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Regards sur l’année 1919 - II - de Juillet à décembre

lundi 19 juillet 2021, par René Merle

Suite de Regards sur l’année 1919. - I - Janvier à Juin

L’appel de la CGT à une journée de grève internationale

La journée du 21 juillet en France et en Europe
Palinodie de la CGT, 18-21 juillet

Palinodie de la CGT, 18 juillet – 21 juillet 1914

La C.G.T avait lancée les 27-28 mai l’idée d’une grève internationale pour les revendications sociales et contre l’intervention antisoviétique des Alliés. Des contacts furent pris à cette fin avec ses homologues belges, britanniques, italiens.
Mais en juin la fièvre sociale qui couvait éclate spontanément au grand jour. Les grévistes protestent contre la flambée des prix, le blocage ses salaires, ils ne se contentent pas de la journée de huit heures sur six jours fraîchement obtenue et demandent la « semaine anglaise » (44 heures de travail en cinq jours et demi).
La grève est particulièrement dure et radicale dans la métallurgie parisienne, pénétrée par le vieux socialisme révolutionnaire des minoritaires qui avaient refusé l’Union sacrée, mais également par les libertaires et par les « soviétistes ». Par « réalisme » et prudence réformiste, les dirigeants cégétistes temporisent et empêchent la généralisation du mouvement. La reprise du travail est actée fin juin.
Dans ces conditions, comme en compensation, la direction cégétiste fait miroiter aux minoritaires démoralisés la perspective d’un 21 juillet de lutte. Mais elle n’y croit pas vraiment. Les socialistes, eux, semblent y croire :


L’Humanité journal socialiste, 18 juillet 1919
« En vue de la démonstration du 21 juillet - Les raisons de la détermination de la C.G.T.
Une campagne énorme est engagée par tous les organes de la presse bourgeoise et par des affiches innombrables contre le mouvement des 20 et 21 juillet. Appels au sentiment, menaces de représailles, violences, injures et outrages, tous arguments sont jugés bons pour accabler la Confédération Générale du Travail et le Parti socialiste, qui est à ses côtés en cette occasion comme toujours.
Le gouvernement a annoncé des répressions. C’est la seule politique dont il semble capable. Cependant, il dépendait beaucoup de lui que les travailleurs ne fussent pas poussés à leur détermination. S’ils se sont décidés, c’est, on peut le dire, contraints par toute l’action néfaste des dirigeants de ce pays qui heurtent chaque jour plus violemment les sentiments et les intérêts populaires.
Aucun abus n’est réprimé, le ravitaillement du pays est menacé par les scandales du mercantilisme quotidiennement dénoncés, jamais punis.
Nulle mesure économique de quelque envergure ne fut proposée pour remédier aux insuffisances alimentaires et aux prix insensés de la vie.
Chose incroyable ! Lorsque l’on a songé à recourir à des impôts nouveaux, on a voulu frapper le salaire ouvrier, on a établi des taux de consommation retombant sur tous les pauvres gens. Mais nul ne pourrait citer un profiteur de guerre, même parmi ceux dont la rapide fortune fut la plus immorale, qui ait été frappé. Au moment où les Anglais et les Américains élèvent jusqu’à 60 % l’impôt sur le revenu, au moment où les Tchèques et les Allemands s’en prennent au capital lui-même, qu’ils réquisitionnent jusqu’à 65 %, montrez-nous une réforme quelconque du même ordre contre la fortune mal acquise en notre pays.
Au lendemain de la guerre, il était nécessaire, pour sauver la situation financière et économique de ce pays, de procéder à des transformations hardies, limiter les bénéfices des capitalistes, procéder à de sérieuses socialisations qui s’imposent, assurer aux travailleurs de tous ordres l’accès à la direction des entreprises dont ils font la fortune. Pour récompenser le peuple français de ses souffrances sans nom de cinq années, la bourgeoisie devait modifier ses méthodes d’exploitation et réduire son profit. Jamais l’égoïsme capitaliste ne fut plus âpre et plus cynique [1]
Dans des réunions multipliées depuis plusieurs mois, les travailleurs français déclarent au gouvernement leur volonté de voir hâter la démobilisation ; on est venu trop tard aux mesures nécessaires. Le ministère aurait dû amnistier au 14 juillet les 60.000 malheureux qui souffrent le martyre dans ses bagnes. Rien n’est venu !
Le gouvernement a exaspéré l’opinion de tous ceux qui ont en ce pays un peu d’idéalisme au cœur en s’acharnant odieusement contre les révolutions ouvrières de l’Europe orientale et centrale. Il a rendu inévitables les incidents d’Odessa, ceux de la mer Noire, ceux de la Bessarabie. Il a accumulé les rancœurs, les irritations, les amertumes, par son obstination à envoyer là-bas des soldats français, malgré la volonté la plus clairement exprimée du peuple des villes et des campagnes. Aujourd’hui, en accordant son appui aux tsaristes de Russie, il prend encore à contre fil les sentiments généreux de la meilleure partie de notre nation.
C’est de tout cela qu’est née l’idée de la manifestation des 20 et 21 courant. On accuse des « meneurs » de l’avoir voulue et préparés. Rien n’est plus inexact. On le verra à l’événement. Comme au 1er mai dernier, qui fut si unanimement observé par les travailleurs français [2], il s’agit ici d’une résolution générale prise par des hommes sérieux, responsables, réalisant, dans la mesure qui leur semble la plus appropriée, la volonté de centaines de mille de citoyens libres de ce pays.
Pour nous, nous défendrons sans défaillance les hommes des organisations de travailleurs. Nous ne nous permettrons pas de leur indiquer des directives ou de les accabler de conseils dont ils n’ont que faire. Nous sommes sûrs que les indications de la Confédération Générale du Travail, quelles qu’elles soient, seront inspirées de l’intérêt du prolétariat, et qu’elles seront suivies par l’immense majorité de ses adhérents. Et, de même, sommes-nous assurés que par aucun acte de violence inutile, il ne sera fourni prétexte au gouvernement de sévir comme il en a l’intention.
Marcel CACHIN. » [3]

Ce même 18 juillet, Victor Boret, ministre de l’agriculture et du ravitaillement du gouvernement Clémenceau, fait l’objet d’un ordre du jour hostile, et il démissionne.
La direction de la C.G.T. trouve dans cet événement prétexte à annuler le mot d’ordre du 21 juillet, et oppose son choix d’une politique réformiste à « l’aventurisme » des minoritaires.


L’Humanité journal socialiste, 19 juillet 1919

« Le vote de la Chambre décide la C.G.T. à surseoir à la manifestation projetée.
Au dernier moment, alors que toutes les organisations ouvrières se tenaient prêtes à exécuter son mot d’ordre, la Confédération générale du travail a décidé de surseoir à la manifestation projetée. Surseoir, dit-elle, et non pas abandonner.
Devant le vote de la Chambre condamnant la politique économique du gouvernement, la C.G.T. a voulu laisser un dernier délai au pouvoir législatif pour achever son œuvre et réaliser, s’il le veut, les desideratats (sic) impérieux de la classe ouvrière.
L’éternel adversaire essaiera d’équivoquer autour de cette décision et d’y voir un renoncement. Les masses prolétariennes ne se tromperont pas sur la signification du geste de la C.G.T. Dédaignant les provocations d’un gouvernement qui, pour retrouver son prestige défaillant, renouvellerait volontiers les exploits qui, jadis, vouèrent le nom de M. Clémenceau à l’exécration des masses populaires [4], l’organisme central du prolétariat a voulu seulement assurer à la défense des idées qui lui sont chères la meilleure forme et la meilleure heure.
Sauver la bourgeoisie et se faire un pavois parlementaire de ce conservatisme de combat, c’était la haute pensée du règne Mandel-Clémenceau [5]. Le 21 juillet apparaissait la date propice pour que le « Père la Victoire » apparût dans ce rôle de messie providentiel d’un régime qui se condamne lui-même par son impuissance et son incapacité devant tous les problèmes sociaux.
Les déclarations faites hier à la délégation de la C.G.T. par le président du conseil ne laissaient aucun doute à ce sujet. C’est bien la bataille que l’ « homme déchaîné » voulait engager.
Malheureusement pour lui, pour la nouvelle auréole qu’il rêvait, entre temps, le Parlement a parlé. Ce que la C.G.T. attendait d’une grève générale, elle peut l’espérer maintenant de la sagesse des représentants du peuple enfin sortis de leur torpeur et qui comprennent que la situation nouvelle réclamait des solutions nouvelles [6].
S’il consacre la fin d’une politique, le prolétariat français enregistrera avec joie le vote d’hier. Il comprendra que la nouvelle attitude de la C.G.T. lui a été dictée par cet événement inattendu.
La classe ouvrière exécutera le nouveau mot d’ordre avec la même discipline qu’elle eût exécuté la première décision. Les impatiences légitimes comprendront que « surseoir » au mouvement, c’est seulement laisser au Parlement, et au nouveau gouvernement que le vote d’hier impose, le temps de prendre leurs définitives responsabilités.
Ch. LUSSY. » [7]

On lit encore dans le journal du même jour :
« La décision
Le commission administrative de la C.G.T., après étude de la situation, rejette les mesures gouvernementales prises concernant la vie chère.
Constatant la situation nouvelle créée par le vote de la Chambre des députés, qui a entendu enfin la voix de la classe ouvrière, condamnant la politique du gouvernement,
Enregistrant, d’autre part, les dispositions arrêtées, sous la menace du mouvement projeté, en ce qui concerne l’amnistie, la démobilisation,
Estimant qu’ainsi un nouvel examen est devenu nécessaire, la Commission administrative de la C.G.T. décide de surseoir à la manifestation du 21 juillet et d’en appeler au Comité confédéral national qui se réunira lundi 21 juillet après-midi à Paris. »

Évidemment, ce « sursis », que les syndicats européens reçurent comme un coup de poignard dans le dos, se transformera aussitôt en abandon de la part de la direction de la CGT.

Voyons maintenant les conséquences internationales de cet appel à la grève et de cette renonciation.

Allemagne

L’Humanité journal socialiste, 26 juillet 1919

« Frontière suisse, 21 juillet. – (D’un collaborateur particulier.) En Allemagne comme en Autriche, les organisations socialistes avaient décidé de faire de grandes manifestations à l’occasion de la grève générale qui devait avoir lieu, le 21 juillet, en France. Il y eut des polémiques violentes, à ce sujet, entre le vieux Parti et les indépendants [8]. Ces derniers voulaient d’emblée, qu’en Allemagne aussi, la grève générale eut lieu. D’abord, le Vorwaerts et d’autres journaux du vieux Parti [9] s’étaient prononcés contre toute manifestation, ajoutant qu’on devait laisser, à cette occasion où il s’agissait de protester contre la politique impérialiste des gouvernements de l’Entente et le traité de Versailles, le prolétariat de l’Entente manifester seul. Mais les courants, au sein de la classe ouvrière, en faveur d’un mouvement simultané, furent si forts que le Vorwaerts dut publier, vingt-quatre heures après sa protestation contre l’appel des indépendants, une appel du comité directeur du vieux Parti qui demandait également au prolétariat allemand de manifester le 21 juillet, d’accord avec la classe ouvrière des pays de l’Entente. En Bavière, les indépendants avaient cependant décidé de ne pas demander aux ouvriers de chômer le 21. Dans d’autres provinces, des décisions furent prises de ne manifester que le dimanche, le 20. Toute la presse s’occupait largement du mouvement en France.
Dans son numéro du 18 juillet l’organe indépendant de Berlin, la Freiheit, opposait un démenti formel aux nouvelles d’après lesquelles la C.G.T. française renonçait à la manifestation. Les journaux paraissaient accorder une importance spéciale à une nouvelle disant qu’en Alsace-Lorraine les chemins de fer ne marcheraient pas le 21.
Ce n’est que dans leur numéro du 20 que les journaux de Berlin annonçaient, en attendant, sans commentaire et brièvement, l’ajournement du mouvement en France. Il n’est pas douteux que cette nouvelle ait provoqué une très grande surprise et une extrême confusion dans les rangs socialistes et ouvriers. »

L’Humanité donne ensuite une série de documents explicitant les positions des uns et des autres.
Ainsi, le dimanche 20, à la veille de la journée de grève du 21, on lit dans le Vorwaerts, organe du « vieux Parti » :
« Pendant que la classe ouvrière française a décidé de ne pas cesser le travail lundi, bien que ce soit là-bas que se trouvent, à la suite de la paix de haine dictée sous la présidence du maître absolu de la France, M. Clémenceau, les origines de la violation du droite de populations entières, l’assemblée générale des conseils d’ouvriers indépendants et communistes de Berlin a décidé de proclamer la grève lundi. La frivolité et le manque de scrupules de ces cercles en face des grands dangers économiques qui nous menacent, se sont montrés de nouveau. On ne veut pas que l’Allemagne puisse aboutir au repos. On veut que le peuple continue d’être toujours plus affamé. La production de marchandises est notre unique salut dans notre misère profonde, parce que nous ne pouvons payer les vivres que nous demandons à l’étranger que par notre travail et parce que nous ne pouvons sortir de notre épuisement total, retrouver notre force que par le travail. Cette grève est un nouveau crime contre le peuple allemand. Quiconque a encore la conscience et le sentiment de responsabilité envers sa famille et son peuple, n’a pas le droit de faire la grève lundi. Il faut que la classe ouvrière se détourne des fossoyeurs de son avenir, des communistes et des indépendants, il faut qu’elle se refuse à les suivre lundi. Nous sommes dans la misère la plus profonde. Devons-nous faire la grève jusqu’au suicide ? Non ! non ! non ! Ouvriers, camarades ! Lundi on ne fera pas grève ».
Et très concrètement le premier ministre Noske interdisait les démonstrations en plein air.

