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Des tentatives d’intellectuels engagés et de l’absence de support social

jeudi 17 juin 2021, par René Merle

J’ai souvent écrit sur mon blog « linguistique » https://renemerle.com/remembranca/ combien, aussi sympathiques et aussi courageuses qu’elles soient, les tentatives de faire renaître la langue d’oc à partir de l’institution scolaire m’apparaissaient vouées à l’échec [1] faute d’un support social véritable. Le support social traditionnel, celui de la paysannerie, de l’artisanat et de la classe ouvrière des petites villes ayant disparu.
Par une mise en abyme peut-être un peu trop rapide, je pense la même chose des tentatives d’intellectuels, de vrais intellectuels et non pas de ces petits pseudo-intellectuels aux neurones stimulés par les médias de leur caste. Combien de fois ai-je adhéré au projet d’une publication de revue censée réveiller les consciences, combien de fois ai-je signé le manifeste définitif exposant le programme du renouveau de la vraie pensée contestataire, combien de fois me suis-je retrouvé, avec réticences, dans des entreprises mort-nées de création d’un nouveau courant organisé censé balayer les vieux errements. Je ne suis pas plus étonné de l’échec de ces tentatives que de l’échec de mes amis occitanistes évoqués ci-dessus.
Quel support social peut avoir aujourd’hui un renouveau intellectuel de la pensée révolutionnaire ?
Il fut un temps où, et, je sais que de le dire l’ironie est facile, des penseurs qui n’avaient jamais connu l’usine ni de près ni de loin : Marx, Guesde, Lénine, Trotsky, et j’en passe, excepté peut-être Engels qui était propriétaire gérant d’une usine britannique, pouvaient parler au nom d’un prolétariat qui n’en demandait pas tant. En tout cas, vérité d’évidence, le prolétariat existait.
De même quand le PCF - qui se dit aujourd’hui, comme la France insoumise de M. Mélenchon, le parti des « Gens » (belle définition sociologique !!!) – affirmait-être le parti de la classe ouvrière, ses dirigeants étaient issus de cette classe ouvrière, une classe ouvrière qui existait réellement en conscience de classe ?
Mais aujourd’hui ?
Quand je vois le marigot où s’ébrouent les égos de tant de d’intellectuels contestataires, tous liés et opposés dans des connivences d’itinéraires et d’engagements, je me dis que si le support social de leurs (de mes) entreprises est seulement le champ clos médiatique qui leur est imparti, l’avenir est bouché car le vrai support social d’une entreprise révolutionnaire n’existe plus.

Notes

[1Au-delà de la création d’une couche de « spécialistes », enseignants, attachés culturels, intervenants médiatiques, etc ?

