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À propos du premier communisme français – chronologie et documents.

samedi 10 juillet 2021, par René Merle

Le temps passa sur les mémoires, on oublia l’événement
Seuls des vieux racontent encore à leurs petits enfants

Brassens, Brave Margot [1]

Ainsi en va-t-il du premier communisme français, à une époque où le second, jugé agonisant après l’agonie du "Bloc de l’Est", cherche de nouvelles marques ...

Je regroupe ici quelques documents présents sur ce site, ou dans mes anciens blogs, ou sur le site de l’Association 1851. Ils n’apprendront rien aux historiens, mais ils peuvent être utiles pour ceux qui découvriront dans ce bouillonnement idéologique de la fin de la Restauration aux premières années 1840 la naissance d’un premier communisme de l’ère préindustrielle. Ces textes sont datés de 1828 à 1844. Je n’ai évidemment pas ici recherché l’exhaustivité. Je n’ai pas non plus cherché à approfondir la totalité du contexte historique. J’espère seulement avoir donné envie à ceux que cette période intéresse de plonger dans la riche matière imprimée ou en ligne où ils trouveront leur bonheur
Avant de me lancer dans cette mise en perspective historique textuelle, et en me risquant dans les jalouses chasses gardées universitaires qui épinglent plus souvent ce premier communisme comme papillon sur un bouchon que comme témoignage toujours vivant (j’en excepte les vibrantes résurrections de la parole ouvrière qui accompagnèrent les lendemains de 1968 [2], je crois utile de placer en entame cet ancien article, qui me semble plus que jamais actuel.

De l’écartèlement entre le lectorat et les intérêts de l’auteur de ce site

" L’intérêt des statistiques d’un site (qui valent ce qu’elles valent, et ne sont pas toujours fiables, mais quand même…) est de me signifier ce qui, dans ce que je propose, intéresse ou n’intéresse guère le lectorat.
Les lecteurs sont fort nombreux sur certaines rubriques, notamment celles sur l’actualité (nationale et internationale) ou sur l’antisémitisme, mais je remarque le peu d’intérêt (c’est un euphémisme) pour un thème qui me passionne, celui du communisme héritier de Babeuf, qui s’affirma sous diverses formes de la Restauration à la Monarchie de Juillet : cette poignée de prolétaires et d’autodidactes et d’intellectuels qui osèrent imaginer que l’on abatte l’ordre établi, et que règne la justice sociale. Pauvre rêveurs aussitôt démentis par l’impitoyable marche de l’Histoire.
Scores ridicules pour ces articles.
Communisme, ancien (ou nouveau ?), décidément ringard.
Bref, dilemme de l’auteur du site : s’en tenir à ce qui intéresse le lectorat ou remplir le site de billets confidentiels ?
Je n’ai pas d’autre réponse que celle de l’affirmation personnelle. Un site reflète un état d’âme et des intérêts, et il n’a pas pour but la multiplication des Like. Donc, on continue... "

Et remontons aux sources, c’est-à-dire à Babeuf.

Mon propos est ici d’éclairer le néo-babouvisme qui se développe sous la Monarchie de Juillet, et non pas de présenter l’idéologie et l’action de Babeuf et de ses amis.
On sait que, la répression lui interdisant son activité légale de publiciste, Babeuf et ses compagnons organisèrent la conjuration clandestine des Égaux. En poursuivant ce qu’avait initié la Constitution de 1793, le but était d’aboutir à l’égalité, fondement de la démocratie, par la collectivisation des terres et des moyens de production. On mesure l’audace de l’initiative !
Tous ceux qui s’intéressent à Babeuf n’ont que l’embarras du choix dans l’impressionnante bibliographie qui lui est consacrée.
Gracchus Babeuf a toujours été à l’honneur dans l’historiographie et dans les célébrations soviétiques. Le mouvement ouvrier français ne l’a jamais oublié, pas plus que les historiens français, et non des moindres (la liste serait longue de leurs publications, sans oublier l’indispensable revue Études babouvistes dont J.M-. Schiappa est responsable).
Depuis l’effondrement de l’Union soviétique, et dans leur désir, souvent pathétique, de dénouer le lien trop ombilical selon eux du communisme français au communisme soviétique, nombre d’idéologues du P.C.F se sont cherché des racines brevetées à cent pour cent nationales. D’où un "revival" de Babeuf, un retour à son "communisme" porteur d’une exigence d’égalité et de justice sociale, dans le reflux de la Grande Révolution. Mais un revival par trop téléologique dont Cl. Mazauric était sans doute le mieux placé pour assurer le dépassement.
Aujourd’hui, à qui s’intéresse à cette source du communisme contemporain en France, je ne saurais donc trop recommander l’ouvrage de Claude Mazauric, Babeuf. Écrits, Textes choisis de Gracchus Babeuf, introduction nouvelle, annotations, sources et travaux par Claude Mazauric, Pantin, Le Temps des cerises, 2009 (Éditions sociales, 1965).
Présentation de l’éditeur :
« De quoi, François-Noël Babeuf, que l’histoire connaît sous le nom de « Gracchus Babeuf », né en Picardie en 1760, devenu parisien peu après 1789, condamné à mort en 1797, est-il devenu depuis deux cent douze ans, l’incarnation, le symbole ou l’annonce ? En quoi évoquer sa personne conduit-il à favoriser l’expression d’une aspiration générale au « bonheur commun », toujours présente ?
C’est à proposer aux lecteurs le moyen d’en juger par eux-mêmes que le présent recueil des Ecrits de Babeuf est résolument consacré. Les « sources » de l’histoire personnelle et publique de Babeuf sont particulièrement nombreuses et diverses : en se laissant porter par l’émotion que suscite leur lecture, en s’interrogeant sur la signification des mots et le sens des actes dont ils indiquent la portée, la lectrice ou le lecteur d’aujourd’hui, découvrira la fécondité et la signification profonde du projet collectif de transformation sociale dont Babeuf fut, à la fois et en son époque, l’âme et le protagoniste majeur.
Celui dont on a trop souvent dit que la pensée et l’action incarnaient une première forme historique du communisme contemporain, appartient d’abord à son temps : celui de la Révolution française. Babeuf n’eut en effet de cesse de se servir du levier de la démocratie politique et des luttes de masse qui ont fait irruption en France à partir de 1789, pour tenter d’imposer plus d’égalité et de justice sociale entre les êtres humains : en cela son message demeure actuel et parle à tous.
Substantiellement introduits, commentés, annotés, référencés et remis en contexte, les Ecrits de Babeuf dont ce recueil est la quatrième réédition augmentée et complétée, tient compte des derniers travaux et des dernières recherches consacrées à l’histoire de Babeuf et de son journal, Le Tribun du peuple ».

Si la conspiration fut évidemment clandestine, elle avait été précédée par la publication du Manifeste des Égaux, qui en présente les buts. Vous en trouverez le texte dans la suite de cet article, tel que le publia en 1834 Sylvain Maréchal.

Fin de la conspiration des Égaux, première initiative communiste

L’exécution de Babeuf, 1797.
Le 26 mai 1797, Gracchus Babeuf et son camarade Darthé étaient guillotinés à Vendôme, pour avoir été les initiateurs de la conjuration dite des Égaux. Leurs compagnons sont déportés. Babeuf avait 37 ans.
Peu après, sa dernière lettre était publiée à Rouen. Mais les échos du procès se perdirent bientôt dans cette période de réaction directoriale... À nouveau diffusée après 1830, elle n’a pas peu contribué à humaniser et dignifier la figure de Babeuf. Je le donne ici pour éclairer la personnalité de ce précurseur.


Dernière lettre de Gracchus Babeuf, Assassiné par la prétendue Haute-Cour de Justice, A sa femme et ses enfans*, A l’approche de la mort. Imp. de l’Ami du Peuple, Paris [1797].
Le signe * note les graphies de l’époque

« A ma femme et à mes enfans*,
Bonsoir, mes amis. Je suis prêt à m’envelopper dans la nuit éternelle. J’exprime mieux à l’ami auquel j’adresse les deux lettres que vous aurez vues ; je lui exprime mieux ma situation pour vous que je ne peux le faire à vous-mêmes. Il me semble que je ne sens rien pour trop sentir. Je remets votre sort dans ses mains. Hélas ! je ne sais si vous le trouverez en position de pouvoir faire ce que je demande de lui, je ne sais comment vous pourrez arriver jusqu’à lui. Votre amour pour moi vous a conduits ici à travers tous les obstacles de notre misère, vous vous y êtes soutenus au milieu des peines et des privations, votre constante sensibilité vous a fait suivre tous les instants de cette longue et cruelle procédure dont vous avez comme moi bu le calice amer [3] mais j’ignore comment vous allez faire pour rejoindre le lieu d’où vous êtes partis ; j’ignore si vous y retrouverez des amis ; j’ignore comment ma mémoire sera appréciée, malgré que je crois m’être conduit de la manière la plus irréprochable ; j’ignore enfin ce que vont devenir tous les républicains, leurs familles, et jusqu’à leurs enfans* à la mamelle, au milieu des fureurs royales, que le contre-révolution va amener : ô mes amis ! que ces réflexions sont déchirantes dans mes derniers instans* !... Mourir pour la patrie, quitter une famille, des enfans*, une épouse chérie, seroient plus supportables si je ne voyais pas au bout la liberté perdue et tout ce qui appartient aux sincères républicains, enveloppé dans la plus horrible proscription. Ah ! mes tendres enfans*, que deviendrez-vous ? je ne puis ici me défendre de la plus vive sensibilité... Ne croyez pas que j’éprouve du regret de m’être sacrifié pour la plus belle des causes ; quand même tous mes efforts seroient* inutiles pour elle, j’ai rempli ma tâche...
Si, contre mon attente, vous pouviez survivre à l’orage terrible qui gronde maintenant sur la république et sur tout ce qui lui fut attaché [4] ; si vous pouviez vous retrouver dans une situation tranquille, et trouver quelques amis qui vous aidassent à triompher de votre mauvaise fortune, je vous recommanderois de vivre bien unis ensemble ; je recommanderois à ma femme de tâcher de conduire ses enfans* avec beaucoup de douceur, et je recommanderois* à mes enfans* de mériter les bontés de leur mère en la respectant et en lui étant toujours bien soumis. Il appartient à la famille d’un martyr de la liberté de donner l’exemple de toutes les vertus, pour attirer l’estime et l’attachement de tous les gens de bien. Je désirerois* que ma femme fit tout ce qui lui seroit possible pour donner de l’éducation à ses enfans*, en engageant tous ses amis de l’aider dans tout ce qui leur serait également possible pour cet objet. J’invite Emile de se prêter à ce vœu d’un père que je crois bien aimé, et dont il fut tant aimé ; je l’invite à s’y prêter sans perdre de tems et le plus tôt qu’il pourra.
Mes amis, j’espère que vous vous souviendrez de moi et que vous en parlerez souvent [5]. J’espère que vous croirez que je vous ai tous beaucoup aimé. Je ne concevois* pas d’autre manière de vous rendre heureux que par le bonheur commun. J’ai échoué ; je me suis sacrifié ; c’est aussi pour vous que je meurs.
Parlez beaucoup de moi à Camille, dites-lui mille et mille fois que je le portais tendrement dans mon cœur.
Dites-en autant à Caïus, quand il sera capable de l’entendre.
Lebois, a annoncé qu’il imprimeroit* à part nos défenses : il faut donner à la mienne le plus de publicité possible. Je recommande à ma femme, à ma bonne amie, de ne remettre à Baudoin, ni à Lebois, ni à d’autres, aucune copie de ma défense, sans en avoir une autre bien correcte par devers elle, afin d’être assurée que cette défense ne soit jamais perdue. Tu sauras, ma chère amie, que cette défense est précieuse, qu’elle sera toujours chère aux cœurs vertueux et aux amis de leur pays. Le seul bien qui te restera de moi, ce sera ma réputation. Et je suis sûr que toi et tes enfans* vous vous consolerez beaucoup en en jouissant. Vous aimerez à entendre tous les cœurs sensibles et droits dire en parlant de votre époux, de votre père : Il fut parfaitement vertueux.
Adieu. Je ne tiens plus à la terre que par un fil que le jour de demain rompra. Cela est sûr, je le vois trop. Il faut en faire le sacrifice. Les méchans* sont les plus forts, je leur cède. Il est au moins doux de mourir avec une conscience aussi pure que la mienne, tout ce qu’il y a de cruel, de déchirant, c’est de m’arracher de vos bras, ô mes tendres amis, ô tout ce que j’ai de plus cher !!!... Je m’en arrache, la violence est faite... Adieu, adieu, adieu, dix millions de fois adieux...
Encore un mot. Ecrivez à ma mère et à mes sœurs. Envoyez leur par la diligence ou autrement ma défense dès qu’elle sera imprimée. Dites-leur comment je suis mort, et tâchez de leur faire comprendre, à ces bonnes-gens, qu’une telle mort est glorieuse loin d’être déshonorée.
Adieu donc encore une fois, mes biens [sic] chers, mes tendres amis. Adieu pour jamais. Je m’enveloppe dans le sein d’un sommeil vertueux.
G. BABEUF

Avis. On trouvera à l’adresse ci-dessous la Péroraison de la défense générale de Babeuf, ainsi que tous les discours prononcés par ses compagnons d’infortune, imprimés séparément, leurs défenses générales, et le SOLLILOQUE [sic] de l’Hermite et du Détenu, par P.-A.Antonelle.
De l’Imp. de l’AMI du PEUPLE (R.F.LEBOIS), passage du Commerce, cour de Rouen, sous la voûte, quartier André-des-Arts. »

Néo-Babouvistes. La publication de Buonarroti, 1828

Trente et un ans après l’exécution de Gracchus Babeuf, il appartenait à l’ancien conjuré Philippe Buonarroti, à partir des textes du temps et de ses souvenirs, de faire enfin connaître ce qu’avait été la Conjuration des Égaux, pratiquement alors passée aux oubliettes de l’Histoire. C’est ce qu’il fit dans cet ouvrage en deux tomes, nourri de textes d’archives et de souvenirs, Conspiration pour l’égalité dite de Babeuf, suivi du procès auquel elle donna lieu et des pièces justificatives, etc., etc. Par Ph.Buonarroti, Bruxelles, à la Librairie romantique, rue de la Madelaine, n°458, (1928) [6].

Sous l’emblème de l’oiseau de la Liberté, la couverture porte cette inscription latine de Diodore de Sicile :

Eas enim optimas esse leges putandum
est quibus non divites sed honesti
prudentesque homines fiant

Diod. Sic., Lib.2, Cap.5

(soit, traduction libre : Il faut penser en vérité que les meilleures des lois sont celles qui rendent les hommes, non pas riches, mais sages et dignes d’estime)

L’ouvrage est important, tant par son versant "amont", qui fit découvrir à nombre de contemporains un épisode bien oublié de la période révolutionnaire, que par son versant "aval", qui vit la référence à Babeuf et à Buonarroti irriguer des courants révolutionnaires français à l’œuvre sous la Monarchie de Juillet (1830-1848).
Buonarroti, qui n’avait jamais cessé d’intéresser les chercheurs, a fait l’objet de deux publications importantes dans les dernières décennies.
En 1969, poursuivant leur remarquable travail de diffusion des "Classiques du Peuple" (hélas trop peu soutenu), les Éditions sociales publièrent un Buonarroti, Conspiration pour l’Égalité, dite de Babeuf, préfacé par Georges Lefebvre.
Peu après, on pouvait lire l’important travail de A. Galante Garrone, Philippe Buonarroti et les révolutionnaires du XIX° siècle, 1828-1937, Ivréa Éditions, Champ libre, 1975. (publié en Italie chez Einaudi en 1972.

Mais il convient aussi de présenter l’auteur, à partir de la biographie donnée par Ulysse Trélat en 1838.
Le médecin Ulysse Trélat (1795-1879), ex-soldat de l’Empire, avait milité dans les rangs libéraux sous la Restauration, et dans les rangs républicains au début de la Monarchie de Juillet. Il fut condamné à trois ans de prison en 1835 pour avoir défendu les insurgés de 1834 et libéré par l’amnistie générale de 1837. Il écrivit alors cette biographie de Buonarroti, qui venait de mourir en septembre 1837, et la publia peu après.
Cette brochure d’Ulysse Trélat donne une bonne idée de la vision que purent avoir de Buonarroti bien des républicains avancés du temps.
(Les confusions sont fréquentes sur l’orthographe de Buonarroti. Tout au long de sa brochure, Trélat titre "Buonarrotti" et souvent emploie la fausse orthographe "Buonarotti"-
..
Notice biographique sur Buonarrotti, à Épinal, chez A.Cabasse, imprimeur, 21, place de l’Atre, chez Thirion-Jouve, libraire, et chez les principaux libraires du département, 1838, 16 p.

« Philippe Buonarotti, descendant du grand Michel-Ange Buonarotti [7], naquit à Pise, le 11 novembre 1761. Il eût pu aisément obtenir les faveurs des princes, et il ne sut encourir que leur colère. Il n’avait que douze ans lorsque le grand-duc Léopold [8], qui ayant de l’affection pour son père, l’avait décoré du cordon de Saint-Étienne, prit un jour plaisir à faire jouet le jeune Philippe avec un hochet. On dit qu’il avait lui-même reçu les insignes de cet ordre, on s’est trompé : Buonarotti n’a jamais porté aucune décoration. A peine entré dans le vie réelle, il déchire ses lettres de noblesse, et renonça à tous ses privilèges de famille. D’une origine illustre, il eut la vigueur, l’amour du travail, la patience et le courage de l’homme du peuple : il n’a dû sa propre illustration qu’à ses vertus populaires [9].
Aussitôt que la révolution française éclata, il s’attira, par son ardeur à la saluer de ses vœux et de ses efforts, la disgrâce et le colère du prince qui avait essayé d’éveiller en lui de si bonne heure la convoitise des distinctions extérieures. Obligé de se réfugier en Corse [10], il y publia un journal intitulé : l’Ami de la liberté italienne [11]. En 1792, il sortit de sa retraite [12] et vint à Paris, où l’énergique et sincère expression de son républicanisme le fit bientôt remarquer dans la société des Jacobins. Envoyé en Corse avec des pouvoirs extraordinaires [13], il fit prononcer, à son retour, par la Convention, la réunion de l’île Saint-Pierre, voisine de la Sardaigne, au territoire français. Le comité de salut public l’honora ensuite de plusieurs missions, tant à l’intérieur de la France qu’au-delà des Alpes. Il rendit de grands services dans les États italiens où il avait été délégué comme agent de la république française [14], quand il fut arrêté, à l’époque de la réaction du 9 thermidor (1794 [15]), et ramené à Paris. Buonarotti commençait alors la longue carrière de persécutions qu’il a sanctifiée par une si haute raison et par un sacrifice si complet de ce qui attache communément les hommes à la vie. Il resta, cette fois, détenu jusqu’au mois de vendémiaire an IV, dans la prisons du Plessis, où il contracta, avec Babeuf, Germain et un grand nombre de membres des comités révolutionnaires départementaux, des liens qui attirèrent sur lui de si rudes épreuves. Voici comment, dans son livre intitulé : Conspiration de Babeuf, il s’exprime lui-même sur le temps de sa première captivité :
"De ces maisons de douleur, jaillirent les étincelles électriques qui firent pâlir tant de fois la nouvelle tyrannie. Un spectacle aussi touchant que nouveau embellit alors l’intérieur des prisons : ceux qu’y avait plongé l’aristocratie vivaient frugalement dans la plus intime fraternité, s’honoraient de leurs fers et de leur pauvreté, suite de leur dévouement patriotique, se livraient au travail et à l’étude, et ne s’entretenaient que des maux de la patrie et des moyens de les faire cesser. Les chants civiques, dont ils faisaient tous à la fois retentir les airs, rassemblaient, tous les soirs, autour de ces tristes séjours, une foule de citoyens qu’y attirait la curiosité ou l’analogie de leurs sentiments avec ceux des prisonniers".
Le premier emprisonnement de Buonarotti n’ayant fait qu’appeler davantage sur lui la confiance du parti patriote [16] ; encore une fois affranchi pour quelques instants, on le chargea du commandement de la place de Loano [17]. Une dénonciation l’en fit rappeler. Dès-lors, il observa la marche des affaires, la réprouva, et comme un juge austère fait exécuter sans remords la sentence qu’il a consciencieusement prononcée, il ne s’occupa plus qu’à conspirer activement contre le gouvernement qu’il avait condamné dans la probité de son âme [18]. Arrêté avec Babeuf et Darthé [19], il dédaigna comme eux de marchander sa vie en recourant à la dénégation. "Traduit devant la haute cour de Vendôme, lisons-nous dans la Biographie des contemporains, par Rabbe, il se glorifia d’avoir pris part au projet d’insurrection dont on l’accusait, et professa solennellement son dévoûment [sic] à la démocratie pure. Le ministère public, qui le jugeait aussi coupable que le chef même de la conspiration, conclut contre lui à la peine de mort ; mais le jury ne prononça de condamnation capitale que contre Babeuf et Darthé, et frappa de la peine de déportation Germain, Gazin, Moroy, Blondeau, Menessier et Buonarotti." C’est sur le banc même de l’accusation que ce dernier fit à ses deux amis, près de mourir, la promesse de dissiper les calomnies répandues contre eux. Cette promesse, il l’a tenue, après avoir consacré trente-deux ans d’étude à l’examen des immenses questions qu’il allait soulever, tant cette âme honnête craignait de répandre toute erreur qui eût pu la surprendre. Le livre de la Conspiration de Babeuf ne parut qu’en 1828, à Bruxelles.
C’est ici qu’il convient de relever une faute commise par la biographie qui vient d’être citée. On dit que Buonarotti obtint la commutation de sa peine en une simple surveillance qu’il subit jusqu’en 1806 dans une ville des Alpes maritimes [20]. Buonarotti n’a jamais rien demandé, n’a jamais adressé aucune plainte au pouvoir.
On conduisit les condamnés à la déportation dans le fort construit sur l’île Pelée, à l’entrée de la rade de Cherbourg. Ils parcoururent la longue route qui les en séparait, dans des cages grillées, tantôt exposés aux injures et aux menaces, tantôt recevant les plus touchantes marques d’affection et de respect. A Falaise, à Caen et à Valogne, ils coururent d’imminents dangers ; mais ils furent accueillis avec amitié et honorés au Mellereau, à Argentan et à Saint-Lô. Dans cette dernière ville, le maire, à la tête du corps municipal, les félicita, et les embrassa en les appelant nos frères malheureux. "Vous avez défendu, dit-il, les droits du peuple ; tout bon citoyen vous doit amour et reconnaissance." Par arrêté du conseil général, ils furent logés dans la salle de ses séances, où on leur prodigua les soins et les consolations les plus tendres.
Les déportés attendirent long-temps au fort de Cherbourg leur translation à la Guyanne [sic]. Enfin, en l’an VIII, on les conduisit à l’île d’Oléron. C’est de là que Buonarotti, sans avoir été prévenu des causes ni de l’exécution de cette mesure, fut enlevé et soumis à la simple peine de la surveillance dans une ville de l’Est. Peut-être le premier consul s’était-il rappelé qu’il avait quelque temps habité la même chambre et couché dans le même lit que celui dont la noble infortune lui causait un remords trop amer.
Toutefois, l’homme qui avait entendu Bonaparte s’écrier après le 31 mai : "Voilà une belle occasion pour se faire roi de France !" et qui l’avait deviné dès cette époque, ne cachait pas, tout exilé qu’il était, sa pensée sur le futur empereur. "La cause de la liberté, disait-il, est encore une fois condamnée par les aristocrates, qui aiment mieux se gorger d’or, se chamarrer de cordons et ramper sous le sceptre d’un soldat, que de vivre libre et égaux avec le peuple." Il ne put rester en France, et se retira dans le pays de Genève [21], où il vécut modestement de sa profession de compositeur de musique [22]. C’était un point de plus de ressemblance avec J.J.Rousseau, dont il fut le contemporain et le dévoué sectateur. Élevé dans un collège de jésuites, il y avait été tourmenté pour avoir lu Rousseau.
La diplomatie européenne ne le laissa pas en paix, et obtint son expulsion du territoire suisse [23]. Il se réfugia en Belgique [24], et y resta jusqu’à la révolution de juillet [25].
L’on voit combien il aimait le peuple. Il faisait sur la constitution de l’an III les réflexions suivantes, qui pourraient s’appliquer à beaucoup d’autres [26] :
"Pour imposer silence à toutes les prétentions, et pour fermer à jamais toutes les voies aux innovations favorables au peuple, on lui ravit ou l’on tronque ses droits politiques. Les lois se font sans sa participation, et sans qu’il puisse exercer sur elles aucune espèce de censure. La constitution l’enchaîne à jamais, lui et sa postérité, car il lui est interdit de la changer. Elle déclare bien le peuple souverain ; mais toute délibération du peuple y est déclarée séditieuse. Après avoir parlé confusément de l’égalité des droits, on y ravit les droits de cité à une foule de citoyens, et on réserve exclusivement aux gens aisés celui de nommer aux principales fonctions de l’État. Enfin, pour maintenir à jamais cette malheureuse inégalité, source d’immoralité, d’injustice et d’oppression, les auteurs de cette constitution écartent avec le plus grand soin toute institution tendant à éclairer suffisamment la nation entière, à former une jeunesse républicaine, à diminuer les ravages de l’avarice et de l’ambition, à rectifier l’opinion, à améliorer les mœurs, et à soustraire la masse du peuple à la domination des oisifs et des ambitieux.
Dès qu’on eût placé le bonheur et la force de la société dans les richesses, on fut nécessairement conduit à refuser l’exercice des droits politiques à tous ceux qui n’offrent pas, par leur fortune, une garantie de leur attachement à un pareil ordre, réputé le bien par excellence.
C’est un fait digne d’observation que l’accroissement ou la diminution de l’énergie nationale pour la défense de la révolution, selon que les lois semblaient favoriser l’égalité ou s’en éloigner. C’est la classe laborieuse, si injustement méprisée, qui enfanta tant de prodiges, de dévoûment [sic] et de vertu. Presque tout le reste a constamment entravé la régénération publique."
Écoutez son jugement sur le but que s’était proposé Jean-Jacques.
"Rousseau proclama les droits inséparables de la nature humaine ; il plaida pour tous les hommes sans distinction ; il plaça la prospérité de la société dans le bonheur de chacun de ses membres, et sa force dans l’attachement de tous aux lois. La richesse publique est pour lui dans le travail et dans la modération des citoyens ; la liberté réside dans la puissance du souverain, qui est le peuple entier, et dont chaque élément conserve l’influence nécessaire à la vie du corps social par l’effet de l’impartiale répartition des jouissances et des lumières."
Jugez enfin combien il attachait d’importance à la puissance des mœurs :
"La réforme des mœurs doit précéder la jouissance de la liberté. Avant de conférer au peuple l’exercice de la souveraineté, il faut rendre général l’amour de la vertu, substituer le désintéressement et la modestie à l’avarice, à la vanité et à l’ambition, qui entretiennent entre les citoyens une guerre perpétuelle ; anéantir la contradiction établie par nos institutions entre les besoins et l’amour de l’indépendance, et arracher aux ennemis naturels de l’égalité les moyens de tromper, d’effrayer et de diviser. Renoncer à cette réforme préliminaire, c’est abandonner le pouvoir aux amis de tous les abus, et perdre le moyen d’assurer la félicité publique."
Buonarotti avait 70 ans quand il revint à Paris, en 1830. Les trente-cinq années écoulées depuis qu’il l’avait quitté, bien que dévorées par la prison et par l’exil, avaient été entièrement consacrées à l’étude, sous l’inspiration du plus religieux amour de l’humanité. Il a toujours employé ses jours et une partie de ses nuits au travail, et n’a suspendu ses habitudes laborieuses que lorsque la maladie l’a vaincu, moins de trois semaines avant sa mort. Le seul livre qu’il ait produit, c’est la Conspiration de Babeuf ; mais il a laissé de précieux manuscrits, qui ne seront pas perdus. Au reste, il avait tant de modestie qu’il n’écrivait jamais rien en vue de la publicité. Il n’étudiait et ne s’instruisait que pour verser dans l’âme de ses amis les trésors de son savoir et surtout de son éminente vertu. Ses conseils étaient sans faste et sans vanité comme toute sa vie : c’était un sage qui causait avec le vieillard, avec l’homme fait, avec le jeune homme ou avec l’enfant comme l’ami, le frère le plus intime. Il avait été témoin des époques les plus terribles de notre révolution ; il y avait pris part ; ni son corps ni son âme n’avaient ployé sous près d’un demi-siècle des plus rudes persécutions, et cette âme douée de tant de vigueur, loin de s’être endurcie dans la lutte, avait conservé toute sa douceur et toute sa bonté. Nul n’avait le droit d’être plus sévère que Buonarotti, et nul n’était plus indulgent que lui ; mais indulgent pour les fautes, pour les erreurs réparables ; inflexible pour les vices du cœur, pour les corruptions d’argent, pour les lâches trahisons qui sacrifient les nations au fol orgueil ou à la cupidité de quelques hommes.
La vie de Buonarotti s’est prolongée 77 ans sans qu’on y ait jamais découvert aucune tache. Ceux qui l’ont constamment approché, qui ont le plus vécu dans son intimité, n’ont pu rien trouver dans le passé, rien surprendre au temps présent qui ait troublé cette âme des temps antiques.
Sa plus extrême vieillesse n’a pas été complètement à l’abri des défiances du pouvoir. Le préfet de police (c’était M.Gisquet) fit arrêter un jour et comparaître cet homme vénérable devant ses agents [27], et ne lui rendit la liberté que lorsqu’il eut sous les yeux le décret de la Convention déclarant Philippe Buonarotti citoyen français, en reconnaissance des services qu’il avait rendus à la république. "Monsieur, vous n’êtes pas Français, lui dit en cette circonstance l’employé chargé de l’interroger. - Vous n’étiez pas né que je l’étais, lui répondit avec douceur le descendant de Michel-Ange ; cherchez dans vos cartons le décret du 27 mai 1793."
Sans cette éclatante adoption de la Convention nationale, on eût cruellement repoussé de la France, à l’âge de 74 ans, celui qui l’avait si dignement servie. C’est sous la protection de ce décret de la république qu’il a pu mourir en France.
Mais il y est mort sous un autre nom que le sien. La condamnation de la haute cour de Vendôme avait prononcé contre lui la mort civile, et aucun acte ne le releva de cette condamnation. L’amnistie de 1830, en faveur des condamnés de la Restauration, garda prudemment le silence sur toutes les condamnations antérieures. Une fiction légale avait dépossédé de son nom l’homme dont tout pouvoir moral eût du signaler la vie à la reconnaissance publique. Ne trouve-t-on pas qu’il y a là une amère ironie contre notre justice et notre société officielle ? Il était insensible à cette iniquité comme à toutes les autres. Pourvu qu’il fît le bien, peu lui importait qu’il l’accomplît sous le nom de Buonarotti ou sous celui de Raymond. Il plaignait les erreurs des hommes et ne s’en irritait jamais, cherchant toujours dans celles dont il avait à souffrir un motif pour éviter aux autres de pareilles atteintes.
Après avoir rempli d’éminentes fonctions, Buonarotti est toujours resté pauvre : de quoi eussent servi les richesses à ce sage qui n’avait aucun besoin ? Il a vécu, presque jusqu’à ces derniers temps, des leçons de mathématiques et de musique qu’il donnait, et l’on dira plus tard, quand une autre tombe sera fermée, combien il fallut de nobles luttes pour obtenir du vieux professeur, devenu presque aveugle, qu’il cessât enfin, non d’étudier et de travailler chez lui, mais de poursuivre ses occupations au dehors.
Ses amis l’ont vu à ses derniers moments, fort comme il l’avait toujours été, ayant jusqu’à la fin la mémoire, l’intelligence et les sentiments affectueux de sa jeunesse. Plusieurs d’entre eux ont pu l’entendre dire, quelques instants avant d’expirer et avec l’accent d’une piété profonde : "Je vais aller rejoindre bientôt les hommes vertueux qui nous ont donné de si bons exemples !". Et comme un de ses amis lui répondait : "C’est nous qui avons besoin des tiens, et tu nous resteras encore. - Tu me traites avec trop d’indulgence, ajouta-t-il ; parle-moi de ceux dont nous honorons la mémoire."
Quinze cents citoyens ont suivi ses restes : presque tous ont pu voir ce front si élevé, cette tête si belle où s’était conservé le caractère des grandes proportions de Michel-Ange. Buonarotti paraissait dormir : on ne trouvait sur son visage rien du triste aspect de la mort. Chacun disait qu’on n’avait jamais vu de plus beau type ; il y avait de la puissance dans ces froides reliques, et les jeunes gens qui le contemplaient venaient encore y puiser une leçon de vertu.