L’Humanité donne alors la réponse du journal des indépendants, Freiheit, du 20 juillet :
« Un coup contre l’Internationale !
Nous n’avons pas attendu cela, non ! Nous avons fait appel au prolétariat de Berlin pour une manifestation en faveur de l’Internationale. Nous avions l’intention de faire des réunions en plein air, d’abord parce qu’il n’y a pas de locaux assez grands pour contenir les masses. Nous avions l’intention de mener, communément avec le prolétariat international, la lutte contre la paix de violence, contre l’état de siège, contre la censure. Le gouvernement austro-allemand [10] a décidé d’appuyer la grève de démonstration des ouvriers, en donnant aux autorités l’ordre de considérer ce jour comme une journée de fête. Et le gouvernement allemand, auquel appartiennent deux tiers de socialistes – mais quels socialistes ! – n’a pas honte, et fait jouer l’état de siège contre une manifestation de solidarité internationale. Quelle honte ! Mais ils vont être obligés d’en rendre compte. Ce que leur Noske a fait est un coup contre l’Internationale. Voilà comme ils sont, les Schneidemanner, voilà comme il est, le parti de Noske [11]. Et l’Internationale devra se demander s’il se peut que dans l’avenir existe une communauté entre le parti de Noske et des socialistes. Nous pensons que la réponse ne sera pas douteuse. »

Il ne s’agit pas encore ici de la Troisième Internationale, qui va naître à l’appel des Bolcheviks russes, mais du mouvement international de solidarité des travailleurs.

En témoigne l’appel que publie l’Humanité des conseils d’ouvriers indépendants du grand Berlin (18 juillet) :
« Par cette grève générale doit se manifester la protestation unanime de la classe ouvrière contre la paix de violence de Versailles, contre l’impérialisme et la capitalisme, contre les mesures de violence prises par l’Entente à l’égard de la Russie soviétiste et de la Hongrie, contre les arrestations préventives et l’étouffement de la liberté de la presse, contre la contre-révolution et contre toutes les mesures de violence, appliquées par les gouvernements actuels envers le prolétariat révolutionnaire. Il s’agit de manifester pour la solidarité internationale, pour la lutte commune du prolétariat entier afin de conquérir le pouvoir politique, pour l’idée de la révolution mondiale et de l’émancipation socialiste des peuples. »

Autriche
On lit aussi dans l ‘Humanité du même jour :
« Plus grand encore sera la surprise à Vienne : malgré les adjurations de Frédéric Adler [12], qui avait fait adopter par le Kreisarbeiterat [13], dont il est le président, une décision appelant les ouvriers de Vienne à manifester lundi soir, mais sans chômer, les communistes ont fini par l’emporter sous l’impression produite par les nouvelles venant de Paris et annonçant la grève générale en France comme absolument certaine.
Le Kreisarbeiterat annula son premier vote et décréta pour le 21 juillet la grève générale. Dans une réunion des conseils d’ouvriers, à Vienne, un communiste s’est écrié que le 21 juillet constituait « le commencement de la révolution mondiale. »

« Au plan européen »
Suite de l’article de l’Humanité :
« La plupart des journaux n’avaient pas souligné que les organisations syndicales anglaises s’étaient formellement refusées à proclamer la grève générale, et que les cheminots italiens ne se montraient, eux aussi, pas disposées à chômer. En outre, tous les journaux avaient omis de dire que le mouvement, dans les pays de l’Entente, se dirigeait dans la pensée de ses organisateurs, en première ligne aussi contre la vie chère, tandis que les lecteurs avaient l’impression qu’il s’agissait d’un mouvement purement politique et exclusivement dirigé contre la politique de paix de l’Entente et contre le traité de Versailles. Des malentendus ont, de cette façon, été provoqués, qui pourraient avoir comme suite des déceptions que personne, certes, parmi les chefs du mouvement ouvrier français n’a désirées. »

On mesure l’abîme entre ces militants allemands et autrichiens, et le prudent réformisme de la C.G.T. française, à laquelle ils ne pardonneront pas ce qui fut reçu comme une trahison. On mesure aussi le fossé qui sépare les deux fractions de l’ancienne social-démocratie, et dont les conséquences seront dramatiques.

Italie


On lit dans le journal socialiste de Gramsci, le 19 juillet 1919, cet article que je traduis littéralement.

« 20-21 juillet
La grève générale du 20-21 sera éminemment révolutionnaire. Non parce qu’elle réussira a renverser l’Etat capitaliste (nous avons démontré que la conquête de l’État de la part des prolétaires adviendra seulement quand les ouvriers et les paysans auront créé un système d’institutions étatiques capables de remplacer les institutions de l’État démocratique – parlementaire), mais parce qu’elle initie une période de profonds bouleversements (remplacements) dans la structure économique actuelle. La crise de l’après-guerre commencera le 20-21. Jusqu’à présent les capitalistes, pressés par le gouvernement, ont concédé facilement : ils ont consenti à maintenir la production sur un plan antiéconomique pour éviter le chômage et la révolte des désespérés. Ils ne voudront plus continuer, ils ne pourront plus continuer. La grève deviendra la justification de toute une série de mesures de politique industrielle tendant à redonner à la production la capacité de dégager un profit sûr et abondant. Et naturellement les journaux feront porter sur les socialistes révolutionnaires la responsabilité des licenciements et des lock-out, et tenteront de rompre la formidable unité des prolétaires.
Il est donc nécessaire d’assurer pendant la grève le maximum de discipline et de cohésion. La grève devra se terminer le 21 à minuit. Les ouvriers communistes doivent être l’élément cohésif de cette discipline et de cette cohésion ; personne ne peut douter qu’ils ne soient pas des révolutionnaires, qu’ils ne soient pas des « pompiers ». Les ouvriers communistes savent que un mouvement international, aujourd’hui, signifierait seulement un renforcement de l’institution parlementaire, et une répression féroce dans les villes révolutionnaires semblables aux répressions de Noske à Berlin, de Mannerheim en Finlande, de Hoffmann à Munich en Bavière. Que peuvent opposer au Parlement les ouvriers et paysans communistes ? Aucune institution communiste n’est encore capable de remplacer en permanence et fortement le pouvoir du Parlement. Dans ces jours justement les ouvriers communistes doivent intensifier la propagande pour que le surgissement d’institutions communistes soit encouragé et que dans le plus bref délai advienne un Congrès national des délégués d’ateliers et de villages communistes en majorité. Alors l’on pourra parler de Révolution communiste, avec sérieux et responsabilité. Les communistes veulent précisément créer l’État des compétents et des responsables : ils doivent en toute occasion se maintenir lucides et froids, et ne pas se laisser transporter par l’exaltation et la superficialité (légèreté). Malheureusement, les États ne se créent pas avec l’héroïsme généreux et la passion : cela nécessite discipline, persévérance, cohésion, et mépris (dédain) pour les irresponsables. »

Dans son numéro du 26 juillet, un éditorial condamne l’acte de félonie et de déloyauté de la C.G.T française et des dirigeants du syndicat des cheminots italiens, qui ont abandonné, à la dernière minute, la manifestation prolétarienne de solidarité avec les Républiques soviétiques de Russie et de Hongrie. Mais il ne se borne pas à cette condamnation, et réfléchit longuement sur les formes que doit prendre dans les pays capitalistes la solidarité avec les Soviets, et la construction d’une force radicalement nouvelle. Je traduis : « Pour exercer cette action, il est nécessaire de développer nationalement et internationalement les organismes prolétariens qui sont apparus pendant la guerre ; il faut organiser l’Anti-État. »
Je reviendrai longuement à l’occasion sur cette vision gramscienne radicalement différente de celle de la conquête immédiate du pouvoir politique, sans que le régime n’ait été positivement subverti en profondeur.

Voici maintenant comment L’Humanité journal socialiste, 28 juillet 1919, rend compte de la grève en Italie, mais en page 3 seulement, signe d’un intérêt plutôt relatif :
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« Le prolétariat italien
Pour le socialisme International
Malgré les efforts prodigieux de la bourgeoisie pour faire avorter la grève générale de protestation contre les entreprises destinées à étouffer les tentatives de réalisation du socialisme qui, de la Russie et de la Hongrie, tendent à gagner du terrain vers l’ouest, le mouvement du prolétariat des 20 et 21 a été vraiment puissant.
On avait cependant tout mis en œuvre pour empêcher les ouvriers de participer à cette grandiose manifestation politique. Mais les moyens ordinaires : les mensonges répandus à torrents par la presse, les affiches perfides ou comminatoires couvrant les murs, les manifestes et les tracts distribués à profusion (car, pour cette besogne-là, l’argent ne manque jamais), étaient sans effet sur les travailleurs conscients qui sont très nombreux en Italie.
Quiconque a été en relations suivies avec le peuple italien sait que c’est un peuple très intelligent. Cette intelligence se manifeste d’ailleurs dans les classes bourgeoises comme dans les classes populaires : on a vu récemment, par les extraits de journaux reproduits par l’Humanité, que la bourgeoisie italienne ne s’était fait en réalité aucune illusion sur le caractère « démocratique » de la guerre, sur la guerre du droit, de la justice, etc. Dès qu’elle a vu que les désirs d’expansion et de conquête provoqués en elle par un développement économique rapide ne recevaient pas les satisfactions attendues, elle a montré qu’elle voyait parfaitement clair et, abandonnant soudait la rhétorique démocratique, elle a formulé sur le ton le plus âpre les critiques qui s’imposent à quiconque réfléchit.
De même, les prolétaires italiens, groupés autour du P.S et des associations ouvrières, ont la notion la plus claire de la solidarité prolétarienne internationale : ils savent que si l’on écrase les républiques communistes, la situation des travailleurs dans le monde entier en sera atteinte et l’avenir même du socialisme compromis ; ils savent que pour le prolétariat c’est ou l’émancipation ou l’esclavage, selon l’issue de la lutte. Et M. Nitti a beau leur dire que le gouvernement italien était le moins intéressé dans les affaires de Russie, et qu’il n’y avait dans le corps expéditionnaire qu’un nombre infime de soldats italiens, ils comprennent très bien que la question n’est ni locale ni nationale.
Essais d’intimidation
Aussi le gouvernement a-t-il eu recours à la menace armée et à l’intimidation. Et il a cherché à agir spécialement sur ces catégories d’ouvriers des services publics, dont le situation se rapproche de celle des fonctionnaires. La crainte de perdre certains avantages ou certains droits acquis, si minimes soient-ils, rend ces ouvriers hésitants devant les menaces de mise à pied. Il y eut des hésitations, chez les cheminots : les délégués qui se trouvaient à Rome se laissèrent circonvenir, ils influencèrent à leur tour leur Comité national ; mais l’organisation principale des cheminots, qui siège à Turin, réagit énergiquement, remplaça les délégués défaillants, fit confirmer à nouveau la résolution de grève. Tout cela se passait au dernier moment, en deux jours de temps, dans la fièvre des derniers préparatifs.
Le grand coup.
Le 19, tout était prêt, quand, le soir, vint le grand coup.
Tous les journaux bourgeois publièrent en lettres énormes la résolution prise par la C.G.T. française. Pour mieux corser les choses, ils falsifièrent le télégramme, et firent croire que la C.G.T priait les organisations italiennes de l’imiter, pour renforce l’Internationale (sic), alors que le télégramme disait simplement que le mouvement français était suspendu pour des raisons internes, et exprimait la solidarité avec les Italiens.
Naturellement, toute la presse bourgeoise éleva aux nues la sagesse de la C.G.T. française ; on fit l’éloge de son patriotisme ; on la loua de comprendre qu’elle devait continuer la guerre à l’Allemagne sous la forme de rivalité économique – comme s’il se fût agi de cela.
La grève quand même.
Quelques catégories de travailleurs des transports, comme ceux des chemins de fer de l’Etats, ainsi que les services connexes des postes et télégraphes, ne chômèrent pas. Mais, dans l’industrie, dans le commerce, la grève fut générale dans presque tous les centres importants, et dans beaucoup de régions, les travailleurs de la terre abandonnèrent les champs.
Qui n’a pas assisté à une grève générale dans une ville italienne ne peut se faire une idée du caractère absolu de la cessation du travail et de l’interruption de la vie normale : tout est fermé, aucun service ne fonctionne. C’est le prolétariat qui montre à la bourgeoisie que s’il se croise les bras, elle est réduite à l’impuissance complète et peut mourir de faim.
C’est en vain que l’on arrêta en masse syndicalistes et socialistes, en vain que l’on se livra à un déploiement énorme de forces et que l’on installa des mitrailleuses aux carrefours ayant une importance stratégique, en vain que l’on divisa Milan en secteurs placés chacun sous le commandement d’un général, et que l’on plaça sur des tours des signaux pour les aéroplanes : la grève général eut lieu.
A Bologne et dans la province, l’abstention du travail a été générale, et les paysans mêmes ont quitté les champs. A Gênes, la vie du port a été complètement paralysée. A Ravenne, la campagne a été désertée ; en ville, l’éclairage même a été interrompu. Sans le va et vient des militaires, Florence eût paru une cité morte.
A Alessandria, à Mantoue, à Novare, à Brescia, partout la grève, partout des réunions où les orateurs exposèrent la signification de cette puissante manifestation politique.
L’attitude du ministère Nitti qui, cette fois, a donné des gages aux partisans de la manière forte, a rallié autour de lui tous les partis bourgeois, coalisés de nouveau ouvertement contre les socialistes, a fait s’évaporer les illusions de ceux qui croyaient à la « modération » des giolitiens [14] et étaient tentés de ne pas les mettre sur le même rang que tous les autres adversaires du socialisme.
Jacques MESNIL. » [15].

