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Marx, l’esclavage, le mouvement abolitionniste… et "la ruine du peuple gaélique d’Écosse".
mercredi 7 juin 2023, par
Marx et la duchesse de Sutherland
En ces temps de wokisme mal digéré et de repentances faciles, je prends plaisir à évoquer Marx stigmatisant les philanthropes anti-esclavagistes, dont la générosité abolitionniste occultait leur statut d’oppresseurs impitoyables profiteurs de pans entiers des peuples britanniques.
Position qui valut à Marx une volée de bois vert de la part du mouvement anti esclavagiste, qui n’est pas sans faire penser à quelques hypocrisies actuelles bien de chez nous.
L’esclavage : chosification et déshumanisation d’une immense force de travail, par définition docile. Le capitalisme "occidental" est en grande partie né des profits de cette exploitation inhumaine.
La cause abolitionniste traversa le XIXème siècle. En France, il faudra attendre la République de 1848 pour que l’esclavage soit aboli dans les lointaines colonies. Mais l’esclavage était alors parfaitement légal au sein même de la jeune République des États-Unis, mère de la déclaration des Droits de l’Homme. Il lui était indissolublement lié, il lui était consubstantiel et il n’est pas certain qu’aujourd’hui, en dépit de tant d’évolutions, les stigmates de ce péché congénital aient disparu.
À veille de la Guerre de Sécession, Proudhon n’était pas favorable à l’abolition d’un esclavage qu’il préférait à la sous prolétarisation d’une race (à ses yeux inférieure).
Proudhon et l’esclavage
Tout au contraire, et sans illusions humanitaires sur le capitalisme yankee, Marx fut un ferme partisan de l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis et il soutint la cause nordiste dans la guerre de sécession [1].
Au Royaume Uni, sous la pression d’un puissant mouvement abolitionniste profondément religieux, la Chambre des Communes avait voté en 1833 l’abolition progressive de l’esclavage dans les colonies britanniques, processus abouti en 1840.
Pour autant, le mouvement abolitionniste britannique continuait sa pression sur la population et les autorités américaines.
Comment Marx abolitionniste a-t-il donc pu d’une certaine façon l’attaquer frontalement ?
En 1853, Marx vivait à Londres dans une situation de grande pauvreté, et essayait de gagner quelque argent en collaborant régulièrement au journal démocrate américain : New York Daily Tribune avec des chroniques d’actualité, qu’il écrivait en allemand, et que Engels traduisait en anglais avant expédition.
Chroniques « alimentaires » certes, mais qui engageaient la personnalité et les convictions de leur auteur.
Le 9 février 1853, le journal publie de Marx un article au vitriol : « La duchesse de Sutherland et l’esclavage », article repris dans le journal chartiste The People’s Paper, le 12 mars 1853.
On pourra consulter l’original anglais,The Duchess of Sutherland ans slavery dans :
https://www.marxists.org/archive/marx/works/1853/03/12.htm .
Je cite ici la traduction de la Pléiade, Karl Marx, Œuvres politiques I.
Marx y met en cause une des figures les plus respectées de l’abolitionnisme britannique et de la gentry Whig, la duchesse de Sutherland, qui perpétuait l’engagement abolitionniste de sa mère. Il écrit à Engels de ce brûlot le 21 janvier 1853, « Le développement sur la Duchesse de Sutherland va faire du bruit en Amérique » [2]. Et en effet il ne pouvait que secouer les milieux abolitionnistes et d’autre part, d’une certaine façon, faire plaisir aux non-abolitionnistes.
En 1853 en effet, la Duchesse entretenait une relation militante étroite avec la femme de lettres américaine, pasteur(e) philanthrope, abolitionniste et féministe. Harriet Beecher Stowe, (née le 14 juin 1811 à Litchfield, Connecticut, et morte le 1er juillet 1896 à Hartford, Connecticut), dont le roman d’inspiration chrétienne, humaniste et féministe, Uncle Tom’s Cabin, La Case de l’oncle Tom, paru en mars 1852, était vendu à des centaines de milliers d’exemplaires aux Etats-Unis et dans le Royaume Uni. Le livre secouait la conscience publique américaine, en dénonçant la réalité et l’immoralité de l’esclavage au moment où s’avivaient les tensions entre esclavagistes du Sud et abolitionnistes du Nord.