TRELAT »

Blanqui, 1832, son procès et son mûrissement du communisme

Deux ans après la publication de Buonarroti, la révolution parisienne renverse la monarchie de la Restauration. Mais un tour de passe-passe improvisé par les Libéraux bourgeois donne le pouvoir à Louis-Philippe d’Orléans, désormais "Roi des Français" et non plus "Roi de France". Avec la frustration des républicains et les revendications sociales [28], la Monarchie de Juillet va connaitre quelques années des épisodes d’agitation et de répression violente, dont le premier et plus connu est l’insurrection sociale des Canuts lyonnais pour leurs revendications en novembre 1831, et l’insurrection républicaine parisienne de juin 1832.
Cette insurrection républicaine, pour spontanée qu’elle apparaisse, était en fait le fruit de l’action des "sociétés" républicaines, légales ou illégales.

C’est dans cette année 1832 que nous voyons apparaître Auguste Blanqui, un des premiers à vouloir faire se rencontrer la protestation politique et de la protestation sociale, un des premiers à affirmer la nécessité de la République démocratique et sociale, quand les républicains petits bourgeois s’en tenaient à la République démocratique.
En janvier 1832, la Cour d’Assises juge pour délit de presse un groupe de responsables de la républicaine "Société des Amis du Peuple". Blanqui en avait été un des initiateurs au lendemain des Trois Glorieuses parisiennes, qui renversèrent Charles X en juillet 1831.
Louis-Auguste Blanqui, étudiant en droit et carbonaro sous la Restauration, avait combattu (au sens le plus direct du mot) la Monarchie et le drapeau blanc revenus dans les fourgons de l’envahisseur en 1814-1815. Combattant à nouveau en juillet 1830, il poursuit son action républicaine au lendemain de l’avènement de Louis-Philippe : journaliste, activiste légal et illégal dans le Paris tumultueux des premières années Trente.

Voici la conclusion de la brochure Défense du citoyen Louis Auguste Blanqui devant la cour d’assises. 1832. Paris, imprimerie de Auguste Mie. Rue Joquelet, n°9. 1832.

« Les Jurés, après trois heures de délibération, déclarent à l’unanimité tous les prévenus non coupables.
M.Delapalme, avocat-général, requiert contre le prévenu Blanqui une peine correctionnelle pour différens [29] passages de sa défense.
LE PRÉSIDENT. Prévenu Blanqui, avez-vous quelques observations à présenter ?
BLANQUI. - Je dis que ce réquisitoire est inconcevable. Je ne puis en parler sérieusement... Je ris... mais en vérité c’est un rire singulier. Si je voulais dire tout ce que j’ai sur le cœur, je provoquerais bien d’autres réquisitoires... Je n’ajouterai qu’un mot. Le 29 juillet, je suis entré ici à la tête du peuple en armes [30]... De la pointe des baïonnettes nous avons déchiré les fleurs de lys que vos yeux chercheront inutilement désormais dans cette enceinte... Croyez-vous que c’était à de vains emblèmes que s’adressaient nos baïonnettes ?... Non... C’était aux magistrats prévaricateurs qui avaient souillé 15 ans ces sièges de leur présence [31]... Nous pensions avoir nettoyé le temple de la justice... Nous nous sommes trompés. En cela, comme en tout, on a fait mentir la révolution de juillet... mais le souvenir de ces journées devrait leur servir de leçon. -

La Cour, après un quart d’heure de délibération, prononce contre les prévenus un arrêt dont voici l’extrait :
En ce qui touche Louis-Auguste Blanqui, considérant qu’il s’est rendu coupable d’avoir cherché à troubler la paix publique en excitant le mépris et la haine des citoyens contre plusieurs classes de personnes qu’il a désignées tour-à-tour par les noms de riches privilégiés et bourgeois dans divers passages du discours sus-énoncé, et notamment dans les passages suivans [32] :
Oui, ceci est la guerre entre les riches et les pauvres ; les riches l’ont voulu, parce qu’ils ont été les agresseurs.
Les privilégiés vivent grassement de la sueur des pauvres. La chambre des Députés, machine impitoyable qui broie 15 millions de paysans et 5 millions d’ouvriers, pour en tirer la substance qui est transvasée dans les veines des privilégiés.
Les impôts, pillage des oisifs sur les classes laborieuses.
Qui aurait pu penser que les bourgeois appelleraient les ouvriers la plaie de la société [33].
Délit prévu par l’art.1 de la loi du 17 mai 1829, 10 de la loi du 25 mars 1822,
Condamne Louis-Auguste Blanqui à un an d’emprisonnement et 200 fr. d’amende.
UN JURÉ. C’est une chose abominable ; il n’y a plus d’institution du jury, ce n’est pas la peine de nous faire venir ici. »

Pour mieux comprendre l’acharnement de l’accusation sur Blanqui (acharnement que ne partage donc pas le jury), il convient de revenir sur le discours que Blanqui avait tenu pour sa défense.
Voici donc la première partie de la déclaration de Blanqui devant cette Cour d’Assises de1832. Face à l’accusation de brandir la torche de la guerre des pauvres contre les riches, de réveiller 1793 et la Terreur, sa déclaration éclaire le lien que commence à établir le jeune militant républicain entre perspectives politiques et engagement social. Première étape d’un mûrissement qui le mènera à son "communisme".
Elle commence par la fameuse définition que donne Blanqui de sa profession : "Prolétaire" !
Mais le mot, on le verra, n’a pas le sens qu’il pouvait avoir dans les écrits saint-simoniens du temps : "producteur". Les prolétaires sont ici les exploités. Non pas seulement les ouvriers, mais l’immense foule des Français (pour la plupart producteurs indépendants) qui doivent travailler pour vivre, sans pour autant jouir de droits politiques sous cette monarchie censitaire.
En quoi consiste cette exploitation ? Il ne s’agit pas ici d’une dénonciation du capitalisme exploiteur, mais bien de celle de l’État exploiteur. Comme l’écrira quarante et un ans plus tard Eugène Pottier dans L’Internationale, par l’impôt, l’État saigne le malheureux, au profit d’une infime minorité de privilégiés qui détiennent le droit de vote et contrôlent la vie politique.
Ce thème de la fiscalité est alors récurrent dans la propagande républicaine "avancée". On sait le rôle qu’il jouera sous la Seconde République, de l’impôt des 45 centimes qui détournera d’elle la masse des ruraux, au programme "rouge" de 1849-1851, qui jetait les bases d’une fiscalité démocratique et d’une réforme du crédit.
Conclusion logique du propos de Blanqui : il faut supprimer cette fiscalité oppressive et réformer le système bancaire. Pour cela les prolétaires doivent conquérir les droits politiques fondamentaux. La lutte pour le suffrage universel est la condition première de la libération des énergies productrices et du progrès social.

Défense du citoyen Louis Auguste Blanqui devant la Cour d’Assisses (sic) - 1832 - Paris, Imprimerie de Auguste Mie, rue Joquelet, n°9.
Les passages en italique sont les passages incriminés par la Cour.
« Cour d’Assises de la Seine, Audiences des 10, 11 et 12 janvier 1832, Présidence de M.Jacquinot-Godard, assisté des conseillers Grignon de Montigny et Crespin de la Rachée.
Affaire de la Société des Amis du Peuple.
Raspail, Gervais, Louis-Auguste Blanqui, Thouret, Hubert, Trélat [34], Bonnias, Plagniol, Juchault, Delaunay, sont au banc des accusés.
Interrogatoire et défense du citoyen Blanqui.
 Le Président à l’accusé : Quels sont vos nom, prénoms, âge, lieu de naissance et domicile.
 Blanqui : Louis-Auguste Blanqui, âgé de 26 ans, né à Nice, demeurant à Paris, rue de Montreuil, n°96, faubourg Saint-Antoine.
 Le Président : Quelle est votre profession ?
 Blanqui : prolétaire.
 Le Président : Ce n’est pas là une profession.
 Blanqui : Comment, ce n’est pas une profession ! c’est la profession de trente millions de Français qui vivent de leur travail et qui sont privés de droits politiques.
 Le Président. Eh bien ! soit. Greffier, écrivez que l’accusé est prolétaire.
Après la défense de Gervais, Louis-Auguste Blanqui prend la parole, et s’exprime en ces termes :
Messieurs les Jurés,
Je suis accusé d’avoir dit à 30 millions de Français, prolétaires comme moi, qu’ils avaient le droit de vivre. Si cela est un crime, il me semble du moins que je ne devrais en répondre qu’à des hommes qui ne fussent point juges et parties dans la question. Or, Messieurs, remarquez bien que le ministère public ne s’est point adressé à votre équité et à votre raison, mais à vos passions et à vos intérêts ; il n’appelle pas votre rigueur sur un acte contraire à la morale et aux lois ; il ne cherche qu’à déchaîner votre vengeance contre ce qu’il vous représente comme une menace à votre existence et à vos propriétés. Je ne suis donc pas devant des juges, mais en présence d’ennemis : il serait bien inutile dès lors de me défendre. Aussi je me suis résigné à toutes les condamnations qui pourraient me frapper, en protestant néanmoins avec énergie contre cette substitution de la violence à la justice, et en me remettant à l’avenir du soin de rendre la force au droit. Toutefois, s’il est de mon devoir, à moi prolétaire, privé de tous les droits de la cité, de décliner la compétence d’un tribunal où ne siègent que des privilégiés qui ne sont point mes pairs, je suis convaincu que vous avez le cœur assez haut placé pour apprécier dignement le rôle que l’honneur vous impose dans une circonstance où on livre en quelque sorte à votre immolation des adversaires désarmés. Quant au nôtre, il est tracé d’avance ; le rôle d’accusateur est le seul qui convienne aux opprimés.
Car il ne faut pas imaginer que des hommes investis par surprise et par fraude d’un pouvoir d’un jour, pourront à leur gré traîner des patriotes devant leur justice, et nous contraindre, en montrant le glaive, à demander miséricorde pour notre patriotisme. Ne croyons pas que nous venons ici pour nous justifier des délits qu’on nous impute ! bien loin de là, nous nous honorons de l’imputation, et c’est de ce banc même des criminels, où on doit tenir à honneur de s’asseoir aujourd’hui, que nous lancerons nos accusations contre les malheureux qui ont ruiné et déshonoré la France, en attendant que l’ordre naturel soit rétabli dans les rôles pour lesquels sont faits les bancs opposés de cette enceinte, et qu’accusateurs et accusés soient à leur véritable place.
Ce que je vais dire expliquera pourquoi nous avons écrit les lignes incriminées par les gens du roi, et pourquoi nous en écrirons encore.
Le ministère public a, pour ainsi dire, montré en perspective à vos imaginations une révolte des esclaves, afin d’exciter votre haine par la crainte. "Vous voyez, a-t-il dit, c’est la guerre des pauvres contre les riches ; tous ceux qui possèdent sont intéressés à repousser l’invasion. Nous vous amenons vos ennemis ; frappez-les avant qu’ils ne deviennent plus redoutables."
Oui, Messieurs, ceci est la guerre entre les riches et les pauvres : les riches l’ont voulu, car ils sont les agresseurs seulement ils trouvent mauvais que les pauvres fassent de la résistance ; ils diraient volontiers, en parlant du peuple : "Cet animal est si féroce, qu’il se défend quand on l’attaque." Toute la philippique de M. l’avocat général peut se résumer dans cette phrase.
On ne cesse de dénoncer les prolétaires comme des voleurs prêts à se jeter sur les propriétés : pourquoi ? parce qu’ils se plaignent d’être écrasés d’impôts au profit des privilégiés. Quant aux privilégiés, qui vivent grassement de la sueur du prolétaire, ce sont de légitimes possesseurs menacés du pillage par une avide populace. Ce n’est pas la première fois que les bourreaux se donnent des airs de victimes. Qui sont donc ces voleurs dignes de tant d’anathèmes et de supplices ? Trente millions de Français qui paient au fisc un milliard et demi, et une somme à peu près égale aux privilégiés. Et les possesseurs que la société entière doit couvrir de sa puissance, ce sont deux ou trois cent mille oisifs qui dévorent paisiblement les milliards payés par les voleurs. Il me semble que c’est là, sous une nouvelle forme, et entre d’autres adversaires, la guerre des grands barons féodaux contre les marchands qu’ils détroussaient sur les grands chemins.
En effet, le gouvernement actuel n’a point d’autre base que cette inique répartition des charges et des bénéfices. La restauration l’a instituée en 1814 sous le bon plaisir de l’étranger, dans le but d’enrichir une imperceptible minorité des dépouilles de la nation. Cent mille bourgeois en forment ce qu’on appelle, par une ironie amère, l’élément démocratique. Qu’en sera-t-il, bon Dieu ! des autres éléments. Paul Courrier a déjà immortalisé la marmite représentative ; cette pompe aspirante et foulante qui foule la matière appelée peuple, pour en aspirer des milliards incessamment versés dans les coffres de quelques oisifs, machine impitoyable qui broie un à un vingt-cinq millions de paysans et cinq millions d’ouvriers pour extraire le plus pur de leur sang et le transfuser dans les veines des privilégiés. Les rouages de cette machine, combinés avec un art merveilleux, atteignent le pauvre à tous les instans (graphie de l’époque) de la journée, le poursuivent dans les moindres nécessités de son humble vie, se mettent de moitié dans son plus petit gain, dans la plus misérable de ses jouissances. Et ce n’est pas assez de tant d’argent qui voyage des poches du prolétaire à celle du riche, en passant par les abîmes du fisc ; des sommes plus énormes encore sont levées directement sur les masses par les privilégiés, au moyen des lois qui régissent les transactions industrielles et commerciales, lois dont ces privilégiés possèdent la fabrication exclusive. »

Blanqui dénonce alors la misère du peuple, écrasé d’impôts au bénéfice des privilégiés qui font les lois grâce au système représentatif censitaire, l’inique répartition des charges et des bénéfices, la concentration des trois pouvoirs, législatif, judiciaire et exécutif, entre les mains d’un petit nombre de privilégiés unis par les mêmes intérêts. Solution : la République.

« Nous demandons que les trente-trois millions de Français choisissent la forme de leur gouvernement, et nomment, par le suffrage universel, les representans [35] qui auront mission de faire les lois. Cette réforme accomplie, les impôts qui dépouillent le pauvre au profit du riche seront promptement supprimés et remplacés par d’autres établis sur des bases contraires. Au lieu de prendre aux prolétaires laborieux pour donner aux riches, l’impôt devra s’emparer du superflu des oisifs pour le répartir entre cette masse d’hommes indigens [36] que le manque d’argent condamne à l’inaction ; frapper les consommateurs improductifs pour féconder les sources de la production ; faciliter de plus en plus la suppression du crédit public, cette plaie sanieuse du pays ; enfin substituer au funeste tripotage de la bourse un système de banques nationales où les hommes actifs trouveront des éléments de fortune. Alors, mais seulement alors, les impôts seront un bienfait.
Voilà, Messieurs, comme nous entendons la république, pas autrement. 93 est un épouvantail bon pour les portières et les joueurs de domino. »

Après avoir traité de la fiscalité oppressive, grandement responsable de la misère populaire, Blanqui aborde directement le registre politique, celui-là même qui a l’amené, lui et ses compagnons, sur les bancs de la Cour d’assises : il s’agit en effet d’un délit d’opinion (l’accusation incrimine notamment la publication : Au peuple).
Blanqui nie d’abord avec énergie que seule cette misère pousserait le peuple à s’opposer à la Monarchie de Juillet. L’opposition populaire est profondément éthique, parce que politique. Après avoir repoussé avec force l’accusation de connivence oppositionnelle des républicains avec les Carlistes (partisans de Charles X, renversé en juillet 1830), Blanqui s’explique sur ce rapport du peuple à la politique, à la République, et à la Nation :

« En effet, le mot de carlistes est un non-sens ; il n’y a et ne peut y avoir en France que des royalistes et des républicains. La question se tranche chaque jour davantage entre ces deux principes ; les bonnes gens qui avaient cru à un troisième principe, espèce de genre neutre appelé juste-milieu, abandonnent petit à petit cette absurdité, et reflueront tous vers l’un ou l’autre drapeau, selon leur passion et leur intérêt. »
« Le peuple ne prendra plus longtemps le change. Il veut à la fois la liberté et le bien-être. C’est une calomnie de le représenter comme prêt à donner toutes ses libertés pour un morceau de pain : il faut renvoyer cette impudence aux athées politiques qui l’ont lancée. N’est-ce pas le peuple qui, dans toutes les crises, s’est montré prête à sacrifier son bien-être et sa vie pour des intérêts moraux ? N’est-ce pas le peuple qui demandait à mourir, en 1814, plutôt que de voir l’étranger dans Paris ? Et cependant, quel besoin matériel le poussait à cet acte de dévouement ? Il avait du pain le 1er avril aussi bien que le 30 mars.
Ces privilégiés, au contraire, qu’on aurait supposé si faciles à remuer par les grandes idées de patrie et d’honneur, en raison de l’exquise sensibilité qu’ils doivent à l’opulence ; qui auraient pu du moins calculer mieux que d’autres les funestes conséquences de l’invasion étrangère ; en sont-ce pas eux qui ont arboré la cocarde blanche en présence de l’ennemi, et embrassé les bottes du cosaque ? Quoi ! des classes qui ont applaudi au déshonneur du pays, qui professent hautement un dégoûtant matérialisme, qui sacrifieraient mille ans de liberté, de prospérité et de gloire à trois jours d’un repos acheté par l’infamie, ces classes auraient en leurs mains le dépôt exclusif de la dignité nationale ! Parce que la corruption les a abruties, elles ne reconnaîtraient au peuple que des appétits de brute, afin de s’arroger le droit de lui dispenser ce qu’il fait d’alimens (graphie de l’époque) pour entretenir sa végétation animale qu’elles exploitent !
« Ce n’est pas la faim non plus qui, en juillet [37], a poussé les prolétaires sur la place publique ; ils obéissaient à des sentiments d’une haute moralité, le désir de se racheter de la servitude par un grand service rendu au pays, la haine des Bourbons surtout ! car le peuple n’a jamais reconnu les Bourbons ; il a couvé sa haine 15 ans, épiant en silence l’occasion de se venger ; et quand sa main puissante a brisé leur joug, elle a cru déchirer le même temps les traités de 1815. C’est que le peuple est un plus profond politique que les hommes d’état ; son instinct lui disait qu’une nation n’a point d’avenir, quand son passé est grevé d’une honte qui n’a point été lavée. La guerre donc ! non point pour recommencer d’absurdes conquêtes, mais pour relever la France d’interdiction, pour lui rendre l’honneur, condition première de prospérité ; la guerre ! afin de prouver aux nations européennes nos sœurs que, loin de leur garder rancune de l’erreur fatale pour nous et pour elles, qui les conduisait en armes au sein de la France en 1814, nous savions venger elles et nous en châtiant les rois menteurs, et en portant à nos voisins la paix et la liberté ! Voilà ce que voulaient les 30 millions de Français qui ont salué avec enthousiasme l’ère nouvelle.
Voilà ce qui devait sortir de la révolution de juillet. Elle est venue pour servir de complément à nos quarante années révolutionnaires. Sous la république, le peuple avait conquis la liberté au prix de la famine ; l’empire lui avait donné une sorte de bien-être en le dépouillant de sa liberté. Les deux régimes surent également rehausser la dignité extérieure, ce premier besoin d’une grande nation. Tout périt en 1815, et cette victoire de l’étranger dura quinze ans. Qu’était-ce donc que le combat de juillet, sinon une revanche de cette longue défaite, et la chaîne de notre nationalité renouée ? Et toute révolution étant un progrès, celle-ci ne devait-elle pas nous assurer la jouissance complète des biens que nous n’avions obtenus jusque-là que partiellement, nous rendre enfin tout ce que nous avions perdu par la restauration ?
« Liberté ! bien-être ! dignité extérieure ! » telle était la devise inscrite sur le drapeau plébéien de 1830. Les doctrinaires y ont lu : « Maintien de tous les privilèges ! Charte de 1814 ! quasi-légitimité ! » En conséquence, ils ont donné au peuple la servitude et la misère au-dedans, au-dehors l’infamie. Les prolétaires ne se sont-ils donc battus que pour un changement d’effigie sur des monnaies qu’ils voient si rarement ? C’est l’opinion d’un publiciste ministériel qui assure qu’en juillet nous avons persisté à vouloir la monarchie constitutionnelle, avec la variante de Louis-Philippe à la place de Charles X. Le peuple, selon lui, n’a pris part à la lutte que comme instrument des classes moyennes, c’est-à-dire que les prolétaires sont des gladiateurs qui tuent et se font tuer pour l’amusement et le profit des privilégiés, lesquels applaudissent des fenêtres... bien entendu la bataille finie. La brochure qui contient ces belles théories de gouvernement représentatif a paru le 20 novembre ; Lyon a répondu le 21. [38] La réplique des Lyonnais a paru si péremptoire, que personne n’a plus dit un mot de l’œuvre du publiciste. »

On le voit, réapparaît ici avec force le thème belliciste, et nationaliste, récurrent dans la propagande républicaine avancée : la France, fidèle à l’esprit de la Révolution, doit combattre les despotes de la Sainte Alliance et apporter la liberté aux peuples ! Ce patriotisme belliqueux sera la marque du blanquisme tout au long du siècle, il se manifestera fortement lors de la guerre de la République contre la Prusse, en 1870, et il n’est pas étranger à l’adhésion à l’union sacrée de leaders banquistes, comme le vieux communard Vaillant !

Le procès de Blanqui et de ses compagnons se déroule du 10 au 12 janvier 1832, l’insurrection lyonnaise a débuté le 21 novembre 1831. Dans sa défense Blanqui rebondit sur l’épisode à peine vieux de quelques semaines. Or cette insurrection lyonnaise avait grandement divisé les républicains avancés, y compris ceux de la Société des Amis du Peuple. Pour aller vite, on reprochait aux insurgés de ne s’être battus que pour leurs revendications, sans lier cette cause à la cause républicaine (ce qui ne sera pas le cas de l’insurrection lyonnaise de 1834).
Voici donc, toujours dans sa défense, la position de Blanqui au sujet de la révolte des Canuts.
Après son long développement sur les motivations morales et nationales de la protestation populaire, il évoque rapidement, dans ces quelques phrases, la toute récente insurrection des Canuts lyonnais
Blanqui fait partie de ceux qui approuvent l’insurrection. Mais, encore une fois, n’est pas posée la question de l’exploitation capitaliste, du rapport de l’ouvrier et de l’artisan aux maîtres et aux négociants. Blanqui voit dans la fiscalité la source de la misère, et de la révolte. Et si, à la différence des "jacobins" de la Société des Amis du Peuple, il justifie l’insurrection, il n’en regrette pas moins, comme ces "jacobins" justement, que la misère et la lutte sociale détournent les plébéiens du combat essentiel : le combat politique, la solidarité avec les peuples opprimés, jusqu’à l’engagement guerrier...
« Quel abîme les événemens [39] de Lyon viennent de dévoiler sous nos yeux ! Le pays entier s’est ému de pitié à la vue de cette armée de spectres à demi consumés par la faim, courant sur la mitraille pour mourir au moins d’un seul coup.
Et ce n’est pas seulement à Lyon, c’est partout que les ouvriers meurent écrasés par l’impôt. Ces hommes, si fiers naguère d’une victoire qui liait leur avènement sur la scène politique au triomphe de la liberté ; ces hommes auxquels il fallait toute l’Europe à régénérer, ils se débattent contre la faim, qui ne leur laisse plus assez de force pour s’indigner de tant de déshonneur ajouté au déshonneur de la restauration. Le cri de la Pologne expirante n’a pu même les détourner de la contemplation de leurs propres misères, et ils ont gardé ce qui leur reste de larmes pour pleurer sur eux et sur leurs enfans (graphie de l’époque). Quelles souffrances que celles qui ont pu faire oublier si vite les Polonais exterminés ! »

Blanqui "révolutionnaire professionnel" communiste, 1834


En février 1834, la Monarchie de Juillet va sur ses quatre ans, et Blanqui sur ses vingt-neuf ans. Depuis les journées de Juillet, l’ancien Carbonaro, l’étudiant en droit militant républicain, est devenu "révolutionnaire professionnel". Il fréquente les néo-babouvistes et s’imprègne de leurs idées. Il vient de créer Le Libérateur, journal des opprimés, qui se propose d’œuvrer "pour la réforme sociale par la République". Le premier numéro est publié le 2 février 1834. Le texte que vous pouvez lire ci-dessous aurait dû paraître dans un numéro ultérieur. Il ne paraîtra pas, et pour cause : le prospectus de lancement du journal a été saisi, le gérant mis en prison. Et le n°1 demeurera unique. Ce texte a été largement popularisé par la suite. (Sur Blanqui, cf. Alphonse Blanqui, Textes choisis. Préface et notes par V.P.Volguine, Éditions sociales, 1971).
Blanqui, "révolutionnaire professionnel" donc, plus encore qu’en 1831 avec la révolte des Canuts, est dorénavant confronté à une agitation ouvrière revendicative qui n’a rien de directement révolutionnaire. On peut en juger par l’affirmation de la jeune prise de conscience prolétarienne telle que nous la rencontrons par exemple Alphonse Grignon : conscientiser et organiser la classe ouvrière . Elle vise avant tout à l’organisation pour la défense des revendications.
On mesurera le chemin parcouru par Blanqui depuis ses déclarations de
1832, et particulièrement celle sur la première insurrection des Canuts : dorénavant l’antagonisme de classe entre les fabricants et les canuts est clairement posé. Mais aussi le lien entre la revendication sociale et la revendication politique.
Le texte donné ci-dessous est de février 1834, mais les événements immédiatement postérieurs lui donnent tout son sens.
Le 9 avril 1834 éclatera la seconde insurrection des Canuts [40], soutenue dans la capitale par une insurrection républicaine, brisée dans le sang (massacre de la rue Transnonain [41]).

