupes dans les rues et sur les places. »

On lit encore dans le même journal cette décision de la municipalité :

« DE L’OUVRAGE POUR TOUS LES OUVRIERS.
Ouvriers,
Tout ouvrier sans ouvrage peut se présenter au bureau des prud’hommes, de dix heures du matin à deux heures de l’après-midi, chaque jour. Des mesures seront prises pour que du travail lui soit procuré immédiatement. »

Rouen, le maintien de l’Ordre social

Dans une cité grandement industrielle, où les ouvriers du textile dont la condition est misérable, la révolution parisienne fait éclater les tensions sociales déjà grandement perceptibles à la fin de la Monarchie de Juillet : aux manifestations ouvrières des 25 et 26 février, dirigées notamment contre les techniciens britanniques à l’œuvre dans la modernisation industrielle, génératrice de chômage, s’ajoute la revanche de corporations (voituriers, mariniers) ruinées par l’arrivée du chemin de fer qui s’en prennent aux voies et aux gares (on note au même moment nombre de destructions et d’incendies sur le réseau autour de Paris). Après des tumultes et des saccages dans les gares, l’incident le plus notable est l’incendie de deux arches en bois du pont du chemin de fer dit pont des Anglais (construit par des ouvriers et des techniciens britanniques), inauguré en 1847.


1847, inauguration de la ligne Rouen - Le Havre.

On lit dans Le Journal des Débats du 29 février :
« Seine inférieure. Le préfet informe le ministre, à la date du 26, que les soldats de la garnison, sur l’ordre du général commandant la division, ont fraternisé avec la garde nationale, et concourent au maintien de l’ordre. L’administration municipale prend des mesures pour que le feu soit éteint au pont de l’île Brouilly »
On lit dans le même journal le 1er mars ces lignes significatives de l’embarras, pour ne pas dire plus, des notables de la municipalité. Il n’est pas question de nier la légitimité des revendications ouvrières, mais il convient de les endormir, en s’appuyant sur les éléments les plus modérés de la contestation :
« On lit dans un supplément au Journal de Rouen de samedi soir :

Une nouvelle députation d’ouvriers du faubourg Saint-Sever, conduite par M. Pellouin [30], vient à l’Hôtel-de-Ville protester contre les désordres de la veille, annoncer l’intention de reprendre immédiatement les travaux et réclamer l’intervention du conseil municipal pour obtenir des chefs d’industrie une augmentation du salaire et la réduction du temps de travail à dix heures par jour ; car, a dit M. Pellouin, il faut que l’ouvrier puisse, en dehors de son travail journalier, donner quelques heures au repos et à la culture de son esprit.

Il a été répondu que les questions de salaire et d’organisation du travail étaient trop graves et trop compliquées pour pouvoir être résolues subitement par un conseil municipal, mais qu’elles feraient l’objet des premières préoccupations du conseil dans ses communications avec le gouvernement, dès que celui ci aurait pu se consolider et se livrer à des travaux législatifs en rapport avec son origine toute populaire.

La délégation, comprenant ces raisons, s’est retirée en renouvelant l’assurance de résister à toute tentative de trouble dans la population des ateliers. »

Devant l’exigence d’une intervention politique locale dans la crise sociale, les bourgeois se défaussent prudemment vers le gouvernement.
Le journal ajoute encore :
« Un supplément du Mémorial de Rouen du 28 février s’exprime aussi sur la situation de la ville de Rouen à cette date. La nuit a été aussi tranquille qu’on pouvait le souhaiter. Les rondes, les patrouilles et les sentinelles nombreuses de la troupe et de la garde nationale ont rempli avec un zèle et une intelligence infatigables leur pénible tâche. »
Et, après avoir donné des détails sur l’incendie du pont du chemin de fer, le journal conclut :
« Le 27 février, la ville de Rouen était parfaitement tranquille ; le 28, dans la matinée, le commissaire du gouvernement, le citoyens Deschamps, a été installé dans la municipalité. 
Depuis cette date (28 au matin), l’arrivée du commissaire du gouvernement a tout calmé dans la ville de Rouen, comme nous l’avons dit hier. »
On comprend que l’arrivée du Commissaire ait pu rasséréner les ouvriers en colère, et irriter profondément la bourgeoisie locale.
L’avocat Frédéric Deschamps [1809] était en effet l’animateur du club des démocrates de Rouen, dont les préoccupations sociales étaient fortement affirmées.
Je donne ci-dessous un extrait de la circulaire, signée Frédéric Deschamps, Félix Avril et Buchet-Bellanger, expliquant en 1847 le refus du club des démocrates de participer à un banquet réformiste de l’opposition constitutionnelle (impr. Lefèvre, Rouen) :

On comprend que l’arrivée de Deschamps a fait l’effet d’un coup de tonnerre dans la bourgeoisie locale, d’autant que ses premières décisions vont dans le sens des revendications ouvrières : il limite la durée de la journée de travail dans les usines textiles et sur le port, il fixe un salaire minimum pour les ouvriers du textile, et il impose au patronat des commissions mixtes d’arbitrage.
Ce fragile équilibre ainsi institué entre prolétaires et possédants, grâce à l’intervention d’un commissaire provisoire, pourra-t-il se maintenir ?

La victoire provisoire du prolétariat lyonnais


Les événements lyonnais ont été suffisamment étudiés, et en particulier par Philippe Vigier, pour que j’y revienne ici.
Rappelons seulement que dès l’arrivée de la nouvelle de la proclamation de la République, la descente en masse des Canuts de la Croix Rousse assure la victoire spectaculaire (mais provisoire) des travailleurs sur la bourgeoisie républicaine radicale qui venait de prendre le pouvoir municipal : non seulement les « prolétaires » s’arrogent la majorité des sièges au conseil municipal, mais ils constituent une milice civique, les fameux Voraces, à partir de la structure semi-clandestine née avant Février à la Croix Rousse. Cependant que, dans la nuit du 25, toute la journée du 26 et au-delà, la colère des ouvriers tisseurs se déchaîne contre les pensionnats religieux (les « providences ») dont les métiers leur font concurrence. Et cette colère s’attaque aussi à d’autres secteurs de la production mécanique.
On peut lire dans le Journal des Débats du 4 mars cette reprise d’un article du Courrier de Lyon du 1er mars :
« Les louables efforts de l’autorité provisoire et de la garde nationale, appuyée maintenant sur la troupe de ligne, n’ont pu parvenir encore à réprimer complètement les dévastations dont notre ville et ses environs sont le théâtre. C’est surtout contre les machines et le travail collectif que ces tentatives paraissent dirigées. … Nous espérons que ces tristes et désastreuses manifestations d’un certain nombre d’individus égarés par de fausses doctrines économiques plutôt qu’animés d’intentions coupables, et par une interprétation erronée des intérêts de la classe ouvrière, ne tarderont pas à cesser complètement. Dégagée des préoccupations et des exigences qui ont dû la dominer dans les premiers momens [graphie de l’époque] d’une installation imprévue et orageuse, l’autorité nouvelle prendra sans aucun doute d’actives et énergiques mesures pour dominer des désordres qui n’ont rien de commun avec la République elle-même, et qui ne peuvent même que compromettre sa cause. Pour l’accomplissement de cette tâche, elle peut compter sur l’énergique adhésion du sentiment public et sur le concours dévoué de la garde nationale et de l’armée. »
En fait, la situation est bien plus compliquée car la milice armée populaire, occupe les forts et se pose dorénavant en garante du maintien de l’ordre populaire à côté de la garde nationale bourgeoise. Et je veux seulement focaliser ici, en écho à des billets précédents, sur la tournure qu’a pris à Lyon la querelle du drapeau rouge et du drapeau tricolore dans ce double pouvoir, bourgeois et prolétaire.
Dès le premier jour, les Voraces avaient arboré le drapeau rouge sur l’Hôtel-de-Ville. Trois jours après, le maire provisoire Laforest leur signifie que, s’il avait pu comprendre leur geste, il était temps maintenant d’en revenir au drapeau national.

On remarquera que dans son illustration de la bien connue chanson des Voraces, le caricaturiste lyonnais Gilbert Randon montre les Voraces occupant un fort, en brandissant le drapeau tricolore.


" CITOYENS !
Le drapeau qui signale les dangers de la patrie avait été arboré lorsque quelques périls pouvaient nous menacer.
Inquiétudes et périls, tout a disparu.
La France, unanime dans le sentiment de sa joie et de sa confiance en l’avenir, reprend ses couleurs.
C’est la drapeau de nos grandes gloires démocratiques et militaires.
L’Europe le connaît : - et la France, qui y voit le symbole de ses plus nobles souvenirs, celui de sa Liberté et celui de sa Force, ne pouvait l’abandonner.
CITOYENS !
Le drapeau tricolore sera arboré sur l’Hôtel-de-Ville et sur tous les Edifices publics de la Cité.
Lyon, Hôtel-de-Ville, le 28 février 1948,
Pour le Comité Central,
Le Maire provisoire,
LAFOREST."

II n’empêche, pour beaucoup de prolétaires, et notamment les Voraces qui continuèrent à porter le brassard rouge, l’abandon du drapeau rouge par les républicains radicaux marquait un premier reniement de la Révolution.
On sait que le drapeau rouge flottera à nouveau sur Lyon lors de l’insurrection montagnarde de 1849, dont l’écrasement signifiera la fin du double pouvoir. L’État de siège instauré à cette occasion cadenassera toute velléité d’organisation "rouge" populaire, en laissant aux Démocrates socialistes petits bourgeois le champ libre pour structurer leur organisation de résistance, qui fut démantelée en 1850. La République les avait écrasés, et les prolétaires ne se lèveront pas pour elle au moment du Coup d’État de décembre 1851...

Manifestations pour le report des élections. La réaction bourgeoise : "A bas les communistes !"

Pressé de se donner une légitimité, le Gouvernement provisoire avait fixé les élections législatives au 9 avril. La Société Républicaine centrale (blanquiste) lui adressa le 6 mars une pétition demandant l’ajournement des élections. Elle resta sans réponse et la Société adressa une seconde pétition le 14 mars.
Je donne ici les deux textes présentés dans Auguste Blanqui, Textes choisis, Éditions sociales, 1971, textes qui traitent de façon très claire de la légitimité du suffrage universel (masculin !) quand le peuple n’est pas « éclairé ».

6 mars 1848
« Citoyens, l’élection immédiate de l’Assemblée nationale serait un danger pour la République.
Depuis soixante ans, la contre-révolution parle seule à la France. La presse, bâillonnée par les lois fiscales, n’a pénétré que l’épiderme de la société ; l’éducation des masses n’a été faite que par le seul enseignement oral, qui a toujours appartenu, et qui appartient encore aux ennemis de la République.
Les notabilités des partis vaincus [31] attirent seules l’attention du peuple. Les hommes dévoués à la cause démocratique lui sont à peu près inconnus. La liberté du suffrage ne serait qu’apparente, toutes les influences hostiles conjurées fausseraient inévitablement le vœu du peuple.
On peut dire que la nation, considérée comme une vaste assemblée, voterait sous l’empire d’une opinion qui n’a pas de contradicteurs. C’est une injustice et encore plus un danger, car cette opinion, c’est le Royalisme.
Quels sont les hommes qui demandent à grands cris la convocation immédiate des comices ? Les ennemis avérés de la République, ceux qui l’ont toujours combattue avec acharnement, qui la subissent comme un affront, et qui comptent sur l’excès de sa simplicité pour l’étouffer à son berceau
Une immense comédie se joue devant la France. En serons-nous dupes, citoyens ? Nos ennemis, désarmés de la violence, se réfugient dans l’astuce. Ils veulent recueillir à temps le fruit de trente ans de compression.
Songez-y, citoyens, l’œuvre du 21 février ne saurait périr. Si [une précipitation] aussi imprudente que déloyale devait amener le fléau d’une assemblée réactionnaire, la république ne reculerait pas. Que votre sagesse prévienne les désastres d’une telle lutte.
N’oubliez pas qu’entre les élections faites demain ou dans six mois il y a un abîme. C’est à la discussion de le combler. Le vote aujourd’hui serait une surprise et un mensonge.
Il ne deviendra vérité que par une libre polémique. Mais cette polémique ne saurait être l’œuvre d’un jour.
En conséquence, nous demandons l’ajournement indéfini des élections et l’envoi dans les départements de citoyens chargés d’y porter la lumière démocratique. »

14 mars 1848
« Citoyens, nous demandons l’ajournement des élections de l’Assemblée constituante et de la garde nationale. Ces élections seraient dérisoires.
À Paris, un très petit nombre d’ouvriers sont inscrits sur les listes électorales. L’urne ne recevrait que les suffrages de la bourgeoisie.
Dans les villes, la classe des travailleurs, façonnée au joug par de longues années de compression et de misère, ne prendrait aucune part au scrutin, ou bien elle y serait conduite par ses maîtres, comme un bétail aveugle.
Dans les campagnes, toutes les influences sont aux mains du clergé et des aristocraties. Une tyrannie savante a étouffé par son système d’isolement individuel toute spontanéité au cœur des masses. Les malheureux paysans, réduits à la condition de serfs, deviendraient le marchepied des ennemis qui les oppriment et les exploitent.
Notre âme s’indigne à la pensée que les oppresseurs puissent ainsi recueillir le bénéfice de leur crime ; c’est un sacrilège de faire mentir à leur propre salut dix millions d’hommes, d’arracher à leur inexpérience la sanction de leur esclavage. Ce serait un défi par trop insolent aux barricades de Février.
Le peuple ne sait pas : il faut qu’il sache. Ce n’est pas l’œuvre d’un jour, ni d’un mois. Lorsque la contre-révolution a seule la parole depuis cinquante ans, est-ce donc trop de l’accorder une année peut-être à la liberté, qui ne réclame que la moitié de la tribune et ne mettra pas, elle, la main sur la bouche de son adversaire ?
Il faut que la lumière se fasse jusque dans les moindres hameaux, il faut que les travailleurs redressent leurs fronts courbés par la servitude et se relèvent de cet état de prostration et de stupeur où les castes dominantes les tiennent, le pied sur la tête.
Et ne dites pas que nos craintes sont chimériques ! Les élections, si elles s’accomplissent, seront réactionnaires. C’est le cri universel. Le parti royaliste, le seul organisé grâce à sa longue domination, va les maîtriser par l’intrigue, la corruption, les influences sociales ; il sortira triomphant de l’urne.
Ce triomphe, ce serait la guerre civile ! Car Paris, le cœur et le cerveau de la France, Paris ne reculera pas devant le retour offensif du passé. Réfléchissez aux sinistres conséquences d’un conflit entre la population parisienne et une Assemblée qui croirait représenter la nation, qui ne la représenterait pas ; car le vote de demain sera une surprise et un mensonge.
Que votre prudence épargne à la France de tels périls. Laissez le peuple naître à la République. Il est encore emprisonné dans les langes étouffants de la Monarchie.
Ajournement des élections, c’est le cri des Parisiens ! »

À Paris, cet immédiat lendemain de la proclamation de la jeune République est l’illustration du conflit de classe qui va séparer les vainqueurs de la veille.
En un temps où les partis au sens actuel du terme n’existent pas, et où les courants de pensée se cristallisent par la presse et par les clubs, c’est dans la rue que vont s’affronter sans ambiguïté d’un côté le peuple prolétaire de l’Est parisien et les quartiers bourgeois de l’Ouest, haute et moyenne bourgeoisie confondues.
Alors que se préparent les élections, les clubs avancés, jugeant la date trop précipitée pour que l’opinion rurale soit bien informée, demandent un report des élections. La moyenne et petite bourgeoisie, plus ou moins gagnée au nouveau gouvernement, souhaite au contraire utiliser au plus vite ce droit de vote que la République leur a donné.
Dans ce climat tendu, la garde nationale sera le déclencheur d’une série de manifestations.

