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Étrusques

dimanche 27 décembre 2020, par René Merle

Gli Etruschi ? Je regoupe ici les quelques pages que j’ai consacrées à ces ces Tuschi qui donnèrent son nom à la Toscane.
Je ne sais, et j’en doute, si c’est le fait d’avoir une grand-mère toscane qui explique mon intérêt initial pour les Étrusques, mais en tout cas, précocement, ce nom a été lié pour moi à la présence cachée et à jamais perdue d’une ethnie et d’une langue.

Retour vers l’Étrurie. Ce que nous évoque la grotte de l’Ogre.

Je feuillette mes archives, et je vais vers l’Antiquité, plus dans ce qu’elle a de mystérieux et d’inaccessible que dans ce qu’elle ouvre pour nous des sources fécondes : ainsi des croyances de peuples à jamais disparus et qui ne nous ont légué aucun texte, hormis quelques poussières de mots énigmatiques. Ces hommes étaient nos semblables, mais nous ne pouvons qu’à peine imaginer dans quelle vision de la vie, et de la mort, ils se retrouvaient. Nous ne saurons jamais à quelles créatures divines, fantomatiques, mais si prégnantes, ils avaient donné vie et auxquelles ils se soumettaient… Me revoici donc avec les Étrusques.
Dans la nécropole étrusque de Monterozzi, près de Tarquinia (au nord du Latium), la tombe dite « tomba dell’Orco » (la tombe de l’Ogre, en fait la tombe d’Orcus, divinité infernale), date probablement du IIIe siècle avant J.C (ou plus largement entre la fin du IVe et le début du IIe av. J.C.). On peut y voir des fresques aujourd’hui mille fois reproduites en illustration de cette puissante et énigmatique civilisation commerçante, finalement phagocytée par la civilisation romaine.

J’admire, mais en même temps je ne peux pas ne pas ressentir un sentiment de gêne devant ce qu’il faut bien appeler le viol d’une intimité ultime, celle du voyage inexorable dans la mort et dans l’au-delà.

Voici donc, éternellement vivante dans sa beauté, la défunte, l’aristocrate Velia Spurinna, femme de Arnth Velcha…
Mais voici, éternellement menaçant, Aita, souverain des enfers dont la tête est surmontée de celle d’un loup…
Où allait Velia ? De qui devait-elle à jamais se préserver ?

Langue étrusque ?

Entre autres langues mortes, totalement mortes, liquidées par la domination romaine (« notre » gaulois par exemple), j’ai toujours été fasciné par le destin de la langue étrusque, qui fut celle d’une grande civilisation séculaire, et dont les origines sont toujours discutées (antique langue pré-indoeuropéenne ? mutation d’une langue anatolienne ? greffe de cette nouvelle venue sur le vieux fond autochtone villanovien ?). Une langue dont les spécialistes peuvent lire les quelques traces qui subsistent, mais qu’ils peinent vraiment à comprendre et à traduire.

Tablette du Second siècle avant J.C., trouvée à Cortone
Après la conquête romaine (achevée en - 264), tuée lentement par la romanisation politique et le rouleau compresseur latin, la langue étrusque cessa d’être parlée dans les deux derniers siècles de la République. Après sa disparition dans la vie quotidienne, elle fut maintenue avec respect sous l’Empire dans le cercle des érudits et des dignitaires religieux romains. À partir de sources encore présentes, l’empereur Claude écrivit au début de l’ère chrétienne une histoire des Étrusques, aujourd’hui perdue.
Le coup fatal lui fut porté aux quatrième et cinquième siècles par les empereurs chrétiens Théodose et Honorius qui interdirent les sacrifices et consultations des haruspices étrusques, et firent brûler en public les livres sacrés, (initiant ainsi une tradition "chrétienne" dont bien des ouvrages ont fait les frais, ainsi des textes aztèques et incas lorsque l’église catholique s’en vint « civiliser » nos frères humains du « nouveau » continent). Bien que sous Honorius, lors de l’invasion de Rome par les Visigoths d’Alaric, en 410, les prêtres étrusques furent appelés à déclencher la foudre divine sur les barbares... sans grand résultat.

Une langue perdue, parmi cent, mais qui en l’occurrence, répétons-le, fut celle d’une grande civilisation dominant une grande partie de la Botte italique et des mers avoisinantes pendant des siècles... Pas plus parfaite qu’une autre, ni plus humaniste sans doute. Il n’empêche. L’étrusque est ainsi à sa façon la métaphore de l’inexorable destin des langues (y.c du français), ce qui relativise les débats actuels sur la persistance du latin, gravement menacé, et de celle des quelques débris du latin éclaté que sont, entre autres, le français, l’italien et l’espagnol. Pour ne pas parler de nos "langues régionales" si vilipendées, filles bâtardes du latin pour la plupart, voire née de notre antique celtitude à cheval sur la Manche, comme le breton, ou blog erratique d’un néolithique oublié, comme le basque ...

