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Une République mort-née - II - L’explosion de Juin 48. Documents

lundi 28 juin 2021, par René Merle

Vous l’avez constaté, avec les tragiques événements de Guéret, je viens de terminer cette série d’articles, qui courent de fin février à la mi juin 1848, (quatre mois gros de tensions sociales).
Cf. : Une République mort-née. I - Février-Mai 1848, Documents
Nous sommes à la veille de l’événement majeur de la fin juin, l’insurrection ouvrière qui secoua brièvement Marseille, et plus durablement, et avec une puissance inouïe, la capitale..
Je vais revenir longuement, dans une nouvelle série d’articles, sur cet épisode fondateur et révélateur de la « légalité » républicaine bourgeoise. Légalité qui à peine née, traita à coups de canon la protestation ouvrière. L’explosion de Juin 1848 est une mise à nu sans fard de l’exaspération ouvrière et de la nature du pouvoir répressif. Un épisode qui, loin des pudiques voiles d’aujourd’hui sur le conflits de classe, mettait à nu dans son évidence la lutte des classes et la nature du pouvoir, désormais républicain…
On ne réfléchira jamais assez sur ce qui s’est passé en cette fin Juin, et la mise en abyme avec notre situation actuelle.

De la nature de l’insurrection... et de la répression

L’insurrection est une insurrection du désespoir, et non pas une insurrection visant à une prise de pouvoir. Une goutte d’eau, une grosse goutte, a fait déborder le vase, qui renvoie au chômage ou à l’exil les ouvriers des Ateliers nationaux, créés en mars pour occuper les chômeurs. Un reniement de plus dans la somme des reniements assumés par la bourgeoisie républicaine qui venait de prendre le pouvoir après la chute de Louis Philippe.
L’insurrection n’est donc pas politique, puisque le camp républicain auquel s’étaient toujours rallié les prolétaires, les avait poignardé dans le dos. Alors il ne fallait plus faire confiance au suffrage universel, il fallait prendre le fusil. L’insurrection ne procède d’aucune formation politique, et même les Blanquistes, héritiers des sociétés secrètes d’avant 1848, n’ont été pour rien dans son déclenchement. Les diverses formations de la gauche d’alors auront été surprises et dépassées par un mouvement qui était né en dehors d’elles. L’insurrection parisienne est absolument spontanée et se propage de rue en rue, de quartier en quartier. Elle n’a pas de chefs. Les « meneurs » de chaque barricade sont de parfaits inconnus pour la police politique. C’est une insurrection éminemment prolétarienne, et les ouvriers en sont le fer de lance. Mais les registres de la répression nous montrent que, rue par rue, les constructeurs et les combattants des barricades étaient aussi des artisans, des ménagères, des petits commerçants, bref, le petit peuple qui vivait en symbiose dans son quartier populaire et n’en reniait pas la solidarité spontanée.
Tout ceci ne vous rappelle rien ? Est-il la peine d’insister sur la fait que le mouvement des Gilets jaunes peut s’éclairer de cette référence historique, que certainement la totalité des participants de 2018 ignoraient…

Voilà pour les insurgés. Mais quid de leur adversaire ?
Le pouvoir dispose d’un triple appareil répressif.
Il y a d’abord la Garde nationale, chargée depuis le début de la Monarchie de Juillet de défendre le régime. Théoriquement, tout français âgé de 20 à 60 ans a le droit d’en faire partie, mais les gardes nationaux du « service ordinaire », c’est-à-dire ceux qui sont mobilisés au son du tambour pour défendre « l’Ordre », sont ceux qui peuvent assumer les frais d’équipement et d’armement, et qui disposent du temps nécessaire pour assurer le service. Bref, la garde nationale qui descend dans la rue pour défendre le régime est essentiellement constituée de propriétaires, plus ou moins aisés. Il s’agit clairement d’une garde nationale bourgeoise. Mais tout au long de la Monarchie de Juillet, les gardes nationaux qui n’atteignaient pas le niveau de contributions directes pour participer à l’élection des députés, avaient souvent secoué le régime. La victoire de février 1848, à laquelle ils avaient contribué de façon décisive en ne défendant pas le régime, les avait gratifiés. Désormais tous jouissaient du suffrage universel (masculin) et n’avaient nulle envie d’aller plus loin et de soutenir les revendications sociales du prolétariat. C’est dire qu’ils seront en première ligne contre l’insurrection ouvrière de juin
Voilà qui, dans la lutte des classes, avait au moins le mérite de la franchise. Imagine-t-on aujourd’hui nos classes moyennes plus ou moins supérieures aller physiquement au choc frontal contre la protestation populaire, et naturellement y laisser des plumes… Autres temps, autres mœurs.

En cas de mollesse ou de défection de la Garde nationale, Louis-Philippe n’avait pas hésité à en appeler à l’armée. C’est l’armée, avec une sauvagerie forgée par la terrible conquête de l’Algérie, qui écrasa les insurrections populaires de Lyon et Paris, en 1831, 1832, 1834, et au-delà. C’est l’armée, nous l’avons vu avec la tragique répression de la grève de Rive-de-Gier, qui assurait l’Ordre à sa façon. Cf. : 1830-1847. Mouvements sociaux.
Il en ira évidemment de même en juin 1848, et les canons de l’armée arrosèrent les barricades, avant que la troupe ne donne l’assaut.
L’ombre de l’armée dans le maintien de l’ordre apparaîtrait impossible en 2019. Vraiment ? Les gens de ma génération peuvent se souvenir d’un gouvernement socialiste utilisant l’armée contre les grévistes, en particulier les mineurs, lors des grandes grèves de 1947-1948. C’est l’armée que le gouvernement socialo-radical, puis le gouvernement gaulliste, envoya dans « nos » départements d’Algérie, assurer le maintien de l’Ordre de 1955 à 1962. C’est à l’armée de Massu que De Gaulle était allé rendre visite en mai 1958, au cas ou… Et c’étaient les chars de l’armée qui veillèrent alors aux portes de Paris... Et les sondages d’opinion nous montrent que, pour beaucoup, le recours à un pouvoir fort militaire serait ma foi bienvenu si les troubles continuaient…

Mais outre le recours à la Garde Nationale et à l’Armée, le nouveau pouvoir républicain bourgeois et petit bourgeois s’était doté d’un nouvel instrument, dont la nature ne peut que nous interpeller aujourd’hui. Il s’agit de nouvelles unités professionnelles, celles de la garde mobile, recrutée essentiellement au lendemain de la révolution de février dans la jeunesse ouvrière et la jeunesse déclassée.
Ces unités de jeunes prolétaires seront le fer de lance de l’écrasement de l’insurrection prolétarienne…
Utile souvenir pour ceux qui croient à une spontanéité révolutionnaire du « peuple ». Ces jeunes gens là avaient revêtu le bel uniforme neuf de la Garde mobile, ils avaient désormais un emploi, un salaire, et ils n’avaient que faire de la protestation populaire contre le chômage…
Aujourd’hui, dans la défense de « l’Ordre » social menacé, il est clair que nos CRS et nos gendarmes mobiles ne sont pas non plus d’extraction bourgeoise… Ce sont les leurs devant lesquels ils se retrouvent dans la rue et avec lesquels, pour l’heure en tout cas, ils n’ont aucune mansuétude…

Avec quelques documents, je vais donc traiter maintenant de cette explosion populaire, et sur cette défaite qui marquera à jamais l’impossibilité d’un combat solitaire et violent du prolétariat.

Tocqueville et l’insurrection de Juin 1848. Le regard lucide d’un conservateur

Député sous la Monarchie de Juillet, puis à nouveau sous la Seconde République, ministre du président Louis Napoléon en 1849, Tocqueville, en conservateur lucide, a été intimement mêlé à la vie politique de son temps. Les lignes qui suivent sont tirées des Souvenirs, qu’il rédigea en 1850-1851, mais qui ne furent publiés qu’en 1893.
Voici comment il présente avec une grande lucidité le formidable affrontement de classes que furent ces journées de juin...

« Me voici enfin arrivé à cette insurrection de juin, la plus grande et la plus singulière qu’il y ait eu dans notre histoire et peut-être dans aucune autre : la plus grande, car pendant quatre jours, plus de cent mille hommes y furent engagés ; la plus singulière, car les insurgés y combattirent sans cri de guerre, sans chefs, sans drapeaux et pourtant avec un ensemble merveilleux et une expérience militaire qui étonna les plus vieux officiers.
Ce qui la distingua encore parmi tous les événements de ce genre qui se sont succédés depuis soixante ans parmi nous, c’est qu’elle n’eut pas pour but de changer la forme du gouvernement, mais d’altérer l’ordre de la société. Elle ne fut pas, à vrai dire, une lutte politique (dans le sens que nous avions donné jusque-là à ce mot) mais un combat de classe, une sorte de guerre servile. Elle caractérisa la révolution de Février, quant aux faits, de même que les théories socialistes avaient caractérisé celle-ci, quant aux idées ; ou plutôt elle sortit naturellement de ces idées, comme le fils de la mère ; et on ne doit y voir qu’un effort brutal et aveugle, mais puissant des ouvriers pour échapper aux nécessités de leur condition qu’on leur avait dépeinte comme une oppression illégitime et pour s’ouvrir par le fer un chemin vers ce bien-être imaginaire dont on les avait bercés. C’est ce mélange de désirs cupides et de théories fausses qui rendit cette insurrection si formidable après l’avoir fait naître. On avait assuré à ces pauvres gens que le bien des riches était en quelque sorte le produit d’un vol fait à eux-mêmes. On leur avait assuré que l’inégalité des fortunes était aussi contraire à la morale et à la société qu’à la nature. Les besoins et les passions aidant, beaucoup l’avaient cru. Cette notion obscure et erronée des droits, se mêlant à la force brutale, communiqua à celle-ci une énergie, une ténacité et une puissance qu’elle n’aurait jamais eu seule.
Il faut remarquer encore que cette insurrection formidable ne fut pas l’entreprise d’un certain nombre de conspirateurs, mais le soulèvement de toute une population contre une autre. Les femmes y prirent autant de part que les hommes. Tandis que les premiers combattaient, les autres préparaient et apportaient les munitions ; et, quand on dut enfin se rendre, elles furent les dernières à s’y résoudre.
On peut dire que ces femmes apportaient au combat des passions de ménagères ; elles comptaient sur la victoire pour mettre à l’aise leurs maris, et pour élever leurs enfants. Elles aimaient cette guerre comme elles eussent aimé une loterie.
Quant à la science stratégique que fit voir cette multitude, le naturel belliqueux des Français, la longue expérience des insurrections et surtout l’éducation militaire, que reçoivent tour à tour la plupart des hommes du peuple suffisent pour l’expliquer. La moitié des ouvriers de Paris ont servi dans nos armées. Les anciens soldats abondent en général dans les émeutes. Le 24 février, Lamoricière [1], entouré d’ennemis, dut deux fois la vie à des insurgés, qui avaient combattu sous lui en Afrique [2], et chez lesquels les souvenirs des camps militaires se trouvèrent plus puissants que la fureur des guerres civiles. »

On comprend que, plus jamais, le Pouvoir dans ses avatars successifs ait tout fait pour éviter l’affrontement de classe donné ici dans sa pureté originelle : il y réussira par la trique (Commune de Paris) et par l’intégration « citoyenne » (suffrage universel, partis réformistes).

Hugo aux barricades


Vue de la place de la Bastille et de la barricade du faubourg Saint-Antoine, au matin du 25 juin 1848. Huile sur toile de Jean-Jacques Champin (1796-1860) Paris, Musée Carnavalet. La barricade est au fond, surmontée d’un immense drapeau rouge.

On sait que dans les Misérables, Hugo présente l’épisode de l’insurrection républicaine parisienne du 6 juin 1832 : passage décisif de l’ouvrage où Jean Valjean épargne Javert et sauve Marius.
Mais on peut lire, et je vous recommande de lire, la digression de Hugo vers l’insurrection ouvrière de Juin 1848, et son magnifique passage sur deux barricades, dont la formidable barricade du Faubourg Saint-Antoine. Si vous ne possédez pas l’ouvrage, reportez-vous au tome V des Misérables, annoté par Guy Rosa : Chapitre I – « La Charybde du faubourg Saint-Antoine et la Scylla du faubourg du Temple. ». Il y présente la « bonne barricade » (respectable, mais qu’il fallait prendre malgré tout) et la « mauvaise » barricade, celle des sectaires rouges [3]
Je suis toujours à la fois emporté par le souffle de Hugo, et mal à l’aise quand je repense à son attitude en 1848. Je me garderai de juger une évolution politique empreinte de sincérité, et qui s’inscrit à l’évidence dans l’air du temps.
Victor Hugo (né en 1802), était devenu un personnage éminent de la Monarchie de Juillet. Il était très lié à Louis-Philippe, qui en fit un Pair de France. Mais il se découvrit républicain, fort « modéré » et « raisonnable », dès l’avènement de la République en février : Lamartine le nomme maire du VIIIe arrondissement. Candidat aux élections des 23-24 avril 1948, il n’est pas élu, mais il devient député à l’occasion des élections complémentaires partielles du 4 juin. Il siège parmi les conservateurs.
Le 20 juin 1848, Hugo prononce devant l’Assemblée un discours fustigeant les Ateliers nationaux et demandant leur suppression [4]
On sait que c’est cette suppression des Ateliers nationaux, votée le 22 juin 1848, qui déclencha aussitôt l’insurrection ouvrière. C’est donc logiquement que Hugo va participer à la répression de l’insurrection, (il était l’un des soixante commissaires nommés par l’Assemblée à cet effet). Et il pourra en 1862 évoquer les barricades prolétariennes en connaissance de cause, puisque, dans ce VIIIe dont il était maire, il s’était trouvé physiquement à la tête de la Garde nationale, du côté de ceux qui attaquaient les insurgés.
Mais le Hugo de 1862, exilé à cause de sa résistance au Coup d’État de 1851, n’est plus tout à fait le Hugo de 1848. Au lendemain du Coup d’État, il avait pu mesurer le terrible trauma de la répression de Juin 48, quand les ouvriers parisiens opposèrent une indifférence narquoise à l’appel à l’insurrection pour défendre une République qui les avait massacrés. Son rapport au peuple s’était modifié. Il avait pris conscience de la nécessité pour les républicains bourgeois de prendre en compte le fait que le prolétariat s’était affirmé en force sociale et politique autonome, et qu’il fallait compter avec lui, et non l’asservir. Le tragique épisode de la Commune, en 1871, le mettra à nouveau devant ses responsabilités.

Je donne ici, en symbole du lendemain de l’insurrection brisée, cette barricade vaincue par l’assaut des « forces de l’Ordre », où flotte encore, solitaire, une guenille rouge porteuse d’avenir, malgré tout…

Les débuts de l’insurrection parisienne. La présentation par le journal de Ledru-Rollin, La Réforme.

J’aborde le souvenir de Juin 1848 à Paris en visitant le journal de la démocratie petite bourgeoise, La Réforme. Né en 1843, le journal, sous la houlette de Ledru-Rollin et de Flocon (l’ami de Marx), avait sous la monarchie bourgeoise louis-philipparde soutenu la cause de la République démocratique. Et, à la différence du républicanisme bourgeois, parfaitement insensible à la « question sociale », le journal avait prêté l’oreille aux revendications ouvrières et dénoncé la brutalité avec laquelle elles étaient réprimées [5]. Mais comprendre les revendications est une chose, leur trouver un règlement positif est autre chose. C’est bien ce dilemme qui paralysa cette gauche démocratique au lendemain de la victoire de Février : comment apporter une réponse immédiate et concrète aux revendications ouvrières, sans pour autant rompre l’unanimisme hypocrite qui, sous l’égide du sabre et du goupillon, avait salué la naissance de la République, d’autant que les élections législatives venaient de donner une majorité centriste et conservatrice.
La création des Ateliers nationaux pour résoudre le chômage avait été un cataplasme sur une jambe de bois, et leur suppression, à la demande de la nouvelle majorité réactionnaire, entraîna aussitôt une explosion populaire qui prit complètement au dépourvu les démocrates de la Réforme. On peut en juger par la façon dont le journal rend compte de la première journée de l’insurrection populaire.


« Paris, 23 juin

La séance de l’assemblée nationale s’est ressentie du bruit de la rue. Elle a été ouverte au milieu d’une vive agitation, et les plaintes, formulées depuis quelques jours par les ouvriers des ateliers nationaux, avaient fini par franchir l’enceinte de la représentation et par se faire entendre à la tribune.
Le général Lebreton a d’abord proposé à l’assemblée de nommer quelques membres qui se chargeraient officiellement de se rendre au milieu des groupes pour les engager à se dissoudre [6]. Cette proposition a été repoussée, et l’assemblée a repris ses allures d’autrefois.
Le président Sénard [7]a interrompu les discussions pour donner des nouvelles aux représentants : telle barricade est enlevée, telle autre a été démolie sans effusion de sang, puis ce sont des feux de peloton qui ont été tirés par la troupe de ligne [8] et la garde mobile, c’est une femme qui a été tuée !...
Au moment où la discussion sur les chemins de fer [9] était reprise par le discours de M. Bineau [10]]], le ministre de l’agriculture est monté à la tribune, pour dénoncer l’intervention de l’étranger dans l’agitation de la rue [11].
Un projet de décret ordonnant la dissolution des ateliers nationaux, sous trois jours, a été lu par l’ex-vicomte de Falloux [12], et cela sans qu’il y ait entente avec le comité des travailleurs.
Les nouvelles du dehors ont de nouveau interrompu la discussion, qui n’a pas tardé à être reprise sur le projet de rachat des chemins de fer.
Un rapport de la commission du pouvoir exécutif a donné enfin des nouvelles rassurantes ; mais le danger presse, car l’assemblée s’est ajournée à ce soir huit heures.
L’ordre du jour suivant a été affiché ce soir dans tout Paris :
"Par ordre du président de l’assemblée nationale et de la commission du pouvoir exécutif, le général Cavaignac [13], ministre de la guerre, prend le commandement de toutes les troupes, garde nationale, garde mobile, armée.
Unité de commandement
Obéissance
Là sera la force, comme là est le droit."
Cet ordre du jour est signé par les citoyens : Sénard, président de l’assemblée nationale [14] et Arago, Marie, Garnier-Pagès, Lamartine et Ledru-Rollin [15].
Les nouvelles les plus contradictoires ont circulé pendant toute la journée ; des barricades avaient été élevées sur différents points : au boulevard, dans les rues Saint-Martin et Saint-Denis, et dans les quartiers Saint-Jacques et Mouffetard. Les barricades sur la rive droite de la Seine ont été enlevées par la garde nationale sédentaire et la garde mobile à coups de fusil, et même, dit-on, à coups de canon.
Les abords de l’assemblée nationale sont militairement gardés : l’artillerie est chargée spécialement de la défendre. Une pièce de canon est dirigée sur le quai d’Orsay vers le Pont-National, et une seconde est dirigée vers le pont des Invalides ; cinq autres pièces à l’entrée du pont de la Révolution, sont rangées en bataille. Une pièce est placée rue de Lille, et trois autres sur la place de l’Assemblée.
La place de la Révolution est occupée par la garde mobile, un escadron de dragons et des détachements pris dans la première légion.
De tous côté, les rues voisines sont gardées à une très grande distance. »

Paris bourgeois (et gardes nationales idoines) à l’Ouest, et quartiers populaires à l’Est :

Au plus fort de l’insurrection parisienne. Cavaignac rétablit l’Ordre. La combativité désespérée des insurgés

Suite de article 753

Blanqui et les cadres du blanquisme insurrectionnel sont en prison depuis la fin mai, après l’échec de l’envahissement du Palais Bourbon. L’insurrection n’a pas de leaders, pas de cadres, elle est spontanée, elle n’est pas offensive, mais défensive : la barricade qui ferme l’accès du quartier aux forces de « l’Ordre » signe le désespoir d’un peuple ouvrier enfermé dans la moitié Est de la capitale. Et sa combativité désespérée est le chant de cygne du premier mouvement ouvrier, inorganisé, isolé, coupé du pays « réel », mais soutenu par une rage et un courage qui resteront inégalés, même sous la Commune de 1871 où la donne est tout à fait différente.


La Réforme, 24 juin 1848

« Paris 23 juin – Séance de la chambre
Le bulletin sera court, quoique l’assemblée, depuis quatre heures, ait déclaré qu’elle se constituait en permanence. Au début, le général Lebreton a proposé d’envoyer dans les groupes des représentans [16] délégués par l’assemblée souveraine pour le service de l’ordre et de la liberté. La chambre n’a pas voulu compromettre ou du moins engager officiellement son influence morale, et l’on a repris l’ordre du jour.
Suit un précipité de projets et de phrases inutiles. On n’écoute pas : l’âme est triste, et l’oreille ne s’ouvre qu’aux bruits lointains qui viennent du dehors.
C’est que la ville, dans ses quartiers les plus populeux, est profondément agitée ; le vaste plateau de Sainte-Geneviève et les flancs du mont ne sont plus qu’une forêt de barricades ; la guerre civile a déjà déchiré Paris sur vingt points différens [17], et le sang a coulé sous le même drapeau, entre frères d’il y a trois mois, au même cri puissant et fort : Vive la République !
Nous écrivons ces quelques lignes, le cœur déchiré par une angoisse amère, et notre supplice est cruel :
Du côté du peuple, il y a des griefs terribles de souffrance et de désespoir ; il y a des rancunes amassées et qui sont pour la plupart légitimes.
Du côté du gouvernement, il y a notre principe engagé, le grand principe de la République, et quelles que soient les fautes des hommes, il n’y a pas eu violation du droit souverain, au point de se laisser entraîner à la guerre la plus terrible, à la guerre de famille !
Enfin, derrière le peuple et le gouvernement il y a l’étranger qui nous guette, il y a les prétendans [18] qui travaillent, il y a la réaction qui s’apprête à dépouiller les morts, à relever sur le champ de bataille, ses dieux, ses institutions, ses privilèges !
Travailleurs, gouvernement républicain sincères, songez y tous, ne soyez pas extrêmes ; épargnez le sang ; cherchez et pratiquez la conciliation ; ne laissez pas monter trop haut le drapeau noir ; au nom de la France et de la République, revenons à Février. »
On le voit, nos démocrates avancés, futurs démocrates socialistes, sont bien incapables de choisir leur camp, ce qui revient à choisir le camp de la lutte contre l’insurrection, derrière l’homme des pleins pouvoirs, le général Cavaignac.
Le retour à la fraternité de février, tout émouvant qu’il soit, semble désormais absolument utopique. Paris est partagé en deux, et les gardes bourgeoises des quartiers de l’Ouest paieront de leur personne contre les insurgés de l’Est. À ce propos, remarquons que, même si bien peu de ces insurgés avaient la possibilité d’entrer dans la garde nationale active, beaucoup d’entre eux avaient gardé leurs fusils de février, et s’étaient emparés de ceux des armureries… Beaucoup d’insurgés savaient ce que combattre veut dire ; aux anciens des barricades de 1830, 1832, 1834, se joignirent ceux qui avaient « servi » dans la terrible guerre d’Algérie, sous les ordres des généraux qui les combattaient maintenant.
Le journal poursuit par le détail des événements :
« À onze heures, des barricades se dressaient simultanément rue Saint-Martin, rue du Faubourg-Saint-Martin, rue Saint-Denis et rue du Faubourg Saint-Denis, jusqu’à la hauteur de la rue d’Enghien. Tout passant était contraint d’apporter la contribution d’un pavé.
À onze heures et demie, on avait déjà formé une barricade sur le boulevard Nonne-Nouvelle, à la hauteur de la rue de Cléry ; les gardes mobiles du poste avaient été désarmés. Jusqu’à midi, le peuple n’avait pas eu de lutte sérieuse à soutenir sur ce point ; mais tout à coup des détachements de la garde nationale sont arrivés par la rue Saint-Martin, et ont commencé l’attaque dont on a déjà lu le détail.
On assiège la barricade, sept hommes seulement et deux femmes tiennent ferme ; il y en a un qui, un drapeau à la main, se place debout sur les jantes d’une roue de voiture ; les autres, à l’abri de la barricade qui les couvre, commencent le feu. La garde nationale riposte, et le drapeau tombe avec l’homme qui le portait, et qui ne se relève plus.
Alors, nous assistons à un de ces actes d’intrépidité héroïque dont abondent nos annales révolutionnaires.
Une grande et belle jeune personne, tête nue, le devant des cheveux recouvert d’un fanchon de dentelle, bras nus, en robe de barège rayée, et qui, par ses manières et son costume semblait appartenir à la classe des demoiselles de magasin, s’empare du drapeau, passe par dessus la barricade et s’avance à l’entrée de la rue Cléry, agitant son drapeau, et de la voix et du geste provoquant la garde nationale ; quelques instants après, elle est tombée percée de plusieurs balles. Une autre jeune femme s’avance à son tour, s’empare du drapeau qu’elle agite avec enthousiasme, relève la tête de sa compagne, et dans son superbe dédain, lance des pierres à ces mêmes hommes qui ripostent par une double décharge. Un fort détachement de la 2e légion est venu renforcer les assiégeants.
Après la fusion des deux corps, un silence plein d’anxiété a régné pendant quelques instants sur cette partie du boulevard.
Ce silence a bientôt été rompu par des feux de peloton qui se succédaient dans interruption pendant près d’un quart d’heure, et auquel les insurgés répondaient par un feu de tirailleurs soutenu. »
Après ces exploits peu glorieux, la garde nationale bourgeoise bat en retraite.
« On dit que le mouvement de retraite a été produit par le manque de cartouches. Quelques gardes nationaux, en se repliant, ont été désarmés. À la même heure, une vive fusillade est engagée dans la rue Saint-Denis, à la hauteur de la rue Sainte-Appoline, entre les ouvriers qui ont établi une barricade sur ce point, et un bataillon de la 5e légion dont on entend les feux de peloton répétés.
Le général Lamoricière est arrivé, venant du boulevard de la Madeleine, suivi de nombreux détachements composés du 11e de ligne, de plusieurs bataillons de la 2e légion, deux bataillons de la garde mobile, d’une batterie d’artillerie et d’un escadron de lanciers ; la barricade de la Porte Saint-Denis a été emportée. Le nombre des morts est grand de part et d’autre.
On a sonné le tocsin dans plusieurs quartiers.
Au moment où nous écrivons ces lignes, on vient nous dire, qu’une vive fusillade a été entendue pendant plus d’une demie-heure du côté du Pont Saint-Michel et du quartier Saint-Jacques, que trois cents gardes mobiles ont été mis hors de combat dans le Faubourg Saint-Antoine. Un régiment de dragons aurait été décimé au bas de la rue Saint-Jacques ».


On reconnaît à droite un bon gros garde national, en arrière des soldats de ligne.

