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À propos des ruptures générationnelles

dimanche 27 décembre 2020, par René Merle

À propos de l’opéra, je parlais de "rupture générationnelle" dans l’article Aubade du Roi d’Ys et Pagnol : comme la madeleine de Proust

Et dans le même esprit, dans l’article article 102 je commentais ainsi le propos de Glocos :

« Ainsi, nous rapporte l’Iliade, parla le Lycien Glaucos prêt à combattre à l’Argien Diomède, sous les remparts d’Ilion.
Sur terre, les humains passent comme les feuilles : si le vent fait tomber les unes sur le sol, la forêt vigoureuse, au retour du printemps, en fait pousser bien d’autres : chez les hommes ainsi les générations l’une à l’autre succèdent…
Et ainsi, depuis la présumée Guerre de Troie (vers 1200-1180 avant J.-C) et depuis l’Iliade (entre 850 et 750 avant J.-C), les humbles continuent à travailler, les avisés à commercer et naviguer, les Puissants à dominer, et leurs serviteurs guerriers à combattre, massacrer, piller et violer.
Et nous passerons aussi comme les feuilles, sans savoir ce qu’il adviendra des générations à venir… »

Oui, nous passons comme des feuilles, mais comme disait Héraclite, nous ne nous baignons jamais dans la même eau, et a fortiori dans celle où se baignaient nos prédécesseurs, et celle où se baigneront nos descendants.
Je lis dans l’excellente Controverse [1] ce propos de Jean-Claude Milner que je fais tout a fait mien :
« Le XXe siècle a eu lieu. Il convient d’autant plus de l’examiner dans le détail et d’en parler qu’il devient de plus en plus opaque. Badiou et moi sommes fondamentalement des gens du XXe siècle, c’est à la fois notre force et notre limite. C’est notre force, parce que nous comprenons de quoi le XXe siècle était fait. Cela ne va pas de soi. Je le mesure quand je donne à la presse un entretien. J’ai normalement affaire à des gens nettement plus jeunes : dans ce que j’évoque, beaucoup d’éléments ont cessé d’être perceptibles ou simplement imaginables. »
Il ne s’agit pas ici de ces modes et de ces mots futiles qui passent si rapidement d’année en année.
Il s’agit, pour employer le mot à la mode, des logiciels, que nous avons connus élaborés et performants à l’époque où nous avons pu les pratiquer, et qui désormais demeurent suspendus, connus encore mais sans efficacité, ou complètement oubliés.
Et il ne s’agit pas non plus des logiciels qui s’élaborent et triomphent aujourd’hui, et que nous avons tellement de peine à incorporer dans notre conception du monde, alors qu’ils font totalement partie de celle des jeunes générations .

J’avais en son temps donné un article sur la pérennité puis l’inefficacité des logiciels de la grande Révolution sur la première moitié du XIXe siècle :
Logiciels révolutionnaires, de 1789 à 1848. Le souvenir des Sans Culottes ?.
Je vous y renvoie.
Toute génération est à cheval sur d’autres générations, sauf si le temps où elle naît, se développe et meurt ne connaît pas de ruptures de logiciels. Ce fut peut-être le cas des babies boomers avant que la crise actuelle et l’incertitude écologique ne les frappent.
Pour ma part, je réalise combien les gens de ma génération, nés dans l’immédiat avant guerre de 1939, ont pu être à cheval sur les logiciels de plusieurs générations, ceux de la « belle époque » par souvenirs de jeunesse des grands parents, ceux de l’entre deux guerres par les souvenirs de jeunesse des parents, et bien sûr ceux de notre modernité post adolescente, au début des années 1950. Il va de soi que pour un tout jeune d’aujourd’hui dont la préhistoire est celle des années Sarkozy, tout ce dont ceux de ma génération sont héritiers n’a aucun sens de vécu, et peut tout au plus être artificiellement et superficiellement reconstitué par romantisme ou par cynisme…
Et je mesure aussi combien des logiciels relatifs aux guerres coloniales ont pu être occultés par une partie de ceux qui les ont vécues, et ne sont aujourd’hui qu’un point blanc dans la mémoire collective.

Ce constat n’est pas un constat d’impuissance. Il se veut seulement incitation à mieux comprendre les visions du monde et de la société qui ont pu être celles de générations qui se chevauchent en se succédant, et donc d savoir hériter du passer sans s’y emprisonner...


[1Alain Badiou, Jean-Claude Miner, Controverse. Dialogue sur la politique et la philosophie de notre temps animé par Philippe Petit, Seuil, 2012

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