Il est significatif que le journal relègue en pages intérieures cet article d’un proche des minoritaires, concernant un événement qui ne peut qu’être reçu en critique de la C.G.T française.

On peut lire en dessous de l’article de Mesnil cette brève :
« Un article de Serrati [16]

Dans l’Avanti du 24 juillet, Serrati a publié un article dans lequel il qualifie sans ménagement ce qu’il nomme la volte-face des dirigeants de la C.G.T. Il dit que la grève du 21 juillet avait avant tout la signification d’une manifestation en faveur des révolutions socialistes et que la chute d’un simple ministre du ravitaillement n’affaiblissait en rien son caractère d’urgence.
Serrati a ajouté : « Quant à nous, satisfaits d’avoir accompli intégralement notre devoir d’internationalistes, vibrants se solidarité vraie pour les prolétaires de tous les pays, nous nous sentons renforcés par l’attitude de la C.G.T. dans la conviction que nous avons bien fait d’abandonner la seconde Internationale, agrégation de groupes et de tendances sans vibration d’idéalité. »
On le voit, le parti socialiste italien est profondément pénétré par un courant révolutionnaire original, mais aussi par un puissant courant réformiste. Ces divisions apparaîtront bientôt au grand jour.

Bref, l’épisode de la grève internationale lancée, puis abandonnée par la très réformiste CGT française a été le révélateur, si besoin était, des tensions qui traversaient le mouvement ouvrier et aboutiront bientôt à la cristallisation d’un courant réformiste et d’un courant révolutionnaire.

Juillet 1919, un Tour de France nationaliste

Quand le Tour entérine la victoire.
l’Auto de Desgrange et l’Alsace
Ainsi ce samedi 6 juillet, le tour de France cycliste prend son départ depuis… Bruxelles.
Autres temps, autres mœurs. Il fut un temps où le Tour ne dépassait pas les frontières de hexagone…
Mais venons en au Tour de France d’il y a cent ans.
Le Tour de France de 1919 est le premier depuis la fin de la guerre qui en avait interrompu le déroulement (le premier s’était déroulé en 1903, en sept étapes !).
C’est un vrai Tour, qui longe les frontières de la France…

Soixante coureurs prendront le départ, sept seulement arriveront.


Le très nationaliste Henri Desgrange, homme de droite, coureur cycliste réputé devenu homme d’affaires, directeur du grand quotidien sportif l’Auto (né en 1900) et créateur - directeur du Tour de France, avait tenu à ce que le Tour passe dans l’Alsace Lorraine arrachée au Reich depuis novembre 1918.

Traverser l’Alsace… C’est chose faite, en premier lieu avec l’étape Genève-Strasbourg, le 21 juillet 1919. Une étape de 371 kms que le vainqueur, Luigi Lucotti, parcourt en 15 h 8’ 42’’ !
Voici comme l’Auto en rend compte le lendemain :

Ce n’est certes pas la première fois, et ce ne sera pas la dernière, où le sport aura servi des causes nationalistes, voire chauvines. Mais cette traversée de l’Alsace, à peine sortie des insurrections « rouges » du lendemain de l’armistice, et en plein et complexe passage d’une nationalité à une autre, d’une langue à une autre, d’une administration à une autre, n’avait évidemment rien d’innocent.

Juillet 1919 - Sionisme socialiste ?

Comment se marièrent initialement socialisme et sionisme. Un article de Nahum Syrkin
Je regrette qu’il soit presque devenu impossible aujourd’hui d’émettre des réserves sur le sionisme et la politique de l’État d’Israël sans être traité d’antisémite.
Il n’est pas inintéressant de revenir sur ce qu’écrivait il y a cent ans un des pionniers de l’expérience sioniste, Nahum Syrkin [17], qui liait son engagement socialiste à l’espérance d’une nouvelle patrie.
L’entreprise, on le sait, n’aurait pas pu voir le jour sans la défaite de l’Empire ottoman, et le partage de ses terres du Proche Orient entre la Grande Bretagne et la France.
On lira avec une particulière attention les quelques lignes que Nahum Syrkin consacre à la présence de la population arabe et à son avenir supposé au regard de la « mission civilisatrice » sioniste.
Chacun appréciera (et les différences d’appréciations ne manqueront pas) ce qu’il est advenu des convictions et des espérances du leader sioniste.

L’Humanité journal socialiste, 27 juillet 1919, publie sans commentaire ni présentation l’article suivant :

« Pour le prolétariat juif – Le Sionisme socialiste.

Le Sionisme socialiste, reconnu récemment par l’Internationale socialiste, mérite l’intérêt de tout le socialisme. Le prolétariat juif éprouve aujourd’hui le besoin de revenir à sa patrie historique de Judée, à cette nouvelle « Sion », qu’il associe à son idéal socialiste.
Le prolétariat juif est étroitement uni au prolétariat mondial socialiste ; il souffre de la même misère sociale, nourrit les mêmes espoirs, les mêmes aspirations, mais en même temps il fait partie intégrale de la nation juive dans le sens historique et culturel du mot. L’oppression historique qui pèse sur le peuple juif tout entier – peuple sans territoire et sans statut politique – se fait sentir plus durement encore su le prolétariat juif.
C’est le prolétariat juif qui est la première victime des persécutions antijuives. La réaction politique, les luttes nationales pèsent de tout leur poids sur les masses juives. Pendant les dernières décades [décennies], elles ont été soumises, dans l’Europe orientale, aux conditions les plus terribles de pauvreté, à des restrictions, à des persécutions abominables.
Trois millions de prolétaires juifs ont quitté depuis trente-cinq ans la Russie, la Roumanie, la Galicie. Ils ont cherché une patrie dans la libre Amérique. Mais un nombre considérable de prolétaires juifs sont restés.
Sous le régime qui précéda le bolchevisme, les Juifs ont été traités en Russie en parias ; le mépris social et les progroms étaient leur triste sort. Dans la Pologne agrandie qui comprend aujourd’hui plus de 3.000.000 de Juifs, les Juifs sont menacés de boycottage et même d’extermination par les pogroms qui continuent à sévir avec rage. En Roumanie, les Juifs étaient considérés comme des étrangers ; ils n’avaient ni droits politiques ni droits civils, ils étaient soumis à toutes les restrictions, à toutes les privations. Et c’était toujours les masses juives qui avaient le plus à souffrir de cet état de choses.
Les accusations les plus contradictoires sont lancées contre les Juifs. Ce sont à la fois des capitalistes et des mendiants, des réactionnaires et des bolchevistes, des fanatiques et des athées, des internationalistes et des particularistes. On leur fait grief à la fois d’avoir tué Jésus-Christ et de lui avoir donné naissance… Toutes ces accusations, toutes ces calomnies affectent plus profondément les masses juives que la bourgeoisie.
L’oppression dont le peuple juif a toujours souffert est devenue la source même de son sentiment national.
Et le socialisme lui-même, assimilateur à son origine, est devenu par la suite, pour les masses juives un des facteurs de la résurrection nationale. Au fur et à mesure que le socialisme prenait de l’extension, la vie juive se développait dans le sens national. Le yaddisch, l’hébreu, la littérature nationale ont pris un nouvel essor. Les masses se sont organisées partout : en Amérique, en Russie, en Pologne, en Roumanie, en Angleterre, à Paris même. Elles ont formé des partis socialistes juifs, des unions, des coopératives ouvrières. Malgré leur intention première, ces organisations ont renforcé le sentiment national.

Du socialisme au sionisme
La résurrection du sentiment national a conduit graduellement le prolétariat juif au Sionisme, mais à un sionisme socialise qui s’oppose philosophiquement, économiquement, politiquement, au sionisme bourgeois. Historiquement, l’idée socialiste est née parmi nous, du grand socialiste Moses Hess, l’ami et le collaborateur de Karl Marx, dont le livre Rome et Jérusalem a paru en 1862.
Le mouvement sioniste attire aujourd’hui en Europe orientale l’intelligence juive, mai-laïque, mi traditionnaliste, les libéraux, la petite bourgeoisie, les étudiants. Quant à la grande bourgeoisie que Karl Marx appelait avec raison la classe antisociale et anticulturelle, et qui, chez nous comme chez tous les peuples, a pour devise : « ubi bene, ubi patria » (la patrie est là où on est bien », elle est actuellement l’ennemie du sionisme socialiste.
D’autre part, le prolétariat juif, même quand il était acquis aux principes de la lutte de classe, fut longtemps l’adversaire du sionisme, qu’il considérait comme un mouvement purement nationaliste et qui lui semblait marqué du sceau de la réaction et de la petite bourgeoisie.
Seule, une petite minorité du prolétariat juif, depuis une quinzaine d’années, nourrit l’idée d’une résurrection nationale. Et ce n’est qu’après une longue lutte contre l’assimilationnisme, qui fur malheureusement, chez nous, identifié avec l’internationalisme, que la volonté nationale a triomphé de l’indifférence. Le parti socialiste sioniste a été représenté au Congrès international de Stuttgart en 1907.
Avec l’armistice, le sionisme, et particulièrement le sionisme socialiste, est entré dans une phase nouvelle, celle des réalisations pratiques.
La philosophie socialiste, quelquefois obscurcie par les mauvaises interprétations du problème national, qui confondaient le nationalisme révolutionnaire du peuple opprimé avec le nationalisme impérialiste du peuple oppresseur, fait maintenant du principe des nationalités un des principes inaliénables de l’évolution sociale.
Le rêve sioniste est devenu une réalité. La Palestine est aux mains des Anglais qui l’ont promise solennellement aux Juifs pendant la guerre. Elle s’étend sur une superficie de 80.000 kilomètres carrés, de Sidun au golfe d’Akaba. Elle ne compte guère plus de 700.000 habitants, dont 100.000 Juifs. Il y a là place pour 7.000.000 d’habitants qui pourraient travailler à l’agriculture et à l’industrie. Si l’on ajoute à la Palestine les terres voisines et notamment la Mésopotamie fertile, il y aurait place, dans cet Etat nouveau, pour des dizaines de millions d’hommes. Ces contrées, grandes, aussi fertiles qu’inhabitées, rappellent l’Ouest américain au début du XIXe siècle.
Les Arabes, qui sont en petit nombre dans ces immenses pays, trouveraient dans l’Arabie indépendante, qui, elle aussi, est née de la guerre, la terre de leurs aspirations nationales et de leur développement historique. Quant aux Arabes de Palestine, ils jouiront de tous les avantages que la civilisation juive amènera avec elle.
On discute au sein du Sionisme la base sociale sur laquelle devra être fondée la colonisation juive. La cité juive sera-t-elle une édition nouvelle de la société capitaliste, ou bien s’élèvera-t-elle sur de nouvelles bases sociales, sur le principe de la nationalisation du sol, de la socialisation des services publics, de l’industrie, de l’échange ?
Telle est la discussion ouverte entre le sionisme petit-bourgeois et le sionisme socialiste. On ne peut douter que, lorsque les masses juives commenceront à émigrer et à coloniser la Palestine, le sionisme socialiste vaincra le sionisme bourgeois, si tant est qu’on puisse parler de victoire là où cette victoire ne résultera ni de luttes de classes, ni de luttes politiques.
C’est ici que le sionisme socialiste rejoint le socialisme international. Celui-ci est aujourd’hui témoin de l’effort héroïque que font les masses juives pour retourner en Palestine et pour fonder là-bas une cité messianique qui soit d’accord avec l’idéal socialiste, dont les philosophes et les révolutionnaires juifs ont été les interprètes les plus éloquents. Dans tous les pays, en Russie, en Pologne, en Roumanie, en Hongrie, en Allemagne, en Amérique, en Angleterre, à Paris même, les Juifs se réveillent, se préparent au grand exode vers le foyer national, vers la nouvelle Sion – la « Jérusalem nouvelle ».
Dr. Nahum SYRKIN. »

