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Tous gaullistes...
mardi 20 octobre 2020, par
Tout le monde est dorénavant gaulliste. Et le Général doit parfois se retourner dans sa tombe de Colombey-les-deux-églises quand certains viennent s’y recueillir, et lui parlent du destin de l’Europe unie.
Tout le monde est donc dorénavant gaulliste. Et mon surmoi alerté n’a pas manqué de me demander : « mais toi, où en est tu ? As-tu jamais été gaulliste ? Est-ce que tu l’es aujourd’hui, en mouton de Panurge ou en citoyen éclairé ? »
J’avoue avoir eu du mal à répondre.
Vu par le petit bout de la lorgnette c’est à dire l’expérience personnelle, que puis-je en dire ?
Né en 1936, j’étais ma foi bien trop jeune pendant la guerre pour connaître le rôle si important de De Gaulle. Mais quand même… Quelques signes, l’interrogation devant un graffiti en croix de Lorraine, des propos surpris entre mes parents, leur écoute de la BBC dont ils essayaient de me tenir soigneusement à l’écart, mais un gosse est toujours curieux...
Vint la Libération. J’étais alors dans les Alpes où l’on nous avait envoyés pour fuir les terribles bombardements américains sur le littoral. Je n’étais donc pas présent à Toulon lors des durs et sanglants combats qui le libérèrent, du 20 au 26 août 1944, ni lors de la visite de Charles de Gaulle, président du gouvernement provisoire de la République française, le 15 septembre 1944 dans un Toulon champ de ruines. Mais par contre je me souviens de l’engouement populaire qui avait accompagné sa visite en tant que Président, vingt ans après, en commémoration du débarquement de Provence en août 1944.
J’étais présent, mais au-delà du souvenir ému des combattants de 1944, « débarqués » ou résistants, il m’était difficile d’applaudir l’homme qui, dans sa même tenue légendaire de 1944, portait sur ses épaules vingt années tumultueuses où je ne l’avais pas suivi.
Après la Libération, et mes dix ans passés, je commençais un peu mieux à comprendre. Ce que j’entendais dans mon entourage communiste était complexe, on se félicitait des réformes appliquant le programme du CNL, sous l’égide du Général, mais on se méfiait du pouvoir personnel et de la constitution qu’il avait voulu faire valider (matrice, je le vis plus tard, de celle de 1958-1962). Mon père, communiste, ancien résistant de l’intérieur, et ses amis, ne lui vouaient pas une reconnaissance totale : ils se souvenaient trop de la morgue avec laquelle le Général avait traité les résistants de l’ombre et son injonction hautaine à désormais rentrer dans le rang [1].
Je l’ai découvert en chef de clan politique au temps du Rassemblement du Peuple Français, RPF [2], qu’il avait créé en 1947. Il est ensuite sorti de mon champ de vision dans les péripéties de la IVème République et la disparition du RPF.
Mais survinrent ce que l’on appelait pudiquement « les événements d’Algérie », puis le "coup du 13 mai" [3] qui vit le Général surfer sur le putsch des militaires d’Alger et se poser en recours suprême pour éviter la guerre civile. Opération réussie. Je me souviens du terrible sentiment d’isolement ressenti devant l’énorme engouement populaire envers celui qui une fois encore sauvait la patrie. Il était donc écrit que je figurerai toujours parmi les éternels minoritaires [4]…
Je me souviens de sa politique algérienne cynique mais chirurgicale, de l’opération Challe en 1959-1961, rouleau compresseur destructeur et meurtrier
à travers le territoire algérien qui détruisit les unités de l’ALN de l’intérieur, occupa de façon permanente leurs positions et de démantela le FLN...
Mais je me souviens aussi de la façon dont il avait balayé le putsch d’un « quarteron de généraux » opposés aux perspectives politiques d’autonomie algérienne, voire d’indépendance.
Et je me souviens bien sûr, dans le soulagement de le voir terminer la guerre et promouvoir l’indépendance de l’Algérie, de la façon peu glorieuse dont les harkis et les pieds noirs furent abandonnés, après qu’on leur ait clamé en 1958 : « Je vous ai compris ! ».
Je me souviens encore de sa méfiance envers les anglo-saxons et de son réalisme envers l’URSS [5] et la Chine. Et je m’indignais alors, à propos de cette diplomatie que je trouvais légitime, de la haine de l’ultra droite et d’une certaine bourgeoisie…
Vint mai 68, et le fameux « dix ans ça suffit », clamé dans la cécité protestataire d’un immense mouvement spontané, sans véritables perspectives politiques.
Survint alors la dissolution de l’Assemblée, et les élections législatives qui sacralisèrent provisoirement le Général.
Mais ses jours étaient comptés, tant la haine de la droite lui préparait des successeurs gourmands, et je me souviens de son départ digne et hautain après sa défaite au référendum de 1969. Position qu’ultérieurement d’autres vaincus par le suffrage populaire se sont bien gardés d’imiter…
[1] À ce propos, on pourra lire, ou relire, l’entame du livre de Daniel Cordier, Jean moulin, la République des catacombes, I, Gallimard, 1999.
[3] Cf. : La crise algérienne, à l’origine du pouvoir hyper présidentiel français Retour sur le 13 mai 1958, une date que l’on ne commémore pas....
[5] Le général ne parlait jamais de l’URSS, mais bien, prémonitoirement, de la Russie