« Qui fait la soupe doit la manger
La richesse naît de l’intelligence et du travail, l’âme et la vie de l’humanité. Mais ces deux forces ne peuvent agir qu’à l’aide d’un élément passif, le sol, qu’elles mettent en œuvre par leurs efforts combinés. Il semble donc que cet instrument indispensable devrait appartenir à tous les hommes. Il n’en est rien. Des individus se sont emparés par ruse ou par violence de la terre commune, et, s’en déclarant les possesseurs, ils ont établi par des lois qu’elle serait à jamais leur propriété, et que ce droit de propriété deviendrait la base de la constitution sociale, c’est-à-dire qu’il primerait et au besoin pourrait absorber tous les droits humains, même celui de vivre, s’il avait le malheur de se trouver en conflit avec le privilège du petit nombre. Ce droit de propriété s’est étendu, par déduction logique, du sol à d’autres instruments, produits accumulés du travail, désignés par le nom générique de capitaux. Or, comme les capitaux, stériles d’eux-mêmes, ne fructifient que par la main-d’œuvre, et que, d’un autre côté, ils sont nécessairement la matière première ouvrée par les forces sociales, la majorité, exclue de leur possession, se trouve condamnée aux travaux forcés, au profit de la minorité possédante. Les instruments ni les fruits du travail n’appartiennent pas aux travailleurs, mais aux oisifs. Les branches gourmandes absorbent la sève de l’arbre, au détriment des rameaux fertiles. Les frelons dévorent le miel créé par les abeilles. Tel est notre ordre social, fondé par la conquête, qui a divisé les populations en vainqueurs et en vaincus [42].
Oui ! le droit de propriété décline. Les esprits généreux prophétisent et appellent sa chute. Le principe essénien de l’égalité le mine lentement depuis dix-huit siècles par l’abolition successive des servitudes qui formaient les assises de sa puissance. Il disparaîtra un jour avec les derniers privilèges qui lui servent de refuge et de réduit. Le présent et le passé nous garantissent ce dénouement. Car l’humanité n’est jamais stationnaire. Elle avance ou recule. Sa marche progressive la conduit à l’égalité. Sa marche rétrograde remonte, par tous les degrés du privilège. Jusqu’à l’esclavage personnel, dernier mot du droit de la propriété. Avant d’en retourner là, certes, la civilisation européenne aurait péri. Mais par quel cataclysme ? Une invasion russe ? C’est le Nord, au contraire, qui sera lui-même envahi par le principe d’égalité que les Français mènent à la conquête des nations. L’avenir n’est pas douteux. Disons tout de suite que l’égalité n’est pas le partage agraire. Le morcellement infini du sol ne changerait rien, dans le fond, au droit de propriété. La richesse provenant de la possession des instruments de travail plutôt que du travail lui-même, le génie de l’exploitation, resté debout, saurait bientôt, par la reconstruction des grandes fortunes, restaurer l’inégalité sociale. L’association, substituée à la propriété individuelle, fondera seule le règne de la justice par l’égalité. De là cette ardeur croissante des hommes d’avenir à dégager et mettre en lumière les éléments de l’association. Peut-être apporterons-nous aussi notre contingent à l’œuvre commune. »

Reprise du Manifeste des Égaux – 1834

Nombreuses sont alors les publications qui reprennent alors Le Manifeste des Égaux babouviste du 9 frimaire an IV - 30 novembre 1795, ainsi cette superbe insertion dans Le Citateur Républicain, du polygraphe Sylvain Maréchal (1750-1803), qui fut compagnon de Babeuf.
(Maréchal était partisan de l’égalité, mais pour une partie de l’espèce humaine seulement. Ainsi rédigea-t-il en 1801 un Projet de loi portant défense d’apprendre à lire aux femmes…). :
Le Citateur Républicain, recueil de principes, de liberté, ou choix principaux de traités de démocratie extraites de divers écrits de philosophie, ancienne et nouvelle. Nouveau corps d’ouvrage Divisé par Livraisons. Paris, Rouanet, rue de Verdelet, 4. 1834
Les mots frappés de * indiquent la graphie de l’époque

« Manifeste des Égaux.

Egalité de fait, dernier but de l’art social. Condorcet, Tableau de l’Esprit humain.

Peuple de France !

Pendant quinze siècles tu as vécu esclave, et par conséquent malheureux. Depuis six années [43] tu respires à peine, dans l’attente de l’indépendance, du bonheur et de l’égalité.
L’Égalité ! premier vœu de la nature ! premier besoin de l’homme, et principal nœud de toute association légitime ! Peuple de France ! tu n’as pas été plus favorisé que les autres nations qui végètent sur ce globe infortuné. Toujours et partout la pauvre espèce humaine, livrée à des anthropophages plus ou moins adroits, servit de jouet à toutes les ambitions, de pâture à toutes les tyrannies. Toujours et partout on berça les hommes de belles paroles : jamais et nulle part ils n’ont obtenu la chose avec le mot. De temps immémorial on nous répète avec hypocrisie : les hommes sont égaux ; et de temps immémorial la plus avilissante comme la plus monstrueuse inégalité pèse insolemment sur le genre humain. Depuis qu’il y a des sociétés civiles, le plus bel apanage de l’homme est sans contradiction reconnu, mais n’a pu encore se réaliser une seule fois : l’égalité ne fut autre chose qu’une belle et stérile fiction de la loi. Aujourd’hui qu’elle est réclamée d’une voix plus forte, on nous répond : Taisez-vous, misérables ! l’égalité de fait n’est qu’une chimère ; contentez-vous de l’égalité conditionnelle : vous êtes tous égaux devant la loi. Canaille, que te faut-il de plus ? Ce qu’il nous faut de plus ? Législateurs, gouvernans*, riches propriétaires, écoutez à votre tour.
Nous sommes tous égaux, n’est-ce pas ? Ce principe demeure incontesté, parce qu’à moins d’être atteint de folie, on ne saurait dire sérieusement qu’il fait nuit quand il fait jour.
Eh bien ! nous prétendons désormais vivre et mourir égaux comme nous sommes nés : nous voulons l’égalité réelle ou la mort ; voilà ce qu’il nous faut.
Et nous l’aurons cette égalité réelle, n’importe à quel prix. Malheur à ceux que nous rencontrerons entre elle et nous ! Malheur à qui ferait résistance à un vœu aussi prononce !
La révolution française n’est que l’avant-courière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière.
Le peuple a marché sur le corps aux rois et aux prêtres coalisés contre lui : il en sera de même aux nouveaux tyrans, aux nouveaux tartufes politiques assis à la place des anciens.
Ce qu’il nous faut de plus que l’égalité des droits ? Il nous faut non pas seulement cette égalité transcrite dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen, nous la voulons au milieu de nous, sous le toit de nos maisons. Nous consentons à tout pour elle, à faire table rase pour nous en tenir à elle seule. Périssent, s’il le faut, tous les arts, pourvu qu’il nous reste l’égalité réelle !
Législateurs et gouvernans*, qui n’avez pas plus de génie que de bonne foi, propriétaires riches et sans entrailles, en vain essayez-vous de neutraliser notre sainte entreprise en disant : Ils ne font que reproduire cette loi agraire demandée plus d’une fois déjà avant eux.
Calomniateurs, taisez-vous à votre tour, et dans le silence de la confusion, écoutez nos prétentions dictées par la nature et basées sur la justice.
La loi agraire ou le partage des campagnes fut le vœu instantané de quelques soldats sans principes, de quelques peuplades mues par leur instinct plutôt que par la raison. Nous tendons à quelque chose de plus sublime et de plus équitable, le bien commun ou la communauté des biens ! plus de propriété individuelle des terres, la terre n’est à personne. Nous réclamons, nous voulons la jouissance communale des fruits de la terre : les fruits sont à tout le monde.
Nous déclarons ne pouvoir souffrir davantage que la très-grande majorité des hommes travaille et sue au service et pour le bon plaisir de l’extrême minorité.
Assez et trop long-temps, moins d’un million d’individus dispose de ce qui appartient à plus de vingt millions de leurs semblables, de leurs égaux.
Qu’il cesse enfin, ce grand scandale que nos neveux ne voudront pas croire ! Disparaissez enfin, révoltantes distinctions de riches et de pauvres, de grands et de petits, de maîtres et de valets, de gouvernans* et de gouvernés.
Qu’il ne soit plus d’autre différence parmi les hommes que celle de l’âge et du sexe. Puisque tous ont les mêmes besoins et les mêmes facultés, qu’il n’y ait donc plus pour eux qu’une seule éducation, une seule nourriture, ils se contentent d’un seul soleil et d’un même air pour tous : pourquoi la même portion et la même qualité d’alimens* ne suffiraient-elles pas à chacun d’eux.
Mais déjà les ennemis d’un ordre de choses le plus naturel qu’on puisse imaginer, déclament contre nous.
Désorganisateurs et factieux, nous disent-ils, vous ne vouez que des massacres et du butin.

PEUPLE DE FRANCE,

Nous ne perdrons pas notre temps à leur répondre ; mais nous te dirons : La sainte entreprise que nous organisons n’a d’autre but que de mettre un terme aux dissensions civiles et à la misère publique.
Jamais plus vaste dessein n’a été conçu et mis à exécution. De loin en loin quelques hommes de génie, quelques sages, en ont parlé d’une voix basse et tremblante. Aucun d’eux n’a eu le courage de dire la vérité toute entière.
Le moment des grandes mesures est arrive. Le mal est à son comble ; il couvre la face de la terre. Le chaos sous le nom de politique y règne depuis trop de siècles. Que tout rentre dans l’ordre et reprenne sa place. A la voix de l’égalité, que les élémens* de la justice et du bonheur s’organisent. L’instant est venu de fonder la RÉPUBLIQUE DES ÉGAUX, ce grand hospice ouvert à tous les hommes. Les jours de la restitution générale sont arrivés. Familles gémissantes, venez vous asseoir à la table commune dressée par la nature pour tous ses enfants.

PEUPLE DE FRANCE,

La plus pure de toutes les gloires t’était donc réservée ! Oui, c’est toi qui le premier dois offrir au monde ce touchant spectacle.
D’anciennes habitudes, d’antiques préventions, voudront de nouveau faire obstacle à l’établissement de la République des égaux. L’organisation de l’égalité réelle, la seule qui réponde à tous les besoins, sans faire de victimes, sans coûter de sacrifices, ne plaira peut-être point d’abord à tout le monde. L"égoïste, l’ambitieux frémira de rage. Ceux qui possèdent injustement crieront à l’injustice. Les jouissances exclusives, les plaisirs solitaires, les aisances personnelles, causeront de vifs regrets à quelques individus blasés sur les peines d’autrui. Les amans* du pouvoir absolu, les vils suppôts de l’autorité arbitraire, ploieront avec peine leurs chefs superbes sous le niveau de l’égalité réelle. Leur vue courte pénétrera difficilement dans le prochain avenir du bonheur commun ; mais que peuvent quelques milliers de mécontens* contre une masse d’hommes tous heureux, et surpris d’avoir cherché si long-temps* une félicité qu’ils avaient sous la main ?
Dès le lendemain de cette véritable révolution, ils se diront tout étonnés : Eh quoi ! le bonheur commun tenait à si peu ? Nous n’avions qu’à le vouloir. Ah ! pourquoi ne l’avons nous pas voulu plutôt [1] ? Fallait-il donc nous le faire dire tant de fois ? Oui, sans doute, un seul homme sur la terre plus riche, plus puissant que ses semblables, que ses égaux, l’équilibre est rompue : le crime et la malheur sont sur la terre.

PEUPLE DE FRANCE,

A quel signe dois-tu donc reconnaître désormais l’excellence d’une constitution ?... Celle qui toute entière repose sur l’égalité de fait est la seule qui puisse te convenir et satisfaire à tous les vœux.
Les chartes aristocratiques de 1791 et de 1795 rivaient tes fers au lieu de les briser. Celle de 1793 était un grand pas de fait vers l’égalité réelle, on n’en avait pas encore approché de si près ; mais elle ne touchait pas encore le but et n’abordait point le bonheur commun, dont pourtant elle consacrait solennellement le grand principe.

PEUPLE DE FRANCE,

Ouvre les yeux et ton cœur à la plénitude de la félicité. Reconnais et proclame avec nous la RÉPUBLIQUE DES ÉGAUX »

Blanqui 1835, "propagande démocratique"

Résurgences jacobines et défense du prolétariat

Le texte que l’on lira ci-dessous date de 1835. Blanqui a trente cinq ans, et déjà un long passé de luttes, nous l’avons vu : carbonaro et républicain révolutionnaire très actif (il fut plusieurs fois blessé dans des manifestations) sous la Restauration, où il fut étudiant en droit, enseignant, puis journaliste au Globe du Saint-Simonien Pierre Leroux ; insurgé des Trois Glorieuses de 1830, cruellement déçu par le tour de passe-passe des bourgeois orléanistes qui tirent les marrons du feu de l’insurrection populaire ; militant dorénavant de la républicaine Société des Amis du Peuple, lié à Buonarroti et à ses disciples néo-babouvistes, et le payant de deux emprisonnements entre 1831 et 1834. En 1834, il participe à l’insurrection durement réprimée (massacre de la rue Transnonain), et il adhère bientôt à la Société secrète dite des Familles (structurée en groupes de cinq : les "familles") que vient de fonder le propagandiste républicain Hadot-Desages. Mais constamment il essaie de populariser ses idées par la publication, et notamment celle du journal.
C’est donc un homme totalement impliqué à la fois dans l’action clandestine, dans l’action insurrectionnelle, et dans l’action de propagande, qui signe avec Hadot-Desages cet appel à l’éducation politique et citoyenne d’un peuple aliéné.
On me dit souvent : tu vis dans le passé, et ton site ne parle que du passé... Peut-être. Mais il s’agit d’un passé dont les échos actuels sont évidents : la liberté d’expression, durement conquise, existe désormais depuis longtemps, mais si les formes de l’aliénation que dénonce Blanqui sont différentes, l’aliénation, (due à la pression médiatique, au conformisme, quand ce n’est pas au sauvage individualisme, inhérents au système économique et social actuel) est plus que jamais présente ; et donc, en réponse indispensable, ces évocations du passé participent du travail tous terrains de désaliénation...

Propagande démocratique. Imprimerie de L.-E.Herhan, rue Saint Denis, 380. [1835]
Prospectus

« Citoyen,
Les sympathies des masses, retrempées par un système de terreur, se réveillent plus vives ; c’est un ressort rendu plus énergique par la compression et qui ne demande qu’à se détendre. C’est à nous de favoriser le mouvement d’expansion. Si les doctrinaires ont pu se flatter d’écraser la démocratie sans retour, c’est que la dernière catastrophe leur a permis d’arrêter la propagande [44].
Rétablissons-là et marchons en avant.
Car l’aristocratie est impuissante à lutter contre les Républicains par les principes. Si la presse est encore une arme entre ses mains, c’est qu’elle s’en sert pour calomnier ; tandis que nous, par le seule force de nos doctrines d’égalité et de fraternité, nous sommes sûrs d’entraîner les masses.
Mais il faut que notre voix parvienne jusqu’à elles.
Unissons donc nos efforts, citoyen, pour détruire le plus odieux des monopoles, le monopole des lumières. Prouvons aux prolétaires qu’ils ont droit à l’aisance avec la liberté, à l’éducation gratuite commune et égale, à l’intervention dans le gouvernement, toutes choses qui leur sont interdites [45].
Comme vous le voyez, citoyen, nous avons bien moins en vue un changement politique qu’une réforme sociale [46]. L’extension des droits politiques, la réforme électorale, le suffrage universel peuvent être d’excellentes choses, mais comme moyens seulement, et non comme but ; ce qui est notre but, à nous, c’est la répartition égale des charges et des bénéfices de la société ; c’est l’établissement complet du règne de l’égalité. Sans cette réorganisation radicale, toutes les modifications de forme dans le gouvernement ne seraient que mensonges, toutes les révolutions que comédie jouée au profit de quelques ambitieux.
Mais il ne suffit pas de déclarer vaguement les hommes égaux ; il ne suffit pas de combattre les calomnies des méchans [47], de détruire les préjugés, les habitudes de servilité soigneusement entretenues dans le peuple ; il faut remplacer dans son cœur ces préjugés par des principes ; il faut convaincre les prolétaires que l’égalité est possible, qu’elle est nécessaire ; il faut les pénétrer du sentiment de leur divinité et leur montrer clairement quels sont leurs droits et leurs devoirs.
Telle doit être la direction de nos efforts ; ils ne seront efficaces qu’avec le concours de tous les républicains : nous venons faire appel à leur dévouement et leur demander une coopération active et désintéressée.
Comme il est évident que des écrits nouveaux rédigés par une plume républicaine, dans le but que nous venons d’indiquer, seraient l’objet de perpétuelles tracasseries, quelle que fût leur modération, nous avons résolu de mettre en défaut l’acharnement de la police. Ce qui nous importe d’abord, c’est d’éclairer les masses. Or, les poursuites, l’emprisonnement, les amendes auraient bien vite brisé nos efforts, malgré tout ce que le patriotisme peut nous inspirer de persévérance [48].
Nous nous bornerons simplement à propager par la réimpression des fragments [49] des meilleurs ouvrages publiés dans l’intérêt du peuple, ouvrages qui circulent librement depuis long-temps.
Nous choisirons ceux qui traitent avec le plus de clarté les grandes questions d’ÉGALITÉ et de LIBERTÉ ; ceux qui tendent à établir comme seule base des institutions sociales le principe de la FRATERNITÉ des hommes, et comme seule garantie de leur durée la responsabilité du pouvoir
Si les idées développées par ces divers écrits ne sont pas toujours empreintes d’actualité, autant que le pourraient désirer les esprits les plus avancés dans les questions d’avenir, on réfléchira que nous réimprimons et que l’instruction populaire est tellement en souffrance, que des vérités vieilles pour l’homme éclairé sont toutes neuves pour le prolétaire.
Les écrits que nous publierons auront 4 pages in-12, ils paraîtront irrégulièrement, de manière à former au bout de l’année une brochure de 96 pages.
Pour 1 fr.25 c., l’on recevra 100 exemplaires à domicile.
On peut souscrire pour un nombre moindre.
Les citoyens, de Paris et des départemens [1], qui voudront nous seconder dans cette œuvre, sont priés d’envoyer franco leurs nom et adresse très exacts, à la librairie de ROUANET, rue Verdelet, n. §.
L.-Auguste BLANQUI, HADOT-DESAGES.
Nos publications paraîtront deux fois par mois, irrégulièrement.
La plupart des écrits ne pouvant arriver jusqu’au peuple, qui n’a pas de quoi les payer, le but particulier que nous nous sommes proposé est précisément de remédier à cet inconvénient par une distribution gratuite faite aux prolétaires. Ainsi les citoyens qui désirent nous seconder dans cette œuvre devront répandre parmi le peuple, en les donnant, les exemplaires auxquels ils auront souscrit. »
Seront ainsi publiés dans les trois premières livraisons (imp.Herhan, puis Heran) Mercier (Tableau de Paris), des hommes des Lumières, Raynal, Volney, des révolutionnaires : Marat, Robespierre, Saint Just... ainsi que le Tribun Tiberius Gracchus, et un violent poème contemporains du journaliste et chansonnier Agénor Altaroche, « Le peuple a faim ».

La première des brochures de propagande annoncées par le prospectus de Blanqui et Hadot-Desages paraît effectivement peu après :
Propagande démocratique. (Première livraison). Imprimerie de L.-E.Herhan, rue Saint Denis, 380. [Paris, 1835].
Cette modeste brochure de 8 pages s’ouvre par un texte superbe de Robespierre que l’on peut lire ci-dessous.
Il est suivi par un texte du Tribun Tiberius Gracchus, "Le sort du peuple dans les états constitués aristocratiquement", d’un court texte de Saint-Just et d’un court texte de Marat.
En cette année 1835 où le seul mot de "républicain" fait dorénavant encourir les foudres de la loi, il s’agit, on le voit, de raviver et dignifier la mémoire montagnarde de la grande Révolution, de montrer de quel côté furent la morale et la vertu, et de quels côtés ils demeurent.
Et avaliser cette mémoire, en un temps aussi où seule celle des Girondins trouve grâce chez la plupart des libéraux, relie la tradition révolutionnaire démocratique, réalisation pratique de la pensée des Lumières, à l’aspiration à la justice sociale. Ce sera une constante, sur le long terme, du socialisme et du communisme français à venir
Certes, la revendication sociale, encore en gestation, ne point pas clairement à travers cette première publication, auto-censure oblige (le prospectus sen expliquait), mais elle attend son heure.

« Ce que veulent les Républicains.

Nous voulons un ordre de choses où toutes les passions basses et cruelles soient enchaînées, toutes les passions généreuses et bienfaisantes éveillées par les lois ; où l’ambition suit le désir de mériter la gloire et de servir la patrie ; où les distinctions naissent de l’égalité même ; où le citoyen soit soumis au magistrat, le magistrat au peuple et la peuple à la justice ; où la patrie assure à chaque individu le bien-être et où chaque individu jouisse avec orgueil de la prospérité et de la gloire de la patrie ; où toutes les âmes s’agrandissent par la communication continuelle des sentiments républicains et par le besoin de mériter l’estime d’une grande nation ; où les arts soient les décorations de la liberté qui les ennoblit, le commerce la source de la richesse publique et non pas seulement de l’opulence monstrueuse de quelques uns.
Nous voulons substituer dans notre pays la morale à l’égoïsme, la probité à l’honneur ; les principes aux usages, les devoirs aux convenances ; l’empire de la raison à la tyrannie de la mode, le mépris du vice au mépris du malheur ; la fierté à l’insolence ; la grandeur d’âme à la vanité ; l’amour de la gloire à l’amour de l’argent ; les bonnes gens à la bonne compagnie ; le mérite à l’intrigue ; le génie au bel esprit ; les charmes du bonheur aux ennuis de la volupté ; la grandeur de l’homme à la petitesse des grands ; un peuple magnanime, puissant, heureux à un peuple aimable, frivole et misérable ; c’est-à-dire toutes les vertus et tous les miracles de la république, à tous les vices et à tous les ridicules de la monarchie.
Nous voulons, en un mot, remplir les vœux de la nature, accomplir les destins de l’humanité, tenir les promesses de la philosophie, absoudre la providence du long règne du crime et de la tyrannie. Que cette France, jadis illustre parmi les pays esclaves, éclipsant la gloire de tous les peuples libres qui ont existé, devienne le modèle des nations, l’effroi des oppresseurs, la consolation des opprimés, l’ornement de l’Univers, et que, scellant enfin notre ouvrage de notre sang, nous puissions voir au moins l’aurore de la félicité universelle.
Max. Robespierre"

En cette années 1835, Robespierre, en effet, est en quelque sorte réhabilité et porté à la connaissance du plus grand nombre par l’ouvrage de Laponneraye, alors poche des né-babouvistes : cf. Laponneraye parle de Robespierre, 1835.

Propagande démocratique. (Troisième livraison), Imprimerie d’Héran, rue St-Denis, 380. [Paris, 1835]

Cette troisième livraison a pour sous-titre "Prolétariat". Elle contient un texte de Robespierre, "Privation des droits politiques", un texte de Raynal, "Pauvreté", et une chanson d’Altaroche que je présente ci-dessous.

Altaroche, "Le Prolétaire", chanson de propagande blanquiste, 1835

Quand la chanson sert la cause sociale.

Agénor Altaroche (né en 1811), étudiant en droit devenu journaliste satirique (il sera rédacteur en chef du Charivari à partir de 1834) et chansonnier républicain mordant. Il collabore à la propagande blanquiste.
Ses sympathies pour la Société des Droits de l’Homme, si active à Lyon, expliquent ses contacts avec la ville des Canuts.

Peu avant la grande insurrection lyonnaise d’avril 1834, le journal des Canuts, L’Écho de la Fabrique (27 octobre 1833, n°43) avait publié sa chanson Le Prolétaire.

Malgré l’écrasement de l’insurrection, le texte ne sera pas oublié. Altaroche le donne dans ses Chansons et vers politiques, Paris, Pagnerre, 1835.
Voici comment il présente ses couplets dans la préface :
« Nés du journalisme, ils garderont le cachet du journalisme
 ; - ici les allures et la terminologie de la charge, lorsqu’ils auront été faits pour la presse légère et moqueuse ; - là, leur simplicité parfois triviales, lorsqu’ils auront été destinés à la presse populaire ou aux réunions politiques du prolétariat. Aucun de ces morceaux n’a été une œuvre d’art réfléchi ; tous sont des produits d’active propagande. Si l’homme de parti a quelquefois pu être poète, tant mieux ; mais il a voulu avant tout être homme de parti. »
On le retrouve réédité par exemple à la veille de la révolution de 1848. Ainsi dans Le Prolétaire, Journal politique, social et littéraire, Poitiers, n°1, 3 mars 1847, et dans d’autres feuilles du temps.
Le jeune Agénor Altaroche (né en 1811) est alors un étudiant en droit devenu journaliste satirique (rédacteur en chef du Charivari depuis 1834) et chansonnier républicain mordant (Chansons et vers politiques, Paris, Pagnerre, 1835)

Le Peuple a faim
Air : Eugène est mort

Heureux du jour, sur vos tables splendides
Quand l’art conduit de cent climats divers,
Pour assouvir vos estomacs avides,
Les meilleurs vins et les mets les plus chers,
Sur les coussins où votre corps digère,
Sentez-vous pas, comme un remords soudain,
Poindre en vos cœurs cette pensée amère ?
Le peuple a faim !

Sur vos tréteaux où se vautre l’orgie,
Le luxe dresse un autel fastueux.
Pour vous l’argent, le vermeil, la bougie,
Et le cristal reflétant mille feux !
Mais pour le pauvre, au lieu de porcelaine,
L’écuelle de terre et le cuiller d’étain ! [50]
Heureux encor, quand cette écuelle est pleine !
Le peuple a faim !

Pour vous la vie avec ces jouissances,
En été l’ombre, en hiver le soleil !
Pour vous la mode, et la scène, et la danse,
Les nuits aux jeux et les jours de sommeil !
Mais pour les pauvres, abstinence, détresse,
Et l’eau du ciel pour détremper son pain ;
Puis l’hôpital quand blanchit la vieillesse !
Le peuple a faim !

D’un faux éclat que la trompeuse amorce,
Riche insolent, ne t’éblouisse pas !
Le peuple sait aujourd’hui que la force
N’est plus dans l’or, mais qu’elle est dans les bras.
Cet or impur dont se gonfle ta bourse,
S’est goutte à goutte échappé de sa main,
Prends garde ! il peut remonter vers sa source...
Le peuple a faim !

Assez long-temps [graphie de l’époque] gorgés de privilèges,
De notre force on vous a rendus forts.
Les députés sortis de vos collèges
Ont disposé de nos biens, de nos corps.
A cette lice où l’on vole sa place,
Le pauvre encore frappera-t-il en vain ?
Il veut entrer par droit et non par grâce !
Le peuple a faim !

L’instruction, cette manne féconde,
Pour le puissant monopole nouveau,
Le pauvre aussi doit l’avoir, en ce monde
Où riche et pauvre ont le même cerveau.
Attendra-t-il qu’une pitié tardive
Jette à ses pieds un os avec dédain ?
Non ! du banquet il veut être convive,
Le peuple a faim !

Lorsque le peuple a, de sa main puissante
Brisé d’un roi le sceptre et les faisceaux,
Il voit sortir de sa cave prudente
L’heureux qui vient butiner les morceaux,
Mais sonne encore l’heure trop différée,
La grande voix vibrera dans son sein :
"Faquins, arrière ! et place à la curée !
Le peuple a faim !"

A.Altaroche

La tonalité de la chanson, en effet, annonce les événements de 1848.
Ce n’est pas l’exploitation de classe qui est ici dénoncée, mais, de façon véhémente, l’injustice d’une société où les producteurs s’échinent et se sacrifient au profit des oisifs, seuls détenteurs du droit de vote, et récupérateurs de révolutions (cf. au dernier couplet, l’allusion aux Trois glorieuses de 1830, où le peuple insurgé avait tiré les marrons du feu pour la bourgeoisie orléaniste).
On comparera l’impact de cette protestation reprise en 1847, avec la protestation, mais protestation résignée, que donne Pierre Dupont en cette même années 1847. Pierre Dupont, "Le chant des Ouvriers"

Le Prolétaire, air : Verse, verse le vin de France, etc.

Prolétaire ! voici le jour !
C’est assez dormir : le temps presse ;
Le travail doit avoir son tour.
Pour toi le repos c’est paresse,
C’est paresse !
Quand le riche sommeillera
Pendant la matinée entière,
Ton bras endurci gagnera
Tout juste le pain nécessaire
Pour alimenter ta misère !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera.