Lithographie à chaud du caricaturiste Bocourt
La légende dit :
« Ours noirs portant leurs remerciements au Gouvernement provisoire pour l’abolition des bonnets à poil. »
On lit sur le drapeau : « Vive la République. Vive le schako. »
En effet, une vive campagne populaire avait abouti le 14 mars à la suppression des très bourgeoises « compagnies d’élite » de la garde nationale, grenadiers et chasseurs porteurs du bonnet à poils, l’ourson. Le gouvernement avait décidé la veille d’enlever le monopole de l’élection des officiers aux membres les plus aisés de la garde.
En riposte plusieurs milliers de membres de ces compagnies d’élite manifestaient violemment le 16 en faisant directement pression sur le gouvernement. Ils défilent place de l’Hôtel de ville coiffés pour la dernière fois de leurs bonnets à poils.
Le 17 mars, à l’appel des clubs avancés et des corporations ouvrières, une immense manifestation populaire parisienne condamne le mouvement des compagnies d’élite, soutient le gouvernement mais demande plus que jamais le report des élections. Le gouvernement débordé recule, mais de peu : les élections sont fixées aux 23 et 24 avril.
On lit dans l’organe des républicains bourgeois "modérés", Le National, au lendemain de la manifestation :
« Une pétition présentée par quelques citoyens [ !] et qui ont été introduits à l’Hôtel-de-Ville près du gouvernement provisoire demande l’ajournement de l’époque fixée pour les élections. […] Nous rendons pleine et entière justice aux sentimens [32] de convenance et de dignité que les délégués de la manifestation ont montré en s’adressant au gouvernement provisoire, en l’assurant du concours énergique et sincère du peuple de Paris. Mais en ces temps de liberté, où chacun est admis fraternellement à parler, suivant sa conscience et ses lumières, dans l’intérêt de tous, qu’il nous soit permis de dire franchement ce que nous croyons être la vérité : le peuple sait l’entendre.
On conseille au gouvernement provisoire de rejeter jusqu’au 31 mai prochain l’époque de la réunion des électeurs. Ce projet, nous le repoussons, en principe, comme une atteinte à la souveraineté du peuple ; en fait, comme une déviation de la politique suivie jusqu’à présent par le gouvernement.
Et sur quoi motiverait-on cet ajournement ? Pourra-t-on dire que cet admirable peuple qui a renversé une dynastie, et s’est arrêté après la victoire, sans qu’un cri de haine, un accent de vengeance contre les propriétés ou contre les personnes se soit échappé de ses lèvres, manque de l’intelligence nécessaire pour choisir ses représentants ? Mais tout ce qui s’est passé depuis le 24 février proteste contre cette allégation, et nous ne voudrions d’autre preuve de la parfaite aptitude du peuple à exercer le droit le plus sacré de choisir ses représentans [33] que la manifestation d’aujourd’hui elle-même. Aussi, nous le disons sincèrement, s’il est des hommes qui doutent des lumières du peuple, ils se trompent. Et si, convaincus aussi bien que nous de la parfaite intelligence des citoyens, ils redoutent seulement le péril d’une élection trop prompte, nous croyons qu’ils commettent à leur insu une nouvelle erreur. Tout délai doit nuire à la République elle-même, en laissant de folles espérances, qui se sont déjà trahies, le temps de grandir [34] ; à de coupables desseins que la manifestation d’aujourd’hui a tués dans leur germe, le temps de se former »

En fait, l’effroi causé par la manifestation incite les milieux « modérés » et conservateurs à se ressaisir.

Le 16 avril, une nouvelle manifestation ouvrière partant du Champ de Mars demandant le report des élections est brisée par 100.000 gardes nationaux des quartiers bourgeois, au cri de « à bas les communistes », avec la bénédiction du ministre de l’intérieur, le « radical » Ledru-Rollin. Première trahison de celui qui sera bientôt le leader de la démocratie socialiste, première trahison qui anticipe toutes les trahisons ultérieures, et jusqu’à aujourd’hui, de cette gauche raisonnable « de gouvernement ».
À bas les communistes !


Dans cette caricature, qui évoque à chaud l’événement, le ridicule petit bourgeois garde national (dont la feuille haineuse plantée sur sa baïonnette montre qu’il est fâché avec l’orthographe) vitupère devant le sage doctrinaire :
« A bas les Communistes ! C’est un tas de Brigands, qui prétendent que tout un chacun a le droit de vivre en travaillant, que la terre est assez grande pour nourrir tous ses enfants, que le Vin abrutit l’homme, et mille autres atrocités semblables au nom de la fraternité, mort aux Communistes, Socialistes, etc. etc. »

Paris, vers des candidatures ouvrières ?

De la modération électoraliste de certains Clubs ouvriers
Pendant que la Société Républicaine centrale des Blanquistes dénonce la précipitation dans laquelle se préparent les élections, des clubs clairement ouvriers et plus "modérés" se préparent à ces élections en appelant les ouvriers à s’inscrire sur les listes électorales (beaucoup ne l’avaient pas encore fait), et à permettre l’élection de candidats vraiment ouvriers, qui porteront à l’Assemblée, dans le calme et le respect de tous, les revendications ouvrières. Avec cette claire affirmation d’une autonomie ouvrière, en dehors de toute structure politisée extérieure, on peut lire la matrice de deux courants ultérieurs, qui ne se croiseront pas vraiment : le syndicalisme "apolitique" et le parti ouvrier, nouveau venu sur l’échiquier politique.
Voici une affiche du Club des Travailleurs Unis qui appelle à la préparation de candidatures ouvrières aux élections législatives de la fin du mois d’avril 1848.

Dans l’extraordinaire éclosion de clubs parisiens, le très venimeux, mais très documenté ouvrage d’Alphonse Lucas, Les clubs et les clubistes : histoire complète et anecdotique des clubs et comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution, de 1848, (Paris, Dentu, 1851) présente ainsi ce club :

« TRAVAILLEURS UNIS (société des), rue du Rocher, 6, fondé en avril 1848. Président, Edouard Houel. Ce club, presque modéré, avait pour organe un journal lithographié Le Travail (deux numéros). »

Jusqu’à la manifestation insurrectionnelle du 15 mai, dont la répression permit de décapiter le mouvement démocratique et socialiste, le club soutient la politique de Louis Blanc et « l’organisation du travail ».
Le texte est signé Moriot. Cet ouvrier fumiste (installateur et réparateur de cheminées) était déjà apparu quelques jours auparavant avec une affiche appelant les ouvriers à s’inscrire sur les listes électorales, imprimée le 24 mars par les soins du Club des Prévoyants, 60 rue de l’Arcade. Pour information, j’en donne le texte en annexe ci-dessous.
Ces deux documents permettront de faire réfléchir au rapport à l’élection des ouvriers conscientisés, à la spécificité d’une candidature ouvrière, et au rapport à la politique de cette défense « catégorielle ».

AFFICHE
« La seconde assemblée des ouvriers pour préparer les recherches, parmi eux, des représentants à l’Assemblée Nationale, aura lieu demain soir à 8 heures salle Chabrol, sous le titre de Club des TRAVAILLEURS-UNIS.
Nos frères, les Ouvriers du Faubourg Saint-Antoine et de tous les quartiers, sans exception, sont prévenus que le Club des Travailleurs-Unis, ira fraterniser avec eux, Jeudi soir, à 8 heures, place Royale, (au Marais) :
En conséquence, tous les travailleurs, sans distinction d’état, qui désireraient envoyer des Représentants à l’ASSEMBLÉE NATIONALE, sont invités à se trouver au rendez-vous pour entendre le développement de nos principes, et recevoir l’offre de notre concours pour leurs nominations, et pour les nôtres, et la demande de leur appui fraternel.
Venez mille. Venez dix mille. Venez tous, l’union fait la force, et si nous le voulons réellement et pacifiquement, aucune puissance au monde ne sera aussi respectable que la nôtre, car nous avons pour boulevard la Justice naturelle, la Raison, l’Humanité, notre modération et l’irrésistible force de notre nombre.
Au nom des 800 ouvriers qui composaient la première réunion, le Président provisoire,
MORIOT, ouvrier.

OUVRIERS,
Nous venons encore une fois de reconquérir notre liberté.
Il faut cette fois que nous sachions la maintenir et l’organiser.
Pour cela, il faut absolument nous voir, nous entendre, nous expliquer tous, et nous unir tellement que nous n’ayons plus désormais qu’une seule et même volonté.
Si nous ne nous concertons pas, si nous laissons prendre l’initiative aux coteries de toutes classes qui vont chercher à nous exploiter, à surprendre nos voix, la Révolution que nous venons de faire tombera encore dans les poches des faiseurs de discours. Sous une autre forme de gouvernement, 1848 nous échappera comme 1830. Les intrigans [35] seuls en profiteront, et, dans 10 ou 15 ans, quand ils nous auront lassés, ce sera encore pour nous une révolution à refaire.
Nous pouvons éviter ce péril : SOYONS DÉFIANS [36]
En 1830, comme aujourd’hui, nous avions reconquis notre liberté ! nous l’avions confiée aux Censitaires [37]… Qu’en ont-ils fait pendant 17 ans ? Dans quel état était la France, le 24 février, quand nous l’avons arrachée de nos mains ? Qu’ils répondent !
Ils l’avaient vendu au Pouvoir pour des Places, pour des Croix, pour des Pensions, des Bureaux de tabac, des privilèges de Théâtre…
Honte aux traficans [38] de la liberté ! ILS NE PEUVENT PLUS NOUS GOUVERNER !
Ouvriers, mes frères en travail, en probité et en pauvreté, unissons-nous ! Sachons fonder en France un impérissable règne de loyauté, d’honneur et de raison, et appuyons-le sur l’invincible force de notre union et de notre volonté !
Nous allons élire nos représentants : Elaguons tout ce qui n’était pas franchement avec nous avant la Révolution. Repoussons les timides et équivoques dévouements du lendemain. Nous seuls, soldats des barricades, nous seuls nourriciers de la nation, nous seuls vrai Peuple enfin, pouvons vouloir fermement défendre les vrais droits du peuple et sauver sa liberté. Il faut que les ouvriers du département de la Seine nomment pour députés au moins vingt ouvriers, pris parmi eux. Il faut que la blouse de l’ouvrier entre sans honte et sans crainte à l’Assemblée Nationale. Il faut qu’elle aille à la tribune, écho de nos cent mille voix, étonner et rassurer le monde par la raison, la fermeté et la modération de son langage. Il faut enfin qu’elle aille y faire triompher nos droits et nos réclamations jusqu’à ce jour trop méconnus.
Tous les Ouvriers, tous les bons Citoyens, sont priés de nous prêter le concours indispensable pour la réalisation du but que nous nous proposons, but immense ! Car il aura pour résultat le maintien du droit dont jouissent déjà les Ouvriers, et l’acquisition de tous les droits nouveaux, conciliables avec l’ORDRE que nous voulons tous, avec l’intérêt général de l’Industrie et du Commerce, (sans lesquels il n’y a pas de travail), et le RESPECT DE LA PROPRIÉTÉ, il aura pour résultat de faire cesser chez les citoyens timides la crainte mal fondée que leur inspire un passé qui n’est plus et qui ne peut plus être, parce que nous n’en voulons pas plus qu’eux. Enfin, il aura pour résultat sûr et prompt de dissiper les craintes des classes fortunées, en leur apprenant à nous connaître ; et, puisque les balles de la rue Richelieu, puisque les écriteaux infâmants attachés par des ouvriers sur la poitrine des justiciés du peuple, n’ont pas suffi pour nous faire apprécier par elles, aujourd’hui c’est à la tribune de l’Assemblée Nationale que nous voulons leur commander la Confiance, l’Estime et le Respect.
Ouvriers ! Nous qui connaissons notre cœur, nous nous en sentons dignes !
Paris, Imp. et lithographie de MAULDE et RENOU, rue Bailleul, 9-11 »

Appel au vote
« OUVRIERS DU DÉPARTEMENT DE LA SEINE
Les ouvriers déjà inscrits comme électeurs de l’Assemblée nationale ne sont pas contents de vous.
Vous savez aller conquérir la liberté jusque sur les canons de vos ennemis ; et quand vous la tenez, vous ne savez pas la conserver.
On prépare au Luxembourg [39], des lois pour améliorer votre sort, et par votre négligence, vous n’aurez pas de représentants à l’Assemblée nationale pour défendre ces lois et les faire accepter.
Nous avons parmi nous quatre cent mille électeurs : il n’y a plus que deux jours pour se faire inscrire et nous ne sommes pas encore vingt mille inscrits dans toutes les mairies de la Seine.
Quoi ! vous combattez sur les barricades pour être libres, et vous ne savez pas vous servir de la liberté.
Quoi ! vous avez voulu être électeur, et vous ne vous faites pas inscrire pour voter.
Quoi ! vous avez voulu être éligibles, et vous apportez, par votre négligence, des obstacles à l’élection de vos camarades et des défenseurs de la sainte cause du travailleur.
Qui donc défendra alors vos intérêts ? Est-ce que ce seront encore ceux qui ont des intérêts opposés aux vôtres. Savez-vous ce qu’auront de meilleur à dire les organes de ces intérêts ennemis des vôtres, afin de vous faire confisquer vos droits électoraux, dans la constitution que l’on va faire ?
Ils pourront dire :
« les ouvriers ne veulent pas être électeurs, puisqu’ils ne se sont pas fait inscrire.
Les ouvriers ne tiennent pas à être représentés, puisqu’ils n’ont pas pris de représentants en leur sein.
C’est que les ouvriers se sont reconnus incapables d’être électeurs et qu’ils n’ont pas trouvé parmi eux d’hommes capables de les représenter.
Ou bien alors, c’est que les ouvriers se trouvent heureux comme ils sont et qu’il n’y a aucune réforme à faire pour améliorer leur position.
Donc, si tout était pour le mieux avant la révolution, laissons subsister les mêmes choses avec d’autres noms. »
Ouvriers !
Si l’on nous jette ces paroles à la face le lendemain des élections, qu’aurons-nous à répondre ?
Non, mille fois non ! Nous ne voulons pas qu’on rétablisse un Cens électoral et que l’on nous reprenne nos droits de citoyens égaux ; et vous, retardataires, vous allez vous servir de vos droits.
Il nous faut vingt ouvriers à l’Assemblée nationale, vous les nommerez !
Il nous faut dans deux jours quatre cent mille ouvriers inscrits sur les listes dans les mairies, nous les aurons !
Vous allez retrouver votre enthousiasme et votre intelligent patriotisme ; vous allez sur le champ quitter vos outils et courir à vos mairies, comme le 24 février vous avez couru aux barricades.
Du calme, mais de la résolution, mais de l’unanimité.
Pour être un bon républicain, il faut autre chose que savoir vaincre avec un fusil, il faut vouloir vaincre avec son droit. Frères qui n’êtes pas inscrits, nous comptons sur vous.
24 mars 1848. MORIOT, Ouvrier, 17 ter rue Lafayette.
En faisant imprimer, selon le désir que m’a exprimé le citoyens Moriot, son appel aux électeurs retardataires, je crois accomplir l’acte d’un citoyen ami de la liberté et de l’ordre, qui, d’une part, veut que l’Assemblée constituante soit l’expression vraie de la volonté du peuple souverain, et d’autre part prévoit ce qui pourrait arriver au jour des élections, si les ouvriers électeurs, qui n’auraient pas été suffisamment informés des formalités à remplir, se voyaient frustrés de leurs droits de vote.
Ernest Grégoire. » [40]

Le piège du suffrage universel

Je reviens sur la position de Blanqui évoquée plus haut :
J’ai souvent écrit que la Seconde République était à bien des égards la matrice de nos institutions et des impasses dans lesquelles elles nous plongent.
Ainsi de ce suffrage universel que nos puissants affirment vénérer, mais qu’ils n’hésitent pas à violer lorsqu’il ne satisfait pas à leurs vœux. On sait ce qu’il advint du NON des Français à la constitution européenne (2005), aussitôt transformé en OUI par le vote parlementaire droite – socialistes.
Mais revenons à 1848.
Née de l’insurrection parisienne des 22-24 février 1848, et proclamée le 24, la Seconde République allait aussitôt, par son décret du 5 mars 1848, instituer le suffrage universel (masculin), en lieu et place du suffrage censitaire qui assurait la domination des possédants.
L’ouvrier socialiste parisien Louis Marie Bosredon, dessinateur et caricaturiste largement diffusé dans la capitale, salua cette décision par un dessin devenu célèbre : le travailleur quitte le fusil pour le bulletin de vote. L’ère des insurrections parisiennes ou lyonnaises est close. Place à la démocratie des urnes.

