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À propos de Dom Juan

mercredi 30 mars 2022, par René Merle

Même si le choc de la nouveauté n’était plus au rendez-vous, j’ai revu avec plaisir il y a quelques jours l’adaptation télévisuelle de Dom Juan et le festin de pierre, adaptation remarquable à bien des égards, que Maurice Bluwal avait donnée en 1965 pour le trois centième anniversaire de la création de la pièce de Molière.
Tiens, à propos d’anniversaire, je frémis quelque peu en pensant au déferlement d’hommages plus ou moins conséquents qui nous attendent en 2022 pour le quadricentenaire de la naissance de Molière, Bern en tête avec notre actuel président, s’il trône toujours
Mais revenons à la création de Bluwal, et sa distribution remarquable (notamment Piccoli-Dom Juan et Brasseur-Sganarelle).
Je n’avais pas trente ans alors quand je l’avais découverte sur « l’étrange lucarne » dont nos contemporains habitués des écrans plats (ah, achetés comment ? dixit le ministre) n’ont pas la moindre idée…
Offrir au grand public télévisuel de 1965 (l’ORTF, chaîne unique, avait un an) une pièce de Molière procédait du grand respect pour le spectateur et une grande confiance dans l’éducation populaire dont la télévision n’a pas toujours témoigné par la suite, c’est le moins que l’on puisse dire. Mais offrir un Molière tourné en décors naturels, en costumes intemporels, était d’une grande nouveauté, procédant de la nouveauté de l’outil télévision. La sobriété et l’ampleur de la mise en scène, sa nudité presque métaphysique visaient essentiellement à révéler et accompagner, en un jour, l’implacable marche à la mort, oh combien surnaturelle, du grand seigneur libertin, marche à la mort scandée par les avertissements de l’épouse trahie, par ceux du père anéanti et bien sûr par ceux du valet Sgnanarelle.
Je n’entrerai pas ici dans les querelles (fidélité à Molière ou trahison) qui ont accompagné le travail de Bluwal [1].
Je dirai seulement que ce visionnage m’a renvoyé à l’émerveillement avec lequel l’écolier, puis l’étudiant que j’ai été, avait rencontré Molière. Ce site n’en porte pas vraiment trace, puisque Molière n’y est l’objet que d’un seul article, mais justement cet article concerne Dom Juan, l’extraordinaire texte, inspiré par ses bien connues origines espagnoles, mais si profondément ancré dans la France du Roi Soleil (enfin débarrassé de la pesante tutelle maternelle), que, aussi éternelles que soient ses vérités existentielles, l’on ne peut évidemment pas séparer du contexte historique et des structures sociales qui les supportent, et que la pièce met en scène.
Je ne vais pas me donner le ridicule de feindre de découvrir l’océan d’études passionnantes que la pièce de Molière a suscitées, et encore moins de les plagier.
J’essaie seulement de donner quelques unes des clés de mon plaisir de lecteur (et de spectateur) devant ce texte qui mêla la bouffonnerie de la farce à la méditation philosophique, en passant par les machineries qui plaisaient tant au public (tant aristocratique que populaire), le spectre, la statue qui marche……
Dom Juan est apparemment une pièce de la dualité : le Bien et le Mal, et la punition divine de celui qui assume d’incarner le Mal. Bref une pièce manichéenne. L’habileté de Molière, (et son drame), est qu’il ne peut que dire ses vérités sans manichéisme, même si le manichéisme semble être la trame de la pièce.
Dans cette apparente lutte du Bien et du Mal, comme la contradiction éclate au sein même de chaque donnée, Molière ne choisit pas et laisse le spectateur (le Roi en fut un des premiers) déchiffrer ces contradictions à l’aune des réalités du temps, et en tirer les conclusions qui lui conviennent…
Le fourbe séducteur Don Juan est un aristocrate, un grand seigneur. C’est sa qualité même d’Aristocrate qui justifie son « bon plaisir », au risque même du viol. « Bon plaisir » que son aristocrate de père lui dénie, au nom même des valeurs aristocratiques d’honneur que les frères de l’épouse abandonnée lui rappellent aussi. Mais alors Dom Juan se retrouve dans les vertus de sa caste en assumant en homme de courage le duel et la mort possible…
Dans le couple antinomique Dom Juan et son valet Sganarelle (qui était joué par Molière, ne l’oublions pas), Sganarelle est homme de bien, qui ne cesse de condamner le comportement de son maître, ce qui ne l’empêche pas de l’imiter en ne payant pas ses dettes au pauvre bourgeois Monsieur Dimanche…
La contradiction majeure, dont Molière propose la donne sans choisir, tout moraliste qu’il soit, est celle du rapport au Ciel, ce Ciel qui enverra Dom Juan dans les abîmes de l’Enfer…
Dom Juan est un libertin (au sens du siècle), un libre-penseur affranchi de la tutelle religieuse. Mais comment choisir entre le libertin de l’immoralité et le libertin de la Raison ? Sans Dieu tout est permis, hélas, mais sans Dieu d’une certaine façon tout s’éclaire (le fameux « je sais que deux et deux sont quatre »). Sgnanarelle, le pitoyable et naïf Sganarelle, jouit aussi du bon sens populaire aiguisé d’un Sancho Pança…Lui croit au Ciel… tout aussi obstinément qu’il croit au Moine bourru ! D’un mot Molière renvoie la religion au rang de la superstition…
La religion serait garant de la morale, mais d’une certaine façon la froide et immorale lucidité est garante de l’humanité : Je te le donne par amour de l’humanité, dit enfin Dom Juan au pauvre suppliant qui refusait de jurer…
Molière tranche alors, après la conversion factice de Dom Juan en réglant son compte au clan des Tartuffes, au clan des faux prudes et des faux honnêtes hommes, et mêle amèrement cette dénonciation à celle d’une médecine dont il mourra…
Dénonciation qui déclenchera l’ire des « bien pensants », et qui renverra pour longtemps la pièce aux oubliettes.
Cf. sur ce site Molière et la cabale des dévots


[1] Voyez par exemple ce que dit Bluwal de sa mise en scène, de sa vision des personnages, et particulièrement de celle de Dom Juan – une donne éternelle : https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/marcel-bluwal-a-propos-de-dom-juan

Messages

  • Pour moi aussi, le Dom Juan filmé a été une révélation que j’ai regardé (et écouté : la musique de Mozart est magnifique) très souvent, car, à chaque fois que j’’étudiais la pièce avec mes élèves de seconde ou de première, je passais cette version. Et j’étais toujours surprise (et enchantée) car les jeunes aimaient beaucoup, malgré le décalage des années. Dernier passage en 2019, donc, vous voyez...

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