La Réforme, 25 juin 1848
« Événements du 24 juin
La journée d’hier avait fini au bruit de la fusillade, aux cris terribles de la guerre civile, et la lutte n’a pas discontinué pendant toute la nuit. A une heure, le canon et de nombreuses décharges de mousqueterie se faisaient entendre dans le quartier Saint-Jacques et surtout dans la cité, et la cloche de Saint-Séverin envoyait au loin le son lugubre du tocsin.
Le combat a recommencé avec un nouvel acharnement aux premiers rayons du jour ; des forces imposantes étaient arrivées dans la nuit, et la troupe de ligne stationnait sur toute la longueur du boulevard intérieur. Les ouvriers occupaient la Cité, les faubourgs du Temple et de Saint-Antoine, les barrières Rochechouart, Poissonnière et de la Villette. On dit qu’ils ont fusillé un combattant qui avait voulu profiter du trouble général pour exercer une vengeance particulière.
Cependant, le canon tonnait sans interruption, depuis le lever du soleil, dans la direction de la Chapelle, pour écraser un bataillon d’ouvriers qui, repoussés dans la plaine des Vertus, y avaient été cernés par la garde mobile et la troupe de ligne.
Les boulevards ressemblaient à un camp : on y voyait échelonnés un régiment de cuirassiers arrivé hier soir, plusieurs escadrons de lanciers, des bataillons de garde nationale et de garde mobile. Les officiers de la garde nationale entraient dans plusieurs maisons et se faisaient remettre les fusils. »
On ne peut mieux dire que le combat était disproportionné, les insurgés avaient contre eux tout le poids de l’appareil d’État et de l’effarement bourgeois, plus la combativité de ces jeunes gardes mobiles issus du peuple ouvrier, et sauvagement tournés contre les « leurs »…
Cavaignac, investi de tous les pouvoirs, pense être maître de la situation.
« Le général Cavaignac a fait signifier aux ouvriers, vers neuf heures, qu’il ne leur donnait que trois quarts d’heure pour se rendre. Ils ont répondu qu’ils étaient disposés à mourir jusqu’au dernier, et la vue de leurs femmes, de leurs enfans [19] qu’ils ont auprès d’eux ne peut rien sur leur résolution, qui paraît irrévocable. A peine le délai est-il expiré, que des forces considérables, composées de cavalerie et d’infanterie, se dirigent vers la Chapelle en suivant le faubourg Poissonnière, sous les ordres d’un général dont on n’a pu nous dire le nom.
Sur la rive gauche, la lutte n’était pas moins acharnée. La maison si connue sous le nom de la Belle Jardinière, et située sur le quai aux Fleurs, a été le théâtre d’un combat atroce.
Les ouvriers qui s’y étaient fortifiés faisaient un feu roulant sur la garde nationale qui les a chassés de cette position.
En ce moment, la façade de ce vaste établissement est à reconstruire par suite des dégâts causés par le feu des assaillants.
Les ouvriers avaient également pris position dans les magasins des Deux Pierrots situés au bas de la rue Saint-Jacques.
Ils ont été délogés de ce poste par le 2e compagnie du 4e bataillon de la 4e légion, qui s’en est emparé à la baïonnette.
Cette compagnie a eu à déplorer la perte de 25 hommes qui sont restés sur le carreau ainsi que trois artilleurs de la ligne.
Sur un point opposé, à la place des Vosges (ci-devant Royale), les ouvriers chassaient la force armée de la mairie du 8e arrondissement. »
Pour qui connaît Paris, il est assez bouleversant de constater que ces quartiers aujourd’hui gentryfiés, boboïsés (ah, le Marais !), ou encore fiefs du commerce international (ah le Sentier !), étaient alors, avant la « rénovation » d’Haussmann, des quartiers ultra populaires.
« Les gardes nationales de plusieurs localités voisines sont arrivées à 10 heures, celles de Poissy, de Meulan, de Mantes, ont mis pied à terre au débarcadère du chemin de fer de Rouen, qui, à ce qu’il paraît, n’a point été coupé, comme on s’accordait à le dire hier dans la soirée. »
Les gardes nationales de la proche province, on le voit, avaient été rameutées pour casser du Rouge, et ces « ruraux » s’y employèrent, d’autant qu’ils faisaient retomber sur les « fainéants » des Ateliers nationaux l’augmentation considérable des impôts : 45 centimes de plus pour un franc ! Flaubert a écrit là-dessus des pages définitives dans L’Éducation sentimentale.
« Les ouvriers occupaient encore à onze heures la rue des Noyers, tout le long de la rue Saint-Jacques, la place Saint-michel, la place Sorbonne, la rue des Mathurins, la rue de la Harpe et le Panthéon était le quartier général d’où partaient les mots d’ordre et les commandemens [20].
Le 21e régiment d’infanterie de ligne est arrivé d’Orléans à onze heures et a stationné quelque temps sur la place de la Concorde.
Le combat avait lieu sur plusieurs points. Le général Cavaignac, après avoir forcé quelques postes sur la Bastille, s’est avancé jusqu’à la première barricade du faubourg Saint-Antoine, qui a été emportée après une résistance des plus opiniâtres ; mais la ligne et la garde nationale n’ont pu pénétrer plus loin.
À midi, des barricades énormes, si bien construites que le canon seul pourra les renverser, s’élevaient entre les rues Saint-Martin et Saint-Denis, à l’extrémité du faubourg Poissonnière.
Au clos Saint-Lazare, il s’est livré un combat terrible et sanglant ; un bataillon de la garde mobile y a, dit-on, perdu plus de 200 hommes, et on a été obligé de recourir à l’artillerie pour forcer dans leurs retranchemens [21]. »
On le voit, bourgeois et petits bourgeois ne craignaient pas de risquer leurs vies pour défendre leur sécurité et leurs privilèges, alors qu’aujourd’hui les mêmes délèguent volontiers la sale besogne à des combattants stipendiés !
« Les ouvriers qui se sont réfugiés dans les bâtimens [22] en construction de l’hôpital de la République, qui est une véritable forteresse.
Le Panthéon a été pris à deux heures, après un combat sanglant et désespéré ; on a, dit-on, fusillé quelques ouvriers pris les armes à la main : un rue des Mathurins-Saint-Jacques, en face de l’hôtel du Midi, et sept autres à l’hôtel de Cluny ; plusieurs autres ont été conduits au Luxembourg et fusillés dans le jardin.
Les nouvelles du faubourg Saint-Antoine sont peu nombreuses et peu positives ? Là aussi on aurait fait usage du canon, et la fusillade a retenti toute la journée.
La circulation se trouvant interrompue par suite de la mise en état de siège, il nous est impossible de donner des documens [23] précis et complets sur le drame si multiple, si lamentable qui ensanglante depuis deux jours les rues de Paris.
C’est un combat de géant : jamais la capitale ne fut le théâtre d’une lutte plus héroïque, plus terrible. Malheureusement ni les vainqueurs, ni les vaincus n’auront à se louer de leur ouvrage, car, on n’oubliera pas qu’à Rome, il n’y avait pas de couronnes civiques pour les généraux qui avaient le triste bonheur de triompher dans une guerre civile. »

Vers la fin de l’insurrection. Des promesses d’humanité et de la réalité de la répression. Les déclarations du trio Sénart - Marrast - Cavaignac

Suite de article 756

La Réforme, 26 juin 1848
Le journal rend compte du débat de la veille à l’Assemblée nationale, dans une rencontre significative entre le très conservateur procureur Sénard, président de l’assemblée, qui avait déjà fait ses armes contre les prolétaires de Rouen au moment des élections, et le professeur Armand Marrast, un républicain de la veille, mais de ces républicains de National dont la fibre démocratique n’avait jamais été atteinte par la fibre sociale. Les deux compères ont donné tout pouvoir à Cavaignac et se réjouissent de le voir en finir avec l’insurrection.

« Assemblée nationale, séance du 25 juin
Quatre heures et demie
LE CITOYEN SÉNARD. J’ai à donner des nouvelles des lieux où la lutte continue encore ; mais avec un avantage tel pour les défenseurs de la République, qu’il nous permet de persister plus en plus dans l’espérance d’une prompte et complète terminaison.
J’en trouve la preuve dans une lettre du citoyen Marrast que je vais lire tout entière à l’assemblée.
Voici cette lettre :
« Citoyen président, je m’empresse de vous annoncer que le mouvement d’offensive commencé hier, poursuivi ce matin avec une grande vigueur, est partout couronné de succès. Nos colonnes viennent de s’emparer du point le plus redoutable et le moins abordable de l’insurrection ; la mairie du 9e arrondissement et les rues qui l’avoisinent ont été reconquises pied à pied. Des barricades formidables ont été enlevées, après de rudes combats et des pertes douloureuses, mais l’acharnement incroyable des insurgés a dû céder devant l’énergique intrépidité des troupes.
Je ne puis en ce moment vous donner de longs détails ; mais pour que vous puisiez juger vous-mêmes des difficultés du combat, je vous dirai seulement que dans la plupart des rues longues, étroites et couvertes de barricades qui vont de l’hôtel de ville à la rue Saint-Antoine, les insurgés s’étaient emparés de presque toutes les maisons et en avaient matelassé les croisées d’où ils tiraient presque à coup sûr. Aussi nos pertes sont elles considérables et cruelles : la mobile et la ligne ont dû faire le siège de chaque maison, et ce qui rendait l’œuvre plus périlleuse, c’est que les insurgés avaient établi entre les maisons occupées des communications intérieures, en sorte qu’ils pouvaient se rendre, comme par des allées couvertes, d’un point extérieur jusqu’au centre où une suite de barricades les partageait. Ils avaient fait de tous les quartiers une immense forteresse qu’il a fallu démolir pierre à pierre, et cela peut vous expliquer le temps qu’on a dû y mettre et le prix que cela nous coûte.
Nos colonnes sont maintenant en marche vers la place des Vosges, pour reprendre la mairie du 8e arrondissement et attaquer le dernier asile de l’insurrection au faubourg St-Antoine. J’espère que la résistance ici sera faible, plus faible du moins que celle dont nous avons tant à gémir ; j’ai la confiance que nous en finirons ce soir.
Salut et fraternité,
Signé ARMAND MARRAST. »
« P.S. Un rapport reçu à l’instant m’annonce qu’on a forcé la barricade si forte qui nous arrêtait depuis ce matin, nos troupes sont arrivées jusqu’au pont Damiette, dont elles occupent les deux extrémités ; nous enlevons un renfort pour enlever la caserne ; tout marche vers une conclusion heureuse. Mais, hélas ! nos hôpitaux, nos ambulances sont encombrées, et jamais encore le pavé de Paris n’avait été rougi de tant de sang ! » (Long mouvement.)

« LE CITOYEN SÉNARD continuant :
En même temps que ces nouvelles, à la fois rassurants et douloureuses nous étaient apportées : rassurantes pour l’avenir de la République, douloureuse pour les pertes que nous coûte cet avenir, des nouvelles non moins heureuses, mais moins pénibles, nous arrivaient des autres points de l’insurrection.
Le clos Saint-Lazare et les environs sont complètement dans la possession des troupes et de la garde nationale.
Sur d’autres points, on a essayé des barricades ; elles ont été aussitôt enlevées. Sur la rive gauche, on a ça et là tiré quelques coups de fusil, remué quelques pavés ; mais partout le résultat a été en faveur de l’ordre et de la République.
En même temps que le chef du pouvoir exécutif [24] employait tous ses soins, toutes les forces dont il dispose, pour combattre l’insurrection, en même temps qu’il faisait avec énergie tout ce qui pouvait être fait, je dois dire que son attention et la mienne se sont portées aussi sur ces malheureux insurgés qui se battent avec acharnement. (Interruption.)
Nous devons distinguer entre les fauteurs d’anarchie et les masses égarées auxquelles nous tendons les bras. (Nouvelle rumeur). J’exprime une pensée qui est la vôtre, qui est dans le sein de l’assemblée.
A GAUCHE : Oui ! oui !
LE CITOYEN SÉNARD. Le chef du pouvoir exécutif et votre président ont cru devoir tenter un effort pour arracher à ceux qui les égarent, ces masses du bon peuple. (Ecoutez ! écoutez !)
On les trompait sur les sentimens [25], on leur disait : Défendez-vous jusqu’à la dernière extrémité, car, si vous vous rendez, vous serez massacrés.
Et ce ne sont pas seulement des rapports de police qui nous signalaient ces faits, mais aussi les témoignages de plusieurs de nos collègues. Le général Cavaignac et moi avons compris ce que nous devions aux sentimens [26] de l’assemblée nationale et de la nation toute entière ; depuis plusieurs heures déjà nous avions pris des mesures, nous avions répondu aux lettres qui nous étaient adressées avant de les avoir reçues. (A gauche : Très bien !)
En voici une du citoyen Waldeck-Rousseau [27] qui m’écrit que, derrière les barricades, on dit qu’il ne sera fait aucun quartier aux insurgés qui mettront bas les armes, et qui me demande s’il ne serait pas possible de détruire ces bruits.
Eh bien ! voici ce que j’ai signé, moi, votre président, avec le chef du pouvoir exécutif, et maintenant, derrière les barricades, on a pu lire, on connaît la proclamation suivante :
« Ouvriers, et vous qui tenez encore les armes levées contre la République, une dernière fois, au nom de ce qu’il y a de respectable, de saint, de sacré pour un homme, déposez les armes !
L’assemblée nationale, l’assemblée tout entière vous le demande.
On vous dit que de cruelles vengeances vous attendent ; ce sont vos ennemis et les nôtres qui parlent ainsi.
On vous dit que vous serez sacrifiés de sang-froid. Venez à nous, venez comme des frères repentants et soumis à la loi, et les bras de la République sont prêts à vous recevoir.
Le chef du pouvoir exécutif : Signé CAVAIGNAC. »
Tel est notre langage, citoyens, et s’il est encore versé du sang français, nous aurons fait au moins tout notre possible pour en arrêter l’effusion (Vive adhésion). »
On comparera cette « généreuse » proposition et cet engagement à ne pas procéder à une répression sanglante avec les nombreux témoignages attestant du comportement des forces de l’Ordre. Voici par exemple le témoignage de Louis Ménard.

En 1849, l’homme de lettres (ami de Baudelaire), peintre, chimiste, et fervent républicain avancé, Louis Ménard (Paris, 1822), écopait de 15 mois de prison et d’une forte amende. Son crime ? Il avait publié dans le journal de Proudhon, Le Peuple, puis en ouvrage, une présentation des premiers mois de la République : sa dénonciation de la répression des journées de Juin fit scandale chez les bien-pensants.
À lire donc : Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, février - juin 1848, Paris, au Bureau du Peuple, 1849 [28].
La page de garde présente cette citation de Robespierre : « Une révolution qui n’a pas pour but d’améliorer profondément le sort du peuple n’est qu’un crime remplaçant un autre crime ».
Je donne ici le récit de la journée du 24, consacrée aux événements de la rive gauche. Le récit des jours suivants sont encore plus épouvantables... Flaubert pourra y puiser.
Pour échapper à la prison, Ménard s’exilera à Londres, où il collaborera à la Neue Rheinische Zeitung de Karl Marx.

« Chaque fois qu’ils avaient pris une barricade, les soldats et les gardes nationaux se répandaient dans les maisons voisines et y opéraient des arrestations nombreuses. La plupart de ceux qu’on arrêtait étaient des citoyens paisibles, qui n’avaient pris aucune part à la lutte. Comme ils ignoraient le sort réservé aux prisonniers, ils se rendaient sans résistance. Dès le premier jour, non seulement toutes les prisons étaient encombrées, mais on avait entassé des prisonniers dans les cours de tous les monuments publics.
L’insurrection s’était concentrée pendant la nuit dans le quartier Saint-Jacques, dans la Cité, dans les faubourgs Saint-Antoine, Saint-Denis et dans le quartier du Temple. Le tocsin sonnait dans plusieurs églises. Depuis le lever du soleil ont entendit sans interruption le bruit du canon et de la fusillade. Le Peuple s’était retranché dans le Panthéon et en avait fait son quartier général sur la rive gauche. Ce point fut le théâtre d’un combat acharné ; le général Damesme y fut blessé et mourut quelques jours après. Le canon brisa les portes du Panthéon et renversa une statue colossale qui se trouvait à l’extrémité du monument. Pendant le combat, des gardes mobiles qui avaient occupé l’école de droit, en sortirent tout à coup la crosse en l’air ; puis, au moment où les insurgés s’apprêtaient à les recevoir dans leurs rangs, ils croisèrent la baïonnette et firent feu. Une horrible mêlée s’ensuivit. Dans un autre moment, les insurgés s’étaient emparés de l’école de droit et avaient conduit au poste des pompiers de la rue Clovis un des leurs qui avait pris une robe de professeur. Ils s’emparèrent aussi du Collège Henri IV, et, manquant de vivre, refusèrent de toucher aux provisions de la maison et de manger, comme ils disaient, "le pain de ces enfants".
Rue Neuve-Sainte-Geneviève, les ouvriers s’étant emparés de la caserne, partagèrent avec les mobiles malades le peu de vivres qu’ils s’étaient procurés en mettant leurs habits en gage. Quelque temps après, la caserne fut reprise par la mobile ; les ouvriers blessés qui s’y trouvaient furent dirigés sur le Val-de-Grâce et la Pitié. Dans le trajet, on les achevait à coups de sabre. Un chirurgien de la ligne, aujourd’hui en Afrique, faillit être fusillé pour s’être opposé à ces actes de férocité.
Les prisonniers faits par le Peuple étaient, au contraire, bien traités ; on cite notamment un officier d’état-major de la garde nationale, qui, ayant été pris le vendredi dans le rue Saint-Jacques, fut reconduit par un chef de barricade jusqu’au quartier général du général Damesme ; quelque temps après, la barricade fut prise ; le chef de barricade fut fait prisonnier deux jours après, et assassiné rue Racine.
Enfin, malgré la résistance désespérée du Peuple, le Panthéon fut pris, et tout le quartier occupé par les troupes. Un grand nombre de prisonniers furent fusillés sur le théâtre même du combat. Quelques-uns s’étaient réfugiés dans une maison : on perça un étudiant de coups de baïonnettes pendant une demi-heure pour l’obliger à indiquer leur retraite, après quoi on l’acheva. Sur la place de l’Estrapade, un prisonnier fut assommé à coup de crosses de fusil. D’autres furent fusillés sur la même place, et leurs femmes, témoins de leur mort, suivirent les troupes jusqu’à la barrière de Fontainebleau, où leurs récits causèrent la mort du général Bréa. On fusilla aussi place Saint-Michel.
Un grand nombre de prisonniers furent conduits au Luxembourg, et fusillés par la garde nationale. Un de ces prisonniers s’étant renversé à terre au moment de la décharge, échappa à la mort ; et, quoiqu’il eût le bras à moitié coupé, il recueillit ses forces et s’enfuit. On le reprit rue de la Harpe : il fut conduit à la caserne de Tournon. Il est aujourd’hui transporté [29].
Trente-neuf furent fusillés sur l’emplacement de la prison politique qu’on venait de démolir rue de Vaugirard. Parmi ces derniers, se trouvait, dit-on, un agent légitimiste, le comte de Narbonne, qu’on avait pris au moment où il distribuait de l’argent aux insurgés. Sa famille a démenti le bruit de sa mort, mais divers journaux l’ont confirmé. On enferma un grand nombre de prisonniers à la caserne de Tournon, occupée par la garde républicaine ; de temps en temps des gardes nationaux venaient chercher quelques-uns de ces prisonniers pour les conduire au Luxembourg, et une décharge suivait régulièrement chaque départ. Les prisonniers se cachaient sous les tables de la caserne et dans les coins obscurs pour ne pas partir. Une lutte faillit s’engager dans la cour entre les gardes nationaux, qui voulaient emmener les prisonniers, et les gardes républicains, qui refusaient de les livrer. Les gardes nationaux essayèrent d’obtenir un ordre pour déplacer les gardes républicains, mais ce fut en vain.
Pendant plus de quinze jours après ces exécutions, le jardin du Luxembourg fut fermé au public ; il fallait bien attendre qu’une pluie d’orage vint laver les mares de sang : quelques arbres portent encore la trace des balles.
Le bas du Faubourg Saint-Marceau était encore occupé par le Peuple. D’énormes barricades s’élevaient dans toutes les rues avoisinant la place Maubert. A la barricade de la rue des Noyers, quinze gardes mobiles combattaient dans les rangs du Peuple ; toutes les fois qu’un soldat était blessé, les insurgés cessaient le feu jusqu’à ce qu’on l’eût relevé. Au contraire, un insurgé ayant été blessé, ceux qui voulurent le ramasser furent assaillis de balles. La barricade fut bientôt prise entre deux feux ; ceux qui la défendaient se sauvèrent de tous côtés, mais tous ceux qui furent pris furent fusillés sur l’heure. Quelques-uns furent sauvés par les habitants du quartier.
Enfin la place Maubert fut perdue après un combat de plusieurs heures. Le pavé fut littéralement couvert de sang. Puis les troupes se répandirent dans les maisons, et à côté du massacre il y eut le pillage. Le marché des Carmes, dans lequel les insurgés n’avaient commis aucun dégât pendant qu’ils l’occupaient, fut pillé en un instant par les gardes mobiles ; sur la place Maubert et sur le quai où se trouve le mail, il y eut, dit-on, des femmes violées sur le cadavre de leurs maris.
Quelque temps avant la bataille, six mobiles faits prisonniers par le Peuple, avaient été parfaitement traités : on leur avait donné à dîner. Un capitaine de la garde nationale fait prisonnier place Maubert fut également renvoyé à son bataillon. Les vainqueurs agirent tout autrement à l’égard de leurs prisonniers. La plupart des ouvriers pris à la barricade de la rue des Noyers et autres barricades de la rue Saint-Jacques, furent conduits au poste de la rue des Mathurins, hôtel de Cluny, et fusillés. L’un d’eux reçut une première décharge de six coups de feu sur la petite place du cloître Saint-Benoît. Les chairs de ses bras volaient en lambeaux, mais il resta debout et attendit. Une seconde décharge suivit la première ; il roula quelques pas, puis se releva en criant : je ne suis pas mort, allez ! Un dernier coup de fusil lui fit sauter la cervelle. Parmi les autres prisonniers fusillés devant l’hôtel de Cluny, il y avait un vieillard blessé qui demandait grâce ; un sergent de ligne voulut le sauver, et fut tué avec lui. Il y a avait aussi un enfant de douze ans qui mettait ses mains devant sa figure en criant : oh ! ne me tuez pas, ne me tuez pas ! Une balle l’étendit mort avant qu’il eut achevé.
Une des salles de l’hôtel de Cluny avait été transformée en ambulance : un jeune médecin pansait des blessés appartenant au Peuple, lorsque des gardes mobiles se précipitèrent sur eux et les réclamèrent à grands cris pour les fusiller. Les énergiques réclamations du médecin furent inutiles ; on le menaça de le fusiller lui-même, et il dut se retirer sans avoir pu sauver ces malheureux. Les cadavres furent étendus sous les arceaux de l’hôtel de Cluny. En présence de ces actes commis au grand jour et devant témoins, on frémit en pensant à ceux qui durent être ensevelis dans l’ombre des vastes caveaux des Thermes de Julien. »

Le caveau des Tuileries

Les lecteurs de Flaubert connaissent ce terrible épisode du caveau des Tuileries [30].
Le père Roque, bon bourgeois de Nogent, régisseur des terres du banquier Dambreuse et propriétaire d’une maison à Paris, est appelé avec la garde nationale de sa localité pour rétablir l’ordre à Paris. Il est mis en faction devant les sous-sols des Tuileries où » sont entassés des centaines de prisonniers, insurgés ou présumés tels.

« Le père Roque était devenu très brave, presque téméraire. Arrivé le 26 à Paris avec les Nogentais, au lieu de s’en retourner en même temps qu’eux, il avait été s’adjoindre à la garde nationale qui campait aux Tuileries ; et il fut très content d’être placé en sentinelle devant la terrasse du bord de l’eau. Au moins, là, il les avait sous lui, ces brigands ! Il jouissait de leur défaite, de leur abjection, et ne pouvait se retenir de les invectiver.
Un d’eux, un adolescent à longs cheveux blonds, mit sa face aux barreaux en demandant du pain. M. Roque lui ordonna de se taire. Mais le jeune homme répétait d’une voix lamentable :
— « Du pain ! »
— « Est-ce que j’en ai, moi ? »
D’autres prisonniers apparurent dans le soupirail, avec leurs barbes hérissées, leurs prunelles flamboyantes, tous se poussant et hurlant :
— « Du pain ! »
Le père Roque fut indigné de voir son autorité méconnue. Pour leur faire peur, il les mit en joue ; et, porté jusqu’à la voûte par le flot qui l’étouffait, le jeune homme, la tête en arrière, cria encore une fois :
— « Du pain ! »
— « Tiens ! en voilà ! » dit le père Roque, en lâchant son coup de fusil.
Il y eut un énorme hurlement, puis rien. Au bord du baquet, quelque chose de blanc était resté.
Après quoi, M. Roque s’en retourna chez lui ; car il possédait, rue Saint-Martin, une maison où il s’était réservé un pied-à-terre ; et les dommages causés par l’émeute à la devanture de son immeuble n’avaient pas contribué médiocrement à le rendre furieux. Il lui sembla, en la revoyant, qu’il s’était exagéré le mal. Son action de tout à l’heure l’apaisait, comme une indemnité. »

L’épisode a été inspiré à Flaubert par le témoignage de François Perdigon [31].
François Pardigon est un des rares étudiants qui se soient rangés du côté des insurgés de Juin (la « jeunesse des écoles » avait rejoint les gardes nationaux). Il a 22 ans en 1848.
Il se trouva, au début de 1849, un journal assez courageux pour publier le terrible témoignage de Pardigon : courageux vis à vis du pouvoir, courageux aussi vis à vis de ses amis montagnards qui avaient accepté de combattre l’insurrection du juin. Ce journal, La Vraie République, était dirigé par Théophile Thoré. Il ne survivra pas à la répression anti-montagnarde de juin 1849.

Arrêté le premier jour de l’insurrection, après différents lieux de détention, Pardigon est transféré aux Tuileries.

« Chapitre sixième, Le caveau des Tuileries.
Aux Tuileries, pensions-nous, on trouvera assez d’espace pour nous loger. Dans cet espoir, nous nous acheminions volontiers vers l’immense édifice. C’était dans la matinée du dimanche, 25 juin ; nous comptions notre quatrième prison, et nous avions toujours été de mal en pis.
Après une courte halte dans la cour d’honneur, nous pénétrons, je crois, sous le pavillon de l’Horloge. Dans le vestibule même, au rez-de-chaussée, on ouvre une grille à gauche d’un grand escalier. A ce premier mouvement notre déception commence et nos dernières illusions s’évanouissent avec le grand air et le grand jour que nous laissons au dessus de nos têtes.
Au bout d’une vingtaine de marches, nous débouchons sur un carré à ciel ouvert. En face de nous est une nouvelle grille donnant entrés dans un caveau. L’aspect en est semblable à l’embouchure grillée des vastes égouts de la ville se dégorgeant dans la Seine. La barrière s’entrouvre, puis se referme sur nous, limite de deux mondes.
L’un de ces mondes, le nôtre, est un enfer. Je n’arriverai jamais qu’à en donner une idée incomplète, affaiblie. Mais quoi ! n’est-ce point dans le palais des rois que des républicains, vainqueurs de Février, vaincus de Juin, vont expier leur première victoire ?
Nous sommes dans l’étroit boyau qui établit une communication souterraine entre le château des Tuileries et la terrasse du bord de l’eau.
En entrant, nous pataugeâmes dans une espèce de boue, dont je ne m’expliquai pas d’abord la nature. Au bout de quelques pas, nous allâmes dans l’obscurité. Cela veut dire que nous étions dans la partie du caveau qui passe sous l’Esplanade, non loin de la porte d’entrée. Dans ce trajet, ni air, ni lumière suffisante.
A mesure que nous avancions, une chaleur malsaine nous frappait le visage, et quelque chose d’âcre et de pénétrant nous fatiguait les paupières et nous suffoquait à la gorge.
Nous accomplîmes enfin ce rude trajet à travers une masse d’hommes à la physionomie altérée. Ces premiers moments nous furent affreux, et c’est le cœur oppressé que nous touchâmes le fond du caveau. Les nouveaux venus devaient toujours passer au fond. C’était, néanmoins, la partie la plus saine. Les urines, qui avaient détrempé cette boue dont j’ai parlé, n’y séjournaient pas. Elles suivaient la pente, et allaient former, vers le bas, des flaques infectes où piétinaient un millier d’hommes.
Le sol était recouvert en bitume, les murs cimentés, et, les eaux ne pouvant filtrer, la mare allait toujours croissant et envahissant.
La nuit vint. - Le sol sous nos pieds n’était qu’humide ; nous étions les moins entassés ; nous cherchâmes une disposition qui nous procurât un peu de repos. Rangés sur deux files contre la paroi, nous nous assîmes par terre en nous adossant au mur. Nous nous renversâmes sur le côté, tous dans le même sens, la tête de l’un sur l’épaule ou sur le flanc de l’autre, les jambes repliées et les genoux emboîtés dans les jarrets les uns des autres.
Le caveau est si étroit que si l’un de nous allongeait les jambes, il portait ses pieds dans la poitrine de l’homme qui était en face de lui. En un mot, nous étions, selon une énergique expression que j’ai recueillie, couchés en chien-fusil. Il va sans dire qu’après un court usage de ce nouveau lit de Procuste, nous fûmes forcés de reconnaître que nous nous étions infligés nous-mêmes un supplice auquel il fallait échapper en nous redressant sur nos jambes.
Quelle nuit ! Il arrivait par moment que des masses d’hommes brisés par des postures incommodes, ou succombant, debout, à la fatigue, roulaient les uns sur les autres. C’était un ébranlement général, des cris, des gémissements, qui couraient d’un bout du caveau à l’autre, et l’agitaient comme une chaîne, à ses deux extrémités.
Ces perturbations, si douloureuses par elles-mêmes, nous valaient, en outre, des menaces sauvages du haut des lucarnes. A coups de feu on imposait silence à des tourments intolérables. Chaque détonation était suivie d’une immobilité de tombeau. L’ordre régnait dans le caveau... comme dans un cimetière !
Par instants aussi, dans le calme général, quelques fous se levaient, poussant d’horribles cris, expression de la terreur qui remplissait leur âme. Mes oreilles n’avaient jamais perçu de tels accents. Il y avait quelque chose qui n’était plus d’une voix humaine, et pourtant, cela vous déchirait cruellement les entrailles. Leurs discours accouplaient des idées incohérentes ou bizarres. - "On me vole ! on m’assassine ! mon portefeuille ! eh ! donc eh !... brigands ! brigands !! - "
Ils se dressaient, ces malheureux, comme des fantômes, s’efforçant de fuir, culbutant les uns, foulant aux pieds les autres, trébuchant sur leurs genoux, et galopant au milieu de tous les obstacles, "comme à travers un champ de carottes. " Ainsi s’exprimait à côté de moi un ouvrier.
Non, je n’ai pas oublié ces exclamations, ces cris, avant-coureurs de quelque détonation, si bien prévue, qu’il était répondu, de toutes parts, dans les angoisses de l’attente :
Ce n’est pas ici ! non ! ce n’est pas ici ! ne tirez pas ! aïe ! aïe !!
Tout à coup ; éclatait un bruit sourd, mais sans vibration dans ce caveau aux parois massives, bas, étroit et gorgé d’hommes. C’était un nouveau coup de fusil, au tas... Le plomb, fouillant dans l’ombre, frappait au hasard une victime... ou plusieurs.
Combien, en écrivant ces lignes, je sens que le récit est impuissant à reproduire l’horrible réalité.
Quand le lever du soleil nous envoya quelque clarté par les soupiraux, il nous sembla que nos maux étaient enlevés. Nous n’avions de moins que les ténèbres.
[...]
Vers le centre, des centaines de malheureux succombaient à une asphyxie lente. Ils étaient dans un état de marasme et d’atonie dont on ne se fait pas d’idée ; insensibles au présent, sans préoccupation de l’avenir, indifférents à leur propre sort. Ces hommes échappaient par l’inertie à toute espèce de dispositions, de combinaisons salutaires. Plusieurs étaient accroupis par terre et foulés, qu’on essayait vainement de relever. Leur bouche, plus près du sol, aspirait à longs traits l’acide carbonique que sa pesanteur y condense. Ils précipitaient leur mort.
Nous étions en outre tourmentés par une soif inextinguible. L’eau nous manquait. je fis singe aux gardes nationaux qui avaient leur poste de l’autre côté de la grille que je désirais leur parler. On me permit d’approcher, et je franchis, en m’éclaboussant jusqu’aux genoux du mélange infect que je traversais, un espace d’environ dix pas, que nous étions tenus, sous peine de mort, de laisser entre nous et la grille, fermée pourtant.
Notre position était telle qu’ils en parurent un peu touchés. Un gardien du château, qui se tint constamment à la grille et qui en gardait les clefs, fit preuve de sentiments d’humanité.
Je demandai de l’eau ; on nous en accorda. on nous donna aussi du pain, moins nécessaire que l’eau. Peu pouvaient manger. Notre ration était, pour vingt-quatre heures, une moitié de pain de munition ; pas d’autre pitance.
Le milieu du jour (lundi 26) arriva. De nouveaux prisonniers vinrent partager et accroître nos misères.
Ces derniers venus étaient, pour la plupart, dans un état que je ne saurais peindre. Des groupes entiers allaient sans chaussure, à peine vêtus d’une chemise en lambeaux et d’un pantalon en guenilles. Sans doute, on avait tiré, hors de leurs misérables retraites, bon nombre d’infortunés, coupables de pauvreté, d’indigence, d’absolu dénuement. Le pauvre hélas est suspect ; le pauvre fait peur !
[...]
De temps en temps, des bourgeois, des gardes nationaux de diverses banlieues, des curieux, venaient se repaître de l’abominable spectacle de nos souffrances. Plusieurs trépignaient de rage à notre vue. Certains donnaient naïvement des signes d’une terreur exagérée, ainsi que ferait un enfant devant un objet qu’on lui assurerait être hideux. Bien peu d’hommes surent s’élever à la hauteur de notre infortune et à la dignité de leur victoire.
Nos rangs s’emplissaient toujours. Nous nous massions en serrant les files, les bras collés le long des côtes. Les petits étaient littéralement étouffés. A tout instant, du sein de la masse profonde, on poussait en avant, de mains en mains, des prisonniers évanouis. Ce sont les épaves du naufrage que la vague couche sur la côte. Nous les exposions, aussi près que possible, à l’air de la grille, nous leur rafraîchissions les tempes et le visage avec de l’eau.
[...]
Voilà dans quelles tortures et morales et physiques s’écoulait cette journée, lorsqu’une nouvelle crise vint en rompre la monotonie.
Sans motifs, sans cause apparente, on nous jette un arrêt d’une férocité innommée. Défense expresse de toute circulation et de tout mouvement ; injonction de ne pas remuer d’un pouce, pour quelque motif que ce soit ; de faire le vide dans le projection des lucarnes, et - je n’oserais en vérité l’écrire, tant ce me semble impossible, si ce n’était empreint dans ma mémoire en souvenirs ineffaçables, - défense aussi de tourner, même de nos places, la tête vers les soupiraux d’où nous venaient l’air et la lumière, et cela, sous peine de mort !
On connaît le fossé qui sépare le parterre des Tuileries du reste du jardin toujours accessible au public. Les soupiraux qui ouvrent sur ce fossé sont à hauteur de poitrine. Il faut avoir vu par ces soupiraux nos sentinelles, le cou tendu, le fusil abattu, armé et amorcé, les jambes fendues, la main gauche à la capucine et à la droite à la gachette, toujours prêts à faire feu, pour un geste, un froncement de sourcil. Il y en a qui ont eu la force et le triste courage de rester, une heure entière, dans cette attitude.
La situation était tendue au dernier point. Des bruits sinistres couraient dans la foule : nous allions être fusillés. La terreur envahissait toutes les âmes. Les esprits faibles ne s’appartenaient plus. Cette heure fit perdre la raison à plus de deux cents personnes. Au même moment, par une coïncidence formidable, un coup de fusil gronda dans le caveau. L’émotion fut indicible, le silence en devint plus profond. On se crut au commencement de la fin.
Le moment, en effet, paraissait approcher où douze cent hommes allaient s’affaisser misérablement sous la poids de la terreur, ou bien, dans un effort désespéré, assaillir la grille et braver la mort.
un prisonnier en état de démence se précipite sur le soupirail, et est abattu à bout portant
Deux minutes après, deux hommes parurent, tenant, l’un par les deux pieds, l’autre par les épaules, un homme mort dont la tête presque entière semblait avoir été dévorée par un monstre. Il ne restait qu’une partie de l’occiput, le menton et la mâchoire supérieure. Plus de nez, plus d’yeux, plus de front, plus de crâne ! On l’étendit roide dans l’espace qui nous séparait de la grille. Les gardes nationaux ne purent, sans frémir, garder ce spectacle sous les yeux. Aucun d’eux n’osait encore porter la main, pour l’enlever, sur ce tas d’ordures et de lambeaux sanglants qui fut un homme. »

Dans ce terrible épisode, Pardigon aura, hélas, peu de gestes d’humanité à signaler de la part de ceux qui surveillent les prisonniers.
Finalement sortis de leur caveau, les détenus des Tuileries sont acheminés en colonne vers un autre lieu de détention. Place du Carrousel, des coups de feu vraisemblablement tirés par des gardes nationaux entraînent un massacre : les gardes nationaux et militaires qui encadraient la colonne ouvrent le feu sur les prisonniers. Pardigon reçoit une balle au visage, et il restera défiguré par cette blessure. Transporté à l’hôpital, il y séjournera jusqu’au 29 août 1848, date à laquelle il sera libéré, grâce à son statut d’étudiant. Il s’exilera bientôt, chassé par la répression anti-montagnarde de juin 1849.