Presque unanimement partagé par la classe politique, y compris par les « modérés » comme Tocqueville (certains de leur emprise sur le monde rural, largement dominant dans la France d’alors), ce salut au suffrage universel (masculin) ne convainquit pas à l’extrême gauche. Ainsi l’inlassable lutteur Auguste Blanqui [1805] (1), dans une adresse de son club communiste, la Société Républicaine Centrale, datée du 7 mars, demanda « l’ajournement indéfini des élections et l’envoi dans les départements de citoyens chargés d’y porter la lumière démocratique. »
Il persistait encore avec vigueur la semaine suivante : « Notre âme s’indigne à la pensée que les oppresseurs puissent recueillir le bénéfice de leur crime ; c’est un sacrilège de faire mentir à leur propre salut dix millions d’hommes, d’arracher à leur inexpérience la sanction de leur esclavage. Ce serait un défi insolent aux barricades de février. Le peuple ne sait pas, il faut qu’il sache. Ce n’est pas l’œuvre d’un jour, ni d’un mois. Lorsque la contre-révolution a seule la parole depuis cinquante ans, est-ce donc trop d’accorder une année à la liberté ? Paris, le cœur et le cerveau de la France, ne reculera pas devant le retour offensif du passé. »
Blanqui n’obtint qu’un report de deux semaines des élections d’avril, qui assurèrent une large victoire aux conservateurs « républicains du lendemain » et aux républicains « modérés » du National. Résultat qui justifiait l’optimisme de Tocqueville par rapport à l’emprise des notables sur les masses rurales.

La République rouge de Limoges

Les craintes des Blanquistes furent donc pleinement vérifiées par les élections de l’Assemblée constituante des 23 et 24 avril 1848 : le vote des campagnes assura la victoire des notables "modérés" et conservateurs, au grand dam des espérances populaires "rouges" des villes industrielles.
Je vais évoquer dans les billets suivants les événements qui s’ensuivirent dans quelques-unes de ces cités.
Commençons par la prise de pouvoir ouvrière à Limoges. Elle a été remarquablement étudiée par Philippe Grandcoing et je vous renvoie à son ouvrage : La baïonnette et le lancis. Crise urbaine et révolution à Limoges sous la Seconde République, Limoges, Pulim, 2002.

Je veux seulement ici donner les échos de l’événement dans la presse nationale du temps, clairement rangée du côté des "modérés".


Journal des Débats, 29 avril 1848
« On lit dans l’Ordre de Limoges du 25 avril :
On nous signale plusieurs actes coupables qui auraient été commis avant-hier [41], dans le but de fausser le résultat des élections. Des membres de la Société Populaire [42] se seraient rendus par détachements de 100 à 150 personnes, sur les routes par lesquelles devaient arriver les électeurs ruraux [43] ; ceux-ci auraient été sommés, par des hommes portant des brassards tricolores, qui ont paru aux habitants des campagnes les insignes d’une autorité quelconque, d’exhiber leurs bulletins qui auraient été déchirés comme mauvais, et remplacés par des bons ; des communes tout entières, malgré l’opposition des maires, auraient été ainsi violentées. On assure que de pareilles scènes se sont renouvelées aux abords des endroits où devaient voter les électeurs, et que plusieurs d’entre eux, cédant à l’intimidation et même à la violence, ont été forcés de déposer un vote autre que celui qu’ils avaient l’intention d’émettre.
Ces faits qui nous sont donnés comme positifs, devront être vérifiés, et donneraient lieu, s’ils étaient constatés, non seulement à des protestations contre le résultat du scrutin, mais aussi à des poursuites contre ceux qui n’auraient pas craint de s’en rendre coupables. Malheureusement, quelque exhorbitans [44] qu’ils soient, et en faisant la part de l’exagération, il est difficile de ne pas croire à leur vérité en présence des lignes suivantes que nous trouvons dans un journal qui se donne pour l’organe du club populaire [45] :
« Marchons donc tous ensemble porter notre bulletin ; réunissons-nous, serrons nos rangs, recevons nos frères de la campagne lorsqu’ils arriveront pour remplir leur devoir de citoyens ; questionnons-les pour tâcher de savoir si certaines influences ne les auraient pas induits en erreur ; et tâchons, par tous les moyens possibles de les faire voter pour la cause du peuple. Rappelons-nous bien que l’union fait la force, et que l’union seule peut assurer le succès et le triomphe. »
Voilà ce que l’on imprimait à la veille des élections. Si ces conseils ont été mis en pratique, il faut qu’il y ait une enquête sévère ; le gouvernement républicain s’est offert à la France comme le régime de la liberté, de l’égalité et de la fraternité ; plus que tout autre, il doit faire régner la justice ; or, tous ces principes seraient allègrement violés, si des citoyens avaient pu faire ce dont les membres de la Société Populaire sont accusés. »


Le Constitutionnel, 29 avril
« TROUBLES A LIMOGES
Des troubles de la nature la plus grave viennent d’avoir lieu à la suite des élections. Voici les détails que nous recevons.
Jeudi vers midi, lorsque le recensement général des votes des cantons ont constaté l’exclusion des candidats communistes [46], une foule nombreuse envahit la salle dans laquelle se faisaient les opérations électorales, et s’empara, malgré les vives protestations des membres du bureau, des procès-verbaux cantonaux et des bulletins de l’armée, qui furent immédiatement déchirés. Aussitôt après, des bandes menaçantes ont parcouru la ville, désarmé les postes de la garde nationale, pris les canons et la poudrière.
A la nouvelle de cet attentat odieux contre la souveraineté électorale, la garde nationale s’empressa d’accourir, bien résolue à rétablir l’ordre et à défendre la République [47]. Mais le colonel lui donna l’ordre de se dissoudre [48]. Dès lors la ville était au pouvoir de l’insurrection.
Un comité s’est immédiatement constitué et concentre dans ses mains l’administration départementale [49] .
Heureusement on n’a eu à déplorer aucun acte de violence. Les propriétés et les personnes ont été respectées. [50]. Quelques gardes nationaux ont reçu des blessures pas graves.
La ville entière est dans la consternation. On attend impatiemment les mesures que le Gouvernement ne manquera pas sans doute de prendre pour rétablir son autorité. »


La Presse, 30 avril
« LIMOGES
On nous écrit de Limoges, 27 avril :
Dimanche, la société populaire avait envoyé une troupe d’hommes sur chaque route pour arrêter les paysans, déchirer leurs bulletins et leur en donner de nouveaux ; cela s’est fait avec un ensemble admirable, et le succès de cette manœuvre a été complet. Mais au dépouillement général, la victoire de la société populaire s’est changée en défaite, et les deux noms qui avaient réuni ici la majorité des suffrages, Vilgoureix [51] et Dussoubs-Gaston [52] sont sortis l’un le neuvième et l’autre le dixième. Il en fallait huit [53].
Dès hier, on avait commencé à crier que si ces deux noms ne sortaient pas, on mettrait les aristocrates à la lanterne, et aujourd’hui, aussitôt que le résultat a été connu, on s’est rué sur le bureau, on a violé le scrutin, déchiré le procès-verbal et dispersé le bureau. Ces faits se sont répandus rapidement dans la ville : environ 300 gardes nationaux [54] se sont rendus spontanément dans la cour de la Préfecture. Là, sous les armes, on a demandé au commissaire qu’il fît battre le rappel ; il a refusé ; on a insisté avec une grande énergie ; il a répondu alors qu’on fît comme on voudrait, et le rappel a été battu, le colonel est alors arrivé. Il a été reçu par un cri unanime : à bas le colonel Reybaud [55] !
Il est monté dans la préfecture et quelques instants après, on nous a fait sortir de la cour de la préfecture, par ordre du commissaire du gouvernement. Là, entouré d’une foule immense armée, et de plus en plus menaçante, on nous a dit que, pour éviter l’effusion de sang, il fallait ôter les baïonnettes ; et cet ordre s’est effectué lentement, avec une répugnance marquée. On commençait à ne plus avoir confiance aux chefs qui nous commandaient, et qui tous avaient été nommés par la société populaire et par violence. Ces chefs nous ont dit alors que, par ordre du commissaire, il fallait nous séparer par compagnies, qu’on commençait à s’entendre avec les perturbateurs, et que tout allait se calmer.
Une seule compagnie est restée ; elle était au milieu d’une foule compacte qui s’est ruée sur elle et l’a désarmée ; on a fait ensuite venir les autres compagnies une à une, et la même manœuvre a réussi.
Les clubistes sont maintenant maîtres de la ville. »
La lettre suivante confirme toutes les nouvelles qui précèdent :
« Aujourd’hui (jeudi) les procès-verbaux du dépouillement des votes [56] étaient presque terminés ; il ne restait plus à connaître que les bulletins de nos compatriotes soldats en Afrique ; la majorité était pour des hommes sages ayant des idées avancées.
A un signal, sans doute convenu d’avance, le bureau a été envahi, les procès-verbaux lacérés et brûlés.
Le coup de main avait été préparé depuis hier ; il était connu de beaucoup de monde, dit-on, et cependant une seule compagnie de la garde nationale avait été convoquée, et lorsque cette nouvelle s’est répandue en ville et que de bons citoyens, en trop petit nombre, il faut le reconnaître, se sont armés et réunis, pas un chef supérieur ne s’est trouvé là pour diriger le mouvement. Le poste de la mairie, sommé de déposer les armes, a bravement refusé de les livrer ; le colonel l’a engagé à le faire, promettant sur sa tête qu’elles ne seraient remises à personne, et à peine cette parole était donnée et l’ordre exécuté, que le corps-de-garde a été envahi et pillé.
Un autre poste était établi à la préfecture ; il a été désarmé.
Le commissaire du gouvernement Chamiot-Avanturier est tout à fait débordé ; le peuple a organisé une nouvelle administration qui s’est jointe au commissaire, ou qui plutôt l’a remplacé [57].
Que va-t-elle faire ? La position est difficile, il y a une masse d’ouvriers sans travail et qui est égarée ?
Le gouvernement ne peut pas nous abandonner ; nous n’avons qu’une fraction de régiment, et il faut qu’en toute hâte il nous envoie des troupes. La compagnie d’artillerie avait deux pièces de canon ; ce soir le peuple, qui s’en est emparé, les a promenées en trophée dans la ville. Il s’est aussi emparé de la poudrière. »

Ainsi, ce nouveau pouvoir populaire, et avant tout ouvrier, va diriger la cité pendant trois semaines, au grand dam des possédants. Que pouvait-il espérer alors que la France s’était donnée une assemblée où dominaient les notables "modérés" ?
Le 18 mai, 3000 soldats investissaient la ville, les dirigeants de l’insurrection étaient arrêtés [58].

Avril à Rouen. démocrates bourgeois et communistes. Luttes ouvrières et répression

Nous avons vu dans le billet précédent comment les démocrates de Limoges (bourgeois radicaux et prolétaires) ont préparé les élections, comment ils ont remporté la victoire dans la ville, et comment, sans effusion de sang, ils n’ont pas accepté leur défaite départementale.
On peut comparer cette situation à celle d’une autre cité industrielle, Rouen, et mesurer la différence.
Les élections se préparent dans un climat social et politique extrêmement tendu : l’avènement de la République a renforcé l’exaspération ouvrière devant le chômage, les très bas salaires, la terriblement longue journée de travail. Il a également renforcé, par contrecoup, l’exaspération d’une bourgeoisie qui n’a accepté la République que du bout des lèvres et qui ne veut rien lâcher devant la revendication ouvrière.
On a vu comment la nomination de l’avocat rouennais et « républicain de la veille » Frédéric Deschamps, au poste de commissaire du gouvernement provisoire, a cristallisé ces tensions. Ses premiers décrets ont imposé un salaire minimum et réduit d’une heure la journée de travail, ce qui lui a valu les sympathies ouvrières. Pour les bourgeois et le patronat en particulier, qui se refusent à mettre en œuvre ces décrets, Deschamps est l’homme à abattre.

En vue de la préparation des élections pour l’Assemblée constituante des 23 et 24 avril, Deschamps et ses amis lancent le 4 avril La Tribune du Peuple, Journal démocratique du département de la Seine-Inférieure.

En voici l’éditorial, qui scelle l’alliance des républicains radicaux « de la veille » et des représentants de la classe ouvrière :
« Quelques mots d’introduction.
En disant par qui notre journal est fondé, nous sommes dispensés de faire une profession de foi.
Il existe à Rouen une société qui compte dans son sein les quelques hommes qu’on a vu depuis la déception de juillet 1830 travailler en commun et de concert avec leurs frères de Paris et des départements, au renversement du système odieux qui pesait sur la France, à la propagande des idées républicaines.
Ces fous, ces rêveurs, comme on les appelait à Rouen surtout, ne s’étaient pas laissés décourager par leur petit nombre ; ils avaient pleine et entière confiance dans l’avenir ; et c’est parce qu’ils n’espéraient pas autre chose que la République, qu’un mois à peine avant la victoire du peuple, ils refusaient d’aller s’asseoir à ce banquet réformiste de Rouen, où les soi-disant républicains d’aujourd’hui trinquaient de si bon cœur avec les Odilon Barrot et les Duvergier de Hauranne [59] aux institutions de juillet, c’est-à-dire à l’ex-roi Louis-Philippe.
Cette société, que le despotisme des lois de septembre avait forcé de prendre publiquement le titre de Comité radical, na jamais dissimulé ses tendances, ni ses vœux, le livre rouge de l’ex-préfet en fait foi ; elle a surtout mis en pratique l’égalité, nom sous lequel on l’a vue dernièrement se reconstituer, et ce n’était pas seulement comme les transformés du jour pour se frayer le chemin des candidatures, que ses membres avaient de tout temps appelé à eux les républicains ouvriers ; aussi, à l’heure qu’il est la société l’Egalité, fidèle aux principes qui l’ont sans cesse dirigée, n’agit-elle qu’avec le concours du club central démocratique de Rouen, composé presque entièrement d’ouvriers.
C’est dans cet accord du club central et de la Société l’Egalité, que la Tribune du peuple, journal démocratique de la Seine inférieure, a été fondée.
On sait à quel état d’impuissance la presse libérale était réduite à Rouen sous l’ex-royauté ; on sait quelle ligne suivent encore maintenant les seuls organes que les lois contre la liberté de la presse avaient laissés pendant dix-huit ans maîtres du terrain ; on sait, enfin, ce que veulent leurs patrons, ces hommes qui prennent en tête de leurs prospectus électoraux le titre menteur de républicains, alors qu’ils ne peuvent lire sans un secret effroi au frontispice de nos monuments publics, les mots sacrés République française, et notre sainte formule, Liberté, Égalité, Fraternité ! [60]
On sait alors à quelle nécessité répond la publication de la Tribune du Peuple, on sait pourquoi ce nouveau journal est fondé. »
Mais ces démocrates doivent se situer clairement par rapport aux très nombreux mouvements protestataires qui agitent le monde ouvrier : arrêts de travail, cortèges, et surtout actes de luddisme, c’est-à-dire d’atteinte à la propriété industrielle.
On en trouvera le détail dans Le fil rouge, Institut d’Histoire Sociale – CGT de Seine Maritime, Hiver 2011, n° 42.
Les cercles réactionnaires ne se font pas faute de pointer la supposée responsabilité des radicaux dans ces tumultes. La condamnation de ces troubles par le cercle radical est sans appel, même quand la responsabilité des autorités est gravement engagée.


Derrière la tranquillité romantique de Lillebonne, le drame :
Ainsi, peut-on lire dans le même numéro, des lignes significatives à propos de la tuerie de Lillebonne (petite localité industrielle textile entre Rouen et le Havre). Le 31 mars, un rassemblement ouvrier s’était formé devant la mairie, protégée par l’armée, pour demander la libération de manifestants arrêtés deux jours avant dans une marche sur Bolbec. La foule jette des pierres sur les soldats qui tirent.
« Troubles de Lillebonne.
Les bruits que des gens intéressés à répandre l’inquiétude faisaient circuler hier sur de nouveaux troubles survenus dans le département étaient entièrement dénués de fondement. La tranquillité règne à Lillebonne ainsi qu’à Bolbec, et si dans la première de ces localités, on déplore amèrement le conflit du 31 mars, on sait du moins rendre justice à qui de droit et tout le monde, ouvriers, gardes nationaux et militaires, n’ont qu’une voix pour maudire les misérables qui sont venus exploiter au prix du sang du peuple une irritation bien naturelle dans ce temps de crise industrielle, mais que le bon sens des fabricants et l’admirable patience des ouvriers auraient fini par calmer entièrement.
L’instruction judiciaire se poursuit avec une grande activité ; espérons qu’elle mettra au grand jour les coupables manœuvres de certains meneurs, et les accointances quelles qu’elles soient de cette bande d’agitateurs qui depuis plus de quinze jours porte le désordre, le deuil et le carnage dans nos vallées. »
Le journal relate l’accueil enthousiaste fait par la population au nouveau sous-commissaire extraordinaire pour les cantons de Lillebonne et Bolbec, et conclut :
« Dimanche, à 9 heures, on comptait 8 morts et 27 blessés, et l’on pensait que quelques-uns de ces derniers succomberaient malheureusement encore. ».
Le bilan sera en fait de dix morts !
On le voit, s’ils trouvent des excuses à « l’irritation » des ouvriers, « bien naturelle en ces temps de crise industrielle », les radicaux ne trouvent pas de mots assez durs pour condamner les violents, clairement dissociés de la masse ouvrière.
On comprend qu’il convenait pour les radicaux de se dédouaner absolument des accusations portées par la droite rouennaise. Tout en comprenant les revendications ouvrières, ils dénoncent donc les agitateurs violents, éléments déclassés mêlés de troubles provocateurs.
Mais ce souci de ne laisser aucune prise aux accusations va amener ces bourgeois démocrates à rejeter une partie des membres du Club démocratique, ces militants « communistes » qui n’avaient pourtant rien de commun avec une tourbe anarchique. Il s’agissait de travailleurs manuels qui, depuis des années, par leur propagande cabétiste ou socialiste, diffusaient dans la classe ouvrière les idées de justice sociale.

