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Quelques considérations actuelles sur l’Antisémitisme et l’Antisionisme.
vendredi 15 septembre 2023, par
La crise que nous vivons engendre à nouveau la stigmatisation de boucs émissaires, d’ « Autres » dont la « différence » (différence d’origine, différence religieuse, différence de couleur de peau !) suffit à cristalliser les haines racistes et xénophobes. « On est chez nous ! »
Exorciser ces haines par de bonnes paroles ne suffira sans doute pas, dans le climat délétère que nous connaissons, à sortir de la crise économique, politique et morale qui les a engendrées…
Dans l’actuel climat délétère autour de la notion d’antisionisme, on court le risque de recevoir des tombereaux d’insultes d’un bord et de l’autre, si on essaie de s’en tenir à une position raisonnable. De quoi donner envie de fermer les volets et de ne plus entendre les bruits du monde extérieur.
Je suis frappé aujourd’hui, dans le cercle de mes connaissances, par la violence avec laquelle des jeunes gens (dont les grands parents ont vécu leur judaïté spécifique dans le Maghreb colonial et la privatisation de nationalité française par le pouvoir pétainiste [1] et qui ignorent beaucoup, sinon tout, de ce qu’a été le déchainement antisémite meurtrier sur le sol hexagonal, et quelle en fut la responsabilité), se proclamer binationaux dans leur attachement à Israël, et traiter d’antisémite toute personne qui critique la politique d’Israël.
Au moment où les colons font régner la terreur dans les territoires occupés et que l’État hébreu étend sans cesse ses colonies, il est vraiment insupportable de se faire traiter d’antisémite parce que l’on critique certains aspects de la politique du gouvernement israélien.
Notre Président a pourtant récemment déclaré : « L’antisionisme est une des formes modernes de l’antisémitisme ».
J’ai souvent donné mon point de vue là-dessus.
J’avais d’abord rappelé, pour qui en ignorerait, les origines socialistes du sionisme :
Il y a cent ans, Sionisme (socialiste ?)
Et j’avais situé la naissance du « foyer national juif » en Palestine turque dans le grand dépècement de l’Empire ottoman, en 1919 :
Il y a cent ans. Aux racines du drame du Proche Orient, le partage de 1919.
Et je n’avais eu de cesse de dénoncer l’abominable antisémitisme diffusé en France par la droite et l’extrême droite, Maurras en tête dans l’entre-deux guerres :
Voir à ce propos le mot clé Juifs.
On surprendrait d’ailleurs nombre de nos jeunes compatriotes, qu’ils soient ou non apparentés aux victimes de l’abominable antisémitisme, déjà ancien, mais déchaîné chez nous pendant la dernière guerre, en leur disant que dans la France de l’État pétainiste, en mimétisme à la propagande du Reich, le mot « Juif » était systématiquement associé à celui de « bolchevik ».
C’était le judéo-bolchevisme qui était constamment dénoncé et stigmatisé, bien enveloppé dans une arnaque anticapitaliste de façade.
L’extermination des Juifs menée par les nazis et leurs complices se couvrait d’une prétendue allégeance spontanée des Juifs à l’idéologie communiste, tout en n’omettant pas de préciser, redisons-le, le lien supposé immédiat entre Juifs et capitalisme.
Ainsi de ce sous-titre du très répandu Petit Parisien le 1er janvier 1943, qui reprend la déclaration d’Hitler : "Que Dieu prenne l’Europe en pitié si jamais la conjuration judéo-bolchévico-capitaliste devait l’emporter".
Mais désormais tout ceci doit être oublié.
Promis juré, puisque désormais officiellement et par la grâce de nos élus être antisioniste c’est être antisémite, je ne ferai que me féliciter de la politique de l’État d’Israël. Je trouverai nécessaire que les colonies s’implantent massivement en Cisjordanie occupée et la morcèlent jusqu’à rendre impossible l’événement d’un État palestinien. Je ne verrai aucun inconvénient à ce que ces colonies soient annexées à l’État d’Israël. Je trouverai légitime que les Arabes d’Israël soient traités en citoyens de deuxième zone puisqu’ils ne sont pas Israélites, et que l’on envisage des les renvoyer dans les territoires occupés. Je trouverai légitime que l’hébreu soit dorénavant la seule langue de l’État. J’applaudirai à tous les exploits du Mossad que films et séries nous présentent abondamment. Je me réjouirai que le mariage religieux endogène soit le seul reconnu par « l’État-nation du peuple juif » (tel qu’il est défini par la loi). Je serai particulièrement satisfait que soient dorénavant oubliés les termes de la déclaration d’indépendance mentionnant l’égalité entre tous ses habitants sans distinction de religion, de race ou de sexe. Je trouverai évident que Jérusalem soit dorénavant la capitale de l’État. Je me féliciterai que la loi autorise désormais à agir « de façon à préserver l’héritage culturel, historique et religieux du peuple juif parmi les Juifs de la Diaspora ». Je considèrerai donc mes amis français juifs comme ressortissant de l’autorité et de l’initiative de « l’État de tous les Juifs ». Je serai particulièrement satisfait que les résistants juifs exécutés ou déportés par les nazis soient exclus du Mur de la Shoah inauguré par notre Président, puisqu’ils n’étaient pas morts comme Juifs, mais comme résistants, vous savez, ces terroristes communistes de la MOI qui payèrent de leur vie leur haine du fascisme… Voir Encore sur l’identité. L’affiche rouge....