SUITE : article 767

Au lendemain de l’insurrection parisienne. Le triomphe du Parti de l’Ordre. Le point de vue des conservateurs et celui de la Réforme.

Le héros de L’éduction sentimentale, de Flaubert, retrouve Paris au lendemain de la victoire de « l’Ordre » :
« Frédéric traversait le Carrousel quand une civière vint à passer. Le poste, tout de suite, présenta les armes, et l’officier dit en mettant la main à son shako : « Honneur au courage malheureux ! » Cette parole était devenue presque obligatoire ; celui qui la prononçait paraissait toujours solennellement ému. Un groupe de gens furieux escortait la civière, en criant :« Nous vous vengerons ! nous vous vengerons ! »
Les voitures circulaient sur le boulevard, et des femmes devant les portes faisaient de la charpie. Cependant, l’émeute était vaincue, ou à peu près ; une proclamation de Cavaignac, affichée tout à l’heure, l’annonçait. Au haut de la rue Vivienne, un peloton de mobiles parut. Alors, les bourgeois poussèrent des cris d’enthousiasme ; ils levaient leurs chapeaux, applaudissaient, dansaient, voulaient les embrasser, leur offrir à boire ; et des fleurs jetées par des dames tombaient des balcons. »

Le garde mobile prolétarien, preneur de barricades, est en effet devenu le héros de la bourgeoisie parisienne.
Le très spirituel et théâtreux Le Charivari lui rend hommage le 1er Juillet dans sa page ordinairement imagée :


Au même moment, l’Assemblée nationale publie la déclaration suivante, où la haine et l’hypocrisie « républicaines » sont à la mesure de la peur ressentie devant la révolte [32] :
« République française.
Liberté, 1Egalité, Fraternité.
Assemblée nationale
Au peuple français.
Français,
L’anarchie est vaincue ; Paris est debout, et justice sera faite.
Honneur au courage et au patriotisme de la garde nationale de Paris et des départemens [33].
Honneur à notre brave et toujours glorieuse armée, à notre jeune et intrépide garde mobile, à nos écoles, à la garde républicaine et à tant de généreux volontaires qui sont venus se jeter sur la brèche, pour le défense de l’ordre et de la liberté.
Tous, au mépris de leur vie et avec un courage surhumain, ont refoulé de barricade en barricade et poursuivi jusque dans leurs derniers repaires ces forcenés qui, sans principes, sans drapeaux, semblaient ne s’être armés que pour le massacre et le pillage.
Famille, institution, liberté, patrie, tout était frappé au cœur ; et sous les coups de ces nouveaux barbares, la civilisation du 19e siècle était menacée de périr [34]
Dans son venimeux ouvrage de dénonciation, paru avec le bénédiction du Parti de l’Odre, Les clubs et les clubistes : histoire complète et anecdotique des clubs et comités électoraux fondés à Paris depuis la révolution de 1848, Paris, Dentu, 1851, Alphonse Lucas présente ainsi le puissant Club des Antonins (les Antonins ; habitants de la rue du faubourg Saint-Antoine), très actif au cœur du populaire Faubourg :
« ANTONINS (Club des), rue Moreau, faubourg Saint-Antoine ; fondé en mai 1848. Président, Delacollonge ; secrétaire, Perlieu.
Ce club était le plus abominable de tous les clubs rouges de Paris. […] Le club des Antonins espérait enterrer tous les aristos sous les pavés de Juin. Nous avons plusieurs fois entendu dire près de nous, lors du désarmement du faubourg Saint-Antoine, que la bannière sur laquelle des insurgés avaient écrit ces mots : « Succès – viol, pillage ; Insuccès – meurtre et incendie, » sortait du club des Antonins. »
Inutile d’ajouter que la bannière n’a jamais existé, sinon dans les fantasmes des tenants de l’Ordre….
« Mais non ! la civilisation ne peut pas périr ; non, la République, œuvre de Dieu, loi vivante de l’humanité, la République ne périra pas.
Nous le jurons par la France tout entière qui repousse avec horreur ces doctrines sauvages où la famille n’est qu’un nom et la propriété qu’un vol.
Nous le jurons par le sang de tant de victimes tombées sous les balles fratricides.
Tous les ennemis de la République s’étaient ligués contre elle dans un effort violent et désespéré ; ils sont vaincus et désormais aucun d’eux ne peut tenter de nous rejeter dans de sanglantes collisions.
Le sublime élan qui, de tous les points de la France, a précipité vers Paris des milliers de soldats citoyens, dont l’enthousiasme nous laisse encore tout émus, ne dit-il pas assez que, sous le régime du suffrage universel et direct, le plus grand des crimes est de s’insurger contre la souveraineté du peuple, et les décrets de l’assemblée nationale ne sont-ils pas là aussi pour confondre de misérables calomnies, pour proclamer que dans notre République il n’y a plus de classes [35], plus de privilèges possibles, que les ouvriers sont nos frères, que leur intérêt a toujours été pour nous l’intérêt le plus sacré, et qu’après avoir rétabli énergiquement l’ordre et assuré une sévère justice, nous ouvrons nos bras et nos cœurs à tout ce qui travaille et qui souffre parmi nous ?
Français ! unissons-nous dans le saint amour de la patrie, effaçons les dernières traces de nos discordes civiles, maintenons fermement toutes les conquêtes de la liberté et de la démocratie ; que rien ne nous fasse dévier des principes de notre révolution, mais n’oublions jamais que la société veut être dirigée ; que l’égalité et la fraternité ne se développent que dans la concorde et dans la paix, et que la liberté a besoin de l’ordre pour s’affermir et pour se défendre de ses propres excès [36]
C’est ainsi que nous consolideront notre jeune République et que nous la verrons s’avancer vers l’avenir, de jour en jour, plus grande, plus prospère, et puisant une nouvelle force et de nouvelles garanties de durée dans les épreuves même qu’elle vient de traverser. »

Tout autre est le ton des démocrates petits bourgeois de la Réforme, avec laquelle nous avons suivi le déroulement des événements.

La Réforme, 27 juin 1848
« Cette cruelle guerre est finie ; mais que de sang versé ! que de douleurs dans les familles !
Certes, nous sommes profondément attachés à la foi républicaine, qui fut le culte de toute notre vie, le principe et la cause de toutes nos souffrances, de tous nos renoncemens [37] ; mais nous aurions mieux aimé rester sous la servitude du sens [38] et porter jusqu’au tombeau le deuil de nos espérances, que de voir le sang de la patrie couler ainsi par quatre veines.
Que ce terrible exemple nous serve à tous de leçon et d’enseignement ! Surveillons-nous avec une vigilance austère, et sans abandonner le droit, car il vaudrait mieux briser sa plume, inspirons-nous de plus en plus, journaux, pouvoirs et partis, de ce noble sentiment que février avait inscrit sur sa bannière : Fraternité !
Quant à nous, voici notre formule d’avenir, telle que nous l’avons posée dans notre numéro du 29 mai :
Avec la propagande libre et le vote universel [39], tous les problèmes ne sont qu’une question de temps ; toutes les solutions de droit et d’honneur sortiront, et quand on a pour soi les institutions, mieux vaut l’idée que l’épée…
Il faudrait que les ouvriers, maîtres de la politique par le suffrage universel, voulussent bien exercer leur souveraineté légalement au lieu de faire craindre les mesures extrêmes qui peuvent tout ruiner, révolution, liberté, patrie…
Ah ! quand serons-nous tous, ouvriers et maîtres, prolétaires et riches, quand serons-nous assez sérieux pour être citoyens et débattre nos intérêts, pacifiquement, comme des hommes libres ? »
C’est déjà, clairement, l’idéologie du réformisme légaliste que les démocrates de la Réforme vont développer pendant des mois, jusqu’à ce que le courant des Démocrates-Socialistes s’affirme dans les affrontements électoraux. Cruelle désillusion pour ces légalistes, quand le pouvoir prendra la mesure des progrès des « Rouges » dans l’opinion, il s’empressera de réduire le suffrage universel (masculin !) en privant du droit de vote des millions de petites gens, les prolétaires au premier chef.

Marseille

De la négociation à l’insurrection ouvrière

Alors qu’en Juin 1848, Paris était secoué par une formidable insurrection populaire, Marseille fut la seule ville française qui connut des journées vraiment insurrectionnelles, sans pour autant être dans le sillage de la capitale : l’insurrection marseillaise précède d’un jour celle de Paris.
Un parallèle formel entre les deux insurrections serait bien vain tant leur réalité est différente : Paris dépasse les 1.250.000 habitants, les combattants s’y comptèrent par dizaines de milliers, les victimes par milliers. Marseille frôlait les 200.000 habitants, les combattants s’y comptèrent par centaines, et les victimes par dizaines. Paris de la Monarchie de Juillet avait une longue tradition d’émeutes et d’insurrections. Marseille n’avait pas connu de tels combats depuis la période révolutionnaire. À Paris, la répression fut sauvage, les insurgés prisonniers furent fusillés par centaines, alors que les insurgés marseillais capturés furent emprisonnés sans règlements de comptes a posteriori. Enfin, et surtout, ce fut l’ensemble de l’Est parisien populaire qui se souleva, (et les femmes n’y furent pas les dernières), alors que l’insurrection marseillaise fut seulement le fait de quelques centaines de combattants (aucune mention de participation féminine), sans que Marseille populaire les suive vraiment.

Pour aider les non-Marseillais à localiser les rues et places dont il va être question, signalons qu’au lendemain des événements fut dressé par Jean-Baptiste Fortuné Lavastre un plan en relief des lieux touchés par l’insurrection. Le plan a aujourd’hui disparu, mais il a donné matière à un film d’Alain Dufau et Marie-Christine Bouillé, superbe évocation en images de ce Marseille d’antan : Le cœur éclaté, 33’, 1990 : Film
On pourra suivre le déroulement de l’insurrection en consultant par exemple le plan de Marseille en 1840 : Plan
On y verra que la Canebière est beaucoup plus courte qu’aujourd’hui : du port à la hauteur de Noailles. L’étroite rue de Noailles la séparait de la promenade des Allées de Meilhan, aujourd’hui incluse dans le haut de la grande artère est-ouest du centre ville.
Mais venons-en aux faits.

Cette insurrection marseillaise de juin 1848 a été souvent présentée, notamment, cinquante ans après, par le très conservateur Pierre de la Gorce, Histoire de la Seconde République française, T.I, Paris, Plon, 1898, et, plus près de nous, par l’Encyclopédie des Bouches-du-Rhône, Tome V, Vie politique et administrative, Marseille, Archives départementales des Bouches-du-Rhône, 1929.
À la différence des événements de Rouen et de la région lyonnaise, elle a été à peine abordée lors du cent-cinquantenaire de 1848. C’est peut-être dire que pour les historiens, la recherche semble épuisée (si tant est qu’elle le soit jamais). Il serait prétentieux ici de prétendre l’approfondir. On trouvera seulement dans cette série d’articles des documents, et des réflexions, sur le déroulement des journées marseillaises et sur ce que nous pouvons savoir des insurgés : mon propos est de fournir aux amis de l’Association 1851 pour la mémoire des résistances républicaines, et plus largement aux démocrates méridionaux, matière à réflexion sur notre passé.
Les textes que l’on va lire ont été rédigés entre 1848 et 1851, à l’exception du texte de Zola, postérieur de dix-neuf années. Leur entrecroisement institue un "réel" qui n’a peut-être pas vraiment été tout à fait celui de l’événement, mais qui témoigne de la réalité d’une réception, énoncée dans la condamnation haineuse, dans la surprise distanciée, voire dans l’affleurement de l’excuse, jamais vraiment dans l’approbation. Les Marseillais peuvent le compléter par un regard sur la presse locale du temps, (Bibliothèque municipale), qui donna chronique détaillée.

L’opinion nationale a pu prendre connaissance, "à chaud", de l’insurrection marseillaise, par ces feuilles présentant depuis la capitale, au jour le jour, les nouvelles de l’insurrection parisienne, feuilles reprises par de nombreuses imprimeries de province. Certaines traitent de Marseille. Ainsi cette courte brochure, Extrait des journaux de Paris. Récits des événements arrivés à Paris et à Marseille, Mézières, Defarge, 27 juin 1848 :
« Troubles à Marseille. À peu près en même temps que des barricades s’élevaient à Paris, de semblables tentatives avaient lieu à Marseille. Le jeudi 22 [40], à 9 heures, des colonnes d’ouvriers qui avaient abandonné les ateliers nationaux [41], descendirent vers la préfecture [42] ; d’autres se dirigèrent vers quelques ateliers particuliers [43] et au chemin de fer [44], et entraînèrent, bon gré mal gré, tout ce qui s’y trouvait. À la place Saint-Ferréol [45], ils furent repoussés par la garde nationale et la troupe de ligne. La place aux Œufs et une partie des vieux quartiers se couvrirent de barricades [46]. Vers cinq heures, les barricades de la place aux Œufs furent enlevées par l’artillerie. Il a fallu non seulement emporter les barricades, mais faire le siège des maisons d’où pleuvaient toutes sortes de projectiles, et dont les fenêtres étaient autant de meurtrières. Les sapeurs, dit un journal de la localité, furent appelés pour enfoncer les portes des maisons, au milieu d’une grêle de tuiles et de briques qui tombaient de toute part. Chaque maison a donné lieu à une espèce de siège. Les insurgés se sont réfugiés dans les caves, dans les cheminées et jusque dans les puits. C’est dans ce moment que la troupe de ligne a eu à déplorer la mort du brave capitaine Devillier, d’un commandant, d’un sergent et d’un fourrier du 20e de ligne. Parmi ces victimes se trouve une jeune personne qui, par une imprudente curiosité, ayant entr’ouvert une fenêtre d’où venaient de partir quelques coups de feu, a été tuée sur le coup. Plus de 50 prisonniers ont été faits à la suite du siège des maisons dont nous venons de parler ; un assez grand nombre d’insurgés tués pendant la fusillade, y ont été trouvés. En peu d’instants, les barricades ont été enlevées ; de forts piquets de garde nationale et de ligne ont occupé la place ; les perquisitions ont continué jusqu’à la nuit dans les maisons voisines et ont amené la découverte d’un certain nombre d’insurgés qui n’avaient point été trouvés à la première visite. Vers le soir, de fortes barricades existaient encore à la place Castellane et au bout de la rue Paradis [47] ; les insurgés paraissent avoir concentré sur ce point toutes leurs forces ; ils ont fait de la barricade Castellane une espèce de camp retranché, où ils ont, dit-on, l’intention de se défendre aujourd’hui. En ce moment l’artillerie se rend sur les lieux avec du canon, pour en finir, si les insurgés ne comprennent pas l’inutilité de leur tentative.
Le Courrier de Marseille ajoute : P.S. - 10 heures. - Les barricades élevées à la place Castellane viennent d’être enlevées ; un assez grand nombre d’émeutiers ont été arrêtés. On nous annonce à l’instant que de nouvelles barricades s’élèvent à l’extrémité des Allées de Meilhan [48]. Les bataillons de la ligne attendus sont arrivés et ont été salués par les acclamations de toute notre population. M. Bourrillon, commissaire de police, a reçu à la place aux Œufs, en faisant des sommations, une blessure qui a nécessité l’amputation du bras. Le général Ménard-Saint-Martin, commandant la garde nationale, a reçu trois blessures ; il a une joue sillonnée par deux chevrotines ; ses blessures n’offrent aucun danger. Trois proclamations de M. Emile Olivier [49], préfet des Bouches-du-Rhône [50] n’ont pu arrêter les insurgés. Des troupes sont dirigées en toute hâte sur Marseille. "
On le voit, ce rapide récit factuel pointe la nature jugée exclusivement ouvrière de l’insurrection, sans en donner les raisons. Ce texte est également silencieux sur les dissensions au sein de la garde nationale, qui joueront un grand rôle dans le basculement de la manifestation à l’insurrection. Nous y reviendrons.
Mais, en bonne logique chronologique, commençons par présenter les raisons et le déroulement de la manifestation ouvrière qui descendit de Saint Charles vers la préfecture, au matin du 22 juin.

La manifestation du 22
La manifestation du 22 juin au matin n’eut rien d’une levée en masse spontanée. Elle était proposée depuis plusieurs jours par les plus combatifs des ouvriers mécontents. Mais son principe avait été écarté, grâce aux efforts conjugués du jeune préfet Émile Ollivier et des délégués des corporations concernées. On mesure, à la lecture de l’instruction du procès qui suivit, combien étaient étroits les contacts, voire les liens, entre le préfet démocrate œcuménique et les délégués ouvriers, républicains modérés, et, partant, la rapide coupure avec une base ouvrière impatiente.
Voici ce que l’on peut en lire dans Cour d’Assises de la Drôme. Procès des accusés de juin de Marseille, Marseille, imprimerie nationale - association d’ouvriers, 1849 (ouvrage publié d’abord en fascicules pendant le déroulement du procès, dans l’été 1849, puis en livre) :
« Bertrand, président de la corporation des maçons [51].
A la suite du décret de l’Assemblée nationale, sur les heures de travail, [52] cette question agita de nouveau les ouvriers. Dans une réunion à la préfecture, où des explications très vives furent échangées, il fut convenu que les délégués viendraient prendre communication de la réponse du ministre à la demande que devait lui adresser à ce sujet M. Emile Ollivier. Un citoyen que je ne connaissais pas, demanda ce qu’il faudrait faire, si la réponse du ministre était négative, - pétitionner, répondit M. E. Ollivier. --- Et si les pétitions sont repoussées ? — Alors il serait toujours temps de faire une manifestation. On attendit quelque temps, et cette réponse n’ayant pas été satisfaisante, il fut décidé qu’on ferait une pétition ; à cet effet on obtint de M. le maire Baux une salle communale, pour s’y réunir dans les deux soirées des 20 et 22 juin ; je ne me trouvai pas à la réunion du 20, mais la corporation y était représentée par Audibert, et par un autre délégué. Audibert me rapporta que, sur les paroles de M.Masnou, [53] l’assemblée, à une forte majorité, avait renoncé, quant au présent, au projet de manifestation, elle s’ajourna au jeudi 22, pour s’occuper de la pétition.
Le lendemain, ayant appris de divers côtés que la manifestation avait été résolue, je cherchai à m’enquérir de ce qui avait pu se passer, et l’on me dit que le secrétaire Masnou avait dit à Audibert, délégué, qui avait été le trouver à cet effet : « tâchez d’empêcher, à tout prix, la manifestation, et si vous ne pouvez pas, faites qu’elle soit calme et digne. » (Cour d’Assises, op.cit)
Manifestation décidée (« résolue », mais par qui ? quelle est l’origine exacte de ce débordement des délégués ? Le délégué Bertrand se garde d’y répondre. Nous y reviendrons. Le but en tout cas demeure le même que celui de la pétition : faire pression pour assurer le maintien et l’exécution complète de la décision d’Ollivier]
"Audibert, délégué des maçons [54] :
Un arrêté de M. le préfet E. Ollivier fixa la journée des ouvriers à dix heures de travail, et cela à la demande et au grand contentement de leurs délégués, dont je fesais (sic) partie. Plus tard, les patrons refusèrent de l’exécuter, en s’appuyant sur le nouveau décret de l’Assemblée nationale. Cette résistance produisit une grande agitation parmi les ouvriers.
Le 11 juin eut lieu une assemblée des délégués qui se rendirent en cortège à la préfecture, et y demandèrent avec quelque vivacité, à M. le Préfet, d’écrire au ministre de l’Intérieur, pour en obtenir l’assimilation des ouvriers de Marseille à ceux de Paris. Pendant la semaine suivante la fermentation s’accrut, et les ouvriers commencèrent à perdre leur confiance, et dans M. E. Ollivier et dans leurs propres délégués. Cependant M. le préfet avait écrit au ministre, et avait promis de faire dresser des procès-verbaux contre les patrons.
Le 18, nous nous rassemblâmes pour aller recevoir la réponse que M. le préfet devait avoir reçue du ministre, et lui faire part des soupçons dont nous étions tous les objets. Il nous communiqua alors la réponse négative du ministre, dont il nous confia l’original, en nous priant de ne la communiquer qu’aux délégués pour que les patrons n’en fissent pas une nouvelle arme.
Le 20, avec l’autorisation du maire, nous nous réunîmes à la salle des Prêcheurs, pour y lire la lettre du ministre et délibérer sur la question de savoir si nous ferions une pétition ou une manifestation. M. Masnou [55], invité à y venir, s’y présenta, il y parla avec chaleur contre la manifestation. D’autres la combattirent aussi. Elle fut rejetée à une grande majorité. On se sépara alors pour se réunir, le 22 au soir, au même lieu, avec l’autorisation du maire, à l’effet de signer la pétition.
Le 21, l’agitation et les soupçons des ouvriers augmentèrent, et d’autant plus qu’ils étaient entretenus et fomentés par des inconnus, se disant ouvriers, et que nous n’avons plus revu après le désordre. [56]
Le soir, nous apprîmes que les ouvriers étaient convoqués [57] pour prendre part, le lendemain, à la manifestation. Je fus envoyé à la préfecture pour en prévenir M. E .Ollivier et prendre ses conseils. Il était huit heures et demie du soir. Je ne trouvai que M. Masnou, qui répondit qu’il fallait l’empêcher à tout prix, mais que si force restait aux ouvriers, nous devions nous placer à la tête pour la disperser, ou éviter tout désordre.
A dix heures et demie nous transmîmes cette réponse aux délégués, réunis à la place Montyon, et il fut convenu que nous ne céderions qu’à la force. On se sépara." (Cour d’Assises, op.cit).
Question évidente donc, qui convoque à cette manifestation dont ne veulent ni le préfet ni les délégués ouvriers ? Qui peut organiser et stimuler l’évidente exaspération d’une partie des travailleurs marseillais ?
Dans la presse marseillaise du temps, et dans toutes les présentations qui suivirent des journées du 22 et du 23 juin, revient le leitmotiv du rôle des "agitateurs" politiques, qui utilisèrent les revendications strictement professionnelles des ouvriers. Ainsi de ce texte du très conservateur publiciste marseillais Théophile Bosq, pâle littérateur qui se voulait poète [58] :
« Pour l’intelligence complète du plan dressé par M.Lavastre, nous allons rapidement esquisser l’histoire de ces jours à jamais célèbres et déplorables des 22 et 23 juin, où des barricades se dressèrent pour la première fois sur le pavé de notre cité. Journées sanglantes, pendant lesquelles la fusillade éclatait et de généreux citoyens payaient de leur vie ou de leur sang leur beau dévoûment (sic) à la cause de l’ordre, de la civilisation et de la liberté.
On se souviendra longtemps du lugubre aspect de Marseille pendant ces scènes désastreuses. Au mouvement de nos rues, au concours des citoyens, à l’éclat de nos opulents magasins avaient succédé la solitude et le deuil. Toutes les maisons demeurent fermées, quelques rares passants circulent sur la voie publique gardée, sur plusieurs points, par les troupes de ligne et la garde nationale. Tout annonce que notre ville est sous le poids d’une de ces grandes calamités qui font époque dans les fastes d’une population.
Comment ce malheur vint-il s’abattre sur la ville ? Comment, au milieu de cette population laborieuse, active, souffrant du contrecoup des événements de Février, mais attendant avec résignation un temps meilleur ; comment, par quelles causes la révolte a-t-elle éclaté ? La cause première se rattache à la grande insurrection qui éclatait le même jour à Paris et dans quelques villes des départements [59]. Nul doute que de mystérieux agitateurs ne se fussent glissés au milieu des ouvriers ; mais ils eurent le soin de cacher leur but sous un prétexte spécieux et capable de séduire les brigades de travailleurs enrôlées pour les travaux du canal. »
Sans tomber dans cette dichotomie facile et dans la théorie du complot, on doit constater que le rôle de certains clubistes (qui pouvaient en même temps être des ouvriers directement concernés) paraît évident.
Au procès de Valence le commissaire de police Caire témoigne. Il rappelle d’abord l’agitation causée par l’arrivée des jeunes volontaires parisiens de la Légion italienne [60]. "Les clubs devinrent plus ardents. On y faisait l’apologie de Barbès, de Raspail, etc. etc. Le 21 au soir, à l’issue du Club, [61] une promenade populaire eut lieu ; à 11 heures du soir, 1500 personnes étaient réunies, on chanta la Marseillaise et on força tout le monde à s’agenouiller [62]. Il était facile de comprendre que le lendemain était un jour marqué pour une démonstration sérieuse. Les rapports de police le confirmaient. " (Cour d’Assises, op.cit).
Autre déclaration intéressante, celle d’une figure marquante dans la nébuleuse des clubs démocrates marseillais :
« M. Caillat, Stanislas, avoué à Marseille, rue Venture, 12, dépose à peu près en ces termes :
J’étais président du club de la Fraternité [63] ; je devins ensuite président du club de la Démocratie, dans lequel s’était fondu le premier. Nous voulions éclairer le peuple et lui donner l’instruction qui pouvait lui manquer. On avait organisé plusieurs cours : cours d’histoire, de musique, de principes républicains ou de République. J’étais chargé de ce dernier cours.
Le 21 juin, vers les 10 heures, je fus au club ; la séance était commencée. Pons la présidait. Je vis plusieurs personnes étrangères à la réunion. On me dit que c’étaient des volontaires parisiens engagés pour la cause italienne. L’un d’eux monta à la tribune, parla de Barbès, de l’impôt progressif, etc. Ses paroles furent applaudies.
Un Marseillais proposa d’accompagner les volontaires parisiens qui devaient partir.
Une autre personne monta à la tribune et dit que M. le préfet Ollivier voulait bien que les ouvriers n’eussent que 10 heures de travail par jour, comme il l’avait déjà lui-même réglé, qu’il ferait tous ses efforts pour faire maintenir cette mesure, mais qu’il conviendrait de faire dans ce sens une manifestation imposante par le nombre.
— M. le président au témoin : Savez-vous quelle était la personne qui parlait ainsi ?
— Le témoin : je l’ignore. [64]
— M. le procureur-général : il est bien étrange que son nom n’ait pas été inscrit sur le procès-verbal de la séance.
— Le témoin : nous étions alors 2.500 dans le club. Il était impossible de retenir le nom de tous ceux qui s’élançaient à la tribune ou prenaient la parole. Si MM. de la cour ont assisté à quelque séance de club (M.le président fait un signe de dénégation [65]), ils sauraient que cela est impossible.
M. Caillat continue ainsi :
— On prit deux délibérations : la première, portant que le lendemain à 11 h. on accompagnerait les volontaires parisiens ; la seconde qu’à 8 heures ½ on ferait une manifestation se rendant à la préfecture." (Cour d’Assises, op.cit)
Si Caillat n’avait pas pu tenir ses troupes dans cette soirée, on imagine quelle pouvait être l’atmosphère dans les clubs clairement d’extrême gauche, où se recrutaient les hommes des quatre compagnies de la garde nationale un peu vite baptisées "compagnie des Tirailleurs". (On verra quel sera leur rôle le 22 au matin, sur la Canebière). Au lendemain des événements, les chefs de ces clubs les plus "rouges", notamment celui des Amis du Peuple et surtout celui des Montagnards (que le préfet s’empressera de dissoudre le 23 juin), seront accusés de s’être réunis le 21 au soir, rue d’Aubagne, pour appeler à la manifestation du lendemain matin.
Les délégués ouvriers n’ignorent donc plus maintenant que les partisans de la manifestation se sont donnés rendez-vous au petit matin, sur un chantier du boulevard Chave (au sud-est immédiat du haut de l’actuelle Canebière : ce secteur était depuis 1830 en voie d’urbanisation par le promoteur Chave). La police ne l’ignore pas non plus.
— Déposition de Caire, commissaire de police : "Le 22 au point du jour, on prit quelques dispositions militaires, d’abord sur la place Saint-Ferréol. On sut ensuite qu’une réunion tumultueuse se formait au boulevard Chave. Un commissaire de police vint calmer les ouvriers qui refusèrent de l’entendre." Le commissaire insiste sur le fait que la réunion était strictement revendicative : les ouvriers exigent l’application du décret Ollivier sur les 10 h de travail. (Cour d’Assises, op.cit)
— Jules Chazal, délégué des selliers, dépose : Le soir il y eut réunion sur la place Monthyon, il y fut convenu que si on ne parvenait pas à empêcher la manifestation, nous serions en tête pour la diriger.
Le 22, à cinq heures du matin, j’étais au boulevard Chave, lorsqu’arrivèrent, entr’autres délégués, les accusés Bellet et Prevost [66], pour nous annoncer que les ouvriers de l’usine Taylor ne donneraient pas et qu’ils travailleraient ; dans ce moment survint un individu qui annonça aux ouvriers de ce chantier que cinq cents de leurs camarades les attendaient à la gare.
Pour nous assurer de la vérité du fait, les délégués mécaniciens se rendirent à la gare ; mais avant qu’ils fussent de retour, les ouvriers se mirent en marche." (Cour d’Assises, op.cit)
— Audibert, délégué des maçons du chantier du canal : "Le 22 au matin, après avoir parcouru les chantiers communaux, quatre à cinq cents individus débouchèrent à la gare et sommèrent les ouvriers de se joindre à eux, et notamment les délégués, qu’ils voulaient porter, s’ils ne marchaient pas. Nous cédâmes à cette violence et nous acheminâmes, drapeau [tricolore] en tête. Il était neuf heures." (Cour d’Assises, op.cit)
— Jules Chazal, délégué des selliers :
A neuf heures, un rassemblement tumultueux arrivait à la gare ; nous protestâmes, il nous fut répondu que si nous ne marchions pas vifs on nous y porterait morts.
La colonne s’ébranla, arrivée au bas de la rue Noailles, M. Picard, [67] qui était venu à notre rencontre, nous dit : vous n’avez donc pas pu l’empêcher ; il nous déclara que la rue Saint-Ferréol était barrée par la troupe, et que nous ne pourrions pas passer." (Cour d’Assises, op.cit)
— Me Thourel [68] raconte les efforts incroyables tentés, dès le matin du 22, par les délégués, Prévost, Bellet, Remy, Tresseau, Chazal, Audibert, pour s’opposer à la manifestation, trois fois désorganisée, enfin victorieuse de leur résistance. Fidèles aux engagements pris, ces braves délégués font ranger la colonne, forte seulement de quelques centaines d’hommes, dans l’ordre le plus parfait, ils se placent à sa tête et elle s’avance avec un calme et une dignité qui semblaient lui présager une réception plus fraternelle. A l’appui de son récit, Me Thourel cite les paroles suivantes du témoin Pourcal : « je vis, vers neuf heures et demie, un attroupement d’ouvriers, d’environ 1000 à 1200, portant un drapeau [tricolore] venant de la rue de Noailles, et après avoir pris la Canebière, entrer dans la rue St-Ferréol, ils étaient sans armes et marchaient en silence, sans cris ni chants aucun. » (Cour d’Assises, op.cit)
Sans pour autant gagner la totalité des travailleurs du chantier du canal, les partisans de la manifestation en ont cependant rallié une bonne partie, et le trouble est semé parmi les autres, dont beaucoup "descendront" ensuite aussi en ville.
— Bertrand, président de la corporation des maçons : "Dans la matinée du 22, sur une invitation écrite de M.l’ingénieur Montricher [initiateur et responsable des travaux du canal de la Durance], je dus me rendre à l’atelier où je dirigeais quatre cents ouvriers, auprès desquels, je fis tous mes efforts pour les empêcher de se joindre à la manifestation, malgré les diverses provocations dont ils furent l’objet. Je n’y réussis qu’en partie ; tout le reste de la journée, je l’employai à calmer les ouvriers et à empêcher les collisions." (Cour d’Assises, op.cit)