Au milieu de rudes travaux,
Le vin serait d’utile usage :
Il procure l’oubli des maux :
Il rend la force et le courage,
Force et courage.
Quand le riche à sa table aura
Le bordeaux, l’aï, le madère,
Ta lèvre ne s’humectera
Que d’aigre piquette ou de bière
Qui paie autant à la barrière !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Lorsque la loi te fait majeur,
Surgit une dette nouvelle,
Le capitaine recruteur
Sous les drapeaux déjà t’appelle,
Il t’appelle.
Quand le riche s’affranchira
A prix d’or, de ce joug sévère,
C’est ton corps qui le subira,
Et tu quitteras ton vieux père
Pour marcher le pas militaire !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Epoux et père, un jour tu veux,
Dans ta sage sollicitude,
Voir tes enfans* (graphie de l’époque) laborieux
Vouer leur jeunesse à l’étude,
A l’étude.
Du riche quand le fils sera
D’un collège pensionnaire,
Bien heureux le tien se croira
Si, dans une école primaire,
Il trouve alphabet et grammaire !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Quand le premier du mois paraît,
Survient un percepteur avide ;
Et le recors est là tout prêt,
Si par malheur ta bourse est vide,
Ta bourse est vide.
Cet impôt, que ta main paîra
Aux dépens de ton nécessaire,
Le riche seul le votera ;
Car tu n’as qualité pour faire
Ni ton député, ni ton maire...
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Quand la mort, unique pouvoir
Devant qui l’égalité règne,
A vos portes viendra le soir
Apposer sa lugubre enseigne,
Sa noire enseigne,
Un cortège nombreux suivra
Du riche le char funéraire ;
Mais ton chien seul te conduira,
Sur ton humble et triste civière,
Jusqu’à ta demeure dernière !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

Au nom du plus saint des devoirs,
Tonne un jour le canon d’alarme !
Tes bras velus et les doigts noirs
Sauront seuls soulever une arme,
Brandir une arme.
Puis, quand bientôt s’amortira
L’éclat de foudre populaire,
Alors le riche sortira
De sa retraite salutaire
Gueusant un effronté salaire !
Allons, sème bon, prolétaire,
C’est l’oisif qui récoltera !

1836 – Naissance de la Ligue des Justes – Bund der Gerechten

Les ouvriers et artisans de langue allemande étaient très nombreux à Paris. Nombre d’entre eux se retrouvaient dans l’organisation clandestine de la Ligue des Justes.
Créée autour de l’ouvrier tailleur suisse Wilhelm Weitling (1808), qui vivait en France depuis 1834, elle regroupait principalement des militants ouvriers (tailleurs, ébénistes, coiffeurs, métiers d’art, cordonniers, typographes…). influencés par le néo-babouvisme qui s’étaient dégagés de la Ligue des Proscrits, organisations républicaine petite bourgeoise de démocrates allemands en exil, peu intéressés par la question sociale, et qui s’en tenaient à la question politique.
La devise humaniste initiale de la Ligue des Justes, « Tous les hommes sont frères », recouvrait en fait une idéologie de classe.
Weitling diffusait une idéologie communiste de communauté des biens imprégnée de religiosité [51], (Jésus premier communiste), et mettait en avant la nécessité d’une organisation autonome du prolétariat pour défendre ses intérêts fondamentalement opposés à ceux de la bourgeoisie.
Marx lui doit l’idée que le prolétariat était l’instrument de l’affranchissement de l’humanité.
Mais le prolétariat de Wetling et de la Ligue des Justes était le prolétariat de l’atelier, de l’artisanat, et n’était en rien celui de l’industrie capitaliste naissante.
Politiquement, les Justes constituèrent la branche allemande de la Société des Saisons de Blanqui et Barbès.

Blanqui et l’insurrection de 1839. La condamnation

Ce placard à l’impression hâtive et maladroite, Aux armes, Citoyens !, révèle le second aspect de la personnalité de Blanqui, dont nous avons vu le versant patiemment éducateur et propagandiste en 1835 (il faut avant toute action éclairer le peuple !) :
Mais il s’agit ici d’une tout autre stratégie, celle du coup de main audacieux d’une « minorité agissante », sans véritable appui populaire, qui marquera longtemps le mouvement révolutionnaire français, tant dans cette tentation pour l’action hasardeuse que dans la conviction qu’il faut qu’une organisation de Purs soudés par le même idéal se substitue à la masse si celle-ci est inerte ou défaillante, pour essayer de la mettre en mouvement et ensuite pour la guider.
En 1836 en effet, la Société des familles est démantelée. Blanqui est condamné à deux ans de prison pour détention d’explosifs. Il en fera six mois, jusqu’à l’amnistie générale de 1837. Nullement découragé, il met en place la Société des Saisons sur le même principe des petits groupes hiérarchisés (familles formant des mois, mois formant des saisons) avec une commandement suprême quasi-militaire (l’affiche en témoigne par son vocabulaire).
Pensant le moment favorable à cause des difficultés économiques qui s’abattent sur les travailleurs, il donne le mot d’ordre d’insurrection : le 12 mai 1839, quelques centaines de combattants des Saisons, partis de la rue Saint Denis et de la rue Saint Martin, s’emparent de l’Hôtel de ville tout proche. Ils seront vaincus après de durs combats. Blanqui, qui a pu fuir, est arrêté en octobre : pour lui vont commencer les années d’enfer dans la bagne-forteresse du Mont Saint-Michel…

Aux armes, Citoyens !

L’heure fatale a sonné pour les oppresseurs.
Le lâche tyran des Tuileries se rit de la faim qui déchire les entrailles du Peuple ; mais la mesure de ses crimes est comblée : ils vont enfin recevoir leur châtiment.
La France trahie, le sang de nos frères égorgés, crient vers vous et demandent vengeance. Qu’elle soit terrible, car elle a trop tardé. Périsse enfin l’exploitation, et que l’Égalité s’asseye triomphante sur les débris confondus de la royauté et de l’aristocratie.
Le Gouvernement Provisoire a choisi des chefs militaires pour diriger le combat. Ces chefs sortent de vos rangs. Suivez-les, ils vous mèneront à la victoire.
Sont nommés :
Auguste BLANQUI, Commandant en chef ;
BARBÈS, Martin BERNARD, QUIGNOT, MEILLARD, NÉTRÉ, Commandants des divisions de l’Armée républicaine.
Peuple, lève-toi ! Et tes ennemis disparaîtront comme la poussière devant l’ouragan. Frappe, extermine sans pitié les vils satellites, complices volontaires de la tyrannie. Mais tends la main à ces soldats sortis de ton sein, et qui ne tourneront point contre toi des armes parricides.
En avant ! Vive la République !
Les membres du Gouvernement Provisoire,
BARBÈS, VOYER-D’ARGENSON, Aug.BLANQUI, LAMENAIS, Martin BERNARD, DUBOSC, LAPONNERAYE.
Paris, le 12 mai 1839.

Des proclamations au Peuple et à l’Armée et un décret du Gouvernement Provisoire sont sous presse.

Le procès de Blanqui. 1839-1840

En Juin 1839 commence devant la Cour des Pairs le premier procès des inculpés de l’insurrection des 12 et 13 mai [52].
Le premier procès se déroule du 11 juin au 12 juillet 1839. Un second procès, où figure Blanqui, a lieu du 13 au 31 janvier 1840. Blanqui est condamné à mort, et la peine est commuée en détention perpétuelle.

Cour des pairs. Attentat des 12 et 13 mai 1839. Procès-Verbal des séances relatives au jugement de cette affaire. A Paris, de l’Imprimerie de Crapelet, 1839-1840. Réquisitoire de M. le Procureur Général.

A Messieurs de la Chambre des Pairs constituée en Cour des Pairs en vertu de l’article 28 de la Charte Constitutionnelle. Messieurs, l’information que vous avez prescrite par cotre arrêt du 15 mai dernier a déjà reçu d’importants développements. Sur plusieurs points, et en ce qui concerne un certain nombre des inculpés, elle est complètement achevée.
Vous savez maintenant quels étaient l’origine et le but des attentats des 12 et 13 mai ; dans quelles mystérieuses associations la conspiration a été ourdie, et par quelles sanglantes attaques elle a fait soudainement explosion. Convoqués à heure fixe dans le lieu de leurs réunions habituelles les affiliés attendaient le signal de leurs chefs ; des dépôts de munitions avaient été préparés ; le pillage devait donner des armes.
Rêvant la ruine non-seulement des institutions politiques de leur pays, mais encore des principes éternels sur lesquels les sociétés humaines ont toujours été appuyées, quelques centaines d’hommes, conduits par les conspirateurs obscurs qui les avaient ameutés, se tenaient prêts à promener dans la cité paisible la désolation et la mort.
Bientôt l’ordre est donné ; les bandes éparses se réunissent ; les magasins d’un armurier sont envahis. On distribue des cartouches ; une proclamation imprimée d’avance provoque ouvertement le peuple à la sédition, s’efforce, par les plus menteuses accusations, d’exciter sa haine et sa fureur contre la royauté, et ramène encore ces mots d’aristocratie et d’exploitation si souvent répétés par les fauteurs d’anarchie. Au bas de cette pièce, dans laquelle sont désignés les chefs sous lesquels l’armée républicaine va marcher, on mêle, par une imposture, aux noms inconnus des conspirateurs, des noms auxquels on suppose quelque popularité [53].
Bientôt nos soldats, confiants comme en un jour de paix, au milieu d’une population amie, voient éclater autour d’eux une guerre imprévue ; et, sommés de rendre leurs armes, qu’ils n’ont point eu le temps de charger, ils refusent, et tombent assassinés au poste du devoir et de l’honneur. L’Hôtel-de-Ville, la Préfecture de police, sont les deux points sur lesquels se dirigent d’abord les efforts des factieux.
Ils espèrent que, s’ils parviennent à s’emparer de ces deux principaux sièges de l’administration départementale, ils ébranleront la confiance publique, et donneront à un guet-apens sans portée l’apparence d’un mouvement populaire. Les gardes nationaux qui se trouvaient à l’Hôte-de-Ville étaient en trop petit nombre pour tenter une résistance inutile ; mais à la Préfecture de police les assaillants furent en quelques minutes repoussés et dispersés. La reprise du poste de l’Hôte-de-Ville et l’enlèvement d’une barricade élevée à l’entrée de la rue Planche-Mibray acheva de les forcer à chercher un refuge dans ces quartiers de la ville qui avoisinent les rues Saint-Denis et Saint-Martin, et que les factieux ont coutume de choisir pour champ de bataille. Le désordre s’est étendu, d’une part, jusqu’au marché du Temple, et, de l’autre, jusqu’aux environs des halles et jusqu’aux rues Montorgueil et Tiquetonne. Quelques agressions ont même eu lieu, soit le 12, soit le 13 mai, dans quelques parties reculées du quartier du Marais, sur la place de la Bourse et dans les rues qui se croisent autour du théâtre italien ; c’est dans la rue d’Amboise qu’un coup de feu a grièvement blessé un officier supérieur, aide de camp de M. le Ministre de la guerre.
Partout la répression a été prompte, mais partout elle a été achetée par des pertes regrettables. Dans les rangs de la garde nationale [54], de la troupe de ligne [55], de la garde municipale [56], plusieurs des défenseurs de l’ordre public et des lois ont trouvé une mort digne d’eux, sans doute, et de l’uniforme qu’ils portaient, mais qui leur a été donnée par le crime, et que la justice doit venger. D’autres deuils non moins déplorables ont été la conséquence de ces combats allumés tout à coup au sein d’une cité paisible et au milieu d’une immense population. Des citoyens étrangers à l’attaque et à la défense, des femmes, des jeunes filles, ont été mortellement frappés jusque dans leurs foyers, et leur sang doit aussi retomber sur les promoteurs de ces coupables désordres [57].
[...]
La gravité des faits qui vous ont été signalés comme résultant de l’instruction n’a pu manquer de frapper vivement vos esprits. Vous avez vu, Messieurs, jusqu’à quels excès pouvaient être emportées ces associations secrètes, qui ne sont pas seulement conjurées pour le renversement des institutions établies, mais qui, considérant comme secondaires les questions de politique gouvernementale, s’attachent à saper la société dans ses bases, excitent contre le riche toutes les passions du pauvre, renouvellent ces doctrines extravagantes d’un nivellement absolu fondé sur le partage égal de tous les produits de la terre et de l’industrie, et recrutent des bandes armées pour marcher par des voies sanglantes à une conquête impossible. Elles ne se laissent vaincre ni par la surveillance active qui les poursuit sans relâche, ni par les arrêts qui les condamnent, ni même par la générosité qui leur pardonne. Elles engagent une lutte obstinée avec les lois dont la société s’est armée contre elles. Elles méprisent et défient tous les pouvoirs publics, et leurs chefs osent dire qu’ils ne relèvent plus de la justice sociale, comme s’il suffisait à un citoyen de nier son devoir pour s’en affranchir, et de se vanter d’un crime pour s’en absoudre.
Cette propagande, quelque active qu’elle pût être, a échoué en général contre la raison du peuple ; mais quelques jeunes imaginations se laissent séduire, des ambitions s’allument, de fausses lumières égarent, et, de l’autre côté, la promesse d’un bouleversement social ne peut manquer de rallier tous ces hommes pervers, qui, sans aucun scrupule de morale ni d’humanité, acceptent toujours le combat en vue du butin. Pour ceux-ci la seule question est de savoir à quels moments les dangers de la lutte sont rachetés par les chances du succès. Il y a donc toujours un grave péril, non sans doute pour la stabilité du Gouvernement, mais pour la sûreté publique, et pour les intérêts précieux de cette grande cité, dans ces conspirations armées, dans ces agressions violentes, dont le citoyens ne peuvent d’abord comprendre ni l’origine, ni le but, où l’audace revêt l’apparence de la force, et que toutes les factions observent en se tenant prêtes à en profiter. »

Blanqui entrait alors dans ces interminables années de prison qui lui valurent l’appellation respectueuse de Blanqui l’Enfermé.

L’insurrection de 1839 vue par un sage partisan de l’Ordre

La grande peur des bourgeois.
"L’émeute. Ode sur les évènemens [58] de Paris


Dans le concert de louanges adressées à la répression de l’insurrection des "Saisons", en mai 1839, signalons, publié plus qu’à chaud, ce petit chef-d’œuvre d’opportunisme d’un érudit professeur polygraphe de l’Allier : un texte qu’il faut prendre sur soi de lire jusqu’au bout, pour mesurer la vision qu’avaient les sages bourgeois orléanistes (citoyens ! ) de ces républicains :

L’Émeute. Ode sur les évènemens [59] de Paris Des 12 et 13 Mai 1839, par M.L.J.Alary, Professeur au Collège royal de Moulins. Imprimerie de Desrosiers, Moulins, 1839.

Qua date porta rurunt.

Avide de jouir des chaleurs printan[n]ières,
La reine des cités, par ses larges barrières,
Vomissait une foule, à flots, à flots pressés,
Allant chercher aux champs de paisibles ombrages,
L’air pur, les gazons verts, les bruissants feuillages
Et l’oubli des travaux passés.

Et tandis que, joyeux dans ses habits de fête,
Préludant aux plaisirs, tout son peuple s’apprête
A prendre sans contrainte une place au soleil ;
Et, suivant les détours des méandres de Seine,
A Versailles, à Saint-Cloud, à Boulogne, à Vincenne,
Jouis d’un horizon vermeil ;

Elle, nonchalamment sur deux rives assise,
Fière de cette paix par tant de sang conquise,
Mire dans les flots purs ses quais, ses palais d’or,
De la prison des rois les longues colonnades
Et de ses ponts géants les immenses arcades
Chaque jour grandissant encor.

Elle écoutait, posant sur sa main paresseuse
Du sommeil du matin sa tête encor rêveuse,
Des coursiers et des chars le long bourdonnement,
Et les cris prolongés de l’expirante orgie
Des excès de la veille encor toute rougie,
Et qui s’éloigne lentement.

Elle écoutait, coquette, et méditait peut-être
Sous quels nouveaux atours elle allait apparaître
Le soir même au théâtre, aux cirques, aux bazars.
Et, sans crainte, aspirant les parfums de la joie
Où, sans se fatiguer, sa volupté se noie,
Elle rêvait plaisirs, beaux-arts.

Mais pendant qu’à tes pieds roulent, roulent les songes
Qui bercent tes esprits de scintillants mensonges,
Enfants aux pieds légers, à l’œil vif et piquant ;
Et qu’à ton front tu ceints la nouvelle couronne ;
Reine des longs festins, moderne Babylone,
Tremble !.... Tu dors sur un volcan !....

A l’horizon, là-bas, la tempête qui gronde
S’amoncelle, rugit... terrible, vagabonde,
Elle court, elle vole et te saisit au port ;....
Tu te lèves pour fuir loin du monstre farouche,
Corps à corps il te tient, et déjà de sa bouche
S’est échappé le cri de mort !....

Avec tous ses excès, oui, c’est encor l’émeute
Qui rugit et bouillonne, et qu’un démon ameute
A déchirer ton sein, à dévorer tes flancs ;
En vain tu la vainquis ; en vain à l’anarchie
Ta main riva les fers ; sa haine réfléchie
Relève ses brandons brûlants.

Les voilà tous surgis, fidèles au mot d’ordre,
Dans tous nos jours maudits manœuvres de désordre,
Ces amis du pillage, ignoble et vil troupeau
Qui rugira toujours d’une féroce joie,
Quand il verra le riche à sa fureur en proie
Ou déchiré par le bourreau.

Les armes leur manquaient ; mais sous leur main habile,
Soudain s’est entr’ouvert le magasin fragile,
Le vol a précédé le lâche assassinat ;
Et le peuple, étonné de cet excès d’audace,
A reculé d’horreur... l’insulte et la menace
Préludent au nouveau combat.

Au détour de la rue, on voit la fusillade
Que nourrit une troupe à qui la barricade
De son léger rempart prête le ferme appui ;
Comme en un jour serein que vient troubler la foudre,
On frémit, on écoute... et l’odeur de la poudre
S’avance... l’incendie a lui.

Hurlant, flairant la mort, la cohorte avinée,
Docile, suit les chefs dont la voix forcenée
L’a poussée aux combats.... et par elle pressés
Sous les coups imprévus de l’armée clandestine,
Sous le plomb assuré de la balle assassine
Nos soldats tombent terrassés.

Ils gardaient la cité ; paisibles sentinelles,
Leur arme inoffensive entre leurs mains fidèles
Répondait du repos à leur honneur commis ;
Quand soudain a coulé sous le mousquet infâme
Ce sang que la patrie à grande voix réclame
Pour l’opposer aux ennemis.

A ce premier succès l’émeute tourbillonne,
En groupes s’élargit, ou s’allonge en colonne,
Et, féroce, se rue... En son hideux transport
Du sang des citoyens elle rougit les dalles,
Et les coups assurés des poignards et des balles
Devant ses pas sèment la mort.

Cependant la cité, comme surprise au piège,
Et qu’un trop juste effroi trouble, tourmente, assiège
A soudain retrouvé ses braves défenseurs ;
Le soldat citoyen, à son drapeau fidèle,
S’élance avec l’armée... et la horde rebelle
Cède devant leurs bras vengeurs.

L’émeute a reculé.... dans ses sombres repaires
Elle fuit, secouant de ses noires vipères
De sang et de poison les faisceaux dégouttants ;
Dans ses retranchements vivement attaquée
Comme la bête fauve, elle expire, traquée
Par les efforts des combattans [1].

Mais en tombant, sa main porte au sein des familles
Le désespoit... vieillards, enfants et jeunes filles,
Etres toujours sacrés, par le trépas surpris,
De ce jour de douleur sont comme les victimes
Que le Ciel marque au front, pour racheter les crimes
Et les attentats des partis....

La tempête a passé.... mais la froide agonie
Au chevet des blessés, hideuse d’insomnie,
Veille, et sans se lasser, elle compte du doigt
Les débris échappés à l’horrible bataille,
Que de son vol sifflant laboura la mitraille
Mais que pourtant la mort lui doit.

Honneur à vous, honneur, citoyens purs et braves
Qui, pour le pays seul de vos serments esclaves
Aux coups des factions sacrifiez vos jours !
Votre sang précieux versé pour la patrie
Dans son cœur déchiré va rappeler la vie
Et la ranimer pour toujours.

Et vous dont chaque jour les langues infernales
Des révolutions vantent les saturnales
Pour réchauffer le peuple au feu des passions ;
Respirez maintenant la vapeur du carnage,
Battez, battez des mains !.... Oui, voilà votre ouvrage,
Apôtres de séditions !

Le remords déchirant, ministre de vengeance,
Sous son terrible bras courbant votre arrogance,
Du sceau des meurtriers doit vous marquer au front ;
Et la tache de sang, vestige indélébile,
S’attachant à vos pas, partout de ville en ville
Ira proclamer votre affront.

Car en vain, affectant un langage perfide,
Dans vos projets fougueux, votre bouche fétide
En hurlant invoqua la sainte liberté ;
La liberté !.... pour vous, c’est le sang, le pillage,
La licence sans frein promenant le carnage
Au cœur sanglant de la cité.

La liberté !.... Jamais sous sa main chaste et pure
N’a battu votre cœur ; et votre langue impure
A profané son nom par l’argot des bandits ;
Trompez encor le peuple, et poussez dans l’abîme,
Pour grandir dans le sang, victime sur victime ;
La liberté vous a maudits !

Et vous aussi maudits ! vous dont les faibles âmes
Ecoutent sans frémir la voix de chefs infâmes
Qui se cachent dans l’ombre, et, lâches spadassins,
Pour atteindre leur but, par des calculs atroces,
Savent vous animer d’instincts durs et féroces
Et vous poser en assassins.

Que veulent-ils de vous ces perfides apôtres
Qui rougissent s’il faut joindre leurs mains aux vôtres,
Et viennent vous ravir à d’utiles travaux ?....
Livrez-leur la patrie, et demain pour salaire,
Ils vous rejetteront la faim et la misère
A vous qui futes leurs héros.

Ah ! fuyez avec aux, et vous jugeant vous-même,
Portez ailleurs vos fronts flétris par l’anathème ;
La France vous repousse avec un cri d’horreur,
Car elle a trop gémi sous les mains assassines
De fils dénaturés érigeant en doctrines
Le vol, le meurtre et la terreur.

26 mai 1839.

À l’orée des années 1840. De l’utopie communiste. Plébéiens et Communistes néo-babouvistes

Renverser le Directoire bourgeois, rétablir la Constitution démocratique de 1793, aller vers la suppression de la propriété individuelle, "instaurer la communauté des biens, des travaux et des jouissances", tels étaient les buts des "Égaux" de 1795que découvrirent les lecteurs de Buonarroti et de Maréchal en ces débuts de la Monarchie de Juillet.
Si beaucoup d’entre eux jugèrent condamnables, ou au mieux utopiques et irréalisables les deux derniers objectifs, il n’en alla pas de même avec ceux des républicains, qui voyaient dans la République non seulement le triomphe de la démocratie, mais encore et surtout l’avènement de la justice sociale. C’est alors que ces militants ont commencé à se séparer clairement des républicains petits bourgeois dont le visée n’était, plus ou moins exclusivement, que politique.
Regarder vers ce passé déjà lointain permit aux révolutionnaires les plus radicaux, les plus attentifs au sort des classes laborieuses, dont nombre d’entre eux faisaient partie, de prendre une conscience nouvelle de ce qui leur était imparti.
L’apport principal de l’ouvrage de Buonarroti, en effet, a été de leur faire comprendre la nécessité d’une organisation politique ferme et structurée, au service de la Cause, et de poser en perspective, au lendemain d’une éventuelle victoire, la nécessité d’une dictature transitoire permettant d’assurer la pérennité de la Révolution. On sait que ce fut la position de Blanqui et de ses disciples. Ce fut aussi, dans la mouvance de de ceux qui commencent à s’appeler communistes, la position de la nébuleuse "néo-babouviste".
Pour appréhender toute la complexité et tout l’intérêt de ce communisme "néo-babouviste" des années 1840, il est impératif de lire l’ouvrage de Alain Maillard, La communauté des Égaux. Le communisme néo-babouviste dans la France des années 1840, Paris, Kimé, 1999.
Voici la présentation de l’éditeur :
"Communisme : le mot se répand en France au début des années 1840. Il désigne alors la doctrine qui vise à fonder la république sur la communauté des biens, des travaux et des jouissances. Ses partisans la révèlent secrètement, notamment à Paris et à Lyon, dans la Société des travailleurs égalitaires et d’autres groupements de conspirateurs. Surtout, ils la proclament publiquement dans des écrits qui défendent la mémoire de Gracchus Babeuf et de Philippe Buonarroti, dans des rassemblements officiels comme le banquet de Belleville, dans de nombreuses réunions populaires et dans leur presse ouvrière. Jusqu’à la révolution de 1848, le mouvement "néo-babouviste", animé par Théodore Dezamy, Jean-Jacques Pillot, Richard Lahautière, André-Marie Savary, Joseph Benoit, les frères Charavay, Jules Gay et bien d’autres, forme avec une école rivale, celle d’Étienne Cabet, le "parti communiste".
Ce livre tente de comprendre et d’expliquer comment la vision du monde et les pratiques politiques de ce communisme égalitaire se sont développées au cours des années 1840 ; comment des militants issus des "blouses" et de la "redingote pauvre" ont transformé le républicanisme ouvrier, apparu avec la révolution de 1830 et la floraison de lutes et d’utopies sociales sous la monarchie de juillet, en communisme ouvrier".
Le néo-babouvisme [60], on l’a vu, participe largement de l’extraordinaire bouillonnement d’idées qui accompagna, au lendemain de la Révolution de 1830, (usurpée par la haute bourgeoisie orléaniste), la poussée, souvent violente, de revendications politiques et sociales. Tous les néo-babouvistes n’étaient pas des plébéiens, loin de là, mais on constate vite au sein de leur nébuleuse l’apparition d’un courant prolétarien, prolétariat au sens romain du terme, "qui ne vit que de son travail", et pas encore au sens de prolétariat industriel.
Le spectre du communisme, que Marx évoquera en entame de son fameux Manifeste de 1848 est alors bien présent dans les grandes peurs bourgeoises des années 1840. Moins le communisme légaliste, réformiste et utopiste de Cabet, qui agonisera en communautés utopiennes aux Etats-Unis, que le communisme plébéien inscrit dans le souvenir de Babeuf, exécuté pour avoir organisé la conspiration de l’Égalité. Pour ces communistes de l’atelier et de la boutique, souvent autodidactes, et pour beaucoup forgés aux luttes politiques et conspiratives, aux insurrections écrasées, aux compagnonnages de prison, la solution de « la question sociale » devait passer par l’avènement de l’Égalité, grâce à « la communauté des biens, des travaux et des jouissances », prise en main par un État républicain qu’il fallait conquérir. Dans une France où l’industrialisation et les chemins de fer apparaissent à peine, il n’est pas encore question, on le voit, de la lutte contre le capitalisme à venir. Mais toute la distance est prise avec le républicanisme petit-bourgeois et son radicalisme politique, ignorant de la question sociale, quand il n’est pas le républicanisme manipulateur des beaux-parleurs...
J’ai déjà évoqué l’engagement révolutionnaire insurrectionnel de nombreux néo-babouvistes plébéiens dans les Sociétés secrètes, particulièrement dans la Société secrète des Saisons. Les militants de langue allemande de la Ligue des Justes participèrent à l’insurrection de 1839, et beaucoup furent emprisonné et expulsés.
L’insurrection parisienne blanquiste de 1839 fut le point culminant de la décennie insurrectionnelle des années 1830. Six mois après l’insurrection, nous l’avons vu, Blanqui avait été arrêté, condamné à mort, peine muée en prison à perpétuité. Pour ces militants, Blanqui le combattant demeurait une vraie référence communiste.
Mais l’échec de 1839 explique l’éclosion idéologique légale de 1840. L’activité clandestine perd de son importance, et les sociétés secrètes de leur efficacité [61] alors que s’affirme une presse de propagande communiste et des rencontres publiques au grand jour, comme le fameux Banquet communiste parisien de 1840. L’heure est désormais à la conscientisation du plus grand nombre.

Banquets réformiste et banquet communiste. 1840

Vus par le très bourgeois Contitutionnel.

À l’exemple de ce qu’avait initié l’opposition anglaise, les divers courants de l’opposition française (dynastique ou radicale) initièrent une campagne de banquets permettant de contourner les lois répressives visant les associations. Les toasts portés à cette occasion étaient de véritables déclarations programmatiques.

Au lendemain du premier Banquet communiste à Paris (Belleville) le 1er juillet, on pouvait lire cet éditorial du grand journal centriste Le Constitutionnel, 5 juillet 1840. J’en donne l’intégralité, en l’entremêlant de quelques commentaires.

« Les banquets réformistes et radicaux se succèdent, et les toasts qui s’y entrechoquent indiquent clairement que les convives ne s’accordent que sur un seul point, à savoir que tout est au pire dans notre organisation politique et sociale. Quant au remèdes qu’il faut apporter aux maux affreux qu’ils signalent, les orateurs ne s’entendent plus, et chacun, plein de foi dans sa recette, n’a qu’une très mince idée de l’expédient d’autrui. »

L’emploi ironique de « maux affreux » montre bien avec quel mépris le journal considère les critiques de l’état politique et social de la France de la très bourgeoise Monarchie de Juillet. Tout va bien, et laissons les excités s’égosiller… Ce qui n’est pas sans nous rappeler notre présent macronien.

