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À propos de "La Princesse de Clèves"

mardi 8 juin 2021, par René Merle

Alors que notre actuel Président Start Up Nation + Territoires ruraux propres sur eux entame un nouveau tout de France de pub, revenons à un agité Président qui le précéda.
Ceux des lecteurs de ce site qui avaient l’âge de raison en 2006 se souviennent peut-être de la fracassante déclaration, amplement médiatisée, faite devant des fonctionnaires lyonnais par Nicolas Sarkozy, alors candidat président :
« L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur « La Princesse de Clèves ». Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de « La Princesse de Clèves »… Imaginez un peu le spectacle !  »
Déclaration qu’il avait encore réitérée en 2008 devant les bénévoles d’un centre de vacances, alors qu’il avait été élu président : l’expérience du bénévolat, avait-il dit, devrait être une expérience reconnue par les concours administratifs, car après tout, « ça vaut autant que de savoir par cœur “La Princesse de Clèves” ». Après un silence, il ajoutait : « Enfin… j’ai rien contre, mais enfin, mais enfin… parce que j’avais beaucoup souffert sur elle. »
Nos lecteurs se souviennent peut-être aussi de la vague de protestations qui s’ensuivit : dénonciation de l’inculture du parvenu bling bling et de sa stigmatisation des savoirs « inutiles ». Les Belles ämes (en étiez-vous ?) se promenèrent avec des badges et des teeshirts proclamant « Je lis la Princesse de Clèves » et l’ouvrage connut alors un vrai revival éditorial.
Amusante réaction, on vit alors notre Président se coltiner plein de livres sous le bras et nous commenter ses nouvelles lectures cultivées, histoire de nous dire : « Je ne suis pas celui que vous croyez, je lis, je lis... »

La vague Princesse de Clèves de 2008-2009 ne fut elle qu’un feu de paille ? Relisons ce que déclarait sur France Culture le 13 juin 2012 le journaliste et essayiste Brice Couturier :
« J’avais été agréablement surpris de voir tant d’excellents esprits courir au secours de la Princesse de Clèves, prise à partie par Nicolas Sarkozy. Qu’en 2009, des gens se rassemblent, par grand froid, place du Panthéon, pour participer à un « marathon de lecture » d’une œuvre transpirant un jansénisme aussi implacable, une morale aussi exigeante, m’avait rempli d’admiration. Pensez que cette apologie du renoncement et de la fidélité par-delà la mort puisse encore séduire nos contemporains, astreints à la jouissance immédiate et à la consommation accélérée d’autrui, voilà qui m’apparaissait comme une secrète protestation morale contre la dégradation de nos mœurs et notre manque de vertu.
Car enfin, cette « morale du grand siècle » ne se situe-t-elle pas aux antipodes de la nôtre ? Là, le souci de sa « gloire », le sens des convenances, la maîtrise de soi, ici « jouir sans entraves » « sans tabous ni limites »… Deux époques se font face et les œuvres inspirées par chacune d’entre elles ne plaident pas vraiment en faveur de la nôtre. Alors oui, Nicolas Sarkozy avait dit son étonnement de voir l’œuvre de madame de Lafayette inscrite au programme du concours de recrutement d’attaché territorial. C’était, d’après lui, le fait « d’un sadique ou d’un imbécile ». Et bien sûr, il avait tort.
Aussi lorsque, quelques années plus tard, en décembre 2011, feu Richard Descoings, alors directeur de Sciences Po, annonça la suppression pure et simple de l’épreuve de culture générale, j’attendais, de la part des mêmes milieux qui avaient si bien su se mobiliser contre le président, une mobilisation sans faille contre le directeur. Car cette fois, on ne guillotinait pas la seule Princesse, mais avec elle toute la littérature, les beaux-arts, bref l’héritage
 ».
Tout était dit !
Il faudra attendre 2016, pour que le débat réapparaisse, avec la pétition lancée par Françoise Cahen :
https://www.change.org/p/najatvb-donnez-leur-place-aux-femmes-dans-les-programmes-de-littérature-au-bac-l
Retombées ? Madame de Lafayette devint la première femme inscrite au programme obligatoire du baccalauréat littéraire 2018, alors que seules des œuvres d’auteurs masculins y avaient figuré.
De là à faire de Mme de la Fayette en icône féministe dans le combat pour la parité ! Un pas que d’aucunes n’ont pas hésité à faire, au risque de trahir quelque peu la vérité historique …

