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Regards sur l’année 1919. - I - Janvier à Juin

vendredi 16 juillet 2021, par René Merle

Je reprends ici, en les complétant, une série de documents publiée en 2019 pour le centième anniversaire de cette immédiat lendemain de la grande tuerie.
Je n’ai pas ici d’autre but que de proposer quelques documents. Cette promenade historique n’a rien exhaustif. Des événements majeurs ne sont pas traités, comme par exemple le Traité de Versailles, et bien d’autres.
Pourquoi 1919 ?
Voici donc :

Pourquoi 1919 ?

Oui, j’en conviens amis lecteurs, ce début de série « Regards sur l’année 1919 » n’a rien de folichon, de quoi mettre les drapeaux en berne et le moral à zéro (et ce n’est pas fini) pour quiconque porte encore en lui une petite étincelle rouge… Par pitié, ne mettez pas le choix de cette rétrospective sur la bien connue mélancolie qui envahit ceux dont la vie décline.
Si j’ai choisi 1919, le lendemain de la grande boucherie qui vit tant de jeunes hommes s’entretuer, c’est parce que, bientôt cent ans passés, il me semblait que les options, les espérances et les régressions d’alors demeuraient pour nous éminemment contemporaines.
Cent ans, c’est à la fois bien long et bien court selon les positions sur la marche de l’Histoire.
En 1919, « cent ans » renvoyait à la chute de Napoléon, au retour des Bourbons, à une France dont la vie politique, les mœurs, les costumes, les moyens de produire et de se déplacer n’avaient que bien peu à voir avec la France de 1919.
Pour nous, (en dépit du bouleversement des forces productives, de la révolution informatique et de la société du spectacle omni puissante), « cent ans », c’est hier, une France de la République, de l’industrie, de l’électricité, de l’auto, de l’avion, du cinéma, et aussi de la « modernité » guerrière dans laquelle nous nous reconnaissons sans effort, hélas, tout comme nous nous reconnaissons sans effort dans la façon de se vêtir, de se distraire, de se côtoyer…
Donc, revenir sur les hésitations de l’Histoire à l’orée de ces cent ans ne me paraît pas saugrenu, au regard de ses hésitations actuelles. Non pour y puiser des modèles ou des solutions, mais seulement pour faire mesurer combien rien n’est écrit à l’avance, même si, après, le déroulement des événements paraît logique et prévisible. J’y reviendrai à la fin de la série « Regards sur 1919 ».
J’ajoute un élément personnel, qui ne pourra sans doute toucher que des lecteurs de mon âge. Si ces échos de la guerre de 1914-1918 et de ses lendemains font aussi partie de l’histoire commune, et enregistrée, ils font également partie d’une mémoire familiale reçue des deux générations précédentes, et cette mémoire n’a rien d’univoque. Par exemple, du côté de mes grands-pères, l’un, ouvrier, mobilisé comme affecté spécial dans l’industrie de la défense nationale, n’a pas connu le front, l’autre, matelot dans la flotte d’Orient, a connu le terrible débarquement aux Dardanelles et s’est retrouvé dans les marins contestataires de 1919. Du côté des grands-pères de mon épouse, l’un est tombé au combat en bleu horizon, l’autre, libertaire pacifiste, fut insoumis et changea d’identité pour échapper à la mobilisation…
Mettre en abyme la revue de presse à laquelle je me livre et ce qu’ont pu en ressentir nos grands parents fait aussi partie de notre héritage intime, et nourrit de non-dit la « Vérité » figée dans les archives…

En focalisant sur quelques épisodes, j’ai rapidement revisité, pour mon compte personnel, ces premiers mois de l’année 1919, alors que la grande tuerie vient à peine de s’achever officieusement, (mais qu’elle perdure sur des fronts occultés), que les désillusions succèdent aux espérances guerrières, et que l’étincelle révolutionnaire fait trembler les puissants. J’en donne écho aux lecteurs que cela peut intéresser, mais je les renvoie évidemment aux travaux des historiens sur cette période charnière, et ils sont nombreux.

Socialistes français devant la Révolution


"La Révolution qui vient", ainsi s’intitule le dernier chapitre de l’Encyclopédie socialiste publié en ce début 1919, comme une réponse aux tumultes révolutionnaires du temps. Singulière prédiction, si l’on considère avec quelle prudence réformiste la direction de la SFIO considérait les événements.
La Révolution qui vient ?
Au lendemain de la victoire en effet, rompant quelque peu avec l’attitude « Union nationale bleu horizon », un des dirigeants du parti socialiste SFIO, présente ainsi un nouveau volume de l’Encyclopédie socialiste [1].
Compère Morel, ancien activiste du courant révolutionnaire guesdiste, fut comme son mentor Jules Guesde ferme partisan de l’Union sacrée. Il est difficile dans son propos de faire la part de la conviction, et celle, plus électoraliste, du désir de conforter la base ouvrière du Parti ; mais en tout cas, à l’évidence, la SFIO continue au lendemain de la guerre à se réclamer de la lutte des classes et de l’idéal révolutionnaire.
On imagine pareil texte soumis aux instances dirigeantes actuelles du PS, ou ce qu’il en reste…

« Le volume de Rappoport [Cf. in fine] était écrit et imprimé avant la guerre.
Il devait paraître au moment même où le crime des crimes, préparé par le capitalisme international et déchaîné par le militarisme allemand, a été perpétré contre l’humanité [2].
Les circonstances ayant été plus fortes que notre volonté, nos lecteurs nous excuseront de ne l’avoir publié que cinq ans plus tard.
Mais ils n’y perdront rien, car rarement notre camarade a exposé les raisons du socialisme scientifique [3] avec autant de puissance, de force et de maîtrise.
À côté d’arguments solides et consistants, d’analyses profondes et péremptoires, de faits probants et indiscutables, on trouvera dans ce livre solidement charpenté tout un arsenal de statistiques plus éloquentes et plus démonstratives les unes que les autres.
Après avoir étudié la méthode du socialisme scientifique, disséqué le régime capitaliste et décrit le mécanisme si prodigieusement intéressant des trusts, il montre la concentration capitaliste – économique, politique et sociale – en action à travers le monde, opérant dans tous les domaines et préparant les éléments matériels et moraux nécessaires à la réalisation de notre idéal.
Puis, il brosse de main de maître, la « basse misère et le vice doré » de la société maudite.
Le chômage, l’exploitation du travail à domicile, les hécatombes capitalistes, la prostitution, l’alcoolisme, la criminalité, la vie chère, bref tous les défauts, les vices et les tares du régime actuel sont dévoilés, mis à nu, étalés dans toute leur horreur, dans toute leur monstruosité.
Et Rappoport, d’accord en cela avec l’ensemble des penseurs, les philosophes et les doctrinaires de notre Parti, de conclure qu’il n’existe qu’un seul et unique remède à ces maux : la Révolution.
Que la prise du pouvoir politique ; la substitution de la propriété collective à la propriété capitaliste ; l’établissement de l’ordre économique et social par le prolétariat organisé des villes et le monde du travail des campagnes se fassent dans le calme de la légalité ou dans les soubresauts d’une crise insurrectionnelle, voulue et provoquée par l’égoïsme, la cupidité et l’esprit de réaction des privilégiés de la fortune, peu importe : la Révolution sera parce qu’elle ne peut pas ne pas être.
C’est ce que Rappoport démontre et prouve.
COMPÈRE-MOREL.
1919 »

Rappoport et Compère-Morel, deux dirigeants socialistes que la SFIO avait réunis, mais dont les chemins avaient été auparavant bien différents, et qui le seront encore après cette préface de 1919. Nous n’avons aucun jugement de valeur à porter sur les itinéraires si différents de ces deux hommes, qui nous font constater, un fois de plus si besoin était, la complexité de l’âme humaine et le poids des circonstances.

Avant 1919, Adéodat Compère-Morel [1872-1941], fils du peuple (son père était jardinier dans l’Oise), avait été un guesdiste convaincu (POF), un remarquable maire réalisateur, un propagandiste inlassable du collectivisme. une figure majeure de la S.F.I.O. En 1914, comme son maître Guesde, il avait adhéré d’emblée à l’entrée dans le conflit, et, malgré des réserves sur l’Union sacrée, il avait soutenu constamment cet effort de guerre.

Avant 1919, Charles Rappoport [1865-1941], fils d’une famille bourgeoise juive de Lituanie alors, russe avait rompu avec le judaïsme, milité dans les rangs des populistes, ce qui lui avait valu l’exil en Suisse, où il rencontre le socialisme antimarxiste, puis en Angleterre, où il connaît Engels sans se convertir au marxisme. Installé en France en 1897, il milite avec les socialistes indépendants de Jaurès, avant de se retrouver chez les Guesdistes en 1904. Sa conversion au marxisme était alors totale. En 1914, Rappoport refusera l’union sacrée, et figurera parmi les socialistes qui, à partir de 1915, militèrent pour la fin du conflit..

Après 1919, comme son maître Guesde, Compère-Morel refusa l’adhésion à la IIIe Internationale communiste, et, après le Congrès de Tours, fin 1920, se rangera, contre les communistes, dans la minorité fidèle à la S.F.I.O. Il sera un des leaders de cette S.F.I.O dont il dirigera le journal Le Populaire.
Puis, en 1933, il rompt avec la S.F.I.O et rejoint les néo-socialistes réformistes, partisans de la participation gouvernementales, pourfendeurs du marxisme. En 1940, il rallie le pouvoir pétainiste et salue la politique de collaboration, avant de mourir en 1941.

Après 1919, Rappoport, qui avait salué avec enthousiasme la Révolution russe, milita activement pour l’adhésion à la IIIe Internationale, fut un des fondateurs du Parti communiste, dont il devint un des leaders et théoriciens. Mais il fut marginalisé par son refus de la bolchevisation de l’Internationale, et quitta en 1938 le Parti communiste qui avait refusé de condamner les purges staliniennes.
Il vivra dans la solitude jusqu’à sa mort en 1941.

Janvier 1919. Intervention militaire française contre la Russie soviétique

Quand Clémenceau pensait pouvoir livrer la Russie bolchevik aux généraux tsaristes.

Front Nord et front ukrainien
En ces premiers jours de 1919, deux mois après l’armistice, alors que les Alliés s’apprêtent à officialiser le dépeçage des Empires (au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes !), le gouvernement de Clémenceau organise l’intervention militaire contre les Soviets. L’obsession de la « menace bolchevik » est bien représentée par la pieuvre rouge de la Une du très répandu Excelsior (17 janvier 1919).

Légende : « Les armées bolchevistes sont indiquées par des rectangles rouges et les armées alliées par des rectangles noirs. La zone d’influence des bolchevistes, en Russie, que nous représentons, ici, par le corps d’une pieuvre, s’étend actuellement vers l’Ouest où une armée rouge s’efforce d’atteindre Varsovie et de culbuter, grâce à la retraite des Allemands, des troupes polonaises qui lui sont inférieures en nombre. Par contre, à l’Est, les forces sibériennes et tchéco-slovaques [4] et, dans le Caucase, les armées Krasnoff et Denikine [Armées "blanches"] ne cessent d’infliger aux soldats de Trotsky de sanglantes défaites. Dans le Nord comme dans le Sud, sur le littoral des deux mers, la situation est relativement calme du fait de la présence des régiments alliés. »

Au Nord, des contingents alpins français sont présents dans la région de Mourmank. (En noir armée française, en rouge armée rouge)

Mais l’essentiel de l’intervention française se déroule au Sud.

Clémenceau avait décidé l’intervention avant même la signature de l’armistice. Il fait occuper les grands ports du Sud (Odessa, Sébastopol) par la IIe escadre du vice-amiral Amet et par des troupes de l’armée d’Orient. Son plan est de pénétrer à l’intérieur de l’Ukraine, de mettre la main sur le bassin charbonnier du Donetz, et d’affirmer une domination française industrielle et commerciale.
Il déchantera vite... Nous y reviendrons.

Berlin, la semaine sanglante, 5-12 janvier 1919

Depuis la Révolution de novembre 1918, les sociaux-démocrates sont au pouvoir. La droite monarchiste allemande leur a confié la « sale besogne » d’éteindre l’incendie révolutionnaire, où les Spartakistes (communistes) sont aux premières lignes, cependant que les socialistes indépendants hésitent. Les Spartakistes, prenant au mot la mission historique fixée au prolétariat par Marx et Engels, affronteront le pouvoir social-démocrate, et son bras armé : les Corps francs réactionnaires de sinistre mémoire. Ce sera le premier acte des péripéties révolutionnaires qui se dérouleront jusqu’en mai. À l’issue de la grève générale et de la semaine sanglante berlinoise, du 5 au 12 janvier 1919, les Spartakistes sont vaincus et leurs leaders Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg assassinés par les militaires gouvernementaux.

Voici comment le grand quotidien Excelsior (11 janvier et jours suivants) en informe les Français.

Légende : " Une manifestation devant la chancellerie – Les minoritaires massés devant le Dom – Le monument de 1870-1871 atteint par un obus."


Légende : " Soldats spartakistes : l’un d’eux porte une grenade. - Une mitrailleuse devant le Victoria Kaffee. – Equipage d’automitrailleuse dans la Friedrisch strasse."


Le Drapeau rouge, organe des Spartakistes (communistes), le jour du déclenchement de l’insurrection :
"Eixhhorn reste !"

"Travailleurs ! Sortez des entreprises ! Regroupez-vous en masse aujourd’hui à 11 heures du matin sur la Siegesallee !

La répression :

Légende : " On voit, sur ce cliché unique, un soldat du gouvernement retirant leurs bottes aux cadavres. C’est à Lichtenberg, un faubourg de Berlin où la guerre civile se manifesta particulièrement sanglante, que notre envoyé spécial a pu prendre cet impressionnant instantané. Six spartakistes tombés aux mains des soldats de l’armée gouvernementale ont été fusillés par ceux-ci à l’endroit même où on les voit ici."