« Nous devons nous hâter de dire que les démonstrations dont nous parlons sont parfaitement légales. Une opinion, si peu raisonnable qu’elle soit, peut toujours être discutée, et c’est l’honneur de notre époque d’avoir substitué à l’émeute des rues, le pacifique usage des formes anglaises. D’ailleurs, ces manifestations publiques ont un avantage pour tout le monde. Un parti qui prétend à l’empire doit dire tout haut ce qu’il veut : il est bon qu’il expose ses doctrines, ses vues d’avenir, et qu’ami ou ennemi, on l’accepte ou on le discute en pleine connaissance de cause. Il n’y a donc ni à s’étonner ni à s’effrayer de ce qui se passe. Notre temps en a vu bien d’autres. Depuis dix ans, l’état, la société, l’église ont eu leurs réformateurs en théorie. De tout cela, il reste peu. Que restera-t-il du mouvement d’idées contradictoires qui s’est enté sur la réforme électorale ? Pas grand chose, à notre avis, si non ce progrès réel qu’aura fait un parti d’abdiquer les actes violents pour la discussion. »

Le Constitutionnel croit pouvoir se permettre de traiter par le mépris le bouillonnement politique (républicains), social (socialistes et communistes) et religieux (notamment Lamennais) qui suivit l’insurrection de 1830 usurpée par les Orléanistes.
Un an après l’échec et la dure répression de la puissante insurrection parisienne blanquiste de 1839, le journal voit s’ouvrir une ère de tranquillité… qui se terminera par l’insurrection de février 1848 et la chute de la monarchie. Mais effectivement, du côté des sociétés secrètes et de l’opposition radicale, on passe de l’action violente de rue à l’entreprise pacifique de conscientisation de l’opinion.

« Le point de départ de toutes les démonstrations récentes, c’est la réforme électorale : le dernier mot, très peu dissimulé, c’est le renversement de l’Établissement de Juillet. Ce rapprochement seul indique jusqu’à quel point se sont fourvoyés les hommes honorables qui ont pris le suffrage universel sous leur patronage, et qui ont défendu à la tribune la thèse radicale. On les pousse certainement plus loin qu’ils ne veulent aller, car quels que soient leurs griefs contre le Gouvernement qu’ils ont contribué à fonder, leurs paroles même témoignent que leur foi dans l’avenir monarchique de la France n’est pas détruite. Il y a là un malentendu qui s’expliquera, et peut-être les personnages dont nous parlons commencent-ils déjà à regretter d’avoir prêté à des projets qui ne sont pas les leurs, l’appui de leur popularité. »

Le thème principal des banquets est effectivement l’exigence d’une réforme du régime censitaire, réservant le droit de voter et de se faire élire aux plus fortunés. Les revendications vont des plus modestes (abaissement du taux du cens, permettant à la petite bourgeoisie de voter) à la plus décisive (suffrage universel… évidemment masculin).

« Nous n’insistons pas davantage sur les tendances politiques de réunions radicales. Il ne nous convient pas de provoquer une discussion où nous aurions dans les lois de septembre, un trop rude auxiliaire. Ce qui peut se débattre à l’aise, ce sont les théories sociales, et, sur ce terrain, les réformateurs, il faut en convenir, sont disposés à nous faire bien du chemin.
Ce n’est pas qu’on soit d’accord en ces matières, tant s’en faut. Bien que les banquets où ces doctrines se formulent, soient sévèrement réglementés, bien que les toasts qu’on y développe soient soumis à l’approbation des commissaires, dans le but sans doute de donner à ces manifestations un peu d’unité, les orateurs sont loin de s’entendre, et les critiques des feuilles du parti arrivent ensuite pour ajouter à la confusion. »

La loi du 9 septembre 1835 avait réduit drastiquement la liberté de la presse et mis à bas la presse d’opinion. C’est pourquoi les toasts n’étaient pas improvisés et devaient être soumis à l’approbation officielle. Grand seigneur, Le Constitutionnel ne fait pas appel à cette loi, et à d’autres, qui châtiaient les délits d’opinion, et veut s’en tenir à la discussion.

« Tandis que les plus sensés demandent avec instance qu’on ne s’occupe que de ce qui est pratique, les plus ardens [62], les moins politiques se moquent des faits et reconstruisent une société à leur guise. Saint-Simon, Fourier ne sont à côté de ceux-ci que des réformateurs à l’eau-rose [63]. Le titre même qu’ils prennent indique nettement leurs tendances. Héritiers directs de Babeuf, ils veulent la communauté des biens, et ils s’appellent « communistes ». Toute leur théorie se résume dans ce mot : « Abolition de la propriété ». »

Voilà, le grand mot est lâché : « Communistes », le mot qui ne peut qu’effrayer et révulser le lectorat bourgeois du journal. L’éclosion de brochures et de feuilles périodiques communistes, que nous avons présentée dans cette rubrique néo-babouvistes, avait momentanément été rendue possible par le fait que ces écrits traitaient de « science sociale » et non directement de politique. (Voir par exemple le procès de Pillot, acquitté en première instance : article 49). Mais évidemment le pouvoir s’empressa de faire en sorte qu’amendes, procès et emprisonnements entraînent la disparition de la presse communiste néo-babouviste, laissant le champ libre à la propagande légale communiste cabétiste.

« Le plus grand nombre des radicaux, empressons-nous de me dire, repousse ces monstrueuses utopies. La scission a été éclatante ces jours derniers, et le principal organe du parti radical s’est prononcé, avec une loyauté qui l’honore, contre des doctrines qui feraient la société la plus misérable et la plus dégradée. Cependant les plus raisonnables même ne prétendent pas abdiquer le soin de guérir radicalement les plaies de la société. M. Arago, dans le discours qu’il a prononcé à la tribune, à l’appui des pétitions sur la réforme, a parlé d’une nouvelle organisation du travail. Cette idée a été acceptée par les chefs du parti réformiste, et plus d’un toast a été consacré à l’exalter et à la développer.
Un discours, prononcé dans un des derniers banquets, nous a expliqué ce que voulaient dire ces mots : « Organisation du travail ». Le travail actuel est défectueux en ce qu’il consacre l’exploitation de l’homme par l’homme ; il faut que les travailleurs forment des sociétés commerciales, industrielles, en se conformant aux lois ; qu’ils partagent d’une manière égale, entre les ouvriers d’un même atelier, les fruits du travail, et qu’ils démontrent ainsi que l’homme est une œuvre complète qui n’a pas besoin d’auxiliaire.
Nous citons à peu près textuellement : Mais les capitaux, où donc les ouvriers les trouveront-ils ? L’honorable orateur comprend l’objection : « Soyez probes et moraux, répond-il ; ne vous proposez pas de devenir maîtres, à votre tour. Alors, vous inspirerez toute confiance, et vous trouverez toujours le crédit qui manque souvent aux maîtres même, à cause d’une moralité douteuse. »
Cette théorie n’a rien qui nous blesse ; il ne lui manque qu’une chose, c’est d’être praticable. »

Divers penseurs socialistes, (et notamment Buchez), clairement opposés au communisme néo-babouviste et à l’utopie cabétiste, avaient en effet popularisé l’idée de l’association ouvrière, sorte de coopérative ouvrière de production, qui, sans porter atteinte à l’ordre politique et social établi, permettrait à la classe ouvrière de vivre mieux et plus dignement. Mais cette idée ne pouvait alors évidemment que s’appliquer aux travailleurs des petits ateliers (métiers d’art, tailleurs, etc.) si nombreux à Paris, et non à la grande industrie à peine naissante. Certains de ces penseurs entrevoyaient même, à terme, une véritable régénération de la société par cet Associationnisme. Une parti des Républicains, comme ici le député des Pyrénées orientales François Arago, envisageaient favorablement cette théorie.

« Nous croyons peu, quand à nous, à ces misères de l’ouvrier dont on fait tant de bruit. Nous sommes aussi très convaincus que, sans changer l’organisation actuelle du travail, l’ouvrier probe et moral, s’il est en même temps laborieux et habile, peut sensiblement améliorer son sort et arriver à travailler pour son propre compte. Comme l’orateur radical, nous pensons que la moralité et la probité du travailleur lui ouvriront le crédit qui lui manque. Mais nous ne sommes pas, comme lui, frappés des inconvéniens [64] qu’il y aurait à ce que l’ouvrier devienne maître. C’est là au contraire, ce nous semble, ce qui soit être l’objet de sa légitime ambition, et, dans toutes les carrières industrielles, il a sous les yeux assez d’exemples pour lui donner confiance. Que sont, en effet, ces maîtres que l’on met à l’index, sinon des ouvriers probes, moraux, habiles, que leur travail et leur persévérance ont fait ce qu’ils sont ?
On veut passer le niveau sur les travailleurs ; on veut établir un partage égal des produits là où il n’y a pas égalité de travail et d’intelligence. Ce mode d’organiser le travail ne serait, nous le craignons bien, que l’organisation du désordre dans l’industrie. Il n’y a pas d’entreprise où l’unité d’intelligence et de volonté ne soit impérieusement exigée : à toutes choses il faut l’œil du maître, et il n’y a pas de maître quand tout le monde a le droit de commander.
Laissons donc de côté toutes ces utopies. L’admirable égalité civile que nos lois nous ont donnée et qui est si bien entrée dans nos mœurs, suffit et suffira longtemps encore à tout. Dans l’industrie, comme dans la carrière des armes, il n’est pas si haute position que le génie ne puisse atteindre. Laissons les ouvriers aspirer à devenir maîtres, et soyons bien convaincus que cette ambition-là, plus que tout autre levier, contribuera à les rendre et à les maintenir probes et honnêtes. »

Cette dernière partie de l’article mériterait une place d’honneur dans le florilège des proclamations conservatrices.
D’abord, on minimise, quand on ne la nie pas, la situation difficile, et souvent misérable des ouvriers.
Ensuite intervient la morale : il est toujours possible de devenir patron, si on le mérite à force de travail, de qualification et de probité.
Il est évident que dans le cadre rétréci de l’atelier, beaucoup d’ouvriers qualifiés avaient pour ambition de devenir leur propres maîtres, de créer un atelier où ils travailleraient seuls ou avec quelques compagnons. Et les exemples ne manquent pas de ce type de réussite.
Il est clair aussi que, dans le contexte de la grande industrie naissante, des ouvriers inventeurs de génie surent alors profiter du développement du machinisme et créer de modestes entreprises que leurs héritiers transformèrent en puissantes usines. Certains noms de notre capitalisme industriel résiduel en témoignent encore.
Mais à l’évidence aussi, alors que la répression s’abattait sur toute « coalition », que la grève était interdite, que la police, l’armée et la justice étaient systématiquement mises au service du patronat, ces belles leçons de morale permettait de contourner la lutte des classes, dont les deux insurrections des canuts lyonnais venaient de donner l’exemple : L’insurrection des Canuts (1834).

Allocution du coiffeur Rozier au Banquet communiste de Belleville, 1840

Citoyens [65]
Des exploiteurs de révolutions s’intitulent nos défenseurs pour nous entraîner dans des réformes purement politiques. Or, isolée de la réforme sociale, la réforme politique est un odieux mensonge, car elle conserve la vieille société, et avec elle l’exploitation de l’homme par l’homme ; parce qu’elle ne guérit pas les tortures morales et les souffrances physiques du peuple ; par que si les exploités veulent jouir de leurs droits politiques, les exploiteurs cruels et jaloux les jetteront à la rue, où ils seront en proie à la misère ; par conséquent les travailleurs sacrifieront leurs droits à leur existence, ou bien, s’ils ne peuvent renoncer à toute dignité humaine, ils prendront les armes ; mais aussi la tyrannie sera d’autant plus dangereuse que c’est sur une constitution en apparence démocratique qu’on s’appuiera pour les mitrailler. Donc les révolutionnaires sans principes ont tendu un piège à l’intelligence humaine en proclamant une réforme exclusivement politique, affligés qu’ils étaient et qu’ils sont encore des progrès et de la vérité des principes communistes ; ils ont pensé qu’en occupant le peuple d’insurrection et de combat, ils lui feraient oublier ses principes de fraternité et d’égalité réelle. Vous vous êtes trompés, messieurs les jouisseurs, messieurs les routiniers politiques. Le peuple a enfin compris que vous n’avez pu le détourner des idées sociales qui seules doivent accomplir le bonheur de l’humanité ; ce qu’il veut, c’est la satisfaction de ses besoins physiques et moraux. Si pour arriver à ce but, nous, communistes, nous parlions pour le moment de réforme politique, nous serions des niais sans conviction, ou des explorateurs comme cette foule d’intrigants qui éternisent l’exploitation physique et morale du peuple, spéculant sur ses erreurs qu’ils s’efforcent d’entretenir. Nous le répétons donc hautement :
A l’égale répartition des droits et des devoirs, c’est-à-dire à la communauté des travaux et des jouissances !

Le communisme chrétien de Wilhelm Weitlong. 1840

Une traduction française de 1840
Les communistes français eurent en 1840 l’opportunité, rare, de lire en français l’essai du communiste allemand Wilhelm Weitling, encontré ci-dessus en 1836, avec son opuscule de 69 pages, : Critique religieuse du communisme, L.-A. Michot., 1840.

Le compagnon tailleur Wilhelm Weitling (1808), nous l’avons vu, élevé dans une grande pauvreté, avait comme beaucoup d’artisans et d’ouvriers démocrates, gagné Paris en 1834. Il fut en 1836 un des fondateurs de la Ligue des Justes, qui regroupa à Paris bonne part de ces exilés.
Le communisme néo-babouviste y domine, et après l’échec de l’insurrection parisienne de 1839, la Ligue va se dégager des rituels de la société secrète et privilégier la lutte sociale.
Le communisme de Weitling est un communisme égalitaire d’inspiration chrétienne. Il est parmi les premiers à fonder ses espérances sur la lutte du prolétariat pour réaliser le bonheur commun. Il regarde devant, et non pas vers un passé où puiser des utopies communautaires. Mais il ne rejette pas la foi religieuse, car elle peut être un vecteur de conscientisation dans une masse aliénée. Le communisme en chantier s’autorise de la science sociale, mais il révèle aussi à cette masse aliénée que Jésus Christ était communiste !

Révélation à partir de laquelle les consciences peu préparées s’ouvriront à la pédagogie communiste. L’opuscule de 1840 est entièrement consacré à ce thème, et il fallait lire l’allemand (ce qui était le cas de la plupart des membres de la Ligue des Justes), pour lire les textes de Weitling dédiés à la lutte des classes [66].


Voici l’entame de son opuscule :
« Pauvres pécheurs et pécheresses ! cet Évangile est pour vous ; faites-en l’Évangile de la liberté ! Vous tous dont la foi chancelle et dont la science ne repose encore sur aucune base solide, dont l’ancre de salut per le fond sur la mer du doute, venez et puisez-y un nouveau courage et une nouvelle espérance ! »

Il poursuit plus loin :
« Pythagore communiquait dans des réunions secrètes les mystères les plus relevés de sa doctrine, seulement aux disciples qui avaient passé par des épreuves très difficiles ; ces épreuves étaient si sévères que souvent un silence de deux à cinq ans leur était imposé.
Cette division par degrés était très sage et bien calculée ; car une science qui exige une étude de plusieurs années peut être comprise d’autant plus facilement si les disciples sont classés d’après les progrès faits, leur amour pour la chose, leur courage et leur persévérance.
Le communisme était la science enseignée aussi bien par Pythagore que par Jésus. Chacun sentira combien elle est étroitement liée dans toutes ses conséquences aux moyens à employer pour la réalisation, et combien elle était difficile à comprendre par un peuple vivant il y a dix-huit siècles, surtout, puisque pour échapper aux persécutions, il fallait l’enseigner sous un déguisement prudent. La preuve encore, c’est le trouble que le réveil de cette doctrine a excité, il y a peu de temps, dans les têtes de nos hommes éclairés.
Jésus devait naturellement, pour la doctrine élevée qu’il voulait faire goûter, demander la foi, comme condition fondamentale, d’un peuple qui, ainsi que le sien, était à un degré si inférieur de civilisation ; car il était impossible d’être compris de tous immédiatement.
Il y a des sociétés et des individus qui, comparés à d’autres sociétés et individus, sont restés enfants quant à leur développement intellectuel ; c’est sur eux que la foi prévaut surtout ; elle est en revanche superflue pour d’autres qui sont avancés dans le développement scientifique, parce qu’elle s’est transformée en science par l’augmentation de leurs connaissances.
Tout instituteur du peuple, quiconque exerce de l’influence sur l’éducation et le développement du peuple doit en conséquence non seulement croire ce qu’il enseigne, mais le savoir, être pénétré de la vérité de l’objet, pouvoir en fournir des preuves, provoquer la critique plutôt que de chercher à l’écarter.
Comme l’instituteur du peuple (et par là nous comprenons les parents, les tuteurs, les maîtres, ainsi que toute personne enseignant), avec des gens tout-à-fait ignorants, des gens qui sont encore enfants d’esprit, a absolument besoins, pour se faire comprendre avec le temps, que ces auditeurs lui accordent croyance, l’importance de l’affaire exige qu’il jouisse auprès d’eux de quelque confiance, d’autant plus que, plus ils sont ignorants, plus il est difficile de leur faire saisir les principes et l’utilité d’une science quelconque ; il faut ainsi qu’il leur impose par sa charge et sa position.
Un tel instituteur, maintenant, quand il est appuyé systématiquement par d’autres maîtres, a tout-à-fait en son pouvoir la période de développement intellectuel de ses élèves ; de lui dépend en grande partie de les retenir courbés dans la sphère de la foi, ou de le faire arriver par la foi à la science et de leur fournis de cette manière l’occasion d’élargir de plus en plus le champ de cette dernière par leur propre activité.
Les classes des privilégiés, qui dirigent l’organisation sociale actuelle, ont tiré parti de cette circonstance [l’ignorance du peuple] dans leur intérêt exclusif. Eux qui croient beaucoup moins, parce qu’ils savent beaucoup, sont convaincus qu’en agrandissant le développement scientifique des masses, celles-ci découvrirons les ruses qui ont assuré jusqu’ici aux premiers le maniement des affaires de tous, ainsi que garanti la résignation et le dévouement des secondes. C’est pourquoi on a cherché de toutes les manières à empêcher que le développement du peuple sorte du domaine de la foi et entre sur le territoire de la science.
Le pouvoir et l’argent dans la main des privilégiés ont été de puissants moyens pour l’exécution de leurs plans. C’est par eux que tout le personnel enseignant s’est trouvé assez bien placé sous leur unique influence.
La foi qui devait servir comme moyen pour faciliter la science, devint maintenant le but, et la science devint le moyen de parvenir à ce but.
Au lieu que le peuple doit croire pour apprendre quelque chose, il doit maintenant apprendre pour croire quelque chose que ceux qui enseignent ne croient pas eux-mêmes. ».

L’essentiel de la démonstration qui suit est consacrée au communisme de Jésus :
« Jésus enseigne l’abolition de la propriété.
L’abolition de la propriété, ce moyen indispensable pour réaliser la communauté des travaux et des biens, était précisément ce qui entravait tant alors la manifestation publique et la propagation de cette doctrine, parce que les principaux des Romains et des Juifs, les prêtres, les Lévites et les Sadducéens étaient tous intéressés à étouffer ces principes dans leur germe.
Comme nous avons encore aujourd’hui dans la société les mêmes classes, quoique sous des noms différents, c’est précisément aussi pourquoi cette abolition de la propriété désirée est toujours encore expliquée comme un renoncement volontaire qui est recommandé, quelque clairement que tous les passages bibliques, malgré les précautions oratoires, prouvent le contraire. »
Une analyse serrée des épisodes et des textes des Évangiles vient ensuite à l’appui.

L’autre communisme. Cabet. Profession de foi 1840

Le publiciste sans doute le plus connu comme "communiste" dans les années 1840 n’était ni ouvrier, ni alors révolutionnaire (malgré son long passé d’activiste carbonaro et de républicain radical). Étienne Cabet (1788-1856) était avocat et avait même été, avant son exil forcé en Angleterre, procureur général à Bastia. Sa théorie naît plus de ses lectures, de sa sensibilité, que d’une expérience directe de l’inégalité sociale. Voici comment il en présente la genèse, dans une brochure très répandue de 1840, alors que son roman utopique Voyage en Icarie (1840 également) connaît un grand succès. Le communisme qu’il propose n’a pas grand chose, sinon rien à voir avec celui des néo-babouvistes. Il s’en explique durement dans cette profession de foi.

Comment je suis communiste, par M.Cabet, Paris, impr. Bourgogne et Martinet, 1840 - brochure de 16 p.
"Dès leur apparition [67], les Communistes sont calomniés, repoussés, persécutés : n’importe ! Il faut avoir le courage de ses convictions ; il faut dire ce qu’on est... Je suis Communiste !
Qu’on ne s’effraie pas à ce mot de Communiste [68] qu’on ne condamne pas sans entendre ; qu’on daigne écouter jusqu’au bout ! Je le demande au nom de la justice ; dans notre intérêt, pour qu’on nous éclaire si nous sommes dans l’erreur ; je le demande aussi dans l’intérêt de tous, parce que nous désirons sincèrement leur bonheur et que nous croyons notre système le plus capable de les rendre heureux. - Mais comment suis-je Communiste ?
D’abord, je me hâte d’accomplir ce que je voulais faire depuis longtemps, de me séparer hautement de quelques uns de ces Communistes, prétendus ou vrais, qui, récemment, ont attiré l’attention sur eux par des écrits et des actes [69]. - Rien n’est plus facile que de prendre un titre quelconque, celui de Communiste comme celui de Démocrate, ou de Républicain, ou de Chrétien, sans en avoir les qualités et les vertus ; en d’autres termes, il y a, comme on dit, Communistes et Communistes, Démocrates et Démocrates, Républicains et Républicains, Chrétiens et Chrétiens...
S’il est vrai que des hommes qui se disent Communistes aient professé des doctrines intolérantes, menaçantes, immorales [70], je proteste contre ces doctrines ; s’il y a eu des actes inconvenants, je proteste contre ces actes ; je ne veux répondre que de mes propres doctrines et de mes propres faits. - S’il existe de prétendus Communistes qui ne se recommandent ni par leur ardeur au travail, ni par leur tempérance, ni par leur prudence [71], je me sépare aussi d’eux : mais, avant de se dire Communistes, ces hommes ne se disaient-ils pas Réformistes, Démocrates, Républicains ? N’avaient-ils pas auparavant les mêmes défauts ? N’y a t-il pas un homme de ce genre dans chacun des autres partis ? D’ailleurs, s’il existe quelques faux Communistes de cette espèce, je connais beaucoup de vrais Communistes aussi tempérants que laborieux, aussi tolérants qu’honnêtes, aussi patients que courageux, aussi modestes que désintéressés, remplis du plus admirable dévouement pour la cause de l’Humanité.
Car cette Communauté, dont on veut faire un monstre, qu’est-ce ? - Une doctrine, un système de philosophie, de morale, d’éducation, d’organisation sociale et politique.
Quelle est sa philosophie ? - La plus douce, puisqu’elle a pour but le perfectionnement et le bonheur des hommes, et pour moyen la fraternité.
Quelle est sa morale ? - La plus pure, puisqu’elle tend à tarir la source de tous les vices et de tous les crimes, par le développement de la raison à l’aide de l’éducation.
Quelle est son éducation ? - La plus parfaite, puisqu’elle travaille à développer chez tous les hommes l’intelligence et la dignité qu’ils ont reçues de la Nature.
Quelle est sa religion ? - La plus sublime, puisque l’homme, heureux par l’usage de la raison, n’a plus que des actions de grâces à rendre à la Nature pour les innombrables bienfaits qu’elle a répandus sur lui.
Quelle est son organisation sociale et politique ? Avant de le dire, je vais rendre compte du travail qui m’a conduit à l’adoption de la Communauté ; et l’on me pardonnera, je l’espère, si j’entre dans quelques détails personnels qui me semblent nécessaires pour expliquer ma conviction.
Jeté en Angleterre par suite de mes opinions démocratiques [72], résolu à consacrer le repos et le loisir d’un long exil à l’étude et au travail pour continuer un dévouement de vingt-cinq années à la cause populaire, je me demandai quel était l’ouvrage le plus nécessaire au Peuple ; et je fis pour lui plusieurs histoires élémentaires : 1° une histoire universelle ; 2° une histoire des Anglais ; 3° une histoire des Français ; 4° une histoire populaire de la Révolution française, - toutes ces histoires présentant un cours pratique de philosophie, de morale et de politique [73].
En étudiant l’histoire et en l’écrivant, j’étais frappé et désolé de voir partout et toujours tant de discordes civiles, tant de révolutions, la Société toujours si troublée, l’humanité toujours si malheureuse. - J’en recherchai la cause afin de pouvoir trouver le remède. Et certes, il n’est personne qui puisse désapprouver une pareille recherche. Et cette recherche, je la fis de bonne foi, dans des vues philosophiques, avec la seule passion de la vérité ; car ce serait démence de repousser la vérité qui peut nous rendre heureux et de préférer l’erreur qui doit faire naître notre malheur.
Si la vérité s’était trouvée dans l’excellence de l’Aristocratie et du Despotisme, j’aurais adopté avec ardeur le principe du Despotisme et de l’Aristocratie : mais je restai convaincu que l’inégalité était la véritable cause originelle et primordiale de tous les vices et de tous les malheurs de toutes les Sociétés, depuis le commencement du monde ; que cette cause était essentielle et fatale, c’est-à-dire qu’elle produirait, nécessairement, inévitablement, les mêmes vices et les mêmes malheurs tant qu’elle subsisterait, et jusqu’à la fin du monde si on la laissait subsister toujours ; que par conséquent le remède était la suppression de cette inégalité et la reconstruction de la Société sur la base de l’égalité. Je restai donc Démocrate, et devins plus Démocrate que jamais, c’est-à-dire j’adoptai les principes de la Révolution française, une Déclaration des droits, la Souveraineté du Peuple, la liberté, l’égalité, la fraternité et toutes leurs conséquences.
Alors, je voulus faire un travail que j’avais toujours projeté et que je n’avais jamais eu le temps de réaliser, emporté que j’étais par les affaires de chaque jour et de chaque heure ; je m’occupai de rédiger un programme, un plan d’organisation sociale et politique.
Toutes les fois que, nous autres Démocrates, nous attaquions le système de l’inégalité, ses partisans, sentant leur impuissance à repousser nos attaques, nous répondaient d’un ton triomphal : "Mais que mettez-vous à la place ? Où est votre programme, votre système, votre plan ?" Le Peuple lui-même, et la masse du Juste-milieu [74] qui désire sincèrement le bien général, nous disaient également : "Qu’est-ce que c’est que ça, la Démocratie, la République ? Est-ce que ça vaut mieux pour nous que la Monarchie ? Est-ce que ça nous donnera du travail et du pain ? Est-ce que ça paiera nos billets aux échéances de la quinzaine ou du mois ? Est-ce que ça nous délivrera de nos soucis et de nos misères ? Est-ce que ça nous amènera l’aisance et l’ordre, la paix et le bonheur ? "
Je pris donc la plume pour rédiger un programme, un plan, comme le mathématicien pour résoudre un problème. Je me supposai chargé d’organiser une grande Société sur la base de l’égalité, et j’écrivis mon plan pour voir si et comment on pourrait organiser l’égalité dans l’éducation, dans la nourriture, dans le vêtement, dans le logement, dans l’ameublement, dans le travail, dans les charges de tous genres, et dans les jouissances de toute nature.
Je vis bientôt que l’égalité exigeait une étendue de production agricole et manufacturière, une économie, un ordre, une distribution intelligente et raisonnée, qui n’existent pas et qui ne peuvent exister aujourd’hui. Bientôt je fus conduit à l’éducation en commun, au travail en commun, à la nécessité de la concentration dans d’immenses ateliers et dans d’immenses magasins, à la multiplication illimitée des machines, à l’exploitation du territoire en commun, au partage des fruits et des produits, en un mot à la Communauté.
La Communauté ! Mais je l’avais toujours vu traiter d’utopie, de chimère, irréalisable, inapplicable, impossible, ne pouvant d’ailleurs établir d’autre égalité que l’égalité de misère, ni faire de la Société et des hommes autre chose qu’un couvent et des moines.
Cependant, ne voulant pas m’en rapporter aveuglément aux autres, et voulant vérifier le fait par moi-même, je refis mon programme et mon plan sur la base de la Communauté, pour voir si cette Communauté était ou n’était pas praticable et possible, pour voir si ce système pouvait satisfaire tous les besoins de la Société d’aujourd’hui sous tous les rapports, de l’éducation, de la nourriture, du logement, de l’agriculture, de l’aisance, du bonheur, des arts, de la famille, etc., etc. Et je vis avec surprise, avec joie, avec ravissement, que, si une Nation le voulait, elle pourrait facilement s’organiser en Communauté [75] , en conservant aux heureux d’aujourd’hui tout leur bonheur, en les rendant même plus heureux, et en procurant la même félicité à tous ceux que la misère accable aujourd’hui.
Je vis ensuite, avec un plaisir croissant, que la transformation d’une vieille Société en une Communauté nouvelle était possible sans bouleversement, sans dépouiller les riches, en détruisant à l’instant même la misère des pauvres [76].
Je vis même, toujours avec un transport plus vif, que, à cause des immenses progrès survenus dans l’industrie et les machines, la Communauté était plus praticable aujourd’hui qu’à aucune époque antérieure, et chez une grande Nation industrielle que chez un petit Peuple sans industrie et sans puissance [77].
Inutile de dire que pour m’assurer que la Communauté et la transformation d’une vieille Société en Communauté étaient possibles, je recherchai toutes les objections qu’on pouvait faire, sans en éviter aucune ; car si j’en avais rencontré d’invincibles, qu’on n’aurait pas manqué de m’opposer tôt ou tard, j’aurais intérieurement désapprouvé et abandonné ce système ; mais je ne trouvai aucune objection solide.
Et tout ce premier travail, je voulus le faire sans livres, d’après mes propres méditations et mes propres inspirations. Mais après mon épreuve terminée, voulant faire une contre-épreuve, je consultai tous les Philosophes anciens et modernes de tous les pays [78] ; je parcourus leurs ouvrages (plus de 1.000 volumes), afin d’avoir sur cette question l’opinion des hommes qui sont les lumières de l’humanité ; et je reconnus, avec bonheur, que presque tous adoptent l’Égalité, que beaucoup, et Jésus-Christ en tête [79], adoptent la Communauté, et que quelques uns seulement préfèrent l’Inégalité, mais avec des raisons ou des objections qui, loin de me convaincre, ne firent que me confirmer dans ma première conviction. Je trouvai même un assez grand nombre d’ouvrages, comme l’Utopie du chancelier d’Angleterre Thomas Morus, qui contenaient une organisation de Communauté. J’étudiai aussi tous les autres systèmes connus, ceux d’Owen, de Saint-Simon, de Fourrier, de Buchez et Roux, etc. ; et tous confirmèrent encore ma conviction en faveur de la Communauté. Elle seule me parut pouvoir résoudre parfaitement les questions de travail, de salaire, etc., etc."