Il n’est pas interdit d’affirmer que nous restons sur notre fin. Car enfin, quelle réflexion collective sur notre rapport à la prodigieuse prolifération littéraire du « Grand Siècle », alors que ce fondement du patrimoine littéraire national continue à être abandonné voire ringardisé, comme toute la culture classique d’ailleurs, sauf à connaître des récupérations soit disant « grand public » bien discutable ?
Mais ne soyons pas pessimistes. MM. Macron et S. Bern s’empareront sans doute de l’affaire, tôt ou tard…

Mais revenons aux deux déclarations de M. Sarkozy, en essayant de voir en quoi elles peuvent relever d’un sens commun très… commun.
La première s’inscrit sans doute dans un sentiment, pour ne pas dire un mépris de classe : on ne jette pas de perles aux pourceaux, et de Princesse de Clèves aux guichetières.
Mais elle procède surtout d’un autre sentiment, que j’ai cent fois entendu dans ma carrière d’enseignant de la part d’élèves et de parents : à quoi bon enseigner des choses qui ne sont pas directement utiles à la vie professionnelle à venir ?
Et qui plus est tout enseignant de lycée a rencontré des élèves pour lesquels l’intérêt suscité par les diverses matières en procédait pas d’une adhésion, mais seulement de la considération du coefficient à l’examen terminal.
Mais la seconde déclaration, où M. Sarkozy rappelle ses difficultés d’élève à comprendre La Princesse de Clèves ne peut qu’intéresser tout enseignant de lettres (et j’en ai été un) : demander à un élève de quinze ans de se lancer dans Madame Bovary ou La Princesse de Clèves, c’est faire le pari qu’à un âge où la vie est devant soi et que l’on en a pas l’expérience amoureuse qui sous-tend ces deux ouvrages, celui ou celle qui manque quelque peu de sensibilité, en dépit de toute sa bonne volonté, se trouvera à côté de la plaque.
Je ne sais d’ailleurs pas comment j’aurais réagi si on m’avait mis sous les yeux la Princesse, terra incognita, dans dans ma première année de baccalauréat d’école normale d’instituteurs [1], un lieu où l’on ne se bousculait pas à la bibliothèque et où le strict respect des programmes tenait lieu de religion, sans autres considérations sur la préciosité du Grand Siècle.
Bref, quand plus tard j’ai étudié la Princesse de Clèves en classe préparatoire, même si l’expérience de la vie était à peine amorcée, ce fut un délice d’entrer dans la connaissance du contexte de ce Grand Siècle, d’aller de la préciosité au jansénisme en passant par le libertinage, de traiter du style, de suivre les débats suscités par l’article du mensuel de Donneau de ViséLe Mercure galant [2], etc. Bref, je réalisai alors, au-delà de la hantise de la réussite au concours, quel rôle irremplaçable peut jouer l’école comme diffuseuse de culture et comme lieu de réflexion sur notre patrimoine culturel.Cette rencontre vraie avec La Princesse de Clèves allait permettre les différentes strates d’approche et de compréhension que la vie me procurerait, dans l’enrichissement des réactions que l’âge procure dans son avancée, en corrélation avec l’expérience de la vie... Réactions indissolublement liées au texte et à son style si merveilleusement révélateur de la complexité des sentiments.
Un peu plus tard, jeune professeur, j’ai vu, (ce devait être en 1962 ou 1963) le film de Jean Delannoy (1961), La Princesse de Clèves, dont la trame était grandement fidèle à celle du roman. Mais, malgré la somptuosité des reconstitutions historiques, malgré l’excellent jeu des acteurs, malgré la fidélité textuelle de Cocteau dans les dialogues, je n’ai pas ressenti le plaisir éprouvé à la lecture, car la mise en images enlevait (je ne parle que pour moi) le charme de la dissection des âmes que le style de Madame de Lafayette servait si bien…
Tout ceci est bien loin aujourd’hui. Et je m’interroge toujours, quand je me rends dans ma librairie favorite, ou surtout quand je passe à celle de la gare (j’habite à proximité de ce lieu où tant de gens se croisent), sur ce qu’il faut entendre par littérature, devant le flot de parutions romanesques et leur promotion tapageuse, où l’immense foule des Bac + quelque chose peut trouver, sinon un supplément d’âme, mais à tout le moins de quoi passer le temps, à l’occasion...