Voici comment, brièvement, Excelsior (12 janvier) présente la première journée du soulèvement :

" De notre envoyé spécial. Berlin, 8 janvier – Dans la soirée du dimanche 5 janvier, Berlin fut noyé sous une pluie fine et continue qui accentua encore la profonde tristesse de la ville. Les rues, pourtant, n’étaient pas désertes, et de nombreux groupes s’arrêtaient sur les trottoirs. Au passage, on percevait d’inquiétants chuchotements.
Dès neuf heures du matin, le lendemain, en plein centre de la capitale, ces groupes se firent plus nombreux et plus animés. Devant la Friedrichstrasse, à la station du Métropolitain, une femme vendait le Vorwæerts [organe social-démocrate], journal qui, à ce moment, se trouvait encore au pouvoir des spartaciens. Le public arrachait les feuilles et les déchirait.
Spartaciens armés dans Unter den Linden, (Photo de notre envoyé spécial)
A dix heures et demie, j’aperçus Liebknecht, souriant, qui, en compagnie de quelques partisans, passait en taxi Unter den Linden. Une demi-heure plus tard, des groupes importants de manifestants arrivaient. Ils venaient de tous les quartiers, et, passant par la porte de Brandebourg et Unter den Linden, se dirigeaient vers la Friedrichstrasse, ouvriers, matelots et soldats mêlés, portant tous le brassard rouge : « République des soldats » brandissant bien haut des drapeaux rouges et des pancartes. Des femmes les suivaient, précédant les démobilisés, encore en uniforme ou en civil, qui portaient sur l’épaule des mitrailleuses et des fusils.
La bataille commence.
Entre une et deux heures, les magasins, les hôtels se fermèrent, et la bataille de rues commença.
Les spartaciens, s’étant emparés de la porte de Brandebourg, y avaient installé des mitrailleuses, et prenaient en enfilade Unter den Linden. Pour les en chasser, les troupes gouvernementales s’installaient sur les toits voisins. Je distinguai des spartaciens qui, par signes, demandaient du renfort du côté de Tiergarten. Ce renfort n’arrivait pas. Après une lutte de trois heures, lutte acharnée et sanglante, les partisans d’Ebert enlevèrent la position. "

Assassinat de Karl Liebknecht et de Rosa Luxemburg. 15 janvier 1919

La réaction de l’Humanité et l’enquête d’Excelsior

Réaction des socialistes français

Voici l’éditorial de L’Humanité, journal socialiste, 19 janvier 1919, qui, au-delà du salut sincère, mais formel, à Liebknecht et Rosa Luxemburg, reflète bien la prudence qui se veut réaliste de la plupart des socialistes français, et le refus de "l’aventurisme" spartakiste.

" Depuis les premiers jours de novembre, l’Allemagne est en révolution. La colère du peuple a d’abord balayé la clique dirigeante et réduit à l’impuissance les classes possédantes. Le kaiser et le kronprinz se sont enfuis en Hollande, les trônes des États confédérés se sont effondrés. Hobereaux, magnats de l’industrie, pangermanistes et caste militaire sont rentrés sous terre, et la Parti socialiste a pris le pouvoir.
L’agitation est allée croissante. Dans la carence presque complète des partis bourgeois, la lutte s’est poursuivie entre les différentes fractions prolétariennes. Le vieux parti social-démocrate est maître de l’heure. Quant à l’extrême-gauche, résolue à profiter des circonstances pour établir un régime nettement socialiste, elle livre des assauts répétés au gouvernement issu de la révolution.
Le conflit, dans ces derniers jours, a pris une forme violente. La révolution allemande a connu à son tour ses journées de juin. [5]
Liebknechet et Rosa Luxemburg sont tombés sous les coups des soldats de l’ordre [6]. Tous les socialistes se rappellent leur lutte admirable menée pendant quatre ans contre la guerre. [7] Tous ont rendu hommage à leur sincérité, leur courage, leur énergie. Tous ont partagé leurs souffrances et leurs espérances. Tous ont salué en eux les apôtres de la Révolution, les champions irréductibles de l’idéal socialiste.
Leur mort nous plonge dans la tristesse et pèsera lourdement sur l’avenir de la Révolution allemande.
Mais, au-dessus des passions et des sentiments les plus respectables, il importe de discerner clairement les faits et les possibilités [8] . Il est indéniable que tous les socialistes voudraient que la Révolution allemande ne fût point seulement une révolution politique, mais une révolution économique, une révolution sociale, transformant de façon radicale le régime capitaliste en régime socialiste. Cette transformation est-elle possible en l’état actuel des choses en Allemagne ?
L’ancien empire du Kaiser mieux que tout autre pays, est mûr pour le socialisme. La concentration capitaliste y est avancée plus qu’ailleurs. L’industrie y avait, avant 1914, atteint un développement tel qu’on pouvait envisager la socialisation rapide. Les services publics y étaient également très perfectionnés, et le socialisme d’État pouvait facilement être transformé en socialisme proprement dit.
D’autre part, les puissantes organisations corporatives et politiques de la classe ouvrière fournissaient des cadres tout prêts, non seulement pour la période révolutionnaire, mais encore pour assurer et développer les conquêtes matérielles de la Révolution. C’est ce que comprenaient Liebknecht et ses amis, et c’est pourquoi ils demandaient qu’on allât directement au socialisme intégral sans s’arrêter à mi-chemin.
La conception de Liebknecht était logique, et elle aurait pu se réaliser si les obstacles nombreux ne s’accumulaient sur cette voie. L’opinion publique, malgré l’expérience de la guerre, ne pouvait se transformer du jour au lendemain.
Non seulement un changement aussi total n’était pas possible dans les masses plus ou moins au courant des choses de la politique, mais, dans la social-démocratie elle-même, des chefs nombreux et autorisés avaient pactisé avec l’impérialisme, étaient devenus, peu à peu, des hommes de compromis. [9]
Il faut donc, en outre, tenir compte de la situation internationale. L’Allemagne vaincue est prise à la gorge par les impérialismes alliés. L’Entente, qui songe à écraser par la force la Révolution russe, exerce en Allemagne une pression pour ce qu’elle appelle le maintien de l’ordre. Elle ne doit point laisser ignorer au nouveau gouvernement allemand que les conditions de paix dépendront de sa "sagesse", c’est-à-dire des garanties qu’il saura donner à la perpétuité des privilèges et de la propriété capitalistes.
Aussi comprend-on la perplexité dans laquelle se trouvent les socialistes indépendants - les Haase, les Bernstein, les Kautsky. [10] Ils sont débordés par les extrémistes de droite et de gauche [11]. Cependant, ce sont eux qui nous paraissent être dans le vrai. Tenant compte des difficultés de l’heure, tout en n’abandonnant rien de leur idéal, il comprennent qu’il n’est pas trop de toutes les forces organisées du prolétariat et de leur union pour faire face aux réactions du dehors comme aux réactions du dedans, et ne pas compromettre dans un jeu de hasard l’avenir de la Révolution allemande.
Les événements d’Allemagne sont loin de nous surprendre. C’est le contraire qui nous étonnerait. L’histoire montre que des événements aussi formidables ne peuvent se dérouler sans heurts, sans excès, sans luttes fratricides. La Révolution française et la Révolution russe nous ont fixées à cet égard.
Toutefois, nous ne saurions assez exprimer le vœu que ces luttes entre révolutionnaires fassent place à l’accord de tous les éléments sincères, et que, surmontant les obstacles, la République allemande s’engage dans la voie du socialisme, où tous les pays la suivront.
Paul MISTRAL" [12]

Sur la même première page, le quotidien socialiste donne les nouvelles de Berlin :
« Effervescence à Berlin.
Un désaveu du gouvernement.
Copenhague, 17 janvier. On mande de Berlin :
La nouvelle de l’assassina de Liebknecht et de Rosa Luxemburg a causé une énorme agitation dans les milieux ouvriers de toute l’Allemagne, où Liebknecht est maintenant considéré comme le grand martyr de la cause du prolétariat.
Dans les milieux politiques, l’événement est considéré comme une catastrophe et l’on s’attend à des troubles sanglants.
La grève générale semble imminente à Berlin. Dans ces conditions, il semble impossible que les élections puissent avoir lieu dimanche.
Les spartaciens rendent le gouvernement responsable du meurtre. Ils l’accusent d’avoir sciemment provoqué la catastrophe en transportant les prisonniers par les rues les plus encombrées de la capitale.
Le groupe spartacien semble gagner un grand nombre de nouveaux adhérents. L’opinion générale est que les jours prochains seront plus sanglants encore que les journées précédentes. Plusieurs chefs spartaciens ont été arrêtés hier, notamment Marchusson, directeur du Drapeau rouge. Mais Eickhorn, considéré maintenant comme le chef du parti spartakien, a échappé jusqu’ici à toutes les recherches. – (Radio).

Vers la grève générale
Copenhague, 18 janvier. – Selon les dernières nouvelles reçues de Berlin, les socialistes indépendants affirment que Liebknecht n’a pas tenté de s’enfuir, mais qu’il a été assassiné par les hommes de son escorte. Des témoins s’accordaient pour reconnaître qu’il a reçu en plein front une balle tirée à quelques mètres de lui.
Le journal des indépendants, Freiheit (Liberté) adresse aux ouvriers un appel en faveur de la grève générale. –(Radio.)

Le gouvernement réprouve le double crime
Bâle, 17 janvier – Une note officieuse de Berlin, 17 janvier, dit :
Le gouvernement publie officiellement des éclaircissements sur les circonstances qui ont provoqué la mort de Liebknecht et de Rosa Luxemburg :
Les coupables, dit-il, seront punis d’après la loi.
Les deux victimes avaient gravement failli envers le peuple allemand, mais elles pouvaient prétendre au droit qui punit les coupables, mais les protège aussi contre l’injustice. Un acte de lynchage comme celui qui a été perpétré contre Rosa Luxemburg fait la honte du peuple allemand. Chacun, quel que soit le parti, le condamnera moralement.
Dans l’affaire de Rosa Luxemburg, la loi a manifestement été violée. Dans le cas de Liebknecht, il y a encore lieu de rechercher si les prescriptions légales furent observées. Si elles furent violées, il faudra aussi intervenir énergiquement.
Les tristes événements de la semaine dernière ont montré malheureusement combien était grande la dépravation morale résultant de la guerre et combien on fait peu de cas de la vie humaine. Il est temps que la raison revienne un peu partout, si l’on ne veut pas qu’un fanatisme aveugle détruise toute valeur morale et matérielle dans la vie populaire allemande. - (Havas.)"

Voici maintenant la Proclamation de Noske, dirigeant de l’aile droite du Parti social démocrate. Il venait d’être promu ministre des armées. Gouverneur de Kiel, il avait durement mâté les mutineries de la fin de la guerre et avait toute la confiance du haut-état major. Il va jouer un rôle décisif dans l’écrasement du spartakisme.

Proclamation de Noske.
Amsterdam, 17 janvier. – On mande de Berlin :
Le commandant en chef Noske annonce dans une proclamation à la population de Berlin que des troupes marchent aujourd’hui en nombre considérable sur les ville et que les faubourgs de l’ouest sont déjà occupés et protégés par la garde civique [13].
La proclamation ajoute :
Les divisions que je commande ne sont pas un instrument de contre-révolution, mais elles serviront à protéger les personnes et les biens, la liberté de la presse et l’exercice plein et entier du droit de vote aux élections à l’Assemblée nationale. Pour réaliser ceci, il faut désarmer, maintenir la liberté des communications et éviter tous les rassemblements dans les rues. – (Havas.)

L’enquête d’Excelsior.

L’assassinat de Karl Liebknecht (1871-1919) est évoqué par le grand quotidien populaire illustré Excelsior, 11 mai 1919.

Excelsior avait déjà couvert à chaud, mais de façon purement factuelle (des photos, un bref reportage) les événements de janvier 1919 à Berlin. L’article de Maurice Berger, lieutenant de l’armée belge, offre aux lecteurs une vision bien plus approfondie. Il avait été envoyé en mission militaire en Allemagne au lendemain de l’armistice et publie en 1919 chez Grasset La nouvelle Allemagne, Enquêtes et témoignages.
Après une longue présentation biographique de l’inflexible internationaliste Karl Liebknecht, qui paya de prison son opposition à la guerre impérialiste, l’article en vient à la situation allemande après l’armistice, et je le « prends » là. Le premier gouvernement est dominé par les « majoritaires », sociaux-démocrates ayant soutenu jusqu’au bout l’Union sacrée. En 1917, ces « majoritaires » avaient exclu du parti les opposants à cette politique, qui formèrent plusieurs groupes, notamment les Indépendants (USPD) et les Spartakistes.

