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Aubade du Roi d’Ys et Pagnol : comme la madeleine de Proust
mardi 24 novembre 2020, par
L’extrême chaleur de cet été m’a incité à rester à l’ombre, et donc à faire une consommation immodérée de vidéos à la demande.
Ce n’est pas sans appréhension que je me suis décidé à regarder le dernier volet de l’adaptation des Souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol [1], tant j’ai un rapport compliqué avec Pagnol (j’y reviendrai dans un prochain article), tant je me méfie de la provençalité mise en exotisme intérieur, tant je mesure la difficulté à retrouver l’indispensable « son » de l’époque (tellement sont rares les acteurs capable aujourd’hui de jouer avec un véritable accent provençal) [2]
Mais avec Le temps des secrets, le tout récent film de Christophe Barratier (2022), je n’ai pas été déçu, tant est bien rendue l’authenticité des personnages et de leur environnement (du Marseille de 1905 à la bastide dans les hautes collines de l’arrière-pays marseillais, où le petit Pagnol passe ses ultimes trois mois de vacances avant le lycée).
Mais j’en viens à ce qui explique le titre de ce billet.
À l’issue d’un repas de famille, « l’oncle Jules » évoque la cour qu’il faisait à sa future femme, il se lève et entonne cet air qui a fait soudain monter en moi une immense nostalgie, avec un épisode d’enfance demeuré depuis toujours oublié. Je revois mon père, debout lui aussi, chanter cette aubade. Bien sûr, même si la coupure générationnelle [3] fit que, comme beaucoup de ceux de ma génération, je n’ai éprouvé aucun intérêt pour l’opéra dans mon adolescence et ma vie de jeune adulte, je me souvenais très bien de certains airs d’opéra que pouvaient chanter mon père et ma grand-mère paternelle. J’en ai traité déjà dans le billet Nerval. Le Roi de Thulé.
Mais j’ai bien senti qu’il s’agissait là de la remontée d’une profonde émotion inexpliquée, qui venait d’avant les premiers souvenirs, et crevait quelque peu l’amnésie infantile. Je ne crois pas que ce soit en soi seulement l’art de Lalo qui ait joué, ni les paroles dont j’aurais bien été alors incapable de comprendre le sens... Sans doute faudrait-il faire référence à un contexte que j’ai oublié pour toujours.
Bon, fin de la séquence psychanalytique...
« Aubade » (livret : Édouard Blau) ), Le Roi d’Ys, opéra d’Édouard Lalo, 1888 version définitive
Puisqu’on ne peut fléchir ces jalouses gardiennes
Ah laissez-moi conter mes peines et mon émoi
Vainement ma bien aimée
On croit me désespérer
Près de ta porte fermée
Je veux encore demeurer
Les soleils pourront s’éteindre
Les nuits remplacer les jours
Sans t’accuser et sans me plaindre
Là je veux rester toujours toujours
Je le sais ton âme est douce
Et l’heure bientôt viendra
Où la main qui me repousse
Vers la mienne se tendra
Ne sois pas trop tardive
A te laisser attendrir
Si Rozenn enfin n’arrive
Ah je vais hélas mourir hélas mourir
[1] Les deux premiers avaient été portés à l’écran en 1990 par Yves Robert
[2] Je ne fais pas une fixation sur l’accent provençal parce que c’est mon accent. Un tas d’imbéciles peuvent avoir l’accent provençal, et quelques politiques de ma région dans le lot. Et par ailleurs je n’ai jamais trop aimé, par exemple, les prestations d’un acteur aussi populaire en son temps que Fernandel. Mais, en ce qui concerne les personnages de Pagnol, dans sa première saison cinématographique des années trente, comme l’écrivit André Bazin : « L’accent ne constitue pas, chez Pagnol, un accessoire pittoresque, une note de couleur locale, il est consubstantiel au texte et, par là, aux personnages. Ses héros le possèdent comme d’autres ont la peau noire. L’accent est la matière même de leur langage, son réalisme. » - André Bazin, Qu’est-ce que le cinéma ? t. II, Le Cinéma et les Autres Arts, 1959, Éditions du Cerf.
[3] Je reviendrai sur cette question des coupures générationnelles