On lit dans la Tribune du 8 avril :
« Comité Central Démocratique,
séance du 7 avril.
Depuis quelques jours, des bruits fâcheux pour la cause démocratique ont été répandus dans notre contrée ; des personnes, intéressées sans doute à calomnier les tendances de ce parti, l’ont accusé de communisme, ainsi que tous les clubs qui marchent sous sa bannière.
Pour faire qu’aucun motif d’accusation ne puisse exister à cet égard, le Club Central Démocratique a proposé, dans sa séance d’aujourd’hui, que les citoyens qui appartiennent à l’opinion communiste, et qui, sans arrière-pensée, avaient prêté leur loyal concours à l’établissement de la République, en s’adjoignant à ce comité, soient priés de renoncer à en faire partie. Ces citoyens, voulant avant tout le succès de la démocratie, et comprenant qu’ils ne pourraient être un obstacle au triomphe de ce principe, ont immédiatement résigné le titre de membre du Club Central Démocratique.
Les membres du Club Central Démocratique.
Signé DURAND-NEVEU, président. » [61]
Tout en marquant son respect fraternel pour ces « communistes », le journal justifie ensuite ainsi la séparation d’avec eux :
« Un mot. Quand les démocrates, les hommes qui veulent que tous les cœurs, dans une nation de frères, tressaillent au mot de Fraternité, quand ces hommes disent aux pritchardistes [62], aux satisfaits, aux équilibristes constitutionnels de l’ex-gauche : Vous n’êtes pas des nôtres ! Vite à certaines gens de s’écrier « c’est affreux, vous faites des distinctions, des exclusions, nous ne sommes pas libres, etc., etc. » Et ces mêmes gens, si chauds partisans aujourd’hui de la liberté, de l’égalité, si ennemis de toute prétendue exclusion, s’en vont partout colportant ce propos : « Les démocrates ne sont que des communistes déguisés ; écrasons-les ! » Pas un mot, voyez-vous, contre les héros de l’ancien régime, c’est de l’exclusion ; mais le champ libre à ces républicains convertis : voilà leur doctrine.
Pour débusquer toutes ces batteries, les démocrates ne prennent pas quatre chemins. Toute leur habileté se résume à dire la vérité et à la rendre éclatante comme le soleil. Ainsi ont-ils fait dans cette circonstance.
Des hommes de cœur et d’énergie s’étaient associés pour la défense et la consolidation des principes démocratiques ; ils composaient le Club Central Démocratique, et poursuivaient en commun la réalisation de cette œuvre. La division n’était point au milieu d’eux ; nulle arrière-pensée n’avait terni de loyales intentions. Mais, la défiance venant du dehors, chacun a dû arborer son drapeau, et les démocrates, on le sait, n’ont pas l’habitude de mettre le leur dans leur poche. Il s’en est suivi une séparation ; mais les hommes qui l’ont crue nécessaire ont-ils entendu faire par là profession de convictions bien établies, actuelles et suffisamment motivées, ou bien est-ce une raison de dignité personnelle qui les a déterminés ? L’avenir en sera juge. »

Le journal présente ensuite la liste des 19 candidats présentés par le Club Central Démocratique. Parmi eux, 9 ouvriers : (fondeur en fer, cordonnier, tisserand, teinturier, fileur, tisseur, ivoirier, tailleur, calfat).
Si la liste arriva en tête dans les quartiers ouvriers de l’Est de Rouen et dans ceux de la rive gauche, elle fut battue dans la ville, et plus sévèrement encore dans le département.
Je donnerai quelques excellentes références bibliographiques sur 1848 à Rouen et sa région dans le billet à venir concernant les dramatiques événements d’avril.

Rouen insurgé


Rouen vers 1840

Mon propos dans ce billet est seulement de présenter le traitement de l’événement dans la presse nationale bourgeoise du temps, bien entendu de total parti pris. Je vous renvoie à l’abondante bibliographie historique qu’il a suscité, et dont vous avez de nombreux échos sur internet.

Comme le dit l’entame de l’article du Journal des Débats donné ci-dessous, les élections des 23 et 24 avril 1848 ont occasionné une multitude d’incidents et de troubles dont la presse se fait écho, en signalant toutefois qu’ils ne sont pas représentatifs d’une situation dans l’ensemble plutôt calme. Et même dans le cas de la prise de pouvoir (temporaire) de jeunes bourgeois radicaux et de prolétaires politisés, comme à Limoges, la contestation du résultat des élections n’avait pas entraîné mort d’homme.
Il n’en alla pas de même, loin de là, à Rouen, où la garde nationale bourgeoise et la troupe réprimèrent durement l’insurrection d’une classe ouvrière déçue par les résultats électoraux départementaux. Les quartiers ouvriers de l’Est et ceux de la rive gauche avaient majoritairement voté pour la liste Deschamps, mais la ville avait donné la majorité à liste modérée "lamartinienne". Disons tout de suite que, si le vote apparaissait comme une affaire purement masculine (suffrage "universel" masculin), la place des femmes fut grande dans la protestation ouvrière. On le verra ci-dessous.


Journal des Débats, 29 avril 1848
« Nous recevons aujourd’hui de quelques départemens [63] des nouvelles affligeantes. Les opérations électorales ont été troublées sur plusieurs points par des violences, et il s’élève des protestations contre les atteintes portées à la liberté des votes.
A Rouen, les troubles ont eu un caractère bien plus grave ; une multitude égarée par les agitateurs s’est portée à l’Hôtel de Ville pour détruire les scrutins, dont le résultat connu excluait le commissaire du gouvernement, M. Deschamps. La garde nationale a dû repousser par la force cette attaque violente contre la souveraineté du peuple, et une collision sanglante a éclaté. On s’est battu dans les rues de Rouen toute la nuit dernière. Force est restée enfin à l’ordre et aux lois, si audacieusement outragées, dans une circonstance aussi solennelle.
Voici les tristes détails que donne le Mémorial de Rouen [64] du 28 avril :
« Les menaces qui grondaient sourdement dans les groupes de la place Saint-Ouen, et que nous espérions ne pas voir mettre à exécution, n’ont été que trop bien accomplies. Le mécompte essuyé par la fraction turbulente à la suite du résultat déjà connu des élections, et qui ne laissait pas de doute sur le résultat définitif, avait exalté au dernier point les plus mauvaises passions.
Hier soir, on finissait le dernier dépouillement des votes du canton, à l’Archevêché, lorsqu’un homme tout effaré vint annoncer qu’on se battait sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Cependant le président ne vit pas lieu à lever la séance, qui en effet put se terminer tranquillement, et ordonna seulement de faire rentrer les deux sentinelles et de fermer les portes extérieures. De tous côtés les boutiques se fermaient, la foule courait çà et là, le rappel battait et les gardes nationales se groupaient dans les rues.
Voici comment avait commencé le désordre. Depuis le matin, la place de l’Hôtel de Ville était couverte par des groupes d’un aspect inquiétant, et les hommes du poste se tenaient sur leurs gardes. Mais un peu après cinq heures, à l’instant où une partie était absente pour diner, une bande de gamins, envoyée en avant par les émeutiers, est venue, drapeau en tête, parader en chantant devant le corps de garde, se rapprochant toujours. Après sommation réitérée de s’éloigner, et voyant que cette bande n’était pas disposée à obéir et continuait à serrer le poste, suivie par derrière des groupes qui se resserraient de plus en plus, il fallut alors repousser cette foule. Mais les enfants écartés et les drapeaux enlevés, on se trouva en présence d’une foule énorme, poussant des cris, proférant des menaces, et passant bientôt à l’exécution.
Les gardes nationaux, atteints pas les pierres qui volaient de tous côtés dans leur direction, et se voyant menacés d’être désarmés, après avoir croisé la baïonnette et fait quelques blessures, sans parvenir à dissiper le rassemblement, grossissant à chaque instant et devenant de plus en plus inquiétant, durent se résigner à faire feu. Un des révoltés tomba tué et plusieurs furent blessés, mais ils ripostèrent, et des coups de feu furent également tirés de leur côté.
Cependant la force armée se rassemblait de toutes parts ; mais un peloton de gardes nationaux, insuffisant pour résister à l’émeute, ayant débouché près de la place Saint-Ouen, fut assailli, désarmé, maltraité, les hommes furent roulés dans la boue.
Dans la plupart des directions, des individus se précipitaient sur des gardes nationaux qui avaient l’imprudence de sortir isolément, et cherchaient à les désarmer, ce qui, malheureusement a réussi à un certain nombre. Dans la rue Grand-Pont, deux de ces individus se sont jetés sur un garde national qui ne s’attendait pas à cette surprise, et ils saisissaient son fusil, lorsque des artistes du Théâtre des Arts sont venus à son aide et ont vigoureusement empoigné les malfaiteurs, qui ont été conduits au poste du Pont-Suspendu. Au même instant, le même fait se renouvelait à deux pas de là, mais trois ou quatre gardes nationaux venaient en aide à leur camarade et faisaient aussi prisonniers les agresseurs, malgré les secours qu’essayaient de leur prêter d’autres individus de sinistre aspect. Dans cette mêlée, un vieillard a été fort maltraité.
Pendant que ces faits se passaient, les renforts arrivaient à l’Hôtel-de-Ville, et les émeutiers ne se voyant plus en force, se repliaient sur le faubourg Martainville, où semblait être leur quartier général, et commençaient à s’y barricader.
La troupe, la cavalerie de la garde nationale, la garde nationale elle-même se rassemblaient avec empressement sur les places d’armes et au cours Boïeldieu. Une charge de cavalerie, dragons et gendarmes, balayait au grand galop les abords de la place Saint-Ouen et les rues des Carmes et Grand-Pont. Le général Gérard, après quelques mots chaleureux, organisait au poste du Pont Suspendu les forces unies de la ligne et de la milice citoyenne. Sur divers points des perturbateurs s’armaient de tout ce qui leur tombait sous la main ; ils s’emparaient surtout, au passage, des barres de fer des volets des boutiques qui se fermaient.
A la mairie on délivrait des armes, et l’on dirigeait des renforts vers les postes qui paraissaient le plus exposés ; notamment celui de Cauchoise qui était assailli par les révoltés. Une lutte s’était engagée, rue de la République, entre la rue de la Chaîne et la place Saint-Ouen.
Une barricade a été vite formée au bout de la rue des Prêtresses ; une autre, au bout de la rue de la Chaîne, sur l’Eau-de-Robec. La garde nationale et la ligne ont été forcées de faire feu de ce côté. Trois ou quatre hommes ont dû y être tués et autant de blessés. C’est dans cette région, et au carrefour de la rue de la Chaîne et de celle de la République qu’un individu, membre d’une administration, aurait été vu. Des gens du quartier assurent l’avoir parfaitement reconnu. Il semblait diriger des mouvemens [65] et donner des ordres. Nous demandons qu’une enquête soit ouverte sur ce sujet.
Le théâtre, qui était ouvert depuis une heure, a été fermé. Le poste de la Croix-de-Pierre, l’un des plus exposés, puisqu’il se trouvait dans le centre des émeutiers, a eu à soutenir une chaude attaque. C’est vers sept heures et demie que le fait a eu lieu. Les hommes du poste se tenaient sur la défensive, lorsqu’un coup de feu, tiré sur un garde national, est venu atteindre dans la hanche un homme de ligne, qui, quoique blessé, a tiré sur celui qui venait de l’atteindre et l’a tué ; la décharge faite en même temps paraît avoir tué encore un autre individu et en avoir maltraité plusieurs.
Sur un autre point, un officier de la garde nationale, M. Prevost, orfèvre, a reçu à la tête une pierre qui l’a blessé assez fortement. On avait répandu le bruit qu’il était mort, mais ce n’était heureusement qu’une rumeur sans fondement
Des barricades se sont élevées, en un instant, sur tous les points aboutissant aux quartiers Martainville et Saint-Hilaire. Ainsi des tables, des débris de planches, des barriques, des pavés, des meubles ont été entassés aux embouchures des rues du Ruissel, Martainville, Damiette, du Battoir, dans les abords de la place Saint-Amand.
Des hommes armés de barres de fer et de leviers ont attaqué les ponts de Robec, afin d’intercepter le passage de la force publique ; mais ils n’ont pu achever leur œuvre, et les ponts n’ont pas été dépavés. Le Pont-de-l’Arquet, dans la rue de ce nom, sur la rivière de Robec, a été crevé et rendu impraticable.
Des bandes se sont ruées sur les boutiques de ferraille de la place Saint-Marc, qui ont été facilement enfoncées et dont on a enlevé tout ce qui pouvait servir d’armes. Sur divers points, on a dépavé et surtout semé du verre cassé, afin d’arrêter la cavalerie.
Une partie des insurgés s’est portée sur la boutique d’un serrurier de la rue Saint-Romain, qui a été forcée et où ils ont pris des barres de fer et des marteaux.
Un jeune homme en blouse, d’une quinzaine d’années, qui paraissait l’objet de l’enthousiasme des émeutiers, et qu’ils portaient en triomphe, a été renversé au moment où on repoussait un rassemblement, et dans la mêlée, il a reçu dans les reins un coup de baïonnette assez profond. Rue des eaux, un individu, qui a été reconnu depuis être un forçat libéré, montrait un acharnement extrême, et encourageait ceux qui l’entouraient à la résistance ; ce misérable a été abattu d’un coup de feu. Une balle lui a traversé la cuisse.
A huit heures et demie un peloton de cavalerie et de garde nationale, qui venait de relever le poste Saint-Hilaire, s’est avancé vers une barricade élevée près du collège, et qui paraissait abandonnée. Mais au moment où ils allaient la franchir et où ils s’apprêtaient à déblayer le passage, un homme armé d’un pistolet s’est dressé et l’a déchargé sur la force armée ; en même temps, d’autres individus se sont démasqués aussi et ont tiré plusieurs coups de feu. On a riposté par un feu général ; mais déjà les agresseurs étaient en fuite. Cependant plusieurs coups ont porté.
Rue Martainville, deux des individus qui défendaient la barricade ont été atteints mortellement et plusieurs autres ont été blessés. Dans la rue de la République, un militaire a été assez grièvement blessé. Dans les environs de l’Hôte-de-Ville, un individu ayant ajusté un garde national, l’a manqué, mais, au même moment, il a été riposté par la garde nationale et l’agresseur a reçu dans le dos une blessure mortelle. Un garde national, pressé dans un rassemblement, a reçu à la main un coup de couteau-poignard qui lui a fait une large entaille.
A la fin du jour, au moment où une escouade de garde nationale et de ligne passait vis-à-vis de Saint-Maclou, pour monter la rue de la République, elle s’est trouvée, rue Caquerel, en face d’un rassemblement armé, qui a immédiatement fait feu. Par une singulière fatalité, un homme qui se trouvait là, tout à fait inoffensif, près de la garde nationale, est tombé mort, et un autre a été blessé. On a fait un feu de peloton, mais sans résultat ; les émeutiers avaient pris la fuite et disparu.
Un artilleur de la garde nationale a été blessé.
Un dragon s’est trouvé par accident renversé de cheval et s’est blessé dans sa chute ; un voltigeur de la ligne, un instant séparé de ses camarades, a été cerné, violenté et désarmé. Le désespoir de ce pauvre homme est difficile à décrire. Dans l’assaut qui a été livré à la barricade de la rue de la République, un des émeutiers, qui se dressait sur la barricade, a reçu un coup de sabre qui lui a fendu la tête.
Le feu a surtout été meurtrier dans le quartier Saint-Hilaire, dont les rues étroites et tortueuses semblaient d’ailleurs devoir protéger mieux que toutes autres les rebelles. Dans les environs de la rue de la Glos, des décharges nombreuses ont eu lieu. Un assez grand nombre des émeutiers étaient armés, et ripostaient vigoureusement. Cependant, les ravages paraissaient avoir été nombreux dans leurs rangs.
Tant d’un côté que de l’autre, il a pu être tiré cent cinquante coups de fusil. Les insurgés relevaient leurs blessés, à mesure qu’ils tombaient, et allaient, nous assure-t-on, les déposer dans la rue de la Glos, où on les rangeait le long des maisons, ce point central semblant plus à l’abri que tout autre.
On s’était emparé d’une voiture chez un meunier de la rue de la République pour en faire une barricade. Mais grâce au renfort de la garde nationale, le véhicule a été peu de temps après relevé et changé de place.
M. Naquet [66], qui se trouvait sur la place Saint-Ouen et causait de la rumeur par des propos exaltés et imprudens [67] qui menaçaient d’amener une collision dont lui-même aurait été victime, car il s’attaquait à la garde nationale, a été arrêté et renfermé au violon.
Dix heures – Nous apprenons que le poste de la préfecture, voulant obtenir des explications du commissaire général, s’est rendu près de M. Selme-Davenay, secrétaire général, tandis que M. Deschamps et l’un de ses secrétaires, M. Lamory, se rendaient d’un autre côté à l’Hôtel-de-Ville.
Dix heures et demie – Des barricades s’élèvent rue des Faulx, à la Croix-de-Pierre et rue Eau-de-Robec. Une escouade de cent cinquante hommes part de l’Hôtel-de-Ville pour s’emparer de ces points.
Onze heures – Un feu de peloton se fait entendre du côté de la place Saint-Amand. Les passages sont interceptés. Les insurgés paraissent tenir cette position. On s’occupe de les débusquer.
Des torches sont délivrées à la mairie aux divers corps de la force armée.
Tous les abords de la place de l’Hôtel-de-Ville sont gardés dans un large rayon par de triples piquets.
Des patrouilles réitérées et très fortes sillonnent la ville. Des arrestations continuent, et l’on amène des individus à l’Hôtel-de-Ville. La plupart de ces malheureux sont des repris de justice ou des gens ivres.
M. Senard, qui, en présence de ces événemens [68] n’a pas voulu s’estimer délié de ses fonctions de procureur général, ses substituts, le procureur de la République et les membres de son parquet, procèdent à l’interrogatoire des blessés, transportés à l’Hôtel-de-Ville.
En ce moment, le nombre de morts qui s’y trouvent est de trois. On ne peut en savoir le chiffre général. On a reconnu, parmi les individus arrêtés, plusieurs chefs de clubs. Un d’eux a été blessé et déposé dans la grande salle de l’Hôtel-de-Ville.
Minuit et demi. Nous apprenons qu’un incident très grave a eu lieu au milieu du coup de feu du Pont-de-l’Arquet. Un garde national avisant parmi les mutins un individu dont nous avons déjà parlé, et appartenant à une administration, le couchait en joue et allait tirer, quand le lieutenant-colonel a relevé le canon du fusil.
Toutes les rues aboutissant à la Croix-de-Pierre sont barricadées, et ces barricades sont gardées. Les réverbères des environs ont été détruits. Au milieu de l’obscurité, il n’est pas possible d’engager une lutte ; on attend le jour pour attaquer ces points.
L’Hôtel-de-Ville est fortement occupé ; la ligne, l’artillerie, beaucoup de gardes nationaux sont campés dans les galeries. Une distribution de vivres a lieu ; beaucoup d’hommes n’avaient rien pris dans la journée.
Dans l’attaque du Pont-de-l’Arquet, un drapeau a été enlevé à la baïonnette par la garde nationale et par la ligne ; un homme a été tué du côté des insurgés.
Trois heures – Les patrouilles continuent. On amène toujours des individus arrêtés à l’Hôtel-de-Ville.
Quatre heures – Six cadavres, y compris ceux que nous avons mentionné ci-dessus, ont été ramassés. L’un d’eux est criblé de plomb. On les place dans une longue voiture couverte pour les emporter à l’amphithéâtre de l’Hôtel Dieu. Ceux des blessés recueillis, qui étaient sérieusement atteints, ont été portés à l’Hôtel Dieu, les autres ont été conduits à Bicêtre.
A cette heure, le nombre des arrestations s’élève à environ quatre-vingts. Parmi ceux qui sont ainsi sous la main de la justice, on a reconnu un professeur d’un pensionnat de la ville. Cet insensé était monté sur une barricade, et prêchait la révolte en distribuant de l’argent.
Un silence profond règne sur la cité, et n’est interrompu que par les patrouilles à pied et à cheval.
Dieu veuille que le jour qui commence à paraître soit moins douloureux que celui qui finit !
Nous devons mentionner ici le zèle montré par le maire en cette circonstance, ainsi que par MM. le commissaire central, Avril, commissaire de police et plusieurs autres fonctionnaires. Quant à la garde nationale, la cavalerie et l’artillerie, ainsi qu’à la brave troupe de ligne, leur dévouement est au dessus de tout éloge.
Au moment où l’émotion était la plus vive en ville, sur les six heures du soir, on placardait la proclamation suivante de la préfecture, qui a produit le plus fâcheux effet :
« Citoyens,
A la veille du jour où s’ouvrait le scrutin qui vient de se fermer, j’ai dû vous faire entendre un langage en rapport avec l’importance de l’acte qui allait s’accomplir ; vous avez suivi mes conseil, et, de toutes parts, la dignité de votre attitude a excité l’admiration.
Bientôt le résultat du vote sera légalement proclamé. C’est encore un moment solennel. A son approche, je viens vous dire encore : Ecoutez ma voix et croyez-en mes conseils.
Si le résultat n’est pas officiellement connu, il est pressenti par tous, il est dans toutes les bouches ; déjà il y a des vainqueurs et des vaincus.
Nous dirons aux premiers : Gardez-vous d’une ivresse insultante et provocatrice. Les chances du combat électoral pouvaient vous être contraires. Songez à ce qu’alors vous auriez demandé aux autres.
Nous dirons aux seconds : Le suffrage universel, comme toutes les institutions humaines, ne peut donner dès le premier moment tout ce qu’on a droit d’en attendre. Quelle forme de gouvernement n’a pas à son origine ses ébauches et ses imperfections ? Deux mois suffisent-ils pour éclairer un département tout entier sur ses véritables intérêts et pour détruire toutes les anciennes influences si profondément enracinées ?
Ayez foi dans l’avenir et prenez courage. Les institutions républicaines ne peuvent désormais faillir à la France. Les principes sont plus forts que les hommes, et peut-être entraîneront-ils malgré eux et à leur insu ceux qui ne vous semblaient pas devoir être appelés à constituer la République.
Rassurez-vous, ce n’est pas un résultat partiel et local qui peut compromettre le sort de la République française ; et, quoi qu’il arrive, les intérêts qu’elle est destinée à protéger seront inévitablement satisfaits.
Mais gardez-vous de justifier les défiances par l’agitation et le trouble. Le désordre et la violence ne peuvent être le dénouement d’une opération légalement accomplie.
Des manifestations bruyantes, telles celles qui se sont produites dans la soirée d’hier, sont déjà une atteinte portée à la libre expression du vote général réclamé par les décrets du gouvernement provisoire. Il faut qu’elles ne se reproduisent pas.
On disait, sous l’ancienne monarchie, que le silence du peuple était la leçon des rois ; il peut arriver aussi, sous le gouvernement de la République, qu’il y ait un grave enseignement dans le silence du peuple. Si vous aviez été vainqueurs, vous n’auriez pas abusé de la victoire.
Vous ne troublerez donc pas celle que d’autres peuvent avoir momentanément remportée. Vous auriez été dignes au milieu du triomphe, vous serez calmes dans la défaite.
En cherchant, depuis le premier acte de mes fonctions, à protéger de mon pouvoir les intérêts de tous, je vous ai demandé de m’aider au maintien de l’ordre ; vous m’avez compris ; jusqu’au dernier moment je tiendrai le même langage ; vous savez qu’il sort d’une bouche amie et dévouée.
Le commissaire général du gouvernement,
F. DESCHAMPS. » [69]
On lit dans un journal du soir :
« Une lettre que nous recevons de Rouen porte à sept le nombre des gardes nationaux tués à l’attaque des barricades élevées par les émeutiers.
Quant à la cause des troubles, elle ne serait autre, si nous en croyons notre correspondant, que le mécontentement qu’a fait naître dans une fraction de la classe ouvrière l’insuccès de M. Deschamps aux élections du département de la Seine-Inférieure. »
Une brève annonce ensuite ainsi la fin de l’insurrection :
"On lit en outre dans le Messager :
Les lettres de Rouen, de ce matin dix heures, annoncent que l’émeute a recommencé ; on a dû employer l’artillerie pour détruire quelques barricades. »
Ce soir, un bataillon d’infanterie est parti d’Asnières par le chemin de fer pour Rouen. On nous annonce toutefois qu’au départ du dernier convoi de Rouen, ce soir, à six heures, la tranquillité était rétablie »