Août Aragon Pierre Benoît

Tout en y collaborant en tant qu’auteur, le jeune Aragon [né en 1897], on l’a vu sur ce site, assura la critique littéraire dans la revue mensuelle de Breton et Soupault, Littérature, fondée en 1919.
Dans le n°6, août 1919, il exécute proprement L’Atlantide de son aîné Pierre Benoît [né en 1887] : ce roman "saharien" connaissait, en défoulement des quatre années sanglantes de guerre, un très grand succès dès sa parution en 1919. Et ce faisant, Aragon se révèle dans sa pirouette négatrice sur le style, inattendue mais si éclairante, chez l’apologiste du métier d’écrire qu’il sera sa vie durant, entre le lecteur et l’auteur qu’il fut...
Non seulement Aragon ne cède pas à la fascination du public pour la cité mystérieuse au cœur du Sahara, et pour son envoûtante reine, Antinéa, qui retient deux officiers français dans son palais, mais, ironiquement le nez sur la vitre, en foudroyant Benoît, il lui oppose le souffle, la vertu narratrice et la sincérité d’auteurs jugés mineurs, malgré leur célébrité d’alors, un Jules Verne (1828-1905) (toujours présent de nos jours) un Boussenard (1847-1910), bien oublié aujourd’hui, sinon des spécialistes de la "littérature populaire"... Eux au moins sont dans ce qu’ils font, et ne se regardent pas écrire quand ils veulent faire rêver...

« Pierre Benoît : L’Atlantide.
Les aventures, les belles aventures. On part, mais reviendra-t-on ? "S’il m’arrivait malheur en route, le bec de gaz que j’ai oublié d’éteindre brûlerait à tout jamais." Quelle grandeur chez un Verne, un Boussenard. Peu importe s’ils écrivent bien ou mal : ils me transportent. Dans le désert de Monsieur Benoît, il souffle je ne sais quel petit vent d’ironie : on a peur de se prendre au sérieux. Par souci des proportions, l’auteur ne fera pas Antinéa, la fille de Neptune et de Cléopâtre. Il lui bâtit une généalogie plus bourgeoise. La petitesse d’esprit ne perd ses droits nulle part. Les anciens n’ignoraient pas l’existence des pygmées en Afrique. Il y a chez ceux que voici tant de scepticisme éclairé que leur père deviendra sûrement un auteur à succès. Mais abandonnez, Monsieur, les voyages extraordinaires. Ce genre n’est pas à votre taille.
Louis ARAGON »

Il n’y a pas lieu ici d’analyser les ultérieurs et complexes rapports entre le très réactionnaire, très prolifique et très populaire Benoît et le surréaliste Aragon, bientôt communiste. Signalons simplement quelle aide matérielle et sécuritaire Benoît pu apporter à Aragon aux lendemains de la défaite, et quelle aide et quelle caution a pu apporter Aragon à Benoît, quand il fut emprisonné quelques mois à la Libération : Benoît pétainiste mais pas collaborateur…

Salut à Dénikine et déchaînement de propagande antisoviétique


Un exemple de la propagande anti bolchevik diffusée amplement par les journaux à grand tirage :
Le 27 août, le grand quotidien Excelsior, après avoir salué l’armée blanche du général Dénikine, soutenu par les Alliés, et notamment par la France, horrifie les chaumières en publiant "l’information" suivante :

Octobre, Barbusse : "Nous accusons"

Barbusse

L’écrivain Henri Barbusse [1873], qui dut sa notoriété à son roman réaliste sur son expérience des tranchées, Le Feu (prix Goncourt 1916), compta depuis dans la minorité pacifiste du Parti socialiste ; à la fin du conflit, il est président de l’Association républicaine des anciens combattants, assure la direction littéraire du journal socialiste Le Populaire. En mai 1919, il a annoncé la création du mouvement Clarté, qui veut regrouper les écrivains anciens combattants autour de la résistance au militarisme et de la condamnation du capitalisme.

L’Humanité journal socialiste, 12 octobre 1919, publie à la Une son manifeste "Nous accusons".
Ce cri d’indignation devant le blocus et l’intervention armée infligés à la jeune révolution russe paraît en première page de l’Humanité, mais, même si la ligne officielle du Parti est de défendre les Soviets, on ne peut que penser qu’il n’enthousiasma pas les dirigeants majoritaires, qui prenaient de plus en plus leurs distances avec le radicalisme bolchevik.

« Nous accusons !
J’accuse !... C’est par ce cri qu’en 1898 un honnête homme a attaqué les forces sociales formidables qui s’attachaient à déshonorer un innocent pour l’assassiner.
C’est par ce cri que d’honnêtes gens s’élèvent aujourd’hui du fond de leur conscience contre la réaction internationale qui, pour de monstrueuses raisons d’intérêts de classe, pour le salut de ses vieux privilèges barbares, a entrepris de déshonorer et d’assassiner, par la famine et par les armes, la grande République russe coupable d’avoir réalisé son rêve d’affranchissement.

NOUS ACCUSONS les dirigeants de la France, de l’Angleterre et de l’Amérique d’avoir – pour accomplir impunément avec le sang et l’argent des peuples encore asservis, ce suprême effort antisocialiste et antihumain – créé une campagne abominable de calomnies vis-à-vis du bolchevisme, d’avoir empêché par les moyens les plus vils et les plus arbitraires, la vérité de se répandre, d’avoir déformé et falsifié les faits (comme vis-à-vis d’un Dreyfus ou d’un Caillaux), d’avoir empoisonné l’opinion publique, afin de contraindre les masses populaires à s’acharner contre leur propre cause, d’avoir menti aux peuples pour pouvoir les trahir.

NOUS ACCUSONS le consortium international des impérialistes, des militaristes et des marchands d’avoir honteusement, au moyen de la voix vénale des grands journaux, présenté comme un régime de désordre une constitution intégralement socialiste. La loi organique de la République des Soviets de Russie existe, malgré tout, et chacun peut, maintenant, la lire. Elle est basée sur l’égalité et la loi du travail ; elle institue la communauté des travailleurs russes et lui assure le pouvoir direct. Elle proclame l’internationalité des prolétariats. Quelles que soient les libres préférences de chacun, nous devons tous dire que non seulement ces principes fondamentaux ne sont pas contraires à la raison et à la justice, mais qu’aux yeux des hommes les plus sensés et les plus loyaux, ils apparaissent comme seuls susceptibles d’enrayer définitivement les deux fléaux que des théories de folie ont imposés jusqu’ici au genre humain : l’exploitation des multitudes et la guerre.
Et c’est justement à cause de cela, à cause de la valeur de vérité idéaliste et pratique, et de rayonnement, du bolchevisme, et non à cause de quelques mesures dictatoriales prises par les commissaires du peuple, – conséquences transitoires et justifiées de toute révolution réalisatrice -, et non à cause de tels désordres dont les Alliés savent bien que les bolchevistes ne sont pas responsables, que nos maîtres – nos ennemis – ont entrepris le supplice de l’anéantissement de la Russie.

NOUS ACCUSONS les Alliés d’avoir travesti la vérité en ce qui concerne l’attitude des Russes au moment de la paix de Brest-Litovsk. Les Russes proposaient une paix pleinement démocratique, sans aucune arrière-pensée. Les Alliés ont refusé d’adhérer à cette proposition : ils auraient dû, pour cela, avouer leurs buts de guerre, qui étaient annexionnistes et inavouables. Ce ne sont donc pas les Russes, ce sont les dictateurs de la France et de l’Angleterre qui, dans ces circonstances comme dans d’autres, ont été des traîtres à la cause des peuples et de la paix, ont prolongé la guerre et décimé les armées nationales ; comme ce sont eux qui ont ensanglanté la révolution russe par leur féroce opposition intéressée et l’aide hypocrite apportée sans arrêt aux contre-révolutionnaires ; comme ce sont eux qui, par l’organisation systématique des massacres, de la ruine et de la famine, ont amené en Russie une ère de catastrophes qu’ils ont ensuite dénoncée comme la conséquence du régime soviétique.

NOUS ACCUSONS les gouvernements bourgeois de l’Entente d’oser jeter les dernières ressources et les dernières forces des peuples qu’ils mêlent dans une cause ouvertement, cyniquement réactionnaire, que l’on ne peut sans déloyauté qualifier autrement : celle de ces bouchers, de ces bandits, de ces tsaristes qui s’appellent Koltchak et Denikine.
NOUS LES ACCUSONS d’avoir laissé des armes, des cadres et des soldats innombrables à l’Allemagne, de s’être faits les complices de cette réorganisation militaire pleine de menaces de revanche, dans le but de mieux écraser les revendications populaires de Russie, d’Allemagne et d’ailleurs, et d’avoir ainsi sacrifié, une fois de plus, la sécurité de la patrie et la paix future, à la haine de classe.
Au moment où la situation économique de notre pays est presque irrémédiablement compromise, où la dette des Français atteint et va dépasser le chiffre de toutes leurs ressources, où les charges de la vie et des impôts vont dépasser leurs forces, où aucune prophétie n’est assez sombre pour dépeindre le gouffre où nous roulons, nous accusons ces indignes représentants, non des nations, mais des castes, d’entreprendre, pour sauver leur infâme formule sociale, pour étouffer un exemple trop probant et trop lumineux, une guerre et un blocus qui coûtent des milliards, entravent le commerce universel, font des millions de victimes et susciteront ensuite d’autres guerres. Nous les accusons de précipiter la ruine de la France, tout en la déshonorant.
Nous mettons notre foi et notre espoir dans la vérité, résolus de ne pas assister au plus grand crime de l’histoire sans faire tout ce que nous pourrions pour le démasquer. Nous n’admettons pas qu’une seule conscience puisse demeurer indifférente à tant de cynisme et de duplicité. Nous prendrons toutes nos responsabilités civiques. Nous crierons la vérité ! Que le peuple sache au moins contre quoi il marche, et qu’il finisse par comprendre que c’est contre lui-même. Pour rester les maîtres des choses et des hommes, les éternels exploiteurs utilisent contre ceux qui remplissent, et plus largement encore, le rôle des Français de 1793, la seule force susceptible de faire échec à ces esclaves rebelles devenus des justiciers : la multitude de tous leurs frères.

Camarades, hommes, jeunes gens, femmes, mères des martyrs futurs, anciens combattants qui portent au cœur la malédiction de la guerre, travailleurs manuels et intellectuels qui avez tous ici bas – ne le voyez-vous pas – un intérêt commun, Français attachés encore aux nobles traditions libératrices françaises qu’on prétend étouffer et souiller, en Russie, les soldats de tous pays, les enfants et les femmes meurent par monceaux ! Ne restez pas plus longtemps, en face de ces événements, dans l’ignorance grossière, dans l’effroyable aveuglement de l’égoïsme, dans l’inertie, dans la honte. Refusez de vous mettre du côté du despotisme et de la sauvagerie.
Sauvez la vérité humaine en sauvant la vérité russe. Soyez sûrs que les générations futures jugeront les honnêtes gens de la nôtre dans la mesure où ils se seront levés en ce moment pour crier : Non !
Henri BARBUSSE »

Octobre Aux racines du drame du Proche-Orient, le partage de 1919

La réalité franco-anglaise
La pseudo solution militaire des problèmes nationaux
Au moment où la Turquie du président Erdogan s’arroge le droite d’intervenir sur le territoire qui lui a été enlevé en 1919, il n’est pas inintéressant de revenir aux origines.


On lit dans le quotidien à grand tirage Le Journal, 9 octobre 1919 :

« La mission de Gouraud dans le Levant
Le Journal officiel publie ce matin in décret aux termes duquel le Général Gouraud est nommé haut-commissaire de la République en Syrie et commandant en chef de l’armée du Levant.
D’après l’accord conclu le 17 septembre entre M. Lloyd George et M. Clémenceau, les troupes françaises doivent occuper à partir du 1er novembre cette partie des territoires placés dans la zone d’influence de la France par les conventions de mai 1916 »
Malgré les promesses d’indépendance faites aux Arabes, Paris et Londres se sont secrètement partagé le plus arbitrairement du monde les provinces arabes de l’Empire ottoman (accords Sykes-Picot du 16 mai 1916). Le secret fut levé par les Bolcheviks qui avaient trouvé copie de l’accord dans les archives tsaristes. Le Moyen Orient était ainsi partagé :

Légende : zone arabe A sous influence française - zone arabe B sous influence britannique]. Les Britanniques se sont appropriés le pétrole !