Le « Drapeau rouge
On propose à Liebknecht d’entrer dans le gouvernement, mais il répudie toute compromission avec les majoritaires, qui ont approuvé Brest-Litovsk [14] et soutenu la guerre jusqu’au bout. Au cours d’un grand meeting, il fonde, avec Rosa Luxembourg [15] Die Rothe Fahne, - le Drapeau rouge – qui sera l’organe des spartakistes ; Ebert, Scheidemann [16] et leurs amis sont accusés de tromper l’Allemagne et le monde, et de vouloir sauver le militarisme au lieu de l’égorger.
Des troubles éclatent au début de décembre [1918] Des régiments massacrent, dans les rues, des manifestants sans armes.
Le mouvement antirévolutionnaire s’accentue. On veut faire disparaître les matelots et les gardes républicains [17] ; on crée des régiments de volontaires encadrés par des officiers recrutés en majorité dans la noblesse [18].
Les spartakistes tiennent, à la fin de décembre, un congrès, au cours duquel, - pour se distinguer des (socialistes) indépendants, qui ont accepté de traiter avec les (socialistes) majoritaires, - ils fondent le « parti communiste ». C’est à cette occasion que Radek est venu à Berlin, comme représentant de la République des Soviets russes [19].
Radek n’apportait pas d’argent, assurent les amis de Liebknecht. Il est exact que des fonds russes nous aidèrent à préparer la révolution, mais ils furent distribués pendant la guerre, après Brest-Litovsk, par Ioffe, l’ambassadeur bolchevik à Berlin. Les « soldats » du spartakisme ne touchèrent pas de salaire, comme on a voulu le faire croire ; c’étaient des prolétaires qui luttaient pour un idéal : c’est pourquoi ils ont pu tenir en échec plusieurs jours, les mercenaires du gouvernement qui étaient abondamment pourvus du matériel de guerre le plus moderne.
La révolution de janvier
Nous voici à la révolution de janvier. Qui la prépara ? Quel mot d’ordre la déclencha ? Qui la dirigea ?
C’étaient des agents provocateurs, disent les spartakistes. Le gouvernement avait besoin de troubles pour se débarrasser de Liebknecht, de Rosa Luxembourg (spartakistes), d’Eichhorn [20], de Ledebourg [21], de tous ceux qui le gênaient.
Ebert-Scheidemann [22] exigèrent la démission d’Eichhorn ; c’était provoquer les ouvriers, qui voulaient tous le maintien du préfet de police.
De grandes démonstrations eurent lieu le dimanche 5 janvier. La grève est proclamée le lendemain ; les manifestations continuent : la plupart des manifestants sont d’anciens soldats qui ont gardé leurs armes [23].
Les journaux bourgeois accusés de tromper l’opinion publique pour soutenir le gouvernement majoritaire ou même l’ancien régime, ont exaspéré le peuple. Brusquement, la colère se tourne contre eux ; on s’en empare ; on s’y barricade ; on décide qu’ils paraîtront désormais sous la censure du peuple. On espère que le sang ne coulera pas ; de grandes pancartes portent : « Frères, ne tirez pas ! »
Mais les agents provocateurs interviennent ; des coups de fusil éclatent ; des gens tombent.
La situation reste indécise pendant la première moitié de la semaine. [24] est entré au gouvernement ; les troupes affluent : des mitrailleuses, des minenwerfers [25], des canons sont mis en batterie.
Le dimanche 12, les spartakistes ont compris qu’une plus longue résistance est devenue vaine ; ceux du Vorwærts [graphie de l’article pour Vorwärts, journal social-démocrate désormais tenu par les Spartakistes] envoient six parlementaires sans armes pour traiter avec les assiégeants ; ces parlementaires sont assassinés, et les massacres continuent.
Liebknecht était adversaire de la force brutale, mais, une fois entraîné par la masse, il avait résolu de tenter un suprême effort pour arracher définitivement les armes du militarisme : ce fut le militarisme qui étouffa l’émeute.
Arrestation de Liebknecht.
Liebknecht et Rosa Luxembourg se réfugièrent alors dans une maison amie à Wilmersdorf, à l’ouest de Berlin ; ils continuaient à y voir quelques amis sûrs, et à faire paraître Die Rothe Fahne. Le 15, vers cinq heures de l’après-midi, la maison est cernée par la garde bourgeoise de Wilmersdorf, et les deux révolutionnaires sont arrêtés.
Liebknecht est conduit dans une école du quartier, d’où on demande des instructions à l’hôtel Eden, le quartier général du corps de cavalerie de la garde qui a pris une part prépondérante dans la répression de l’émeute.
A 9 heures, des officiers de la garde bourgeoise de Wilmersdorf le conduisent à l’hôtel Eden. Rosa Luxembourg le suit à une demi-heure d’intervalle ; les deux célèbres révolutionnaires ne se reverront plus…
Quelle est la vérité sur le drame qui se déroula de 9 heures à 11 heures ?
Le lendemain matin, les journaux publièrent en Dernière Heure : « On annonce que Liebknecht et Rosa Luxembourg auraient été arrêtés. »
Double assassinat
A midi, le Berliner Zeitung am Mittag annonçait en manchette : « Liebknecht, en fuite, a été fusillé ; Rosa Luxembourg a été lynchée par la foule. »
Tous les journaux qui suivirent publièrent un récit du drame. C’était un rapport officiel de l’état-major du régiment de cavalerie de la garde.
Voici, en substance, le passage essentiel de ce document :
« … une foule énorme était amassée devant l’hôtel Eden et voulait lyncher les deux spartakistes. Pour les soustraire à la fureur populaire, on voulu les transporter séparément à la prison de Moabit. Liebknecht fut emmené le premier. Au moment où il s’installait dans l’auto, un homme lui asséna un coup de bâton qui lui fit une plaie à la tête.
L’auto partit rapidement en prenant un chemin détourné par le Tiergarten, pour dépister la foule. Il y eu une panne. On voulu continuer à pied jusqu’au stationnement de voitures le plus proche. A peine descendu de l’auto, Liebknecht se mit à fuir. Ses gardiens tirèrent dans sa direction plusieurs coups de feu, qui l’atteignirent mortellement… »
Une note de la police ajoutait :
« Cette nuit, le corps d’un inconnu, tué par balles de fusil, a été transporté à l’ambulance du Zoologicher Garten. Ce corps, conduit à la morgue, a été reconnu comme étant celui de Karl Liebknecht. »
Le frère aîné du révolutionnaire courut immédiatement à l’ambulance du Zoologicher Garten, qui est située presque en face de l’hôtel Eden, et releva en effet sur le registre : « A 11 h. 20, le corps d’un inconnu est apporté dans une auto militaire par le lieutenant Lippmann. »
Les gardiens de Liebknecht, après l’avoir abattu, ne s’étaient-ils donc pas souciés de son cadavre ? Qu’est-ce que ce lieutenant Lippmann et cette auto militaire ? Pourquoi cette intervention de l’état-major du corps de cavalerie de la garde, - l’état-major de la réaction, - qui n’avait rien à voir dans un interrogatoire qui était l’affaire de la police, des tribunaux ou du gouvernement ? Quelle étrange fatalité que cette panne au point le plus obscur et le plus désert du Tiergarten, réparée dès que Liebknecht eut été abattu ! Comment admettre, enfin, cette fuite d’un homme seul, blessé, désarmé, qui se sait entouré de ses pires ennemis, le doigt sur la gâchette du revolver, prêts à l’abattre au moindre geste ?
Les invraisemblances du récit officiel n’échappèrent à personne, et la Rothe Fahne, la Freiheit, la Ruhr Zeitung, la Republik dénoncèrent l’assassinat politique.
La famille Liebknecht et les socialistes indépendants réclamèrent un tribunal extraordinaire pour éclaircir le mystère ; ils voulaient éviter, à tout prix, un tribunal militaire.
Mais le gouvernement avait partie liée avec l’état-major de la division de cavalerie de la garde qui l’avait sauvé en écrasant la révolution. Il résista tant qu’il le put, mais l’émotion croissante de l’opinion publique la contraignit finalement à une enquête qu’il confia à un tribunal militaire. Cette enquête ne tarda pas à révéler les mensonges de la version officielle. La foule hurlante sur laquelle s’était édifié tout le récit, n’a jamais existé ; les rues conduisant à l’hôtel Eden étaient barrées et aucun civil ne pouvait s’en approcher.
« Est-ce que ce cochon vit encore ? »
La blessure que Liebknecht portait à la tempe n’avait pas été produite par u coup de bâton. Le général von Hoffmann, commandant de la division, et son chef d’état-major, le hauptmann von Pétri, se trouvaient à l’hôtel Eden et dirent, au moment où le révolutionnaire était emmené vers l’auto : « Est-ce que ce cochon vit encore ?... »
C’est alors qu’un hussard lui asséna un coup de crosse sur le crâne. cette brute, qui se nomme Otto Runge, a été arrêtée.
Le procès des meurtriers commence aujourd’hui même devant le tribunal du corps de cavalerie de la garde. Runge et six officiers comparaissent pour répondre du double assassinat de Liebknecht et de Rosa Luxembourg.
L’auto qui emmena Liebknecht au Tiergarten était conduite par un soldat ; six officiers de la division de cavalerie de la garde l’accompagnaient.
Après deux mois de recherches et de perquisitions, faites toujours sous la poussée de l’opinion publique, les officiers furent arrêtés à leur tour. Parmi eux se trouvaient l’oberleutnant et le leutnant Pflugh-Hartung, deux frères, et le leutnant Lippmann, qui apporta le corps d’un « inconnu » à l’ambulance du Zoologicher Garten. Le hauptmann Vogel, inculpé d’avoir excité les soldats à lyncher Rosa Luxembourg, est également au nombre des inculpés.
La vérité sur le drame.
Maintenant la vérité sur tout le drame est trop simple pour qu’il soit besoin de la raconter.
Liebknecht, l’ennemi le plus irascible du militarisme, voué à l’état-major de la division de cavalerie de la garde a été conduit au Tiergarten pour y être assassiné.
Et, lorsqu’il apporte le corps à l’ambulance du Zoologicher Garten, si le lieutenant Lippmann n’en fait pas connaître l’identité, c’est uniquement pour avoir le temps de fixer dans un rapport officiel, avant que les journaux n’annoncent la mort du tribun, la grossière mise en scène que l’on sait.
A cette heure, Rosa Luxembourg avait été, elle aussi, massacrée par la soldatesque.
Liebknecht et Rosa Luxembourg disparus, Ledebourg arrêté, Eirhhorn en fuite ; le gouvernement Ebert-Scheidemann-Noske dut se dire, ce jour-là, que le spartakisme avait vécu [26]...
Et pourtant, dix jours plus tard, 100.000 hommes défilaient, farouchement muets, sous les mitrailleuses de la troupe. Ce peuple conduisait Liebknecht et trente autres révolutionnaires au cimetière de Friedrichfelde ; un cercueil était vide : celui de Rosa Luxembourg, dont on ne retrouva jamais le corps.
Liebknecht a-t-il été entraîné par les troubles fomentés par des agents provocateurs – ainsi que l’affirment ses amis – ou bien fut-il l’un des organisateurs principaux de la Révolution – ainsi que nous penchons à la croire ?
Un fait reste du moins acquis : c’est qu’il voulait une dictature spartakiste, alors que l’expérience de la Russie bolchevik avait montré, même aux esprits les plus épris de démocratie, les dangers de ce régime.
Mais l’égarement de quelques jours doit-il faire oublier la noblesse de toute une vie ?
Liebknecht a pu se tromper, mais il s’est du moins trompé sincèrement. Il a cru que la révolution et la dictature prolétarienne étaient la seule façon de rompre totalement avec le passé, d’arracher à jamais les armes des mains du militarisme, d’égorger définitivement l’ancien régime.
Toute sa vie de tribun et d’avocat des pauvres proteste contre tout mobile de vanité ou d’intérêt.
Et malgré sa faute du 4 août 1914 [27] et son erreur finale, l’Entente garde le souvenir des efforts courageux du fils de Guillaume Liebknecht [28] et des persécutions qu’il endura pour reprendre la tradition de son père et lutter contre les abominables puissances qui déchaînèrent la plus horrible de toutes les guerres.
Maurice BERGER. »

Élections allemandes de janvier 1919

Les Allemandes et les Allemands élisent leur Assemblée constituante
Il y a cent ans, le 19 janvier 1919, après la chute de la monarchie, les Allemands, et pour la première fois les Allemandes [29] votaient pour élire l’Assemblée nationale constituante.
Dans un pays en état de siège, quatre jours après l’écrasement de l’insurrection spartakiste et l’assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, la coalition du Parti social-démocrate SPD (au pouvoir) et du Zentrum DZP(Centre) l’emportait haut la main : 37,86 % pour les premiers, 19,67 % pour les seconds. Leur union était scellée par la condamnation du bolchevisme.

Le grand quotidien français Excelsior avait présenté quelques unes des affiches électorales. Celles de la social-démocratie sont très parlantes : progrès social, égalité hommes-femmes…

C’est en conservant son aura d’opposant au capitalisme (le côté gauche de la balance) et son désir de République (le bonnet phrygien sur l’autre plateau) que les socialistes maintenaient leur importante influence sur la classe ouvrière.

Le Parti social-démocrate indépendant (USPD), formé par les dissidents pacifistes pendant la guerre, dont étaient issus les spartakistes, n’obtenait que 7,6% des suffrages.Le fossé de sang entre le SPD et les spartakistes était consommé.
Comme l’était son prédécesseur, Ebert, le nouveau chancelier fut un socialiste, Scheidemann.

Mars 1919 - Aragon dans la revue "Littérature"

Deux poèmes du jeune Aragon - L’ombre d’Apollinaire
Littérature, Revue mensuelle, n°1, paraît en mars 1919.
A priori, rien de plus conforme à la notion académique de littérature. Au sommaire se mêlent les auteurs déjà consacrés et les jeunes pousses déjà reconnues : André Gide, Paul Valéry, Léon-Paul Fargue, André Salmon, Max Jacob, Pierre Reverdy, Blaise Cendrars, Jean Paulhan, etc.
Mais ses trois créateurs et directeurs, Louis Aragon [1897], André Breton [1896], Philippe Soupault [1897], à peine sortis de la guerre et presque inconnus, portent en eux de quoi dynamiter la norme reconnue.
Pour l’heure, ils jouent la carte du rassemblement et ne publient pas grand chose qui puisse effaroucher. Encore que…
Voyons par exemple le poème que donne Aragon in fine, page 20, où l’alexandrin aragonien équilibre l’éclatement des sensations :

PIERRE FENDRE

Jours d’hiver copeaux

Mon ami les yeux rouges

Suit l’enterrement Glace

Je suis jaloux du mort



Les gens tombent comme des mouches

On me dit tout bas que j’ai tort

Soleil bleu Lèvres gercées Peur

Je parcours les rues sans penser à mal

Avec l’image du poète et l’ombre du trappeur


On m’offre des fêtes

des oranges

Mes dents Frissons Fièvre Idée fixe

Tous les braséros à la foire à la ferraille

Il ne me reste plus qu’à mourir de froid en public

LOUIS ARAGON

Mais dans le n°2 de la revue, avril 1919, en hommage à Apollinaire et son Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée, 1911), le jeune Aragon initie la musique qu’il poursuivra (qui le poursuivra) sa vie durant, le chant profond de communion avec la réalité (la vérité ?) des sens et des âmes

Les fruits à la saveur de sable

Les oiseaux qui n’ont pas de nom

Les chevaux peints comme un pennon

Et l’Amour nu mais incassable
Soumis à l’unique canon

De cet esprit changeant qui sable

Aux quinquets d’un temps haïssable

Le champagne clair du canon

Chantent deux mots panégyrique

Du beau ravisseur de secrets

Que répète l’écho lyrique

Sur la tombe Mille regrets

Où dort dans un tuf mercenaire

Mon sade Orphée Apollinaire

LOUIS ARAGON.