Il s’agit donc du second jour de l’émeute, ainsi présenté dans Le Constitutionneldu 30 avril :
"Saint Julien :
5 h du matin - barricade porte Martainville :
« Au moment où on faisait les sommations aux gardiens de la barricade de se retirer, on s’est aperçu qu’il y avait parmi eux, comme dans tous les rassemblemens [70] de cette nature, un grand nombre de femmes.
[...]
Six à huit cents hommes d’infanterie, de garde nationale et de troupe de ligne, ayant avec eux deux pièces d’artillerie et un peloton de cavalerie, se sont dirigés vers Saint-Sever, où trois barricades avaient été formées rue Saint-Julien, rue d’Elbeuf et dans une rue voisine. On les disait bien défendues et presque imprenables. L’une, modèle de construction de ce genre s’élevait rue Saint-Junien, à une hauteur prodigieuse. On se porta d’abord vers cette formidable barricade. On parlementa inutilement pendant une demi-heure environ. Les sommations légales furent faites, sans cependant être suivies de décharges.
Sur ces entrefaites, arrivèrent les généraux Ordener et Gérard. Les ordres de ce dernier étaient précis. Il fallait enlever la barricade de vive force si les insurgés ne consentaient pas à se rendre avec leurs armes. Un parlementaire venu de la barricade s’avança, et le général Gérard s’exprima à peu près en ces termes :
« Citoyens, prenez ma montre ; elle marque trois heures moins un quart, si à trois heures sonnant, la barricade n’est pas renversée par vos main, la canonnade commence. »
L’attente fut solennelle. Enfin trois heures sonnèrent ; les insurgés n’avaient point répondu. Le général Gérard selon sa propre expression, fait faire une sommation d’humanité par son aide-de-camp. C’était la dernière. L’aide-de-camp fut fort mal reçu.
« Général, dit alors le général Ordener, commencez le feu. »
Les généraux se placent entre les deux pièces de canon, qui commencent leur feu. On tire une quinzaine de coups qui traversent la barricade. Immédiatement après le dernier coup, quatre sections, préparées à l’avance, fondent au pas de charge sur la barricade, répondent par un feu bien nourri au feu des agresseurs, et avec un enthousiasme incomparable, prennent d’assaut ce formidable rempart, ayant à leur tête le colonel de la ligne. »

Barricade de la rue Saint Junien :

Réaction des clubs rouges parisiens aux événements de Rouen. Protestation de Blanqui et des Antoniens : protestation politique ou sociale ?

Je donne ici deux affiches publiées à chaud à Paris au lendemain des journées insurrectionnelles de Rouen.
La première, éditée aussi en feuille volante, est le fait de la Société Républicaine Centrale (Blanquistes) :


« La Société Républicaine Centrale, au Gouvernement provisoire.
Citoyens,

La contre-révolution vient de se baigner dans le sang du peuple. Justice, justice immédiate des assassins !

Depuis deux mois la bourgeoisie royaliste de Rouen tramait dans l’ombre une Saint-Barthélemy contre les ouvriers. Elle avait fait de grands approvisionnements de cartouches. L’autorité le savait.
 Des paroles de mort éclataient çà et là, symptômes précurseurs de la catastrophe : il faut en finir avec ces canailles ! Canailles, en effet, qui avaient en février, après trois jours de résistance, contraint la garde bourgeoise à subir la République !

Citoyens du gouvernement provisoire, d’où vient que, depuis ces deux mois, les populations ouvrières de Rouen et des vallées environnantes n’avaient pas été organisées en gardes nationales ?

D’où vient que l’aristocratie possédait seule l’organisation et les armes ?

D’où vient qu’au moment de l’exécution de son affreux complot elle n’a rencontré devant elle que des poitrines désarmées ?
D’où vient la présence à Rouen du 28e régiment de ligne, ce sinistre héros du faubourg de Vaise en 1834 ? [71]
D’où vient que la garnison obéissait aux ordres de généraux, ennemis déclarés de la République, d’un général Gérard, créature et âme damnée de Louis-Philippe ? 
Ils avaient soif d’une sanglante revanche, ces sicaires de la dynastie déchue ! Il leur fallait un massacre d’avril pour consolation d’un second juillet ! Leur attente n’a pas été longue.

Les journées d’avril, deux mois à peine après la Révolution ; c’est aller vite, citoyens du gouvernement provisoire !
 Et rien n’y a manqué, à ces nouvelles recrues d’avril ! Ni la mitraille, ni les boulets, ni les maisons démolies, ni l’état de siège, ni la férocité de la soldatesque, ni l’insulte aux morts, l’insulte unanime des journaux, ces lâches adorateurs de la force ! La rue Transnonain est surpassée ! [72] À lire l’infâme récit de ces exploits de brigands, on se retrouve au lendemain des jours néfastes qui naguère ont couvert la France de deuil et de honte.
Ce sont bien les mêmes bourreaux et les mêmes victimes ! D’un côté, des bourgeois forcenés, poussant par derrière au carnage des soldats imbéciles qu’ils ont gorgés de vin et de haine ; de l’autre, de malheureux ouvriers sans défense sous la balle et la baïonnette des assassins ! 
Pour dernier trait de ressemblance, voici venir la cour royale, les juges de Louis-Philippe, se ruant comme des hyènes sur les débris du massacre, et remplissant les cachots de deux cent cinquante républicains. À la tête de ces inquisiteurs est Franck Carré, l’exécrable procureur général de la Cour des Pairs, ce Laubardemont qui demandait avec rage la tête des insurgés de mai 1839. Les mandats d’amener poursuivent jusqu’à Paris les patriotes, qui fuient la proscription des royalistes.

Car c’est une terreur royaliste qui règne à Rouen, l’ignorez-vous, citoyens du gouvernement provisoire ? La garde bourgeoise de Rouen a repoussé avec fureur la République au mois de février. C’est la République qu’elle blasphème et qu’elle veut renverser.
Tout ce qu’il y avait de républicains de la veille a été jeté dans les fers. Vos propres agents sont menacés de mort, destitués, gardés à vue. Les magistrats municipaux, Lemasson, Durand, ont été traînés par les rues, les baïonnettes sur la poitrine, leurs vêtements en lambeaux. Ils sont au secret de par l’autorité des rebelles ! C’est une insurrection royaliste qui a triomphé dans la vieille capitale de la Normandie, et c’est vous, gouvernement républicain, qui soutenez ces assassins révoltés ! Est-ce trahison ou lâcheté ? Êtes-vous des pleutres ou des complices ?

On ne s’est pas battu, vous le savez bien ! On a égorgé ! Et vous laissez raconter glorieusement les prouesses des égorgeurs. Serait-ce qu’à vos yeux, comme à ceux des rois, le sang du peuple n’est que de l’eau bonne à laver de temps en temps des rues trop encombrées ? Effacez donc alors, effacez de vos édifices ce détestable mensonge en trois mots que vous venez d’y inscrire : Liberté, Égalité, Fraternité !

Si vos femmes, si vos filles, ces brillantes et frêles créatures, qui promènent dans de somptueux équipages leur oisiveté tissée d’or et de soie, étaient jetées tout à coup à vos pieds, la poitrine ouverte par le fer des ennemis sans pitié, quels rugissements de douleur et de vengeance vous feriez retentir jusqu’aux extrémités du monde !

Eh bien, allez ! allez voir, étendus sur les dalles de vos hôpitaux, sur la paillasse des mansardes, ces cadavres de femmes égorgées, le sein troué de balles bourgeoises, ce sein, entendez-vous, qui a porté et nourri les ouvriers dont la sueur engraisse les bourgeois ! [73]
Les femmes du peuple valent les vôtres et leur sang ne doit pas, ne peut pas rester sans vengeance !
 Justice donc, justice des assassins ! 