Contrairement donc à l’image du communiste cabétiste "icarien" de la fin des années 1840, où les disciples, bientôt rejoints par le maître, fuiront la société française pour créer au Texas des communautés de frères, Cabet pointe ici, sans en préciser les modalités, la possibilité d’un passage pacifique de toute la France à la Communauté que décrit son Voyage en Icarie.

1841 - L’Humanitaire (Paris) et Le Travail (Lyon). Deux fondements du communisme égalitaire néo-babouvisme


En juillet 1841 naissait à Paris le mensuel égalitaire l’Humanitaire article 49, dont le matérialisme résolu et le communisme proclamé firent scandale. Ne proclamait-il pas que sans la société communiste pour laquelle il militait « toute domination de l’homme sur l’homme serait abolie » ! l’Humanitaire n’eut que deux numéros : en septembre son gérant, le jeune Gabriel Charavay. Né à Lyon en 1818, le bonnetier Gabriel Charavay, militant blanquiste, et disciple de Buonarroti, fut arrêté et condamné à deux ans de prison.
On lit au début de l’éditorial du n°1 de l’Humanitaire : « Le journal que nous publions a pour mission de développer les principes de la science sociale. »

Dans le même temps (juin 1841) naissait à Lyon une autre publication tout aussi communiste, le Travail.
Voici comment cette publication est saluée et commentée par l’Humanitaire :
« Le Travail. Organe de la rénovation sociale.
Tel est le titre d’un journal mensuel récemment publié à Lyon, fondé et rédigé exclusivement par des ouvriers. Pour ce qui est de l’esprit exclusif qu’ils impriment à leur œuvre, nos frères de Lyon peuvent s’approprier les mêmes raisons que nous donnons au journal l’Atelier. Mais ce n’est pas là encore ce qui nous tient le plus à cœur : nous gémissons de les voir marcher dans une fausse voie, de les voir se rattacher aux idées spiritualistes diamétralement opposées à la doctrine de la communauté égalitaire, dont ils sont les apôtres"

Incidente R.M : ainsi, on lit dans le n°1 du Travail : « Donc, si Dieu n’a pu vouloir sur la terre que l’harmonie et le bonheur, l’Égalité et la Fraternité ont dû entrer dans ses desseins, car le bonheur ne saurait exister là ou l’égalité et la fraternité ne régneraient pas. »
Mais reprenons l’article de l’Humanitaire :

"Espérons qu’ils reviendront de leur erreur, et qu’ils reconnaîtront qu’on ne peut tirer de bonnes conséquences d’un principe mauvais. Puissent-ils n’admettre, comme nous, que les choses susceptibles de la plus rigoureuse démonstration
Il y a assez longtemps qu’on donne dans le vague, et qu’on cherche le bonheur où il n’est pas. »

Un bon exemple de la scission philosophique entre les deux courants et les deux justifications du jeune communisme, telles que l’indiquent les sous-titres des deux publication : science sociale nourrie de matérialisme athée et libertaire, et rénovation, « spiritualisme » chrétien porteur de l’idéal christique.

Les fondements du communisme égalitaire de Théodore Dézamy - 1841

"L’homme a soit de bonheur"
En 1840, l’année où il organise avec succès le Banquet communiste à Paris (Belleville), le surveillant de pension, abondant polygraphe et journaliste communiste, Théodore Dézamy (1808) publie par livraisons mensuelles L’Égalitaire, Journal de l’organisation sociale dont il est le gérant rédacteur en chef.

Le jeune Marx rendra peu après hommage à son engagement communiste matérialiste et scientifique dans La Sainte-Famille, 1845, : « Les communistes français plus scientifiques, Dézamy, Gay, etc., exposent , à l’exemple d’Owen, la doctrine du matérialisme comme doctrine de l’humanisme réel et comme la base logique du communisme. »]]

Quelques mois après, Théodore Dézamy publie M. Lamennais réfuté par lui-même, ou Examen critique du livre intitulé : Du passé et de l’avenir du Peuple, Paris, 1841.
Le chapitre VIII résume excellemment la doctrine de Dézamy, qui veut achever la Révolution politique de 1793 par une Révolution sociale :

« De la société politique. (1) :
(1) Note de Dézamy : "La société politique diffère de la société naturelle, en ce que la première implique l’idée d’une organisation et d’une direction."
L’homme a soif de bonheur ! Personne ne conteste cette vérité ; car ceux qui nient la félicité sur la terre la placent au ciel ! Quant à nous, qui n’avons jamais eu aucune communication avec les puissances surnaturelles et sommes privés des lumières de la foi, nous ne pouvons élever si haut nos désirs : convaincus que la terre est notre unique patrie, notre religion est toute terrestre. Ainsi donc, en dépit des prêtres et des moralistes, le but constant de tous nos efforts sera de réaliser le bonheur en ce monde. Mais, dira-t-on, la terre n’est qu’un gîte d’une nuit, une vallée de larmes ? Eh ! qu’est-ce qui le prouve ? Cette terre si fleurie, si féconde, si magnifique, si susceptible d’être embellie par les arts, les sciences et l’industrie, pourquoi ne deviendrait-elle pas un séjour fortuné ? Tous les éléments du bonheur sont ici-bas à notre portée, en nous, hors de nous. Le sentiment de la vie, respirer un air pur, les beautés de la nature, l’amitié, l’amour, la considération, les charmes de la société, l’étude des arts et des sciences, ne remplissent-ils pas le cœur de sentiments enivrants ?
Ceci posé, qu’est-ce que le bonheur ?
L’homme, avons-nous vu, est doué de tous les organes nécessaires à sa conservation et à la perfectibilité : le bonheur est donc le développement parfait et régulier de toutes nos facultés.
Notre organisation physique a des besoins irrésistibles ; notre organisation intellectuelle et morale a d’autres appétits non moins impérieux, et dont la satisfaction nous est beaucoup plus agréable encore.
Vivre donc d’une manière conforme à notre complète organisation, ou point de bonheur !
Boire, Manger, Dormir, Engendrer, etc. : voilà les principaux besoins de l’ordre physique.
Sentir et Raisonner : voilà les premiers besoins de l’ordre intellectuel et moral.
Trouver donc une situation qui puisse assurer à tous, et sans contrainte, la perpétuelle satisfaction des besoins du corps et des besoins de l’esprit : tel est le problème qui actuellement se présente à résoudre.
Nous définissons la société une assurance mutuelle contre tous les accidents, contre toutes les infériorités. Il n’y a point de société où cette réciproque solidarité n’existe pas ; où il y a des riches et des pauvres, des valets et des maîtres, des nobles et des prolétaires, des grands et des petits, des exploiteurs et des exploités ; en un mot, où au sommet sont les favoris de la fortune, à la base les déshérités et les parias !!! je ne vois qu’une agglomération, qu’un ramassis informe d’individualités exclusives, d’égoïsmes juxtaposés ; qu’une arène monstrueuse et sanglante d’ennemis acharnés, prêts à chaque instant à se dévorer entre eux.
La Révolution française, en inscrivant sur sa bannière : Liberté, Égalité, Fraternité, Unité, a posé la formule de l’association ; mais arrêtée dans sa marche ascendante par la hache Thermidorienne [80] et par celle de Vendôme [81], elle n’a pu réaliser ses promesses : elle n’a même accompli qu’en partie son œuvre de démolition.
Il s’agit donc aujourd’hui de nous bien pénétrer de l’esprit de la noble devise que nous ont léguée nos pères.
La LIBERTÉ n’est autre chose que le bonheur lui-même : c’est-à-dire le développement de notre être, la parfaite satisfaction de tous nos besoins. Elle ne peut avoir d’autres bornes que ces besoins eux-mêmes, elle est illimitée ou elle n’est pas. Nous prouverons que la chose est possible. Jusqu’à ce jour, on a nommé Liberté l’exercice de certains droits politiques et sociaux établis par la loi.
L’ÉGALITÉ se définit ainsi : « Des moyens proportionnellement égaux donnés à chacun pour réaliser la liberté. »
La FRATERNITÉ est la résultante nécessaire de la liberté et de l’égalité ; c’est ce puissant levier qui doit remuer le monde, cette force collective qui a déjà opéré de si sublimes merveilles ; c’est, en un mot, la solidaire union de tous les besoins et de toutes les facultés humaines, l’identification de tous nos intérêts.
La Fraternité crie à chacun de tous :
Fais du bien pour en recevoir. Ne nuis pas pour que rien ne te nuise.
D’où résulte cette triple unité :
Liberté ou Unité de but, Égalité ou Unité de moyens, Fraternité ou Unité d’action.
Le dernier terme du problème est donc celui-ci :
Trouver une situation qui puisse réaliser cette triple et commune unité, c’est-à-dire, où les intérêts individuels ne puissent jamais être en antagonisme.
La question ainsi posée, la conclusion se déduit d’elle-même, c’est l’ASSOCIATION COMMUNAUTAIRE.
Maintenant, il s’agirait de présenter un Plan organique de Communauté (1)
(1) Dézamy indique en note : « Nous avions dessein d’esquisser ce plan, mais restreints par le cadre de notre brochure, que nous allons terminer par cette troisième livraison, nous avons cru devoir y renoncer, bien que notre travail soit achevé. Nous croyons d’ailleurs qu’il vaut mieux y ajouter quelques développements et en faire le sujet d’un petit volume. ».
Nous ne l’entreprendrons pas pour le moment ; nous allons reprendre notre critique. »
La présentation du travail annoncé sera l’objet du Code de la Communauté, Paris, 1842, où Dézamy porte en page de garde cette citation de Hobbes : « Dans la communauté, la morale vient des choses et non des hommes : les services que nous rendons aux autres retournent sur nous-mêmes ; on ne peut trouver que dans le bonheur commun sa félicité individuelle », suivie de cette affirmation : « Cette révolution sera la dernière, parce qu’alors la société sera directement constitués pour le progrès. »
Précurseur du « socialisme scientifique » de Marx, Dézamy y écrit :
« - Quel est le but de la philosophie ?
 C’est de conduire les hommes au bonheur.
 Comment espérez-vous parvenir à ce résultat ?
 Par la science. »

Lyon 1841 - Naissance du communisme prolétarien - "Pourquoi nous sommes communistes"

Un article du Travail, organe de la rénovation sociale


L’éphémère publication mensuelle communiste lyonnaise Le Travail, organe de la rénovation sociale, n°2, juillet 1841 (voir ci-dessus), publie cet article qui ne laisse pas d’interroger un lecteur du XXIème siècle, persuadé que le communisme, en tant que doctrine, et en tant que parti, n’est apparu qu’à l’orée du XXe siècle, dans une prise de distance radicale avec le socialisme en plein essor. De quel communisme parlent donc avec assurance ces ouvriers lyonnais, dont le journal proclame "fondé et dirigé exclusivement spar des ouvriers" ?

« POURQUOI NOUS SOMMES COMMUNISTES.
Pourquoi sommes-nous communistes ? Pourquoi le plus grand nombre de nos frères, les ouvriers, sont-ils comme nous communistes ?
Ces questions que l’on nous adresse chaque jour, nous nous les sommes déjà posées, afin de nous assurer que nous n’obéissions qu’à des convictions bien arrêtées, et que nulle influence étrangère ne nous entraînait dans une voie que le raisonnement pourrait nous forcer d’abandonner.
Le peu d’instruction que, de nos jours encore, on donne au peuple, ne lui permet pas d’apprécier dans tous ses détails une doctrine sociale quelconque ; comment pourrait-il d’ailleurs se livrer à cette étude, accablé qu’il est chaque jour par un travail abrutissant de quinze à dix-huit heures. Son bon sens naturel, ses souffrances, ses malheurs, voilà le plus puissant enseignement qu’il possède, enseignement incessant, il faut en convenir, car le malheur s’empare de lui au berceau et ne le quitte pas qu’il ne l’ait étendu dans la tombe.
Si le peuple n’a d’autres moyens d’instruction que son bon sens et ses malheurs, il a dû, cherchant à se soustraire à son infortune, examiner attentivement la nature et la cause de ses souffrances, car ce n’est que cette étude qui a pu l’amener à la conception d’une organisation meilleure. C’est cet examen que nous allons retracer.
Il y a longtemps que le peuple subit la dure loi du malheur. On le voit à toutes les époques, sous des qualifications diverses, sacrifié moralement et matériellement aux délices d’un petit nombre d’hommes qui s’appellent et se croient grands, parce que la multitude qui les entoure est courbée sous le poids de sa misère. Esclave dans l’antiquité, serf au moyen-âge, prolétaire aujourd’hui, partout et toujours le peuple, c’est-à-dire la partie la plus nombreuse et la seule laborieuse de la société, a été indignement spoliée et exploitée par une minorité favorisée du hasard.
Sans doute, et comme nous l’avons déjà dit, l’humanité a marché dans la voie du progrès ; mais à mesure que les monstruosités qui pesaient sur le peuple ont diminué, sa sensibilité a pris de l’extension, et nous pensons en fait qu’il souffre autant qu’il n’a jamais souffert. Si, grâce à l’énergie populaire, l’ouvrier de nos cités industrielles n’est pas, comme le nègre des Colonies, l’objet d’un trafic honteux et cruel, il n’en est pas mieux considéré ; c’est une machine intelligente qui ne coûte rien d’achat, dont la quantité ne fait jamais défaut, qui sert à faire fortune, puis qui va douloureusement s’éteindre ignorée à l’hôpital ou sur un grabat, éloigné du palais de ses maîtres, afin que le cri de sa douleur ne vienne pas interrompre le cours voluptueux de leurs jouissances. C’est un état de choses qu’on a judicieusement appelé de nos jours LA TRAITE DES BLANCS.
Que l’on nous dise, dans l’état actuel d’exploitation qui règne aussi bien sur les rives de la Seine qu’aux bords de la Tamise, quels sont les liens qui rattachent le pauvre à la vie ? AMITIÉ, FAMILLE, AMOUR, toutes ces affections pures et saintes que la nature a déposées dans son cœur, n’est-il pas en quelque sorte condamné à les étouffer, et n’est-ce ce pas pour lui un sujet d’éternelles tortures ! Que l’on nous dise si, pour ceux qui spéculent froidement sur les sueurs des malheureux, et qui, pour nous servir de leurs expressions, ne visent qu’à se débarrasser des exigences du travail par l’emploi des machines, il peut exister de distinction entre l’ouvrier et l’esclave, et s’ils ne sont pas plutôt intéressés à la conservation de ce dernier, qui leur coûte une somme d’argent, qu’à celle de l’ouvrier, qui ne coûte jamais rien d’acquisition. Et qui ne sait d’ailleurs que des économistes d’Angleterre ont osé agiter la question de savoir s’il ne serait pas plus avantageux de détruire les masses que de les laisser subsister ! Quand des systèmes aussi effrontés osent se faire jour, il est plus que temps, on en conviendra, de chercher un remède radical à une aussi déplorable situation.
L’expérience que nous avons acquise à nos dépens nous défend de nous abuser sur les ressources que présente l’ordre social actuel. Tant qu’il y aura des gens qui pourront se reposer avant d’avoir travaillé, ou des gens qui n’emploieront leur activité qu’à des occupations inutiles et même nuisibles, il y en aura d’autres , et ce sera le plus grand nombre, qui, travaillant et payant pour tous, se TUERONT À LA PEINE.
Les questions de réforme ne peuvent plus être, aujourd’hui, envisagées d’un point de vue purement politique [82]. L’homme, avant tout, a le DROIT DE VIVRE, et pour que ce droit ne soit point illusoire ou éphémère, il faut une organisation large et prévoyante, qui embrasse toutes les relations des individus, de manière à tirer un parti profitable des libres efforts et des facultés de chacun.
Que l’exemple du passé ne soit pas perdu pour nous. Que le sang de nos pères n’ait pas coulé en vain. Rappelons-nous que ces colosses d’énergie ont fait un généreux sacrifice de leur vie pour le triomphe de l’Égalité, et que leurs efforts néanmoins n’ont abouti qu’à nous léguer l’intrigue et le despotisme [83].Gloire leur soit rendue pourtant ! car ils ont fait tout ce qui leur était humainement possible de faire. Que leurs mânes illustres reposent en paix dans la tombe ! nous avons recueilli leur saint héritage, et nous n’évoquerons leur souvenir qu’avec reconnaissance et vénération. Mais nous serions des fils dégénérés si ce populaire holocauste était pour nous un enseignement stérile.
Or, si depuis cinquante ans, toutes les révolutions qui ont passé nous ont laissé dans l’exploitation et la misère, si de tous ces gouvernements divers qui se sont succédés les uns aux autres il n’en est pas un qui ait guéri les plaies de la société, il faut bien reconnaître que ces maux ne résident pas seulement dans telle ou telle forme politique, mais qu’ils ont surtout leur source dans la base sociale elle-même, c’est-à-dire dans la PROPRIÉTÉ, cause unique et incessante d’égoïsme, de cupidité, d’oppression, et de tous les vices, de toutes les turpitudes qui souillent la société. Or, nous sommes donc fondés à croire que le remède à tant de maux ne peut se trouver que dans une organisation sociale qui fera de toutes les propriétés INDIVIDUELLES une propriété NATIONALE, COMMUNE, sur laquelle tous les hommes auront un droit égal de jouissance, en raison des devoirs égaux qui sont tracés à tous, en vertu du principe de fraternité en dehors duquel il n’y a pas de bonheur à espérer.
Que ceux qui n’ont que faiblement à se plaindre des vices de l’état social actuel consacrent leurs loisirs à édifier et propager des systèmes plus ou moins ingénieux ; qu’ils réclament une extension des droits politiques, des améliorations qui allègeraient peut-être le fardeau des misères du peuple, une réforme plus en rapport avec les idées reçues, nous le concevons, et plusieurs d’entre eux peuvent n’être entrés dans cette voie que par les conseils d’un prudent égoïsme. Mais que nous, pauvres Parias, nous nous contentions de telles bribes ; que nous nous bornions à réclamer des droits qui nous effleureraient à peine, et que l’on est bien décidé d’ailleurs à ne pas accorder. Ce serait plus qu’une erreur, ce serait de la folie.
Néanmoins nos sympathies sont acquises à tous ceux qui s’occupent d’améliorer le sort physique, moral ou intellectuel du peuple ; elles sont surtout acquises ceux qui veulent le triomphe complet de la souveraineté populaire parce qu’elle est la base de notre doctrine. La COMMUNAUTÉ n’est autre chose que le moyen de réaliser dans toute leur plénitude, et d’asseoir sur des fondements inébranlables les trois grands principes proclamés par notre glorieuse Révolution : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ.
La Communauté ! voilà la solution de ce grand problème : le BONHEUR GÉNÉRAL Voilà l’arche sainte qui doit surnager au milieu du naufrage des sociétés modernes. Voilà le sanctuaire où se réfugient toutes nos espérances ! C’est elle qui purgera le monde des souillures et des crimes qu’y a introduits l’intérêt privé. L’égoïsme, les rivalités, les haines, les guerres, l’oppression, la misère, tous ces effets cesseront quand la cause qui les produit n’existera plus ; et le dévoûment (sic), l’abnégation, l’amour, la fraternité, le bonheur, établiront leur saint empire ! Avec la Communauté disparaîtront ces appellations monstrueuses de noblesse, et de roture ; de bourgeois et de peuple ; de riches et de pauvres ; d’oisifs et de travailleurs ; d’exploiteurs et d’exploités. C’est la Communauté qui donnera un puissant essor à tous les progrès ; qui verra éclore les plus vastes conceptions du génie ; c’est dans son sein, enfin, que s’accompliront toutes les magnifiques promesses faites à l’humanité.

  1. Aussi voyez les effets de sa puissance magique ! Il a suffi de la présenter au peuple pour qu’elle conquît aussitôt ses ardentes sympathies. Elle a fait en quelques mois plus de prosélytes que tous les autres systèmes sociaux réunis n’en ont fait en dix années [84]. C’est qu’elle porte à son front ce signe de vérité éternelle qui pénètre et convainc. C’est qu’il n’y a pas d’objection, pas d’argument qu’elle ne détruise, pas d’arguties, pas de subtilités qui ne tombent écrasées sous le poids de sa logique ; aussi malgré les réquisitoires foudroyants des parquets, malgré les clameurs des journaux stipendiés et les attaques égoïstes ou inintelligentes d’une opposition niaise et stérile, elle marche appuyée sur une démocratie forte et rationnelle ; elle marche, étendant chaque jour le cercle de ses conquêtes ; et bientôt on pourra dire de sa puissance ce que le vainqueur d’Italie disait à Campo Formio de la République française : est aveugle qui ne la voit pas.
    Nous croyons avoir suffisamment démontré pourquoi nous sommes communistes. Nous ne pensons pas qu’il reste dans l’esprit d’aucun de ceux qui nous aurons lu que nous n’avons pas de fortes et sincères convictions. Il nous reste à démontrer, maintenant, que nous avons une idée claire et précise de l’organisation sociale que nous appelons de tous nos vœux, et c’est ce que nous établirons dans le cours de notre publication. »

Communisme égalitaire. Le procès de Jean-Jacques Pillot, 1841

J’ai déjà pointé l’origine plébéienne de bien des adeptes du néo babouvisme communiste.
Mais on ne saurait négliger la présence de théoriciens et de dirigeants issus de la toute petite bourgeoise intellectuelle. Ainsi des deux principaux initiateurs du Banquet communiste de Belleville, le 1er juillet 1840, qui affirma publiquement la naissance du mouvement : Théodore Dézamy (1808), instituteur puis surveillant de pension, et Jean-Jacques Pillot (1808), qui avait abandonné le séminaire pour des études de médecine, puis l’enseignement. Son anticléricalisme proclamé lui avaient valu en septembre 1836 une condamnation à six mois de prison .
Tout en militant à la Société secrète des Saisons (blanquiste) [85] (il fut accusé d’avoir participé à l’insurrection de 1839), Pillot, proclamé « homme de lettres », s’est attaché à partir de 1839 à diffuser le communisme égalitaire, ce qui lui valut la prison
En août 1839, Pillot est condamné à 6 mois de prison pour la publication non autorisée de son hebdomadaire La Tribune du peuple n °1, le 2 février 1839 Il publie ensuite trois ouvrages par lesquels il veut présenter et approfondir la doctrine.
La Tribune du peuple, recueil philosophique et historique, Paris, 1839. Histoire des égaux ou moyens d’établir l’égalité absolue parmi les hommes, Paris, août 1840. Ni châteaux, ni chaumières, ou état de la question sociale en 1840, Paris, 13 mai 1840.

On peut juger du contenu par ces deux extraits :
« Ni châteaux ni chaumières : Les immortels génies qui rêvèrent le bonheur du peuple, en 93, avaient bien compris que leur rêve ne se réaliserait jamais, tant que ces deux chancres impurs (les prêtres et les nobles) qui le rongent ne seraient point entièrement anéantis ; mais ils oublièrent bientôt cette vérité, lorsqu’ils voulurent instituer une religion nouvelle. Ils ne savaient donc pas qu’une religion nouvelle, quelle qu’elle soit, est toujours un bourbier infect d’où s’exhalent les miasmes pestiférés qui portent la corruption et la mort au sein des peuples ! Ils ne savaient donc pas que toute religion enfante nécessairement des castes, et que les castes ne vivent que du malheur des peuples… Eh bien ! nous, qui ne sommes ni chrétiens, ni païens, ni toute autre chose de ce genre ; nous, qui ne voulons ni vivre des sueurs de la populace, ni lui faire l’aumône, ni la narguer, ni l’avilir, nous lui dirons : la terre n’appartient à personne ; ses fruits n’appartiennent qu’à ceux qui la fécondent. Que si ces êtres souffreteux et tant méprisés jusqu’aujourd’hui viennent à douter de leurs forces, nous ajouterons : L’espèce parasite qui vous dévore est lâche et peu nombreuse ; vous êtres plus de deux cents contre un ! »

« Histoire des égaux, ou Moyens d’établir l’égalité absolue parmi les hommes. Il faut le dire tout d’abord, crainte de récrimination et pour éviter tout jeu de surprise : il ne s’agit de rien moins que de changer totalement la surface du globe ; et ce qui paraît beaucoup plus surprenant encore, de substituer instantanément à la vie de ses habitants une vie toute nouvelle, et dont ils ne peuvent retrouver aucun exemple dans le passé : de les amener à oublier tout ce qui a été jusqu’à présent l’objet des plus constants efforts de leur mémoire ; à mépriser ce qu’ils ont le plus estimé ; à rougir des usages dont ils ont été le plus orgueilleux ; à traîner dans la boue ce qu’ils sont adoré ; en un mot, à ressentir une aversion sans remède pour ce qu’ils ont recherché avec le plus d’ardeur, et à rechercher irrésistiblement ce qu’ils ont jusqu’alors ou ignoré, ou dédaigné, ou détesté… Communistes, à nous a été réservé l’accomplissement de cette œuvre immense ! »

On mesurera la distorsion entre l’élite militante communiste (publication de l’ouvrage de Pillot en mai 1840, 1200 personnes au Banquet communiste du 1er Juillet 1840), et le puissant mouvement revendicatif parisien qui de Juin à Septembre mobilisa tailleurs, ouvriers en papiers peintes, menuisiers, tailleurs de pierre avec à partir d’Août une grève générale du bâtiment. Focalisés sur leurs revendications, les ouvriers ne répondirent pas aux appels à l’insurrection des Sociétés secrètes, et avaient d’autres soucis immédiats que les longs articles des « Égalitaires » sur la justification d’un avenir communiste.

Nous retrouvons Pillot en 1841, dans les pages de l’Humanitaire organe de la science sociale [86] dont nous ne connaissons que deux numéros, juillet-août 1841 (Voir ci-dessus). L’Humanitaire est bon exemple de ce fut la presse néo babouviste, qui se fixait comme objectif essentiel la présentation et l’explication de la doctrine. D’où des éditoriaux fleuves très théoriques, parfaitement déconnectés d’une actualité qui n’apparaît parfois qu’in fine. Ainsi, à la fin du n°1, Juillet 1841, une chronique judiciaire où nous rencontrrons Pillot. Suite au Banquet communiste du 1er Juillet 1840, Pillot était détenu sans jugement depuis septembre 1840, pour participation à une association illicite, « secte communiste rêvant l’anéantissement du droit de propriété et son remplacement par un système de communauté égalitaire ».