La manifestation vue par Zola
En 1867, le jeune Zola donne en feuilleton dans Le Messager de Provence

un ouvrage alimentaire, mais solidement documenté, aussitôt publié en livre : Émile Zola, Les mystères de Marseille, roman historique contemporain, Marseille, Arnaud, 1867, ouvrage bientôt porté au théâtre. Ce mélodrame a pour arrière-plan le Marseille de 1848 et les journées insurrectionnelles de juin en sont un moment-clef.
Voici donc la description de la manifestation du 22 juin (chapitre 14), où l’on rencontre déjà le souffle puissant qui animera l’évocation de la colonne insurgée de 1851 dans La fortune des Rougon, puis de la manifestation de Germinal...

« Pendant que Mathéus suivait Fine et allait prévenir M. de Cazalis, la colonne des ouvriers descendait vers la Cannebière (sic). Cette colonne, partie de la gare du chemin de fer, n’était alors composée que de quelques centaines de travailleurs ; mais, à mesure qu’elle s’avançait, elle recrutait tout le peuple qui se trouvait sur son passage. Des hommes et des femmes, la population flottante des rues était entraînée par ce torrent de foule qui se précipitait des hauteurs de Marseille. Lorsque la manifestation déboucha de la rue Noailles, elle s’étendit au bas du Cours comme un flot formidable. Il y avait là des milliers de têtes qui s’agitaient avec un large balancement, pareilles aux vagues d’un océan humain. Un bruit sourd, confus, semblable à la voix rude de la mer, courait dans les rangs de cette foule. D’ailleurs, elle avait un calme effrayant. Elle avançait, sans pousser un cri, sans commettre aucun dégât, sombre et muette. Elle tombait, elle roulait sur Marseille, elle semblait ne pas avoir conscience de ses actes et obéir à des lois physiques de chute et d’emportement. Une roche énorme, lancée de la plaine, eût ainsi roulé jusqu’au port. Les blouses blanches et bleues dominaient dans les rangs. Il y avait quelques jupes éclatantes de femme. On apercevait de loin en loin les taches noires des paletots, des vêtements sombres que portaient des hommes auxquels le peuple semblait obéir. Et la foule descendait la Cannebière (sic), coulant entre les maisons comme une eau vivante, pleine de reflets bariolés, avec un grondement menaçant. Au premier rang, au milieu d’un groupe d’ouvriers, marchait Philippe, la tête haute, le front dur et résolu [Philippe Cayol, jeune républicain]. Il portait une redingote noire qu’il avait boutonnée entièrement et qui lui serrait la taille ainsi qu’une tunique militaire. On sentait qu’il était prêt pour la lutte, qu’il l’attendait et la désirait. Les yeux clairs, les lèvres pincées, il ne prononçait pas un mot. Autour de lui, les ouvriers, pâles et silencieux, le regardaient par instants et semblaient attendre ses ordres. Comme la colonne entrait dans la rue Saint-Ferréol [au sud de la Canebière, sur le chemin de la préfecture], il y eut un léger tumulte, elle fit halte pendant une ou deux minutes, puis elle se remit en marche. La rue, jusqu’à la place qui la termine, était vide, quelques boutiquiers avaient fermé leurs magasins : du monde regardait par les fenêtres ; un silence de mort régnait, coupé seulement par le bruit profond des pas de la foule. Au milieu de la rue vide, au coin d’une ruelle latérale, les ouvriers du premier rang aperçurent un homme, petit et d’allure chétive, qui attendait la colonne. Lorsque Philippe fut près de cet homme, il reconnut son frère. Marius, sans prononcer une parole, vint se placer à côté de lui et marcha tranquillement au milieu des émeutiers. Les deux frères échangèrent un simple regard. On dut croire qu’ils étaient étrangers l’un à l’autre. Et le flot humain continua à rouler ainsi jusqu’à la place Saint-Ferréol [devant la préfecture]. Là, à quelques mètres de la place, un cordon de troupes fermait la rue. La foule était sans armes, et les baïonnettes des soldats luisaient au soleil. Des murmures de colère et de surprise coururent dans les premiers rangs et s’étendirent avec rapidité d’un bout à l’autre de la colonne, dont la queue se trouvait encore sur la Cannebière (sic). Les ouvriers disaient d’une voix basse et grondante qu’on voulait les égorger, qu’ils devaient être entourés de troupes, et qu’on n’avait autorisé la manifestation que pour les massacrer à l’aise. Pendant que ces murmures grandissaient, quatre délégués sortirent des rangs et demandèrent à être introduits auprès du commissaire du gouvernement, ainsi que cela avait été convenu la veille. Ils venaient à peine de disparaître derrière la ligne des soldats, qu’un fait irréparable se produisit, fait dont les conséquences furent sanglantes. La queue de la colonne, en entendant parler de troupe armée, de baïonnettes et de massacre, crut sans doute que les ouvriers du premier rang étaient égorgés. Elle se mit à pousser furieusement. Obéissant au mouvement irrésistible de cette masse d’hommes, le groupe qui entourait Philippe dut avancer de quelques pas. Les bras croisés sur la poitrine, pour montrer qu’ils n’avaient aucune pensée d’attaque et qu’ils obéissaient à une simple pression, les ouvriers arrivèrent ainsi devant les soldats. En les voyant approcher, un officier, perdant la tête, ordonna brusquement de croiser les baïonnettes. Et les baïonnettes, blanches et aiguës, s’abaissèrent, se tournèrent vers le peuple. Il y eut une tentative désespérée de recul. Philippe et les siens se jetèrent en arrière, voulant arrêter la foule énorme et écrasante qui les poussait à la mort. Mais ce mur vivant était impénétrable et s’avançait, pareil à un mur de pierre. Forcément, fatalement, les ouvriers arrivèrent sur les pointes des baïonnettes que les soldats tenaient en arrêt. Ils virent ces pointes devant leur poitrine, ils les sentirent qui entraient peu à peu dans leur chair. Pendant que le général qui commandait les troupes faisait un geste de désespoir et ordonnait de relever les baïonnettes, on raconte qu’une voix claire criait de la place Saint-Ferréol : « Piquez, mais piquez donc ces canailles ! » Et, aux fenêtres d’un cercle aristocratique voisin, des messieurs bien mis applaudissaient, en voyant couler le sang du peuple, comme s’ils eussent été dans une loge, égayés par les farces d’un acteur. Aux premiers coups de baïonnettes qui furent portés, les ouvriers eurent des cris de rage et de terreur. Cette foule qui était restée silencieuse devint folle en se voyant attaquée, sans avoir été avertie par aucune sommation légale. Elle n’avait que ses poings pour se protéger contre les fusils qui la menaçaient. »

Fin sanglante de la manifestation

C’est donc à partir du barrage de la rue Saint-Ferréol que la situation bascule. La manifestation pacifique va connaître un dénouement sanglant.
— Audibert, délégué des maçons (suite) :
"Au milieu de la Noailles, M. Picard [69] vint à nous et nous dit : « Vous n’avez donc pas pu l’empêcher ? Espérez-vous que la manifestation sera calme ? » Nous répondîmes : « Oui, jusqu’à présent ». Arrivés à la rue St Ferréol, nous la trouvâmes barrée par la ligne et la garde nationale, et en tête, M. Marquois, et M. le général Ménard Saint-Martin [70]. On nous demanda où étaient les délégués, nous répondîmes et nous nous présentâmes au nombre de cinq. Nous voulûmes arrêter la colonne ; mais poussés, nous nous trouvâmes à un mètre de la troupe, à laquelle son capitaine fit croiser la baïonnette. A cet instant, un cri fut poussé parmi les ouvriers, on disait que nous allions être retenus prisonniers ; au milieu de ce conflit je fus pris au cou par le capitaine, et je dus, pour traverser les trois compagnies, qui marchaient la baïonnette en avant, me jeter à quatre pattes. Je parvins à rejoindre mon co-délégué Chazal, et rencontrant M. Masnou, nous allâmes à la préfecture.
M.le préfet nous reçut avec une certaine impatience, et nous dit : Que voulez-vous ? – Justice d’abord, de ce qui vient de se passer. – M. Ollivier nous le promit. M. Masnou partit avec nous pour aller parler aux ouvriers. On nous barra le passage, et M. Baquière nous fit perdre un temps précieux. La police nous fit passer. M. Masnou parla sans succès à la foule. On nous annonça que des barricades étaient construites du côté de la rue de la Palud. [71] J’y courus avec Chazal [72], qui grimpa sur une croisée, et, répétant aux ouvriers la réponse de M. E. Ollivier, leur promit d’aller chercher par écrit le maintien de son arrêté sur les dix heures du travail. Un individu le fit dégringoler de la croisée, en disant : "c’est un mangeur de la préfecture…" et nous retournâmes à la préfecture. Il y avait d’honnêtes ouvriers derrière la barricade, si on peut appeler ainsi quatre morceaux de bois en travers. A peine étions-nous de retour à la préfecture que nous entendîmes les coups de fusil de la rue de la Palud.
La lettre nous fut remise, et, suivi de Chazal, d’un commissaire de police et de Rivière, qui se joignit volontairement à nous, je me rendis sur les lieux, je parcourus les groupes afin de calmer l’irritation, mais nous ne pûmes y réussir et vingt fois nous faillîmes être victimes de notre zèle. A la place Castellanne (sic), [73] on me fit passer entre les rayons d’une charrette et l’essieu. Enfin, je rentrai chez moi harassé.
J’avais oublié de dire que Prévost et Bellet [74] étaient venus, le matin, déclarer à la gare qu’il ne fallait pas compter sur les ateliers pour la manifestation." (Cour d’Assises, op.cit.)

Qui a ouvert le feu ? Le conservateur Théophile Bosq est catégorique : le premier sang versé est de la responsabilité des manifestants. Voici comment il présente l’enchaînement des faits [75] :
« Jusqu’au jeudi 22 juin, la ville avait joui de sa tranquillité accoutumée. Une manifestation de volontaires parisiens, appuyée par le club des Montagnards, avait seule, dans la soirée du dimanche précédent, troublé un instant l’ordre public ; mais, après quelques arrestations, tout paraissait avoir cessé [76]. Cependant, le jeudi, dans la matinée, les diverses sections des ouvriers employés aux tranchées du canal, quittent leurs chantiers et se mettent en marche sous la conduite de quelques agitateurs. Le prétexte de ce mouvement était d’obtenir de M. E. Ollivier la réduction de la journée des ouvriers à 10 heures de travail. Cette réduction avait déjà été accordée et le préfet n’eut qu’à répéter à la députation envoyée par ce tumultueux rassemblement, la promesse de maintenir les dix heures accordées. Tout eût été fini là, si le but des meneurs n’eût pas été tout autre que ce motif apparent.
La manifestation prit tout-à-coup, sous l’inspiration des chefs, un caractère hostile. Les quelques gardes nationaux et la troupe de ligne, qui se trouvaient aux abords de la préfecture, sont assaillis à coups de pierres. Les émeutiers, repoussés, se dispersent dans la rue St-Ferréol et de là, en criant : Aux armes ! ils vont se réfugier dans la rue de la Palud [77], où ils construisent une barricade à l’angle de la rue 2e calade.
Cette première barricade, construite à la hâte avec quelques pavés et des planches prises dans une maison en construction, ou détachées des soubassements de quelques autres maisons voisines, n’avait pas beaucoup d’importance et ne pouvait résister longtemps.
La garde nationale se porta immédiatement sur ce point, ayant en tête un commissaire de police. Les insurgés ripostèrent par des coups de pierres et des coups de fusil aux sommations faites. Plusieurs gardes nationaux furent blessés.
Ayant épuisé tous les moyens de conciliation, la milice citoyenne fit une décharge et enleva la barricade en quelques instants. Trois émeutiers furent tués ou blessés ; un jeune homme, tout-à-fait étranger à l’affaire, eut la cuisse fracassée par une balle. Après la débâcle de la barricade, les insurgés cherchèrent à se procurer des armes ou allèrent prendre celles qu’ils avaient en réserve. »

En endormant ainsi l’opinion conservatrice de Marseille, Bosq est parfaitement de mauvaise foi. Il publie en 1850, et il ne peut donc pas ignorer le compte-rendu du procès publié et diffusé en 1849.
Caire, commissaire de police, y déclare à propos de l’affrontement rue de la Palud :
« Aux premiers pas, des pierres furent lancées : le colonel d’état-major fut atteint ; je le fus aussi. Ce fut la main sur la barricade que je fis la dernière sommation. Les insurgés se dispersèrent. Un coup de feu fut tiré. Il m’est impossible de dire de quel côté ce coup était parti. Les ouvriers accusaient la garde nationale d’avoir fait feu. Le nombre des blessés à la rue de la Palud dépasse 20. Je ne pense pas que le coup de feu soit parti du côté des insurgés. Plus tard, deux insurgés ont été atteints par des coups de feu. Gorju a été blessé derrière la barricade. Les ouvriers employés au Prado réclamaient contre la modicité du prix des journées. L’opinion personnelle du témoin est que les volontaires parisiens étaient restés pour aider la manifestation du 22. » (Cour d’Assises..., op.cit)
Passons maintenant au regard d’un témoin oculaire que nous connaissons bien, Victor Gelu [78]
J’ai devant moi l’écriture serrée de Gelu, sur ces pages de souvenirs toujours émouvantes, pleines de ratures, d’annotations de marge, de reprises sur papiers ajoutés et collés [79].
Gelu, sans engagement politique particulier, mais radicalement hostile aux "Blancs, fut, même si ses chansons provençales ont pu le faire considérer comme un "Rouge", un des "Bleus" qui trouvèrent leur compte dans la bourgeoise monarchie de juillet. Survint la République. Ironique sur l’enthousiasme exagéré, et quelque peu ridicule, de bien des "républicains du lendemain", Gelu fut néanmoins embarqué dans un club, (celui de Caillat, voir plus haut) jusqu’à tenter (sans aucun succès) une candidature de député. Mais venons en au 22 juin.
Gelu relate une "partie de plaisir" à Cassis, à la veille des événements. "J’y exhibai ma chanson du Tramblamen [80] dont le terrible refrain fit rugir tout le bachique auditoire (de plaisir et de fureur). Nul n’y entendit malice. (On mesure la distorsion entre l’appel à la révolte populacière de la chanson de 1841, et le la benoite tranquillité petite-bourgeoise de son auteur et de ses amis).
Bientôt arrivèrent les déplorables journées de juin. Le vingt-deux je sortis vers les neuf heures du matin [81] Je me trouvai dans la rue de la Palud au moment où le relieur [tonnelier] du domaine Ventre [82] fut tué par la Garde nationale, près de l’église de la Trinité, pendant qu’il excitait ses camarades aux bras nus par ses discours et par son exemple à établir une barricade au devant sa boutique [83]. Je vis arriver sur la place de la porte de Rome les ouvriers de l’usine Taylor [84] , au nombre de cent-cinquante environ, sous la conduite d’un hercule à barbe rousse, aux bras musculeux, à la face blême, à l’œil ardent, à la voix tonnante. La frénésie de l’insurrection endiablait tous ces hommes qui couraient vers la Préfecture en criant : "aux armes ! vengeance !". A l’instant même où, porté par la foule tant des insurgés que des curieux, je parvins à déboucher sur la place St-Ferréol, la ligne, la cavalerie et la garde nationale s’y rangeaient en bataille afin de donner à notre jeune préfet [85] un appui plus efficace que celui de sa faconde oratoire. Bientôt on nous fit évacuer non seulement la place ; mais encore toutes les rues y aboutissant. Je descendis alors vers le Cours ; et comme je voyais sur mon passage les dispositions réciproques de la foule et des défenseurs de l’ordre public s’exaspérer rapidement, je rentrai par un grand détour à la maison, où je me tins coi. " [86].

Ce premier sang versé va entraîner deux sortes de réactions.
Voici d’abord celles dont l’attitude de l’avoué Caillat est emblématique : nous avons rencontré Caillat la veille au soir devant les démocrates de son club, (chauffés notamment par la cinquantaine de jeunes Parisiens qui sont restés à Marseille), et se ralliant finalement à la manifestation. Il y participe effectivement :
"Le lendemain en débouchant vers la rue Saint-Ferréol, je vis deux charrettes placées en travers pour former une barricade. En descendant de la rue du Musée, j’entendis un coup de feu et j’eus la douleur de voir le nommé Gorjux tomber près de moi. Aussitôt on cria : "Vengeance ! on assassine nos frères". je vis alors un Parisien qui s’écriait : "vous voyez ce que c’est que votre gouvernement !"
Je vis là une compagnie de gardes nationaux l’arme au pied. Je me plaignis à eux de ce qu’ils laissaient faire les barricades ; ils me répondirent qu’ils n’avaient pas d’ordre. J’appris plus tard qu’elle avait été facilement enlevée."
Démocrate, mais hostile aux désordres, Caillat court endosser son uniforme de garde national et se met à la disposition des autorités pour enrayer l’émeute naissante.
Tout autre est la réaction de prolétaires qui le matin même étaient hostiles à la manifestation ou s’y ralliaient sans enthousiasme.
Les délégués de l’usine Taylor de Menpenti ont été entraînés par le débrayage massif des ouvriers et à leur course vers les lieux du combat. Prévost, délégué des ouvriers du Prado, est même retourné sur le chantier pour y recruter des manifestants. Le patron de la fonderie Armand et Soudry (à la Capelette) avait envoyé le délégué ouvrier, Bayeux, voir ce qui se passait en ville. Il comptait sur cet "ouvrier sérieux" pour calmer ses salariés. Bayeux revient en effet avec des nouvelles... mais c’est pour entraîner les travailleurs de l’usine vers les lieux de l’affrontement. ("Cour d’Assises...", op.cit)

Ainsi, pendant que Gelu rentre prudemment chez lui, la protestation populaire s’amplifie, dans l’indécision d’abord. Zola montre bien comment elle se trouva un instant suspendue, après le drame de la rue de la Palud [87] :
"Les délégués, qui étaient parvenus à pénétrer jusqu’au commissaire du gouvernement, n’avaient pu obtenir de lui qu’une lettre dans laquelle il donnait satisfaction au désir des ouvriers de ne travailler que dix heures par jour. Mais cette lettre arrivait trop tard. Les délégués eurent beau la montrer aux groupes qu’ils rencontrèrent, le mot de vengeance était dans toutes les bouches, le peuple déclarait que le sang demandait du sang.
D’ailleurs, comme il arrive d’ordinaire, les causes de la lutte qui se préparait échappaient au plus grand nombre. La majorité de la population ignorait le but de l’émeute ; il y avait de la rage et de la terreur dans l’air, et c’était tout. Tandis que le rappel battait funèbrement dans les rues, et que les gardes nationaux se rendaient en hâte à leur poste, chacun s’interrogeait, ne sachant quel était l’ennemi contre lequel on s’armait. Une compagnie, composée de portefaix, refusa de marcher, ayant entendu dire que cet ennemi était le peuple ; malgré les espérances qu’on avait peut-être conçues, ces ouvriers ne voulaient pas tirer sur des ouvriers.
Le peuple se révoltait, telle était la seule certitude qui courait dans la foule. Pourquoi se révoltait-il, que voulait-il ? Personne n’aurait pu répondre. Les ouvriers eux-mêmes n’obéissaient plus aux motifs qui les avaient amenés devant la Préfecture ; ils se laissaient uniquement emporter par la colère. La lutte était devenue personnelle, sans aucune arrière-pensée d’insurrection politique. Si quelques meneurs intéressés n’avaient pas poussé le peuple à la violence, il est à croire que tout se serait terminé par des cris et des menaces."
La vue d’une victime transportée sur un brancard électrise encore plus la foule.
Voici ce qu’en dit l’acte d’accusation [88] dans une intéressante présentation des deux composantes de l’émeute :
« Il était dix heures environ. Les émeutiers un moment indécis se divisèrent : les uns se portèrent vers la place Castellane, et les autres, beaucoup plus nombreux, vers la Place de la République. La première fraction, au sein de laquelle dominait l’élément ouvrier, se rendit dans divers ateliers et notamment dans ceux des sieurs Hessé et Taylor au quartier du Rouet, pour y recruter les nombreux ouvriers qui s’y trouvaient, et les décider « à venir (disaient-ils) venger le sang de leurs frères. Nous raconterons plus tard les faits qui se réalisèrent à la place Castellane."

Les barricades

Après la fusillade de la rue de la Palud, les manifestants, explique donc l’acte d’accusation, se divisent en deux colonnes : la colonne "ouvrière", revendicative, qui va vers la place Castellane, et la colonne "anarchique", c’est-à-dire politiquement marquée à l’extrême-gauche, qui va vers la Canebière.
"Nous allons suivre la colonne au sein de laquelle dominait l’élément anarchique et qui se porta vers la place de la République en poussant des cris de vengeance et de mort." ("Cour d’Assises", op.cit)
L’acte d’accusation explique que sur son chemin cette colonne désarme nombre de gardes nationaux, qui sortaient de chez eux en entendant sonner le rappel. Les manifestants, jusqu’à présent sans armes, ont désormais, pour certains en tout cas, des fusils. D’autres, s’ils n’habitent pas loin, courent chez eux chercher leur arme de garde national.
Refluant donc de la rue Saint-Ferréol vers la Canebière, les manifestants arrivent sur la place de la République (face à la Bourse, située de l’autre côté de la Canebière). Sur la place commencent à se ranger quatre compagnies de la garde nationale, les compagnies Richaud, Estienne, Ménier et Ricard.
Or le recrutement de ces compagnies, un peu vite désignées sous le nom de Légion des Tirailleurs, était vilipendé par la presse modérée ou conservatrice de l’époque : mélange de déclassés, sous-prolétaires du port et du Cours, voire mendiants, étrangers, organisés par des "démagogues" rouges bien connus...
Rappelons que, depuis le 8 mars 1848, tout citoyen de 21 à 55 ans, ni privé ni suspendu de ses droits civiques, était de droit garde national et avait droit au fusil. Il faut dire que la composition de la nouvelle garde nationale, ouverte désormais à tous les citoyens, avait donné bien du tracas au maire et à Émile Ollivier. Aux anciennes unités clairement bourgeoises étaient venues s’ajouter des compagnies organisées sur la base du quartier, de la corporation, voire, comme dans le cas des quatre susnommées, sur la base d’une affinité politique.
C’est l’attitude de deux de ces quatre compagnies qui va faire basculer la manifestation vers l’insurrection, au moment où des manifestants tentent de s’emparer des armes d’une compagnie bourgeoise de la garde nationale rangée au bas de la rue de Noailles.
Voici ce qu’écrit en 1850 le conservateur Bosq (op.cit) :
"Une collision eut lieu entre une partie des insurgés et la compagnie Salles réunie sur la place St-Louis, devant le café Puget. Les émeutiers cherchent à désarmer cette compagnie qui résiste quelque temps ; deux autres compagnies se présentent au moment de la lutte, la compagnie Ricard et la compagnie Estienne ; mais loin de secourir leurs frères d’armes, elles pactisent avec l’émeute, et les gardes nationaux que commande M. le capitaine Salles sont désarmés.
En même temps, deux nombreuses compagnies se formaient sur la place de la République. M. le général Ménard St-Martin les harangua, puis elles prirent position sur la Canebière, devant l’hôtel des Empereurs, là se trouvait déjà la compagnie Ricard.
Le général Ménard St-Martin, dont la conduite a été si belle pendant ces journées, et qui par sa fermeté, son courage et son dévoûment (sic) s’est acquis, en ces jours, de nouveaux titres à l’estime et à la reconnaissance de notre ville, le général St-Martin, accompagné d’un chasseur de la ligne et d’un maréchal-des-logis de la garde nationale, vint passer devant ces différentes compagnies. A peine était-il arrivé, qu’il reçut, presque à brûle pourpoint, un coup de pistolet, qui fort heureusement ne lui occasionna qu’une blessure peu grave à la joue.
Cette réception, l’attitude insubordonnée et menaçante de la plupart des hommes qui faisaient partie des compagnies ou qui étaient venus se mettre dans leurs rangs, obligea le général à s’éloigner ; il se dirigea rapidement vers la place de la République : c’est au moment qu’il tournait bride, que la compagnie Ricard fit feu sur lui : son cheval reçut cinq balles ; celui du chasseur de la ligne tomba mort un peu au-dessous de la rue St-Ferréol. Cette même décharge eut un effet plus malheureux, c’est par elle que le capitaine Robuste fut tué sur la Canebière, un peu avant la place de la République.

Immédiatement après, les agresseurs fuient, comme s’ils étaient poursuivis, et gagnent les vieux quartiers" [89].
Qui a entraîné les manifestants vers la place aux Œufs toute proche ? Mouvement spontané ? L’avocat Thourel mettra ici en cause l’attitude provocatrice d’un ex "Vorace" lyonnais, révolutionnaire exalté, signalé dans les clubs, et en fait manipulé par la police [90].
Zola, partisan lui aussi de la responsabilité d’un agent provocateur, désignera le cynique "rouge" Mathéus, qui pousse à l’émeute tant pour des raisons politiques que pour des raisons personnelles qui sont un des ressorts du mélo.
Bosc (op.cit) :
" Pendant ce temps-là, au lieu de donner des ordres pour agir énergiquement contre les insurgés, le préfet perdait du temps à écrire et faire imprimer des proclamations absurdes aux révoltés [91].
Ceux-ci avaient mis ce temps à profit et s’étaient organisés au nombre de 7 à 800. La place aux Œufs était devenue leur quartier général. Toutes les issues avaient été fermées par les barricades ; des sentinelles veillaient aux abords de toutes les rues prêtes à donner l’alarme ; les maisons avaient été envahies, les tuiles enlevées pour les faire pleuvoir sur la troupe."