« L’opération va être extrêmement délicate. Les régions qui passent sous notre commandement sont depuis un an occupées par les Anglais. Le nouvel accord limite notre action à la côte de Syrie, laissant tout l’intérieur, avec les grands centres d’Alep et de Damas, à des organisations arabes qui ont été soumises à un travail intense de propagande antifrançaise. C’est dire que le chef qui va nous représenter là-bas devra unir à une remarquable énergie des qualités diplomatiques de premier ordre. Le gouvernement désigne aujourd’hui le général Gouraud.
Ce choix se recommande à des titres divers. Gouraud est une des gloires de notre armée. C’est notre Bayard. Prononcer son nom c’est évoquer une série d’exploits presque sans égale : la prise de Samory [18], la Mauritanie, le Maroc, l’expédition des Dardanelles avec la glorieuse mutilation, le commandement de la IVe armée qui décida, le 18 juillet 1918, de l’échec de la dernière ruée germanique.
D’autre part, Gouraud est un catholique pratiquant. Il a, par ses relations, des rapports faciles avec le Vatican. Ce sont des avantages précieux dans des pays où les représentants de la France, même franc-maçons avérés, doivent présider les messes pontificales. En Orient, la France garde la double prestige des croisades et de la Révolution [19]
Pour être l’homme complet de la situation, il ne reste au général Gouraud qu’à triompher d’une modestie et d’un goût de la simplicité qui sont tout à fait estimables, mais que les Orientaux ne comprennent pas comme nous [20]. Le général Lyautey a une autre manière qui a fait merveille. Le général Gouraud a été précisément à cette école pendant les quelques mois que Lyautey passa au ministère de la guerre. Nous sommes convaincus qu’il saura profiter de l’expérience acquise et qu’il va être le brillant porte-drapeau qui convient à la France au moment où sa gloire militaire rajeunie lui d’un éclat digne des plus grandes heures de son histoire. »

Le journal ajoute :
« Le partage de la Syrie
Londres, 8 octobre. – Le Times dit tenir de source compétente des informations relative à l’Etat arabe, aux problèmes de Syrie, de Palestine et de Mésopotamie.
En ce qui concerne la Syrie, il est question d’en faire un Etat virtuellement indépendant avec un gouvernement arabe représentant la population et un mandat de surveillance donné à la France. Mais la Syrie proprement dite ne comprendrait pas le Liban, qui serait une unité avec un gouvernement libanais sous mandat direct de la France.
La Palestine serait constituée en unité politique distincte sous le mandat général de la Grande-Bretagne, les sionistes pouvant mettre à exécution, sous la surveillance de l’Etat mandataire, leurs plans d’organisation d’un foyer national israélite [21].
On croit que les représentants responsables des intérêts britanniques, français, arabes et sionistes accepteraient un pareil arrangement et que les difficultés pourraient sans doute être tranchées si les quatre parties intéressées demandaient collectivement ou individuellement aux Etats-Unis d’aider à cette solution. »

Le 11 janvier 1920, le très répandu Petit Journal consacrera sa couverture à la présence française au Levant :

En août 1920 sera signé le Traité de Sèvres entre les Alliés et l’Empire ottoman, qui entérinait ces mutilations, et établissait aussi sur le territoire anatolien une annexion littorale par la Grève et à l’Est un état arménien et un état kurde. Ce traité entraîna le sursaut nationaliste de Mustapha Kemal, et ne sera pas appliqué en ce qui concerne les mutilations du territoire anatolien.

Vers les élections de novembre

Durant tout l’été 1919, la propagande anti bolchevik s’est déchaînée dans la bonne presse française. Avec les arguments les plus bas, comme dans Excelsior : voir plus haut (août)

Dans la perspective des élections législatives de novembre, le Bloc National (partis de droite et du centre) déchaîne contre les Socialistes français, assimilés un peu rapidement aux Bolcheviks, une intense campagne anti-Rouges.

D’un côté, on diffuse la célèbre affiche de l’Homme au couteau entre les dents, qui initialement fit la couverture d’une brochure. Le graphiste Adrien Barrère reprend ici sa célèbre carte postale représentant un tirailleur sénégalais, montrant la tête du soldat allemand qu’il vient de trancher, son couteau sanglant dans la bouche.

De l’autre, on bénit le général blanc Denikine, comme sur la couverture du très répandu Petit Journal du 5 octobre.

Dénikine le tsariste sanguinaire posé en défenseur de la société et de la religion contre l’ogre bolchevik.
Et naturellement la bonne presse se garde bien de répercuter les accusations d’antisémitisme meurtrier de l’armée blanche, dont les pogroms sont attestés par de nombreux observateurs, et que présente l’Humanité dans son numéro du 6 octobre.

Novembre, l’Humanité : "Pour les ouvriers juifs"

Je lis dans l’Humanité journal socialiste du 4 novembre 1919 (en un temps où les socialistes croyaient encore à la lutte des classes et militaient pour l’avènement de la société collectiviste), cet appel qui unit sentiment identitaire et engagement de classe.
Il s’adressait à ce nouveau prolétariat juif de l’atelier des quartiers populaires de Paris, chassés par les pogroms de l’Empire russe et des Balkans, qui étaient la cible préférée des antisémites de tous poils, - de la violence des disciples de Drumont au délicat Giraudoux, antisémite de bas étage -, et que la bourgeoisie juive pleinement citoyenne depuis la grande Révolution considérait, pour rester poli, avec une certaine distance.
On connaît le sort tragique que lui réserva le pouvoir pétainiste, on sait aussi que c’est de ce vivier prolétarien de l’Est parisien que sortiront de grandes figures résistantes de la MOI, auxquelles on ne rendra jamais assez hommage.

Quand s’unissaient le sentiment identitaire et l’engagement socialiste :

« Pour les ouvriers juifs
Sur l’initiative de quelques ouvriers et intellectuels juifs, il a été fondé dernièrement un groupe ayant pour but l’organisation des prolétaires juifs de Paris.
Fortement attachés aux principes du socialisme international, les promoteurs du groupe envisagent l’organisation des masses ouvrières juives « sur le principe de la lutte pour la libération sociale complète de la classe ouvrière juive dans les rangs du prolétariat mondial. »
Tout membre de l’O.O.J. reconnaît comme but de son action la destruction complète du régime bourgeois et la transformation de la société capitaliste en société collectiviste ou communiste.
Les méthodes générales de l’action du groupe seront inspirées du principe de la « lutte de classes » sur le terrain politique, économique et social.
A cet effet, l’O.O.J. restera en rapports étroits et continus avec les organisations politiques et économiques de la classe ouvrière du pays et tendra à fusionner autant que possible son action avec celle du prolétariat français dans sa lutte pour l’affranchissement social.
Les adhésions doivent être adressées provisoirement au siège du syndicat des casquettiers, 13, rue Geoffroy-l’Asnier, Paris – 4e. »

Décembre : Gramsci, la petite bourgeoisie et le fascisme

Une analyse de classe de la naissance du fascisme

Dans la journée du 1er décembre 1919 s’opposaient à Rome une manifestation en l’honneur du Roi, et une contre-manifestation socialiste. Le soir, une petite foule de réactionnaires, où des officiers étaient nombreux, insulte et moleste des députés socialistes qui traversaient la place Colonna. Les 2 et 3 décembre, en protestation, une vague de grèves, de manifestations violentes, de chasse aux trublions de droite et aux officiers, secoue Rome et les villes du Centre et du Nord, notamment Milan et Turin. La répression est sanglante.
Ces événements dramatiques surviennent au terme d’une année particulièrement agitée au plan politique et social : naissance du mouvement des "arditi" et du premier fascisme, occupations d’usines et de terre, apparition des « Consigli di fabbrica » (conseils ouvriers), tentatives de soviets… C’est dans ce contexte que le journaliste et responsable socialiste Antonio Gramsci [1891] place son espérance révolutionnaire immédiate ; dans le même temps, il situe le rôle de la petite et moyenne bourgeoisie dans le processus de fascisation.
Voici l’article qu’il publia au lendemain des deux journées de riposte de décembre, dans son hebdomadaire turinois, créé le 1er mai 1919.
Je propose ci-dessous une traduction littérale du texte italien, que l’on pourra consulter intégralement à la suite.


L’Ordine Nuovo, Rassegna settimanale du cultura socialista, 6-13 dicembre 1919.