Mars, les conflits en cours

Mars, le printemps rouge allemand

En mars, l’Allemagne connut un nouvel accès révolutionnaire : grandes manifestations (notamment à Düsseldorf) et constitution de Conseils ouvriers, nouvelle grève générale et semaine sanglante de Berlin, grève générale dans la Ruhr brisée, investissement de Leipzig par les Corps francs… Partout, l’armée et surtout les Corps francs d’extrême droite mandatés par le gouvernement social-démocrate écrasent impitoyablement ces initiatives sans coordination au plan national.
Düsseldorf :

Berlin :

La social-démocratie avait utilisé son énorme influence, mûrie pendant des décennies, pour justifier son attitude. Mais elle perdra le soutien des travailleurs les plus avancés, et cette dette de sang explique la désunion du mouvement ouvrier jusqu’à la victoire du nazisme.

Mars 1919 - Acquittement de Villain, l’assassin de Jaurès

Quand le procès de l’assassin devient le procès de Jaurès.
Un article de l’Action française qui donne le ton de l’hystérie anti-socialiste et anti-pacifiste
Le 24 mars 1919 débutait le procès Villain, l’étudiant nationaliste Raoul Villain qui avait assassiné Jaurès le 31 juillet 1914 ; sa culpabilité ne faisait aucun doute, et il avait avoué son crime ; il avait fait 56 mois de prison préventive, jusqu’à son procès. qui se terminera par un acquittement. Dans la France cocardière et nationaliste du lendemain de la victoire, le grand combattant pour la Paix est assassiné une seconde fois. Le procès de l’assassin devient le procès de Jaurès...

L’Action française, 30 mars 1929
« Le procès Villain – L’acquittement


La dernière audience a enfin rassemblé les divers procès où se décomposait l’affaire VillainElle en a réussi la synthèse et leur a donné la synthèse et leur a donné une solution, solution su conforme à la nature des choses que tout le monde attendait et que, dans la salle où se mêlaient les partis adverses, elle n’a provoqué aucune manifestation : c’est l’acquittement de l’accusé.

Après un très habile réquisitoire de M. L’avocat général Béguin, Me Alexandre Zévaès [30], dans une plaidoirie aussi forte que brillante, a d’abord réglé le procès Jaurès. Respectant la mémoire d’un mort, admettant avec la philosophie qui était la sienne, que « tout est dans tout », il n’a pas discuté les intentions de Jaurès, ni toutes les belles déductions, d’ailleurs contradictoires, que les témoins avaient essayé de tirer des principes de sa pensée et de son action politique. Mais, par une longue série de faits et de textes précis, empruntés pour la plupart aux témoins eux-mêmes, il a montré que cette pensée confuse, comme cette parole sonore, avait pratiquement été interprétée et développée par ceux qui s’en réclament, dans le sens du mal, et que cette action politique, quel que fût son principe, avait, en fait, été dirigée contre les intérêts de la Patrie. Villain, tête débile et patriote passionné, n’avait-il pas, lui aussi, le droit de l’interpréter ainsi ?

Comme une buée légère et brillante, l’image factice du Jaurès que les témoignages de ses amis, au cours des audiences, avaient fait surgir de l’infini des possibles, s’est évanouie. Il n’est resté sous les yeux des jurés et du public que le spectacle direct de l’œuvre réelle de Jaurès, telle qu’on pouvait la juger en juillet 1914, quand il faisait voter la grève générale en cas de mobilisation, telle qu’elle devait remplir d’une angoisse légitime les cœurs français, à la veille de la grande guerre.
Après Me Zévaès, la parole émouvante de Me Henry Géraud nous a montré l’âme trop faible qui n’a pas pu supporter le poids de cette angoisse dans les jours tragiques et que la passion de la France qu’il voyait en danger a poussée au crime. Ce crime passionnel, au mobile généreux, n’était-il pas assez expié par près de cinq années de prison préventive ? Les jurés l’ont compris ainsi.

Verdict de pitié, de sagesse et de raison. Nous ne dirons pas, nous, qu’il emporte la condamnation de Jaurès : puisque celui-ci a payé avant d’avoir trouvé les juges qu’on avait ici réclamés pour lui, sa mémoire a droit à la paix. Mais ce verdict refuse d’absoudre les erreurs et les fautes que la France envahie, ruinée, ensanglantée a payées encore plus cher que lui.

Imprudents, ses avocats avaient essayé de faire proclamer comme vertus l’imprévoyance, l’insouciance, la folie d’une politique qui faisait le jeu de l’ennemi et qui aurait abouti à
la défaite, à la destruction de la patrie. C’est à ces prétentions que le jury, représentant de la France blessée, mais
victorieuse, a répondu non. Cette parole décisive de la magistrature populaire affermira le cœur de notre pays qui veut vivre et, retentissant plus loin encore, ira dire jusqu’à l’Orient bolcheviste que la France n’est pas mûre pour l’anarchie.
Maurice PUJO ».
Pujo, co-directeur du journal, était le fondateur des Camelots du Roi, troupes de choc royalistes.

Dans L’Humanité journal socialiste, 4 avril 1919, Anatole France se joignit ainsi au flot de protestations :

Le 21 mars 1919 naissait pacifiquement la République hongroise des Soviets

Comment est née la seconde République communiste d’Europe, une naissance vouée à la mort par Clémenceau, l’idole de nos présidents successifs et de leurs ministres

Je ne suis pas philatéliste compulsionnel, mais j’aime les timbres, surtout les timbres anciens, car ils sont de vrais témoins de l’Histoire, et peu me chaut qu’ils n’aient aucune valeur marchande.
Ainsi de ce "Karl Marx" de cette République hongroise des Conseils, qui leva son drapeau rouge trois mois durant, avant d’être abattue par une coalition animée par la France de Clémenceau.
Il y a 100 ans en effet, le 21 mars 1919, naissait pacifiquement la République des Conseils de Hongrie (ou République soviétique hongroise).
Le 16 novembre 1918, l’Empire austro-hongrois s’effondrait et la République démocratique hongroise étai proclamée, avec à sa tête le comte Mihály Károlyi, à la tête d’un gouvernement de coalition allant de la droite aux sociaux-démocrates. Les Alliés victorieux imposèrent alors à la Hongrie l’amputation d’une grande partie de son territoire, livré aux états voisins, obligés de la France, ce qui suscita une violente réaction nationale hongroise. Aussitôt se créa le Parti communiste de Hongrie, née d’une dissidence social-démocrate et de militaires gagnés au communisme lors de la guerre contre la Russie. Devant la pression française qui le 20 mars exigeait de la Hongrie d’autres amputations territoriales, et l’exaspération populaire qu’elle suscita, Károlyi démissionna et céda pacifiquement le pouvoir le 21 à un Conseil révolutionnaire de gouvernement.

Voici comment le grand quotidien français Excelsior présenta l’événement :


« Le comte Karolyi et le ministre Buza Barna à la frontière. – Si jamais révolution se passa dans le calme, c’est celle qui a amené la proclamation de la République bolchevik en Hongrie. Brusquement, on apprit que le président du Conseil Karolyi abandonnait ses pouvoirs aux soviets. Il y eut un grand mouvement du peuple dans les rues de Budapest, mais pas d’émeutes. Voici le Comte Karolyi agissant pour la dernière fois en tant que président du Conseil pour la délimitation de la frontière hongro-roumaine. Il est accompagné, à gauche, de la comtesse Karolyi ; à droite de M. Buza Barna, ministre de l’Agriculture. »

Mars 1919 - Naissance du fascisme italien

L’initiale démagogie mussolinienne

Au lendemain de la première guerre mondiale, un programme politique demandait la généralisation du suffrage universel, le droit de vote pour les femmes, la représentation proportionnelle, et la suppression du Sénat.
Il exigeait la journée légale de travail de huit heures, l’instauration d’un salaire minimum, la retraite à 55 ans pour tous les travailleurs, la participation de représentants des travailleurs au fonctionnement technique des entreprises.
Il demandait la suppression de l’armée permanente et son remplacement par une milice nationale rendue opérante par de courtes et régulières périodes d’instruction.
Le programme tapait dur en demandant un impôt extraordinaire sur le Capital aboutissant à l’expropriation partielle des richesses au profit de la collectivité.
Il promettait également la confiscation des biens des communautés religieuses et des revenus épiscopaux…
J’en connais beaucoup qui aujourd’hui, à la gauche de la gauche, applaudiraient des deux mains…

Mais, question pour un champion, de qui émanait ce programme ?
Tout simplement des Faisceaux italiens de combat, qui regroupèrent initialement à Milan, avec Mussolini, une poignée de militants que la cause de l’intervention guerrière en 1915 avait rassemblés : anarchosyndicalistes et socialistes soréliens dévoyés (Sorel n’y était évidemment pour rien), mêlés aux anciens des troupes de choc de l’armée (Arditi), à des intellectuels futuristes et à des nationalistes de la droite ultra...
Conviction ou camouflage ? Les deux sans doute. Belle manœuvre confusionniste en tout cas !

23 mars 1919, place San Sepolcro à Milan, Mussolini fonde les Faisceaux italiens de combat (Fasci italiani du combattimento).

Mussolini publia ce manifeste le 6 juin 1919 dans son journal Il popolo d’Italia, avant de lancer ses troupes de choc contre le mouvement révolutionnaire ouvrier et paysan [31]

Inutile de dire que ce programme ne fut pas appliqué après la prise de pouvoir de Mussolini en 1922, et que le Duce ne parut s’en souvenir, un peu tard, qu’au temps de la République sociale italienne, dite République de Salo, en 1943-1945.
Et c’est l’Italie de la Libération et des Partisans, qui donna le droit de vote aux femmes en 1946...
Hier les groupes néo fascistes italiens commémorent la naissance du fascisme, le 23 mars 1919, toujours dans le même mélange de démagogie sociale et de fermeture xénophobe.

Avril, l’intervention militaire antisoviétique continue

Troupes alliées, et notamment françaises, et troupes tsaristes "banches" à l’assaut de Petrograd.

Avril, la République bavaroise des conseils

La capitale de l’État libre de Bavière (intégré au Reich depuis 1871, mais toujours porteur d’un puissant sentiment identitaire), connaît en avril un événement complexe articulé en deux épisodes. Le 7 avril, malgré la réticence des communistes, une « République bavaroise des Conseils » avait été proclamée à Munich par un curieux amalgames de socialistes du SPD et de minoritaires indépendants de l’USPD, avec l’appui de courants libertaires intellectuels si vivants dans une capitale en marge de la Bavière rurale et conservatrice. Les communistes se tenaient à l’écart d’une initiative qu’ils jugeaient prématurée et vouée à l’échec.
Le 13 avril, un putsch mené par une milice réactionnaire provoqua la chute de la République indépendante. Les communistes prirent la tête de la riposte populaire et instaurèrent une République clairement et fermement soviétique. On conçoit qu’il n’était pas question pour le gouvernement allemand et pour les Alliés de voir s’installer au Sud de l’Allemagne un nouveau pouvoir bolchevik, tendant la main à la république hongroise des Soviets par dessus une Autriche en proie à l’agitation révolutionnaire.
La République bavaroise des Conseils tomba sous les coups des Corps francs d’extrême droite, envoyés par le gouvernement social démocrate, et la répression fut sanglante.

Avril-Mai 1919, l’agression contre le République hongroise des Soviets

Excelsior, 9 mai 1919 :
« Bela Kun, qui selon des télégrammes de Vienne, présidait encore ce jour-là aux destinées de la République communiste hongroise, avait organisé à Budapest, pour le 1er Mai, une formidable manifestation populaire qui dura toute la journée, ainsi que nous l’a rapporté notre envoyé spécial. Les fêtes, auxquelles prirent par tous les corps constitués civils et militaires, commencèrent par une parade de l’armée rouge qui comporta la présentation des drapeaux communistes aux soldats à la Wilhelm Kaserne. De longs cortèges sillonnèrent la ville. Certains des manifestants étaient même accompagnés par leurs enfants. Les commissaires du peuple Bela Kun, Baranyi et Bœhm, visibles ici, assistèrent à la grande démonstration populaire du haut des marches du Parlement. »


"La grande manifestation populaire devant le parlement hongrois - Le député Eldersch présente les drapeaux communistes à l’Armée rouge."
Bela Kun, au centre

Excelsior, 16 mai 1919, levée de l’Armée rouge :

Légende : " Manifestation pour recruter l’armée - Agitatrices bolcheviques, qui suivent des cours en vue de la propagande."

Excelsior, 6 juin 1919 :

Légende : " Un bataillon de l’Armée rouge prêt à partir pour le front. Parmi les volontaires, on remarque deux femmes, une bourgeoise élégante et une ouvrière."