Nous demandons :

1° La dissolution et le désarmement de la garde bourgeoise de Rouen.

2° L’arrestation et la mise en jugement des généraux et des officiers de la gade bourgeoise et de la troupe de ligne, qui ont ordonné et dirigé le massacre ;

3° L’arrestation et la mise en jugement des soi-disant membres de la cour d’appel, séides nommés par Louis-Philippe, qui, agissant au nom et pour le compte de la faction royaliste victorieuse, ont emprisonné les magistrats légitimes de la cité, et rempli les cachots des républicains.

4° L’éloignement immédiat de Paris des troupes de ligne, qu’en ce moment même les réacteurs chassent, dans des banquets fratricides, à une Saint-Barthélemy des ouvriers parisiens. »
Pour la Société Républicaine Centrale, les membres du Bureau :

La seconde affiche nous est connue par le venimeux ouvrage de dénonciation, paru avec le bénédiction du Parti de l’Odre : Alphonse Lucas, Les clubs et les clubistes : histoire complète et anecdotique des clubs et comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution, de 1848, (Paris, Dentu, 1851).
Lucas présente ainsi le puissant Club des Antonins (les Antonins : habitants de la rue du faubourg Saint-Antoine), très actif au cœur du populaire Faubourg :
« ANTONINS (Club des), rue Moreau, faubourg Saint-Antoine ; fondé en mai 1848 [74]. Président, Delacollonge ; secrétaire, Perlieu.
Ce club était le plus abominable de tous les clubs rouges de Paris. »

Et il donne ensuite le texte de l’affiche :

« A L’ASSEMBLÉE NATIONALE
Citoyens représentants, deux mois après que le peuple venait de proclamer la liberté, l’égalité et la fraternité, une ville vient de donner à cette devise un démenti tracé en caractères de sang. Devra-t-on décorer du titre de combat une boucherie où cent cinquante cadavres restent sur la place, et pour nous servir de l’expression d’un journal, symbole de lâcheté, il n’y a pas un seul garde national de tué [75].
 Il y a donc à Rouen de la garde nationale et du peuple ? Que signifie (sic) encore ces magistrats en robes rouges, siégeant sur les cadavres des vaincus au milieu d’une caste et de soldats gorgés de vin ? Est-ce que la Cour d’appel avait oublié dans son palais sa main de justice, symbole de l’équité, pour ne porter que la hache, symbole de la force ? Qu’est-ce que ce procureur-général, laissant traîner dans la boue des magistrats municipaux élus par le peuple, chasser le représentant de la République [76], et mettant ces (sic) mandats à la discrétion des mains sanglantes d’un général qui n’exerçait qu’un pouvoir usurpateur ? Ce général était donc plus que le Gouvernement provisoire, puisque, de son autorité, il anéantissait le décret qui défend de faire intervenir les troupes dans l’intérieur de la cité ? L’armée est là pour défendre la patrie devant l’étranger ; elle ne peut, sous peine de se rendre fratricide, elle ne doit servir qu’à défendre la patrie, et non servir d’instrument au premier partie (sic) effréné qui, sous prétexte d’ordre, ne demande qu’à ensanglanter les premiers jours de la République, pour avoir ensuite le droit de la calomnie (sic), et plus tard de la faire maudire.

Deux villes viennent de donner le spectacle déplorable de l’insurrection : Limoges [77] et Rouen. Que dirait-on si les ouvriers de Limoges avaient massacré cent cinquante bourgeois à coups de canon ; on dirait que nous sommes les héritiers de 93, et les vainqueurs de Rouen demanderaient, comme sous le régime déchu, des lois pour nous ravir notre émancipation.
Nous apprenons qu’une enquête est commencée par la Cour d’appel, nous la récusons, surtout le citoyens Franck-Carré ; notre silence à son égard est assez éloquent : parmi les signataires de cette pétition, il y en a à qui il a demandé la tête (sic). Quand au procureur-général Senard, il est juge et partie ; sa place est parmi les accusés et non parmi les accusateurs. Nous récusons également le citoyen Dussart ; c’est un homme de parti, ex-rédacteur du National. [78] Nous sommes fatigués de voir que nous avons fait une révolution au profit d’un journal. Sous l’ancien Gouvernement on a crié au népotisme ; il existe plus que jamais et nous voyons avec douleur que s’il existe le moindre conflit, on envoie partout des gens du National. Alors effacez ces mots : République française, pour y substituer : Gouvernement du National.
Nous demandons à votre justice :

1° Que la garde nationale de Rouen soit désarmée et déclarée traître à la patrie ;

2° Qu’une enquête soit faite par les représentants du peuple, élus dans le sein de l’Assemblée nationale ;

3° Que la patrie traite les blessés, veuves et orphelins de Rouen sur le même pied que ceux de Février ;

4° L’arrestation immédiate du général de division Ordener, qui le premier a violé les lois de la République ;

5° Qu’après l’enquête les pièces soient publiées officiellement, et que justice soit faite à qui de droit.
Salut et fraternité.
Les membres du club des Antonins ont adopté au nombre de huit cents. »

On remarquera que, dans les deux clubs, l’insurrection n’est pas présentée comme une insurrection ouvrière, mais comme un mouvement populaire. Le contexte social n’est pas évoqué. Il s’efface derrière la donne politique.

L’insurrection ouvrière d’Elbeuf

Le 1er mai 1848, le maire d’Elbeuf déclarait au nom de la commission municipale provisoire : « une partie de la population, égarée par des émissaires secrets, s’est mise en était d’insurrection sans but et sans motif »
Étrange commentaire sur les événements qui, les 28 et 29 avril avaient secoué la cité drapière, au lendemain de l’émeute rouennaise du 27.

Rendant compte de l’événement, la presse nationale n’était pas plus explicite. Ainsi peut-on lire dans La Presse du 30 avril :

« Elbeuf
Des désordres graves ont éclaté à Elbeuf.

Une masse énorme d’ouvriers, dont un grand nombre n’est pas originaire de la ville, en est venue aux mains avec la garde nationale, qui est assez faible, et la garnison, composée seulement de deux compagnies de ligne.
Les eaux de la Seine sont tellement élevées qu’aucune munition n’a pu être envoyée à la garnison.
Les insurgés sont maîtres de deux parties de la ville. Ils s’y sont fortifiés et ont fait des barricades.
500 hommes de garde nationale mobile sont partis et sortis de Rouen pour Elbeuf.
Dépêche télégraphique
Minuit et demi
Le procureur de la République à M. le ministre de la justice.
Le maire de Rouen m’annonce que la garde nationale d’Elbeuf maintient ses positions. Elle doit recevoir dans la nuit un renfort du 52° régiment de ligne et demain matin de la garde nationale. Les communes environnantes lui viendront en aide.

28 avril, à 1 heure du matin.
Le procureur général à M. le ministre de la justice. 
Le 28, à onze heures, on continue à se battre à Elbeuf ; il faut au plus tôt maintenir l’autorité du gouvernement. »

Il n’est pas question ici de faire l’histoire détaillée de ces événements ; je vous renvoie aux histoires d’Elbeuf, facilement consultables sur Internet, et à une partie de la bibliographie donnée dans le dernier article sur Rouen, notamment au Fil rouge [79].
Mais, une fois encore, je voudrais focaliser sur les rapports entre les démocrates bourgeois radicaux et ce mouvement ouvrier auquel ils sont confrontés, et devant lequel leur engagement exclusivement politique est quelque peu décontenancé : comment se situer devant cette élémentaire et violente opposition de classe entre patrons et prolétaires, dont Elbeuf était le champ clos ?
La proclamation de la République était advenue en février dans un climat social extrêmement tendu : revendications salariales, arrêts de travail, actes de luddisme sur fond de crise économique et de chômage... En mai 1846 déjà, la ville avait été quelques jours au mains des ouvriers : l’importation d’une machine anglaise trieuse d’impuretés de la laine à l’entreprise Aroux avait déclenché la colère des femmes trieuses, et les hommes avaient suivi.
Le patronat drapier local était composite : vieilles entreprises prestigieuses, comme celle de Victor Grandin [1797], par ailleurs député, et nouvelles entreprises nées de l’énergie et de l’entregent d’anciens ouvriers, comme celle de Théodore Chenevière. Mais les uns et les autres n’entendaient pas le moins du monde céder aux revendications ouvrières sur les salaires, ni même à appliquer les décrets réduisant la journée de travail. Seul Félix Aroux, sans doute échaudé par les événements de 1846, avait diminué d’une heure la durée de la journée. Et même, prétextant de la crise économique, plusieurs fabricants avaient décide de baisser les salaires.
Il y a donc, en ces deux premiers mois de la République, une véritable bataille idéologique autour des salaires, de la durée du travail, et de l’aide à apporter aux sans-emplois. La création des ateliers municipaux, qui se retrouvèrent vite avec 700 demandeurs, n’avait rien arrangé à l’affaire du côté des contribuables dont la contribution augmentait.

En ce qui concerne la durée de la journée de travail, je vous conseille de lire sur Gallica le discours de Victor Grandin à ses collègues députés, Sur les rapports des patrons et des ouvriers, Paris, Curmer, 1848. Grandin, qui s’était sous la Monarchie de juillet violemment opposé à la chambre à la limitation du travail des enfants en usine, donne ici la plus claire et toujours actuelle adjuration du patronat : nous faisons vivre nos ouvriers, or la crise nous frappe, nous manquons de commandes ; nous obliger à augmenter les salaires et à limiter la journée de travail serait nous acculer à la faillite, dont pâtiraient au premier chef les travailleurs.


Grandin vu par Daumier 1849

On se serait attendu à rencontrer un autre discours chez les démocrates radicaux locaux, qui venaient de créer leur organe bihebdomadaire, la Sentinelle républicaine, dont le responsable était l’avocat Félix Limet, à qui, dans sa prudence opportuniste, l’administration municipale provisoire, et « modéré », avait ouvert sa porte, ainsi qu’à quelques ouvriers estimés « sages ».


Or, on lit dans son numéro du12 mars :
« Le travail n’est pas seulement un droit, c’est aussi un devoir.
Jeudi dernier au Cirque, un des assistants a fait entendre ce cri : le travail à huit heures.

Cette parole n’a pas trouvé d’échos, car les ouvriers y ont vu une excitation blâmable, et l’un d’eux a caractérisé de suite la pensée qui l’avait excité en répondant : ces fainéants demanderont bientôt le travail à cinq heures.

A Elbeuf, comme partout, il y a en effet un certain nombre d’individus, que des habitudes de paresse et d’ivrognerie éloignent des ateliers. Ces gens là voudraient vivre à ne rien faire et comme ils ne trouvent que des moyens d’existence précaires, ils cherchent toujours les occasions de trouble et de désordre. Que les travailleurs se gardent donc de toutes demandes irréfléchies. Avant de formuler un vœu, il faut examiner si la réalisation en est possible.

Partisans de la réduction des heures de travail, parce que nous ne voulons pas qu’on transforme l’ouvrier en bête de somme, nous reconnaissons qu’il faut procéder avec prudence et aviser graduellement à une fixation raisonnable. Une diminution trop brusque dans la durée de la journée pourrait en effet amener la fermeture de plusieurs ateliers. Et dans ce moment nous avons déjà trop de bras inoccupés pour que chacun ne sente pas la nécessité d’éviter les chômages. Or, un grand nombre de fabricants sont réduits à demander des commandes dans le but seulement d’occuper leurs ouvriers et sans espoir de bénéfices ; mais ils ne pourraient marcher s’il devait en résulter des pertes qu’ils ne sont pas en état de supporter.

On objecte que les fabricants lorsqu’ils ont recueilli de gros bénéfices n’ont pas admis les ouvriers à partager et qu’ils doivent supporter seuls les pertes. Nous répondrons qu’il ne faut pas en ce moment récriminer sur le passé, mais s’occuper du présent en vue de l’Avenir. Un des premiers soins de l’Assemblée Nationale sera d’organiser le travail et d’établir la solidarité entre les fabricants et les ouvriers. Aujourd’hui tous les citoyens doivent donner leur concours, afin de passer cette époque de transition sans perturbation.
Notre industrie est dans d’assez mauvaises conditions par suite de l’absence de débouchés. Il ne faut pas la ruiner en la mettant dans l’impossibilité de lutter avec la concurrence étrangère. C’est encore un temps d’épreuve à passer. Le Droit est proclamé, rendons-en l’application facile par notre dévouement. »

On comprend que, en écho immédiat aux événements de Rouen, la tension accumulée depuis des semaines et des mois éclate en violent affrontement de classe. Colère qui a pu ainsi apparaître sans raison et sans but, comme le déclarait le maire, « sans raison et sans but ».
Cependant, personne ne s’y était trompé. On avait pu présenter les événements de Rouen comme une réaction politique à un résultat électoral, et masquer ainsi l’antagonisme de classe. Mais à Elbeuf le face à face était celui d’exploités exaspérés et de possédants sûrs de leurs droits, aux côtés desquels se rangeait une petite bourgeoisie apeurée et le peuple des campagnes (des patrouilles de ruraux s’étaient organisées pour empêcher l’arrivée à Elbeuf, des « communistes » de la proche commune de La Londe).
Comment ne pas voir dans ce microcosme la préfiguration de ce qui adviendra à Paris ? (signalons d’ailleurs que des gardes nationaux d’Elbeuf participèrent à la répression de l’insurrection parisienne de Juin. On peut voir au cimetière d’Elbeuf le monument élevé à l’un des gardes mort au combat).

Tocqueville et Blanqui

Député sous la Monarchie de Juillet, puis à nouveau sous la Seconde République, Tocqueville, en conservateur lucide, a été intimement mêlé à la vie politique de cette année 1848. Dans ses Souvenirs, Gallimard 1942, Tocqueville le député, rend compte de la séance de l’Assemblée, le 15 mai 1848, alors que le peuple montagnard a envahi l’hémicycle, avant de se rendre à l’hôtel de ville proclamer un gouvernement révolutionnaire. Tout le long compte-rendu vaut vraiment la peine d’être lu. J’en extrais ce passage relatif à Blanqui où le modéré, l’intelligent, le subtil, l’équilibré Tocqueville laisse éclater sa haine viscérale de classe devant le lutteur marqué par ses longues années de détention.
Dans le tumulte, le président Buchez essaie en vain d’obtenir le silence.
« C’est alors que je vis paraître, à son tour, à la tribune un homme que je n’ai vu que ce jour-là, mais dont le souvenir m’a toujours rempli de dégoût et d’horreur ; il avait des joues hâves et flétries, des lèvres blanches, l’air malade, méchant et immonde, une pâleur sale, l’aspect d’un corps moisi, point de linge visible, une vieille redingote noire collée sur des membres grêles et décharnés ; il semblait avoir vécu dans un égout et en sortir : on me dit que c’était Blanqui. »
Cette journée improvisée signera la reprise en main totale par le pouvoir qui, sauvé par l’intervention de la garde nationale et de l’armée, licencie les légions de Caussidière, et Caissière par la même occasion, arrête et fait condamner les membres du gouvernement insurrectionnel, dont Blanqui, et commence à verrouiller sévèrement l’activité des clubs.
La caricature bien connue de Cham montre comment la bourgeoisie effrayée a vu cette intervention populaire, ramenée ici à un lamentable tohu-bohu qui discrédite à jamais "les communistes" haïs. À noter qu’un insurgé porte comme en marionnette Louis Blanc, dont les insurgés soutenaient les projets de réformes sociales.

Tocqueville, la Fête parisienne du 21 mai 1848

Les lignes qui suivent sont tirées des "Souvenirs" de Tockeville, rédigés en 1850-1851.

Tocqueville présent ici la Fête de la Concorde du 21 mai 1848 - Il voit défiler les légions de la Garde nationale (les citoyens en armes), la Garde mobile (corps militaire professionnel créé au lendemain de la Révolution de Février, recruté dans la jeunesse populaire), et l’armée (la "ligne"). Un mois plus tard éclatait l’insurrection de Juin.