Oui, c’est ainsi que je me positionnerai (comme on dit), afin de ne pas être accusé d’antisémitisme.
Mais trêve d’ironie facile.
Personnellement, je pars du constat que l’antisémitisme est un crime, un crime abominable, et que l’antisionisme est une opinion, aux diverses facettes, suivant que l’on traite du sionisme mis en perspective historique, ou du sionisme tel que le proclame l’actuel gouvernement d’Israël, quand il incite les Juifs du monde entier à « rentrer à la maison », c’est-à-dire à venir s’installer en Israël. On peut juger favorablement l’entreprise sioniste, on peut regretter que les détours de l’histoire aient pu transformer une initiative de sauvegarde devant les persécutions en nationalisme obsidional. Mais dans les deux cas, on en demeure dans le registre de l’opinion.
Le drame, dans la confusion actuelle, et nos concitoyens juifs en sont les premières victimes, est que d’une part le gouvernement israélien considère qu’Israël est la patrie où tous les Juifs doivent venir s’installer, et que d’autre part, traumatisés à juste titre par ce que le nazisme et le pétainisme ont fait subir aux Juifs, beaucoup de Français juifs considèrent Israël comme une seconde patrie refuge (sans pour autant désirer y vivre). Quand ces deux données se nouent indissociablement, la porte est ouverte effectivement à toutes les dérives : « Tu critiques le gouvernement d’Israël, donc tu es antisémite », « Tu es contre l’antisémitisme, donc tu dois approuver la politique israélienne ».
Avoir deux patries ?
Je me permets ici un souvenir personnel qui me permet de mieux comprendre cette espèce de double patriotisme que partagent beaucoup de Français juifs. Au lendemain de la guerre, aux débuts de la guerre froide, mon père comme ses amis considéraient l’Union Soviétique comme une seconde patrie (sans pour autant avoir l’idée d’aller y vivre !). Venus au communisme dans le feu de la Résistance patriotique, ils considéraient l’URSS à la fois comme l’État qui avait brisé les reins du nazisme à Stalingrad, comme l’État où se construisait le socialisme, et comme le garant de la paix contre l’impérialisme américain.
J’ajoute à ce propos que l’URSS a porté Israël sur ses fonds baptismaux, et lui a fourni une aide militaire décisive lors de la création de l’état d’Israël en 1948 :
article 3030
Compléments à l’article « Mon souvenir de la naissance de l’État d’Israël »
Les yeux et les oreilles de ces militants étaient initialement hermétiquement fermés à toute critique de l’URSS, leur réveil en sera d’autant plus douloureux après la guerre éclair de 1956, où URSS et USA stoppèrent net l’offensive conquérante israélienne.
Par conséquent j’imagine facilement qu’un Français juif puisse considérer Israël à la fois comme concrétisation d’un idéal millénaire, avec la fierté de voir s’affirmer un état moderne et insolemment démocratique dans ce Proche Orient de dictatures, et le considérer comme un État auquel on ne saurait adresser la moindre critique… Si vous critiquez, vous souhaitez la mort d’Israël, et vous êtes antisémite.
On ne cautérise pas les plaies ouvertes avec de bonnes paroles, et je crains que, sans la moindre pédagogie, l’avalanche actuelle de commentaires sur « antisionisme = antisémitisme » ne fasse qu’envenimer la plaie.
Mais ce n’est qu’un point de vue. Je ne demande à personne de le partager, et il ne m’empêchera pas d’être fondamentalement, viscéralement opposé à toute forme d’antisémitisme, tout refusant d’approuver tout ou partie de la politique israélienne, une politique israélienne d’ailleurs critiquée au sein d’une partie de la population juive d’Israël.
Mais les passions sont telles qu’il devient impossible de garder une attitude raisonnée dans la discussion, et c’est bien dommage. On ne cautérise pas les plaies ouvertes avec de bonnes paroles, et je crains que, sans la moindre pédagogie, l’avalanche actuelle de commentaires sur « antisionisme = antisémitisme » ne fasse qu’envenimer encore plus la plaie.
Mais ce n’est qu’un point de vue. Je ne demande à personne de le partager, et il ne m’empêchera pas d’être fondamentalement, viscéralement opposé à toute forme d’antisémitisme, en refusant de considérer comme antisémite le refus d’approuver toute la politique israélienne, (une politique israélienne qui est ailleurs critiquée au sein même de la population juive d’Israël).