Notes

[1Le bac se passait alors en deux parties, et je devais être suffisamment « bon » en français pour qu’on m’envoie faire la seconde partie en philo-lettres dans l’école normale de filles voisine, où, enfin, une prof de philo m’a aidé à sortir du gavage sans âme, à réfléchir vraiment et à m’ouvrir au monde des idées

[2Mercure galant, mai 1678. Lettre sur la Princesse de Cleves
La satisfaction que vous me témoignez avoir reçeuë de la Princesse de Cleves, ne me surprend point. C’est un Ouvrage remply d’une infinité de sentimens délicats qu’on ne peut trop admirer. On le lit par tout, & je croy que vous ne serez pas fâchée de sçavoir ce qu’on en pense en Guyenne. La Lettre qui suit vous l’apprendra. Elle m’a esté envoyée de cette Province sans qu’on m’ait expliqué ny par qui elle a esté écrite, ny à qui elle est adressé.
LETTRE
SUR LA
PRINCESSE DE CLEVES.
Je sors presentement, Monsieur, d’une quatriéme lecture de la Princesse de Cleves, & c’est le seul Ouvrage de cette nature que j’aye pû lire quatre fois. Vous m’obligeriez fort, si vous vouliez bien que ce que je viens de vous en dire passât pour son Eloge, sans qu’il fut besoin de m’engager dans le détail des beautez que j’y ay trouvées. Il vous seroit aisé de juger qu’un Geométre comme moy, l’esprit tout remply de mesures & de proportions, ne quite point son Euclide pour lire quatre fois une Nouvelle Galante, à moins qu’elle n’ait des charmes assez forts pour se faire sentir à des Mathématiciens mesmes, qui sont peut-estre les Gens du monde sur lesquels ces sortes de beautez trop fines & trop délicates, font le moins d’effet. Mais vous ne vous contentez point que j’admire en gros & en general la Princesse de Cleves, vous voulez une admiration plus particuliere, & qui examine l’une apres l’autre les parties de l’Ouvrage. J’y consens, puis que vous exigez cela de moy si impitoyablement ; mais souvenez vous toûjours que c’est un Geométre qui parle de Galanterie.
Sçachez d’abord que j’ay attendu la Princesse de Cleves dans cette belle neutralité que je garde pour tous les Ouvrages dont je n’ay point jugé par moy-mesme. Elle avoit fait grand bruit par les lectures, la Renommée publioit son merite dans nos Provinces longtemps avant qu’on l’y vist paroistre, & en prévenant les uns en sa faveur, elle en avoit donné des impressions desavantageuses aux autres, car il y a toûjours des Gens qui se préparent avec une maligne joye à critiquer ces Ouvrages que l’on a tant vantez par avance, & qui veulent y trouver des defauts à quelque prix que ce soit, pour n’estre pas confondus dans la foule de ceux qui les admirent. Pour moy j’ay attendu à juger de la Princesse de Cleves que je l’eusse leuë, & sa lecture m’a entierement déterminé à suivre le party de ses Approbateurs.
Le dessein m’en a paru tres-beau. Une Femme qui a pour son Mary toute l’estime que peut meriter un tres-honneste Homme ; mais qui n’a que de l’estime, & qui se sent entrainée d’un autre costé par un panchant qu’elle s’attache sans cesse à combattre & à surmonter en prenant les plus étranges resolutions que la plus austere vertu puisse inspirer, voila assurément un fort beau Plan. Il n’y a rien qui soit ménagé avec plus d’art que la naissance & les progrés de sa passion pour le Duc de Nemours. On se plaist à voir cet amour croistre insensiblement par degrez, & à le conduire des yeux jusqu’au plus haut point où il puisse monter dans une si belle Ame. Le Lecteur est si interessé pour Monsieur de Nemours & pour Madame de Cleves, qu’il voudroit les voir toûjours l’un & l’autre. Il semble qu’on luy fait violence pour luy faire tourner ses regards ailleurs ; & pour moy la mort de Madame de Tournon m’a extrémement fâché. Voila le malheur de ces actions principales qui sont si belles. On n’y voudroit point d’Episodes. Je veux dire là-dessus que j’ay toûjours esté fort obligé à Virgile des disgressions qu’il a pratiquées dans ses Georgiques ; mais que pour celles qu’Ovide a meslées dans l’Art d’aimer, je n’ay pû les luy pardonner.
Les plaintes que fait Monsieur de Cleves à Mademoiselle de Chartres, lors qu’il est sur le point de l’épouser, sont si belles, qu’il me souvient encor qu’à ma seconde lecture je brûlois d’impatience d’en estre là, & que je ne pouvois m’empescher de vouloir un peu de mal à ce Plan de la Cour de Henri II. & à tous ces Mariages proposez & rompus, qui reculoient si loin ces plaintes qui me charmoient. Bien des Gens ont esté pris à ce Plan. Ils croyoient que tous les Personnages dont on y fait le Portrait, & tous les divers interest qu’on y explique, dussent entrer dans le corps de l’Ouvrage, & se lier necessairement avec ce qui suivoit ; mais je m’aperçeus bien d’abord que l’Autheur n’avoit eu dessein que de nous donner une veuë ramassée de l’Histoire de ce temps-là.