" La seule partie sérieuse de la fête fut la revue ; je n’ai jamais aperçu sur un seul point tant d’hommes armés de ma vie, et je pense que peu en ont vu davantage ; indépendamment de la foule innombrable de curieux que renfermait le Champ de Mars, on y apercevait un peuple entier sous les armes ; le Moniteur évalua à trois cent mille le nombre des gardes nationaux et des soldats de ligne qui se trouvaient là, ce qui me parut exagéré, mais je ne pense pas qu’on puisse en réduire le nombre à moins de deux cent mille.
Le spectacle de ces deux cent mille baïonnettes ne sortira jamais de ma mémoire. Comme les hommes qui les portaient étaient étroitement serrés les uns contre les autres, afin de pouvoir tenir entre les talus du Champ de Mars et que, d’ailleurs, du lieu peu élevé que nous occupions, nous ne pouvions jeter sur elles que des regards presque horizontaux, elles ne formaient à l’œil qu’une surface plane et légèrement ondoyante, qui miroitait au soleil, et faisaient ressembler le Champ de Mars à un grand lac rempli d’acier liquide.
Tous ces hommes défilèrent successivement devant nous ; il y avait, dans cette armée, bien plus de fusils que d’uniformes.
Les légions des quartiers riches présentaient seules un très grand nombre de gardes nationaux revêtus de l’habit militaire. Ce furent les premières qui parurent, elles criaient : "Vive l’Assemblée nationale !" avec ardeur. Dans les légions des faubourgs qui, à elles seules, formaient de véritables armées, on ne voyait guère que des vestes ou des blouses, ce qui ne les empêchait pas de marcher avec une contenance très guerrière. La plupart d’entre elles, en passant devant nous, se bornèrent à crier : "Vive la république démocratique !" ou à chanter la Marseillaise ou l’air des Girondins. Vinrent ensuite les légions de la banlieue qui, composées de paysans mal équipés et mal armés et couverts de blouses comme les ouvriers des faubourgs, apportaient un esprit tout contraire au leur ; elles le firent bien voir par leurs gestes et par leurs clameurs. Les bataillons de la garde mobile firent entendre des acclamations diverses qui nous laissèrent pleins de doute et d’anxiété sur l’intention de ces jeunes gens ou plutôt de ces enfants qui tenaient alors, plus que personne, dans leurs mains nos destinées.
Les régiments de ligne qui fermaient la marche défilèrent en silence.
J’assistai à ce spectacle, le cœur rempli de tristesse ; jamais, à aucune époque, tant d’armes n’avaient été mises à la fois dans la main du peuple. On peut croire que je ne partageais pas la niaise confiance ni la sotte joie de mon ami Carnot ; je prévoyais, au contraire, que toutes ces baïonnettes que je voyais briller au soleil seraient bientôt levées les unes contre les autres et je sentais que c’était la revue de deux armées de guerre civile que nous venions de faire".

Les paysans et les 45 centimes. Rupture avec la République. La révolte fiscale de la Creuse

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Plaque inaugurée à Guéret le 31 octobre 2007, en présence de l’auteur de l’ouvrage présentant cet événement, Michèle Laforest, "Les révoltés d’Ajain", Albin Michel, 2000.

Comment avorte une République ? J’ai évoqué dans les articles précédents la coupure menaçante entre la nouvelle République et le monde ouvrier, coupure qui s’affirme de la fin février à la fin avril 1848. Mais le monde ouvrier est grandement minoritaire dans la France d’alors.
C’est en se coupant de l’immense masse paysanne que la République a signé sa perte. On sait que le gouvernement provisoire avait décidé le 16 mars d’un impôt supplémentaire sur les quatre contributions directes (foncière, mobilière, patente, portes et fenêtres) afin de faire face aux difficultés de trésoreries. Pour 1 franc versé en 1847, il fallait dorénavant verser 1 franc 45 centimes. D’où le nom de cet impôt extrêmement populaire dans les campagnes, où l’augmentation était facilement imputée aux quelques mesures sociales du gouvernement.
Conscient de l’impopularité de l’impôt, le gouvernement avait cru bon d’en reculer la perception jusqu’au lendemain des élections de la fin avril.
Quant il fallut bien payer, la défiance à l’égard de Paris et de ses travailleurs, se transforma en colère généralisée. Et la séculaire résistance paysanne à l’égard de l’impôt comme à l’égard du pouvoir central éclata dans plusieurs départements.
L’exemple de la Creuse, et de sa très pauvre paysannerie, est à cet égard significatif.


On lit dans La Presse du 18 juin 1848 :
« Nouvelles des Départemens [80]
Troubles graves à Guéret
Guéret, 15 juin 1848
Je viens vous demander la publicité des faits déplorables qui se sont passés aujourd’hui 15 juin, dans la ville de Guéret, faits qui assument, sur les agens [81] de ce gouvernement sans force et sans moralité, une responsabilité terrible.
Comme il était facile de le prévoir, la perception de l’impôt des 45 centimes a soulevé nos campagnes. Plusieurs ont même refusé de le payer avec menace de mort contre qui les paierait ou viendrait les percevoir.
Comme vous devez le penser, la force a été employée ; et hier la gendarmerie de Guéret était allée aider les agens [82] de l’autorité. Dans la lutte qui s’est engagée, quatre des leurs ont été pris et amenés à la prison. Cette nouvelle, qui s’est répandue avec rapidité, a échauffé les têtes ; dès le matin, on a sonné le tocsin dans toutes les communes environnantes, et il nous a été annoncé qu’une masse innombrable descendrait sur Guéret, afin de délivrer les prisonniers.
Dès le matin le rappel [83] a été battu dans la ville, et à huit heures quatre cents hommes environ étaient réunis sur la place, attendant le mot d’ordre pour partir.
Jusqu’à une heure tout fut calme, et nous commencions à espérer que la raison arrêterait ces malheureux, et que nous n’aurions pas à regretter des scènes qui n’avaient pas jusqu’à présent troublé notre département si calme et si paisible. Hélas ! il n’en fut pas ainsi. A deux heures, une estafette nous apporta la confirmation qu’une bande de paysans armés, qui de fusils, qui de faux, était aux portes de la ville.
A cette nouvelle, la colonne s’ébranla et l’on marcha à la rencontre des insurgés. A trois heures, ils arrivèrent en présence les pourparlers commencèrent. Le préfet, les représentants Guisard [84] et Lassare [85], de plus le procureur de la République, le maire de la ville et le capitaine de la gendarmerie, s’efforcèrent de leur faire entendre le langage de la raison. Mais tous les efforts furent vains.
Après deux heures et demie d’attente, les tambours battirent aux champs, et les sommations de rigueur allaient être faites, lorsque les paysans, qu’on avait inconsidérément laissé approcher jusqu’à être mêlés aux premiers rangs de la garde nationale, voulurent forcer le passage et se rendre maîtres de nous. A ce moment, un coup de feu partit du côté des insurgés, à ce qu’il paraitrait, et donna le signal d’une décharge qui leur tua une quinzaine d’hommes. La panique se mit dans leurs rangs, et la gendarmerie, qui violemment alors d’ébranla, acheva leur déroute, et la compléta par l’arrestation d’une trentaine de fuyard.
Au moment où je vous écris, la ville est calme, mais nonobstant le rappel bat, car nous allons être sur pied toute la nuit afin d’être prêts à l’arrivée des cinq ou six communes qu’on nous annonce.
Sur la faiblesse et l’incapacité du préfet retombe toute la responsabilité de cette malheureuse lutte ; il a été à même d’agir avec fermeté, car il était rigoureusement soutenu.
P.S. Le rappel bat avec plus de force. »
Le journal poursuit ainsi :
« La Patrie publie deux autres lettres de Guéret, que nous reproduisons toutes deux.
" Guéret, 15 juin.
Une collision s’est engagée ce soir entre les paysans des communes d’Ahun, de Bonnat, de Ladapeyre et la garde nationale de Guéret. Dix hommes ont été tués sur place ; plusieurs sont blessés ; parmi ces derniers, cinq sont à toute extrémité.
Voici la cause de cette collision :
Un individu avait été arrêté dans la matinée pour avoir planté un écriteau sur lequel on avait mis des menaces de mort contre ceux qui paieraient l’impôt de 45 centimes.
On en a arrêté deux autres qui avaient voulu le délivrer, et pour avoir fait acte de rébellion contre la force publique. Six ou sept cents individus sont venus demander la mise en liberté des prisonniers. L’autorité n’ayant pas déféré à leur demande, ils ont marché sur la ville. Ils étaient armés de fusils, faux, fourches, serpes et d’énormes gourdins. Après avoir parlementé quelques instants sur place, on a admis à la préfecture douze d’entre eux comme délégués. Ils ont persisté à demander la délivrance des prisonniers en termes menaçans [86].
La garde nationale était en grande partie sous les armes ; elle était rangée en bataille, en avant de la maison La Grave, sur la route de Moulins. La gendarmerie, quelques lanciers et vétérans, en tout à peine quatre-vingt hommes de toutes armes, assistaient la garde nationale.
Tandis qu’on parlementait avec les insurgés, d’honorables citoyens s’agitaient dans les groupes, dont l’attitude était menaçante, par voie de conciliation, et engageaient les insurgés à ne pas approcher de la garde nationale.
les plus exaltés étaient déjà arrivés assez près pour toucher le premier détachement de la garde nationale, composé de pompiers.
L’avant-garde avait été obligée de se replier. Quelques cartouches avaient été distribuées, mais avec la recommandation formelle de ne s’en servir qu’en toute nécessité. La garde nationale, impatiente, harassée, criant la faim, demandait à se retirer. L’attitude des paysans devenait de plus en plus menaçante. Ils dirigeaient leurs armes, leurs faux contre les pompiers.
Des citoyens courageux relevèrent alors un fusil prêt à faire feu et détournèrent les fourches. La lutte paraissait imminente. On était à bout de raisonnement. On venait de recommander à un détachement de gendarmerie d’approcher en avant, de charger après roulement de tambour et les sommations légales, mais sans user, autant que possible, de leurs armes.
A ce moment, le maire ordonna le roulement ; les paysans se ruent sur les baïonnettes des pompiers ; deux coups de feu partent successivement des rangs des insurgés ; le premier peloton des pompiers riposte à bout portant. Suit un affreux désordre dans les rangs des paysans et dans les rangs de la garde nationale.
Le sang était répandu. Deux gardes nationaux ont été blessés, l’un à la joue, l’autre à l’épaule. Le plus grand nombre des morts et blessés sont du côté des paysans.
La garde nationale et tous les bons citoyens veillent.
Le tocsin sonnait dans toutes les communes rurales, et l’on redoutait pour la nuit une nouvelle invasion des révoltés.
On a demandé des troupes à Limoges, Châteauroux et Bourges.
Tous les représantans [87] de la Creuse se sont rendus hier, à minuit, chez les ministres de l’intérieur, de la guerre et des finances. On leur a promis de diriger des troupes, d’envoyer des armes à la garde nationale et de l’argent pour créer des travaux pour les ouvriers. »
"Guéret, 15 juin, 11 heures du soir.
A Ahun, lundi dernier, on avait attaché à l’arbre de la liberté un écriteau portant des menaces de mort contre ceux qui paieraient l’impôt des 45 centimes, et, de plus, on avait attaché une corde à nœud coulant aux branches de cet arbre.
La nuit, la gendarmerie a arrêté un individu nommé Aubert, du village de Laubier ; elle a été poursuivie par les habitants d’Ahun jusqu’au Pont-à-la-Dauze, et là, elle a fait de nouvelles arrestations. A huit heures et demie, ce matin, le rappel battait à Guéret. On nous annonce que la commune d’Ahun marche sur la ville pour délivrer les prisonniers. La garde nationale est réunie sur la place.
A onze heures arrive une députation portant à la préfecture un ultimatum qui ordonnait la délivrance des prisonniers à une heure ; bientôt une estafette vient nous annoncer que les émeutiers sont au Pont-à-la Dauze. La garde nationale se forme en colonne et part au cri de « Vive la République » et en chantant la Marseillaise. Suivaient les soldats du dépôt et les gendarmes.
Sur la route de Moulins, et à l’embranchement de la route d’Aubusson, notre petite armée se range en bataille ; le capitaine Guétry nous réunit en conseil, et, sur sa proposition, on décide que les hommes les plus dévoués se placeront en colonne sur le premier plan, et qu’on y joindra les homes du dépôt. Tous les pompiers ont été choisis, et je ne crains pas de dire que c’est la disposition du capitaine Guétry qui a sauvé la ville.
Bientôt, nous avons vu arriver les émeutiers. Ils étaient en grand nombre, armés de fourches et de fusils de chasse. En vain MM. Guizard, Cusinet, maire, et autres citoyens se portent en avant pour les haranguer ; en vain nous nous mêlons à eux pour leur faire entendre raison.
Au moment où nous espérions avoir réussi, à cinq heures, ils s’écrient : « il faut en finir » et à l’instant les fourches et les baïonnettes se croisent. Je venais de m’éloigner de quelques pas avec M. Redon, pour ordonner une charge à la gendarmerie, un coup de feu part du côté des révoltés ; la balle frappe dans la contre-épaulette du lieutenant Dugenest.
Bétoulle est mis en joue, et la balle frappe son casque. Alors une vive fusillade part des rangs de la garde nationale : beaucoup de ces malheureux tombent ; plusieurs cadavres jonchent le chemin.
Mon ami, vous êtes heureux de ne pas vous être trouvé là ! Enfin, les cavaliers du dépôt et les gendarmes achèvent de dissiper l’attroupement. La victoire nous est restée complétement.
Triste et sanglante victoire ! Il y a à cette heure, dix morts à l’hôpital, sept à huit sont mourants de leurs blessures ; on se tirait ? à bout portant.
C’est à tort que votre femme vous a écrit qu’il y a un garde national blessé grièvement. On peut dire qu’il n’y a pas eu un seul blessé dans notre garde nationale ; seulement, MM. Lasnier et Lachèze ont reçu une légère égratignure sur la figure.
Il nous faut de la troupe, car toutes les communes sont sur le point de se mettre en insurrection. Il nous faut seulement un bataillon et un escadron.
Le préfet a écrit ce soir au ministre de l’intérieur : allez voir sans retard. Qu’une dépêche télégraphique parte ; il faut que nous ayons de la troupe dans quelques jours, ou, je vous le répète, nous serons impuissans [88]. Je retourne à la préfecture, où nous serons réunis toute la nuit.
Tout à vous.
A.P. »

La langue du peuple paysan dans la révolte :

J’ajoute en complément ce message de l’ami Jean-Michel Effantin : la langue du peuple, en l’occurrence un parler occitan, jaillit au plus chaud de la révolte.
Merci Jean-Michel !

« Pour confirmer que les deux versants de ton activité se confondent souvent [89], voici ce que j’ai trouvé au fil de la recherche suscitée par ma lecture de ton article sur la tuerie des paysans d’Ajain en juin 1848 :

Extrait d’une étude d’Armand Praviel (!) de 1938 ( http://www.bmlisieux.com/curiosa/pravie01.htm ). Qui me semble inspirée de celle de Jacques Levron « Une révolte de contribuables » : (1848), 1936. dont le début est accessible sur gallica http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k3345460m. »

« L’arrivée rapide, belliqueuse, de ces gens de Ladapeyre, qu’on n’attendait plus, produisit un effet incroyable. Les paysans, qui commençaient à refluer vers le Pont-à-la-Dauge, s’arrêtèrent surpris… Mais alors, tout était changé… On faisait demi-tour ! Ils se joignirent à eux, encombrèrent la route. Ce fut bientôt une foule, qui vint talonner ceux qui avaient résisté de pied ferme à la première sommation. Le porte-drapeau et sa garde crurent le moment venu de prendre l’offensive. Une clameur patoise se fit entendre :

 Anen, houp ! Enlevan-lous ! (Allons, hop ! Enlevons-les)

Un immense hurlement répondit. Les insurgés avaient bondi, dans une sorte de charge désordonnée, qui bousculait la première compagnie de la Garde nationale guérétoise. La bagarre fut vive, bien que les assaillants ne se servissent que de leurs piques, de leurs faux ou de leurs fourches. Il y eut des blessures légères. »

On ne s’étonnera pas que, quelques mois plus tard, le candidat du gouvernement soit balayé et que le démagogue attrape-tout Louis-Napoléon ait obtenu 90 % des suffrages dans la Creuse.
Pour autant, la situation était bien plus complexe qu’il n’y paraît dans ce département d’émigration saisonnière massive vers les chantiers de la capitale. Quelques jours après la révolte fiscale creusoise, d’autres Creusois mouraient sous le drapeau rouge des barricades de l’insurrection ouvrière parisienne...