Légende : " Les bataillons ouvriers nouvellement levés, rangés dans la rue Andrassy, à Budapest, pour une inspection par les commissaires du peuple. Les commissaires du peuple, pour se défendre contre les armées qui marchent sur la Hongrie communiste, ont fait appel à des volontaires. Parmi les engagés, de toutes conditions, on trouve jusqu’à des femmes appartenant aux couches les plus diverses de la société. Signalons enfin que les bataillons que l’on voit sur notre dernière photographie, et qui furent passés en revue rue Andrassy, comptaient 24.000 ouvriers en armes."

Du 15 avril au 2 août 1919, sous l’égide de la France et avec sa participation, les troupes tchèques, serbes, et surtout roumaines combattent l’armée rouge de la République des Conseils. Clémenceau voulait absolument abattre ce pouvoir communiste qui, s’il s’affermissait, risquait de permettre aux Soviets de Russie d’être en contact direct avec les révolutionnaires d’Autriche et d’Allemagne. Il justifiait sa position par la dénonciation de la « Terreur rouge » instaurée par le nouveau pouvoir.
Excelsior, 1er juillet 1919

La justification du soutien militaire français à l’offensive roumaine.

Le 6 août, l’armée franco-roumaine entre à Budapest et met en place le pouvoir de l’amiral Horthy, proclamé régent du Royaume de Hongrie. Ainsi se terminait l’existence du second État communiste d’Europe.
Excelsior, 7 août 1919

La terreur blanche qui lui succède s’abattra sur les communistes et leurs alliés. Elle s’accompagna d’une vague violente d’antisémitisme (sous prétexte que nombre de cadres communistes étaient juifs).
Le pouvoir totalitaire de Horthy, qui sera l’allié (parfois difficile) d’Hitler, durera jusqu’en 1944.

Premier Mai

Juin 1919 - La mutinerie de l’escadre, à Toulon

Un aboutissement des mutineries de la Mer Noire :
Cinq mois après l’armistice, marins et soldats français sont toujours engagés par Clémenceau dans la mer Noire pour combattre les Bolcheviks.
Dans les bateaux usines, la discipline est très dure, les conditions de vie bien difficiles, et la coupure est évidente entre la caste des officiers et les marins-ouvriers. Et nul ne sait quand cette guerre imbécile finira …La colère gronde d’autant plus que beaucoup de marins accueillent avec sympathie la révolution soviétique.
Le 16 avril, une mutinerie éclate sur le torpilleur Protée, ancré à Galatz, en Roumanie. Elle est réprimée et son leader André Marty arrêté.
Mais le 20, un peu plus au nord, les mutineries gagnent les unités basées à Sébastopol en Crimée. Les mutins hissent le drapeau rouge et une partie manifeste en ville et fraternise avec des civils russes. Une unité grecque ouvre le feu, un marin est tué… Ainsi débutait la grande vague de mutineries qui allait toucher toutes les unités de la mer noire, ainsi que des contingents militaires basés à terre ; elle allait se prolonger jusqu’à l’été jusque dans toute la méditerranée et notamment dans les ports français, et particulièrement à Toulon.
J’y reviendrai. Mais vous pouvez compulser sur le Net une abondante bibliographie concernant cet épisode majeur de notre histoire.

Les journées insurrectionnelles de Toulon.
Le Provence

De ma fenêtre, je vois souvent deux immenses drapeaux rouges flotter sur l’Arsenal.
Pas de panique. Ils ne flottent pas sur les mâtures de notre escadre, mais sont signe de visibilité aérienne sur de très hautes grues en plein travail…
Ces drapeaux rouges me renvoient à un épisode local qui n’est plus guère connu que des historiens, des érudits ou de rares mémoires militantes. Jean Masse en a remarquablement traité dans « Mutineries et grèves en rade de Toulon au printemps 1919 », Feuillets documentaires régionaux, 1969, n° 8, CRDP Marseille.
L’événement s’inscrit dans le droit fil des célèbres mutineries de la flotte de la Mer Noire et de Crimée, qui en avril 1919 portèrent un coup d’arrêt décisif à l’intervention militaire française contre les Bolcheviks. Dans les motivations des marins mutinés se rejoignaient la protestation contre les conditions de vie à bord de ces bateaux-usines, et la discipline extrêmement dure ; à quoi s’ajoutaient l’incompréhension des « vieilles classes » de demeurer mobilisées alors que l’armistice était signé depuis des mois, et le refus de combattre une révolution en laquelle beaucoup se reconnaissaient.
En mai, les mutineries gagnèrent dans différents ports de Méditerranée les unités qui devaient appareiller pour la Mer Noire.
À Toulon, l’effervescence était grande à bord, notamment sur la navire amiral Le Provence, arrivé de Corfou le 21 mai. L’équipage venait d’apprendre son départ pour Constantinople, en fait pour la Russie méridionale, et constatait le chargement de matériel de guerre : s’en suivirent mouvements spontanés de protestation, placards anonymes dénonçant le « bagne » disciplinaire…
Dans la nuit du 5 au 6 juin, une flamme rouge est arborée au mat de misaine en solidarité avec les mutins de la Mer Noire : les députés devaient en effet traiter le 6 des événements de Sébastopol.
Le dimanche 8, 400 marins se rassemblent au Foyer du Marin pour demander l’amnistie et la démobilisation. Ils ont le temps de former un Comité d’action avant d’être dispersés par la gendarmerie maritime, et se donnent rendez vous pour le lendemain matin aux Lices, entre l’hôpital Ste Anne et les remparts, c’est-à-dire alors à l’extérieur de la ville.
Le 9, des marins de toutes unités débarquent, et suivent ceux de l’aviso La Hire, conduits par le second maître mécanicien Paul Bouillet, dont le cortège, grossi de quelques civils, remonte vers les remparts Nord.
L’amiral Lacaze, qui avait déjà été chassé d’un rassemblement du parc à charbon, rejoint aux Lices les 2000 mutins, qui lui exposent leurs revendications par la bouche d’un quartier maître responsable du comité : amélioration des conditions matérielles de vie et de la discipline, démobilisation, amnistie. Après avoir confirmé leur Comité d’action, les marins regagnent leur bord.
Des témoignages ultérieurs attestent que des membres du Comité d’action auraient tenté alors de prendre contact avec la CGT : d’une part avec les dirigeants réformistes de la dure grève des Chantiers navals de La Seyne qui se poursuivait alors, d’autre part avec la minorité syndicaliste révolutionnaire des travailleurs de l’Arsenal, à laquelle ils auraient même proposé d’initier un soviet ouvriers – marins, et de faire sauter le viaduc de Bandol afin d’empêcher tout mouvement de troupe. Le soulèvement serait déclenché par un drapeau rouge hissé sur le navire amiral Le Provence. Les responsables réformistes de La Seyne estimèrent que leur mouvement était purement revendicatif et n’avait pas à se commettre avec une violation de la discipline militaire ; les syndicalistes révolutionnaires de l’Arsenal (dont certains avaient constitué un parti communiste avant la naissance du PCF en décembre 1920), en dépit de la sympathie qu’ils pouvaient éprouver à l’égard des mutins, estimèrent que la spontanéité du mouvement et l’absence de cohésion dans ses buts ne pouvaient en l’état entraîner la classe ouvrière locale, mais seulement son avant-garde.
De leur côté, les socialistes locaux s’en tiennent à l’ignorance de l’événement.
Le projet de soulèvement est cependant maintenu.
Dans la nuit du 9 au 10, le drapeau tricolore amputé du bleu et du blanc et transformé en flamme rouge est hissé à mi mât sur le Provence. Il devait donner le signal de la révolte des équipages de la rade. Des officiers l’arrachent aussitôt.
Le 10 à midi, de nombreux marins se réunissent sur la plage avant, exigent des permissions, protestent contre la mauvaise nourriture et la dureté de la discipline ; ils décident d’aller porter leurs revendications au commandant. A l’initiative des plus décidés, soixante d’entre eux s’arment et se rendent maîtres du navire. Le commandant (traité de « royaliste » par les marins) et les officiers donnent l’ordre de déposer les armes, en échange de la promesse qu’il n’y aurait pas de sanctions et qu’une délégation pourrait présenter les revendications au Vice-Amiral. Le 11, l’équipage demeure rassemblé sans vouloir travailler. Ce même jour, les soldats du 4e colonial apprennent leur départ pour la Méditerranée orientale : une manifestation de 1500 soldats et marins traverse la ville. Elle est chargée par les gendarmes devant la prison maritime. De violents affrontement s’en suivront toute la nuit en ville et particulièrement autour du marché couvert.
Le 12, l’annonce de l’ajournement du départ du Provence pour la Russie fait tomber la tension.
Malgré la promesse, les « meneurs » du Provence sont alors arrêtés. Le mouvement est en déclin à Toulon, malgré une nouvelle réunion sur les glacis le 16, mais le 22 arrive à Toulon le croiseur cuirassé Ernest-Renan, dont l’équipage est en pleine effervescence. La moitié en est aussitôt mise en permission, les meneurs sont arrêtés et le navire est envoyé à Bizerte.
Le 23 juin, l’annonce de la signature des préliminaires de paix suscite une forte manifestation pour la démobilisation des « vieilles classes » et la libération des emprisonnés. Partie du dépôt des équipages, elle traverse l’Arsenal, se heurte aux gendarmes à la porte Castigneau, attaque la prison. Les manifestants sont refoulés vers la ville où des affrontements se poursuivront pendant plusieurs heures.
Ainsi se terminait provisoirement l’épisode des mutineries de Toulon en juin 1919.
Provisoirement, car, une fois passé l’effroi suscité en haut lieu par ces événements, la répression allait s’abattre sur les mutins, et tout particulièrement sur 20 matelots et quartiers maîtres du Provence, accusés de complot contre l’autorité de l’État. Jugés à partir du 25 septembre 1919 par un conseil maritime réuni à bord du navire, 15 d’entre eux seront condamnés à des peines allant de un an à neuf ans de détention, ce qui n’était pas rien quand on connaît les terribles conditions de survie dans les bagnes maritimes.
La puissante campagne unitaire nationale pour l’amnistie aboutit en juillet 1922. »

Répercussions françaises des mutineries de la Mer Noire

L’attitude des socialistes SFIO et celle de la CGT.
Articles de l’Humanité, mai-juin 1919.

J’évoquais récemment l’intervention française initiée en décembre sur le littoral ukrainien, motivée par les visées expansionnistes de Clémenceau en Ukraine et le désir des milieux dirigeants français d’en finir avec la République des Soviets.
Début avril, le gouvernement devait retirer ses troupes d’Odessa : l’hostilité de la population locale, l’impéritie cruelle des troupes blanches de Denikine, l’avance inexorable des troupes bolcheviks, la pénétration de l’idéologie des Soviets parmi les soldats et les marins français avaient motivés cette piteuse décision. Une ultime tentative d’intervention fut faite à Sébastopol, dans la Crimée voisine. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase : l’épuisante discipline du bord et les mauvaises conditions de vie, unies au refus de prolonger une aventure guerrière chez des hommes qui espéraient la démobilisation, et à la sympathie pour les thèses bolcheviks, suscitèrent les mutineries de l’escadre qui obligèrent l’état-major à évacuer la zone.
Sur tout cela voir plus haut.
Les événements ont suscité une abondante bibliographie, dont vous trouverez facilement des échos sur Internet.
Je verse seulement ici au dossier deux articles de l’Humanité journal socialiste, publiés à la veille du débat à la Chambre sur ces événements, à un moment où, malgré la censure militaire, les faits commencent à être vraiment connus.

L’Humanité journal socialiste, 28 mai 1919
« Une décision de la C.G.T.
Les représentants de la Confédération du Travail, qui viennent de tenir, salle du Globe, une réunion si remplie, ont pris vigoureusement attitude vis-à-vis de la politique russe de M. Pichon [32].
Accourus de tous les points du pays, les mandataires autorisés du prolétariat français ont signifié au gouvernement que s’il frappait nos marins à l’occasion de leur geste de la mer Noire, la C.G.T. les « défendrait par tous les moyens ».
Voilà M. Georges Leygues [33] dûment averti ! Déjà lorsque nous avons l’autre jour Goude [34] et moi, posé notre question au ministre sur l’incident, Goude a réclamé pour les marins accusés qu’on les laissât en liberté jusqu’à ce que la Chambre ait statué. Le 6 juin nous exposerons dans son ensemble l’affaire de la mer Noire ; nous la rattacherons à l’expédition russe entière dont elle n’est qu’un épisode sensationnel. A nouveau nous ferons la Chambre juge des résultats de l’intervention criminelle de nos gouvernants dans les affaires intérieures de la Russie. Ou plutôt (car nous connaissons le caractère réactionnaire du Parlement), nous en appellerons à la nation elle-même, qui finira bien par signifier sévèrement son opinion.
Ce sont une fois de plus toutes les directives de la conduite de la France dirigeante en Russie que nous allons examiner.
En ce moment, toute notre presse bourgeoise appelle Koltchak à la curée de la Révolution [35].
Elle obéit comme toujours aux suggestions du quai d’Orsay qui lui donne l’ordre de duper le public français, de le dresser contre la République soviétique qu’il faut à tout prix écraser. Le gouvernement a subventionné successivement en Russie, en Ukraine, en Finlande, en Crimée les aventuriers les plus suspects de la contre-révolution.
Il a place cette fois son espérance suprême en cet amiral Koltchak, dont l’œuvre essentielle a consisté jusqu’à présent à chasser de Sibérie les socialistes révolutionnaires, même antibolchevistes. C’est à ce personnage que nous envoyons, par centaines de millions, l’argent des contribuables de notre pays épuisé. C’est pour l’aider à installer en Russie la terreur blanche que le gouvernement expédie en Orient les petits soldats et les marins de notre escadre. Quelle honte pour notre régime !
La Confédération Générale du Travail est sûre de demeurer la fidèle interprète du prolétariat français en élevant sa protestation et sa menace contre semblable attitude. En Italie, nous savons que le Parti socialiste et les Unions des syndicats eux aussi se déclarent prêts à une action déterminée.
Il est impossible, en effet, que les classes ouvrières occidentales assistent avec une passivité complice au crime historique de leurs gouvernements.
Marcel CACHIN [36] ».