Il est intéressant de voir comment il décrit son activité militante comme une activité pacifique de théoricien, voué à l’affirmation de la nécessité historique et éthique de la Communauté et de l’Égalité.
Voici ce qu’écrit L’Humanitaire, évidemment favorable aux accusés :

« Les 8, 9 et 10 juin, comparaissaient devant la sixième chambre du tribunal correctionnel de Paris, dix prévenus presque tous accusés du même délit participation à des sociétés secrètes, port d’armes prohibées, quoique professant des opinions différentes, et qui n’avaient de commun entre elles que le but : le bonheur de l’humanité. Parmi eux on remarquait Pillot, Rozier, Blaise, Dourille et Audry. Le premier déclara hautement qu’il est communiste, et qu’il prend ce titre comme il prendrait celui de tout autre doctrine s’il la professait. Il répond au président qui l’accuse d’avoir, dans ses écrits, et entr’autres dans une brochure intitulée : Ni châteaux, ni chaumières, excité au régicide et enfanté des Darmès.
[Le 15 octobre 1840, en effet, l’ouvrier frotteur (cireur de parquets) Marius Darnès avait tiré sur le Roi sans l’atteindre ; il avait été un des convives du Banquet communiste et l’on avait trouvé chez lui des ouvrages communistes, dont celui de Pillot. Il sera condamné à mort et exécuté.
« Qui me dira que Darmès ou tout autre n’aura lu que mon livre ? Qui me dit qu’il n’a pas lu la Bible qui a fait Ravaillac ? Si on trouve mon écrit dans la poche d’un homme avec un pistolet, dira-t-on que c’est l’écrit qui a chargé le pistolet ? On ne m’a pas poursuivi pour mes écrits, on m’a tenu neuf mois en prison. »
interrogatoire des autres détenus
« Nous extrayons quelques passages du discours que Pillot a prononcé pour sa défense, et qui n’a pas peu contribué à l’émotion de l’auditoire :

Messieurs, dit-il, j’ai été arrêté sous l’inculpation de complot, et voilà dix mois que je suis en prison. Dans les premiers temps de mon arrestation j’ai paru devant la justice, et j’affirme que mes explications ont été données avec une sincérité dont le juge qui m’interrogeait a été pleinement convaincu. J’ai passé quatre heures dans son cabinet, causant avec lui, si j’ose le dire, familièrement et philosophiquement, comme peuvent le faire deux hommes qui cherchent de bonne foi la vérité. Je ne lui ai rien celé de ma vie, de mes habitudes, je lui ai dit jusqu’aux heures où je me levais, et où je me couchais, jusqu’au temps que je consacrais à mes travaux de nuit. »

Pillot explique ensuite longuement qu’il attend avec sérénité le verdict, et conclut :
« Je respecte la justice, et je suis sûr qu’elle aura compris tout ce qu’il y avait de passion dans le langage du ministère public sinon contre moi, au moins contre mes écrits.
Ce n’est pas ici que je dois les défendre, en développer l’esprit, à démontrer si tel homme, si la communauté est un bien. Oui, je suis communiste, mais je n’en fais pas vanterie ; je ne me pavane de l’opinion des hommes qui me connaissent et qui connaissent tout ce qu’il y a de respectable dans ma position depuis dix années que je suis séparé de ma famille. Dans cet intervalle de temps, j’ai tenu école, et en six semaines j’avais obtenu quatre-vingt-quinze élèves j’occupais avec moi douze professeurs. Ce que je dis n’est pas pour tirer vanterie de ce que je puis faire, de ce que je pourrais être. J’ai une opinion, j’ai cherché à la répandre ; je l’ai cherché dans un long travail, et surtout dans le travail des nuits, car je dormais le jour pour travailler dans le recueillement et le silence. Jamais on ne m’a vu dans aucun lieu public, jamais je n’ai fréquenté les cafés, les marchands de vin, les tavernes ; jamais je n’y ai paru une seule fois dans ma vie. [87]
J’aurais pu avoir recours à la presse périodique pour développer mes théories ; j’aurais pu avoir recours (pardonnez-moi la trivialité de l’expression) à ce qu’on appelle de la banque [88], des fanfaronnades, pour chercher à faire prévaloir, je n’y ai travaillé que pendant le silence et l’étude du cabinet. »

L’orateur invoque, à l’appui de ses idées, le témoignage des philosophes depuis Platon jusqu’à L’abbé de Mably, 1709-1785, précurseur du communisme égalitaire ; quelques passages de ce dernier, qu’il accompagne de commentaires dans le sens de la doctrine communiste, sont suivis de ces citations, tirées d’un ouvrage en trois volumes qu’il a fait lui même, et qu’il annonce avoir l’intention de publier quand il y aura mis la dernière mainLa Communauté n’est plus une utopie !, qu’il fera publier début octobre 1841 à Parisalors qu’il était encore emprisonné] : « Il y a des vérités primordiales co-existantes à l’univers, qui sont éternelles comme lui, en conséquence desquelles tout ce qui est doit être, de telle manière plutôt que de telle autre. – Les conséquences à tirer de ces principes éternels constituent l’ordre et le bien ; - les conséquences fausses constituent le désordre et le mal. – L’existence de l’humanité est évidemment l’objet médiat ou immédiat de toute existence dans l’univers, et cette vérité est mathématiquement démontrable, comme la rotondité du cercle, comme la propriété des nombres.  »

Le tribunal prononça un verdict d’acquittement, mais le procureur fit appel et Pillot sera condamné à six mois de prison à ajouter à ses très longs mois de préventive.
Je vous renvoie au dictionnaire Maitron (en ligne) pour la biographie ultérieure de ce vaillant lutteur, exilé après le coup d’État de 1851, et, de retour en France avec la République, membre actif de la Commune de Paris, ce qui lui vaudra une condamnation à la réclusion perpétuelle. Il mourra en prison en 1877.

Communistes vs réformistes. Polémique de 1841 entre "l’Humanitaire" et "l’Atelier"

En septembre 1840, au lendemain des grandes grèves parisiennes de l’été, naissait à Paris le mensuel l’Atelier, « organe des intérêts moraux et matériels des ouvriers ». Son titre montre bien qu’il ne s’agit pas encore, loin de là, de l’ouvrier de la grande industrie alors balbutiante en France, mais du prolétariat des petites entreprises, de ces « ateliers » si nombreux à Paris et à Lyon. Cet « Organe spécial de la Classe laborieuse. Rédigé par des ouvriers exclusivement », comme dit le sous-titre de l’affiche, affiche son imprégnation chrétienne par les deux maximes qui suivent : « Frappez et il vous sera ouvert, demandez et il vous sera donné. Évangile St Math. » et « Celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger. St Paul. ». Et, au pied de l’établi, sont ouverts deux livres, Histoire du Peuple français, et Révolution française.

Sa rédaction était donc entièrement assurée par un collectif d’ouvriers se réclamant pour la plupart du socialisme utopique et chrétien de Philippe Buchez. Le modeste fonctionnaire puis médecin et publiciste Philippe Buchez, né en 1796, avait activement milité contre les Bourbons dans la Charbonnerie, avant de se convertir au saint-simonisme, puis au socialisme chrétien. Ses disciples ouvriers militent pour une réforme de la société fondée sur l’association ouvrière des coopératives de production]]. Certes, des militants blanquistes et communistes avaient pu participer à sa création, comme Gabriel Charavay que j’évoquais ci-dessus ou Théodore Dézamy, qui sera bientôt un théoricien phare du communisme égalitaire. Mais ils étaient tout à fait minoritaires. L’influence de Buchez faisait que cette publication authentiquement ouvrière prenait toutes ses distances avec le courant ouvrier insurrectionnel blanquiste et babouviste, et s’en tenait, ce qui était beaucoup, aux revendications concrètes et immédiates telles que les avaient formulées les grévistes de l’été, vraiment peu sensibles aux sirènes insurrectionnelles des Sociétés secrètes. Pour autant, l’Atelier était attentif à toutes les formes d’expression ouvrière, comme en témoigne le long article intitulé « Aux ouvriers communistes », publié dans son numéro 10 de juin 1841, en première page.

J’en reprends ici les premières lignes.
« Il y a longtemps que nous avions le désir de nous adresser directement à vous ; mais nous nous sommes abstenus jusqu’à ce que vous puissiez répondre vous-mêmes. Aussi, avons-nous appris avec une vive satisfaction la création de plusieurs petits journaux communistes, rédigés, comme le nôtre, par de simples ouvriers librement choisis par leurs pairs »
L’article précise ici en note : « Le Travail, à Lyon, l’Humanitaire, à Paris. » J’ai récemment évoqué plus haut ces deux journaux.
« Nous sommes convaincus qu’il résultera de ces publications, véritablement populaires, de grands avantages pour la classe ouvrière en général. Par ce moyen, nous pourrons nous enseigner mutuellement, nous pourrons nous reprendre les uns les autres avec sévérité et convenance sur nos défauts et sur nos erreurs théoriques et pratiques ; et, soit que le conseil vienne de vous ou de nous, ce sera une obligation pour tous, songez-y bien ! de le prendre en considération et de le méditer ; car, ici, ce ne sont pas tels ou tels individus qui parlent en leur nom ; c’est plus que cela, c’est une portion active du peuple s’adressant à une autre portion non moins active ; ou plutôt, c’est le peuple faisant un retour sur lui-même pour examiner la valeur des pensées diverses qui l’animent, afin de conserver celles qui sont bonnes, et de rejeter celles qui sont mauvaises. Il est d’autant plus important que ce travail soit fait entre nous, ouvriers, que nous seuls pouvons nous dire nos vérités. Le peuple, dans son ensemble, est, comme toute personne humaine ; s’il méprise ses calomniateurs, s’il est sensible aux sympathies qu’on lui témoigne, s’il écoute parfois avec quelque complaisance les louanges de ses courtisans (car le peuple a des courtisans), nous devons avouer, qu’en dehors de nos rangs, nul ne pourrait nous reprendre avec autorité sur nos écarts : c’est un droit qui n’appartient qu’à nous-mêmes.
C’est donc à vous et de vous, ouvriers communistes, que nous allons parler aujourd’hui en toute franchise, et vous nous répondrez avec une franchise égale. »

L’article se continue par une longue et très intéressante confrontation doctrinale avec les thèses communistes. J’y reviendrai peut-être. Mais je focalise ici sur cette fierté ouvrière d’accéder à une conscience et une expression autonomes, égales en dignité à celle des intellectuels bourgeois, et par là même se tenant à l’écart de l’influence de ces intellectuels qui, aussi respectables soient-ils, ne vivent pas la condition ouvrière, quand ils ne veulent pas la mettre au service d’une entreprise politique où les ouvriers seraient une fois de plus la piétaille révolutionnaire pour des petits bourgeois qui tireraient leurs marrons du feu.


Dans son numéro 1, l’Humanitaire répond immédiatement, et ce d’autant plus vivement que son gérant, Gabriel Charavay, avait, on l’a vu, contribué à la création de l’Atelier :
" Réponse au journal l’Atelier,
Le dernier n° du journal l’ATELIER contient un article intitulé : « aux ouvriers communistes », dans lequel il adresse plusieurs questions et conseils à notre journal, qui, quoique n’ayant pas encore paru, se trouve, ainsi que le Travail, journal communiste publié à Lyon, nettement indiqué par son titre. Nous allons donc passer en revue les idées fondamentales de cet article.
Les bruits divers qui ont circulé sur la publication de notre journal, l’accueil et les récriminations qu’ont éprouvés la ligne qu’il suivra invariablement et la doctrine qu’il professera, expliquent suffisamment, pour nous, comment l’Atelier a été amené à parler d’un journal qu’il ne connaissait pas encore.
Nous le louerons, d’abord, de la sympathie qu’il nous témoigne, et du ton de convenance qui règne dans tout son article. L’Atelier se félicite que notre journal soit fondé et doive être exclusivement rédigé par des ouvriers : on y lit : « Il est d’autant plus important que ce travail soit fait entre nous, ouvriers, que nous seuls pouvons nous dire nos vérités. » Nous ne partageons pas l’opinion de notre confrère ; nous croyons que c’est là une erreur très grave et très funeste. Un milieu social faux devait nécessairement produire des idées fausses ; d’où il résulte que, dans la société actuelle, un très petit nombre d’hommes a des idées vraies, mais ce petit nombre d’hommes n’est pas exclusivement dans une seule classe de la société ; toutes les classes peuvent également revendiquer leurs apôtres, leurs martyrs de la régénération humanitaire. Si la statistique prouve en faveur de la classe ouvrière, c’est évidemment parce qu’elle est la plus nombreuse, et non parce qu’à elle seule est réservée la possession de la vérité ; car tous les hommes sont également aptes à découvrir la cause des faits divers qui leur apparaissent journellement ; la situation sociale, dans laquelle chacun d’eux s’est trouvé constitue seule la différence des capacités et des aptitudes. Ainsi, nous ne repoussons et n’excluons personne ; nous appelons, au contraire, à nous tous les hommes de bonne volonté. Nous les adjurons de nous apporter leur concours dans notre œuvre régénératrice, n’importe de quelle classe ils sortent, ils seront toujours admis parmi nous, dès que leurs principes seront d’accord avec les principes égalitaires et communistes. Un ministre serait reçu avec joie dans nos rangs, si, nouveau Thomas Morus [89], il venait nous apporter un plan d’organisation communautaire, plus net, plus sensé que le nôtre.
Nous le répétons, il nous semble que l’Atelier est tombé dans une grave erreur en disant que nous, ouvriers, pouvions seuls nous dire nos vérités. L’histoire, que nous invoquerons toujours à l’appui de notre théorie de l’organisme humain, prouve la vérité de notre assertion. Les hommes les plus remarquables de l’antiquité et des temps modernes sont tous, ou presque tous, en dehors de la classe ouvrière : Pythagore, Socrate, Platon, Thomas Morus, Campanella, Mably, Morelly, Babeuf, Buonarotti (sic), n’étaient certainement pas des ouvriers, et cependant voilà nos maîtres, à nous "

Cette présentation d’une tradition non interrompue de communisme est un leitmotiv des publications socialistes et communistes d’alors. Je reviendrai dans un article détaillé sur les raisons de cette appellation de « communistes » aux trois philosophes grecs, aux deux utopistes des XVIe-XVIIe siècles, aux deux philosophes des Lumières, et aux deux révolutionnaires contemporains [90].

" Faudra-t-il repousser une vérité, parce qu’elle nous viendra d’un homme d’origine aristocratique ? La vérité n’est-elle pas toujours la vérité, de quelque part qu’elle vienne ? Nous conseillons à l’Atelier (nous usons ici du droit de réciprocité), d’appeler à lui et d’admettre dans son sein tous les hommes de bonne volonté, même M. Buchez [91], le cas se présentant."
L’article s’engage ensuite longuement dans la confrontation doctrinale sur le communisme.
Mais je voudrais seulement pointer ici une question qui sera fondamentale dans tout le développement du mouvement ouvrier, celle de la « pureté de classe » ou de l’apport doctrinal de maîtres à penser. Nous la retrouverons lors de la création du premier Parti ouvrier français, en 1880 : parti composé uniquement d’ouvriers ou Parti groupant tous les défenseurs de la cause ouvrière ? Nous la retrouverons aussi dans l’affirmation du syndicalisme révolutionnaire français de la fin du XIXe siècle, plus que méfiant devant un Parti socialiste envahi de « beaux parleurs » avocats et journalistes…

Commentaires sur la Communauté des biens et du travail. "La Fraternité", 1842


Si le républicanisme politiquement avancé de Buonarroti séduit bien des démocrates, il n’en va autrement de la perspective de la communauté des biens et du travail, grandement diffusée par le Manifeste des Égaux. D’où l’insistance avec laquelle les premiers communistes révolutionnaires (qui se démarquent de l’utopie communiste de Cabet) reprennent les explications de Buonarroti à ce sujet. Ainsi de cette épaisse publication, dont je donne l’introduction :

Système politique et social des Égaux, extrait du livre de Ph.Buonarroti, Paris, au bureau du journal La Fraternité, 1842. (La Fraternité était un journal communiste placé sous l’égide de Babeuf, du philanthrope socialiste Owen, et de Jésus, proclamateur de la fraternité).

« Exposé préliminaire.
De nombreux écrivains ont fait consister la prospérité des nations dans la multiplicité de leurs besoins, dans la diversité toujours croissante de leurs jouissances matérielles, dans une immense industrie, dans un commerce illimité, dans la rapide circulation des métaux monnayés, et, en dernière analyse, dans l’inquiète et insatiable cupidité des citoyens. Tantôt on a préféré l’entassement des propriétés territoriales en peu de mains ; tantôt on s’est prononcé pour la multiplication des petits propriétaires ; et tandis que les uns ont cru la misère et l’abrutissement de la partie productive de la nation nécessaire à l’opulence et à la tranquillité du tout, d’autres, en offrant la liberté illimitée de l’industrie et des transactions comme un moyen de remédier à l’inégalité établie, ont frayé le chemin à une nouvelle corruption et à de nouvelles inégalités. - Dès qu’on eût placé le bonheur et la force de la société dans les richesses, on fut nécessairement conduit à refuser l’exercice des droits politiques à tous ceux qui n’offraient pas, par leur fortune, une garantie de leur attachement à un pareil ordre, réputé le bien par excellence.
Dans tout système social de ce genre, la grande majorité des citoyens, constamment assujettie à des travaux pénibles, est condamnée de fait à languir dans la misère, dans l’ignorance et dans l’esclavage. Du grand nombre des salariés et du petit nombre des salarians (sic) résulte nécessairement la misère des premiers. L’ignorance est, à la fois, une nécessité pour les travailleurs surchargés, et une précaution pour ceux qui ont rejeté sur eux leur propre fardeau. De la misère et de l’ignorance naît l’esclavage, qui est partout où les hommes ne peuvent ou ne savent pas faire usage de leur volonté.
Ce système, que ses partisans eux-mêmes ont nommé : Ordre d’égoïsme ou d’aristocratie, eut, dans la Convention même, d’adroits et habiles défenseurs : les preuves sont dans les astucieuses harangues des Girondins, dans leurs transactions avec la cour, dans leurs perpétuelles invectives contre les amis de l’égalité, dans leurs liaisons avec Dumouriez, etc., etc.
Rousseau proclama les droits inséparables de la nature humaine ; il plaida pour tous les hommes sans distinction ; il plaça la prospérité de la société dans le bonheur de chacun de ses membre, et sa force dans l’attachement de tous aux lois. La richesse publique est pour lui dans le travail et dans la modération des citoyens, et la liberté réside dans la puissance du souverain qui est le peuple entier, et dont chaque élément conserve l’influence nécessaire à la vie du corps social par l’effet de l’impartiale répartition des jouissances et des lumières. - Cet ordre social, qui soumet à la volonté du peuple les actions et les propriétés particulières ; qui encourage les arts utiles à tous, et proscrit ceux qui ne flattent que le petit nombre ; qui développe sans prédilection la raison de chacun ; qui substitue à la cupidité l’amour de la patrie et de la gloire ; qui fait de tous les citoyens une seule et paisible famille ; qui, en un mot, assujettit chacun à la liberté de tous, et personne à celle d’un autre : cet ordre fut de tout temps l’objet des vœux secrets des vrais sages, et il eut, dans toutes les époques d’illustre défenseurs ; tels furent : Minos, Platon, Lycurgue, le Christ, Thomas Morus, Montesquieu et Mably ; plus tard, l’entier gouvernement révolutionnaire, proclamant que : TOUS LES HOMMES ONT UN DROIT ÉGAL AUX PRODUCTIONS DE LA TERRE ET DE L’INDUSTRIE, et enfin les auteurs de la conspiration dite des Égaux, parmi lesquels figurent : Babeuf, Darthé, Buonarroti, Antonelle, Bertrand de Lyon, etc., etc.
Ce système, nommé ordre d’égalité, fut celui de Rousseau. C’est sur ces principes que la société des Babouvistes se forma au Panthéon ; mais un comité secret se chargea de préparer l’insurrection. Ce fut dans ce comité que l’on posa les principes d’ordre social les plus propres à délivrer les nations des maux qui les affligent.
Jamais, y disait-on, la masse du peuple n’est parvenue au degré d’instruction et d’indépendance nécessaires pour l’exercice des droits politiques essentiels à sa liberté, à sa conservation et à son bonheur. Les nations les plus sages de l’Antiquité eurent des esclaves qui les mettaient sans cesse en péril : jamais société civile ne put faire disparaître de son sein cette foule d’hommes qu’aigrit et rend malheureux l’idée des biens dont ils sont privés et dont ils voient les autres en possession. Partout la multitude rampe sous la verge d’un despote ou sous celle des castes privilégiées. - Et, portant ensuite les regards sur la nation française, on la voyait asservie, par les manœuvres des égoïstes, à la corporation des riches et des enrichis. - Quant à la cause de ces désordres, on la trouva dans l’inégalité des fortunes et des conditions, et en dernière analyse, dans la propriété individuelle par laquelle les plus adroits ou les plus heureux, dépouillèrent et dépouillent sans cesse la multitude qui, astreinte à des travaux longs et pénibles, mal nourrie, mal vêtue, mal logée, privée des jouissances qu’elle voit se multiplier pour quelques-uns, et minée par la misère, par l’ignorance, par l’envie et par le désespoir dans ses forces physiques et morales, ne voit plus dans la société qu’un ennemi.
L’histoire de la révolution venait à l’appui de ces réflexions. Le comité y voyait la classe antérieurement riche et elle qui l’était devenue, assiduement (sic) occupées à s’assurer la prééminence ; il y voyait que les prétentions ambitieuses allaient toujours de pair avec la haine du travail et le désir de l’opulence ; que l’attachement du peuple aux droits de cité s’était refroidi à mesure que les institutions favorables à l’égalité avaient reçu des atteintes, et que toute la politique des aristocrates consistait à appauvrir, diviser, dégoûter, effrayer et comprimer la classe laborieuse, dont les réclamations sont par eux représentées comme les causes les plus actives de la décadence de la société. - D’après ces observations, on dut conclure que la cause toujours agissante de l’esclavage est tout entière dans l’inégalité. Détruire l’inégalité est donc la tâche de tout législateur vertueux : voilà le principe qui résulta des méditations du comité. Comment parvenir à son application ?
Amar, qui avait vu la Convention pourvoir aux besoins urgens* de la patrie par la taxe des objets vénaux, par les contributions révolutionnaires et par les réquisitions sur les riches, vantait cette manière d’enlever le superflu qui encombre les canaux trop remplis pour le rendre à ceux qui manquent du nécessaire. D’autres proposaient le partage des terres, les lois somptuaires, l’impôt progressif. - Mais l’on observa que les législateurs, qui, pour diminuer les ravages de l’inégalité, avaient eu recours au partage des terres et aux lois somptuaires, en livrant la distribution des travaux et des biens à l’avidité et à la concurrence, n’avaient opposé au torrent que de faibles remparts, toujours minés et renversés par l’action incessante de l’avarice et de l’orgueil, auxquels le maintien du droit de propriété fournit constamment mille moyens de franchir tous les obstacles.
Les réquisitions et les taxes furent employées utilement pour faire face aux besoins urgens*, et déjouer la malveillance des riches ; mais elles ne sauraient faire partie de l’ordre habituel de la société, sans en attaquer l’existence : car, outre qu’il serait impossible de les asseoir sans risquer d’enlever le nécessaire, elles entraîneraient le grave et irréparable inconvénient de tarir les ressources de la reproduction, en ôtant aux propriétaires, à qui elles laisseraient la charge de la culture, l’encouragement de la jouissance ; elles seraient d’ailleurs insuffisantes contre l’entassement sourd du numéraire, résultat inévitable du commerce vers lequel se tourneraient naturellement les spéculations de l’avidité. L’impôt progressif serait un moyen efficace de morceler les terres, d’empêcher l’accumulation des richesses et de bannir l’oisiveté et le luxe, si l’estimation exacte des fortunes qu’il exige n’était pas difficile à atteindre ; car comment apprécier les capitaux ? cette manière d’asseoir l’impôt serait tout au plus un acheminement au bien ; elle pallierait le mal sans en couper la racine. - Par la loi de la nature, qui fait dépendre la production du travail, ce travail est évidemment pour chaque citoyen une condition essentielle du pacte social ; et comme chacun apporte en société une mise égale (la totalité de ses forces et de ses moyens), il s’ensuit que les charges, les productions et les avantages doivent être également partagés : le but de la société est effectivement de prévenir les inégalités naturelles.
Ceux qui raisonnaient ainsi, voyaient dans LA COMMUNAUTÉ DES BIENS ET DES TRAVAUX, le véritable objet et la perfection de l’état social, le seul ordre public propre à bannir à jamais l’oppression en rendant impossibles les ravages de l’ambition et de l’avarice, et à garantir à tous les citoyens le plus grand bonheur possible. Il était reconnu entre ces égaux, que les lois de liberté et d’égalité ne recevraient jamais une application utile et durable, sans une réforme radicale dans l’ordre des propriétés.
Le 9 ventôse an IV, la clôture de la société fut décrétée par le Directoire et exécutée par le général Buonaparte : et les Égaux furent proscrits ; mais toutes ces persécutions ne firent que déterminer Babeuf et ses amis à développer leurs plans et à éclairer leurs concitoyens. Ils créèrent un Directoire secret de salut public, vers les premiers jours de germinal an IV.
Ce nouveau comité adopta la doctrine politique dont il vient d’être parlé, basée sur ces principes : que l’égalité des travaux et des jouissances est le seul but de la société ; que l’égalité sans restriction, amène et garantit le plus grand bonheur de tous, avec la certitude qu’il ne pourrait jamais leur être enlevé, et qu’enfin l’impartiale distribution des biens et des lumières devra être le résultat infaillible et définitif des efforts des conjurés.
Leur objet et leur moyen était le peuple.
Leur point de ralliement, la constitution de 93 modifiée dans ses dispositions sur la propriété.
Leur premier mobile, la vérité et l’exposé des droits du peuple.
Le comité, après avoir résolu de substituer à l’autorité existante une autorité provisoire et révolutionnaire, à la nomination des insurgés de Paris, qui devait s’adjoindre un démocrate par département ; après avoir formulé son fameux acte insurrecteur qui comprenait les moyens transitoires pour arriver à la communauté ; après avoir arrêté le décret du peuple à sa nouvelle autorité provisoire, décret fondé sur ses droits naturels, sur ce que l’inégale rétribution des travaux et des biens est la sources intarissable de l’esclavage et des malheurs publics ; sur ce que le travail de tous est la condition essentielle du pacte social, sur ce qu’enfin la propriété réside essentiellement dans le peuple, qui peut seul en déterminer et en changer la répartition, et après avoir enfin créé son comité militaire, et pourvu à toute l’insurrection, le comité, disons-nous, s’occupa d’une manière plus spéciale de la législation définitive de l’égalité.
A l’aide des débris qui restent de toute cette affaire, Buonarroti a exposé ainsi qu’il suit, la forme civile et politique que les conjurés préparaient aux Français, et les institutions transitoires par lesquelles ils comptaient les y conduire. "

Le communiste Dézamy : de l’homme ordinaire et du génie. Pascal Paoli au secours du communisme égalitaire. 1842

J’évoquais dans un article précédent l’ouvrage fondamental de Dézamy, Code de la communauté, 1842.
Dézamy y polémique avec ceux qui opposent à son égalitarisme l’inégalité naturelle existant entre les hommes ordinaires et les génies. Voici sa réponse :
« Ceci posé, je conviens bien volontiers, maintenant, que les Hommes, aujourd’hui, possèdent, à des degrés fort divers, leurs talents et leurs aptitudes. Mais cela serait-il une raison de conclure à des privilèges, soit dans la répartition de la richesse publique, soit par une supériorité politique ou même purement honorifique ? Rien ne me paraît plus contraire au principe de la société, qui est de prévenir les effets des inégalités naturelles. Puis, d’ailleurs, le génie de l’Homme, l’Homme tout entier, n’est-il pas le produit du passé et du milieu social dans lequel l’Homme vit et a vécu : c’est-à-dire de son organisation première, de son éducation, des mœurs, des lois et d’une infinité d’autres circonstances ?
Ne devient-il pas évident, dès lors, que, si quelqu’un donne plus, c’est qu’il a reçu davantage ; et n’est-on pas obligé de reconnaître toute la justesse de ce vieux dicton populaire :
« Qui fait tout ce qu’il peut fait tout ce qu’il doit. »
Mais pourquoi donc vous porter ainsi les avocats du génie ? Ce n’est point lui assurément qui vous a donné mission de lui faire outrage. Quoi ! le génie n’est-il pas par lui-même un assez beau privilège ? Quoi ! les sciences et les arts n’ont-ils donc à vos yeux aucun attrait ? ne peuvent-ils plus être la sources des jouissances les plus vives ? Quoi ! ne comptez-vous pour rien l’amour de la gloire et l’estime d’un peuple libre ? Honte et réprobation à quiconque oserait soutenir une pareille hérésie !
Ah ! qu’ils défendaient bien mieux la cause et la dignité du génie, ces illustres et savants philosophes, lorsque leurs plumes éloquentes traçaient ces belles paroles : " Il n’existe parmi eux aucune distinction, que celle attachée à la supériorité de la sagesse, résultat d’une longue expérience et d’un travail soutenu." (Fénelon". Description du gouvernement de la Bétique.) »
En effet, dans Les aventures de Télémaque, 1699, Fénelon présente la Bétique, ou l’utopie d’une société égalitaire et sans monnaie de paysans et de bergers, sans hiérarchie sociale et politique.

L’article poursuit :
« Le mérite n’a pas besoin d’autre avantage que sa propre excellence. » (Morelly. Basiliade) »
Dans Le naufrage des îles flottantes ou la Basiliade, 1753, Morelly propose en effet une assez extraordinaire utopie communiste, nourrie de la vision du monde extra européen, et du refus de la propriété.

Et l’article poursuit :
« "Le privilège est une vermine qui carie insensiblement la liberté". (Machiavel.)
Écoutons aussi un des citoyens les plus célèbres du dernier siècle.
Quand la Corse tout entière décernait à Paoli les titres vénérés de sauveur et de père de la patrie, de cette même patrie qu’il venait si héroïquement de délivrer à jamais du joug des Génois,
Quand chacun exaltait avec enthousiasme son extrême désintéressement et son incorruptible vertu,
Quand tous les citoyens le remerciaient d’avoir établi l’égalité(1) au mépris de sa propre fortune, et lui conféraient par d’unanimes acclamations une nouvelle dictature,

N’était-elle pas bien digne d’un véritable philosophe cette phrase aussi généreuse que modeste que le législateur de la Corse écrivait à un ami :
« Je n’ai aucun mérite dans mon désintéressement : je savais que les sommes que je dépensais pour ma patrie, que l’argent que je refusais, étaient mieux employés pour ma réputation que si je m’en étais servi pour bâtir des maisons ou pour augmenter mon patrimoine. Je désire que mes descendants se conduisent de manière qu’on ne parle plus de moi que comme d’un homme qui a eu seulement de bonnes intentions. » (Paoli.) »

Dézamy évoque ici la République corse, née en 1755 avec une Constitution basée sur le suffrage universel et la séparation des pouvoirs, et abattue en 1769 par l’invasion française.
Dézamy croit pouvoir ajouter en note : « Paoli abolit en Corse la propriété tout entière. ». En fait, Paoli n’était pas adversaire de la propriété privée, mais affirmait, comme Montesquieu, que « le bien particulier doit céder au bien public. »

Louis Reybaud et les communistes néo-babouvistes – 1842

Haine de classe et esprit de supériorité

Le journaliste, économiste, et romancier Louis Reybaud (1799), confortablement installé au Centre gauche politique de la Monarchie de Juillet, a abondamment traité des « réformateurs contemporains ».
Voici un extrait de son étude « Des idées et des sectes communistes », publiée dans la Revue des Deux Mondes, tome 31, 1842. Il témoigne d’une solide documentation et d’une haine de classe envers ce spectre, qui, comme l’écrira bientôt Marx, hantait l’Europe : le communisme. Voir l’entame du Manifeste du Parti communiste, rédigé fin 1847, publié début février 1848 : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d’Allemagne. »

Après avoir étudié les diverses sources philosophiques et littéraires du socialisme contemporain et de l’utopisme, de Morus à Morelly, Reybaud en vient, à chaud, aux communistes, en commençant par les communistes néo babouvistes, tels qu’ils se sont manifestés depuis 1839(Il réservera pour la suite Cabet).