Antonio Gramsci, Événements des 2-3 décembre 1919. Petite bourgeoisie
« Les événements des 2-3 décembre sont un épisode crucial de la lutte des classes. La lutte ne fut pas entre prolétaires et capitalistes (cette lutte se déroule organiquement, comme lutte pour les salaires et pour les horaires et comme travail tenace et patient pour la création d’un appareil de gouvernement de la production et des masses d’hommes qui se substitue à l’appareil actuel de l’État bourgeois) [22] ; elle fut entre prolétaires et petite et moyenne bourgeoisie [23].
La lutte s’est faite, en ultime analyse, pour la défense de l’État libéral démocratique contre les impasses dans lesquelles le tient prisonnier une partie de la classe bourgeoise, la pire, la plus vile, la plus parasitaire [24] : la petite et moyenne bourgeoisie, la bourgeoisie « intellectuelle » (dite « intellectuelle » parce qu’elle entre en possession, à travers la facile et coulante carrière de l’école moyenne, des petits et moyens titres d’études générales), la bourgeoisie des fonctionnaires publics de père en fils, des boutiquiers, des petits propriétaires industriels et agricoles, commerçants en ville, usuriers à la campagne.
Cette lutte s’est tournée dans l’unique forme dans laquelle elle pouvait se dérouler : dans le désordre, le tumulte, avec une razzia menée par les rues et les places afin de libérer places et rues d’une invasion de criquets putrides et voraces. Mais cette lutte, même indirectement, était liée à l’autre lutte, à la lutte supérieure des classes entre prolétaires et capitalistes : la petite et moyenne bourgeoisie est en fait la barrière d’humanité corrompue, dissolue, putrescente avec laquelle le capitalisme défend son pouvoir économique et politique [25], humanité servile, abjecte, humanité de sicaires et de laquais, devenue aujourd’hui la « servante maîtresse » qui veut prélever sur la production des tailles non seulement à la masse des salaires perçus par la classe laborieuse, mais même aux tailles perçues par les capitalistes ; l’expulser du champ social, comme on expulse une volée de criquets d’un champ semi détruit, avec le fer et le feu, signifie alléger l’appareil national de production et d’échange d’un harnais oppressant qui la suffoque et l’empêche de fonctionner, signifie purifier l’atmosphère sociale et se retrouver contre l’adversaire spécifique : la classe des capitalistes propriétaires des moyens de production et d’échange. La guerre a mis en valeur la petite et moyenne bourgeoisie.
Dans la guerre et pour la guerre, l’appareil capitaliste de gouvernement économique et de gouvernement politique s’est militarisé : l’usine est devenue une caserne, la nation est devenue une caserne. Toutes les activités d’intérêt général ont été nationalisées, bureaucratisées, militarisées. Pour mener à bien cette monstrueuse construction l’État et les plus petites associations capitalistes réalisèrent la mobilisation en masse de la petite et moyenne bourgeoisie. Sans qu’ils aient une préparation culturelle et spirituelle, des dizaines et des dizaines de milliers d’individus furent attirés du fond des villages et des localités méridionales, des arrière boutiques des entreprises paternelles, des bancs en vain réchauffés des écoles moyennes et supérieures, des rédactions des journaux de chantage, des brocantes des faubourgs citadins, de tous les ghettos où pourrit et se décompose la paresse, la lâcheté, la morgue des déchets et des détritus sociaux déposés par des siècles de servilité et de domination des étrangers et des prêtres sur la nation italienne ; et il leur fut donné un salaire d’indispensables et irremplaçables, et il leur fut confié la direction des masses d’hommes, dans les usines, dans les villes, dans les casernes, dans les tranchées du front.
Bien armés, bien repus, échappant à tout contrôle, dans la possibilité de satisfaire impunément les trois passions que les pessimistes attribuent comme originelles et ineffaçables de la nature humaine : la passion du pouvoir absolu sur les autres hommes, la passion de posséder beaucoup de femmes, la passion de posséder beaucoup d’argent pour acheter plaisirs et luxe, ces dizaines et dizaines de milliers de corrompus, de poltrons, de dissolus sont étroitement liés au monstrueux appareil militaro-bureaucratique construit durant la guerre. Ils veulent continuer à gouverner les masses d’hommes, à être investis d’une absolue vérité sur la vie et sur la mort des masses d’hommes ; ils organisent des pogroms contre les prolétaires, contre les socialistes, ils tiennent les places et les rues sous un régime de terreur.
Les élections parlementaires ont montré que les masses d’hommes veulent être guidées et gouvernées par les socialistes, que les masses d’hommes veulent une constitution sociale dans laquelle qui ne produit pas, qui ne travaille pas, ne mange pas. Ces messieurs, qui continuent à prélever sur le revenu de la production nationale et sur le crédit extérieur de l’État une taille d’un milliard par mois, qui crient sur les toits leur passion nationaliste et se font défenseurs de la patrie, qui pour demeurer dans l’oisiveté, dans le luxe, dans le plaisir se vendent aux Américains, ces messieurs, arrêtés par le péril imminent, ont organisé aussitôt les pogroms, contre les députés socialistes. Et des entreprises, des chantiers, des laboratoires, des arsenaux de toute les villes italiennes, aussitôt, comme un mot d’ordre, exactement comme cela se produisait en Russie et en Pologne quand les Cent Noirs [26] tentaient de déchaîner des pogroms contre les Juifs, pour noyer dans un marais de barbarie et de débauche tout petit désir de liberté, aussitôt les ouvriers firent irruption dans les rues centrales des cités et en chassèrent les criquets petits bourgeois, les organisateurs de pogroms et les professionnels de la paresse. Ceci a été, au fond, un épisode de « libéralisme ».
Il s’était formé un mode de gain sans travail, sans responsabilités, sans aléas ; aujourd’hui ce mode de gain a aussi ses aléas, ses préoccupations, ses périls. Lutte des classes, guerre des paysans. Les circonstances ont voulu que les journées de grèves et de troubles graves dans toute l’Italie du Nord et du Centre coincidassent avec l’éclatement spontané d’une insurrection populaire dans une zone typique de l’Italie méridionale, dans le territoire d’Andria. L’attention portée à l’insurrection du prolétariat des villes contre cette partie de la caste petite bourgeoise qui a acquis durant la guerre une shysionomie militaire, et qui ne veut pas la perdre, et contre la police, a détourné les regards d’Andria, a empêché que soit donné leur importance exacte aux événements de là-bas, qu’ils soient estimés à leur juste valeur.
Nous espérons pouvoir fournir à nos lecteurs des données importantes d’observation directe des causes et du déroulement des faits, et nous nous limitons pour l’heure à noter comment le hasard, faisant coïncider les deux émeutes, a fourni quasiment un modèle de ce que devra être la révolution italienne. D’une part le prolétariat dans le sens étroit du mot, c’est-à-dire les ouvriers de l’industrie et de l’agriculture spécialisée, de l’autre les paysans pauvres : voilà les deux ailes de l’armée révolutionnaire.
Les ouvriers des villes sont révolutionnaires par éducation, les a rendus tels le développement de la conscience et de la formation des personnes dans l’usine, cellule de l’exploitation du travail ; les ouvriers des villes regardent aujourd’hui l’usine comme le lieu dans lequel doit commencer la libération, le centre d’irradiation du mouvement de révolte : c’est pourquoi leur mouvement est sain, est fort et sera victorieux. Les ouvriers sont destinés à être, dans l’insurrection urbaine, l’élément extrême et ordonnateur à la fois, celui qui ne laissera pas s’arrêter la machine mise en route et la terre sur la juste voie ; ils représentent assurément l’intervention dans la révolution des grandes masses, et personnifient de façon vivante l’intérêt et la volonté des masses elles-mêmes.
Dans les campagnes nous devons compter surtout sur l’action et sur l’appui des paysans pauvres, des « sans terre ». Eux seront poussés par le besoin de résoudre le problème de la vie, comme hier les paysans d’Andria, par le besoin de lutter pour le pain, non seulement, mais du même besoin continu, du péril toujours menaçant de la mort par la faim ou le plomb, ils seront obligés de faire pression sur les autres parts de la population agricole, pour la contraindre à créer aussi dans les campagnes un organisme de contrôle, le conseil des paysans, tout en laissant subsister les formes intermédiaires d’appropriation privée de la terre (petite propriété), cela fera œuvre de cohésion et de transformation psychologique et technique, cela sera la base de la vie en commun dans les campagnes, le centre à travers lequel les éléments révolutionnaires pourront faire valoir de façon continue et concrète leur volonté. Aujourd’hui il faut également que les paysans sachent ce qu’ils ont à faire, que leur action jette des racines profondes et tenaces, adhérant comme celle des ouvriers au procès productif de la richesse.
De le même façon que les uns regardent l’usine, les autres doivent commencer à regarder le champ comme leur future communauté de travail. La révolte d’Andria nous dit que le problème est mûr : c’est le problème, au fond, de tout le Midi italien, le problème de l’effective conquête de la terre de la part de qui la travaille. Notre Parti a l’obligation de le poser et de le résoudre. La conquête de la terre se prépare aujourd’hui avec les mêmes armes que celles avec lesquelles les ouvriers préparent la conquête des usines, c’est-à-dire en formant les organismes qui permettent à la masse qui travaille de se gouverner elle-même, sur le lieu du travail. Le mouvement des ouvriers et celui des paysans convergent naturellement en une seule direction, dans la création des organes du pouvoir prolétaire [27].
La révolution russe a trouvé précisément sa force et son salut dans le fait qu’en Russie ouvriers et paysans, partant de points opposés, mus par des sentiments différents, se sont retrouvés réunis pour un but commun, en une lutte unique, parce que tous les deux se sont convaincus par l’expérience de ne pouvoir se libérer de l’oppression des maîtres, sinon en donnant à leur propre organisation de conquête une forme qui permette d’éliminer directement l’exploiteur du champ de la production. Cette forme fut le Conseil, fut le Soviet. La lutte des classes et la guerre des paysans unirent de cette façon leurs sorts de manière inséparable et eurent un aboutissement commun dans la constitution d’un organisme dirigeant toute la vie du pays.
Pour nous le problème se pose dans les mêmes termes. L’ouvrier et le paysan doivent collaborer de façon concrète en situant leurs forces dans un même organisme. La révolte les a trouvés unis et d’accord. Le contrôle de l’usine et la conquête des terres doivent être un problème unique. Le Nord et le Sud doivent accomplir ensemble le même travail, préparer ensemble la transformation de la nation en communauté productive. Il doit apparaître toujours plus clairement que seuls les travailleurs sont aujourd’hui en mesure de résoudre et de façon « unitaire » le problème du « Mezzogiorno » ; le problème de l’unité que trois générations bourgeoises ont laissé sans solution, sera résolu par les ouvriers et les paysans collaborant en une forme de politique commune, dans la forme politique par laquelle ils réussiront à organiser et à rendre victorieuse leur dictature [28].

L’Ordine Nuovo, Rassegna settimanale du cultura socialista, 6-13 dicembre 1919.
Antonio Gramsci, Avvenimenti del 2-3 dicembre 1919. Piccola borghesia.

Gli avvenimenti del 2-3 dicembre sono un episodio culminante della lotta delle classi. La lotta non fu tra proletari e capitalisti (questa lotta si svolge organicamente, come lotta per i salari e per gli orari e come lavorìo tenace e paziente per la creazione di un apparecchio di governo della produzione e delle masse di uomini che sostituisca l’attuale apparecchio di Stato borghese) ; fu tra proletari e piccoli e medi borghesi.
La lotta è stata, in ultima analisi, per la difesa dello Stato liberale democratico dalle strettoie in cui lo tiene prigioniero una parte della classe borghese, la peggiore, la più vile, la più inutile, la più parassitaria : la piccola e media borghesia, la borghesia "intellettuale" (detta "intellettuale" perché entrata in possesso, attraverso la facile e scorrevole carriera della scuola media, di piccoli e medi titoli di studio generali), la borghesia dei funzionari pubblici padre-figlio, dei bottegai, dei piccoli proprietari industriali e agricoli, commercianti in città usurai nelle campagne.
Questa lotta si è svolta nell’unica forma in cui poteva svolgersi : disordinatamente, tumultuosamente, con una razzìa condotta per le strade e per le piazze al fine di liberare le strade e le piazze da una invasione di locuste putride e voraci. Ma questa lotta, indirettamente sia pure, era connessa all’altra lotta, alla superiore lotta di classi tra proletari e capitalisti : la piccola e media borghesia è infatti la barriera di umanità corrotta, dissoluta, putrescente con cui il capitalismo difende il suo potere economico e politico, umanità servile, abietta, umanità di sicari e di lacché, divenuta oggi la "serva padrona" che vuole prelevare sulla produzione taglie superiori non solo alla massa di salario percepita dalla classe lavoratrice, ma alle stesse taglie prelevate dai capitalisti ; espellerla dal campo sociale, come si espelle una volata di locuste da un campo semidistrutto, col ferro e col fuoco, significa alleggerire l’apparato nazionale di produzione e di scambio da una plumbea bardatura che lo soffoca e gli impedisce di funzionare, significa purificare l’ambiente sociale e trovarsi contro l’avversario specifico : la classe dei capitalisti proprietari dei mezzi di produzione e di scambio. La guerra ha messo in valore la piccola e media borghesia.
Nella guerra e per la guerra, l’apparecchio capitalistico di governo economico e di governo politico si è militarizzato : la fabbrica è diventata una caserma, la città è diventata una caserma, la nazione è diventata una caserma. Tutte le attività di interesse generale sono state nazionalizzate, burocratizzate, militarizzate. Per attuare questa mostruosa costruzione lo Stato e le minori associazioni capitalistiche fecero la mobilitazione in massa della piccola e media borghesia. Senza che avessero una preparazione culturale e spirituale, decine e decine di migliaia di individui furono fatti affluire dal fondo dei villaggi e delle borgate meridionali, dai retrobottega degli esercizi paterni, dai banchi invano scaldati delle scuole medie e superiori, dalle redazioni dei giornali di ricatto, dalle rigatterie dei sobborghi cittadini, da tutti i ghetti dove marcisce e si decompone la poltroneria, la vigliaccheria, la boria dei frantumi e dei detriti sociali depositati da secoli di servilismo e di dominio degli stranieri e dei preti sulla nazione italiana ; e fu loro dato uno stipendio da indispensabili e insostituibili, e fu loro affidato il governo delle masse di uomini, nelle fabbriche, nelle città, nelle caserme, nelle trincee del fronte.
Bene armati, ben pasciuti, non sottoposti a nessun controllo, nella possibilità di soddisfare impunemente le tre passioni che i pessimisti reputano originarie e insopprimibili della natura umana : la passione del potere assoluto sugli altri uomini, la passione di possedere molte donne, la passione di possedere molti quattrini per comprare piaceri e lusso, queste decine e decine di migliaia di corrotti, di poltroni, di dissoluti si tengono stretti al mostruoso apparato militare-burocratico costruito durante la guerra. Vogliono continuare a governare le masse di uomini, ad essere investiti di una assoluta verità sulla vita e sulla morte delle masse di uomini ; organizzano pogroms contro i proletari, contro i socialisti, tengono le piazze e le vie sotto un regime di terrore.
Le elezioni parlamentari hanno mostrato che le masse di uomini vogliono essere guidate e governate da socialisti, che le masse di uomini vogliono una costituzione sociale in cui chi non produce, chi non lavora, non mangia. Questi signori, che continuano a prelevare sul reddito della produzione nazionale e sul credito estero dello Stato una taglia di un miliardo al mese, che gridano sui tetti la loro passione nazionalista e si fanno mantenere dalla patria, che per mantenerli nell’ozio, nel lusso, nel piacere si vende agli americani, questi signori, interroriti per l’imminente pericolo, hanno organizzato subito i pogroms, contro i deputati socialisti. E dalle officine, dai cantieri, dai laboratori, dagli arsenali di tutte le città italiane, subito, come una parola d’ordine, appunto come succedeva in Russia e in Polonia quando i Cento Neri tentavano scatenare pogroms gli ebrei, per annegare in una palude di barbarie e di dissolutezza ogni piccolo anelito di libertà, subito gli operai irruppero nelle vie centrali della città e spazzarono via le locuste piccolo-borghesi, gli organizzatori di pogroms i professionisti della poltroneria. E’ stato questo un episodio, in fondo, di "liberalismo".
Si era formato un modo di guadagno senza lavoro, senza responsabilità, senza alee ; oggi questo modo di guadagno ha anch’esso le sue alee, le sue preoccupazioni, i suoi pericoli. Lotta di classe, guerra di contadini. Il caso ha voluto che le giornate di sciopero e di gravi tumulti in tutta l’Italia superiore o media coincidessero con lo scoppio spontaneo di una insurrezione di popolo in una zona tipica dell’Italia meridionale, nel territorio di Andria. L’attenzione che si è prestata all’insurrezione del proletariato delle città contro quella parte della casta piccolo-borghese che ha acquistato durante la guerra una fisionomia militaristica, e ora non vuol perderla, e contro la polizia, ha deviato gli sguardi da Andria, ha impedito che si desse l’esatto rilievo agli avvenimenti di laggiù, che essi fossero apprezzati nel loro giusto valore.
Noi speriamo di poter fornire ai nostri lettori importanti dati di osservazione diretta delle cause e dello svolgimento dei fatti, e ci limitiamo per ora a notare come il caso, facendo coincidere le due sommosse, abbia fornito quasi un modello di ciò che dovrà essere la rivoluzione italiana. Da una parte il proletariato nel senso stretto della parola, cioè gli operai dell’industria e dell’agricoltura specializzata, dall’altra i contadini poveri : ecco le due ali dell’esercito rivoluzionario.
Gli operai di città sono rivoluzionari per educazione, li ha resi tali lo svolgimento della coscienza e la formazione della persona nella fabbrica, cellula dello sfruttamento del lavoro ; gli operai di città guardano oggi alla fabbrica come al luogo in cui si deve iniziare la liberazione, al centro di irradiazione del movimento di riscossa : perciò il loro movimento è sano, è forte e sarà vittorioso. Gli operai sono destinati ad essere, nella insurrezione cittadina, l’elemento estremo e ordinatore a un tempo, quello che non lascerà che la macchina messa in moto si arresti e la terrà sulla giusta via ; essi rappresentano sin d’ora l’intervento nella rivoluzione delle grandi masse, e personificano in modo vivente l’interesse e la volontà delle masse stesse.
Nelle campagne dobbiamo contare soprattutto sull’azione e sull’appoggio dei contadini poveri, dei "senza terra". Essi saranno spinti a muoversi dal bisogno di risolvere il problema della vita, come ieri i contadini di Andria, dal bisogno di lottare per il pane, non solo, ma dallo stesso continuo bisogno, dal pericolo sempre incombente della morte per la fame o per il piombo, saranno obbligati a far pressione sulle altre parti della popolazione agricola, per costringerle a creare anche nelle campagne un organismo di controllo, il consiglio dei contadini, pur lasciando sussistere le forme intermedie di appropriazione privata del terreno (piccola proprietà), farà opera di coesione e di trasformazione psicologica e tecnica, sarà la base della vita comune nelle campagne, il centro attraverso il quale gli elementi rivoluzionari potranno far valere in modo continuo e concreto la loro volontà. Oggi bisogna che anche i contadini sappiano quello che vi è da fare, che l’azione loro getti radici profonde e tenaci, aderendo come quella degli operai, al processo produttivo della ricchezza.
Come gli uni guardano alla fabbrica, gli altri debbono incominciare a guardare al campo come alla futura comunità di lavoro. La sommossa di Andria ci dice che il problema è maturo : è il problema, in fondo, di tutto il Mezzogiorno italiano, il problema della effettiva conquista della terra da parte di chi la lavora. Il nostro Partito ha l’obbligo di porselo e di risolverlo. La conquista della terra si prepara oggi con le stesse armi con le quali gli operai preparano la conquista della fabbrica, cioè formando gli organismi che permettano alla massa che lavora di governarsi da sé, sul luogo del suo lavoro. Il movimento degli operai e quello dei contadini confluiscono naturalmente in una sola direzione, nella creazione degli organi del potere proletario.
La rivoluzione russa ha trovato appunto la sua forza e la sua salvezza nel fatto che in Russia operai e contadini, partendo da punti opposti, mossi da sentimenti diversi, si ritrovarono riuniti per uno scopo comune, in una lotta unica, perché entrambi si convinsero alla prova di non potersi liberare dall’oppressione dei padroni, se non dando alla propria organizzazione di conquista una forma che permettesse di eliminare direttamente lo sfruttatore dal campo della produzione. Questa forma fu il Consiglio, fu il Soviet. La lotta di classe e la guerra dei contadini unirono in tal modo le loro sorti in modo inscindibile ed ebbero un esito comune nella costituzione di un organismo direttivo di tutta la vita del paese. /Da noi il problema si pone negli stessi termini. L’operaio e il contadino debbono collaborare in modo concreto inquadrando le loro forze in uno stesso organismo. La sommossa li ha trovati uniti e concordi. Il controllo della fabbrica e la conquista delle terre debbono essere un problema unico. Settentrione e Mezzogiorno debbono compiere insieme lo stesso lavoro, preparare insieme la trasformazione della nazione in comunità produttiva. Deve apparire sempre più chiaro che soltanto i lavoratori sono oggi in grado di risolvere e in un modo "unitario" il problema del Mezzogiorno ; il problema dell’unità che tre generazioni borghesi hanno lasciato insoluto, verrà risolto dagli operai e dai contadini collaboranti in una forma di politica comune, nella forma politica nella quale essi riusciranno ad organizzare e a rendere vittoriosa la loro dittatura