La C.G.T. en effet, ce même jour, envisage la possibilité d’une journée internationale de grève unissant revendications sociales et condamnation de l’intervention contre les Soviets. Voici la présentation de l’Humanité du même jour :
« Le salut aux marins de la mer Noire
Le Comité national de la C.G.T ayant eu connaissance que les marins français de la flotte de guerre de la mer Noire ont refusé de combattre contre les révolutionnaires russes et obligé le gouvernement à faire rentrer ses flottes en France.
Félicite les marins de cette flotte pour leur acte de courage et de volonté.
Se solidarise avec eux et déclare qu’il est décidé à les défendre par tous les moyens en son pouvoir contre toutes espèces de brimades collectives ou individuelles que voudrait leur infliger le gouvernement français. »
« Le Parti socialiste contre l’intervention. La C.A.P. adresse son salut aux marins de la mer Noire.
La commission administrative permanente, réunie hier, a décidé que le Parti socialiste devait entreprendre une action énergique contre l’intervention en Russie.
La C.A.P. a tenu, comme l’avait fait la C.G.T., à envoyer son salut aux braves marins de France qui viennent d’affirmer devant Odessa et Sébastopol que les soldats français ne sont pas des mercenaires dont le capitalisme international peut disposer à son gré.
Voici le texte de l’ordre du jour qui a été voté à l’unanimité :
La C.A.P. envoie son salut aux marins de la mer Noire qui ont refusé de combattre la Révolution russe.
Elle les assure des sentiments de sympathie et de solidarité du Parti socialiste et s’associe à la C.G.T. pour les défendre contre toutes les brimades individuelles ou collectives dont ils pourraient être victimes de la part du gouvernement. »

L’Humanité journal socialiste, 1er juin 1919
Editorial
« Les événements d’Orient
En prévision de la discussion du 6 juin à la Chambre, le gouvernement prépare son dossier sur l’évacuation d’Odessa par nos troupes au début d’avril dernier. Les détails de cette évacuation sont déjà donnés dans quelques revues françaises.
L’Opinion, du 31 mai, conte à larges traits la lamentable odyssée des divisions de l’Entente contraintes au rembarquement sans gloire sous la pression des « hordes révolutionnaires de Gregoriev », selon les expressions de notre bonne presse. [37]
Les troupes de M. Pichon [38] occupaient Odessa et la région voisine depuis le début de décembre. Elles y auront donc séjourné quatre mois.
Durant ces seize semaines, que s’est-il passé ? Les ouvriers d’Odessa, les paysans de l’Ukraine, tout le peuple révolutionnaire s’est soulevé en masse contre notre occupation.
D’autre part, nombreuses furent les troupes françaises qui déclarèrent ouvertement leur sympathie pour le mouvement social qu’ils venaient combattre et écraser. On eut beau porter nos effectifs à 100.000 hommes ; on eut beau les renforcer de contingents grecs, de contingents noirs [39], de contingents de pseudo-révolutionnaires russes.
A cette guerre de classe, nos soldats refusèrent leur concours et il fallut les réembarquer.
Lorsque le 4 avril, les cargos de l’Entente emmenèrent de là-bas les derniers Français, le général d’Anselme fit monter avec eux toute une tourbe de rastaquouères, les noceurs d’Odessa, les actrices, les spéculateurs, les banquiers, les grands-ducs, les princes. Nos navires débarquèrent à Constantinople cette précieuse cargaison, « l’aristocratie de la Russie expirante ». Il faut lire dans l’Opinion la vie édifiante que commencèrent à mener, dès leur arrivée à la Corne d’Or, ces réfugiés de la bourgeoisie russe fuyant le bolchevisme. Ils s’y livrèrent à de sombres bacchanales, dit cette revue peu suspecte. Déjà, à Odessa, ces débris d’ancien régime qui, pour M. Pichon sont les vrais représentants de la Russie, donnaient des dîners de 30.000 roubles au milieu de la misère et de la famine du peuple. Et à Constantinople, leurs danses, leur ivresse au champagne, leurs rires, leurs fêtes, leur joie « montaient comme un blasphème et comme un défi ».
Après que les navires français eurent laissé dans les palaces de la ville de corruption cette humanité de décadence, ils reprirent la mer. Sur quel rivage portèrent-ils les prétendus « mutins », ceux des nôtres qui s’étaient refusé à étouffer dans le sang les révolutionnaires russes ? Il faudra bien qu’on le dise au pays, et que toute cette lugubre page de notre histoire soit connue malgré la censure et le régime abominable d’étouffement que subit encore notre presse indépendante.
De même, on nous devra aussi l’exacte relation de ce qui se passa à bord des vaisseaux de l’escadre d’Orient. M. Leygues se documente près des amiraux qu’il a convoqués d’urgence à Paris. Pour nous, nos renseignements nous viennent des marins, des sous-officiers, de certains officiers témoins des faits qui se déroulèrent là-bas au début de mai.
C’est vers le Parti socialiste, vers l’Humanité, vers le groupe socialiste que se tournent les regards et les espérances de ces marins qui accomplirent à leur heure le geste énergique. Quelles sanctions réserve-t-on à ceux d’entre eux qui furent rendus responsables du mouvement ? Où sont-ils à cette heure ? De tous les coins de la Méditerranée nous parviennent des correspondances éparses, qui échappent aux ciseaux des censeurs.
Si acharnés que soient nos gouvernants et leurs services de répression à étrangler la vérité, elle éclatera malgré eux. Et un long cri de colère s’élève dans la marine que ne parviendront à couvrir ni les menaces ni les violences.
Marcel CACHIN [40]. »

Juin 1919 - Le République rhénane

Un aliment de plus pour la fierté allemande blessée.
Du séparatisme à la sauce française


Voici comment le très répandu Le Journal (3 juin 1919) saluait la naissance de la très éphémère République rhénane, proclamée le 1er Juin à Wiesbaden par le séparatiste Hans Adam Dorten.
« L’éclosion de la République rhénane
La proclamation de la république rhénane n’a surpris aucun des Français qui ont eu l’occasion de visiter, en ces temps derniers, les pays de la rive gauche du Rhin. Si quelque chose pouvait étonner, après une enquête approfondie dans les milieux commerciaux, industriels, ouvriers et politiques de ces région, c’est que cette proclamation n’eût pas été faite plus tôt. Des tentatives avaient déjà été esquissées : le tort des Alliés fut, peut-être, de ne pas avoir su les encourager au moment précis. Mais le résultat est atteint et, au demeurant, il vaut mieux qu’il se soit produit sans l’intervention directe des Alliés. […] »

L’auteur de l’article, Emmanuel Brousse, député (Alliance démocratique, centre gauche) reflète ici les vues d’une grande partie du personnel dirigeant français, qui spéculaient sur le vieille hostilité à la Prusse sur ces terres rhénanes, et rêvaient d’un état tampon, satellite de la France, sur les terres de la puissance industrielle allemande. Privée de vrai support populaire, l’entreprise n’aura pas de suite, car les alliés anglais et américains ne la tolérèrent pas.
Elle s’inscrivait en tout cas dans une politique française revancharde dont le résultat le plus immédiat fut l’exaspération du nationalisme allemand, et, un peu plus tard, la montée du nazisme.

D’octobre 1923 à février 1924, une autre tentative de République rhénane vit le jour, et avorta sous les coups des commandos nationalistes allemands.

Grèves juin 1919


La France de 1919 connut des vagues multiformes de luttes sociales, notamment en juin ; les transports parisiens furent paralysés, et le pouvoir appela les classes moyennes à briser le mouvement.
Lu dans le très répandu Excelsior, 15 juin 1919 : quand "ceux qui sont quelque chose" mettaient la main à la pâte contre les grèves de "ceux qui ne sont rien". Ici, des élèves de Centrale, des civils et un officier prennent en main les trolleys.
Aujourd’hui, l’intention y serait toujours, mais on est moins démonstratif…

Juin-Juillet 1919, le double appel des intellectuels au lendemain de la guerre. "Travailleurs de l’esprit" : une initiative de Romain Rolland et la riposte du Figaro

Internationalisme pacifiste et nationalisme conservateur.
Bien connus des historiens des idées, mais peut-être pas de tous les lecteurs de ce site, voici deux textes significatifs publiés en ce triste lendemain de guerre de 1919.

On pouvait lire dans le très répandu Figaro littéraire, 19 juillet 1919, un appel d’intellectuels bien en vue qui se présentait ainsi :
« Contre le bolchevisme de la pensée, contre le parti de l’ignorance, ils entendent organiser une défense intellectuelle. Et c’est dans ce dessein qu’ils ont signé l’affirmation collective que voici ».
J’en donne le texte in fine.
Cet appel se voulait réponse à un autre appel d’intellectuels, paru dans l’Humanité le 26 juin 1919, auquel il donnait ainsi, bien involontairement, un plus large écho que celui du seul lectorat du quotidien socialiste.
Voici donc cet appel qui avait fait dresser les cheveux sur la tête des intellectuels conservateurs :

L’Humanité journal socialiste, 26 juin 1919
Un Appel – Fière déclaration d’intellectuels
« Nous avons reçu de notre ami Romain Rolland [41] la fière déclaration qu’on va lire ci-dessous :

Travailleurs de l’Esprit, compagnons dispersés à travers le monde, séparés depuis cinq ans par les armées, la censure et la haine des nations en guerre, nous vous adressons, à cette heure où les barrières tombent et où les frontières se rouvrent, un appel pour reformer notre union fraternelle, - mais une union nouvelle, plus solide et plus sûre que celle qui existait avant.
La guerre a jeté le désarroi dans nos rangs. La plupart des intellectuels ont mis leur science, leur art, leur raison au service des gouvernements. Nous ne voulons accuser personne, adresser aucun reproche. Nous savons la faiblesse des âmes individuelles et la force élémentaire des grands courants collectifs : ceux-ci ont balayé celles-là, en un instant, car rien n’avait été prévu afin d’y résister. Que l’expérience au moins nous serve pour l’avenir !


Et d’abord, constatons les désastres auxquels a conduit l’abdication presque totale de l’intelligence du monde et son asservissement volontaire aux forces déchaînées. Les penseurs, les artistes ont ajouté au fléau qui ronge l’Europe dans sa chair et dans son esprit une somme incalculable de haine empoisonnée ; ils ont cherché dans l’arsenal de leur savoir, de leur mémoire, de leur imagination des raisons anciennes et nouvelles, des raisons historiques, scientifiques, logiques, poétiques de haïr ; ils ont travaillé à détruire la compréhension et l’amour entre les hommes. Et ce faisant, ils ont enlaidi, avili, abaissé, dégradé la pensée, dont ils étaient les représentants. Ils en ont fait l’instrument des passions et (sans le savoir peut-être) des intérêts égoïstes d’un clan politique ou social, d’un Etat, d’une patrie ou d’une classe. Et à présent, de cette mêlée sauvage, d’où toutes les nations aux prises, victorieuses ou vaincues, sortent meurtries, appauvries, et, dans le fond de leur cœur – bien qu’elles ne se l’avouent pas – honteuses et humiliées de leur crise de folie, la pensée compromise dans leurs luttes sort, avec elles, déchue.


Debout ! Dégageons l’Esprit de ces compromissions, de ces alliances humiliantes, de ces servitudes cachées ! L’Esprit n’est le serviteur de rien. C’est nous qui sommes les serviteurs de l’Esprit. Nous n’avons pas d’autre maître. Nous sommes faits pour porter, pour défendre sa lumière, pour rallier autour d’elle tous les hommes égarés. Notre rôle, notre devoir est de maintenir un point fixe, de montrer l’étoile polaire, au milieu du tourbillon des passions, dans la nuit. Parmi ces passions d’orgueil et de destruction mutuelle, nous ne faisons pas un choix ; nous les rejetons toutes. Nous honorons la seule vérité, libre, sans frontières, sans limites, sans préjugés de races ou de castes. Certes, nous ne nous désintéresserons pas de l’Humanité. Pour elle, nous travaillons, mais pour elle tout entière. Nous ne connaissons pas les peuples. Nous connaissons le Peuple – unique, universel, le Peuple qui souffre, qui lutte, qui tombe et se relève, et qui avance toujours sur le rude chemin trempé de sa sueur et de son sang – le Peuple de tous les hommes, tous également nos frères. Et c’est afin qu’ils prennent, comme nous, conscience de cette fraternité que nous élevons au-dessus de leurs combats aveugles l’Arche d’Alliance – l’Esprit libre, un et multiple, éternel. »

Quelques indications sur les signataires :
Peu de femmes, mais quelles femmes !
Ellen Key (1849), femme de lettres suédoise, suffragette qui combattit pour l’émancipation de la femme, pour le respect de l’enfant, pour une éducation porteuse de la liberté et du développement de l’individu.
Jane Addams (1860), étasunienne, féministe, pionnière des centres sociaux démocratiques, éducatifs et distractifs, ouverts à tous et en particulier aux femmes et aux pauvres, lutteuse pour le progrès sanitaire urbain, pacifiste, préside le Congrès international des femmes à La Haye en 1915
Selma Lagerlöf (1858), femme de lettres suédoise, qui écrivit notamment Le Merveilleux Voyage de Nils Holgersson à travers la Suède, 1906-1907. Prix Nobel de littérature en 1909, elle n’avait cessé de professer des opinions pacifistes.
Parmi les Français, on trouve déjà des figures du cercle amical de Romain Rolland, comme le peintre Gaston Thiesson, le journaliste et essayiste Jean-Richard Bloch, le professeur de médecine Auguste Prenant, et, naturellement, les anciens du groupe de l’Abbaye de Créteil, communauté fraternelle d’artistes, fondée en 1906 par le dramaturge libertaire Charles Vildrac et l’écrivain Georges Duhamel (tous deux signataires) : le musicien Albert Doyen, qui œuvrait pour une éducation musicale populaire libératrice, les écrivains René Arcos, Léon Bazalgette, ami de Stefan Zweig, Pierre Jean Jouve (également peintre), Georges Chennevière et Jules Romains (tous deux « unanimistes » [42]comme Georges Duhamel).
S’y joignent des signataires de sensibilité libertaire, comme le philosophe et journaliste Han Ryner, le journaliste et critique d’art, Jacques Mesnil, le romancier Léon Werth, le peintre Paul Signac, et l’écrivain prolétarien Marcel Martinet, socialiste révolutionnaire.
On rencontre également le socialiste révolutionnaire Émile Masson, régionaliste breton, et l’écrivain Alphonse de Chateaubriand, chantre très conservateur du terroir régional.
Après une guerre dans laquelle certains se sont engagés, tous professent alors des opinions pacifistes, certains collaborent au quotidien socialiste l’Humanité ou à Clarté de Barbusse (non signataire). Leur cheminement ultérieur n’est pas à envisager ici, qui les entraînera vers des options parfois plus que divergentes et parfois tristement inattendues. J’y reviendrai peut-être.