3 Messages

  • Bonjour. Ce commentaire n’est pas une critique mais un questionnement. Au premier abord, le constat que vous faites est juste. Mais ... Pour être invisible, la classe des travailleurs n’en existe pas moins. Et pourquoi donc les exploités devraient-ils faire confiance à la bourgeoisie, fut-elle intellectuelle ? Les armes de la critique n’a jamais remplacé la critique des armes. En réalité, ce qui manque c’est une conscience de classe. Les appareils idéologiques d’Etat remplissent parfaitement leur mission d’enfumage, relayés par les médias et maintenant internet. Le capitalisme, comme fait social total, fabrique les subjectivités dont il a besoin, lesquelles subjectivités reconduisent et renforcent le système, en toute fausse conscience. Ce phénomène est particulièrement visible dans la jeunesse, qui n’est ni meilleure, ni pire que celle(s) qui l’a(ont) précédée, mais totalement mystifiée. Le smartphone est une arme de destruction massive du jugement, de l’attention, de la simple présence aux autres et au monde. Nous fabriquons une génération de zombies, d’où le succès du thème au cinéma. Et la contamination est particulièrement efficace. Et n’allons pas croire que les adultes sont en reste. J’avise l’autre jour une jeune fille qui regardait une vidéo sur YouTube sur Victor Hugo. En s’ennuyant beaucoup. Elle a donc décrété que Victor Hugo, "c’était nul". Qui lui avait demandé de regarder cette vidéo ? Son professeur de français. Regarder YouTube plutôt que de lire un écrivain, nouvelle pédagogie numérique. Merci le COVID. C’est un exemple parmi mille. Un autre : je rends à la bibliothèque (pardon au CDI) un volume de Proudhon, édition Bouglé 1920. La documentaliste inspecte l’objet et pousse un ricanement nerveux en l’observant de tous les côtés. Quelle curiosité. Un objet dans son CDI fabriqué avant 2015. Elle n’en croyait pas ses yeux. Comment peut-on s’intéresser à de telles vieilleries ? Les instructions des IPR (Inspecteurs Pédagogiques Régionaux) sont très claires : il faut "désherber". La bibliothèque doit sentir le neuf. Avec quels résultats ? 400 prêts l’année dernière pour 1200 élèves, tous documents confondu (de la revue débile aux Fleurs du mal). Ca sent le neuf, ça sent surtout le sapin des cercueils. Pour arranger les choses, le Conseil Régional a supprimé cette année les manuels scolaires papiers. Tout est numérique. Et vive le progrès. Dès lors, on comprend pourquoi on a laissé détruire le baccalauréat sans le moindre mouvement de regret. Pourquoi la culture classique (pléonasme) est moribonde, y compris chez ceux qui sont en charge de la faire vivre et de la transmettre.
    Les gens sont libres, sans doute. Mais les outils qui pourraient leur permettre de faire un usage subversif de cette liberté sont en voie de disparition. Ils sont libres de consommer et de s’abrutir devant YouTube. Belle liberté. Relisons Rousseau : Tout homme né dans l’esclavage naît pour l’esclavage, rien n’est plus certain. Les esclaves perdent tout dans les fers, jusqu’au désir d’en sortir ; ils aiment leur servitude comme les compagnons d’Ulysse aimaient leur abrutissement. S’il y a donc des esclaves par nature, c’est parce qu’il y a eu des esclaves contre nature. La force a fait les premiers esclaves, leur lâcheté les a perpétués.
    Donc il faut se rendre libre pour la liberté. Dans cette tâche, il n’y a aucun secours à attendre de la petite bourgeoisie intellectuelle du moment — qui a assuré le nécessaire relais avec les masses pour les générations précédentes — qui raffole des vacances low cost et s’abreuve de séries Netflix. D’ailleurs, c’est l’électorat sûr et fidèle de Macron. 40 % des enseignants ont voté pour lui la dernière fois. Ils s’apprêtent sans remords à le faire à nouveau roi.

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    • Je partage votre constat.
      Bien sûr que si le prolétariat existe en soi, il n’existe plus guère pour soi, si tant est qu’il l’ait jamais vraiment été.
      Je suis en train de relire La société du spectacle : des pages définitives de 1967 que les cinquante années et plus passées depuis n’ont en rien démenti, bien au contraire. Mais si le constat est toujours plus que juste, quid de la solution ? Debord voyait une issue dans l’expérience des Conseils, en dehors des appareils verticaux intégrés, quoi qu’ils en disent, à l’appareil idéologique dominant. On peut douter que pour l’heure l’expérience soit possible. Mais nul ne peut prédire l’avenir.
      Je voulais seulement pointer dans mon billet l’abîme qui sépare, par force, les « rénovateurs intellectuels de la pensée révolutionnaire » et ceux, pour la plupart aliénés, auxquels ils veulent s’adresser. Cette théorisation sans pratique (je ne condamne pas, j’en fait partie oh combien !) nous a fait errer depuis des années et des années entre l’espoir d’un véritable sursaut prolétarien et l’espoir d’un rassemblement interclassiste (salariés, paysannerie, petits artisans…), entre l’adhésion au PS pour le « changer de l’intérieur », voire l’adhésion à LFI pour suivre le mouvement, et la solitude hautaine du repliement groupusculaire de ceux qui savent…
      Bref, c’était un billet d’humeur, qui n’avait pas d’autre but que de « m’expurger », comme on dit dans mon patois, et de me demander à quoi je sers, au-delà de la participation à mon site et à des sites, voire des revues.
      À 85 ans, on a plutôt tendance à faire des bilans qu’à ouvrir des lendemains…

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      • Il ne faut pas être trop pessimiste. On ne fait rien tout seul. L’époque est comme elle est. Des gens mystifiés, sans doute. Mais aussi des exemples historiques qui laissent un goût amer. Je suis plus jeune que vous René, mais pour les 15/30 ans, nous sommes dans le camp des vieux. Si les choses continuent comme elles sont parties, les lendemains ne vont pas chanter. Alors peut-être aura-t-il été important de travailler à maintenir vaille que vaille une tradition qui laisse ouvert l’avenir. Socialisme ou barbarie. Le choix est toujours le même.

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