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Comment je me suis déguisé... 1851-2001

dimanche 5 mars 2023, par René Merle

J’écrivais à la fin de l’article Libération de la Provence et société du spectacle, (où j’exprimais ma tristesse devant la banalisation dus souvenir de la Libération par des pseudo-reconstitutions en costume d’époque) :
" Mais il m’est aussi arrivé, une seule fois, de défiler avec émotion en costume d’époque (pas la même), j’y reviendrai peut-être..."
J’y reviens donc, avec ce souvenir du 2 décembre 2001 à la Garde Freinet, qui fut le point fort de l’insurrection républicaine varoise de 1851.

" Je regarde la couverture de la brochure publiée par le Comité local pour la commémoration de l’insurrection de 1851 à La Garde-Freinet (Var) [1], brochure remise à tous les foyers de la localité. Elle est entièrement occupée par un tableau. La longue colonne des insurgés en armes s’avance vers nous. En tête marchent deux paysans à gilet noir, « brayes » claires et « taillole » (ceinture) rouge, brandissent des fusils. Un tambour bat la charge et devant lui marche Césarine, avec son grand drapeau rouge.Autour du rouge du drapeau, le bleu et le blanc des blouses évoquent le drapeau national.

Je regarde maintenant une photo. Nous sommes tôt le matin, en ouverture de cette journée d’hommage aux Insurgés. C’est le même village, le même cortège, de blouses bleues, grands chapeaux noirs et coiffes provençales. Mais tous et toutes portent le foulard rouge et beaucoup des fanions rouges. Je reconnais en tête l’homme à la blouse bleue et au fusil, c’est mon ami Gérard Rocchia, président du comité et descendant d’insurgé, comme tant d’autres ici. Et je reconnais Césarine qui porte un drapeau rouge. À ses côtés, je me reconnais dans l’autre homme en blouse, sans armes : je porte un drapeau rouge que l’on m’a remis d’office en tant que président de l’association 1851…
J’entends à nouveau les détonations des fusils de chasse et des tromblons des bravadeurs, mêlés au roulement des tambours et aux fifres provençaux du Golfe de Saint Tropez, jouant « La Carmagnole » ; et j’en ai la chair de poule.
Ce que j’aurais pu craindre être une de ces innombrables et folkloriques reconstitutions en costume, style médiévales, a été en fait une des plus belles et sincères manifestations d’hommage aux insurgés auxquelles il m’a été donné de participer.
J’ai encore en mémoire le propos de Gérard Rocchia, s’adressant aux ombres des insurgés qui nous écoutent, quelque part dans les branches des platanes de la place où nous sommes maintenant rassemblés. Il les appelle un à un par leur nom. Pendant quelques secondes, un silence nous saisit, comme si le contact s’était physiquement établi entre Eux et nous. Puis Gérard reprend en s’adressant à la foule :
« Ils sont partis par une froide journée de décembre défendre un idéal. Ils ont laissé derrière eux femmes, mères et travail pour faire ce qu’ils croyaient juste. Ils ont voulu défendre leur liberté et ils n’ont eu pour toute récompense que la paille des cachots ou la terre de l’exil.
Certains se sont pliés sous le joug des vainqueurs, d’autres, moins nombreux, ont voulu garder leur dignité en refusant toute compromission avec un ordre qui n’était pas le leur.
Cette République qu’ils avaient tant espérée, ils en ont semé la graine. Leurs enfants en ont récolté les fruits.
Les raisons de l’histoire et les compromissions politiques ont effacé leur sacrifice de la mémoire collective.
Aujourd’hui, il était du devoir de leurs descendants d’honorer et de rouvrir la page qu’ils avaient écrite de leur sang et de leur souffrance, car il y a pire que la mort : il y a l’oubli.
Ce dernier vient d’être réparé. Souvent enfin leurs noms, leurs exploits retrouvent les rues de ces villages qu’ils ont tant aimés et défendus. Tous ces anonymes méritaient que nous leur consacrions quelques instants de notre temps et si, après nous, le silence sur ces événements revenait, c’est que nous ne sommes plus digne de porter leur nom
 ».
Comment expliquer que ce rouge (qui n’est pas négation du tricolore) ait submergé ces célébrations (auxquelles notre association était invitée sans en être l’organisatrice), célébrations œcuméniques issues directement de la collectivité locale, et qui s’en voulaient rassembleuses ?
Ce n’est pas faire insulte à beaucoup de participants que dire qu’ils n’auraient pas défilé au présent derrière un drapeau rouge.
Que signifie cette négation de la défaite, cette revanche sur un destin brisé ?
Que signifie cette volonté de reprendre ludiquement le chemin, et même le vêtement des insurgés, dans une entreprise qui n’est pas mascarade ?
Que signifie ce rouge porté par procuration ? Que vient-il suturer ? Que porte-t-il comme espérance ?
En soulevant la lourde pierre d’oubli, quelque chose d’inclassable a germé au moment de la commémoration, comme si on se mettait à penser que tout a changé depuis, mais que ça continue… Comme si, pendant quelques instants, on retrouvait dans sa pureté un élan initial dont, de génération en génération, les péripéties historiques ont miné la Vertu."


[1] 1848-1851, l’histoire oubliée de La Garde-Freinet, Comité local pour la commémoration de l’insurrection de 1851, La Garde Freinet, 2001. Le tableau est peint par Mme Preire.

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