La reconstitution de Zola (op.cit., ch 16) :
" Cependant, les insurgés s’étaient remis aux barricades. Peu à peu, ils avaient amassé sur la place une quantité de matériaux assez considérable. Il y avait là un pêle-mêle, un entassement d’objets sans nom, qu’ils répartissaient le mieux possible entre les six barricades qui étaient en voie de construction. Ils faisaient la chaîne, se passant des planches, des pavés, tout ce qui leur tombait sous la main. Chacun courait de son côté et revenait jeter au tas ce qu’il avait trouvé. C’était un va-et-vient fiévreux, une sorte de vaste atelier de la révolte, où chaque ouvrier se hâtait, ardent et sombre, la menace à la bouche et la vengeance au cœur. Tandis que la plupart apportaient des matériaux, d’autres, sans doute des charrons et des menuisiers, s’étaient chargés de consolider les barricades. N’ayant ni clous ni marteaux, ils se contentaient d’emboîter les objets les uns dans les autres.
Les deux barricades principales furent élevées à l’entrée de la Grand-Rue du côté du Cours, et à l’entrée de la rue Requis-Novis. Ces barricades, malgré les efforts des insurgés, n’étaient à la vérité que des amas d’objets peu résistants, ne pouvant offrir aucun obstacle sérieux. Quatre barricades, plus maigres encore, furent construites au travers des rues de la Vieille-Cuiraterie, de la Lune-Blanche, de la Vieille-Monnaie et de la Lune-d’Or. Une seule rue resta libre, la rue des Marquises, qui ménageait aux insurgés un passage nécessaire pour communiquer avec la rue Belzunce, la place des Prêcheurs et toutes les ruelles étroites et tortueuses des vieux quartiers, dans lesquels ils espéraient s’enfuir et se perdre, en cas de défaite. Ainsi barricadée, la place aux Œufs eût été une sorte de forteresse inexpugnable, si les barricades avaient eu plus de solidité."

Qui sont ces insurgés ? La liste des inculpés pour les événements de la Canebière et de la place aux Œufs, (cf. le dernier article de cette étude), peut en donner une idée : ce sont très majoritairement des hommes jeunes, voire très jeunes (beaucoup ne sont pas majeurs), et clairement prolétaires salariés : représentants des métiers traditionnels de l’atelier (cordonniers, tailleurs, dont la tradition démocratique est bien attestée, ainsi que celle des ouvriers boulangers), menuisiers, chaudronniers, maçons et tailleurs de pierres si nombreux dans cette ville en plein essor, journaliers, manœuvres. Les métiers du port sont pratiquement absents.
Nombre d’entre eux n’avaient pas d’armes, ce qui explique le pillage des boutiques de fripiers où les jeunes insurgés, dont beaucoup n’ont pas encore l’âge du droit au fusil de garde national, récupèrent sabres et autres armes blanches...
Mais pourquoi l’acte d’accusation a-t-il qualifié cette colonne de "colonne anarchique" ? Sans doute à cause de l’existence d’un noyau d’insurgés plus âgés, et clairement politisés. La plupart des 46 principaux inculpés eux sont signalés comme adhérents d’associations républicaines avancées sous la Monarchie de Juillet, notamment la Société des Droits de l’Homme, et se retrouvent dès les premiers jours de la République au Club des Montagnards, qui tenta alors de s’emparer du pouvoir municipal. Ils ne reflètent pas bien sûr la réalité politique d’une ville où la droite est majoritaire électoralement, et où la gauche est profondément divisée entre modérés et radicaux de toutes nuances. Mais ils attestent d’un enracinement déjà ancien de l’extrême gauche révolutionnaire. On trouve même parmi eux un inculpé du complot dit de la Villette (1841) [92], Joseph dit Lerouge, dit Faissine, 50 ans. Vrai personnage à la Gelu, il est marchand de fagots ! Autre vétéran : Antoine Guigue, 68 ans, a été condamnée à trois reprises dans les années 1830 pour fabrication et détention d’armes de guerre. Son fils est commandant en second d’une compagnie montagnarde.
Le chaudronnier Barrère, secrétaire du club des Montagnards, et militant démocrate depuis 15 ans déjà, est dit en contact avec les « anarchistes » de Lyon, et il le paiera lourdement. Le négociant Ménié, chef d’une compagnie montagnarde, membre du club de la Liberté, et désigné comme le premier responsable de "l’attentat", avait organisé depuis mars des décuries ouvrières de combat, évidemment clandestines...
À noter, parmi ces "rouges" de la veille, la belle et originale figure du pacifique ouvrier cordonnier Louis Eugène Couturat, 35 ans, venu de Lyon et devenu commis en librairie à Marseille où il diffuse la littérature socialiste. En 1844, il présidait le cercle marseillais de l’Union ouvrière, qui reçut Flora Tristan (mais Flora le tint à distance car il n’était plus un manuel !). L’accusation s’ingéniera à en faire un responsable, mais ne pourra que constater que, s’il avait suivi ses camarades, il fut d’une extrême modération.
Notons encore parmi les insurgés la présence d’anciens militaires : ainsi l’aubergiste Perrin, 34 ans, chef d’une compagnie montagnarde de la garde nationale qui joua un rôle décisif dans le basculement vers l’insurrection, avait servi 14 ans dans l’armée, dont 11 ans en Afrique ! Il recrutait de préférence d’anciens militaires dans sa compagnie, comme Aldebert et Soulier.

Bosq (op.cit) :
" Vers deux heures, la garde nationale et la ligne reçurent l’ordre d’aller débusquer les insurgés.
Cette entreprise était pleine de périls : le haut des maisons, les fenêtres, les rues, la place, tout était occupé par les révoltés. Néanmoins, la garde nationale et la troupe de ligne s’enfoncèrent résolument dans ces rues étroites qui du Port, de la Canebière et du Cours vont aboutir à la place des Œufs.
Les artilleurs de la garde nationale, avec lesquels se trouvaient aussi quelques détachements de la troupe de ligne arrivèrent, par la Grand’Rue, en face de la première barricade.
Voici quelles étaient les dispositions prises par les insurgés pour résister à l’attaque :
Cinq barricades avaient été construites par eux.
La première s’élevait sur la place aux Œufs, au coin de la Grand’Rue (Est) ; elle était construite avec une charrette, des pavés entassés et de vieux meubles ;
La seconde, formée avec des caisses et des planches, s’élevait au commencement de la rue de la Lune-d’Or sur la place aux Œufs ;
Une troisième était à l’entrée de la rue Vieille-Monnaie ; des planches, des chaises, des meubles, des pavés la composaient.
La quatrième barricade s’étendait de la maison Billon, bijoutier, à l’autre angle de la Grand’Rue ; elle était comme les précédentes, formée de caisses, planches, meubles et pavés ;
Toujours en ligne de la place aux Œufs, rue Requis-Novis, s’élevait la cinquième barricade dans laquelle entraient les mêmes éléments de construction que dans les précédentes.
Quand la troupe de ligne et les artilleurs furent arrivés devant la première barricade, une terrible fusillade éclata et répandit la consternation dans toute la ville. Un instant après le capitaine Devilliers tomba, mortellement blessé, sur l’escalier de la maison Guigou de Feraud ; il fut transporté par des soldats dans une maison de la place des Hommes.
Nos troupes, engagées dans ces rues étroites où elles se trouvaient resserrées et dominées par les rebelles, eurent beaucoup à souffrir. Des barricades, des fenêtres, du haut des toits, le plomb, les tuiles, les pavés pleuvaient sur nos braves et faisaient des victimes. Dans la Grand’Rue, au coin de celle de Sion, l’artilleur Laplace fut tué par les tuiles que l’on lançait du haut des maisons. On le transporta au corps-de-garde du Cours.
L’artillerie de la garde nationale, qui était en tête de l’attaque, fut plus maltraitée que le reste de nos défenseurs. On sait sa belle conduite ; nos éloges n’ajouteraient rien à l’admiration qui lui est acquise à jamais.
L’artillerie se composait de deux batteries ; c’est le premier rang qui fit feu, de concert avec la troupe de ligne.
L’un et l’autre de ces corps se prolongeaient jusqu’au Cours. Une partie s’était répandue dans les rues voisines.
Au commencement de l’action, un jeune insurgé voulut poser un drapeau [tricolore] sur la barricade, et il fut tué immédiatement.
Après les premières décharges, un artilleur s’étant réfugié sous la barricade, un insurgé allait le traverser d’un coup de baïonnette, lorsque le capitaine Mamiot, plus prompt que lui, le prévint et sauva le garde national en étendant mort l’insurgés d’un coup de pistolet.
Le lieutenant Mitre fut blessé dans la rue Requis-Novis, par une décharge partie des fenêtres de la maison Giraud ; il mourut quelques jours après des suites de cette blessure.
Enfin, la compagnie de Marine vint renforcer les assiégeants et leur fut d’un précieux secours. Les barricades furent enlevées, et les maisons dans lesquelles une partie des insurgés s’étaient barricadés furent entièrement évacuées à 4 heures et demie.
Outre les morts que nous avons déjà signalés, nous devons encore citer un sergent-fourrier du 20e et trois soldats.
M.Bourrillon, commissaire de police, fut un des premiers blessés dans cette affaire. Comme il s’était avancé à la tête de quelques troupes de la rue vers la place aux Œufs, au moment où il allait faire les sommations et engager les insurgés à la retraite, une décharge partit de derrière les barricades, et une balle lui traversa le bras, dont il dut subir l’amputation. A côté de lui, fut également frappé le commandant Parron. Il y eut encore plusieurs autres blessés.
Un grand nombre d’insurgés furent faits prisonniers dans les maisons mêmes où ils s’étaient réfugiés, et où ils cherchaient à se cacher. On les conduisit au fort Saint-Jean. Il y eut, de leur côté, dit-on, neuf morts et quinze blessés."


Bosq, (op.cit) " Pendant qu’on en finissait avec l’insurrection à la place aux Œufs, elle se relevait sur un autre point. Les insurgés, chassés de leur position, s’étaient rendus sur la place Castellanne (sic) [93], où ils avaient encore élevé une suite de barricades. Ces préparatifs annonçaient que l’émeute était repoussée et non vaincue. La nuit survint sur ces entrefaites, et laissa la population dans une horrible attente des événements dont nous menaçait le lendemain."
Bosq décrit ainsi les barricades de Castellane :
"Là s’élevaient encore cinq barricades, la plupart solidement construites.
L’une partait de l’angle de la rue Sainte-Victoire, et s’avançait dans la largeur du grand chemin de Rome. Elle était régulièrement construite, toute en pavés.
La seconde, également fort solide, était formée de deux charrettes renversées et de plusieurs tombereaux remplis de pavés ; les insurgés avaient pris ces charrettes et ces tombereaux à des charretiers qui passaient en ce moment. Cette barricade coupait encore le grand chemin de Rome, en partant de l’angle de la maison où se trouve le bureau de vérification de l’octroi.
La troisième s’étendait de la maison occupée par la recette de l’octroi sur toute la largeur du grand chemin de Toulon. Elle était construite avec des charrettes, planches et pavés.
Au débouché de la rue de la Nouvelle-Pyramide, s’élevait une quatrième barricade, composée de planches, poutres, pavés, etc.
Enfin, sur toute la longueur de la place Castellanne (sic), à l’entrée du Prado, régnait une longue barricade peu solide. C’était une espèce de barrière formée de planches, derrière lesquelles se trouvait quantité de poutres."
Ces barricades avaient été construites avec la participation active de l’entrepreneur en maçonnerie démocrate Balajat, qui les avait fournies en matériaux.
Qui les tenait ? On a vu qu’après la fusillade de rue de la Palud, une colonne à composition essentiellement ouvrière était partie vers Castellane, au sud immédiat de la préfecture. Ce choix est parfaitement compréhensible : l’usine métallurgique Taylor, la fonderie Armand et Soudry, et d’autres établissements industriels avaient poussé sur les friches de la Capelette et de Menpenti, à un ou deux kilomètres au sud de la place. Les barricadiers de Castellane se veulent à proximité de leurs entreprises. Lautier, serrurier chez Taylor et ancien militaire, est désigné par l’accusation comme "chef de barricade".
La liste des condamnations précise la présence et le rôle de ces métallurgistes, ainsi que celui des ouvriers des chantiers du Prado (maçons, menuisiers), dont les chantiers étaient situés également à peu de distance au sud de la place. (On y retrouve Prévost, déjà rencontré !). Plusieurs de ces travailleurs de ces nouveaux métiers du fer étaient des néo-marseillais :
Le négociant Lombard, commandant l’artillerie de la garde nationale, qui participa à la négociation avec les barricadiers, répond ainsi au président : « Auriez vous connu quelqu’un des insurgés aux barricades ? – je ne puis donner aucune indication précise à cet égard. Ce que j’ai remarqué et ce que j’ai entendu de leur langage, me porte à croire que la plupart des insurgés appartenaient au nord de la France » ("Cour d’Assises..", op.cit).
Tous les témoignages concordent : en début d’après-midi, la place était occupée par quelques centaines de personnes, dont beaucoup de curieux : les barricadiers armés étaient entre cinquante et cent.
Voici à nouveau le témoignage de Victor Gelu :
Gelu (op.cit) : "Dans le courant de l’après-dîné (sic) lorsque le feu eut complètement cessé à la place aux Œufs et que le calme parut rétabli au centre de la ville absolument comme si elles eussent été en rase campagne, Clarisse et moi nous fîmes comme tant d’autres, nous allâmes nous promener en curieux aux barricades du Grand Chemin de Rome, si singulièrement établies par de naïfs descaladaïre [littéralement "dépaveurs de rue". Le pluriel n’est jamais marqué en provençal par Gelu] entre la rue Dragon et la place Castellanne (sic). Nous fûmes témoins oculaires et auriculaires des étranges pourparlers de capitulation qui eurent lieu jusques (sic) fort avant dans la nuit entre les soi-disant envoyés de la Préfecture d’une part, et les insurgés très peu sérieux de l’autre.
Enfin, tous les moyens de conciliation étant épuisés, on résolut tacitement de part et d’autre de donner suite au duel, mais de s’en tenir au premier sang. Dans la nuit, les barricades dérisoires du Grand chemin de Rome furent prudemment évacuées par leurs quelques rares défenseurs."
Dans l’après-midi, les barricades furent d’abord évacuées sans violence par la troupe, après négociation des insurgés avec des envoyés du préfet, dont Agenon, leader démocrate-socialiste marseillais, et Gent, du Vaucluse, représentant du peuple et dirigeant démocrate-socialiste régional. Puis les barricades furent réoccupées, et Agenon et Gent, revenus négocier, furent un moment retenus par les insurgés. Sur ordre d’Ollivier, la troupe se retira alors, mais prépara une attaque massive pour le lendemain. les barricades furent effectivement évacuées dans la nuit.
On trouvera sur un insurgé arrêté ce billet du préfet : " Citoyens, je vous prie d’abandonner vos barricades ; la violence n’amènera que de grands malheurs ; comptez sur moi pour reconnaître vos droits légitimes, et soyez convaincus que c’est par la tranquillité que vous obtiendrez ce que vous désirez. D’ailleurs, votre mouvement est sans objet : on vous a déjà accordé de ne travailler que dix heures. Émile Ollivier" ("Cour d’Assises...", op.cit)
On comparera les versions de Bosq et de Gelu en ce qui concerne l’assaut donné le 23 au matin :
Bosq (op.cit). " Dans la matinée du 23, en effet, le rappel fut battu. Bientôt l’on entendit, du côté de Castellanne (sic), la fusillade et le bruit du canon.
Les garnisons voisines avaient été appelées à notre aide.
Le bataillon du 6e de ligne, arrivé d’Avignon, ayant en tête son chef, M.Lamoussaye, et deux compagnies de marins, s’avancèrent vers la première barricade sur la place Castellanne (sic), déjà brisée par le canon de notre artillerie, et l’enlevèrent à la baïonnette. Le 6e y perdit deux hommes. On dit qu’à cette barricade, les insurgés éprouvèrent des pertes considérables. Plus de cent d’entre eux furent faits prisonniers. La maison de l’octroi fut criblée de balles, à mesure que l’on tirait sur les insurgés qui se trouvaient sur les toits. Comme à la place Janguin, [place aux Œufs] ceux-ci avaient envahi les maisons, et les mêmes scènes s’y renouvelaient, peut-être plus acharnées, mais elles durèrent moins longtemps. A dix heures, tout était fini.
La ville, au bout de quelques jours, avait repris son aspect accoutumé, et cet ouragan, effet déplorable de nos discordes civiles, ne laissait bientôt plus que quelques vestiges sur les maisons des places où la lutte s’était engagée et des regrets profonds pour ceux qui avaient perdu la vie pour la défense de nos foyers, de l’ordre et de la liberté."

Gelu, op.cit : " Le lendemain matin, pendant que la troupe de ligne enlevait avec sa furia francese traditionnelle cette position déjà abandonnée, depuis plusieurs heures, Clarisse et moi nous nous tenions renfermés dans notre chambre, nous entendions non sans quelque émotion, les coups de canon, le bruit des feux de peloton et des feux de file. Cela dura peu, mais le temps nous sembla furieusement long !.. Singulière victoire où l’un de nos meilleurs régiments de vieux Africains, le 33e je crois, débarqué de la veille, se battit comme le héros de Cervantes, contre des moulins à vent ; singulière bataille où il n’y eut de sang versé que celui d’un pauvre cocher tout à fait inoffensif qui regardait les assaillants au travers de sa jalousie à l’entresol de la maison basse Levenq marchand de ferrements , Grand chemin de Rome côté du levant, vers le milieu de la rue. A en juger par le bruit de l’artillerie et surtout par celui de la mousqueterie beaucoup plus continu, je tremblais de voir le faubourg tout jonché de cadavres. Il n’y eut pourtant que deux victimes dans tout ce fracas, le cocher dont je viens de parler et une espèce de fou, ancien tambour de zouaves, lequel poussa le délire jusqu’à vouloir tenir tête lui tout seul, à un régiment entier de ses ci-devant frères d’armes. Mon ex-tambour était embusqué derrière un tuyau de la cheminée, sur le toit de la maison de l’octroi, à l’angle occidental de la place Castellanne (sic). Avant même d’avoir pu décharger son fusil, il y fut tué dans son coin par un voltigeur du 33e. Mais si ce facile triomphe mit fin aux hostilités armées des mécontents batailleurs, il fut bien loin de faire cesser les inquiétudes de notre population paisible. Nous passâmes encore six jours et plus dans les transes à attendre l’issue de la formidable insurrection parisienne.Dès que les esprits furent un peu rassurés, j’entamai quelques petites affaires. J’achetai de M.Charles Damasle, négociant, une partie de fèves avariées de M.M Reymonet et Giraud, minotiers, soixante balles de farine de qualité tout à fait inférieure. Je pus vendre sur le champ ces marchandises avec un bénéfice que leur prix d’achat rendait énorme."
On appréciera le réalisme commerçant du minotier Gelu... Pour autant, que l’on n’imagine pas un Gelu seulement ironique devant la protestation ouvrière. Je donnerai ultérieurement son point de vue sur l’insurrection parisienne.
Gelu minimise cependant la violence de ce matin du 23. Lorsque le canon tonna à six heures du matin, des coups de feu lui répondirent, tirés d’une maison, 61 Grand Chemin de Rome. Le menuisier démocrate Rue, travaillant aux chantiers du Prado, y louait des chambres, notamment à des ouvriers de l’usine Taylor. On y retrouve aussi Prévost, déjà plusieurs fois rencontré.
Un soldat fut tué, d’autres blessés. Marius Trotebas, 25 ans, aide forgeron chez Taylor, fut accusé, d’autant qu’il avait déclaré la veille sur la barricade : « c’est aujourd’hui que nous devons fusiller ces brigands et faire reconnaître les droits de l’ouvrier ». ("Cour d’Assises", op.cit)

Dès le lendemain de ces deux foyers de barricades, la presse modérée ou conservatrice cria au complot, organisé par les agitateurs "rouges".
La thèse de l’accusation, lors du procès des insurgés, sera bien différente :
— Acte d’accusation : " Telles sont les principales charges qui résultent de l’instruction contre chacun des accusés. Elles prouvent que, si tous sont coupables, tous ne le sont pas au même degré. A côté des chefs de l’insurrection, des instigateurs de la guerre civile, il y a eu des hommes égarés, trompés même, que les anarchistes ont poussé à la révolte et au combat". ("Cour d’Assises", op.cit) Le rôle des "anarchistes" donc... mais un rôle prémédité ou un rôle spontané ?
— Réquisitoire du procureur de la République : "Et maintenant quand nous promenons les yeux sur ces bancs et que nous voyons des hommes de tous les âges, de toutes les professions, nous sommes à nous demander comment il se fait que tous soient liés par la même accusation. Y a-t-il là une question politique ? non, Messieurs. Y a-t-il eu là une question de travail ? Les 10 heures de travail n’étaient qu’un prétexte. Nous n’y trouvons, nous, que des hommes ardens [94], s’excitant à l’émeute ; nous voyons une réunion d’individus ayant presque tous de mauvais antécédens [95]] demandant tout à la société, et ne voulant rien lui donner ; cette écume que l’on retrouve dans toutes les insurrections.
Il y a peut-être aussi quelques hommes égarés ; vous saurez les reconnaître ; vous saurez faire la part à chacun ; et, dans l’épreuve qu’ils subissent, ils auront reçu une sévère leçon ; quant aux fauteurs, aux instigateurs, vous les frapperez avec rigueur, vous les punirez d’une manière exemplaire, car cet exemple est nécessaire. Votre verdict ne sera pas seulement un acte de justice, mais un haut et salutaire enseignement." ("Cour d’Assises", op.cit)
 Acte d’accusation : " En voyant ces graves collisions de Marseille coïncider avec les sanglantes journées de juin à Paris, on pouvait se demander s’il n’y avait pas eu une résolution d’agir arrêtée et concertée d’avance avec les fauteurs de ces deux mouvements.
On pouvait se demander encore si, à Marseille même, ce concert criminel n’avait pas existé entre les insurgés.
L’information a révélé plusieurs circonstances qui devaient naturellement faire supposer un complot. L’arrivée à Marseille des Lyonnais et des Parisiens enrôlés dans la Légion italienne, l’apologie du 15 mai et de Barbès prononcée par leurs délégués dans les clubs, la présence d’un grand nombre d’entre eux dans des manifestations tumultueuses, notamment dans celle du 18 juin à la préfecture, enfin, la participation de quelques-uns à l’insurrection même, autorisaient déjà de graves soupçons.
D’autres faits pouvaient paraître plus significatifs encore.
Une lettre, venant de Paris, est lue le 18 juin, dans une réunion de plusieurs individus, chez le restaurateur Courty, au Prado. Elle contenait en substance :
« Bien que la banquet à 25 centimes ait été indéfiniment ajourné, les événements doivent avoir lieu à Paris pour la Saint-Jean. Souvenez-vous que la Saint-Jean est le 24. Tenez-vous prêts. »
Le 21 juin, plusieurs jeunes gens portant sur leur casquette ces mots : Légion italienne, se trouvent sur le bateau à vapeur qui descendait de Lyon à Avignon. Ils disent : qu’ils faisaient partie de l’expédition de Chambéry ; que si, dans cette expédition, ils n’ont pas réussi, il pourra en être autrement à Marseille, et qu’il y fera chaud demain et après demain (le 22 et 23 juin). »
Des propos annonçant aussi l’approche de quelque événement sinistre sont proférés dans les manufactures de tabacs, à Marseille, par des ouvriers appartenant aux clubs les plus exaltés. Enfin, des rapports plus fréquents s’établissent entre les anarchistes de Marseille et ceux de Lyon et de Paris.
Toutefois, malgré ces indices, la justice n’avait pas vu de complot là où le concert criminel n’apparaissait pas avec une complète évidence.
Dans l’explosion soudaine de la guerre civile à Marseille, elle n’a vu qu’un attentat imputable seulement aux chefs des rebelles et à quelques-uns de ces tirailleurs organisés par eux pour entrer en lutte au premier signal. Citoyens d’autant plus coupables que, sous la République et avec le suffrage universel, l’insurrection est un non-sens, un outrage à la souveraineté du Peuple, en un mot, un crime de lèse-nation.
Quant aux hommes égarés que les chefs et les meneurs ont poussés à la révolte, la justice s’est montrée indulgente à leur égard. Elle a fait la part de l’entraînement politique. Elle a songé à la misère si facile à tromper, et cherchant un remède dans un bouleversement social, qui ne pouvait que l’accroître en tarissant les sources de toute amélioration, c’est-à-dire, l’ordre et le travail."
La révolte aurait donc été, à chaud, le fruit d’une exaspération populaire manipulée par des chefs "anarchistes" voyant là occasion d’en découdre. Demeure l’énigme posée par cette volonté d’en découdre, beaucoup moins évidente d’ailleurs du côté des métallurgistes de Castellane que du côté des insurgés de la place aux Œufs.
En fait, l’insurrection apparaît sans chefs véritables, et sans buts immédiats clairement exprimés. Une fois brisée par l’armée sur la place, elle semble relever d’un mouvement brownien improvisé : les groupes d’insurgés se dispersent, se retrouvent, parcourent à quelques-uns les rues du vieux quartier ou du Cours, avant de rentrer tout bonnement chez eux ou de dresser bilan dans un café. Avait-on voulu la Révolution ? Aucun insurgé n’arbore un drapeau rouge. Il s’agit d’une explosion subite, et sans lendemain, de haine sociale et politique dirigée contre les modérés de la municipalité, contre les Gros, contre le pouvoir...


Marius Clément : "Barricados"
Voici, dû à la plume du polygraphe Marius Clément, coutumier des rimes provençales d’actualité, un témoignage (?) donné à chaud après la première journée de barricades [96].
Le texte est entièrement en provençal. Les pratiquants de la graphie occitane ou de la graphie mistralienne ne s’offusqueront pas de la graphie "sauvage" de l’auteur, qui, et pour cause, ne pouvait pas plus employer l’une que l’autre (elles n’existaient pas).
Clément ne traduit pas. Il n’en était guère besoin pour son public populaire. Le texte, qui n’a vraiment rien de littéraire, est cependant marqué au sceau d’une vérité de langage : l’artisan prétentieux utilise fort justement le provençal populaire que j’ai entendu enfant et que je parle... Autant dire que la traduction littérale que j’en donne traduction ne vise pas à en rendre "l’authenticité". Mais à tout le moins elle en donne le sens, marqué au sceau du conformisme (Clément a salué et saluera tous les régimes et il finira par encenser le coup d’État...) et de la médiocrité ambiante.
Commencé sur le registre de la commisération à l’égard des ouvriers, il se termine par la dénonciation du communisme partageux... Rien de bien original donc, sinon qu’il pose clairement la distance prise par ces habitants du vieux Marseille avec ces nouveaux venus sur la scène de la cité : "les ouvriers" ! Il exprime aussi, et surtout, l’horreur de la guerre civile qui est venue bouleverser la tranquillité de ce petit monde

"Leis Barricados - Lou 22 de Juun 1848.
Fait historique.