Au moment où Marx écrit, une pétition féminine abolitionniste circulait au Royaume Uni, qui sera présentée en mai à Harriet Beecher Stowe lors de sa visite en Grande Bretagne, alors qu’elle avait recueilli plus de 500.000 signatures de femmes :
The Affectionate and Christian Address of Many Thousands of Women of Great Britain and Ireland to Their Sisters the Women of the United States of America.
(Une adresse affectueuse et chrétienne de plusieurs milliers de femmes de Grande-Bretagne et d’Irlande à leurs sœurs, les femmes des États-Unis d’Amérique).
Voici les initiatrices et premières signataires :
Anna Maria Bedford (Duchess of Bedford)
Olivia Cecilia Cowley (Countess Cowley)
Constance Grosvenor (Countess Grosvenor)
Harriet Sutherland (Duchess of Sutherland)
Elizabeth Argyll (Duchess of Argyll)
Elizabeth Fortescue (Countess Fortescue)
Emily Shaftesbury (Countess of Shaftesbury)
Mary Ruthven (Baroness Ruthven)
M. A. Milman (Wife of Dean of St. Paul’s)
R. Buxton (Daughter of Sir Thomas Fowell Buxton)
Caroline Amelia Owen (Wife of Professor Owen)
Mrs. Charles Windham
C. A. Hatherton (Baroness Hatherton)
Elizabeth Ducie (Countess Dowager of Ducie)
Cecilia Parke (Wife of Baron Parke)
Mary Ann Challis (Wife of the Lord Mayor of London)
E. Gordon (Duchess Dowager of Gordon)
Anna M. L. Melville (Daughter of Earl of Leven and Melville)
Georgiana Ebrington (Lady Ebrington)
A. Hill (Viscountess Hill)
Mrs. Gobat (Wife of Bishop Gobat of Jerusalem)
E. Palmerston (Viscountess Palmerston)
On y retrouve donc
Marx attaque alors violemment la démarche de ce groupe d’aristocrates, qui, sous la houlette de la duchesse de Sutherland, demandent l’abolition de l’esclavage aux Etats-Unis : « une philanthropie qui va chercher ses objets le plus loin possible de la patrie, et de l’autre côté de l’océan plutôt que de ce côté-ci ».
« L’histoire de la fortune de la famille Sutherland est l’histoire de la ruine du peuple gaélique d’Écosse et de son expulsion du sol natal ».
Marx reprend alors les données proposées par Sismondi, Études de l’économie politique, 1837, dans la partie « De la condition des cultivateurs de race gaélique, en Écosse, et de leur expulsion ». L’antique clan écossais était une formation sociale pré-féodale, vaste groupe « familial » où la terre n’appartient pas à des individus, mais à la communauté, proprement militaire, dont le chef attribuait à chacun un lopin, transmis de génération en génération. À partir de la fin de la monarchie des Stuart (1714), la nouvelle monarchie appesantit son pouvoir sur l’Écosse vaincue en transformant les chefs de clans en chefs de régiments familiaux, ces chefs devenaient de fait des propriétaires fonciers, et les tenants de parcelles leurs fermiers. « Ce n’est qu’après 1811 que s’accomplit l’usurpation définitive et réelle, la transformation de la propriété clanique en propriété privée, dans l’acception moderne, du chef. »
À la tête de cette révolution économique se trouvait la duchesse de Sutherland, aux immenses domaines écossais.
Avec le concours de l’armée, les paysans furent systématiquement chassés, leurs villages détruits, et leurs terres transformées en pâturages : l’industrie avait besoin de laine…
Ainsi les hautes terres d’Écosse connurent ce qui s’était déjà déroulé en Angleterre du XVIe au XVIIIe siècle, et qui battait son plein alors en Irlande, l’expropriation des paysans.