" Nos communistes français constituent une variété de cette nombreuse famille. Cependant ils ne relèvent pas de l’école anglaise, et trouvent dans Babœuf (sic) [92] une filiation beaucoup plus directe. Une circonstance décisive semble surtout avoir amené ce retour au manifeste des égaux [93] c’est l’ébranlement général et souvent remarqué qui suit toutes les révolutions ; la plus légitime éveille toujours, en dehors des limites qu’elle s’est assignées, des espérances et des tentatives hostiles. L’effervescence se perpétue dans les faits, la révolte s’éternise dans les doctrines. De là cette suite de systèmes auxquels notre époque est, en butte. Combien a-t-on vu passer, depuis douze ans [94], de ces religions nouvelles ou rajeunies, de ces civilisations incomparables qui promettent à l’homme le bonheur parfait et la fin de ses misères ! Jamais le culte des sens n’avait eu de si nombreux apôtres et des autels plus multipliés. Que d’hymnes on a chantés en l’honneur de la félicité matérielle ! que de plans on a imaginés [95] ! Avec ou sans travestissement public, c’était toujours la même tendance. Les communistes s’en sont à leur tour inspirés ; seulement, à des formules compliquées ils ont substitué la plus simple des formules : l’organisation scientifique des intérêts a fait place à la spoliation.
C’est un thème fort commun aujourd’hui que de subordonner les réformes politiques aux réformes sociales. On n’aspire plus, parmi les révolutionnaires dignes de ce nom, à renverser un gouvernement. Cette perspective pouvait suffire autrefois ; actuellement elle ne tenterait que des ambitions vulgaires. Ce qu’il faut détruire, c’est la société, c’est la civilisation, telles qu’on les a comprises jusqu’à nous. Voilà une poursuite qui peut s’avouer. On déclare donc que l’on professe pour le gouvernement un respect infini, mais que, dans l’ordre entier des relations humaines, on ne veut rien laisser debout de ce qui existe. Tout cela se débite avec un merveilleux sang-froid. Les communistes ont adopté, comme les autres, cette méthode de subversion. Ils professent un souverain mépris pour la politique, ou ne l’envisagent que comme un instrument secondaire dans leur œuvre de nivellement. À leurs yeux, rien n’est plus puéril que les petites querelles qui se vident, soit dans le parlement, soit ailleurs. Quand on songe à abolir d’un seul coup la propriété et la famille, il est certain que ces questions de détail doivent paraître bien petites et bien vaines. Les communistes n’admettent ni demi-mesures ni demi-succès ; il faut que la société capitule, se mette à leur discrétion. Hors de là, il n’y a de place que pour des discussions oiseuses.
Quoiqu’il soit possible de rattacher les sectes communistes aux diverses sectes sociales et religieuses qui se sont dispersées, il y a quelques années, dans les voies du doute et du découragement, ce n’est guère qu’après la dernière défaite des insurgés politiques, au 12 mai 1839 [96], qu’on trouve le communisme à l’état d’organisation, même informe. La révolte armée était vaincue ; la révolte théorique lui succéda. Déjà, à Lyon, une sorte d’association communiste s’était fondée sur les ruines du mutuellisme [97] ; mais, conduite avec modération, elle avait limité sa tache à des œuvres de secours et de bienfaisance. Rien ne prouve que ce cercle d’action ait été franchi. À Paris, on garda moins de mesure, on eut plus d’ambition. Aux débris des sociétés secrètes s’unirent les hommes qui depuis longtemps se promenaient d’utopie en utopie. Robert Owen était venu à Paris, et, dans une courte apparition, y avait formé quelques disciples. Des feuilles paraissant tous les mois, et ne coûtant que trois ou quatre francs par an, se posèrent comme les organes des doctrines communistes. À Lyon, le Travail ; à Paris, la Fraternité et le Populaire, prirent formellement cette couleur. Le Communitaire et l’Humanitaire se firent aussi connaître, l’un par un prospectus, l’autre par quelques numéros qui ont servi de base à une instruction judiciaire. [98]Divers procès, soit en police correctionnelle, soit devant une juridiction plus élevée, portèrent bientôt à la connaissance du public les premiers résultats de ces divers efforts. Évidemment il n’y avait rien dans tout cela de bien redoutable : le ridicule de ces tentatives excluait l’idée d’un danger ; elles ne pouvaient faire naître que des frayeurs intéressées. On se souvient de cet incident d’un procès communiste où le rédacteur en chef d’une feuille incriminée déclara avec naïveté qu’il ne savait ni lire ni écrire. À ce sujet, un homme qui prétend à quelque gravité, M. Pierre Leroux [99], a pris la peine de rappeler que les Montmorency [100] en étaient, il y a deux siècles, au même degré d’instruction élémentaire, et que le groupe des premiers apôtres se composait de plébéiens ignorants. Il est glorieux sans doute de ressembler à la fois aux premiers barons de la chrétienté et aux propagateurs de l’Évangile ; mais s’ensuit-il que le gouvernement du monde doive désormais appartenir, aux illettrés [101] ?
À tout prendre, ces communistes sans culture ne déparent pas complètement la partie de ces sectes qui a une teinture de l’alphabet et peut tenir une plume. Jusqu’ici les écrivains qui ont traité ces matières ne brillent ni par l’invention, ni par l’exécution. On ne saurait être plagiaire avec plus de candeur, ni vivre d’emprunts avec plus de prétention, à l’originalité. Le champ de l’absurde est borné et s’épuise plus promptement qu’on ne croit. Aussi rien, dans les œuvres récentes, ne s’écarte-t-il de la sphère des travaux passés ; il règne même, sur beaucoup de points, une imitation presque servile. Le système auquel l’instruction de la cour des pairs a donné quelque notoriété, et qui décrète l’anéantissement des grandes villes, la suppression des beaux-arts, l’obligation des voyages, l’organisation des ateliers nationaux, en même temps qu’il tient pour suspecte l’existence de l’Être suprême, ce système se retrouve en entier, avec ses moindres linéaments, dans Buonarroti, dans Campanella, dans Morelly, dans Sylvain Maréchal, dans le curé Meslier. Aucune de ces folies n’a le mérite de la nouveauté : on a pu voir qu’elles comptent toutes une longue suite d’auteurs et de copistes.
Cependant, même au sein du plagiat, le schisme a pu germer : la vanité est moins rare que le génie. Dans cette armée de novateurs audacieux, tout le monde veut être général, personne ne se résigne à servir comme soldat. On chercherait vainement un parti, une école ; il n’y a que des atomes d’école et de parti. Il suffit qu’un chef s’élève pour qu’il soit, à l’instant désavoué. Une témérité, quelque grande qu’elle soit, provoque toujours une témérité plus complète. Ce résultat n’a rien qui doive surprendre ; il tient à la nature même des éléments dont se composent ces partis. La présomption individuelle y joue un grand rôle, et l’activité indomptable dont ils sont doués cherche un aliment dans ces luttes intestines. Ils se condamnent de la sorte à la plus entière impuissance, mais ils obéissent à leur instinct. Il serait difficile de dire en quoi consistent les nuances qui les divisent : peut-être n’y faut-il voir qu’une simple différence de noms. On cite toutefois des égalitaires ; des fraternitaires, des humanitaires, des unitaires, des communitaires ou icariens, des communistes, des communionistes, des communautistes et des rationalistes. Cette récapitulation serait formidable si l’on n’ajoutait que chacune de ces sectes ne compte qu’un petit nombre d’adhérents. Il en est même dont le chiffre descend jusqu’à l’unité : ce sont les seules qui soient à l’abri d’un fractionnement nouveau.
On a beaucoup exagéré, il est facile de comprendre dans quel intérêt, les ravages que ces idées ont pu faire parmi les classes laborieuses. Quoique les éléments d’une vérification se laissent désirer sur ce point, il est cependant un fait qui peut servir de mesure et de règle. Parmi les feuilles populaires à trois francs par an qui ont entrepris la propagation des idées communistes, quatre ont déjà succombé ; les deux qui survivent n’ont pu réunir qu’un très petit nombre de souscripteurs. La contagion du communisme n’a donc pas été grande ; les ateliers n’en ont pas subi l’influence autant qu’on affecte de le dire. S’il a fait quelques victimes, c’est plutôt parmi les esprits qu’égarent les conseils d’une demi-science et l’ambition d’un rôle excessif. Tous les vertiges se donnent la main ; le saint-simonisme et l’église française ont fourni des sujets au communisme. Jusqu’à un certain point, il a pu aussi, atteindre quelques jeunes imaginations ; quelques cœurs sincères à qui manquent les conseils de l’expérience et le sentiment des réalités. La fraternité et l’égalité sont des mots bien sonores, et, après tout, désirer que l’une et l’autre règnent sur la terre, c’est vouloir ce que veut l’Évangile. Soyons dès-lors indulgents pour ces excursions dans le pays des chimères ; notre siècle positif fera vite justice de pareils élans. On improvise aujourd’hui, au sortir des bancs de l’école, un plan de réforme sociale comme naguère on rimait une tragédie. C’est le tribut de l’âge ; plus d’un cerveau le paie. Mais, avec les années, arrivent d’autres convictions et d’autres soins. On voit mieux ce qu’est la vie, ce que valent les hommes. On oublie qu’on a voulu régénérer le monde pour remplir les devoirs personnels qu’impose la société, et si, dans le nombre, quelques esprits résistent à cette loi du temps, le monde les punit par le délaissement, la plus terrible des peines."

1843

Propagande cabétiste - 1843

J’ai évoqué dans un billet récent la profession de foi d’Étienne Cabet (1788-1856), telle qu’il la destinait à des lecteurs éclairés, susceptibles de la comprendre.
Voici un exemple de la façon dont il estimait pouvoir toucher le peuple sociologique, au-delà du milieu bouillonnants des artisans et ouvriers de l’atelier, autodidactes et affamés de lectures.
Nous sommes ici dans la plus triste propagande « descendante », telle que d’innombrables propagandistes du temps, de toutes opinions, l’ont utilisée. « Celui qui sait » parle à « Celui qui ne sait pas ». La bonne parole, celle du philanthrope (évidemment Cabet), tombe d’en Haut sur une bonne pâte de jardinier ignorant…

Almanach icarien ; astronomique, scientifique, pratique, industriel, statistique, politique et social… dirigé par M. Cabet, Prévot, Paris 1843.

" INTRODUCTION
Dialogue entre un PHILANTHROPE instruit, habitant la campagne près de Paris, et JACQUES, son jardinier.
JACQUES. Tenez, monsieur, voilà les deux Almanachs que vous m’avez chargé d’acheter pour vous.
LE PHILANTHROPE. Bien, mon ami, je vous remercie.
JACQUES. Mais dites-moi donc, je vous prie (si vous ne me trouvez pas trop curieux) ce que vous voulez faire de tous ces Almanachs ? En voilà plus d’une vingtaine sur votre table !
LE PHILANTHROPE. Oui, regardez ; lisez les titres…
JACQUES. Voyons… L’Almanach de Nostradamus ; Le véritable Nostradamus ; Le Matthieu Laensberg ; Le Liégeois ; Le Double Liégeois ; Le Nouveau Double Liégeois ; Le Véritable Double Liégeois ; Le Triple Liégeois ; Le Petit Liégeois ; Le Double Almanach français ; Le Villageois ; Le Véritable Almanach Universel ; Le grand Astrologue Universel ; Le Véridique, Almanach sans pareil ; Souvenir d’un grand homme ; L’Almanach Populaire ; L’Almanach Prophétique ; L’Almanach National ; L’Almanach Royal ; L’Almanach du Commerce ; L’Almanach Social ou Fourriériste ; L’Almanach Comique ; L’Almanach des Villes et des Campagnes ; L’Almanach Judiciaire ou du Palais ; L’Almanach du Conseil d’´État ; l’Almanach du Bureau des Longitudes ; L’Almanach des Connaissances Utiles ; de la Démocratie ; de la Pairie ; des Étrennes ; de la Science du Diable ; Encyclopédique ; des Coulisses ; Le Bon Messager.
LE PHILANTHROPE. Et l’on en annonce encore un autre, qui va paraître, l’Almanach Icarien.
JACQUES. Quel drôle de nom, l’Icarien ! Quelle bête est-ce là ?
LE PHILANTHROPE. C’est un Almanach destiné à faire connaître et à propager le système Icarien, c’est-à-dire le système d’organisation sociale et politique étable en Icarie, tel qu’il est décrit et raconté dans le Voyage en Icarie.
JACQUES. Mais c’est la Communauté ! C’est le Communisme, ce vilain Communisme !...
LE PHILANTHROPE. Comment, mon ami, ce vilain Communisme !... Est-ce que vous savez ce que c’est que le Communisme ? Est-ce que vous l’avez étudié, examiné, discuté… ?
JACQUES. Non ; mais on dit…
LE PHILANTHROPE. Ces on dit sont des préventions, des préjugés, des erreurs, des calomnies… Je suis Communiste, moi !
JACQUES. Vraiment, monsieur ?
LE PHILANTHROPE. Jésus-Christ était Communiste. Il a proclamé, prêché, recommandé, institué la Communauté pour toute la Terre…
JACQUES. Vraiment, monsieur !
LE PHILANTHROPE. Hé oui ! Le Communisme, c’est le Christianisme dans toute sa pureté à son origine, avant que les Prêtres et les Aristocrates l’eussent corrompu et dénaturé au profit de leur égoïsme, de leur ambition, de leur orgueil ; c’est la plus pure des morales, la plus parfaite des justices, la plus sublime des religions ; c’est l’abolition de tous les esclavages et de toutes les oppressions pour y substituer la fraternité, la bienveillance, l’amour, l’union et la concorde ; c’est l’anéantissement de la misère, pour y substituer l’aisance et le bonheur pour tous également, sans tyranniser ni dépouiller personne, en enrichissant les pauvres sans appauvrir les riches.
JACQUES. Je n’en reviens pas… Mais comment cela pourra-t-il se faire ?
LE PHILANTHROPE. Par une organisation plus raisonnable de la Société et du travail, par l’ordre substitué partout au désordre, par l’éducation et l’instruction, par la multiplication indéfinie des machines, ce qui décuplera la production agricole et manufacturière pour profiter à tous sans nuire à personne…
JACQUES. Mais, monsieur, on dit que les Communistes veulent abolir le mariage et la famille, dépouiller violemment les propriétaires ; et vous sentez…
LE PHILANTHROPE. Il peut y avoir quelques Communistes qui aient des idées particulières, comme il y a des Royalistes, des Républicains, des Démocrates, des Réformistes de toute espèce ; mais la masse des Communistes sont ceux qui s’appellent Communistes Icariens, parce qu’ils adoptent la Communauté d’Icarie, veulent le mariage et la famille, ne pensent à dépouiller personne, et ne prétendent établir la Communauté que par la discussion, par la persuasion, par l’opinion publique, par la volonté nationale.
JACQUES. Ah ! je commence à comprendre pourquoi tous les ouvriers qui travaillent dans la manufacture de M. R….. sont Communistes…
LE PHILANTHROPE. Il y en a bien d’autres ! On les compte par milliers, à Paris, à Lyon, partout… C’est une espèce de nouveau Christianisme qui commence, pour délivrer le Genre humain et faire son salut et son bonheur par la seule puissance de la raison, de la justice, de la morale, de l’ordre et de la fraternité. La Communauté garanti à chacun qu’il sera bien nourri, bien vêtu, bien logé ; qu’il pourra se marier et avoir ne famille ; que ses enfants auront l’éducation et l’instruction les plus capables d’en faire des hommes, des travailleurs, des citoyens ; et tout cela à la seule condition d’un travail modéré, que les machines rendront facile, sans péril, sans fatigue et sans dégoût.
JACQUES. Mais c’est trop beau ! Ce serait le paradis sur la Terre… !
LE PHILANTHROPE. Oui, mon ami, ce sera le paradis ; et ce sera, je n’en doute pas, la destinée de l’Humanité, dès que l’homme voudra se servir de son intelligence et de sa raison pour utiliser tous les bienfaits de la Nature. Et vous devez deviner vous-même qu’avec une bonne organisation sociale, c’est-à-dire avec la Communauté, avec l’éducation et l’instruction pour le Peuple entier, avec le travail mieux organisé, avec l’abolition de la misère, avec le mariage et la famille, il n’y a plus de motifs pour qu’il y ait des paresseux et des ivrognes, des voleurs et des meurtriers, des vices et des crimes."


Laissons maintenant le militant polygraphe Dézamy poursuivre son abondante propagande communiste, dégagée de l’influence de Cabet avec lequel il a rompu.
La grande question pour les communistes néo-babouvistes va être de se situer clairement par rapport aux mouvements sociaux ouvriers qui se développent, sans autre finalité que revendicative, et de conscientiser théoriquement, si faire se peut, les grévistes en proie à une très dure répression.
J’ai longuement traité par exemple de la grève des mineurs de Rive de Gier en 1844 [102] Vous pouvez voir comment le colporteur Roquille, taxé de communisme par les autorités, diffuse ses brochures, mais touche beaucoup plus les verriers mutuellistes, qui lisent, que les mineurs qui eux ne lisent guère, ou pas. Mais pourtant, dit le rapport de police, « On ne peut donc plus contester l’action des Communistes sur les ouvriers-mineurs »
Mais nous sommes loin de l’aspiration, toute théorique, à la Communauté, diffusée par les brochures.

Vous pouvez également sur ce site voir dans la rubrique 1830-1847. Mouvements sociaux la réaction du journal républicain La Réforme à ce conflit et à cette violente mise en évidence de la question sociale. La réponse proposée s’inscrit seulement dans l’horizon républicain qui pourrait aider à satisfaire quelques revendications vitales.
On prendra également connaissance, à propos de l’insurrection des Canuts, sur ce site des réactions intéressantes de Marx, à Paris depuis 1843 (et qui y a pris un contact initiateur avec les prolétaires allemands de la Ligue des Justes) : Marx 1844 et les insurrections des Canuts
Mais le mot « communisme » va se diffuser dans l’opinion, peut-être plus par les réactions bourgeoises horrifiées que par la diffusion des opuscules communistes, jusqu’aux débuts de la Seconde République, où le mot servira à stigmatiser toute aspiration à la République démocratique et sociale [103]

Notes

[2Cf. les textes rassemblés et présentés par Alain Faure et Jacques Rancière, La parole ouvrière, 1830-1851, 10/18, 1976. Rééd. la Fabrique, 2007

[3Les familles avaient fait le voyage de Paris à Vendôme, pour la plupart à pieds, et avaient assisté au procès

[4La réaction directoriale et la menace royaliste, évoquée plus haut

[5Buonarroti sera fidèle à ce vœu

[6Le "révolutionnaire professionnel" Buonarroti était depuis longtemps réfugié en Belgique

[7En fait, d’un frère de l’artiste

[8Léopold de Toscane

[9Dans le très réactionnaire duché de Toscane, son entreprise journalistique et franc-maçonne de diffusion des Lumières le rend indésirable

[10Les liens entre la Corse et la Toscane voisine sont ancestraux

[11Avril 1790, journal publié en italien : L’amico della liberta italiana, il Giornale pattriotico della Corsica, dont il ne subsiste qu’un numéro

[12Il fut chassé de Corse par les Paolistes

[13Commissaire national auprès du tribunal du district de Corte. En remerciement, la Convention lui décernera la nationalité française

[14Il regroupe en Piémont et Ligurie les patriotes jacobins

[15Il est arrêté comme robespierriste, en mars 1795

[16C’est à dire le parti fidèle à la période montagnarde et à la Constitution démocratique de l’an I (juin 1793)

[17Loano, en Ligurie, près de Savone. Bonaparte, commandant de l’armée d’Italie en 1796, avec qui il est lié, lui confie à nouveau cette mission de regroupement des patriotes italiens

[18Il fait parti du Club du Panthéon, qui regroupe ces jacobins "patriotes"

[19mai 1796

[20Sospel

[21Genève, alors dans le département français du Léman

[22Mais depuis Sospel, il conspire avec les "Charbonniers", et bientôt, et pour toute sa vie, avec les Carbonari italiens avec lesquels il est très lié. La floraison d’articles dans la presse italienne à l’occasion du 150° anniversaire de l’Unité italienne n’a pas ignoré le rôle de Buonarrotti. Cf. par exemple dans sa patrie toscane, Mauro Bonciani, « Il Buonarroti rivoluzionario », Corriere Fiorentino, 16 février 2011. Lisible sur le net)

[23Genève est désormais suisse

[241824

[25Bruxelles était un lieu de refuge pour de nombreux Jacobins

[26La Constitution de l’an III, qui fonda le très bourgeois Directoire, rétablit le suffrage censitaire à deux tours

[271833

[28Sur les mouvement sociaux qui naissent alors, cf. la rubrique 1830-1847. Mouvements sociaux

[29graphie de l’époque

[3029 juillet 1830. Blanqui, rappelons-le fut combattant des Trois glorieuses

[31Les quinze années de la Restauration

[32graphie de l’époque

[33Il faut remarquer que les passages cités par l’arrêt de la Cour, sont tronqués et travestis pour la plupart

[34Nous retrouvons Trélat, déjà évoqué à propos de Buonarroti

[35graphie de l’époque

[36graphie de l’époque

[37Juillet 1830, insurrection parisienne chassant la monarchie des Bourbons

[38Novembre 1831, première insurrection des Canuts lyonnais

[39graphie de l’époque

[42C’était la thèse de l’historiographie libérale : la noblesse descend des conquérants germaniques abattus sur le peuple gallo-romain

[43Depuis 1789

[44La terrible répression qui suivit l’insurrection de 1834 et les lois sur la presse de 1835

[45"Prolétaires" : Rappelons-le, le mot n’a pas l’acception qui sera celles des marxistes ; il désigne ici l’ensemble des travailleurs

[46et c’est bien ce qui différencie Blanqui et ses amis des républicains petits-bourgeois

[47graphie de l’époque

[48Rappelons-le, Blanqui ne put publier qu’un numéro du journal Le Libérateur, lancé en février 1834

[49graphie de l’époque

[50Le cuiller" : plus qu’à une coquille, je pense à la forme masculine du mot en occitan, (où le féminin "cuillère" est au augmentatif), passé en français populaire méridional, et souvent en français populaire tout court (Altaroche était d’origine auvergnate).

[51En 1838, il publiera à Paris et en allemand le programme des Justes, L’Humanité telle qu’elle devrait être, Die Menschheit wie sie ist und wie sie sein soilte

[52La Chambre des Pairs se constituait en Cour des Pairs, Haute Cour de justice pour juger des crimes d’État

[53Lamennais, par exemple

[54Milice bourgeoise institutionnelle

[55L’armée

[56Police

[57Défaussement commode de dédouaner l’armée de la réalité de sa répression

[58graphie de l’époque

[59Graphie de l’époque

[60J’ai déjà signalé tout l’intérêt de l’indispensable ouvrage de Alain Maillard, La communauté des Égaux. Le communisme néo-babouviste dans la France des années 1840, Kimé, 1999. Indispensable également : Jacques Grandjonc, Communisme/ Kommunismus/ Communisn. Origine et développement international de la terminologie communautaire prémarxiste des utopistes aux néo-babouvistes, Trier, Karl Marx Haus, 1989.

[62graphie de l’époque

[63sic

[64graphie de l’époque

[65J’en profite pour rappeler à nouveau l’anthologie de Jacques Rancière et Alain Faure, La parole ouvrière 10/18, 1976, où figure ce texte.

[66En 1841, la répression contre les communistes allemands de Paris s’accentue. Weitling retiré en Suisse romande continuera, malgré la répression française, à faire parvenir ses écrits aux compagnons parisiens, et notamment son journal Der hulfern der Deutschen jugend (Le cri de détresse de la jeunesse allemande).

[67Cabet évoque ici aussi bien la longue liste des utopistes des siècles précédents que l’apparition des premiers groupes communistes sous la Monarchie de Juillet

[68Communiste ? c’était bien l’incompréhension, sinon l’effroi, qui prévalaient dans la majorité de l’opinion

[69Cabet vise ici particulièrement des néo-babouvistes et un rassemblement de communistes parisiens lors du Banquet de cette même année

[70allusion au matérialisme athée et révolutionnaire

[71C’est l’image que donne du communiste la presse bourgeoise : plébéiens "partageux", peu motivés par "le chagrin" (le travail !), avides de jouissances immédiates et bien matérielles, "fainéants et gourmands", comme le héros de Gelu

[72Député de la Côte d’Or en 1832, Cabet avait créé en 1833 le journal républicain radical Le Populaire, ce qui lui valut poursuites et exil

[73On mesure la somme de travail...

[74Orléanistes

[75Il s’agit bien d’organisation, et non de révolution

[76Il s’agit alors clairement, on le voit, d’un passage de toute la Nation à la Communauté, et non pas de la création de micro-communautés en marge de la société. Mais comment s’opérera ce passage ?

[77Rupture donc avec les communistes partisans d’un retour à des formes anciennes de l’économie et de la société

[78Tous ! on rencontre ici cet aspect quelque peu mégalomane qui sera si souvent reproché à Cabet

[79Cabet publiera en 1846 Le Vrai Christianisme suivant Jésus-Christ

[8028 juillet1794, exécution de Robespierre

[8127 mai 1797, exécution de Gracchus Babeuf à Vendôme

[82Une fois de plus est marquée la prise de distance avec le républicanisme bourgeois ou petit-bourgeois, indifférent à la question sociale

[83Il s’agit bien sûr des révolutionnaires de 1789-1794

[84La doctrine du communiste Cabet a été en effet diffusée avec succès en 1840-1841. Parmi les "autres systèmes sociaux", ces ouvriers lyonnais pensent évidemment au premier chef à l’éventail des courants néo-babouvistes, auxquels ils sont également sensibilisés

[85Après l’échec de l’insurrection de 1839, les Saisons disparurent et cédèrent la place aux Nouvelles Saisons, puis, en janvier 1840, aux Travailleurs égalitaires (communistes néo-babouvistes)

[86Son fondateur et gérant était Gabriel Charavay (1818), ouvrier bonnetier, membre de la Société des Saisons, devenu libraire en 1840. Charavay fondait son engagement d’une vision sociale matérialiste et athée

[87Antithèse du révolutionnaire plébéien, dont le cabaret était siège de propagande

[88le banquiste est un forain bateleur, un charlatan

[89Le célèbre philosophe humaniste et utopiste anglais Thomas Morus, 1478-1535, fut Chancelier du Roi Henri VIII, qui le fit décapiter après son refus du schisme avec Rome.

[90On lira à ce propos les charges violentes de Louis Reybaud, Des idées et des sectes communistes, 1842, et d’Alfred Sudre, Histoire du communisme ou Réfutation historique des utopies socialistes, 1848

[91Coup de pied de l’âne aux ouvriers de l’Atelier, disciples proclamés de Buchez.

[92Gracchus Babeuf, bien sûr

[93La conjuration des Égaux (1796), initiée par Babeuf,rappelons-le, entendait continuer la Révolution interrompue par Thermidor : l’application de la Constitution de l’an I (1793) permettrait la collectivisation des terres et des moyens de production, garante de l’Égalité et du bonheur commun. Babeuf et son compagnon Darthé furent exécutés en 1797. Un des conjurés, Philippe Buonarroti en ranima le souvenir par son Histoire de la Conspiration pour l’Égalité dite de Babeuf (1828)

[94donc depuis la Révolution de Juillet 1830, qui mit fin au règne des Bourbons, et permit l’intronisation du « Roi-Bourgeois », Louis Philippe d’Orléans.

[95Reybaud pointe ici les nombreuses constructions utopiques de cités futures, promettant l’égalité et le bonheur.

[96Échec de l’insurrection blanquiste parisienne, à laquelle, membres de la Société des Saisons, nombre de communistes égalitaires avaient participé

[97Les ouvriers en soie de Lyon avaient créé des sociétés mutuellistes, assurant, contre cotisation mensuelle, des secours en cas de maladie, de chômage, et une aide lors de la vieillesse. Elles étaient renvoyées au statut de société secrète, car le Code pénal interdisait les « coalitions ». La répression sanglante des deux insurrections lyonnaises de 1831 et 1834 mit un terme provisoire à leur existence.

[98voir leur présentation dans différents articles de rubrique 10

[99Pierre Leroux (1797), philosophe saint-simonien puis socialiste républicain

[100Henri II de Montmorency fut condamné à mort pour crime de lèse-majesté et exécuté en 1632

[101Il suffit de parcourir ces journaux ouvriers, dont les rédacteurs sont fiers de manier la langue des maîtres et des puissants, pour mesurer le mépris sociologique et politique de Reybaud, et sa malhonnêteté

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