Lou vinto-dous de juun, un dijoou oou matin,
Le 22 juin, un jeudi matin
Eri enca coucha ; entendi un vesin,
J’étais encore couché ; j’entends un voisin,
Bramavo coumo un ai ; disie : "Ferma leis pouartos !"
Il bramait comme un âne, il disait : "fermez les portes !"
Leis frumos doou quartie èroun la mita mouartos.
Les femmes du quartier en étaient à moitié mortes.
Entendi lou rappel. Saouti vite doou lie ;
J’entends (sonner) le rappel (de la garde nationale). Je saute vite du lit ;
M’habihèri subran senso ceremounie ;
Je m’habillai aussitôt sans cérémonie ;
Descendi su lou coou. Quand sieou à la carrièro,
Je descends sur le coup. Quand je suis dans la rue,
Vieou un mouloun de frumos. Clairo la peissounièro
Je vois un tas de femmes. Claire la poissonnière
Ero qui à flot que fasie soun journaou ;
Était là importante qui "faisait son journal" (donnait les nouvelles) ;
Disie : "Es leis ouvries ; vieou qu’aco parte maou :
Elle disait : "C’est les ouvriers ; je vois que cela part mal :
(La manifestation est donc clairement définie comme ouvrière. "les" ouvriers et non "des" ouvriers : la classe ouvrière est un corps à part, greffé récemment sur le vieux Marseille négociant et commerçant, ou celui des anciennes corporations).
Es de republicains que voueloun lou piagi ;
Ce sont des républicains qui veulent le pillage ;
(le thème récurrent de la peur des pauvres avides du bien des plus aisés)
Ce que vous dieou aqui es pas un bavardagi ;
Ce que je vous dis là n’est pas un bavardage ;
Ai vis ade matin la manifestatien :
Je viens de voir ce matin la manifestation :
Es que de pès-descaous ; mi fasien coumpassien."
Ce ne sont que des va-nu-pieds ; ils me faisaient compassion".
L’aoutro li respoundè : "Alor es de mandians ;
L’autre lui répondait : "Alors ce sont des mendiants ;
Et que voues que reclame : sera leis negoucians ?
Et qui veux-tu qui réclame (revendique) : ce sera les négociants ?
Aqueou qu’a fouesso escus, que souven soun pas sieou,
Celui qui a beaucoup d’écus, qui souvent ne sont pas siens
Si va pas faire tua per un coou de fusieou ;
Ne va pas se faire tuer par un coup de fusil ;
Es que lou malhuroux que reclame soun dre
C’est seulement le malheureux qui revendique son droit
Faouto de nourrituro si poou plus teni dre.
Faute de nourriture il ne peut plus se tenir droit.
Et seis pooureis enfans que an ren per mangea,
Et ses pauvres enfants qui n’ont rien à manger,
Ti parte coumo un lien et semblo enragea.
(Aussi) il te part comme un lion et semble enragé.
Veiras jamai aqueou que a de capitaoux,
Tu ne verras jamais celui qui a des capitaux,
Eis manifestatiens vies que de pès d’esquaoux. "
Aux manifestations, tu ne vois que des va-nu-pieds"
De touteis seis discours n’avieou la testo lourdo,
De tous leurs discours, j’avais la tête lourde,
Pooureis Françès, toujours, buouren à la cougourdo.
Pauvres Français, toujours nous boirons à la courge [gourde] [
(la cougourdo, emblème de la démocratie provençale depuis 1830 > boire à la cougourde = partager les idées démocratiques > et pour les ennemis de ses idées, se laisser endoctriner, mystifier)
M’enfili su lou coou, laissi ma babilhardo,
Je m’enfile (m’avance) sur le coup, je laisse ma babillarde,
Quand sieou dessu lou cous, prochi lou cor de gardo,
Quand je suis sur le Cours, près du corps de garde,
Vieou de rassemblamens, enfin, de tout cousta ;
Je vois des rassemblements, enfin, de tout côté ;
Un de meis grans amis mi venguè acousta :
Un de mes grands amis vint m’accoster :
Mi diguè : "Se sabiès ce que l’a din la villo,
Il me dit : "Si tu savais ce qu’il y a dans la ville,
Despui d’estou matin sian en guerro civilo.
Depuis ce matin, nous sommes en guerre civile.
Moun cher, vai, crei ti vo, sieou puleou mouar que vieou,
Mon cher, va, crois le bien, je suis plus mort que vif,
De tout cousta si tiro que de coous de fusieou. "
De tous côtés on ne tire que des coups de fusil."
A la place deis uous fasien la barricado,
À la place des Œufs, ils faisaient la barricade,
[située derrière la Bourse, dans le quartier détruit depuis, et occupé par le centre commercial]
Su lou meme moumen oousen la fusiado ;
Au même moment, nous entendons la fusillade :
Lou mounde si soouvavoou ; vian un joine brutaou,
Les gens se sauvaient ; nous voyons un jeune brutal,
Li dian : "Mounte an fa fue ? - Dessu lou generaou,"
Nous lui disons : "Où ont-ils fait feu ? - Sur le général,"
Nous responde, subran, eme un ton de malici,
Nous répond-il aussitôt sur un ton de malice,
Si penserian de suito qu’ero un deis coumplici.
Nous pensâmes de suite qu’il était un des complices.
Parte mai en courent, leis huis fouero la testo,
Il part à nouveau en courant, les yeux hors de la tête,
Ni quan voou, ni quan couesto, demande pas soun resto,
Et sur le coup (ex abrupto), il ne demande pas son reste,
Anavi m’approucha, veire la barricado,
J’allais m’approcher, voir la barricade,
Mi dien : parmi Françès la guerro es desclarado ;
On me dit : parmi les Français la guerre est déclarée ;
Leis ballo que siblavoun, enfin, din la carriero,
Les balles qui sifflaient, enfin, dans la rue,
Urousamen que sian oou siecle de lumiero.
Heureusement que nous sommes au siècle des lumières.
O ! Siecle renouma, coumo esclares ben :
O siècle renommé, comme tu éclaires bien :
Leis homes, ooujourd’hui, soun rempli de talen.
Les hommes aujourd’hui sont remplis de désirs, "capacité".
Doou ten de l’Emperour nouestreis braveis guerriers
Du temps de l’Empereur nos braves guerriers
Si batien soulamen qu’eme leis estrangiers ;
Ne se battaient qu’avec les étrangers ;
Alor, din d’aquoou ten, leis armos de la Franço
Alors, dans ce temps-là, les armes de la France
Pourtavoun la terrour ches leis aoutreis Puissanços.
Portaient la terreur chez les autres puissances.
Sigue din l’Angloterro, lou Russou, l’Alleman,
Que ce soit dans l’Angleterre, chez le Russe, l’Allemand,
Nouestreis braveis sordas s’envenien trioumphans.
Nos braves soldats s’en venaient triomphants.
Aqui l’avie d’orguui eme fouesso genio,
Là il y avait de l’orgueil et beaucoup de génie,
Aquelli meritavoun tre ben de la patrio ;
Ceux-ci méritaient très bien de la patrie ;
Leis loouries que cuyen, leis poudian respeta ;
Les lauriers qu’ils cueillaient pouvaient être respectés ;
E sa gloiro es anado a la pousterita.
Et leur gloire est allée à la postérité.
Mai oou siecle de vui, que lou renoumoum tan,
Mais au siècle d’aujourd’hui, que nous célébrons tant,
L’enfan fa fue oou pèro, lou pèro a l’enfan.
Le fils fait feu sur le père, le père sur le fils.
O per ma fe de Dieou, li coumpreni plu ren
O par ma foi de Dieu, je n’y comprends plus rien
Explicami en poou, enfin, coumo viven :
Expliquez moi un peu, enfin, comment nous vivons :
De si dire Françès aro foou ave crento,
De se dire Français maintenant il faut avoir crainte (honte),
Sian ben mai arriera qu’en milo huich cen trento.
Nous sommes bien plus arriérés qu’en mile huit cent trente.
Paoure pople françès, coumo ti vieou pecaire,
Pauvre peuple français, comment je te vois, hélas,
Daquelleis entriguants n’en souarte de tout caire.
De ces intrigants il en sort de tous les côtés.
Per aganta de plaços, fan agi lou mesquin,
Pour attraper des places, ils font agir le pauvre diable (le misérable),
Prenoun toujour l’ouvrier per un vrai manequin.
Ils prennent toujours l’ouvrier pour un vrai mannequin.
O ! paoureis malhuroux, sias de beis darnaguas,
O ! pauvres malheureux, vous êtes de vrais nigauds,
Et li viaas, ben segur, pas pu lun que lou nas.
Et vous n’y voyez, c’est bien sûr, pas plus loin que le nez.
Aro dedin la Franço, se li fen attentien,
Aujourd’hui dans la France, si nous y faisons attention,
Touteis leis jours ressouarte de nouvellos oopinien.
Tous les jours apparaissent de nouvelles opinions.
La un jambaraya, enfin, dins chasque villo :
Il y a un mêli-mêlo, enfin, dans chaque ville :
Un demando Henri cin, l’aoutre voudrie Joinvillo.
L’un demande Henri Cinq, l’autre voudrait Joinville, [Henri V, prétendant légitimiste - Joinville, fils de Louis Philippe]
La leis Buenapartistos et lou Juste Mitan,
Il y a les Bonapartistes et les "Juste Milieu"
Que souven la regenço vou metoun en avant ;
Qui souvent vous mettent la régence (orléaniste) en avant ;
Ave un gran parti ooussi de soucialistos,
Vous avez un grand parti aussi de socialistes,
Et pui senso counta touteis leis coumunistos,
Et puis sans compter tous les communistes,
Aqui uno oopinien que coumpreni pas ben,
Voilà une opinion que je ne comprends pas bien,
Eme aquelleis Messiès foou partagea lou ben.
Avec ces Messieurs, il faut partager la propriété.
Eben aven fouesso home que millo fran per jour,
Et bien vous avez beaucoup d’hommes qui avec mille francs par jour,
E quan seriè doueis millo serien encaro cour ;
Et quand ce seraient deux mille (francs) seraient encore à court ;
Pouria ben li douna touto vouestro fortuno,
Vous pourriez bien leur donner toute votre fortune,
Et pui lou revengu enca d’uno coumuno
Et puis encore le revenu d’une commune
Que n’en veirien la fin, et serie leou mangea,
Qu’ils en verraient la fin, et cela serait vite mangé,
Et vous vendrien leou dire que foou mai partagea.
Et ils viendraient vite vous dire qu’il faut à nouveau partager.
O ! lache de Françès, l’argen ti fa tout faire.
O ! lâche Français, l’argent te fait tout faire.
Fouesso que per sieis francs tamben vendrien soun paire.
Beaucoup pour six francs vendraient aussi leur père.
Fan fue oou generaou, tiroun su leis chassurs ;
Ils font feu sur le général, ils tirent sur les chasseurs ; [le général Ménard, blessé sur la Canebière]
Alor sian plus Françès, digami que sian Turc,
Alors nous ne sommes plus français, dites-moi que nous sommes Turcs,
Per fa de cavo ensin foou estre de manans ;
Pour faire des choses pareilles il faut être des rustres ;
Sun chin negre vous mouarde, va fe pagua oou blan,
Si un chien noir vous mord, vous le faites payer au blanc,
Vengea vous su d’aqueleis que vous an fa de maou,
Vengez-vous sur ceux qui vous ont fait du mal,
Ane pas insulta lou brave generaou ;
N’allez pas insulter le brave général ;
Es l’ami deis ouvriers, car touteis va saben,
Il est l’ami des ouvriers, car tous le savent bien,
Lou generaou Menard si coumpouarto très ben.
Le général Ménard se comporte très bien. [rappelons-le, il commandait la garde nationale]
Se la lou mendre bru, se li pouarto de suito,
S’il y a le moindre tumulte, il s’y porte aussitôt,
Duven lou respecta din sa noblo counduito.
Nous devons le respecter dans sa noble conduite.
Voulian la Republico, et ben aro l’aven,
Nous voulions la République, et bien maintenant nous l’avons,
Na fouesso que voudrien un aoutre changeamen ;
Il y en a beaucoup qui voudraient un autre changement ;
Na que voueloun Cabet per faire lou partagi,
Il y en a qui veulent Cabet le communiste) pour faire le partage,
La de faribustiers que voudrien lou piagi.
Il y a des flibustiers qui voudraient le pillage.
Voulen estre tranquile eme la Republico.
Nous voulons être tranquilles avec la République.
Aqueou que si voou batre s’envague en Afriquo ;
Celui qui veut se battre, qu’il s’en aille en Afrique ;
Aqui sera segu de leou faire bendeou,
Là il sera vite certain de pouvoir cogner,
A la risquo bessai de li leissa la peou.
Au risque peut-être d’y laisser la peau.
Car parmi patriotos si desclaro la guerro
Car si entre patriotes se déclare la guerre
Aco farie trembla lou ciel eme la terro.
Cela ferait trembler le ciel et la terre.
Jamai ses vis coumettre uno talo infamio,
Il ne s’est jamais vu commettre une telle infamie,
Es la premiero fes qu’arribo din Marsiho.
C’est la première fois que cela arrive dans Marseille.
Leis insurgeas avien lou drapeou tres coulour,
Les insurgés avaient le drapeau trois couleurs, [aucun drapeau rouge signalé chez les insurgés]
La gardo natiounalo lou drapeou tres coulour,
La garde nationale le drapeau trois couleurs,
Leis insurgeas creidavoun : Vivo la Republico !
Les insurgés criaient : Vive la République !
Et leis aoutreis disien : Vivo la Republico !
Et les autres disaient : Vive la République !
Enfin, touteis ensemble eroun doou meme dieou,
Enfin tous ensemble étaient du même dieu,
Et soun resounamen ero a coou di fusieou.
Et leur raisonnement (discussion) était (se faisait) à coup de fusils.
Aro digue mi un paou, se me un taou discours
Maintenant dites-moi un peu, si avec un tel discours
De se dire Françès es pas un desounour.
De se dire Français n’est pas un déshonneur.
Puesque dedin la Franço aven tan d’intriguan
Puisque dans la France nous avons tant d’intrigants
Renegui ma patrio, e mi faou Musulman.
Je renie ma patrie et me fais musulman.

Qui sont les insurgés ?


Hôtel du Peuple souverain", inscription laissée par les insurgés prisonniers au Château d’If en juin 1848
Lors de la répression directe de l’insurrection, et dans les jours qui suivirent, sur dénonciations de voisinage, plusieurs centaines d’insurgés ou présumés tels furent arrêtés. Le 22 juin, les premiers prisonniers furent enfermés dans les deux forts de l’entrée du port, puis nombre d’entre eux furent entassés au Château d’If. Même usée par le temps, on peut encore lire sur les murs du Château d’If la trace de leurs graffiti. L’arc d’une porte voûtée porte, profondément gravée, l’ironique inscription : "hôtel du peuple souverain"...
À la différence de Paris, où les jugements suivirent immédiatement l’insurrection et furent très durs, ici, on attend une année, et surtout on ne juge pas à Marseille : c’est Valence qui accueillera le procès.
Dans le climat tendu et répressif de l’année 1849, l’accusation et les peines apparaissent relativement « clémentes ».
Le procureur déclare : " La fermeté et l’indulgence continueront à inspirer le ministère public dans sa conduite aux débats. D’une justice ferme contre ceux qui ont arboré le drapeau sanglant de la guerre civile et de l’anarchie, il sera d’une justice indulgente pour ceux qui n’ont été que les instruments passionnés ou aveugles de chefs séditieux. Le magistrat républicain sait ce qu’il doit de respect à la liberté des opinions. Il a une entière sympathie pour toutes les souffrances ; mais il déteste et flétrit toute attaque violente contre l’ordre social. Protecteur de la paix publique, de la propriété, de la famille, il connaît ses devoirs, et il saura élever son inébranlable dévouement à la hauteur des grands intérêts de la société représentés par un jury probe, libre et national." ("Cour d’Assises...", op.cit)
Il suffit de comparer les peines décidées par le tribunal de Valence avec la cruelle brutalité des peines décidées par la commission mixte des Bouches-du-Rhône, après le coup d’État de 1851. Marseille ne connut pas d’insurrection en décembre 1851, mais pourtant bien des militants (préalablement libérés, légèrement condamnée, ou acquittés en 1849), furent envoyés à Cayenne : ainsi le propagandiste socialiste Couturat, qui, condamné à un an de prison en 1849, sera condamné à 20 ans de bagne à Cayenne en 1852. Ainsi le tourneur en chaises Cadenel, acquitté en 1849, et condamné à 20 ans de bagne de Cayenne en 1852. (le leader démocrate-socialiste Agénon, que nous avons vu négocier avec les barricadiers de Castellane, mourra à Cayenne peu après son arrivée...)

Le 25 juin 1849, un an après les événements, 153 insurgés étaient donc jugés par la Cour d’assises de Valence, dans une ville en état de siège, qu’ils traversèrent dans leurs fourgons pénitentiaires en saluant la foule au cri de "Vive la République !". La plupart, emprisonnés depuis un an déjà, n’avaient, mais, on le voit, rien perdu de leurs convictions et de leur combativité.
Un tri important avait déjà été fait parmi les 419 insurgés initialement inculpés. "La justice a rendu à la liberté, pour absence ou insuffisance de charges, 261 inculpés. Elle en a traduit cinq en police correctionnelle. Sur les 153 accusés qu’elle a renvoyés devant le jury, 46 seulement sont présentés comme coupables d’attentat, elle n’impute à presque tous les autres qu’une part plus ou moins active dans l’insurrection." (Cour d’Assises de la Drôme. Procès des accusés de juin de Marseille, Marseille, imprimerie nationale - association d’ouvriers)...
Parmi ces 261 inculpés dispensés de procès, on trouve des militants démocrates socialistes actifs (le journaliste Honoré Bondilh, par exemple, connut le château d’If). On y trouve aussi une "piétaille" qui, pour avoir été mêlée aux événements, ne semble pas y avoir pris une part importante.
Restent 153 hommes qui vont être jugés. C’est dire que le procès ne peut nous offrir qu’une vision très partielle de la composition sociologique et des origines géographiques de la totalité des manifestants, (plusieurs milliers) et des insurgés (plusieurs centaines).

Accusés et témoins s’expriment tous en français, à une seule exception : " La femme Héraut, née Henry, tenant un magasin de coiffeur à Marseille, dépose. La déposition de ce témoin est faite en patois provençal." (« Cour d’Assises… », op.cit). Tout en demeurant fortement provençalophone, Marseille a déjà été gagné au français. D’autant que l’immigration intérieure française y a été très forte sous la Monarchie de Juillet. Pour autant, la différence d’accent est constamment soulignée dans l’identification des inculpés : Marseillais, Français du Nord... Par exemple, Lombard, négociant, commandant de l’artillerie de la garde nationale, qui avait été au contact des barricades de la Grand Rue, puis de la place Castellane, et avait négocié avec les insurgés, répond ainsi à une question du président : « Auriez vous connu quelqu’un des insurgés aux barricades ? – Je ne puis donner aucune indication précise à cet égard. Ce que j’ai remarqué et ce que j’ai entendu de leur langage, me porte à croire que la plupart des insurgés appartenaient au nord de la France » (« Cour d’Assises… », op.cit). La présence de quelques uns des 50 jeunes Parisiens de la Légion italienne, qui devaient quitter Marseille le 22, est ainsi attestée dans la manifestation du matin. Pour autant, aucune mention n’est faite dans l’accusation de leur participation à l’insurrection armée. Ces "Français du Nord" barricadiers sont bien des ouvriers travaillant à Marseille, sans être pour autant tous marseillais d’origine. Beaucoup sont venus de Paris, du Sud-Ouest, de l’Alsace et bien entendu de tout le Sud-Est. Certains, les plus âgés (trente ans et plus) sont profondément impliqués dans la vie politique de la cité, et depuis longtemps.
Les autres, très jeunes, sont ainsi présentés après le passage en revue des 46 inculpés estimés responsables de "l’attentat" : " L’audience continue par l’interrogatoire et l’audition des témoins concernant ceux des accusés qui ont été vus porteurs d’armes apparentes dans le mouvement insurrectionnel, construisant des barricades, envahissant le domicile des citoyens dans les quartiers environnant la place aux œufs et la place Castellane. Cette catégorie d’accusés est la plus nombreuse. Elle forme le principal contingent des insurgés qui ont à répondre devant la justice des événements du 22 et 23 juin. Ce sont pour la plupart des ouvriers qu’on est allé soulever dans leurs chantiers. Il y en a fort peu qui soient habitants de Marseille. Un grand nombre même ne sont pas français. » ("Cour d’Assises", op.cit).
Déclaration curieuse en ce qui concerne l’habitat (même depuis peu, même si leur gîte est provisoire, les inculpés sont domiciliés à Marseille) et en ce qui concerne la nationalité (en fait on relève un Bavarois, et deux Piémontais...). Mais restent cette dimension de l’effet d’entraînement à partir des lieux de travail. "Chantiers" ne peut pas s’appliquer au monde de l’atelier dont nous avons dans l’article "Barricades" qu’il a fourni son bon contingent, mais convient parfaitement aux ateliers nationaux (municipaux). Or, la liste des accusés mentionne très peu de travailleurs enrôlés dans ces chantiers municipaux. On peut penser, comme beaucoup de commentateurs l’ont avancé, que ces ateliers ont en fait peu donné à l’insurrection. On peut aussi penser que les inculpés ont donné leur profession initiale, qui ne correspondait pas forcément au travail qu’on leur proposait dans les dits ateliers...
Voyons maintenant qui étaient ces inculpés, d’abord le groupe des responsables de l’attentat, puis le groupe des "entraînés". Je les ai classés par ordre alphabétique, en indiquant les lieux où ils ont participé à l’insurrection, et, éventuellement, leur condamnation.
[J’indique par * ceux qui dans l’instruction sont désignés comme ayant appartenu au Club des Montagnards, et/ou ayant fait partie des quatre populaires compagnies montagnardes de la garde nationale, regroupées sous le nom de « compagnie des Tirailleurs » (présentes sur la Canebière puis engagées place aux Œufs).] [J’indique par ** les inculpés n’ayant pas atteint la majorité de 21 ans]

Sont classés en « première catégorie - principaux fauteurs de l’attentat ».
1 - Ménier Paul*, négociant, 35 ans, chef de compagnie [Canebière, place aux Œufs] [15 ans de détention]
2 - Ricard Dominique*, fabricant de malles, 30 ans, chef de compagnie [Canebière] [15 ans de détention]
3 - Perrin, Joseph Alexandre*, aubergiste, 34 ans, chef de compagnie [Canebière, place aux Œufs] [10 ans de détention]
4 - Carbasse, Sébastien*, officier de santé, 32 ans, accusé d’avoir tiré sur le général [Canebière, place aux Œufs] [déportation]
5 - Bellissen Joseph*, tapissier, 32 ans, lieutenant de compagnie, accusé d’avoir ordonné le feu contre le général [Canebière, place aux Œufs]
" Ces cinq accusés peuvent être considérés comme les principaux fauteurs de l’attentat, et l’on a vu, dans l’exposé des faits, la part décisive qu’ils y ont prise le 22 juin, principalement à la Canebière " (« Cour d’Assises », op.cit)
Suivent 43 autres inculpés pour participation directe à l’attentat.
– Albot*, cordonnier 25 ans [place aux Œufs]
– Aldebert, Jean Joseph*, tailleur d’habits 42 ans, [Canebière] [4 ans de prison]
– Arnaud Jean Jacques*, fabricant de malles, 41 ans, [place aux Œufs] [10 ans de détention]
– Arbid Joseph**, lithographe et interprète, commissionnaire de maison de tolérance, 17 ans, [place aux Œufs] [trois ans de prison]
– Aymon Antoine*, voilier, 39 ans, [place aux Œufs] [5 ans de détention ou 4 ans de prison]
– Aymon Basile*, ouvrier menuisier, 43 ans, [place aux Œufs] [5 ans de détention ou 4 ans de prison]
– Bailleux Julien, 25 ans, tourneur mécanicien chez Armand et Soudry à la Capelette, délégué des ouvriers de cette usine [Castellane] [1 an de prison]
– Barelle Jean Antoine, élève en pharmacie, employé au chantier communal de la Plaine, 23 ans, [place aux Œufs]
– Barrère Jean Baptiste*, chaudronnier, 30 ans [place aux Œufs] [déportation]
– Blanc Jean*, plâtrier 24 ans [place aux Œufs] [6 ans de détention]
– Blanc Nicolas*, maçon, 24 ans, [place aux Œufs] [6 ans de détention]
– Bonnaud Honoré*, boulanger, 38 ans, [Canebière] [2 ans de prison]
– Borciat, François**, ouvrier menuisier, 19 ans, [place aux Œufs]
– Boucheraux Michel*, marchand de meubles [accusé de connivences avec les insurgés]
– Bujersdorfer Georges Michel, tailleur de pierres, 37 ans, [place aux Œufs] [8 ans de détention] (Bavarois)
– Casadidio Louis*, domestique, 23 ans, [Canebière] (Sarde)
– Couturat Louis Eugène*, ouvrier cordonnier devenu commis en librairie, 35 ans [place aux Œufs] [1 an de prison]
– Cros Jean*, coiffeur, 34 ans, [place aux Œufs] [8 ans de détention]
– Dalmas Étienne Jean Baptiste, ouvrier boulanger, 33 ans, [place aux Œufs]
– Derossi Darius*, menuisier, 28 ans, [place aux Œufs]
– Dutto Pierre*, cordonnier, 40 ans [place aux Œufs] [condamnation correctionnelle, ss précision]
 Fauroux Joseph*, fabricant de malles, [place aux Œufs]
– Girard Vincent*, tonnelier, 36 ans [place aux Œufs] [15 ans de détention]
– Girard Alexandre*, tailleur de pierres, 30 ans, [place aux Œufs] [1 an de prison]
– Guigue Antoine Joseph*, peintre sculpteur, 32 ans, [place aux Œufs] [5 ans de prison]
– Honoré Joseph* dit Lerouge, dit Faissine, marchand de fagots, 50 ans, [place aux Œufs] [8 ans de détention]
 Lautier Théodore*, ancien militaire, serrurier mécanicien à l’usine Taylor, [chef de barricade à Castellane] [5 ans de détention]
– Laugier Alexandre*, commis négociant, 28 ans, [chef de barricade à Castellane]
– Merle, Joseph Pierre*, tailleur d’habits, 47 ans, [place aux Œufs] [10 ans de détention]
– Moreau Rodolphe, serrurier et agent de remplacements militaires à Avignon, 37 ans, [Canebière]
– Mellino Jean Baptiste*, Sarde, [place aux Œufs]
– Nada Pierre*, scieur de long, 35 ans, [Canebière]
– Paysan Jean Baptiste*, marchand colporteur, 24 ans, [Canebière]
 Prévost Louis Marie, ouvrier menuisier ébéniste, 30 ans, a entraîné des ouvriers du chantier du Prado [Castellane]
– Rue Fortuné, menuisier et logeur, 33 ans, ouvrier chantier du Prado [Castellane]
– Ronjeon François*, portier au théâtre du Gymnase, 48 ans, [place aux Œufs]
 Soulier François*, tailleur d’habits, 23 ans, [Canebière]
– Trotebas Marius*, aide forgeron à l’usine Taylor, 25 ans, accusé d’avoir tué un soldat [Castellane] [déportation]
– Trotebas Séraphin, ouvrier serrurier, 29 ans, [Castellane]
– Udron Jean Constantin*, ouvrier forgeron, 25 ans, taylor [Castellane]
– Vayri Jean*, ouvrier cordonnier, 28 ans, [place aux Œufs]

Il est facile de voir que dans cette première catégorie, la très grande majorité des inculpés, ont participé aux événements de la Canebière et de la place aux Œufs. À côté de quelques artisans et commençants, on trouve représenté tout le petit peuple de l’atelier traditionnel et du bâtiment. Il a combattu dans le vieux Marseille qu’il connaît et où il habite. Au contraire, les quelques inculpés pour participation aux barricades de la place Castellane sont très majoritairement des ouvriers de la nouvelle métallurgie du sud-est de la ville.
Ceux qui furent lourdement condamnés restèrent fidèles à leurs convictions. Si un Carbasse qui devint délateur à Belle-Île, les autres demeurèrent fermes Montagnards.

— Deuxième catégorie. Classons la en trois catégories, suivant les lieux de l’insurrection

1 - Rue Saint Ferréol : deux inculpés seulement.
– Delon Marc, tailleur de pierres, 35 ans, chantier de la gare du ch de fer [rue St-Ferréol] [3 ans de prison]
– Vandelli Jean ébéniste, 26 ans, [rue St.Ferréol]

2 - Canebière et proximité, place aux Œufs.
– Allègre Alexandre, boulanger, 21 ans [place aux Œufs]
 Aubert Théophile, ébéniste, 20 ans, [place aux Œufs]
– Aubin dit le Maconais, fugitif, [place aux Œufs]
– Barthélémy Félix, manœuvre, 30 ans, [place aux Œufs]
– Bellemain Jacques, tailleur de pierres, 26 ans, [place aux Œufs] [5 ans de prison]
– Bertaud Joannis, garçon cafetier, 18 ans, [place aux Œufs]
 Blanc Gustave, tanneur, 39 ans, [place aux Œufs]
– Blanchet Pascal Étienne, marin, 42 ans, [place aux Œufs] [5 ans de prison]
 Bonhomme Joseph, marchand colporteur, 32 ans, [Canebière]
– Bonnet Adolphe, boulanger, 19 ans, [place aux Œufs] [condamnation correctionnelle, ss précision]
– Boutonnet Auguste, ouvrier gantier, 20 ans, (en route vers sa famille à Philippeville) [Canebière]
 Bussy Ferdinand, peintre en bâtiments, 22 ans, [place aux Œufs]
 Chollet Jean Baptiste, cordonnier, 58 ans, [place aux Œufs] [3 ans de prison]
– Chuit Alexis, peintre en bâtiment, 43 ans, [place aux Œufs]
– Curnier Etienne, marchand colporteur, 28 ans, fugitif, [place aux Œufs]
– Delaporte Auguste, ancien militaire, 31 ans [place aux Œufs] [8 ans de détention]
– Emperaire Alphonse dit Martin, garçon coiffeur, [place aux Œufs]
– Fabre Lazare, cultivateur au quartier Saint Loup, 52 ans, [place aux Œufs] [18 mois de prison]
– Frégy Antoine, manœuvre, 19 ans, [place aux Œufs]
– Funel Dominique Antoine, scieur de long, 20 ans, chantier communal de la colline Bonaparte [condamnation correctionnelle, ss précision]
 Gardenti Marius Pierre, maçon, 20 ans [place aux Œufs] [5 ans de prison]
– Girard François corroyeur 47 ans, [place aux Œufs]
 Giraud Jean Pierre, chaudronnier, 27 ans, [place aux Œufs] [8 ans de détention]
 Giraud Higonel ferblantier 22 ans, [place aux Œufs]
– Gouje Louis tuilier 24 ans, [place aux Œufs] [condamnation correctionnelle, sans précision]
– Granger Louis, pêcheur, fugitif, [place aux Œufs]
– Guigue Antoine, vendeur de comestibles, 68 ans, [Canebière]
– Henri ouvrier en chaises, fugitif, [place aux Œufs]
– Job Désiré, cuisinier marin, 20 ans [Cours] [six mois de prison]
– Jouve Louis, cuisinier, 18 ans, [place aux Œufs]
– Juge Louis, cordonnier 22 ans [place aux Œufs]
– Lagraffe Henri, commis marchand, 20 ans, [Cours]
– Latour Sylvestre, tailleur de pierres, 27 ans, [place aux Œufs]
– Laudière Jean Léon, serrurier, 26 ans, [place aux Œufs]
– Laurent Pierre, ouvrier mineur, 37 ans, [place aux Œufs]
– Lavigne Antoine, ouvrier boulanger, 28 ans, [place aux Œufs]
– Lécuirot Alphonse, peintre en bâtiment, 47 ans, [place aux Œufs]
– Léon Eugène, ouvrier boulanger, 19 ans [place aux Œufs] [condamnation correctionnelle, sans précision]
– Lévy Lazare, marchand de sucreries, 44 ans, Parisien de passage [place aux Œufs]
– Maillet Théophile, ouvrier peintre en décors, 22 ans, [place aux Œufs]
– Marc, terrassier, 18 ans, [place aux Œufs]
– Marmet Jean Baptiste, serrurier forgeron, 51 ans [Canebière] [1 an de prison]
– Martignan Antoine, boulanger, 26 ans, [place aux Œufs]
– Martin Henri, cartonnier, 27 ans, [place aux Œufs] [6 ans de détention]
– Martin Joseph dit Maridje, commissionnaire, 32 ans, [place aux Œufs]
– Masson Alexandre, peintre en bâtiments, 18 ans [place aux Œufs]
– Meille Jean Pierre, décrotteur, ancien garçon de café, 18 ans, [place aux Œufs]
– Mérentié Marius, ouvrier cordonnier, 35 ans, [Place aux Œufs]
– Miffret Joseph, journalier, 27 ans, [place aux Œufs] [6 ans de détention]
– Milani Pierre, journalier, 19 ans, [place aux Œufs]
– Molinard Alexandre, ouvrier cordonnier, 28 ans, [place aux Œufs]
– Noyer Joseph, jardinier, 21 ans, [place aux Œufs] [6 ans de détention]
– Ordant Michel, garçon de billard, 18 ans, [place aux Œufs]
– Parat, Jacques Antoine, serrurier mécanicien, 23 ans, [place aux Œufs]
– Péget Nicolas, ouvrier tailleur de pierres, 24 ans, [place aux Œufs] [5 ans de prison]
 Peille François dit casseur de pierres, saltimbanque, 22 ans, [place aux Œufs]
– Pépiton Edouard, garçon de salle, 20 ans, [place aux Œufs] [5 ans de prison]
– Petit, Jean Louis, forgeron, 56 ans, [place aux Œufs]
– Philippeau Pierre, cordonnier, 22 ans, [place aux Œufs]
– Pipet Célestin Julien, ouvrier peintre, 28 ans [place aux Œufs] [3 ans de prison]
– Poisson Louis, tisserand et marchand colporteur, 31 ans, [place aux Œufs] [6 ans de détention]
– Pomme Joseph, ancien postillon, 33 ans, [place aux Œufs]
– Pradeau Jean Baptiste, menuisier, 17 ans, [place aux Œufs]
– Ravel Joseph, journalier scieur de bois, 52 ans, [place aux Œufs] [condamnation correctionnelle, ss précision]
– Rochetin Laurent, tailleur de pierres, 23 ans, [3 ans de prison] [Castellane]
– Rossi Charles François, boulanger, 30 ans, [place aux Œufs] [3 ans de prison]
– Saintupayri Jean, tourneur, 26 ans, [place aux Œufs]
– Sauvaire Antoine, ouvrier boulanger, 28 ans, [place aux Œufs] [5 ans de détention]
 Schaffausen Joseph, journalier, 28 ans, [place aux Œufs]
– Sébastien Joseph, terrassier, 24 ans, [place aux Œufs]
– Sévin, Eugène, ouvrier ferblantier, 23 ans, [place aux Œufs] [1 an de prison]
– Simian Romain, boulanger, 26 ans, [place aux Œufs]
– Sorro Jacques Victor, ouvrier tanneur, 20 ans, [place aux Œufs]
– Surreau Émile, sellier 20 ans, [place aux Œufs]
– Teste Louis, ouvrier mineur, 17 ans, [place aux Œufs]
– Tirel Claude, raffineur de sucre, 23 ans, [place aux Œufs]
– Turcan François, mesureur public, 32 ans, [place aux Œufs]
– Vivien François, journalier, 32 ans, [place aux Œufs]
– Viton Hypolite portefaix 19 ans, [place aux Œufs]
Comme je l’indiquais dans l’article "Barricades", ce sont très majoritairement des hommes jeunes, voire très jeunes (beaucoup ne sont pas majeurs), et clairement prolétaires salariés : représentants des métiers traditionnels de l’atelier (cordonniers, tailleurs, dont la tradition démocratique est bien attestée, ainsi que celle des ouvriers boulangers), menuisiers, chaudronniers, maçons et tailleurs de pierres si nombreux dans cette ville en plein essor, journaliers, manœuvres. Les métiers du port sont pratiquement absents.