Les signataires non français relèvent aussi directement du réseau amical et pacifiste de Rolland.
Pour l’Allemagne, le physiologiste allemand Georg Freidrich Nicolai, initiateur du célèbre manifeste pacifiste de 1914, Appel aux Européens, le romancier et dessinateur Heinrich Mann (frère de Thomas Mann), le romancier Hermann Hesse, l’historien Max Lehmann. Et naturellement Einstein, alors en Suisse.
Pour l’Autriche, l’écrivain Stefan Zweig.
Pour la Belgique, le peintre libertaire Frans Masereel, le peintre moderniste Henry Van de Velde, l’écrivain anarchiste Georges Eekhoud.
Pour le Danemark, le poète Sophus Michaelis.
Pour l’Espagne, deux écrivains qui se définissent dans leur signature comme catalans, et non espagnols : Eugenio d’Ors et Josep Maria López-Picó.
Pour les Etats-Unis, Jane Addams, (que j’ai présentée ci-dessus).
Pour l’Italie, le grand philosophe et écrivain Benedetto Croce et le journaliste Roberto Bracco.
Pour les Pays-Bas, l’écrivain et réformateur social Frederik Van Eeden et le mathématicien Luitzen Egbertus Jan Brouwer.
Pour le Royaume Uni, l’immense philosophe Bertrand Russell, et l’écrivain Israel Zangwill, théoricien du sionisme.
Pour la Suède, le leader social-démocrate Carl Lindhagen, l’écrivain Verner von Heidenstam, prix Nobel de littérature en 1916, la romancière Selma Lagerlöf, et la pédagogue féministe Elle Key, que j’ai toutes deux présentées ci-dessus.
Pour la Suisse, outre Albert Einstein, le psychiatre et eugéniste (hélas !) Auguste Forel, l’homme de lettres franco-suisse Mathias Morhardt, qui en tant que descendant de Huguenot exilé avait reçu la nationalité française en 1888. Il fut secrétaire général de la Ligue des droits de l’homme.

Voici maintenant l’appel paru dans le Figaro littéraire le 19 juillet 1919 :

« Certains intellectuels ont récemment publié un manifeste où ils reprochèrent à leurs confrères d’avoir « avili, abaissé, dégradé la pensée » en la mettant au service de la patrie et, de sa juste cause. Les signataires de l’appel que nous publions aujourd’hui eussent laissé de tels propos sans réponse comme ils laissent leurs auteurs s’exiler eux-mêmes, si leur action ne semblait susceptible d’agir comme un mauvais ferment et de menacer l’intelligence et la société. Ils pensent, en effet, que l’opinion publique, troublée par ces folies, a besoin d’être guidée et protégée, et ils estiment que c’est le rôle d’écrivains vraiment conscients du péril et qui entendent servir.
Contre le bolchevisme de la pensée, contre le parti de l’ignorance, ils entendent organiser une défense intellectuelle. Et c’est dans ce dessein qu’ils ont signé l’affirmation collective que voici :
La victoire apporte à notre génération des possibilités magnifiques. C’est à ceux qui survivent qu’il appartient de les réaliser, en pensant cette victoire où ne doit pas s’achever leur effort. Pour ne pas se détruire, il faut que les volontés s’accordent. Une doctrine intellectuelle peut seule les unir, en leur proposant un but identique et des directions transmissibles.
Une œuvre immense de reconstruction s’impose à l’univers bouleversé. Citoyen d’une nation ou citoyen du monde, il nous faut des principes identiques qui nous rendent aptes à l’action la plus particulière comme à l’action la plus universelle. Où les trouver, sinon dans les lois de la pensée qui sont la condition même de notre progrès individuel et du progrès de l’espèce ?
C’est à un apostolat intellectuel que nous voulons nous consacrer, en tant que Français d’abord, mais aussi en tant qu’hommes, en tant que gardiens de la civilisation. Le salut public et la sauvegarde de la vérité sont les points de vue qui nous guident : ils sont assez largement humains pour intéresser tous les peuples. Si nous mettons au premier plan la préoccupation des besoins de la France et la reconstitution nationale, si nous voulons avant tout servir et accepter nos obligations citoyennes, si nous prétendons organiser la défense de l’intelligence française, c’est que nous avons en vue l’avenir spirituel de la civilisation tout entière. Nous croyons et le monde croit avec nous qu’il est dans la destination de notre race de défendre les intérêts spirituels de l’humanité. La France victorieuse veut reprendre sa place souveraine dans l’ordre de l’esprit, qui est le seul ordre par lequel s’exerce une domination légitime.

Mais une telle hégémonie a pour condition nécessaire de s’appuyer sur une patrie bien assise. Pour agir, il faut être. Aussi entendons-nous nous rallier de toute notre raison et de tout notre cœur aux doctrines qui protègent et maintiennent l’existence de la France, aux idées conservatrices de sa substance immortelle. L’intelligence nationale au service de l’intérêt national, tel est notre premier principe.
Des écrivains qui veulent travailler à la réfection de l’esprit public et des lettres humaines, estimant qu’il n’est pas de société solide sans organisation intellectuelle, ne pouvaient éluder le problème politique et l’on peut dire qu’ils n’ont été déterminés dans leur choix que par une adhésion sincère de l’intelligence à la vérité. En adoptant les solides axiomes de salut public posés par l’empirisme organisateur, c’est tout ensemble un acte de raison qu’ils accomplissent et une expérience dont ils témoignent. L’analyse et l’observation qu’ils pratiquent par état ont suffi à leur découvrir l’infirmité de ces doctrines démocratiques que « la nature même juge et condamne chaque jour par l’échec qu’elle leur inflige ».
Enfin, plus que d’autres, ils sont sensibles à la nécessité d’un ordre social qui est la condition même de l’existence et de la durée des lettres et des arts. En élisant des doctrines politiques dont le développement est accordé avec les leçons de la vie même, ils ne font que se subordonner aux conceptions de l’intelligence qui préside à la conduite publique comme à l’ordre du monde. Le nationalisme qu’elles leur imposent est une règle raisonnable et humaine, et française par surcroît. S’ils entendent, en effet, organiser une défense française, en reprenant les disciplines de notre pensée ; de notre expérience et de notre goût, c’est à l’intelligence qu’ils demandent d’être l’inspiratrice des lettres nationales, car ils pensent que les directions intellectuelles que la France suivra seront d’une importance capitale pour le rôle qu’elle jouera dans le monde.
Or l’intelligence est ce qui fait la ressemblance humaine. Cette internationale de la pensée que veulent accaparer les bolchevistes de la littérature, quel esprit est plus apte à l’établir que cet esprit classique qui est proprement « l’essence des doctrines de toute la haute humanité » ?

Plus que ces humanitaires, nous avons le regard tourné sur le genre humain. Mais n’est-ce pas en se nationalisant qu’une littérature prend une signification plus universelle, un intérêt plus humainement général ? On l’a dit avec justesse « C’est une profonde erreur de croire que l’on travaille à la culture européenne avec des œuvres dénationalisées. L’œuvre la plus digne d’occuper la culture européenne est d’abord celle qui représente le plus spécialement son pays d’origine. »
Aussi bien, en posant le principe de l’intérêt national, en travaillant d’abord à la restauration de l’esprit et de l’Etat français, c’est à l’Europe et à tout ce qui subsiste d’humanité dans le monde que va notre sollicitude. L’humanité française en est la garantie souveraine.
Réfection de l’esprit public en France par les voies royales de l’intelligence et des méthodes classiques, fédération intellectuelle de l’Europe et du monde sous l’égide de la France victorieuse, gardienne de toute civilisation, tel est notre double dessein qui procède d’une unité supérieure. En nous imposant une surveillance permanente de la grandeur et de l’intégrité de notre patrie, c’est le souci des intérêts de l’espèce qui nous meut et voilà ce que nous nous attacherons à rendre manifeste par la doctrine et par les œuvres.
Si nous sentons la nécessité d’une pensée philosophique, morale, politique qui organise nos expériences, si nous prétendons opposer au désordre libéral et anarchique, au soulèvement de l’instinct, une méthode intellectuelle qui hiérarchise et qui classe, si en un mot nous savons ce que nous voulons et ce que nous ne voulons pas, nous n’entendons point demeurer des doctrinaires et des critiques. Les méthodes où nous nous sommes fixés consistent à comprendre et engagent à agir ; elles sont essentiellement créatrices. Mais il existe une pensée qui arrête la pensée, un art qui est la fin de l’art, une politique qui détruit la politique, ce sont les seuls que nous soyons décidés à proscrire.
A cette heure d’indicible confusion où l’avenir de la civilisation est en jeu, notre salut est d’ordre spirituel. En nous groupant contre toutes les puissances antagonistes de l’esprit, nous réaliserons notre victoire. Le genre humain en bénéficiera avec nous.
Cette supériorité intellectuelle que nous voulons éclatante est non moins mise en péril par les tendances matérialistes de ces théoriciens qui ne voient la rénovation de la France qu’industrielle ou commerciale. Dans cette grande réforme sociale qu’on nous prépare, c’est un attentat contre la culture qui s’apprête. Et l’on voit des intellectuels qui ont découvert l’ozone et la houille blanche déserter soudain leur devoir d’état. Cette réforme économique et matérielle, nous la voulons comme eux, mais nous ne la voulons pas au détriment de l’esprit. Rien ne se fera contre lui, car rien ne pourra se faire sans lui. Point de relèvement matériel sans relèvement intellectuel. Ici, comme ailleurs, c’est l’intelligence qui prime tout. Nul doute que la force des choses ne détermine des changements sociaux utiles et nécessaires mais c’est toujours la pensée qu’appartient le gouvernement des choses.

En outre, dans la mesure même où il menace la culture, le modernisme industriel méconnaît la réalité morale. Il prétend refaire une société sans se soucier de l’homme : il fait dépendre son bonheur du seul renouvellement de la vie matérielle et n’a aucun souci de sa personne. Là où nous jugeons que la simple action politique demeure insuffisante, ces gens pratiques croient pouvoir se passer d’une philosophie générale. Pour nous, réforme sociale, et réforme morale sont indissolublement liées. Croyants, nous jugeons que l’Eglise est la seule puissance morale légitime et qu’il n’appartient qu’à elle de former les mœurs incroyants, mais préoccupés du sort de la civilisation, l’alliance catholique nous apparaît indispensable Enfin plus que jamais l’élite intellectuelle a le sens de sa responsabilité sociale. La vision plus profonde, plus réelle de la souffrance nous a restitué le sentiment de notre propre devoir envers ce peuple que nous sommes chargés d’éclairer elle nous a rendu sensible l’idée des réparations immenses à accomplir demain, de cette « créance muette résignée des classes démunies, incultes et qui ont tout donné ». Notre rôle est, d’abord, de les défendre contre la nouvelle tyrannie de la richesse, en dénonçant la ruée furieuse d’une ploutocratie qui se pose comme le parti de l’ignorance organisée.
Ce serait, par ailleurs, singulièrement utiliser notre victoire que de prétendre, sous prétexte d’organisation, nous ramener au point de l’Allemagne vaincue, où tout était sacrifié aux entreprises de la vie pratique.
La nation française a dans son passé des principes d’organisation incomparable. Ceux d’entre nous qui professent la religion catholique sentent quelle étrange force elle ajoute à cette première disposition. Elle implique, en effet, « l’unité de la foi, c’est-à-dire l’unité de la pensée clans les matières essentielles, l’unité de l’obéissance à une loi explicite et fondamentale qui devrait être l’âme de tous les codes humains bien conçus ; l’unanime soumission enfin qui attache à une hiérarchie qu’elle considère comme sacrée ». Et à cette œuvre de reconstruction intellectuelle qui nous fait unir, on ne s’étonnera pas que nous associons la pensée catholique. Les missions les plus évidentes de l’Eglise, au cours des siècles, a été de protéger l’intelligence contre ses propres errements, d’empêcher l’esprit humain de se détruire lui-même, le doute de s’attaquer à la raison, gardant ainsi à l’homme le droit et le prestige de la pensée.
Nous avons défendu, dans cette guerre, la cause de l’esprit. C’est pour que cette grandeur ne disparaisse pas que des hommes se sont fait tuer. Il nous faut continuer ce service en renouvelant la vie intellectuelle de la France. Cela est nécessaire quand on songe à la haute mission humaine, à la grande élection spirituelle qui domine toute son histoire, à cette destination qui est la sienne et dont la victoire nous restitue le sentiment profond.

