La Seyne sur Mer

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« Les Dieux ont soif », Anatole France et la Terreur

jeudi 1er octobre 2020, par René Merle

Délaissant la sévère édition princeps de 1912, j’ai relu Les Dieux ont soif dans l’édition contemporaine Folio, avec l’éclairante préface de Marie-Claire Bancquart et son bel appareil de notes.
J’avais déjà traité du roman lors d’une précédente lecture, mais j’y reviens, car chaque lecture modifie l’angle d’attaque et la réception du lecteur.
Le roman de France, dit-on, ne fit pas plaisir à son ami Jaurès, car il inscrivait l’épisode de la Terreur dans sa conviction que l’homme, animal social, abuse de sa force dès qu’il détient un pouvoir. À l’inverse de Rousseau, qu’il condamnait formellement, Anatole France [1] a toujours pensé, et écrit, que méchanceté et violence sont inscrites dans la nature humaine. Le vieux précepte ne disait-il pas que, s’il fallait éliminer tous les hommes méchants et sans vertu, il faudrait tuer tous les hommes.
Pour autant, c’est bien au nom de la Vertu que son héros, le jeune peintre Gamelin, fervent Montagnard qui, pris entre la pureté fanatique des convaincus et l’abjection des comparses opportunistes, devient sans états d’âme l’implacable fournisseur de la guillotine du Tribunal révolutionnaire.
guillotine.
Une Vertu qui échappe au commun des mortels, et surtout des mortelles, qui persistent à vivre dans leur chair, leurs désirs et leurs émotions. La vie de ces gens ordinaires n’est en rien emplie d’un idéal qui les dépasse, elle n’est « que » la vraie vie, celle du quotidien et non celle de l’idéologie sectaire.
Par sa nature, Gamelin, comme le Sénécal de Flaubert dans La comédie humaine, [2] porte en lui cette inaptitude à vivre la Cause dans le respect des autres, car les autres sont a priori des ennemis s’ils ne sont pas déjà gagnés.
Mais au-delà du tempérament de Gamelin, France interroge sur un plan plus général. Comment passe-t-on passe de la défense de la Cause au fanatisme inhumain, sinon peut-être parce que la Cause porte déjà en elle ce fanatisme ?
Sans doute France s’implique-t-il ici personnellement dans la tension vécue entre le froid mais nécessaire engagement politique, et la tiède épaisseur des sens et des sentiments…
France fut tôt engagé et pour longtemps : républicain dès l’Empire (mais adversaire résolu de la Commune qui l’effraya), et plus tard, on le sait, courageux Dreyfusard, membre enfin du parti socialiste et ami de Jaurès ; mais, sans qu’il la développe dans ses écrits, cette vision désabusée de la nature humaine et de l’engagement politique extrême avait pourtant toujours été douloureusement inséparable de ses convictions politiques.
Ce n’est qu’en 1912, avec le parution de Les Dieux ont soif, qu’il règle ses comptes avec ce qui lui apparaît comme l’illustration épouvantable de cette donne structurant l’histoire de l’Humanité. Cent vingt ans séparaient France de la période qu’il évoquait. Plus d’un siècle nous sépare de la parution de son roman. C’est dire que, dans un cas comme dans l’autre, la distance n’est pas aussi grande qu’il y paraît. 1793, c’était encore avant-hier pour France ; et 1914 n’est pas si loin de nous, quoi qu’on dise...
Mais, à la lecture de l’œuvre, on ne peut s’empêcher de penser qu’au-delà de la plongée réaliste dans une période que France, né en 1844, connaissait parfaitement par la transmission paternelle (un père libraire spécialisée dans les publications et souvenirs de la Révolution), c’est vers l’aval du XXe siècle plus que vers l’amont que portait cette grande interrogation sur le rôle inquisitorial de la violence, au service de la Cause et de la Vertu. Et cet aval justifiera grandement son interrogation...
À cette douloureuse condamnation s’ajoute un constat totalement désillusionné sur les convictions des individus et des foules, dont la versatilité n’a d’égale que l’opportunisme.
Rien de plus triste que cette fin de l’ouvrage, où, à la Vertu abattue du Montagnard inexorable succède l’égoïste jouissance soulagée de la réaction thermidorienne…
Bref, on comprend que Jaurès n’ait pas aimé.

Notes

[1Cf. : Anatole France.

[2Cf. mon article paru sur le site de l’Association 1851, « Flaubert, l’itinéraire de Sénécal » :Sénécal.

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