3 - place Castellane :
– Aeschlimann Auguste Guillaume, tourneur 27 ans, [Castellane]
– Balajat Michel, charretier, entrepreneur travaux publics, 43 ans, [Castellane] [3 ans de prison]
– Bayard Henri, peintre en tableaux, 46 ans, [Castellane]
– Bellet Adolphe, ouvrier mécanicien Taylor [Castellane]
– Berthet André ouvrier serrurier, 20 ans, [Castellane]
– Bontemps Jean Guillaume, frappeur atelier taylor, 35 ans, [Castellane] [1 an de prison]
– Cadenel Louis, formier tourneur en chaises, 22 ans. [Castellane]
– Caron Jacques Louis, carrossier 31 ans, [Castellane]
 Deleyderier Alphonse, tourneur sur métaux chez Taylor 22 ans, [Castellane]
– Escalup Pierre, ouvrier forgeron, 21 ans, [Castellane]
– Estermann François, ébéniste 42 ans, [Castellane]
– Expily Jean, tailleur de pierres, [Castellane]
– Girardet Nicolas, ouvrier mineur, 43 ans [Castellane]
– Isoard Alexandre, ébéniste, 30 ans, [Castellane]
– Lange Bruno, charretier, 25 ans, [Castellane] [8 ans de détention]
– Laurent Pierre dit Champagne, forgeron, 39 ans, [Castellane]
– Macario Jean Baptiste, menuisier modeleur, 35 ans, [Castellane]
– Maury Eugène, ouvrier cordonnier, 27 ans, [Castellane]
– Maury Léon, id 25 ans, [Castellane]
– Mazet Dominique, journalier, 69 ans, [Castellane]
– Monachon Léopold, ouvrier mécanicien, 22 ans, [Castellane]
– Riffel dit le Suisse, ouvrier tourneur taylor, fugitif, [Castellane]
– Ruffel Adrien, id., 18 ans, [Castellane]
– Thibert Paul, tailleur de pierres, 24 ans, [Castellane]
– Touchet Armand, ouvrier mécanicien, 28 ans, [Castellane]
[condamnation correctionnelle, sans précision]
– Verlin Jean, tailleur de limes, 22 ans, [Castellane]
Les ouvriers de la métallurgie implantée au sud immédiat de la place, et ceux des chantiers communaux du Prado, au sud également, ont donc fourni le gros de la troupe.

Le trauma de l’insurrection des 22 et 23 juin eut pour conséquence, dans un premier temps, la distance accrue entre les plus revendicatifs ou les plus politisés des ouvriers, et les démocrates socialistes "respectables", ennemis du désordre. Mais, à terme, il inscrivait la combativité ouvrière dans un radicalisme qui ne cessera de se manifester à Marseille, qui mûrira sous l’Empire et dont la force se manifestera avec évidence en 1869-1870.

- L’Atelier et l’insurrection de Juin 1848

Juin 1848, une régression catastrophique pour les socialistes chrétiens. Mais malgré l’épreuve, plus que jamais confiance dans l’Association.

Dès sa naissance, l’Atelier avait clairement rompu avec la tradition insurrectionnelle, et placé son action dans le cadre de la propagande légale.

Ainsi de son éditorial du 1er octobre 1844 :
« L’ouvrier révolutionnaire a placé son fusil en un secret réduit ; il a jeté à la rivière ses dernières cartouches ; et les ordres du jour de la société insurrectionnelle, sauf un seul exemplaire pour servir à l’histoire, ont été livrés au feu de sa propre main.
Savez vous pourquoi ?
C’est que l’ouvrier révolutionnaire conspire maintenant au grand jour ; c’est qu’il a compris que l’opinion publique n’était pas suffisamment éclairée sur les buts des insurrections tentées, et que, d’ailleurs, les insurgés eux-mêmes, parfaitement d’accord quant à l’œuvre critique, n’étaient pas assez unis de pensée quant à l’œuvre organique ; c’est, en un mot, que l’ouvrier révolutionnaire a senti qu’avant toute idée d’insurrection deux choses étaient à faire : la première, de s’entendre sur la réédification qu’on se proposait ; la seconde, d’amener l’opinion publique à reconnaître l’absolue nécessité de la réédification proposée. En conséquence, l’ouvrier révolutionnaire a cru de son devoir d’employer son activité à ce grand travail, soit en révélant au public les sentiments, les douleurs et les besoins de la classe laborieuse, soit en cherchant à fixer l’esprit des travailleurs sur certaines réformes, soit enfin en formulant les améliorations de toutes sortes que les classes inférieures exigent ou sont en droit d’exiger.
D’un autre côté, fatigué outre mesure d’entendre discuter au-dessus de lui la question de savoir si les masses populaires sont autre chose qu’une force productive, une force brutale, qui doit être mue et contenue par l’intelligente volonté des classes élevées, l’ouvrier révolutionnaire a cru qu’il était temps de protester, au nom de la classe laborieuse, contre la révoltante maxime des non-laborieux ; c’est pourquoi le voilà qui, depuis quelques années, s’essaye résolument au maniement des armes intellectuelles : de soldat, l’ouvrier révolutionnaire s’est fait publiciste [97]. »

On conçoit que l’insurrection ouvrière de Juin 1848 ait été vécue par les ouvriers journalistes de l’Atelier comme une régression catastrophique.
C’est tout le sens de son numéro du 10 juillet, le premier autorisé depuis le début de l’insurrection.

« L’insurrection a été vaincu, grâce à Dieu ! et tout en déplorant le funeste égarement qui a conduit tant de nos frères derrière les barricades, nous nous félicitons de voir enfin mettre un terme aux scènes de meurtre et de carnage qui ont ensanglanté Paris. »

Reportons nous à ce « Vœu d’un ouvrier », éditorial de la Une :
« -Terre, cria la vigie ; elle signala une potence sur la plage ; nous vîmes que c’était un pays civiliséJournal d’un brick.
Nous tous qui portons le nom d’une même mère, la France ! agenouillons-nous sur la terre qui va cacher à jamais les restes mortels de nos frères.
Dieu soit loué, la guerre fratricide est finie !... Honte éternelle sur ceux qui, profitant de la misère de l’artisan, sont venus souffler la discorde et la guerre civile au milieu de nos frères, composés de deux classes, l’une heureuse et l’autre oubliée de la première.
Si notre classe entière n’a pu résister à la tentation d’un vil métal, la plus grande partie était poussée par la misère, qui enlaidissait leurs femmes et moissonnait avant le temps leurs pauvres enfants.
Que les classes privilégiées n’augmentent pas le sentiment de nos infortunes, car nous savons qu’à peine si elles nous supposent de la vertu. Sans doute, nous savons qu’il y a parmi les ouvriers de mauvais instincts, de coupables entrainements ; mais quand la société ne manque par à son rôle, la vertu devient possible et le vice n’a pas d’excuses. Eloignez donc toute satisfaction présente que donne une victoire ; plus tard l’histoire regrettera d’avouer ce sanglant triomphe, car le sang des enfants d’une même patrie a coulé par les quatre veines.
Maintenant que cette cruelle guerre est finie, et que la terre va couvrir à jamais tant de victimes, comme pour cacher aux hommes le mal qu’ils viennent de se faire, nous retrouvons ce Paris si beau, moins le luxe de ses boutiques et le bruit de ses rues ; mais on le reconnaît toujours avec ses vices polis, ses richesses qui disposent à l’égoïsme, et la misère qui rend injuste ; puissions-nous bientôt entendre comme autrefois la chanson matinale de l’ouvrier, qui trouble si souvent le repos de l’homme oisif.
Enfants de notre belle France, il y a encore de beaux jours à l’horizon ! Oubliez vos querelles et vos haines ; plus de récriminations, témoin le Christ qui mourut pour nos frères. Souvenez-vous qu’avec la propagande libre et le vote universel tous les progrès nécessaires à notre cause ne sont qu’une question de temps, et comme l’a dut Lafontaine (sic), patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »
On le voit, plus que jamais pour les socialistes chrétiens de l’Atelier l’avenir n’est pas dans la lutte des classes, mais dans la conscientisation légale et dans cette Association dont Buchez avait si bien parlé au lendemain de la révolution de février.
Cf. : article 852
Dans ce même numéro du 10 juillet, l’Atelier donne un long compte-rendu de l’intervention du bras droit de Buchez à l’Atelier, le député Claude Anthime Corbon [98], sur la question de l’association ouvrière.
« Le moment est venu, citoyens représentants, d’aborder franchement et nettement cette question de l’association dans le travail, question séduisante pour les uns, irritante pour beaucoup d’autres ; question grosse d’espérances fondées et en même temps d’espérances illusoires !
L’association est d’ailleurs le grand besoin de notre époque ; c’est au nom de l’association qu’on a enlevé à l’Etat les chemins de fer ; c’est au même titre que l’on combat le rachat de ces chemins. Pourquoi les simples travailleurs ne tenteraient-ils pas, eux aussi, de jouir des bénéfices de l’association ? Si le principe est fécond, il ne le sera pas moins lorsqu’il s’agira de l’appliquer au travail que lorsqu’il s’agit de l’appliquer à la spéculation.
Il n’est assurément personne dans cette Assemblée qui ne veuille de tout son cœur l’élévation progressive des classes tenues jusqu’ici dans l’infériorité. Et, pour notre part, nous avons l’intime conviction qu’un jour viendra où la plupart des travailleurs auront passé de l’état de salariés à celui d’associés volontaires, comme autrefois ils sont passé de l’état d’esclaves à celui de serfs, et comme de serfs ils sont devenus salariés libres. Mais cette transformation sera l’œuvre du temps et des efforts particuliers des travailleurs. L’Etat doit y aider sans doute [99] ; mais quelle que puisse être sa part dans la lente réalisation de ce progrès, elle doit être, elle sera de beaucoup inférieure à la part que devront y prendre les ouvriers eux-mêmes. Il faut que le travailleur soit le fils de ses œuvres, et que, s’il possède un jour, d’une manière ou d’une autre, l’instrument de son travail, il le doive avant tout à ses propres efforts.
C’est là, nous le savons, une résolution qui satisfera médiocrement certaine portion de la classe ouvrière à laquelle on a fait croire, au contraire, que l’Etat ferait tout et qu’elle n’aurait qu’à se laisser faire. Ceux-là ne sont pas dignes d’être aidés qui n’ont pas le courage de s’aider ; ceux-là n’ont le sentiment vrai ni de la liberté, ni de l’égalité, ni de la fraternité, qui ne veulent point tenter de s’élever par des efforts soutenus et patients, mais qui attendent qu’on les élève ! Nous voudrions donc que l’Etat ne vînt en aide aux travailleurs qu’en proportion des efforts qu’ils feront eux-mêmes pour parvenir à la possession de leurs instruments de travail. »
On conçoit qu’après la répression et le coup d’arrêt de 1850, qui vit la fin du journal, ce point de vue ait pu continuer à irriguer le monde des ateliers, et particulièrement les prolétaires disciples de Proudhon. Mais ces prolétaires ne sont en rien ceux de la grande industrie naissante, et les thèses de l’Association se fracasseront sur l’avènement du capitalisme industriel.

À propos de Juin 1848, le point de vue de Cœurderoy

Un témoignage terrible et prémonitoire.
"Une révolte d’anges rebelles qui, depuis, ne se relevèrent plus"

Sur Cœurderoy, cf. : Cœurderoy et le chauvinisme belliciste français, au regard d’une histoire sanglante, 1852

Ernest Cœurderoy [1825-1862], jeune interne aux hôpitaux de Paris, révolutionnaire intransigeant, dut s’exiler après l’échec de la « journée » démocrate socialiste du 13 juin 1849 (il fut condamné par contumace à la déportation). C’est à Londres qu’il publie en 1854 deux tomes de Jours d’exil [100], aujourd’hui accessibles sur Gallica et en édition papier [101].
C’est du tome premier que j’extrais ces lignes magnifiques et prémonitoires, sur lesquelles je reviendrai.

« 17 mars, 15 mai, - Juin 1848.
En avant ! nous sommes loin des jours de Février. Voici le 17 mars [102], première tentative d’une réaction timide, première hypocrisie des bourgeois sans principes auxquels la République confia ses destinées provisoires.
Voici le 15 mai [103] trombe d’un jour, qui emporta les fils les plus braves de la liberté, ceux que nous sommes accoutumés à voir les premiers sur la brèche. Ils se sont levés le matin, au nom de la solidarité des peuples, le soir les verra retomber, plus étroitement garrottés que la veille, comme cette Pologne martyre qu’ils voulaient ressusciter. Honneur à vous, Barbès, Blanqui, Laviron, Chancel, Raspail, votre exemple sera suivi, mais trop tard hélas pour la Révolution !
En avant ! en avant ! Voici de sombres journées. Jamais l’histoire n’en raconta de pareilles depuis Spartacus ; jamais elle ne pourra les retracer sans rouler un crêpe autour de sa plume, et la tremper dans le sang.
23, 24, 25 juin 1848 ! Jamais, aux rives de la Seine, plus chaud soleil ne se leva sur plus de morts ; jamais les eaux du fleuve ne furent rougies par tant de sang ; jamais on n’arracha plus de pavés à leurs gîtes de sable ; jamais les voix sœurs du tocsin et du canon ne confondirent dans l’air de si formidables mugissements.
Ce n’était pas une émeute de boutiquiers ; c’était une révolte d’anges rebelles qui, depuis, ne se relevèrent plus. Tout ce que le prolétariat de Paris renfermait d’invincible énergie et de poésie sublime tomba dans ces jours néfastes, étouffé par la réaction bourgeoise, comme le froment par l’herbe stérile.
Ils dédaignèrent les calculs de la Diplomatie trompeuse et de l’Opportunité transie, ces fiers enfants du peuple ; ils marchèrent quand les appela la voix de la Liberté ; ils s’arrêtèrent quand les appela la voix de la Mort, qui est aussi la voix de la Liberté. Comme leurs combats, leur drapeau fut sans tache, et courageuse leur devise.
Leur drapeau était rouge. Pouvaient –ils adopter d’autre couleur que celle du sang, ce liquide de la vie que produisent tous les organes de l’homme, et que nul n’accapare sans danger de mort ? Que réclamaient-ils autre chose, ceux qui font tout, que leur part de consommation dans les richesses communes, qu’une goutte de sang ?
Leur devise était simple, mais plus savante dans sa simplicité que les systèmes menteurs : « Du travail ou du plomb ! » s’étaient-ils écriés. Toute la Révolution est là ; il n’est que le peuple pour résumer dans un cri les aspirations d’un siècle. – Du travail !... c’est-à—dire abolition de la propriété, de l’intérêt, de tout monopole mortel au travail. – Ou du plomb !... ou la guerre à tous ces abus par le plus expéditif des moyens, par la dernière raison des opprimés
A cette franche attaque, qu’opposé l’hypocrisie bourgeoise ? – Trois haillons cousus en un, le drapeau tricolore, le drapeau du Peuple, de la Noblesse et de la Bourgeoisie ; l’étendard du travail, de l’oisiveté et du commerce ! Comme si l’on pouvait accorder le vol et la justice, la misère et l’opulence, la vie et la mort ! Le drapeau tricolore, souillé par toutes les hontes, chiffon qu’on vit traîner en Espagne, à Anvers, à Ancône, à Constantine, partout où il y avait à ramasser de la boue ! – Et puis ces mots : Ordre, salut public, maintien du gouvernement, que répètent encore les murailles de Varsovie, les rives de la Saône lyonnaise [104], les échos de Saint-Méry et de Transnonain [105], ces trois mots avec lesquels on conserve toutes les iniquités.
Et tandis que le peuple, à qui l’on refusait du travail, jetait ses grands défis à la face du monde, du haut de ses barricades inondées de soleil ; tandis que son plomb vengeur atteignait dans la cohue des fonctionnaires tout ce qui brillait le plus, le chef des prêtres et les chefs des soldats ; que faisaient les bourgeois ?
Oh ! qui décrira les précautions qu’ils prirent pour sauver leurs épargnes ? Qui dira leurs sueurs froides, leurs angoisses et leurs nuits blanches ? Qui dira leurs trahisons, leurs crimes et leurs assassinats ? Qui saura jamais tous leurs exploits nocturnes, et le nombre d’homme désarmés dont ils aplatirent les cervelles sur les murs de leurs églises saintes ? Qui dépeindra leur allure martiale après le danger ? Qui répètera leurs Te Deum et leurs chants d’orfraie ? Qui rapportera leurs dénonciations et leurs calomnies imbéciles ? Qui retracera les tortures que leurs tourmenteurs infligèrent aux malheureux qui gémissaient dans les hôpitaux et dans les casemates [106] ?...
Le dégoût et les larmes m’arrêtent… Moi qui trace ces lignes, j’ai vu des juges d’instruction de la République modérée fouiller comme des chacals dans des moignons saignants et d’horribles plaies d’armes à feu. Et je n’avais pas qualité pour m’opposer à ces saturnales !
Cruauté dégradante et lâche ! Fange et carnage ! Oh ! Que l’obèse bourgeoisie soit maudite à jamais ; qu’on sème le sel et le soufre sur l’emplacement de ses boutiques, et que la miséricorde de Die soit légère à son âme graisseuse !
Et cependant, il est encore des gens qui croient à l’esprit révolutionnaire de l’épicier !!!
Insensés, insensés ! Toujours le corbeau noir suivra les armées brillantes, toujours son cri lugubre précèdera la fanfare du clairon. Toujours la hyène sortira de sa tanière quand la nuit s’éveiller sur les monts couverts de neige, quand tout bruit d’armes aura cessé, quand l’étincelant cimeterre sera rentré a fourreau, quand la poussière recouvrira le canon du fusil bronzé, quand le cheval aura brisé sa sangle, et que le cavalier sans vie sera couché sous un buisson. Toujours, toujours aussi, le vil bourgeois cherchera sa nourriture dans les entrailles de l’ouvrier ; toujours il exploitera ses travaux et ses combats, et sa vie, et sa mort.
La question fut donc bien posée en juin 1848, entre l’intérêt et la jouissance, l’épargne et le bonheur, l’exploitation et le travail, le drapeau tricolore et le drapeau rouge : - entre la Bourgeoisie et le Prolétariat. Pour la conservation de l’humanité, pour le salut de la Révolution, pour le nôtre, pour l’honneur des morts de juin, pour nos enfants et pour nos aïeux, laissons la sur ce terrain, et ne cherchons plus à associer des intérêts éternellement incompatibles.
La bourgeoisie mourra, comme elle a vécu, dans l’impénitence finale. Elle n’est pas assez désintéressée pour se suicider, elle ne peut pas l’être ; il faut qu’elle succombe, étranglée par une force supérieure.
D’où viendra cette force ? Question redoutable. Hélas ! jamais le prolétariat ne se relèvera si désespéré, si géant, si glorieux, si ferme dans ses principes, si absolu dans son programme, qu’aux jours de juin 1848. Ne l’espérons plus ; ce fut son effort suprême, et jamais agonie ne se prolonge pendant cinq années ! Tout ce qu’il y avait de plus vivace en France, dort dans la terre brune. Nous qui restons, nous n’avons plus le souffle qui s’exhalait de ces mâles poitrines, leurs bras et leurs cœurs nous font défaut.
Avec son dernier soupir, la France révolutionnaire a légué aux nations la solution du problème social ; elle est morte, vaincu par les douleurs de l’enfantement. A d’autres à élever l’enfant de ses efforts. La France est morte à la Révolution. Son étoile, qui brillait au plus haut du ciel, s’est abaissée vers la terre avec celles des nations vieillies.
Peuples, cessez de diriger vers l’Occident vos regards d’espoir. Mages d’Europe, qui attendez un nouveau Messie, c’est de l’Orient qu’il viendra ; car c’est dans ces contrées que le soleil se lève, que naissent les religions, les révélateurs et les peuples. »

À propos de Juin 1848, le point de vue de François Pardigon

Juin 48 : défaite irrémédiable ou enfantement ? De la Révolution de 48 au réformisme du Second Empire.

François Pardigon est un des rares étudiants qui se soient rangés du côté des insurgés parisiens de Juin 1848. Cf. son terrible témoignage sur son emprisonnement : article 761
On peut lire dans l’introduction de l’ouvrage de Pardigon, Épisodes des journées de Juin, publié en exil en 1852 [107].]] : 



« Grand procès que celui de juin 1848 et non encore jugé. Il s’instruit chaque jour. L’histoire enregistrera l’arrêt.
 Qu’est-ce que ces funèbres journées ? Une de ces calamités qui retombent sur la tête des partis et les vouent à l’exécration, ou bien, une de ces crises qui, dans la marche de l’humanité, suivent pas à pas le progrès, ou l’enfantent, pour mieux dire, dans la fièvre des révolutions ?
 Ceux qui, dans la révolution de février, s’obstinent à ne voir qu’un heureux coup de main, ne consentiront pas, sans doute, à voir autre chose dans l’insurrection de juin, qu’un coup de poignard manqué.

En février, ce concert unanime de la population, cet immense mépris dont furent couverts un roi honni et tout un monde officiel croulant, ne sont-ils qu’un pur accident du hasard ?

En juin, cette levée en masse du travail et de la misère, - deux mots qui hurlent d’être ensemble ! – ces groupes de combattants où figure la famille entière, homme, femme et enfants ; cette résistance désespérée, cette conduite sublime dans la bataille ; cette fermeté héroïque dans la défaite ; ce long martyre, sont-ce là des symptômes qui décèlent une horde de lâches brigands, avides de sang et de rapines, embusqués dans les grandes villes, au milieu des broussailles de la civilisation, pour la ruine des sociétés ?

Les idées ont pour leur avènement, leur jour et leur heure. Elles ont aussi leur enfantement. On en suit dans l’histoire les traces évidentes.

Ne cherchons pas loin. Dès 1830 la révolution sociale fermentait au sein du peuple lyonnais, mystérieuse et pensive légion de prolétaires qui, les premiers, sous la pression de la machine, dans l’exploitation sans merci de l’industrie manufacturière, couvaient les secrets de l’avenir.

Quelque chose survit dans les ruines du faubourg de Vaise et de la Croix-Rousse [108], quelque chose d’inattaquable aux boulets et à la mitraille, ce sont cinq ou six mots, un rien, une simple formule : - Vivre en travaillant ou mourir en combattant.

A partir de ce jour, la formule s’élabore, concrète dans tous les esprits. Cette opération préparatoire, analytique, la réduit à sa plus simple expression. Le travail, c’est la vie ; le non-travail, c’est le principe négatif, mortifère.
Désormais, il suffira de l’énoncer dans les rapports étroits de l’effet à la cause, et les ouvriers parisiens, simplifiant la protestation lyonnaise, vont laisser tomber de leur bouche, ce mot, le plus funèbre du langage humain : - du travail ou du plomb !! »

Qui étaient ces ouvriers parisiens, qui en juin 1848 préférèrent le fusil et la barricade à la duperie du suffrage universel (masculin) fraîchement accordé par la République ? Essentiellement les prolétaires de l’atelier, du bâtiment, de la petite entreprise. Ils étaient les héritiers de nombreux épisodes de luttes armées où ils avaient fourni amplement des combattants à la cause républicaine (1832, 1834, 1839…), mais progressivement ils avaient pris conscience que les républicains petits-bourgeois qu’ils côtoyaient dans les sociétés secrètes et sur les barricades ne luttaient que pour l’avènement de la République démocratique, alors qu’eux, avant tout fils du peuple, viscéralement républicains, luttaient pour la République démocratique et sociale.
D’où une séparation fondamentale désormais avec le mouvement républicain petit-bourgeois…
On peut en juger par deux textes fondamentaux, l’un relatif à l’organisation autonome de la classe ouvrière, l’autre relatif à son engagement.

Alphonse Grignon : conscientiser et organiser la classe ouvrière
article 579
On a pu lire plus haut sur ce site le cri désespéré de Cœurderoy : article 771
Pour Cœurderoy, la saignée de juin avait définitivement signé la défaite du prolétariat, à tout jamais castré de ses meilleurs combattants et de sa vertu révolutionnaire.
D’autant que, une France où l’on attend tout de l’État, bien des travailleurs écœurés par la République se jetteront dans les bras de l’aventurier Louis-Napoléon Bonaparte.
Cependant, pour bien des observateurs, la donne était autre : c’est la crise économique, et donc le chômage qui avaient exaspéré les travailleurs, et la décision du gouvernement de fermer les Ateliers nationaux qui employaient les chômeurs avait été l’élément déclencheur de la révolte.

Conclusion : que l’activité économique reprenne, que le chômage disparaisse, et ce sera la fin de la menace révolutionnaire, abandonnée à de maigres sectes par la masse ouvrière désormais au travail. Ce sera d’une certaine façon le constat de Marx et d’Engels, constatant la reprise économique de 1852 et renvoyant leurs compagnons « révolutionnaires » allemands exaltés de Londres à la dure réalité. La Révolution n’était plus à l’ordre du jour, et les temps étaient venus d’un lent et patient mouvement de conscientisation.

On sait qu’en France, sous le Second Empire, cette conscientisation ouvrière défensive se manifesta par le développement du mouvement mutuelliste, les balbutiements du mouvement syndical, et l’affirmation prudente de l’autonomie politique des travailleurs.
 Ces initiatives avaient pour but d’améliorer concrètement les conditions de travail et de salaire des ouvriers. Il n’était pas question de changer radicalement de société, mais d’améliorer cette société. La page de la Révolution était tournée. J’y reviendrai, avant d’aborder l’épisode de la Commune…

Pour autant, en parlant de la motivation des insurgés, Cœurderoy avait posé une question fondamentale :
« Leur devise était simple, mais plus savante dans sa simplicité que les systèmes menteurs : « Du travail ou du plomb ! » s’étaient-ils écriés. Toute la Révolution est là ; il n’est que le peuple pour résumer dans un cri les aspirations d’un siècle. – Du travail !... c’est-à—dire abolition de la propriété, de l’intérêt, de tout monopole mortel au travail. – Ou du plomb !... ou la guerre à tous ces abus par le plus expéditif des moyens, par la dernière raison des opprimés. »
Le droit au travail ne signifiait pas seulement trouver sa place dans la nouvelle société capitaliste. Il impliquait une tout autre organisation sociale, une organisation révolutionnaire, où dans l’apparent "libre jeu" entre le capitaliste et l’ouvrier, ce dernier serait toujours à la merci de son maître. La voie ouverte ici n’est pas celle de la Mutuelle, de la Coopération, de l’Association, qui vont fleurir sous le Second Empire. Elle est bel et bien celle de la Révolution.
Nous essaierons de voir dans des articles ultérieurs quelle sera la postérité presque immédiate de ce cri, à commencer par la prise de position de Karl Marx.

À propos de Juin 1848. Des raisons de mon intérêt et de deux types de questionnements

Le premier questionnement porte sur la vérité de ce qui est dit là : dans leur exaltation militante, les témoins n’exagèrent-ils pas sur la violence de cette guerre civile à peine éteinte, et sur l’inhumanité de la terrible répression ? De son côté, à la fin du Second Empire, Flaubert n’utilise-t-il pas, voire n’invente-t-il pas, vingt et un ans après, cet atroce coup de feu, pour parachever le portrait d’un philistin qu’il n’aime pas, et qu’il renvoie ainsi à sa fondamentale et lamentable médiocrité ?

