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La démocratie grecque... et nous

dimanche 27 décembre 2020, par René Merle

J’évoquais hier ma relecture de Thucydide [1].
J’y reviens avec ces quelques mots sur la démocratie grecque, qui fit florès au cinquième siècle avant J.-C. dans l’éparpillement des cités hellènes indépendantes.
Lors de la mort de Manolis Glezos [2], j’avais rappelé les fières paroles que, rappelant Euripide, il avait adressées à ces Européens qui déniaient au peuple grec la maîtrise de son destin

« Πρῶτον μὲν ἤρξω τοῦ λόγου ψευδῶς, ξένε, ζητῶν τύραννον ἐνθάδ᾽· οὐ γὰρ ἄρχεται ἑνὸς πρὸς ἀνδρὸς ἀλλ᾽ ἐλευθέρα πόλις. δῆμος δ᾽ ἀνάσσει διαδοχαῖσιν ἐν μέρει ἐνιαυσίαισιν, οὐχὶ τῷ πλούτῳ διδοὺς τὸ πλεῖστον ἀλλὰ χὠ πένης ἔχων ἴσον ».
« Étranger, tu as débuté par une erreur, en cherchant un tyran dans ces lieux. Cette ville ne dépend pas d’un seul homme, elle est libre ; le peuple y commande à son tour, et les magistrats s’y renouvellent tous les ans ; la prépondérance n’y appartient pas à la richesse, et le pauvre y possède des droits égaux ». Euripide, les Suppliantes [3].
J’y pensais en lisant le discours [4] que Thucydide place dans la bouche d’Athénagoras, le chef du parti populaire de la cité grecque sicilienne de Syracuse, lors des débats qui agitèrent la ville devant la menace d’invasion athénienne en -415 [5] :ƒsiècle
Parlant à la foule des citoyens rassemblés, et s’adressant plus particulièrement à la jeunesse dorée, suppôt de l’oligarchie, le tribun démocrate s’enflamme ainsi :
« Peut-être n’acceptez-vous pas de vous trouver dans l’État sur un pied d’égalité avec la masse ? Mais comment, en bonne justice, pourrait-on ne pas reconnaître les mêmes droits à tous les citoyens d’une même cité ?
On me dira que la démocratie est contraire à la raison et à l’équité et que ceux qui détiennent la richesse sont aussi les plus aptes à gouverner l’État. je répondrai que le mot peuple (dèmos, δῆμος ) désigne la totalité des citoyens et celui d’oligarchie une fraction seulement d’entre eux, que les riches sont peut-être les plus compétents en matière de finance, mais que ce sont les gens intelligents qui donnent les meilleurs conseils et la multitude qui, une fois informée, prend les meilleures décisions. Or en régime démocratique, ces trois catégories de citoyens sans distinction, chacune dans le rôle qui lui revient ou toutes ensemble, jouissent de droits égaux. Dans une oligarchie au contraire, la multitude est certes invitée à partager les risques, mais pour ce qui est des avantages, la classe dirigeante ne se contente pas de la meilleure part ; elle se les réserve en totalité. C’est le régime que voudraient instaurer les riches ainsi que la jeunesse, mais, dans une grande cité, c’est là un projet irréalisable. »

On le voit, Athénagoras utilise le mot dèmos pour désigner l’ensemble des citoyens, alors que bien souvent ce mot est utilisé pour désigner la masse populaire qu’il désigne ici par le mot de « multitude ».
On retrouve là l’écartèlement fréquent dans les discours politiques d’aujourd’hui entre le « Peuple », ensemble des citoyens de la nation, et le « peuple sociologique », celui des couches populaires.
Ce dèmos des citoyens (les femmes n’en font pas partie) consultés sur l’agora, on le sait, mais encore et toujours faut-il le rappeler, est largement minoritaire dans la population de métèques et surtout d’esclaves.
Comment ne pas penser qu’aujourd’hui, dans nombre de pays « avancés », même si l’esclavage a officiellement disparu, la participation citoyenne exclut la masse des étrangers résidents mais non naturalisés, et la masse sans cesse croissante des immigrés sans papiers, souvent livrés à la logique du capitalisme le plus sauvage des réseaux esclavagistes.
Remarquons encore qu’Athénagoras ne s’embarrasse pas de précautions langagières : l’oligarchie (pouvoir du petit nombre) est le pouvoir des riches. Formule qui apparaîtrait « démagogique » aujourd’hui où la réalité du pouvoir des riches se dissimule sous le voile de la démocratie électorale et l’utilisation des « capacités » (notre Président en est un bel exemple)…
Platon, contemporain d’Athénagoras, croyait pouvoir écarter le pouvoir d’une multitude non éclairée, et le pouvoir d’une minorité égoïste de riches, en instaurant un communisme des biens grâce auquel le pouvoir pourrait être exercé par la véritable aristocratie des « capacités », au profit de tous…
Remarquons enfin que dans les cités où la démocratie populaire l’avait emporté sur l’oligarchie, elle n’impliquait nullement une politique « démocratique » à l’extérieur. La démocratie athénienne, par exemple, n’eut aucun scrupule à conquérir et assujettir d’autres cités, démocratiques ou pas, et ce parfois au prix de crimes de guerre inouïs.
Au risque d’apparaître mauvais Français, comment ne pas penser à ce que firent nos cinq Républiques ?


[3] Traduction française : M. Artaud

[4] Thucydide, La guerre du Péloponnèse,inHistoriens grecs. Hérodote. Thucydide. NRF la Pléiade, 1964. Traduction Denis Roussel.

[5] Lors de l’interminable guerre du Péloponnèse, Athènes monta une expédition contre Syracuse, sous le prétexte d’aider la cité de Ségeste, que combattait la cité de Sélinonte, soutenue par Syracuse. En fait, l’impérialisme commerçant athénien voulait s’emparer du riche grenier à blé sicilien et en priver l’ennemi spartiate

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