Décembre. Italie : vers la Révolution ?

Le 15 décembre 1919, le quotidien du Parti socialiste S.F.I.O [29] l’Humanité publiait cet article de son spécialiste des affaires italiennes Jacques Mesnil [30].
Les lecteurs intéressés par l’histoire de l’Italie pourront juger de la complexité d’une situation où les différents groupes politiques n’avaient pas encore pris la mesure du fascisme qui va s’imposer comme rempart contre les puissants mouvements protestataires ouvriers et paysans[Cf. Biennio rosso.]]. Situation pré-révolutionnaire ? Beaucoup le pensaient alors. La lettre de Lénine aux socialistes italiens que présente l’article a quelque peu douché le courant partisan d’une action révolutionnaire immédiate dans un parti socialiste divisé entre réformistes prudents, maximalistes prônant la révolution mais partisans du jeu parlementaire sans compromission avec les partis bourgeois, révolutionnaires du groupe "Ordine nuovo", autour de Gramsci, Togliatti, Bordiga, Tasca, qui voient dans l’occupation des usines par les grévistes l’avènement de l’autonomie ouvrière et de l’auto gestion...
On conçoit que ces débats et ces perspectives n’enchantaient que médiocrement la direction du très prudemment réformiste Parti socialiste français, et on ne s’étonnera pas que l’article de Mesnil tienne une modeste place en pages intérieures.


« Lénine félicite les camarades italiens
La chambre italienne n’est pas née viable. Conformément aux décisions du Congrès de Bologne [31] et un programme défendu dans la lutte électorale, les socialistes se refusent à toute compromission avec n’importe quel parti bourgeois et les démocrates du Secolo [32] qui, jusqu’aux élections, n’avaient cessé d’attaquer avec violence ces affreux « bolchevistes », pleurent maintenant parce que ceux-ci ne veulent pas s’allier aux radicaux pour former un ministère !
Au Parlement, les catholiques sont maîtres de la situation : il suffit qu’ils se mettent du côté de l’opposition et que leurs cent voix s’ajoutent aux cent cinquante et quelques voix des socialistes pour faire tomber n’importe quel ministère. On ne peut donc gouverner sans eux et il faut que tous les partis bourgeois fassent bloc contre les socialistes.
Mais c’est ici que commencent les difficultés : ce bloc ne serait uni que par son opposition au socialisme. Non seulement il n’y a pas d’accord quant au programme entre les partis qui le formeraient, mais entre les chefs mêmes règnent des rivalités irréductibles. Nitti [33] n’a pas d’adversaire plus acharné que son prédécesseur Orlando [34], qui n’a pourtant pas des tendances très différentes des siennes !
Aussi faut-il s’attendre à des séances tumultueuses où les partis s’invectiveront copieusement et où des ministères instables feront des efforts prodigieux pour garder l’équilibre. Dans ce Parlement impuissant, les socialistes feront publiquement le procès de la bourgeoisie, dont la faillite s’avère journellement plus flagrante, comme ils ont déjà commencé à le faire en réponse au discours de la couronne.

L’âme des masses
Tout le monde sent d’ailleurs que ce n’est pas au sein du Parlement bourgeois que se passeront les événements essentiels. C’est un des milieux les moins vivants au point de vue de l’action politique.
Un camarade retourné récemment en Italie après un long séjour en France disait que l’Italie lui avait fait l’effet d’une poudrière.
La masse, écrit-il, est merveilleuse d’ardeur et de sensibilité. En voici un indice : le 2 j’étais à Turin à la Bourse du Travail. A cinq heures du soir, arrive de Rome par téléphone, la nouvelle de la grève générale de protestation [35] contre les agressions nationalistes dont avaient été l’objet quelques députés socialistes (un incident d’importance assez secondaire en somme. Eh bien, à cinq heures et demie, toutes les fabriques étaient fermées, les services des trams interrompus, la ville paralysée.
Mais la masse est surtout merveilleuse par son esprit révolutionnaire, et dans les campagnes encore plus qu’en ville, peut-être ! Elle est vraiment à la hauteur de la situation.
Cependant, il reste des « zones grises » en Italie, surtout dans le Midi, des zones où la conscience prolétarienne n’est pas encore développée et où il faudra un gros effort de propagande pour éclairer les travailleurs ; mais les socialistes italiens sont d’infatigables propagandistes.

Une lettre de Lénine
La lettre de Lénine à Serrati [36], publiée récemment et dont on parle beaucoup, même dans la presse bourgeoise, montre que les socialistes russes se rendent nettement compte du rôle que les socialistes italiens sont appelés à jouer dans le grand mouvement de transformation sociale [37].
En voici le texte inédit en France :
« Les nouvelles que nous recevons de l’Italie sont très rares. Ce n’est que par des journaux étrangers – non communistes – que nous avons su quelque chose du congrès de Bologne et de la victoire splendide du communisme. Je vous félicite de tout cœur ainsi que tous les autres communistes italiens et je vous souhaite les plus grands et les meilleurs succès. L’exemple du P.S.I. exercera une influence dans le monde entier. Votre décision au sujet de la participation au sujet de la participation aux élections du parlement bourgeois me semble très juste et contribuera, j’espère, à mettre fin aux dissensions qui ont éclaté à ce sujet chez les communistes allemands.
Il n’est pas douteux que les opportunistes déclarés ou cachés – et il y en a beaucoup dans le groupe parlementaire socialistes – tâcheront d’annuler les décisions de Bologne. La lutte contre ces tendances n’est pas encore terminée, mais la victoire de Bologne vous facilitera d’autres victoires.
Vu la situation internationale de l’Italie, le prolétariat italien a une tâche très difficile. Il se peut que l’Angleterre et la France, aidées par la bourgeoisie italienne, tentent de provoquer le prolétariat italien à une insurrection prématurée, afin de l’écraser plus facilement. Mais elles ne réussiront pas à atteindre leur but. Le travail merveilleux des communistes italiens garantit qu’ils réussiront à conquérir à la cause du communisme tout le prolétariat industriel et agricole, ainsi que les petits propriétaires, et alors, si l’on choisit un moment favorable du point de vue de la situation internationale, la victoire de la dictature du prolétariat italien sera définitive. Les progrès des communistes en France, en Angleterre et dans le monde entier nous le garantissent aussi. »
Cette lettre, qui montre une fois de plus que Lénine possède au plus haut point le « sens des réalités » a été longuement commentée par la presse bourgeoise. Ces commentaires sont d’un comique ineffable : les journalistes bourgeois voient dans cette lettre une leçon de modération donnée aux socialistes italiens ! L’ogre du bolchevisme est devenu soudain à leurs yeux, ô miracle, un professeur de sagesse ! Ce chef des Bolchevistes leur semble moins bolcheviste que les bolchevistes italiens. A les entendre, c’est un opportuniste ; ils lui font des compliments ; ils l’appellent « observateur pénétrant » dans l’Epoca, le journal d’Orlando !). Il n’annonce pas la Révolution pour aujourd’hui même , ni pour demain, mais pour après-demain seulement ! Ah ! oublier, s’amuser encore un jour ! La bourgeoisie capitaliste se contente de peu !
Ajoutez qu’en Italie elle est visiblement disposée à reprendre les relations avec la Russie des soviets. Les journaux de toutes nuances se sont prononcés dans ce sens. Les capitalistes y voient une bonne affaire ; la Russie peut fournir du blé et acheter à l’industrie italienne des produits manufacturés. Quant aux « bolchevistes », ils ne sont pas moins nombreux en Italie qu’en Russie et ceux de Russie sont moins à craindre, puisqu’ils sont plus éloignés ! Et d’ailleurs Lénine est en ange en comparaison de Serrati !
Jacques MESNIL
(Ainsi qu’on l’a vu par ailleurs, les prévisions exprimées par notre collaborateur se sont réalisées au cours de la séance du 19 décembre où la chambre a voté la reprise des relations diplomatiques et commerciales avec Moscou.) »

Décembre 1919, Proust prix Goncourt

Le 10 décembre 1919, l’Académie Goncourt décernait son prix annuel. Le jury était composé de Gustave Geffroy, Elémir Bourges, Léon Hennique, Rosny ainé, Rosny jeune, Léon Daudet, Henri Céard et Jean Ajalbert. Lucien Descaves et Emile Bergerat avaient voté par procuration.
À la surprise de beaucoup, par ces temps de célébrations patriotiques, au troisième tour, c’est l’auteur de A l’ombre des jeunes filles en fleur (Éditions de la Nouvelle Revue française), Marcel Proust, qui reçoit le prix, contre le témoignage sur la guerre de Roland Dorgelès, Les Croix de bois.