Tagès né de la glèbe

Dernièrement, en relisant Montainge, je suis tombé sur ce passage qui a réveillé en moi la si vive et si vieille curiosité pour ce peuple étrusque phagocyté par Rome :
Essais, I, XI. Je respecte la graphie originale :
« Cette tant célébrée art de deviner des Toscans [1] nasquit ainsi. Un laboureur [2], perçant de son coultre profondement la terre, en veid sourdre Tages, demi-dieu d’un visage enfantin, mais de senile prudence. Chacun y accourut, et furent ses paroles et science recueillie et conservée à plusieurs siècles, contenant les principes et moyens de cette art [3]. »

L’événement est amplement cité dans la littérature latine. Ainsi Ovide :
Les nymphes sont frappées du prodige, et Virbius [4]
Stupéfait tel que le fut le laboureur étrusque
Lorsqu’il vit dans son champ la motte fatidique
Se lever du sillon sans poussée, d’elle-même ;
Puis, dépouillant la glèbe, en homme se changer
Et de sa bouche neuve annoncer l’avenir
(On l’appelle là-bas Tagès, il initia
Les Tyrrhéniens à l’art de lire le futur)
 [5].

Certes on peut relever dans les religions antiques plusieurs cas de révélation d’une doctrine secrète par un être surnaturel, notamment d’origine chtonienne. Mais, en ce qui concerne Tagès, je ne sais quel sens métaphorique ou quelle présence concrète il pouvait avoir dans cette religion étrusque dont nous savons si peu. Mais quoi qu’il en soit, ce nain, ce vieillard chauve à l’apparence enfantine, né de la glèbe, me procure un étrange sentiment de gêne et de ravissement enfantin à la fois. Jamais me semble-t-il le mot « mystère » n’a été plus approprié, et l’athée que je suis en demeure respectueux.

Retour sur le réel

Oh certes, avec ce voyage en Étrurie, il ne s’agit pas d’une quête du Graal car pour ce que l’on en sait, rien de bien enthousiasmant quand on y regarde de près, dans ce peuple dirigé par des oligarques jouisseurs, commerçants, marins et guerriers. Éternelle nature humaine ?

Mais l’essentiel n’est pas là. Je voudrais conclure par ce passage d’un billet consacré au "flux du temps" [6] qui illustre bien ace qui m’implique dans cet intérêt pour les Étrusques :

" Une interrogation prégnante sur la difficulté de saisir notre présent porte sur le supposé passage de ce monde de catégories fixes et compréhensibles à un monde devenu « meuble », (au sens étymologique de « qui se meut », et dans son dérivé : « sans cohésion apparente »). Un monde qui nous file entre les doigts.
Je ne partage guère cette conviction.
Sans évoquer les basculements inattendus de l’Histoire, les grandes catastrophes guerrières ou sanitaires, les chutes d’Empires, il me semble que le sentiment de la désespérante fuite du temps, de la modification constante des structures sociales, politiques, culturelles, des cadres de vie et de pensée, perdure depuis la plus haute Antiquité, en s’accompagnant constamment d’un rassurant pilier de référence à des origines mythiques. Sentiment de fuite du temps qui bien souvent ne peut que faire sa part à celui de l’inévitable fin. Les Étrusques, dit-on, avaient prédit la fin de leur existence nationale au terme de dix siècles, et le compte fut bon. De même Rome avait le sentiment du destin inexorable qui ferait advenir la destruction après le règne dominateur. Ce qui fut."


[1] Le nom du peuple, « Etruschi » ou « Tuschi », a depuis évolué en « Toscans »

[2] Près de Tarquinia

[3] Science divinatoire des haruspices dont héritèrent les Romains. Les Libri haruspicini étaient attribués à Tagès, qui disparut après sa révélation

[4] Fils de Thésée et de la reine des Amazones

[5] Et nymphas tetigit noua res et Amazone natus
Haud aliter stupuit, quam cum Tyrrhenus arator
Fatalem glaebam mediis aspexit in aruis
Sponte sua primum nulloque agitante moueri,
Sumere mox hominis terraeque amittere formam
Oraque uenturis aperire recentia fatis ;
Indigenae dixere Tagen, qui primus Etruscam
Edocuit gentem casus aperire futuros.
Ovide, Les Métamorphoses, Les Belles Lettres Classiques en poche, 2009. Texte établi par Georges Lafaye. Émendé, présenté et traduit par Olivier Sers

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