Deuxième questionnement : mais enfin, et surtout, pourquoi ta fixation sur la période de la Monarchie de Juillet et sur la Seconde République ? Ne tombes-tu pas dans un facile romantisme des barricades, qui n’a plus aucun rapport avec ce que nous vivons ? L’avènement de la démocratie, la pratique apaisée du suffrage universel n’ont-elles pas écarté à jamais le recours aux armes ?
Et surtout, me dit-on, n’y a-t-il pas, en matière politique et sociale, d’autres chats à fouetter, et bien plus actuels, dont tu ne parles guère ?

En ce qui concerne le premier questionnement, des ouvrages écrits à chaud permettent de réaliser la sauvagerie inouïe de la répression, non seulement dans le combat, mais dans le calvaire des emprisonnés. Vous pouvez lire les originaux sur le Net, ou, mieux encore en réédition commentée [109]. Récits partisans certes, puisque Ménard comme Pardigon sont des démocrates sociaux engagés, mais récits amplement confirmés par ce qu’on a pu lire dans la presse étrangère du temps, horrifiée, et par de très nombreux autres témoignages de témoins non engagés.
Flaubert, qui n’était pas à Paris au moment des événements, a pu lire cette documentation. En tout cas, les textes conservés de la préparation de L’éducation sentimentale montrent avec quel soin il s’est documenté, tant par ses lectures que par les demandes adressées à des relations qui avaient vécu ces journées, au premier chef à son ami Maxime du Camp, qui participa directement aux combats et à la répression, du côté de la garde mobile. Pour Flaubert, le coup de feu du père Roque est emblématique de bien d’autres, tirés dans les soupiraux des Tuileries, de l’Hôtel de Ville, et d’autres lieux de détention, que sa documentation lui rapporte en abondance [110].

Mais venons en au second type de questionnement, relatif à une "fixation" sur la Monarchie de Juillet, et plus encore sur la Seconde République, "fixation" déjà évidente par ailleurs avec l’abondance d’articles relatifs à la résistance au coup d’État de 1851 publiés sur le site de l’Association 1851 [111].
Oui, j’en conviens, cette période me fascine, et ce que je peux en écrire ne relève pas d’une recherche de spécialiste, et encore moins d’un profil de carrière universitaire. Je souhaite que ce blog porte l’Histoire de ces années tumultueuses au plus grand nombre de mes amis qui n’ont pas tous eu, loin de là, accès à la recherche pointue des spécialistes. Je sais bien que nombre de ces spécialistes, historiens et sociologues, pourront sourire de voir citer, sans grand appareil critique, des ouvrages qu’ils connaissent sur le bout des ongles, et sur les sens desquels ils discutent toujours, entre eux. Analyses et discussions souvent passionnantes, longtemps réservées aux initiés, mais que le Net, plus que la publication papier, ouvre à un plus large public.

Pour en revenir à ce site, pourquoi donc alors revisiter ici la Seconde République, en citoyen engagé ? J’avance plusieurs raisons, qui s’entremêlent.
La première tient au fait que dans mon enfance et ma préadolescence, aux lendemains de 1945 et jusqu’au centenaire de 1948, la Seconde République et les événements de juin étaient présents, comme s’ils dataient presque de la veille, dans ce que je pouvais lire chez moi, dans L’Humanité dont mon père annotait consciencieusement les éditoriaux au crayon rouge, dans les brochures de Marx et Engels traitant de cette période, dans les travaux d’historiens communistes publiés à l’occasion du centenaire...
En les revisitant aujourd’hui, en les confrontant à ce que l’historiographie a pu apporter depuis, et accédant pleinement (merci le Net) à tout ce que l’historiographie antérieure, foisonnante de commentaires et d’exégèses, avait pu en dire, je suis amené à une mise en abyme de cette situation dont plus d’un siècle et demi nous séparent, et de notre présent incertain.
L’année 1848 est une année où, me semble-t-il, la lutte des classes est visible à l’état brut, dans une netteté qui dissocie clairement le politique superficiel de la motivation sociale fondamentale ; 1848 permet de saisir "à gauche", dans sa netteté originelle, la distance, voire le conflit, entre le mouvement ouvrier et les représentants républicains des couches moyennes politisées ; elle rend éclatante la violence extrême dont sont capables les représentants des classes dominantes, quand leurs intérêts sont directement menacés ; elle pose aussi, à travers le recrutement et le comportement de la garde mobile, la question du rapport du lumpenprolétariat et d’une partie de la jeunesse populaire au mouvement social.

La mosaïque des textes précédents pourra faire sens en appui et en réponse aux remarques qui précèdent.

Pierre Dupont, "le chant des Transportés"

Sur Pierre Dupont, cf. : Baudelaire et Pierre Dupont

Il s’agit dans ce chant du sort des prisonniers « transportés » (déportés), au lendemain de l’insurrection [112] et des répressions ultérieures.
On connaît l’attitude du chansonnier, devenu démocrate socialiste affirmé, à propos de l’insurrection de juin 1848.
Son appel à la clémence et à la réconciliation se prolongera l’année suivante par ce chant qui fut célèbre alors, et que reprirent, nombre de témoignages en attestent, les déportés d’après le coup d’État de 1851.
Dupont ne met pas en avant la dimension essentielle de l’insurrection (la République sociale), mais insiste sur le profond républicanisme des insurgés. Ce qui était déjà beaucoup dans le climat d’hystérie anti rouge entretenu par le Parti de l’Ordre désormais aux affaires.

Pendant que sous la mer profonde
Les cachalots et le requin,
Ces écumeurs géants de l’onde,
Libres, dévorent le fretin,
Nous autres, cloués à la rive
Où la bourrasque a rejeté
Notre barque un instant rétive,
Nous pleurons notre liberté.
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.
(Les 5 et 6 juin 1832, à Paris, les derniers insurgés républicains furent massacrés dans le cloître Saint-Merry. Un épisode majeur de la mythologie républicaine. Cf. Victor Hugo, Les Misérables)
Les goélands à l’aile grise,
Les hirondelles de la mer,
A leurs petits, aux jours de brise,
Apprennent le chemin de l’air ;
Nos enfants ont perdu leur guide,
Peut-être n’ont-ils plus d’abri,
Et la mère à leur bouche avide
Ne présente qu’un sein tari.
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Sous les yeux du fort, sur la grève
Quand nous errons le long du jour,
Nous berçant dans quelque doux rêve
Ou de République ou d’amour,
La vague des plages lointaines,
Apporte à notre simple écueil
Râles de morts et bruits de chaînes ;
La démocratie est en deuil !
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eut péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Glaive rouge de la Hongrie,
Quel gant de fer t’aurait brisé ?
Un homme, traitre à sa patrie,
Aux pieds du Czar l’a déposé ;
Au sultan demandez asile,
Kossuth et Bem au bras puissant.
Georgey, dans sa villa tranquille,
Boit et mange le prix du sang.
[En commençant ici par la Hongrie, puis en poursuivant dans les strophes suivantes par l’Italie et l’Allemagne, Dupont dresse le tableau de l’échec des révolutions de 1848-1849]
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Les obus ont forcé Venise,
Le sage Manin est banni ;
Pardonnez-nous Rome soumise,
O Garibaldi, Mazzini !
Quand Jésus a dit à saint Pierre :
L’épée au fourreau doit dormir,
Pourquoi voyons-nous son vicaire
Et ses cardinaux la rougir ?
Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Il nous vient du pays de Bade,
De Doullens ou de Saint-Michel [113],
Tantôt des bruits de fusillade.
Tantôt des plaintes vers le ciel.
Chez le Turc et sur la Tamise [114]
On cherche l’hospitalité ;
Où donc est la terre promise,
Dieu d’amour et de liberté ?


Et cependant, ô sainte République,
Quoique aujourd’hui de ton pain noir nourri,
Chacun de nous pour ta gloire eût péri
Et mourrait encor sans réplique ;
Nous le jurons par l’Atlantique, (ter)
Par nos fers et par Saint-Merry.

Après Juin 1848, les deux Républiques : République démocratique. République démocratique et sociale.


En ces temps où, plus que jamais, la jeunesse, faute de futur assuré (j’en excepte les embarqués de la fortune) est invitée à ne vivre qu’au présent, il est toujours, il est sans doute plus que jamais nécessaire, même si cela peut la rebuter, de lui expliquer que nous naissons d’un passé, qui n’était pas écrit à l’avance.
« Laissons les morts enterrer leurs morts », certes, mais il est des morts plus vivants que des vivants, quand nous les retrouvons devant des choix, apparemment limpides et résolus aujourd’hui, mais pour eux suspendus à l’inquiétude du « Que faire ? ».
Des générations pensèrent n’avoir qu’à suivre la pente, et vivre comme, croyaient-elles, l’on avait toujours vécu.
D’autres se trouvèrent placées dans des situations radicalement nouvelles, sans références antérieures pour éclairer le présent et orienter l’action. Et c’est sans doute celles-ci dont le souvenir peut nous interroger, au présent, dans nos hésitations comme dans nos engagements.
J’en prendrai pour exemple une génération dont le souvenir me fascine, et dont, les merveilles d’internet et de la numérisation aidant, la masse de publications fugitives ou durables qu’elle a produite nous est directement accessible : celle des jeunes ouvriers/ouvrières français des années 1830-1840, qui vécurent le basculement de l’antique atelier vers la fabrique et l’usine, qui découvrirent dans leur chair l’inhumanité du Capital, qui prirent conscience de constituer une classe sociale nouvelle.
Leurs parents, leurs grands-parents avaient nourri les rangs de la Sans-Culotterie plébéienne, dévouée jusqu’au sacrifice à la République de l’Égalité. Mais, dans cette Égalité un instant entrevue, ils avaient mesuré combien l’Égalité en droits n’entamait en rien l’Inégalité devant la richesse et la domination sociale des « Gros », des « Nantis »…
Le reflux de l’Histoire sembla vite avoir remis à leur place ces humbles, ceux du lopin de terre, de l’échoppe, du modeste atelier : bons pour produire, bons être soldats s’il le fallait, mais privés du droit de se plaindre, privés d’éducation, privés du droit de vote… Dans la Monarchie retrouvée, les « élites » de la fortune et de la plume savaient ce qu’il convenait de faire et décider pour eux…
Il se trouva alors nombre de jeunes bourgeois généreux, en rupture de ban avec leur classe, qui rêvaient de République. Le soutien des artisans et des prolétaires de l’atelier ne leur fit pas défaut dans leurs conspirations, et dans leurs soulèvements : le pavé parisien en rougit de sang à tant de reprises entre 1830 et 1840 ! Le souvenir de Marianne, celui de la Constitution de 1793 inspiraient ces démocrates.
Le coup de tonnerre des deux insurrections des Canuts de Lyon, 1831 et 1834, les échos multiformes qu’elles eurent, révélèrent une donne nouvelle : l’apparition d’un mouvement ouvrier autonome, méfiant devant le républicanisme bourgeois qu’il estimait, à juste raison, indifférent à ses revendications de justice sociale.
Et donc un mouvement ouvrier refusant de se ranger sous la direction des républicains bourgeois.
Tel fut le premier choix de cette nouvelle génération, choix jusqu’alors impensable pour les républicains de toutes origines sociales, unis dans leur même espérance de la République démocratique, et suivant les mêmes chefs démocrates bourgeois...
Ainsi s’affirma la partition, qui demeure aujourd’hui n’en déplaise à certains, entre les deux courants progressistes : celui qui aspire à la seule République démocratique, celui qui aspire à la République démocratique et sociale.
Avec l’insurrection parisienne de février 1848, la naissance de la Seconde République va ouvrir un laboratoire à partir duquel les questions, et donc les choix, vont se bousculer.
Jusqu’alors, les revendications, qu’elles soient républicaines bourgeoises ou prolétariennes, étaient posées dans l’épreuve de force, les barricades, l’insurrection. Dorénavant, avec l’avènement du suffrage universel masculin, le choix sera entre le fusil ou le vote… Quoi de plus démocratique que le vote ? C’est ce vote démocratique qui, sous l’influence des notables et du clergé, dota la France d’une assemblée conservatrice, qui repoussa toute revendication ouvrière. La réponse des prolétaires parisiens fut l’insurrection. La réponse des modérés au pouvoir fut le canon, les fusillades en masse, les déportations… Terrible expérience de la lutte des classes menée par une classe ouvrière isolée.
En quelques années, les survivants de ce premier affrontement devront assumer des choix majeurs, qui engageront l’avenir pour des générations.
Fallait-il continuer à privilégier le fusil, et donc l’organisation de combat, essentiellement clandestine ? Fallait-il au contraire privilégier la conquête électorale, non seulement du monde ouvrier, mais celle de ses alliés potentiels, la petite paysannerie au premier chef ?
Or cette conquête électorale était à l’évidence liée à l’éducation, à la lutte contre les préjugés, à la maturation de la responsabilité citoyenne. Comment œuvrer en ce sens ? En ne comptant que sur ses propres forces militantes ? Ou en exigeant une instruction publique laïque, gratuite et obligatoire ? Mais cette instruction publique, contrôlée par l’État, ne risquait-elle pas de devenir à son tour un instrument d’intégration à l’idéologie dominante de ce prolétariat qui campait en marge de la vision du monde bourgeoise ?
Dans le même temps, sous la pression populaire, étaient progressivement obtenus le droit de grève, le droit syndical, le droit de réunion, la liberté de la presse, la liberté de s’organiser en partis…
Et ces conquêtes décisives furent aussi génératrices de débats, d’affrontements, de choix dont nous héritons. Personne dans le monde des salariés ne refusait la vertu de la lutte syndicale pour les revendications immédiates : limitation de la journée de travail, réglementation du travail des femmes et des enfants, salaires décents. Mais à ceux qui s’en tenaient à la lutte syndicale, apolitique, s’opposaient ceux qui mettaient en avant la nécessité d’une lutte politique pour obtenir de l’État des mesures d’ordre général sur le droit au travail, les assurances sociales, les questions de santé et de retraites… Et qui disait lutte politique disait parti politique…
Mais à l’intérieur même des initiateurs de la lutte politique organisée en parti s’ouvrait un autre débat, se posaient d’autres choix : tous étaient d’accord pour lutter en faveur de ces réformes indispensables ; mais ensuite ? L’avenir était-il dans un partage plus équitable du gâteau des profits entre le Capital et le travail ? Ou était-il dans l’expropriation du Capital ? Pour aller vite, disons que dès le lendemain de la brève, oh combien brève Seconde République, le débat est mené entre les partisans de la seule réforme, et les partisans de la révolution… En abattant le rouge drapeau de la Commune de Paris, en massacrant et déportant les révolutionnaires par dizaines de milliers, le gouvernement d’alors crut avoir à tout jamais réglé le problème, en extirpant tout ce qui, de près ou de loin, procédait du syndicalisme, du réformisme, de la révolution... Dix ans après, renaissaient les courants socialistes révolutionnaires ou réformistes, s’affirmait un puissant mouvement syndical, et revenait le débat : aménager le capitalisme ou supprimer le règne du Capital ? se crisper en sectes closes ou gagner le plus grand nombre aux perspectives de justice et de libération sociales… C’était au début des années 1880. Plus d’un siècle après, qui nierait aujourd’hui que ces choix sont toujours actuels, que ces braises ne sont pas éteintes…
René MERLE

Notes

[1Le général Lamoricière avait été une figure essentielle de la conquête de l’Algérie, de 1830 à 1848

[2On ne soulignera jamais assez le rôle de la guerre d’Algérie dans la vie politique française du temps. Ce sont les troupes de Cavaignac, formées avec lui en Algérie, qui écrasèrent l’insurrection de Juin et permirent le coup d’État de 1851 ; mais cette guerre a aussi formé des révolutionnaires sachant se servir des armes. Révolutionnaires qui par ailleurs n’avaient pas le moindre état d’âme devant la brutale colonisation

[3Texte sur Barricade.

[4Vous pouvez le lire sur le site de l’Assemblée Nationale : Hugo.

[5On a pu lire dans 1830-1847. Mouvements sociaux la prise de position du journal devant la grève des mineurs de Rive-de-Gier en 1844

[6Le général Lebreton : ncore un pur produit de la conquête de l’Algérie. Il insistait aussi pour que les députés se rendent auprès de la garde nationale et des troupes pour leur affermir le moral. Il appela immédiatement des renforts armés de province. Il combattra l’insurrection, notamment lors de la prise du Clos Saint-Lazare

[7L’avocat Jules Senard (1800) était à Rouen le chef de file de « l’opposition dynastique » avant 1848. Désormais procureur général, il fut le candidat républicain modéré aux élections d’avril, violent adversaire des républicains avancés[[Sur les événements de Rouen et le rôle de Sénard, voir : Une République mort-née. I - Février-Mai 1848, Documents. Il sera le fer de lance de la lutte contre l’insurrection de juin

[8L’infanterie

[9La chambre discutait alors d’un projet de rachat des chemins de fer aux compagnies privées, projet qui n’aboutira pas

[10L’ingénieur Bineau, ardent défenseur des chemins de fer, était un Conservateur, très impopulaire ; son effigie est encore brûlée dans certains carnavals du Hurepoix

[11Avec le fantasme de l’agitation royaliste, voici le fantasme de l’agitation par l’étranger, et notamment le Royaume uni avec lequel les conflits diplomatiques avaient été nombreux dans la décennie 1840

[12Cet ancien légitimiste, « républicain du lendemain », s’était signalé par sa vive hostilité aux ateliers nationaux

[13Le général Eugène Cavaignac (1802), fils de conventionnel régicide, avait soutenu la Révolution de 1830 contre les Bourbons. Il s’était « illustré » dans la conquête de l’Algérie dont il devint gouverneur général. Bel exemple de ce républicanisme bourgeois, parfaitement hostile aux revendications ouvrières, contre lesquelles il emploiera une brutalité acquise en Algérie

[14Senard était à l’origine de la désignation de Cavaignac

[15On le voit, les démocrates avancés ont co-signé l’appel au Sauveur militaire

[16Graphie de l’époque

[17id.

[18id.

[19graphie de l’époque

[20id.

[21id.

[22id.

[23id.

[24Le général Cavaignac

[25graphie de l’époque

[26id.

[27René Waldeck-Rousseau, député de la Loire inférieure

[28L’édition de 1849 est consultable sur internet. Mais vous pouvez aussi vous reporter à Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, février-juin 1848, Présentation de Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2007 : un remarquable appareil critique.

[29Déporté en Algérie, comme nombre de prisonniers

[30Flaubert, L’éducation sentimentale, Michel Lévy frères, 1869

[31Pardigon avait publié à Paris son témoignage en feuilleton en 1849 dans Le Journal de la Vraie République, puis, en exil, il le reprend, augmenté d’une longue introduction, dans l’ouvrage : Épisodes des journées de juin 1848, par François Perdigon, Londres, Jeffs, Bruxelles, Labroue et Cie, 1852. Cf. : François Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848, présentation d’Alix Héricord, Paris, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2008

[32J’insiste sur le fait qu’il s’agissait bien d’une révolte désespérée de travailleurs méprisés et floués, et non d’un mouvement révolutionnaire portant le projet d’un changement de société

[33Graphie de l’époque

[34Après les fusillades et les déportations de juin 1848, il fallait bien justifier ainsi la terrible répression…

[35L’éternel refrain de l’inexistence de la lutte des classes

[36Voilà un passage que reprendrait volontiers notre Président. Cf. : Propos historiques de notre Président.

[37Graphie de l’époque

[38graphie pour le cens (suffrage censitaire)

[39Pour les hommes seulement !

[40Un jour donc avant Paris

[41Créés par la municipalité, ces ateliers employaient une dizaine de milliers de travailleurs à la construction de la corniche à partir du Prado, et sur d’autres chantiers communaux

[42"descendirent" est justifié, car la colonne, initialement formée d’ouvriers travaillant au canal qui devait amener l’eau de la Durance à Marseille, descendit des hauteurs de Saint-Charles vers la Préfecture

[43Notamment l’usine de mécanique Taylor

[44La gare Saint-Charles est embryonnaire : c’est en 1848 qu’est achevée la ligne Avignon-Marseille, que l’on prolonge aussitôt vers Toulon

[45devant la Préfecture, au proche sud de la Canebière

[46La place aux Œufs, (place Janguin ou Jean Guin) était au cœur du vieux quartier, plus tard démoli, situé derrière la Bourse, au nord immédiat de la Canebière. Aujourd’hui centre commercial et musée des vestiges

[47Au sud immédiat de la préfecture

[48Fausse nouvelle

[49sic, pour "Ollivier"

[50le tout jeune avocat parisien Émile Ollivier (né en 1825), fils du républicain marseillais "de la veille" et représentant du peuple Démosthène Ollivier, avait été nommé par le ministre de l’intérieur Ledru-Rollin

[51Il s’agit des nombreux maçons employés sur le chantier qui devait amener à Marseille les eaux de la Durance. Initié en 1838, le projet aboutira en novembre 1849 à l’arrivée des eaux près de la gare, au plateau Longchamp, qu’il faudra ensuite aménager

[52En mars 1848, le gouvernement avait fixé la longueur de la journée du travail à 10 h à Paris, et à 11 h en province. Sous la pression ouvrière, le préfet Ollivier avait décidé que la journée serait de 10 h à Marseille. Appliquée dans les ateliers nationaux (municipaux), cette disposition était ignorée par de nombreux patrons privés. Puis en juin, l’assemblée décide de maintenir impérativement les 11 h de travail pour tous, en dépit de l’arrêté du préfet

[53ou Masnoux, secrétaire du préfet

[54du même chantier du canal

[55Secrétaire du préfet

[56Toujours cette interrogation sur l’identité des "meneurs"

[57Par qui ?

[58Notice sur le plan en relief exécuté par M.Lavastre suivie d’un précis des événements des 22 et 23 juin 1848 par T.B, Marseille, Clappier, 1850

[59Bosq, on le voit, prend ses aises avec la chronologie

[60Les légionnaires voulaient rejoindre les insurgés garibaldiens. Arrivés le 12 juin ; le consulat sarde leur refuse le passeport. Ils sont à la charge de la municipalité qui les nourrit et les loge ; le 18, accompagnés de 500 ouvriers, ils envahissent la préfecture pour demander assistance ; ils sont aussi répandus dans les clubs où ils développent les thèses de Barbès

[61Il ne dit pas lequel

[62La Marseillaise était toujours religieusement saluée ainsi par les répubicains

[63Club démocrate avancé... mais modérément. C’était le club de Victor Gelu

[64Même prudence que les délégués ouvriers devant le tribunal ; on ne sait pas, ou on ne veut pas dénoncer...

[65le signe vaut son pesant de moutarde !

[66Bellet est délégué de l’usine métallurgique Taylor, Prévost est délégué des menuisiers travaillant sur le chantier communal de la corniche, au Prado

[67secrétaire de la préfecture

[68Le principal avocat des accusés. Avocat à Aix, ce démocrate socialiste sera emprisonné en 1850 pour sa participation supposée au « complot de Lyon »

[69Secrétaire de préfecture

[70Commandant de la garde nationale

[71Voisine de la rue Saint-Ferréol

[72Délégué des selliers

[73au sud immédiat de la préfecture

[74Délégués de l’usine métallurgique Taylor et des chantiers du Prado

[75Notice sur le plan en relief exécuté par M.Lavastre suivie d’un précis des événements des 22 et 23 juin 1848 par T.B, Marseille, Clappier, 1850

[76cf. supra, déclaration du commissaire de police Caire

[77voisine de la rue Saint-Ferréol

[78Voir mon blog linguistique Blog.

[79Archives communales de Marseille. Il en a été publié une partie : Victor Gelu, Marseille au XIXe siècle. Introduction de P. Guiral, texte établi et annoté par J. Reboul et L. Gaillard, Paris, Plon, Coll. "Civilisation et mentalités", 1971

[81Depuis le début 1848, Gelu et sa jeune épouse habitent un appartement au 3ème étage, rue Basse Peirier, n°20, près du Cours Lieutaud. Il est donc voisin de la rue Saint Ferréol et de la rue de la Palud où, après les premières violences des "forces de l’ordre", la manifestation tourne à l’insurrection

[82il s’agit de l’ouvrier Gorjux

[83deux autres ouvriers furent blessés, et moururent peu après

[84le Britannique Philippe Taylor avait créé en 1835 à Menpenti une usine de construction de machines à vapeur et de moteurs de navire : une date majeure pour l’entrée de Marseille dans la modernité industrielle

[85Émile Ollivier, sur la rhétorique creuse duquel Gelu n’a pas été tendre depuis sa nomination fin février

[86On remarquera que Gelu, membre de la garde nationale de son quartier, mais faisant partie de la réserve non opérationnelle (il est né en 1806), s’est bien gardé de répondre à l’appel du tambour de la générale

[87Émile Zola, Les mystères de Marseille, Marseille, Arnaud, 1867

[88Cour d’Assises de la Drôme. Procès des accusés de juin de Marseille, Marseille, imprimerie nationale - association d’ouvriers, 1849

[89Le cœur en est la place aux Œufs

[90Les Voraces, milice prolétarienne "rouge" qui contrôla la ville de Lyon au lendemain de la proclamation de la République

[91Cette accusation de faiblesse, voire de compromission avec l’émeute, a été inlassablement répétée par la droite marseillaise. On ne s’étonnera pas que Cavaignac, une fois l’insurrection parisienne écrasée, s’empressera de démettre Ollivier et de l’envoyer en Haute-Marne

[92Sur cette insurrection carbonariste manquée, cf. : 580 :.

[93au sud immédiat de la préfecture

[94graphie de l’époque

[95Graphie de l’époque.L’accusation ne manque pas de rappeler les condamnations antérieures pour vol ou coups et blessures de quelques inculpés

[96Pouesios prouvençalos par Marius Clément, Marseille, Imprimerie nationale - Association d’ouvriers, quai du canal, 9. 1848. En vente chez l’auteur, rue de l’Évéché, n°32. Clément n’a donc qu’à descendre de son quartier du Panier pour se retrouver immédiatement sur le Cours ou à la place des Œufs

[97Journaliste

[98Claude Anthime Corbon, 1808, avait été ouvrier tisserand, puis typographe ; Buchez avait converti au socialisme chrétien ce militant d’abord proche de la société insurrectionnelle des Saisons

[99Il pouvait y aider déjà par la reconnaissance légale des associations et mutuelles ; Corbon et ses amis demandaient aussi à l’État la limitation de la journée de travail, l’établissement d’un salaire minimum, la réorganisation des conseils de prud’hommes, la mise en place des caisses de retraite

[100Cœurderoy, Jours d’exil, Londres, Joseph Thomas, 2, Catherine-Street, Strad. 1854

[101Jours d’exil a été édité en trois volumes chez Stock en 1910-1911. En 2003, les Éditions cent pages ont publié un petit, mais combien nécessaire, recueil d’extraits de Jours d’exil.

[102Manifestation conduite par Blanqui, pour demander le report des élections ; grande peur des conservateurs et recul stratégique du gouvernement

[103Une manifestation des Clubs en faveur de la Pologne se transforme en journée insurrectionnelle : invasion du Palais Bourbon et proclamation d’un gouvernement insurrectionnel. La réaction du gouvernement et des gardes nationales bourgeoise fait échouer le mouvement ; ses chefs sont arrêtés ; le mouvement est décapité, ce qui n’est pas sans lien avec l’insurrection spontanée et sans leaders de juin.

[104Insurrection lyonnaise de 1834

[105Insurrection parisienne de 1834 et massacre de civils par l’armée

[106Rappelon que Cœurderoy, interne des hôpitaux, fut témoin de ces atrocités

[107Épisodes des journées de juin 1848, par François Perdigon, Londres, Jeffs, Bruxelles, Labroue et Cie, 1852. Cf. : François Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848, Paris, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2008

[108Insurrection des Canuts lyonnais, 1834

[109Louis Ménard, Prologue d’une Révolution, février-juin 1848, Présentation de Filippo Benfante et Maurizio Gribaudi, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2007, et François Pardigon, Épisodes des journées de juin 1848, présentation d’Alix Héricord, Paris, La Fabrique, Coll. Utopie et Liberté, 2008. Vous pouvez aussi lire sur le Net Les grandes dates du Socialisme. Juin 1848, par Victor Marouck, rédacteur de L’Égalité, Paris, Librairie du Progrès, 1880, qui montre l’empreinte de ces événements sur la génération de la Commune de Paris.
Ménard avait publié son ouvrage à Paris, Bureau du peuple, en 1849 ; on en trouve quelques extraits sur ce site. Pardigon avait publié son texte en feuilleton en 1849 dans Le Journal de la Vraie République, puis en exil, à Londres, en 1852

[110Au sujet de Flaubert et de juin 48, il convient naturellement de rappeler l’ouvrage désormais classique de Dolf Oehler, Le spleen contre l’oubli, Juin 48, Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen, Paris, Payot, 1996, ainsi que sa communication "juin 48 chez Baudelaire et Flaubert", Actes du Colloque du cent cinquantenaire de la Révolution de 1848, Paris, 1998, CREAPHIS, 2002

[111Voir « René Merle » dans la catégorie 1851

[112Ironie de l’Histoire, la plupart de ces « transportés » étaient envoyés dans les colonies et bagnes militaires d’Algérie, une Algérie dont le jeune Dupont, comme la plupart des démocrates et socialistes, avait célébré la conquête et les exploits des soldats français, en 1841, dans Sur l’Algérie. J’en extrais ces quelques vers significatifs, tout le reste est à l’avenant.
Telle est notre Algérie, admirable pays
D’où le glaive français, aux mains de nos spahis,
Extirpe tous les jours l’informe barbarie,
Afin d’y transplanter nos mœurs, notre patrie.
Que ces champs ont gémi de leur captivité !
Comme ils étaient en proie à la stérilité,
Tant qu’a pesé sur eux le joug de l’Islamisme !

[113Dans les prisons d’État de Doullens (Somme) et du Mont Saint-Michel croupissaient nombre de prisonniers politiques et d’insurgés de juin. Barbès et Raspail étaient emprisonnés à Doullens

[114Si la Turquie avait effectivement accueilli les proscrits de l’Europe de l’Est, mais aussi quelques Français, c’est l’Angleterre qui fut le vrai refuge des fugitifs, et qui le demeurera encore après le 2 décembre 1851 et après la Commune

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