Le parti de l’intelligence, c’est celui que nous prétendons servir pour l’opposer à ce bolchevisme qui, dès l’abord, s’attaque à l’esprit et à
la culture, afin de mieux détruire la société, nation, famille, individu.
Nous n’en attendons rien de moins que la reconstitution nationale et le relèvement du genre humain.

Paul Bourget, de l’Académie française ; Louis Bertrand, André Beaunier, Camille Bellaigue, Jacques Bainville, Binet-Valmer, Gabriel Boissy, Charles Briand, Pierre Champion, J. des Cognests, H. Charasson, Maurice Denis, Georges Desvallières, G. Deherme, Lucien Dubech, Charles Derennes Fagus, Joachin Gasquet, Georges Grappe, Henri Giléon [43], Jacques des Gâchons, Charles Grolleau, Daniel Halévy, Pierre Hepp, Francis Jammes, Edmond Jaloux, René Johannet, Pierre Lalo, Charles Le Goffic, Louis Le Cardonnel, Henri Longnon, René Lote, Pierre de Lescure, Charles Maurras, Camille Mauclair, Henri Massis, Jacques Maritain, Eugène Marsan, Marius André, René de Marans, Charles Moulié, X. de Magallon, Emile Massard, Jean Nesmv, Edmond Pilon, Jean Psighari [44], Marcel Provence, Antoine Redier, Firmin Roz, René Salomé, Louis Sonolet Jean-Louis Vaudoyer, Robert Vallery-Radot, Georges Valois.

Quelques précisions sur les signataires, dont certains sont encore bien connus aujourd’hui, et d’autres bien oubliés. Voici d’abord le groupe initiateur de l’appel.

Maurrassiens

Autour de Maurras, directeur politique du quotidien L’Action française et du critique littéraire et essayiste politique Henri Massis, une des figures de l’AF, rédacteur du texte de l’appel, nous rencontrons les signataires proches ou membres du mouvement, et notamment ceux qui ont collaboré au quotidien dont l’influence dans les réseaux culturels était alors considérable :
L’écrivain félibréen Marius André ; l’historien et journaliste Jacques Bainville ; le critique musical Camille Bellaigue ; l’écrivain, fondateur de la très anticommuniste association d’anciens combattants, la Ligue des chefs de section, Jean Auguste Binet-Valmer ; l’écrivain et journaliste Lucien Dubech ; le romancier régionaliste breton Charles Le Goffic ; l’écrivain Xavier de Magallon ; le journaliste et critique littéraire Eugène Marsan ; le journaliste René de Marans ; le journaliste et essayiste nationaliste René Johannet et son épouse Henriette Charasson, femme de lettres ; l’écrivain félibréen Joachim Gasquet qui fut dreyfusard et socialisant avant son passage au maurrassisme et au catholicisme [45] ; l’écrivain et linguiste franco-grec Jean Psychari, qui fut ardent démocrate dreyfusard avant de collaborer à l’Action française ; le journaliste Georges Valois, passé du syndicalisme révolutionnaire de Sorel à l’Action française dont la démagogie anticapitaliste le séduisait ; l’historien d’art et écrivain Jean-Louis Vaudoyer.

Catholiques
À ce bloc maurrassien s’est agrégé un groupe de signataires se réclamant fermement d’un catholicisme conservateur :
L’écrivain et essayiste Paul Bourget ; le peintre Maurice Denis ; le peintre Georges Desvallières ; l’écrivain et patron de presse, jadis membre du SillonJean des Cognets ; le médecin et écrivain Henri Ghéon (pseudonyme de Henri Léon Vangeon) ; le poète Charles Grolleau ; le poète Francis Jammes ; le poète et ecclésiastique Louis le Cardonnel ; l’écrivain et éditeur Pierre de Lescure ; le philosophe Jacques Maritain, ancien dreyfusard désormais proche de l’Action française, le romancier et poète René Salome ; l’écrivain, traducteur et essayiste Thierry Sandre (pseudonyme de Charles Moulié), ancien combattant nationaliste ; l’écrivain Antoine Redier, militant de la très catholique Action libérale populaire ; l’homme de lettres et journaliste Robert Vallery-Radot.

Hommes de lettres

À ces deux groupes se sont agrégés des figures de la vie culturelle, tous plus ou moins marqués à la droite conservatrice ou à la droite extrême :
Le romancier André Beaunier, alors critique littéraire au très conservateur l’Écho de Paris ; le romancier et essayiste Louis Bertrand (ancien dreyfusard) ; le journaliste de l’Intransigeant Gabriel Boissy (bientôt initiateur de la flamme du soldat inconnu) ; le médiéviste Pierre Champion (maire de droite) : l’écrivains régionaliste (Berry) Jacques des Gachons ; le critique littéraire et artistique Georges Grappe ; l’essayiste et historien Daniel Halevy, initialement proche de conservatisme « libéral », non sans sympathies maurrassiennes ; le journaliste Pierre Hepp, directeur de la Revue de Paris ; l’écrivain et critique littéraire Edmond Jaloux ; l’érudit provençaliste mistralien Marcel Joannon dit Marcel Provence ; le journaliste et musicologue Pierre Lalo ; le chartiste et écrivain Henri Longnon ; le linguiste et germaniste René Lotte ; le poète et historien de l’art, jadis anarchiste, Camille Mauclair ; le poète et traducteur Charles Moulié ; l‘écrivain régionaliste (Limousin) Jean Nesmy ; le poète, critique littéraire et éditeur (NRF) Edmond Pilon ; l’essayiste et historien Firmon Roz ; l’historien Louis Sonolet.

Dans la catégorie reniements, outre les bifurcations d’itinéraire signalées plus haut, mentionnons quelques exemples particulièrement frappants de ces abandons ou reniements des idéaux de jeunesse :
Le journaliste, guesdiste collectiviste révolutionnaire de la première heure, passé au boulangisme et au nationalisme antidreyfusard Émile Massard.
L’ouvrier typographe ardent libertaire Georges Deherme, initiateur des Universités populaires, qui bascula à droite comme deux soutiens de ces Universités, Daniel Halevy et Jean Psychari (voir plus haut).

On retrouvera beaucoup de ces signataires dans le pétainisme et parfois dans la plus abjecte collaboration. Mais sous l’occupation, René Lote, résistant, sera fusillé par les nazis, et Pierre de Lescure fondera avec Vercors les Éditions de Minuit.

Juin, répression anticommuniste à Vienne

Le puissant empire austro-hongrois ayant été démembré par les alliés, l’Autriche est réduite à sa portion de langue allemande.
Après l’Allemagne et la Hongrie, l’Autriche connaît l’agitation révolutionnaire. Ainsi une manifestation communiste est réprimée de façon sanglante le 15 juin 1919.
Excelsior présente ainsi les événements quelques jours plus tard :

« Dimanche dernier – 150 chefs communistes ayant été arrêtés la veille – une grande manifestation, qui comprenait 2.500 protestataires, a déroulé ses péripéties sanglantes dans les rues de la capitale autrichienne. Les manifestants se dirigeaient vers la prison et vers le Palais de Justice pour réclamer la liberté de ceux des leurs qu’on avait incarcérés. Ceux qui allaient vers la prison portaient une pancarte « Vive la Dictature du Prolétariat ! ». Les gardes municipaux leur barrèrent la route, tirèrent quatre salves sur la foule : 15 morts et 110 blessés restèrent sur le pavé ».

On conçoit que, dans ce climat, l’initiative française de grève générale internationale lancée pour juillet ait été accueillie avec grand enthousiasme par les éléments révolutionnaires autrichiens.

Notes

[1Pourquoi nous sommes socialistes ?, Librairie Aristide Quillet, coll. « Encyclopédie socialiste, syndicale et coopérative de l’Internationale ouvrière » no 10, Paris, 1919.

[2Justification donc de l’Union sacrée : la guerre est fruit des contradictions du système capitaliste, mais, en l’occurrence, l’Allemagne impériale était l’agresseur et il fallait défendre la République

[3C’est ainsi que depuis Engels les socialistes européens qualifient la théorie marxiste

[4Il s’agit de prisonniers austro-hongrois passés du côté des Blancs tsaristes

[5Juin 1848 - écrasement du prolétariat parisien par les républicains bourgeois et petits-bourgeois

[6Le journal ne précise pas que ces soldats "de l’ordre" sont les Corps francs réactionnaires, auxquels la direction socialiste a fait appel

[7"lutte admirable" contre la guerre qui n’a été en aucun cas celle des socialistes français. Liebknecht n’est encensé que comme s’il avait en fait pris parti pour la France. Sur le position de Liebknecht en 1914, f. : Liebknecht et la guerre.

[8La fameuse "analyse concrète d’une situation concrète", chère aux Marxistes

[9Pour autant, au-delà de cette claire condamnation, l’édito continuera à souhaiter l’union avec ces "chefs nombreux et autorisés".

[10Socialistes indépendants. Il s’agit du parti créé en 1917 par les socialistes désireux de mettre fin au conflit

[11Les spartakistes, qui avaient adhéré au parti socialiste indépendant, viennent de le quitter en décembre 1918

[12Paul Mistral (1872), député de l’Isère, avait initialement approuvé l’Union sacrée. Il souhaitera ensuite, avec d’autres minoritaires, un règlement rapide et juste du conflit. On le retrouvera en 1920 parmi les "Centristes" qui refusent l’adhésion sans conditions à la IIIe Internationale

[13en fait, les Corps francs créés à l’initiative de l’état-major monarchiste

[143 mars 1918 - paix d’annexion avec la Russie soviétique

[15graphie française de Luxemburg

[16Dirigeants sociaux démocrates « majoritaires » au pouvoir

[17Unités armées issues de l’insurrection de la flotte et de l’armée en novembre décembre 1918

[18Les Corps francs

[19Militant révolutionnaire polonais, envoyé par les Bolcheviks pour conseiller les communistes allemands

[20dirigeant des Indépendants, préfet de police en 1918 ; sa destitution entraînera la grève générale et le soulèvement populaire

[21indépendant USPD, proche des spartakistes

[22ministres sociaux-démocrates

[23Ce mouvement spontané n’est pas le fait des Spartakistes, qui s’y associent aussitôt

[24Le Comité d’action révolutionnaire, mis en place au lendemain de la manifestation du 5, groupe Spartakistes et Socialistes indépendants de l’USPD. Mais il est divisé sur la marche à suivre[]. Noske [[ce dirigeant social démocrate avait écrasé dans le sang la révolte rouge de Kiel en novembre 1918. Ministre des armées, il va donner le feu vert aux Corps francs

[25mortiers

[26Tous trois dirigeants sociaux-démocrates désormais dirigeant le gouvernement. Noske se félicitera publiquement de l’épisode, en couvrant les criminels et déclarant qu’il fallait bien que quelqu’un fasse le sale travail.

[27il avait par discipline voté les crédits de guerre

[28figure historique de la social démocratie allemande, ami d’Engels

[29Faut-il rappeler que le droit de vote des femmes françaises, proclamé par le programme du CNR, ne fut appliqué pour la première fois qu’en 1945 ?

[30Ancien dirigeant socialiste guesdiste passé au nationalisme le plus droitier

[32Ministre des affaires étrangères du gouvernement Clémenceau

[33Ministre de la Marine du gouvernement Clémenceau

[34député socialiste du Finistère

[35À partir des zones sibériennes occupées par les Anglais, les Américains, les Japonais… et quelques Français, l’amiral Koltchak avait mis en place un régime dictatorial et organisé avec le concours financier des Alliés une puissante armée blanche qui avança vers l’Ouest, jusqu’à menacer directement Moscou. Le14 mai, les Alliés envisageaient de reconnaître son gouvernement provisoire comme gouvernement de l’ensemble de la Russie

[36député socialiste, dirigeant de l’Humanité

[37Officier de l’armée impériale passé aux indépendantistes ukrainiens, puis rallié à l’armée rouge avec laquelle il occupe Odessa. Il rompt ensuite avec les Soviets, rejoint les indépendantistes ukrainiens et se rendra coupable d’épouvantables pogroms antisémites et anti Russes

[38ministre des affaires étrangères du gouvernement Clémenceau

[39tirailleurs sénégalais

[40Directeur de l’Humanité

[41Romain Rolland, prix Nobel de littérature en 1915, avait lancé en 1914 son fameux appel « Au-dessus de la mêlée », et décidé de vivre en Suisse pendant le conflit. Il était traité de déserteur.

[42L’unanimisme pointait le rapport des comportements individuels aux comportements collectifs, et proposait une littérature décrivant la place et le conditionnement de l’individu dans la réalité sociale

[43Erreur de frappe pour Henri Ghéon, signataire ?

[44Erreur de frappe pour Jean Psichari

[45Voir sur mon blog linguistique sa chanson sociale et communarde Liberta composée dans sa période fédéraliste socialisante

1 Message

  • les imprévus du Prix Nobel Le 21 juillet à 14:34, par luc nemeth

    en ce qui concerne Jane Addams ici mentionnée parmi les signataires de l’appel d’intellectuels de juin 1919 on pourrait ajouter que cette réformatrice sociale obtint en 1931 le Prix Nobel de la Paix mais que pour se faire pardonner (!) cette audace, l’académie de Stockholm le lui fit co-partager avec Nicholas Murray Butler, connu comme un darwiniste au pire sens du terme. Ce fut aussi grâce à Butler que la ’Casa Italiana’ de Columbia University devint le centre nerveux de la propagande fasciste aux Etats-Unis et sous l’impulsion de Prezzolini, qui bien entendu par la suite nia effrontément.

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