L’Aventure du Bal m’a semblé la plus jolie & la plus galante du monde, & l’on prend dans ce moment là pour Monsieur de Nemours & pour Madame de Cleves, l’amour qu’ils prennent l’un pour l’autre. Y a-t-il rien de plus fin que la raison qui empesche Madame de Cleves d’aller au Bal du Mareschal de S. André, que la maniere dont le Duc de Nemours s’apperçoit de cette raison, que la honte qu’a Madame de Cleves qu’il s’en apperçoive, & la crainte qu’elle avoit qu’il ne s’en apperçeust pas ? L’adresse dont Madame de Chartres se sert pour tâcher à guérir sa Fille de sa passion naissante, est encor tres délicate, & la jalousie dont Madame de Cleves est piquée en ce moment là, fait un effet admirable. Enfin, Monsieur, si je voulois vous faire remarquer tout ce que j’ay trouvé de délicat dans cet Ouvrage, il faudroit que je copiasse icy tous les sentimens de Monsieur de Nemours, & de Madame de Cleves.
Nous voicy à ce trait si nouveau & si singulier, qui est l’aveu que Madame de Cleves fait à son Mary de l’amour qu’elle a pour le Duc de Nemours. Qu’on raisonne tant qu’on voudra là-dessus, je trouve le trait admirable & tres-bien preparé : C’est la plus vertueuse Femme du monde qui croit avoir sujet de se défier d’elle-méme, parce qu’elle sent son cœur prévenu malgré elle en faveur d’un autre que de son Mary. Elle se fait un crime de ce panchant tout involontaire & tout innocent qu’il est. Elle cherche du secours pour le vaincre. Elle doute qu’elle eut la force d’en venir à bout si elle s’en fioit à elle seule ; & pour s’imposer encor une conduite plus austere que celle que sa propre vertu luy imposeroit, elle fait à son Mary la confidence de ce qu’elle sent pour un autre. Je ne voy rien à cela que de beau & d’heroïque. Je suis ravy que Monsieur de Nemours sçache la conversation qu’elle a avec son Mary, mais je suis au desespoir qu’il l’écoute. Cela sent un peu les traits de l’Astrée.
L’Auteur a fait joüer un ressort bien plus délicat pour faire répandre dans la Cour une Avanture si extraordinaire. Il n’y a rien de plus spirituellement imaginé, que le Duc de Nemours qui conte au Vidame son Histoire particuliere en termes generaux. Tous les embarras que cela produit sont merveilleux.
À dire vray, Monsieur, il me semble que Monsieur de Nemours a un peu de tort de faire un voyage à Colommiers de la nature de celuy qu’il y fit, & Madame de Cleves a également tort d’en mourir de chagrin. On admire la sincerité qu’eut Madame de Cleves, d’avoüer à son Mary son amour pour Monsieur de Nemours ; mais quand Monsieur de Nemours qui doit croire tout au moins qu’il est extrémement suspect à Monsieur de Cleves, s’informe devant luy, & assez particulierement, de la disposition de Colommiers, j’admire avec quelle sincerité il luy avouë le dessein qu’il a d’aller voir sa Femme. D’ailleurs entrer de nuit chez Madame de Cleves, en sautant les palissades, c’est faire une entrée un peu triomphante chez une Femme qui n’en est pas encor à souffrir de pareilles entrées. Enfin Monsieur de Cleves tire des consequences un peu trop fortes de ce Voyage. Il devoit s’éclaircir de toutes choses plus particulierement, & je trouve qu’en cette rencontre ny l’Amant ny le Mary n’ont assez bonne opinion de la vertu de Madame de Cleves, dont ils avoient pourtant l’un & l’autre des preuves assez extraordinnaires.
Ce qui suit la mort de Monsieur de Cleves, la conduite de Madame de Cleves, sa conversation avec Monsieur de Nemours, sa retraite, tout m’a paru tres-juste. Il y a je ne sçay quoy qui m’empesche de mettre au mesme rang le Peintre & l’apparition de Monsieur de Nemours dans le Jardin.
Il me reste à vous proposer un petit scrupule d’Histoire. Tout ce que Madame de Chartres apprend à sa Fille de la Cour de François I. & tout ce que la Reyne Dauphine apprend à Madame de Cleves de celle d’Henry VIII. estoient-ce des particularitez assez cachées dans ce temps-là, pour n’estre pas sçeuës de tout le monde ? car il est certain que depuis toutes les Histoires en ont esté pleines, jusques là que moy-mesme je les sçavois.
Adieu, Monsieur, tenez-moy conte de l’effort que je viens de me faire pour vous contenter.

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