« Si jamais il était avéré que la propriété, c’est le vol, cela vaudrait littéralement pour la propriété de l’aristocratie britannique ».
D’autres nobles écossais, suivant l’exemple du duc d’Atholl, allèrent plus loin, et remplacèrent pour leurs divertissements les moutons par du gibier et les pâturages par des forêts.
Alors, par dizaines et dizaines de milliers, les paysans écossais tentèrent de trouver un nouveau foyer en Amérique du Nord.
Et Marx de conclure, à l’intention des pétitionnaires aristocratiques contre l’esclavage des Noirs :
« Les ennemis de l’esclavage salarial britannique ont le droit de condamner l’esclavage des Noirs ; une duchesse de Sutherland, un duc d’Atholl, un lord-cotonnier de Manchester, jamais ! »
Marx n’a d’ailleurs pas limité à l’Écosse cette analyse de la dépossession capitaliste de la paysannerie dont la conséquence la plus évidente est l’émigration [3].
Ainsi, alors que des philologues se lamentaient seulement sur la mort des parlers gaéliques, dans cet article vengeur Marx parle de "la ruine du peuple gaélique d’Écosse", il signifie que la perte d’une langue et d’une culture est indissociable d’un terrible drame humain, lié au développement du capitalisme britannique.
Ce qui n’était pas le cas du romantisme élitiste qui, sans vraiment se soucier du peuple qui le parlait encore, faisait du gaélique une langue iconique, fascinante par son étrangeté. L’homme de lettres écossais James MacPherson avait publié en 1762 et 1763 la traduction de supposées poésies attribuées à Ossian, "barde gaélique du IIIe siècle", dont le succès fut immense, avant que la supercherie fut clairement déclarée.
Les peuples celtiques de Grande Bretagne, non soumis à l’invasion saxonne, puis normande, ont conservé longtemps leurs dialectes gaéliques, dont notre breton est un des rameaux. La substitution linguistique et la victoire de l’anglais sont aujourd’hui achevées. Bien que depuis peu reconnu comme langue nationale en Écosse, au même titre que l’anglais, quelques dizaines de milliers de personnes seulement parlent ou comprennent le gaélique écossais.
Les défenseurs du gaélique, et plus particulièrement du gaélique écossais, évoquent alors avec nostalgie la situation linguistique du Canada, où, au début des années 1850, le gaélique (irlandais et écossais) était la troisième langue la plus parlée, après naturellement l’anglais et le français.
Et nombre de ces défenseurs du gaélique font aujourd’hui le pèlerinage en Nouvelle Écosse : Alba Nuadh, sur la côte Est du Canada, où quelques milliers de locuteurs et de défenseurs de la culture gaélique sont enracinés.
[1] Je vous signale à ce sujet un ouvrage incontournable : Marx esclavage.
[2] Marx Engels, Correspondance, Tome III, Janvier 1852 – Juin 1853, Éditions sociales, 1972.
[3] Cf. sa chronique dans le New York Daily Tribune du 12 mars 1853, article repris dans le journal chartiste The People’s Paper : " But it is not only the pauperised inhabitants of Green Erin [Ireland] and of the Highlands of Scotland that are swept away by agricultural improvements, and by the “breaking down of the antiquated system of society.” It is not only the able-bodied agricultural labourers from England, Wales, and Lower Scotland, whose passages are paid by the Emigration Commissioners. The wheel of “improvement” is now seizing another class, the most stationary class in England. A startling emigration movement has sprung up among the smaller English farmers, especially those holding heavy clay soils, who, with bad prospects for the coming harvest, and in want of sufficient capital to make the great improvements on their farms which would enable them to pay their old rents, have no other alternative but to cross the sea in search of a new country and of new lands, I am not speaking now of the emigration caused by the gold mania, but only of the compulsory emigration produced by landlordism, concentration of farms, application of machinery to the soil, and introduction of the modern system of agriculture on a great scale." https://www.marxists.org/archive/marx/works/1853/03/04.htm