Nous avons vu dans un article précédent que Blanqui et ses camarades de la Société Centrale Populaire avaient réclamé un report des élections afin de pouvoir éclairer l’immense masse paysanne, qui découvrait abruptement le suffrage universel masculin. C’était miser sur le militantisme conscientisateur. À cet égard par exemple, l’exemple des Basses-Alpes est signficatif. Les paysans bas-alpins refusèrent également le paiement de l’impôt, et, de Manosque à Oraison, le gouvernement fit intervenir l’armée. Les paysans bas-alpins désabusés de la République bourgeoise votèrent également Louis-Napoléon. Mais dès 1849, l’intense travail de conscientisation mené par les "Rouges" transforme cette colère en désir d’une vraie République démocratique et sociale, qui garantirait aux paysans la propriété, débarrassée de l’usure des Gros par l’instauration d’un crédit public, et qui fournirait aux enfants du peuple l’éducation qui leur manquait. Ce sont ces mêmes paysans bas-alpins, en décembre 1851, qui se levèrent en masse contre le Coup d’État de Louis-Napoléon, en arborant le drapeau rouge de la République démocratique et sociale.

Tocqueville et les débuts de la Seconde République : le socialisme

Député sous la Monarchie de Juillet, puis à nouveau sous la Seconde République, ministre du président Louis Napoléon en 1849, Tocqueville, en conservateur lucide, a été intimement mêlé à la vie politique de son temps. Les lignes qui suivent sont tirées des "Souvenirs", qu’il rédigea en 1850-1851, mais qui ne furent publiés qu’en 1893.

" La révolution de Février, comme toutes les autres grands événements de ce genre, naquit de causes générales fécondées, si l’on peut parler ainsi, par des accidents ; et il serait aussi superflu de les faire découler nécessairement des premières, que de l’attribuer uniquement aux seconds.
La révolution industrielle qui, depuis trente ans, avait fait de Paris la première ville manufacturière de France, et attiré dans ses murs tout un nouveau peuple d’ouvriers, auxquels les travaux des fortifications avaient ajouté un autre peuple de cultivateurs maintenant sans ouvrage ; l’ardeur des jouissances matérielles qui, sous l’aiguillon du gouvernement lui-même, enflammait de plus en plus cette multitude ; le malaise démocratique de l’envie qui la travaillait sourdement ; les théories économiques et politiques, qui commençaient à y pénétrer et qui tendaient à lui faire croire que les misères humaines étaient l’œuvre des lois et non de la providence, et qu’on pouvait supprimer la pauvreté en changeant la société d’assiette ; le mépris dans lequel était tombée la classe qui gouvernait et surtout les hommes qui marchaient à sa tête, mépris si général et si profond qu’il paralysa la résistance de ceux mêmes qui avaient le plus d’intérêt au maintien du pouvoir qu’on renversait ; la centralisation qui réduisit toute l’opération révolutionnaire à se rendre maître de Paris et à mettre la main sur la machine toute montée du gouvernement ; la mobilité enfin de toutes choses, institutions, idées, mœurs et hommes dans une société mouvante, qui a été remuée par sept grandes révolutions en moins de soixante ans, sans compter une multitude de petits ébranlements secondaires : telles furent les causes générales sans lesquelles la révolution de février eût été impossible.
[...]
La vérité est que jamais plus grand changement dans le gouvernement, bien plus que dans la condition d’une nation, n’avait été l’œuvre de citoyens aussi peu émus. L’Histoire de la Révolution de M. Thiers, les Girondins de M. de Lamartine, d’autres ouvrages moins célèbres, mais fort connus, et surtout les pièces de théâtre avaient réhabilité la Terreur et l’avait rendue en quelque sorte à la mode. On faisait donc parler, dans la langue enflammée de 93, les passions tièdes du temps, et l’on citait à tout moment l’exemple et le nom d’illustres scélérats, auxquels on n’avait ni l’énergie ni même le désir sincère de ressembler.
Ce furent les théories socialistes, ce que j’ai déjà appelé précédemment la philosophie de la révolution de Février, qui allumèrent plus tard des passions véritables, aigrirent les jalousies et suscitèrent enfin la guerre entre les classes. Si les actes au début furent moins désordonnés qu’on aurait pu le craindre, il se manifesta en effet, le lendemain même de la révolution, dans les idées du peuple une agitation extraordinaire et un désordre inouï.
Dès le 25 février, mille systèmes étranges sortirent impétueusement de l’esprit des novateurs, et se répandirent dans l’esprit troublé de la foule. Tout était encore debout sauf la royauté et le parlement, et il semblait que du choc de la révolution, la société elle-même eût été réduite en poussière, et qu’on eût mis au concours la forme nouvelle qu’il fallait donner à l’édifice qu’on allait élever à sa place ; chacun proposait son plan ; celui-ci le produisait dans les journaux ; celui-là dans les placards, qui couvrirent bientôt les murs ; cet autre en plein vent par la parole. L’un prétendait détruire l’inégalité des fortunes, l’autre l’inégalité des lumières, le troisième entreprenait de niveler la plus ancienne des inégalités, celle de l’homme et de la femme ; on indiquait des spécifiques contre la pauvreté et des remèdes à ce mal du travail, qui tourmente l’humanité depuis qu’elle existe.
Ces théories étaient fort diverses entre elles, souvent contraires, quelquefois ennemies ; mais toutes, visant plus bas que le gouvernement et s’efforçant d’atteindre la société même, qui lui sert d’assiette, prirent le nom commun de socialisme.
Le socialisme restera le caractère essentiel et le souvenir le plus redoutable de la révolution de février. La république n’y apparaîtra de loin que comme un moyen mais non comme un but.
Il n’entre pas dans le dessein de ces Souvenirs de rechercher ce qui donna le caractère socialiste à la révolution de Février, je me borne à dire, que la vue de cette physionomie nouvelle de la Révolution française n’était pas de nature à surprendre autant qu’elle l’a fait. Ne s’apercevait-on pas, depuis longtemps, que le peuple agrandissait et élevait continuellement sa condition, que son importance, ses lumières, ses désirs, son pouvoir, s’augmentaient sans cesse ? Son aisance avait cru aussi, mais moins vite, et elle approchait du terme qu’elle ne dépasse guère dans les vieilles sociétés, où il se rencontre beaucoup d’hommes et peu de places. Comment des classes pauvres, inférieures et pourtant puissantes n’auraient-elles pas songé à sortir de leur pauvreté et de leur infériorité, en se servant de leur pouvoir, dans un temps surtout où la vue de l’autre monde est devenue plus obscure, et où les misères de celui-ci sont plus visibles et paraissent plus intolérables ? Aussi y travaillaient-elles depuis soixante ans. Le peuple avait d’abord voulu s’aider en changeant toutes les institutions politiques, mais après chaque changement, il avait trouvé que son sort ne s’était point amélioré, ou ne s’améliorait qu’avec une lenteur insupportable à la précipitation de ses désirs. Il était inévitable qu’il finirait un jour ou l’autre par découvrir que ce qui le resserrait dans sa position, ce n’était pas la constitution du gouvernement, c’était les lois immuables qui constituent la société elle-même ; et il était naturel qu’il serait amené à se demander s’il n’avait pas le pouvoir et le droit de changer aussi celles-là, comme il avait changé les autres. Et pour parler spécialement de la propriété, qui est comme le fondement de notre ordre social, tous les privilèges qui couvraient et qui, pour ainsi dire, cachaient le privilège de la propriété étaient détruits, et celui-ci restant le principal obstacle à l’égalité parmi les hommes, et paraissant en être le seul signe, n’était-il pas nécessaire, je ne dis pas, qu’on vînt à l’abolir à son tour, mais du moins que la pensée de l’abolir se présentât à l’esprit de ceux qui n’en jouissaient pas ?
Cette inquiétude naturelle de l’esprit du peuple, cette agitation inévitable de ses désirs et de ses pensées, ces besoins, ces instincts de la foule formèrent, en quelque sorte, le tissu sur lequel les novateurs brodèrent tant de figurent monstrueuses ou grotesques. On peut trouver leurs œuvres ridicules, mais le fond sur lequel ils ont travaillé est l’objet le plus sérieux que les philosophes et les hommes d’État puissent regarder. "

J’arrête ici cette série chronologique de documents sur les premiers mois de la Seconde République. Des deux enfants que nourrit la République alors présentée en majesté par Daumier, l’un des deux ne tètera plus à la mamelle après juin, car les tensions accumulées pendant les trois mois que nous venons de parcourir se termineront par l’insurrection populaire de Juin et l’écrasement du mouvement ouvrier.

Notes

[126 février

[2C’est tout le sens de la démarche de Thiers : se rallier à la République afin de l’orienter vers l’Ordre conservateur

[3Graphie de l’époque

[4Salle bien connue alors du Bal du Prado

[5Le texte est attribué à Blanqui par nombre d’ouvrage

[6Insurrection républicaine parisienne, 14 avril 1834, massacre des habitants d’une maison de cette rue par les soldats de Bugeaud

[7insurrection de Lyon : 12 avril 1834, massacre de civils par les soldats de la répression dirigées par Thiers

[8Insurrection du 11 avril 1834

[9Cf. : article 68 et article 74.

[10Sur ces deux grands figures, cf. leurs mots-clés

[11Sur Henriette D., Cf. Louis Devance, "Femme, famille, travail et morale sexuelle dans l’idéologie de 1848", Romantisme, 1976, vol.6, n°13-14. (sur le Web) "La propriété, c’est le viol", Henriette..., artiste, La Démocratie pacifique, 5 janvier 1849

[12L’usage des Saint-Simoniens était de n’utiliser que le prénom pour les adeptes femmes

[13mathématicien, banquier, théoricien saint-simonien

[14Émile de Girardin dirige alors un quotidien très répandu, La Presse.

[151817 - écrivain, démocrate révolutionnaire, collaborateur des Annales franco-allemandes de Marx-Ruge en 1844

[16Marx et Engels avaient condamné cette aventure vouée à l’échec

[171811, démocrate révolutionnaire, dirigeant du soulèvement badois d’avril 1848

[18En 1813, les chants patriotiques d’Arndt avaient galvanisé la lutte nationale allemande contre Napoléon. Jusqu’à sa mort en 1860, Arndt militera pour une Allemagne unie et démocratique, englobant tous les territoires où se parle un dialecte germanique

[19"Feuerbach est ainsi orthographié dans tout le texte

[20Mensch oder Christ ? 1845 (homme ou chrétien ?)

[21Note du texte : Max Stirner, Revue des Deux-Mondes, 15 juillet 1847

[22Note du texte - Marr, lettres saisies à Zurich en 1848. Voyez Histoire du Sonderbund par Crétineau Joly

[23Note du texte : Maximilien Stepp à Weitling, lettres saisies à Zurich en 1848. Voyez Histoire du Sonderbund par Crétineau Joly

[24Discours prononcé par le citoyen Kauffmann dans un banquet socialiste à New-York le 24 février 1850. Courrier des Etats-Unis, 26 février 1850

[25Graphie de l’époque

[26Sociétés mutualistes où les communistes cabétistes étaient actifs

[27Sous la Monarchie de Juillet, le recrutement de la garde nationale était exclusivement bourgeois

[28Graphie encore ordinaire

[29Graphie de l’époque

[30« Filateur »

[31Dans les campagnes principalement

[32Graphie de l’époque

[33Graphie de l’époque

[34Un coup de griffe contre les socialistes et les communistes

[35Graphie de l’époque

[36Graphie de l’époque

[37Partisans du suffrage censitaire antidémocratique

[38Graphie de l’époque

[39Sous la présidence de Louis Blanc, la Commission du Palais du Luxembourg, était chargée de réfléchir à une nouvelle organisation du travail

[40Président du club des Prévoyants, 60 rue de l’Arcade, considéré comme modéré

[4123 avril, première journée électorale

[42Précocement politisé, le prolétariat de la porcelaine et de la chaussure s’était organisé dès le 25 février dans cette "société" rouge

[43Ils devaient aller voter au chef lieu de canton

[44Graphie de l’époque

[45Le Peuple, journal des sociétés populaires du département, trihebdomadaire, né le 14 mars ; le rédacteur en chef était le militant démocrate Denis Dussoubs

[46"Communistes"... le mot qui sème l’effroi chez les bien-pensants. il s’agissait en fait de la liste unissant de jeunes républicains bourgeois radicaux, disciples de longue date de Pierre Leroux, qui les avait aidés dans le campagne électorale et des représentants de la Société populaire, dont certains se réclamaient effectivement du communisme de Cabet

[47Il s’agit de membres bourgeois de la garde nationale

[48Les ouvriers étaient entrés en masse dans la garde nationale et avaient élus des officiers proches de leurs opinions avancées. Ainsi du colonel

[49Ce comité unissait républicains bourgeois radicaux et militants ouvriers

[50Le journal se garde bien d’expliquer que ce sont les dirigeants démocrates, et notamment le candidat Villegoureix, qui ont demandé à la foule ouvrière d’éviter toute violence contre les personnes

[51En fait François Villegoureix, né en 1813, petit négociant en porcelaine à Limoges, actif militant démocrate, sympathisant du communisme de Cabet et disciple de Pierre Leroux

[52Dussoubs-Gaston, dit Marcellin, avoué à Limoges, né en 1815, actif militant blanquiste lors de ses études à Paris, ce qui lui valut la prison, lié à Pierre Leroux, président d’honneur de la Société populaire

[53Scrutin départemental de liste pour élire huit députés. Les candidats "modérés" l’emportent dans le département, alors que les candidats de l’extrême gauche avaient obtenu entre 70% et 90% des suffrages à Limoges

[54Gardes nationaux bourgeois ; c’est l’un d’entre eux qui s’exprime ici

[55Les gardes bourgeois refusaient d’avaliser les récentes élections des officiers de la garde par le peuple ouvrier

[56Votes du département, centralisés à Limoges

[57Cette nouvelle administration, unissant bourgeois démocrates radicaux et représentants ouvriers, fait appel à Théodore Bac (né en 1809) pour exercer les fonctions de maire provisoire. Bac, avocat célèbre et respecté, venait d’être élu troisième sur la liste des huit députés. Marqué dans sa jeunesse par le saint-simonisme actif à Limoges, il avait noué des liens étroits avec Pierre Leroux

[58À l’exception du maire provisoire Thédore Bac

[59Deux grands notables devenus animateurs de l’opposition libérale sous la monarchie de Juillet

[60Dans sa dénonciation des Orléanistes reconvertis formellement en républicains, l’éditorial vise au premier chef le comité républicain (« modéré » !) du procureur Jules Senard.

[61Le démocrate Durand-Neveu, adjoint au maire, avait en charge les ateliers "nationaux" municipaux

[62Pritchard, missionnaire protestant anglais, était en cour auprès de la reine de Tahiti Pomaré IV. Il s’opposait à l’arrivée de missionnaires catholiques français. Les démocrates « patriotes » reprochèrent longtemps à Louis-Philippe ses tergiversations devant Pritchard et sa capitulation devant l’Angleterre. Ils triomphèrent quand la France prit possession de Tahiti en 1842. Belle illustration de l’idéologie colonialiste nationaliste bien présente chez nos démocrates radicaux.

[63Graphie de l’époque

[64Conservateur

[65Graphie de l’époque

[66Il s’agit bien de Gustave Naquet (1819), futur partisan de la Commune de Marseille et figure du radicalisme avancé ; il était alors journaliste à Rouen

[67Graphie de l’époque

[68Graphie de l’époque

[69Cette proclamation sera immédiatement utilisée par la droite pour obliger Deschamps à se démette de ses fonctions au lendemain de l’émeute

[70Graphie de l’époque

[71Lors de la répression de l’insurrection lyonnaise de 1834, les militaires avaient massacré les civils d’une maison d’où était parti un coup de feu

[72Massacre des civils d’une maison lors de la répression de l’insurrection républicaine parisienne de 1834

[73Voir plus haut sur la présence des femmes sur les barricades

[74En fait bien avant

[75Contrairement aux premières nouvelles qui avaient annoncé des morts parmi la garde nationale

[76Frédéric Deschamps

[77Voir notre article précédent

[78Le journal de Thiers et des notables opposants "modérés" à la Monarchie de Juillet

[79Le Fil rouge, CGT - Institut d’histoire sociale de Seine Maritime, n°spécial, Hiver 2011. Consultable sur internet

[80Graphie de l’époque

[81id.

[82id.

[83Rappel tambour battant de la garde nationale

[84Sylvain Guisard, démocrate socialiste

[85François Lassare, conservateur

[86Graphie de l’époque

[87id.

[88id.

[89Jean-Michel fait allusion ici à ma recherche linguistique et à ma recherche historique, cf. : Histoire. Des raisons et des pièges identitaires d’un choix.

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