Voici comment, de façon assez inattendue, Léon Daudet, membre du jury, monarchiste, nationaliste clérical et responsable de L’Action française, présente l’ouvrage dans cet éditorial (12 décembre 1919) :
« Un nouveau et puissant romancier - Marcel Proust
Par l’attribution du prix Goncourt, le grand public va connaître le nom de Marcel Proust, auteur de plusieurs livres, intéressants et remarquables, qui n’avaient eu pour eux, jusqu’ici, qu’une élite de lecteurs attentifs. Certes, un peuple vit de bonne soupe ; mais il vit aussi de beau langage, et l’apparition d’un romancier étincelant au firmament littéraire intéresse la prospérité nationale. C’est à ce titre que je considère le vote de mes collègues et amis comme très important. Depuis la fondation de l’Académie, en 1903, nous n’avons pas, à mon avis, couronné un ouvrage aussi vigoureux, aussi neuf, aussi plein de richesses – dont quelques une originales – que cet A l’ombre des jeunes filles en fleurs.
Ce volume, je vous en préviens, est d’aspect assez rébarbatif : 440 pages, imprimées dru. Les alinéas y sont rares. L’auteur n’est ni pressé, ni cursif. A mesure qu’il raconte les autres, en ayant l’air de se raconter – par un subterfuge psychologique très ingénieux – il examine et retourne les problèmes les plus délicats de la vie intérieure, les défauts, les travers, les vices, les affectations, les mensonges, les masques et les grimaces. Il feuillette son prochain, comme l’érudit feuillette un livre, en tombant juste aux bons endroits. C’est un jeu de flânerie et sagacité, où s’ouvrent tout à coup, sur des perspectives étonnantes, et telles qu’on en découvre dans nos meilleurs moralistes et annalistes du cœur humain : un Saint-Evremond, un La Bruyère, un La Rochefoucauld. Je ne ferai aucune citation ; il faudrait tout citer, et je veux vous laisser le plaisir savoureux de la découverte. Qu’il me suffise de vous dire qu’au milieu d’occupations plutôt variées, j’ai déjà trouvé le moyen de lire deux fois ces 440 pages. On regrette, en fermant le livre, qu’il n’y en ait pas 880. C’est un jaillissement perpétuel de trouvailles, sous la grande et salubre maîtrise du bon sens.
« A la recherche du temps perdu »… dit Marcel Proust. Ce n’est qu’une figure spirituelle. « A la recherche de l’équilibre » serait plus exact, de cet équilibre entre le rire et les larmes, l’ironie et l’enthousiasme, la sensibilité et l’indifférence heureuse, le rêve et l’action, vers lequel tendent tous les bipèdes doués de raison. Un de nos collaborateurs prononçait hier, à propos de Marcel Proust, le nom de Meredith. C’est fort exact. On pourrait prononcer aussi celui de Sterne dans Tristam Shandy et de Jean-Paul Richier dans Titan. Car l’esprit littéraire le plus spontané - et celui-ci l’est extrêmement – n’apparaît point ici-bas comme un bolide. Il est le résultat d’une lente germination à travers les formes mentales, les œuvres du passé, et ces lectures, qui suscitent en nous des personnages imprévus. Marcel Proust – cela se sent même si on ne le connaît pas – est un homme des plus et des mieux cultivés. Mais il y en lui un don naturel, qui rapporte à la vie toutes ses connaissances, qui les ré-anime, qui les ré-incarne.
Chose rare depuis de longues années, et bien avant la tragédie sanglante, il possède la faculté comique. Il dépasse le point d’observation aigre et douloureux, où cette faculté tourne à l’amertume, comme chez Vallès et ses successeurs. Cela tient à son manque total de vanité, et même de personnalisme. L’outrecuidance, l’indifférence, la sauvagerie, la sottise d’autrui ne le blessent pas, ne le rencontrent même pas sur leurs rails. Elles l’amusent, et il les décrit à la façon du bon botaniste qui tombe sur des graines rares, et les met dans la terre et l’au, pour voir comment elles germeront.
Il raconte en vingt pages la conversation d’un vieux, solennel et prétentieux diplomate, qui est venu dîner chez ses parents, avec une verve étourdissante et dont on demeure ébloui. Imaginez une fresque qui serait composée de miniatures, de sorte que de loin vous admirez l’ensemble et que, de près, vous vous enchantez du détail. Les minutieuses descriptions que fait Proust d’un intérieur, d’un ajustement ou d’un visage, correspondent, par la suite, à des traits moraux et à des caractéristiques intellectuelles d’une logique surprenante. Sa tapisserie a d’abord l’air vue à l’envers, avec ses fils qui pendent et sa grisaille. Il la retourne brusquement, et l’on voit alors toutes ses lignes, ses perspectives, son rouge ardent, son jaune cru, son violet profond. Cela est d’un maître.
Aussi ce serait une erreur de croire que le romancier des Jeunes Filles en fleur est simplement un promeneur des méandres de la pensée, de la sensualité et du sentiment. C’est encore, c’est surtout un visionnaire de l’au-delà de ces méandres, de la source mystérieuse et haute d’où découlent ces couleurs, ces sons, ces atmosphères si délicieusement rendus, ces mots si justes et si pénétrants. Derrière toute l’activité laborieuse d’un bel écrivain, tel que celui-ci, il y a un génie, un « daimôn » qui veille et qui rêve, qui s’est construit un monde à sa guise et qui cherche à relier ce monde au monde extérieur, cette conjecture à ses propres images, à s’incorporer ces lointains prestiges et ses pressentiments. Ce « daimôn » enrichit la vie de l’écrivain et la vie de ceux qui le lisent, il rattache la littérature et la poésie à l’hallucination et à la science, il ouvre le champ à toutes les découvertes, dans tous les domaines.
Il est le magicien et le transformateur des ressources infinies qui sont en nous, que nous ne discernerions pas sans lui. Souvent il passe inconnu de la génération qui aurait bénéficié de ses richesses ; et alors c’est pour plus tard, pour cinquante ans ou cent ans plus tard ! Parfois, il est révélé et commence aussitôt d’agir sur les contemporains.
Je crois bien que c’est le cas pour l’esprit impalpable, mais défini et puissant, qui anime l’œuvre en fusion de Marcel Proust. Laissez faire cette coulée d’or bruni et de flammes courtes, et vous verrez les palais qu’elle édifiera.
LEON DAUDET
Député de Paris. »

Notes

[1Quelle ironie de lire presque cent ans après ces recommandations qui sont toujours celles de la gauche de la gauche !

[2Rappelons que le 1er mai n’était pas jour de congé, et qu’il était une journée de lutte ; à Paris, la police et l’armée créèrent des incidents sanglants contre une puissante manifestation de 100.000 syndicalistes

[3Député socialiste, dirigeant de l’Humanité

[4Répression sanglante des grèves ouvrières et du mouvement des vignerons, en 1906-1907

[5Georges Mandel était chef de cabinet de Clémenceau

[6Bel exemple de réformisme plus que prudent, et pour l’heure sans lendemain

[7Militant socialiste et journaliste à l’Humanité. Cachin lui a passé le marron chaud qui désavoue son article de la veille

[8Courant socialiste pacifiste qui s’était séparé de la social-démocratie belliciste avant la fin de la guerre, et qui, sans aller jusqu’au spartakisme communiste, œuvrait pour une Allemagne démocratique et sociale

[9La social-démocratie, alors au pouvoir

[10Désignation de l’Autriche réduite par le traité de Versailles à sa zone de langue allemande

[11Noske avait brisé dans le sang l’insurrection spartakiste

[12Vice président du Parti social démocrate ; en 1916, il avait assassiné un ministre partisan de la poursuite de la guerre ; la révolution de 1918 l’avait sorti de prison

[13Conseil ouvrier

[14Giolitti, président du Conseil

[15Jean-Jacques Dwelshauvers, alias Jacques Mesnil, né à Bruxelles en 1872, critique d’art et grand connaisseur de la culture italienne ; de formation libertaire, il s’oppose à l’Union sacrée

[16Serrati est dirigeant du journal socialiste Avanti depuis l’exclusion de Mussolini en 1914

[17Nahum Syrkin, ou Nachman Syrjin, né en Russie en 1868, avait étudié en Allemagne et en France, avant de militer en Russie après la Révolution de 1905 dans les rangs sionistes socialistes. Il émigre aux Etats-Unis en 1907. En 1919, il fait partie de la délégation juive américaine à la Conférence de Versailles sur la Paix

[18Le 29 septembre 1898, en capturant le grand roi Mandé, Samory Touré, le capitaine Gouraud mettait fin à une résistance de 16 ans à l’avancée coloniale française dans la boucle du Niger et l’actuelle Guinée

[19Double prestige qui était loin d’être partagé par tous...

[20Ah, les ethnotypes justificateurs…

[22Gramsci formule ici clairement sa conception de la lutte des classes, qui se joue à la fois sur le terrain de la revendication syndicale et sur celui, radicalement nouveau, de la subversion "de l’intérieur" de l’appareil d’État

[23bourgeoisie petite et moyenne, désignée comme masse de manœuvre du fascisme

[24Thèse fondatrice encore, qui voit la lutte révolutionnaire comme une lutte pour l’épanouissement des "libertés bourgeoises"

[25Les petits bourgeois forment les régiments du fascisme, le capitalisme en est la matrice

[26Organisation nationaliste, réactionnaire et antisémite

[27Ce processus de prise de pouvoir "sur le tas" précède la prise du pouvoir d’État

[28Gramsci est en pleine maturation sur les concepts de dictature populaire et de démocratie "bourgeoise"

[29Faut-il rappeler que le Parti communiste n’existait pas encore en France ?

[30Jean-Jacques Dwelshauvers, alias Jacques Mesnil, né à Bruxelles en 1872, critique d’art et grand connaisseur de la culture italienne ; de formation libertaire, il s’oppose à l’Union sacrée. Il se rangeait parmi les militants favorables à l’adhésion à la Troisième Internationale communiste

[31Octobre 1919

[32Un des plus importants quotidiens italiens, d’orientation démocrate-radicale

[33Nitti, président du conseil, parti radical historique

[34Orlando, juriste, ex président du conseil (parti libéral italien)

[35Cf. : article 667.

[36Serrati était dirigeant du journal socialiste Avanti depuis l’exclusion de Mussolini avait dirigé le journal jusqu’en 1914

[37Al compagno Serrati e ai comunisti italiani in generale
Mosca, 28-X-1919
Caro amico,
le notizie che noi riceviamo dall’Italia sono molto scarse e ci pervengono solo per mezzo di giornali stranieri non comunisti. Abbiamo saputo del vostro Congresso di Bologna e della brillante vittoria del comunismo. Mi rallegro di tutto cuore con voi e con gli altri comunisti italiani e vi auguro un successo ancora più grande e migliore. L’esempio del Partito socialista italiano avrà una grande influenza in tutto il mondo. Particolarmente la vostra decisione sulla partecipazione alle elezioni del Parlamento borghese mi sembra molto giusta. Spero che essa contribuisca a comporre i dissensi che sono sorti oggi, a questo proposito, fra i comunisti tedeschi.
Non dubito che gli opportunisti aperti o mascherati -ed essi sono molti nel gruppo parlamentare socialista italiano !- tenteranno di annullare le decisioni del Congresso di Bologna. La lotta contro queste tendenze non è ancora finita, ma la vittoria di Bologna vi renderà più facili alle vittorie.
In rapporto con la situazione internazionale dell’Italia, compiti molto difficili stanno davanti al proletariato italiano. Può darsi che l’Inghilterra e la Francia, con l’appoggio della borghesia italiana, tenteranno di spingere il proletariato verso un’insurrezione prematura per schiacciarlo più facilmente. Ma non riusciranno nei loro piani. L’eccellente lavoro dei comunisti italiani è sicura garanzia che essi riusciranno a conquistare al comunismo tutto il proletariato industriale e agricolo e anche i piccoli proprietari ; allora, se il momento dell’azione sarà scelto bene relativamente alla situazione internazionale, la vittoria della dittatura del proletariato sarà definitiva. I successi del comunismo in Francia, in Inghilterra e in tutto il mondo ci garantiscono egualmente questa vittoria.
Con saluti comunisti
N. Lenin

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